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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Août 1918

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1er août 1918.

Les journaux marquent l’entrée dans la cinquième année de guerre. Tous annoncent la victoire. Aucun ne la définit. Mais surtout, ils prêchent les sacrifices, la résignation, sur un ton et dans un esprit religieux.

3 août 1918.

Un ancien ministre écrit dans un journal : « Maintenant tout est changé. C’est la victoire. Pas de paix de compromis. Il faut l’écrasement ». La reprise de Soissons, où les Allemands étaient rentrés en mars dernier, surexcite l’enthousiasme de la presse et de la foule. Les ambitions et les exigences grandissent. Tout au moins elles se révèlent. Dans un article que tous les journaux montent précieusement en broche, un amiral exige la destruction, pierre à pierre, de l’Allemagne. Et j’entends réclamer vingt ans de lutte par un industriel, follement enrichi dans la fabrication des masques et des asphyxiants, « afin d’anéantir cette nation de proie qui vit de la guerre ».

6 août 1918.

Le procès de Malvy, commencé en même temps que la contre-attaque française, vient de s’achever devant la Haute-Cour. Il s’est déroulé dans une atmosphère favorable à l’ancien ministre. Ses trois présidents du Conseil, Viviani, Briand, Ribot, ont largement couvert leur collaborateur. Un journal a même imprimé en manchette : « Malvy a abattu son jeu : brelan d’as ». Et un autre ajouta : « L’adversaire n’a que deux valets ». Bref, il fut disculpé de l’accusation de trahison et de complicité de trahison. C’était l’acquittement. Mais un sénateur suggéra la « forfaiture ». La Cour se déclara souveraine. Nombre de sénateurs entendaient, en haine du socialisme, condamner une politique qui se conciliait les militants au lieu de les combattre. D’autres s’estimaient obligés de suivre le gouvernement… Cependant, c’est à dix voix seulement de majorité que Malvy fut condamné à cinq ans de bannissement.

Le même jour, Foch, généralissime interallié depuis avril, est nommé maréchal.

8 août 1918.

Pendant quatre ans, la publication des communiqués allemands fut sévèrement interdite. Défense de connaître l’autre face de la vérité. Depuis quelques jours, cette consigne est levée. On veut nous montrer comment ils travestissent l’aveu de leur retraite : « Nous avons passé la rivière à l’insu de l’ennemi… Nous nous somme repliés sur de meilleures positions… L’ennemi n’a pas atteint ses objectifs stratégiques… Le brouillard a gêné nos observations… Forces supérieures en nombre. »

Ah ! Je me suis fait joliment rabrouer, quand j’ai déclaré que, décidément, tous les états majors parlaient le même langage et que tous les communiqués chargés de révéler un recul employaient les mêmes mots.

10 août 1918

Les Américains ne portent pas de décorations et celles de nos officiers les étonnent toujours. Aujourd’hui, j’assistais à cette petite scène de restaurant. Un Américain déjeunait avec un capitaine français, tout habillé de distinctions, et il l’interrogeait sur chacun de ces insignes glorieux. Son compagnon se prêtait avec beaucoup de gentillesse et de patience à cette initiation. Et il lui expliquait les brisques de présence, qu’il ne faut pas confondre avec les chevrons de blessures, les barrettes de la Légion d’Honneur, de la Médaille militaire, des médailles coloniales, de la Croix de Guerre, les palmes, les étoiles d’or, d’argent, de bronze, la fourragère, distinction collective, qui peut être simple ou double, verte, rouge ou panachée. L’Américain, béant, en oubliait de manger et de boire.

12 août 1918.

La discrétion du communiqué, lors de la double avance ennemie du printemps dernier, a cette conséquence singulière : en apprenant qu’une ville est reprise, on apprend du même coup qu’elle était perdue. Aujourd’hui, la femme d’un général s’écriait devant moi, en lisant la réoccupation de Montdidier : « Comment ? Nous n’y étions donc plus ? » Terrible, d’ailleurs, cette nécessité de pilonner une ville française sous les obus français.

Les Anglais, jusqu’ici stationnaires, prennent part à cette nouvelle contre-attaque, commencée depuis quatre jours. Chez eux aussi, le succès tourne les cervelles, aiguise les appétits. Balfour a publiquement déclaré que l’Angleterre ne rendrait pas les colonies allemandes à l’Allemagne actuelle « parce qu’elle tyrannisait les populations ». Généreuses paroles, qui feront tressaillir d’espérance l’Inde et l’Égypte.

En même temps, le ministre Churchill foudroyait le malheureux Lansdowne, pacifiste impénitent, qui lançait un nouveau cri de pitié : « Cette guerre n’a-t-elle pas coûté assez de vies humaines ? Ne pourrait-on pas traiter ? » À quoi le ministre répliquait : « Nous avons jeté à la fournaise la fleur de l’humanité. Et ce serait pour traiter à l’amiable ? Non, non. Il faut que les Allemands soient battus de façon décisive, à jamais. »

Éternels sophismes… Toujours exiger de nouvelles hécatombes au nom des hécatombes passées. Toujours sacrifier sûrement les générations actuelles au salut incertain des générations futures. Lisez-vous donc dans le trouble avenir ? Savez-vous ce que sera l’Europe dans vingt ans ? En enfermant dans les cœurs tant de ferments de haine et de revanche, ne préparez-vous pas justement le massacre des générations futures ?

Non. Tous ces hommes-là convoitent des buts et des butins profonds. Écoutez : déjà Balfour les dévoile.

Et puis, et puis… Certes, personne ne souhaite plus ardemment que moi de voir briser l’odieux instrument du militarisme, de tous les militarismes. Mais si le militarisme allemand était insupportable, le navalisme anglais le serait-il moins ?

16 août 1918.

Hier, dans le train qui me ramenait de Ganville, quatre aviateurs sont montés dans mon compartiment. À eux quatre, ils n’avaient pas quatre-vingts ans. D’abord, ils étalèrent leur jeune insouciance. Ils évoquèrent, avec, une égale gaîté, la mort qu’ils donnent et celle qu’ils risquent. Ils se plaignirent en riant qu’on retînt sur leur solde les cotisations pour les couronnes aux camarades tués : vraiment, il y en avait trop. Ils traitaient plaisamment la guerre. Paraphrasant le fameux « jusqu’au bout », ils déclarèrent qu’ils iraient plus loin que le bout.

Puis il s’assagirent et parlèrent de la retraite allemande ; Ils l’avaient suivie de haut. À les entendre, elle était strictement ordonnée. Des centres de résistance, puissamment organisés, ne devaient céder qu’à une date, une heure fixées. Leurs défenseurs, liés à leurs mitrailleuses, étaient d’avance condamnés à mort. Aussi les troupes, lorsqu’elles se heurtaient à ces obstacles, étaient-elles cruellement éprouvées. Au contraire, elles passaient librement dans les intervalles.

Ainsi s’expliquaient pour moi deux impressions contradictoires. Des lettres du front, des articles de journaux, déclaraient que les soldats avançaient l’arme à la bretelle, sans pertes. Et, en même temps, j’apprenais depuis une quinzaine des deuils nouveaux, plus rapprochés, plus nombreux que jamais.

17 août 1918.

Si je n’avais pas entendu ces jeunes gens dépeindre sous ce jour la retraite allemande, sans doute n’aurais-je pas attaché tant d’importance aux propos, toujours un peu visionnaires, que tenait ce soir devant moi le directeur d’un journal très chauvin.

Ces propos, il les réservait pour l’intimité, car il se garderait bien de donner à ses belliqueux lecteurs l’impression que le recul allemand ait un caractère calculé, diplomatique, et qu’il ne soit pas uniquement dû à l’effort militaire.

D’après lui, cette retraite a pour but de favoriser les négociations de la paix. Le Kaiser l’a fait pressentir dans son fameux discours de la forêt de Pinon, qu’on a caché, dont on a même nié l’existence. Il tremble pour sa dynastie et devant les pangermanistes. Mais il veut la paix. Ludendorff est dans son jeu. L’ancien ministre allemand des Affaires Étrangères Kuhlmann, disait récemment à un Scandinave : « Que l’Entente ait une petite victoire. Cela matera nos militaristes. Je reviendrai au pouvoir et je traiterai ». L’attaque allemande du 15 juillet sur Reims ne fut qu’une invite à la riposte : « Attaquez-nous donc ». La résistance des Allemands, à bout de souffle, couvrira leur retraite et soulignera notre victoire. En réalité, ils s’en vont. Et c’est la paix.

Ayant développé cette thèse audacieuse, notre homme, pour donner plus de poids à ses paroles, invita toutes les personnes présentes à déjeuner à Bruxelles, au début d’octobre…

22 août 1918.

Si cet homme avait dit vrai, l’autre soir ?… Pourtant, ces lentes réoccupations, qui durent depuis plus d’un mois, coûtent si cher, si cher. Pas de jour où ne soit atteinte une famille jusqu’alors épargnée. D’innombrables convois de blessés sont dirigés, la nuit, sur les hôpitaux de Paris.

Mais nul ne déplore les pertes. On les ignore. L’inconscience, l’insensibilité, se durcissent encore. On est hypnotisé par les communiqués flamboyants. Fouettés par la presse, grisés de gloire écrite, les plus modérés deviennent intraitables, les plus doux exigent une lutte sans merci. Ceux-là même qui proclamaient la faillite des armées sont mordus par le démon, repris par le jeu féroce de la guerre.

Tout le monde est stratège. Le matin, dans la rue, les ménagères s’abordent, le journal à la main : Eh bien, ça marche. C’est superbe. Nous tenons le bon bout ». Une énorme bouchère, au seuil de sa boutique, se penche sur sa carte et dit à son commis : « Mais alors ?… Du moment que nous sommes à Coucy-le-Château ?… » Un vieux cordonnier annonce, fier comme s’il y était : « Nous sommes à Lassigny. »

Et l’ignorance où l’on nous a tenus, notre paresse géographique sont telles, qu’à peine nous rendons-nous compte que ces localités, ces régions si chèrement reconquises, furent envahies par les Allemands en mars et mai derniers. Avant même que le reflux ne les ramène à leur ligne de départ, à l’ancien front, combien de milliers et de milliers de morts ?…

J’ai avoué tout haut cette angoisse, ce soir. Mon mari s’est planté devant moi, bourru, menaçant :

— Alors, tu veux la paix immédiate ?

Des faces mauvaises se tournaient vers moi : des chiens à qui l’on enlève un os. J’ai crié :

— Oui. Les alliés l’emportent : ils ont pour eux le nombre, l’argent, les matières premières. Les Allemands sont réduits. Ils cèdent… Qu’on discute des années s’il le faut. Mais qu’on ne tue plus, qu’on ne tue plus !

On hausse les épaules. On me tourne le dos. Je sais bien leur pensée, à tous. Si j’appelle la fin du massacre, c’est que mon fils est au front. Ce n’est pas juste. Car j’ai bien cru qu’il ne partirait jamais, pendant les deux premières années de la guerre. Et depuis le début, je n’ai pas cessé, une seconde, de la maudire.

25 août 1918.

Jusqu’ici, la presse ne parlait jamais des raids aériens sur les villes allemandes. Elle semblait vouloir laisser à l’ennemi l’atroce privilège de tuer femmes et enfants. Mais, depuis quelques jours, les journaux rendent compte des raids : « efficaces », du « bon travail », comme disent les Britanniques, des destructions, du nombre des morts et des blessés. Et, de source officielle, ils publient des lettres trouvées sur des prisonniers, où les habitants des villes du Rhin peignent leur épouvante des bombardements aériens. On me dit qu’on a voulu donner satisfaction à l’opinion et lui montrer qu’on exerçait des représailles.

Et voici qu’un chroniqueur suggère d’apposer des plaques commémoratives sur toutes les maisons bombardées de Paris. Mais alors, Carlsruhe, Trèves, Mannheim, Cologne, Sarrebruck, Francfort, vont également apposer des plaques ? C’est donc un parti-pris de perpétuer les haines ? Et ces gens-là prétendent assurer, par la guerre actuelle, le salut des générations futures !