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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Juillet 1918

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10 juillet 1918.

Un député a voulu interpeller sur les actes de pillage commis par les troupes pendant la retraite, dans les localités qu’elles abandonnèrent et qui ne furent pas occupées par l’ennemi. Le gouvernement s’est opposé à ce que ces plaintes fussent apportées à la tribune. Elles sont malheureusement justifiées et montrent une fois de plus que la guerre en elle-même déchaîne la sauvagerie des combattants. Ils obéissent à l’instinct du viol plus qu’à celui du vol, car ils ne peuvent rien emporter. Mais ils détruisent tout, malgré les consignes mortelles. C’est un délire. Dans certaines maisons, pas un tiroir qui n’ait été vidé, pas un meuble qui n’ait été forcé, pas une glace, un battant d’armoire, une porte qui n’aient été brisés. Les lettres, les livres, les albums, déchirés, gisent en monceaux entassés au milieu des pièces. Le linge, les vêtements de femme, les nippes vénérables, ont servi à de folles mascarades…

14 juillet 1918.

La revue classique du 14 Juillet. Par une de ces innombrables tartuferies que la guerre a fait éclore, on l’a baptisée : prise d’armes. Des soldats de toutes couleurs et de tous pays ont défilé devant une foule frénétique. Avant qu’ils ne retournent au feu, les femmes les bombardaient de fleurs. Furent-elles nombreuses à penser que, demain, les éclats d’obus et les volées de mitrailleuses remplaceraient leurs bouquets ?

16 Juillet 1918.

Hier, une nouvelle offensive allemande a commencé vers Reims. C’est bien singulier… Depuis une quinzaine, on avait l’impression très nette que des pourparlers secrets étaient engagés. On en donnait des indices troublants : la trêve du bombardement de Paris ; l’ajournement des projets de raid aérien sur Berlin ; l’ordre, reçu par les journaux, de mettre une sourdine à leurs violences contre les Allemands ; la présence de Denis Cochin à Rome, celle du roi d’Espagne à Paris. Sembat avait pu écrire dans un journal modéré : « On cause. Mais dit-on de bonnes choses ? » On affirmait que les dirigeants allemands étaient prêts à rendre l’Alsace-Lorraine et que, seule, la crainte des pangermanistes les retenait de l’avouer ouvertement. Comment accorder toutes ces rumeurs avec le canon de l’offensive ?

D’ailleurs, dès aujourd’hui, cette attaque apparaît toute différente de celles de mars et mai. Elle n’a pas produit d’effet de surprise et semble contenue. La foule s’en félicite. Dans la chaude et cordiale atmosphère des dîners, des réunions d’amis ou de famille, on a l’espoir féroce : « Il paraît qu’on en tue énormément… Tant mieux… On n’en tuera jamais assez. » L’idéal de l’humanité est devenu : « Tuer du Boche. » On relit, on approuve l’ordre du jour récent d’un général à ses troupes : « Chacun n’aura qu’une pensée : en tuer, en tuer beaucoup, jusqu’à ce qu’ils en aient assez. »

17 juillet 1918.

Ceux qui se félicitent du communiqué, d’un air gourmand : « c’est bon », ceux-là vont au résultat sans s’arrêter au prix qu’il coûte. Leur satisfaction n’est pas voilée par la pensée de nos morts.

Sans doute ne réalisent-ils pas la guerre, parce qu’ils en gardent, au fond de leur cerveau, une notion surannée. Je ne peux pas m’expliquer autrement leur insensibilité. Ils en sont encore aux images anciennes, aux batailles rangés entre petites armées, aux mousquetaires, aux lansquenets, qui avaient accepté les avantages et les risques du métier et qui ouvraient la tranchée au son du violon.

La preuve en est qu’on emploie toujours les mots de jadis, pivot, charnière, rabattement, enveloppement, écrasement, qui ne s’appliquent plus aux masses énormes des nations en armes. Elles font éclater ces moules étroits. Dans cette guerre, tout est nouveau, pour tout le monde. Cependant, on conserve ces notions et ces vocables périmés. C’est vouloir faire tenir la planète dans un coquetier.

21 juillet 1918.

En trois jours, la face des êtres et des choses a changé. Une contre-attaque, commencée le 18, a déjà délivré Château-Thierry, que les Allemands occupaient, paraît-il, depuis leur offensive de mai. On publie des chiffres impressionnants de prisonniers, de matériel capturé. La grosse presse est déchaînée : « N’hésitons pas à jeter toutes nos réserves ». Elle lance les troupes jusqu’en Allemagne. Cependant, la haute orthodoxie veille sur la guerre. Un de ses pontifes, ancien vaudevilliste, jette le cri d’alarme : « Ce n’est pas le moment de faire la paix. » Ces grands sacrificateurs sont terribles. Qu’on recule, qu’on stoppe, qu’on avance, pour eux, ce n’est jamais le moment de faire la paix.

22 juillet 1918.

En feuilletant des illustrés, je m’aperçois que chaque peuple a choisi un casque conforme à son génie. Le casque français a quelque chose de religieux, celui des Allemands tient de l’alambic et de la chaudière ; l’américain ressemble au pétase de l’athlète antique ; l’anglais est colonial.

26 juillet 1918

Depuis que mon fils a été blessé, j’évite de m’éloigner longtemps de Paris, où l’on est au centre des nouvelles. Je ne fais à Ganville que de courtes apparitions. Je viens d’y passer deux jours.

Les Mitry, nos fermiers, se plaignent timidement de n’avoir pas vu leur fils depuis le mois de février. En effet, pendant les offensives allemandes de mars et de mai, les permissions des soldats ont été à peu près supprimées. Comme cette mesure apparaît cruelle, quand on pense au prix qu’ils attachent à ces brèves détentes. Combien d’entre eux demandent à participer à un coup de main, au risque de leur vie, afin d’obtenir la croix de guerre, qui donne droit à deux jours de permission supplémentaires !

Au retour, dans mon wagon, allégresse unanime. On brandit les journaux en étendards. Les Allemands abandonnent la rive sud de la Marne, qu’ils avaient abordée en mai. Une phrase court, ardente : « Nous progressons partout ». Tout le monde se parle. Un lieutenant montre le communiqué à un Anglais qui ne comprend pas le français et lui explique : « Good, good, very good ». Dans le couloir, un civil enseigne un capitaine : « Je vous dis qu’ils sont huit cent mille dans la nasse ». L’officier demande timidement : « Vous êtes sûr ? » Le stratège l’entraîne à l’écart et, d’un doigt décisif, sur la carte du front publiée par son journal, il indique la manœuvre : « Tenez : comme ça et comme ça ». Le capitaine ne paraissant pas absolument convaincu, l’autre insiste : « Huit cent mille, je vous dis, pas un de moins. Et on les raflera tous. »