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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Introduction

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INTRODUCTION



La première partie du « Journal de la Huronne » a paru sous le titre les Hauts Fourneaux. Voici les principaux passages d’une conférence faite sur ce livre, qui donneront un aperçu de cette première partie aux lecteurs de la seconde.

C’est le Journal d’une femme pendant les deux premières années de la Guerre. Le caractère et la situation de cette femme, Mme Pierre Ciboure, sont assez particuliers. Elle les expose dès ses premières notes, qui datent du 27 juillet 1914.

Elle est seule, au château de Ganville, en Bourgogne, près de son fils René, âgé de 16 ans, qui relève à peine d’une longue typhoïde. Son mari lui a téléphoné de Paris la menace de guerre. Elle écrit : « Je n’ai pour confident que ce papier. Au fond, je n’en ai jamais eu d’autre. J’ai toujours été une silencieuse. Si je parle, c’est pour parler franc. Alors, je gêne et je m’arrête… Je crois bien que mon mari m’a encore repliée sur moi-même. Brusque et jovial, avide et pressé, il m’a toujours déconcertée. Même avant qu’il eût des maîtresses, il était déjà tout accaparé par ses énormes entreprises métallurgiques, les industries qu’il commande, les sociétés qu’il administre. Il me rangeait dans un coin de sa vie. Et puis, ce gros manieur d’hommes et de millions méprise mon ignorance du langage des affaires et de l’argent. Parce que je m’intéresse à la littérature, à la politique, il se moque de moi. Pourtant, j’aurais pu être pour lui la bonne compagne. Je n’ai su être qu’une bonne mère. Oh ! Je l’ai été farouchement. Une vraie mère lionne. Oui, je l’aime comme une bête, mon petit. Je me suis vouée à lui ».

La guerre éclate. Pendant six semaines, Mme Ciboure interrompt son journal. En septembre 1914, nous la retrouvons à Andernos, au bord du bassin d’Arcachon, où son fils achève sa convalescence, à proximité de Bordeaux, où son mari séjourne souvent, car, dit-il, « on y traite les grosses affaires et l’on y rencontre les gens utiles. »

Elle a bien cru qu’elle n’aurait plus le courage d’écrire. Tout, dans la guerre, atteint et ruine sa foi dans l’avenir meilleur, dans le progrès, la lente conquête du bonheur. Pour elle, c’est une affreuse faillite.

Mais il lui est apparu qu’une existence privilégiée comme la sienne pouvait encore servir son idéal. Le but a resplendi devant elle, dominant, lumineux, comme un sommet : puisque l’immense catastrophe est déchaînée, il faut en démêler les causes afin d’en éviter le retour.

« Oh ! écrit-elle, je n’ai pas la prétention ridicule d’y parvenir toute seule, ni de si tôt. Mais ma contribution, si modeste qu’elle soit, ne peut pas être inutile. Il faut que je cherche, que j’écoute, que je retienne. Maintenant, je vois ma tâche. Je la poursuivrai. »

Très vite, elle se découvre un allié. Elle rencontre à Bordeaux son fidèle Paron. C’est un vieil ami. Il a dépassé la soixantaine. Elle a confiance en sa rude droiture, et sa tendresse attentive lui est toujours très chère.

Au premier contact avec Paron, elle appréhende l’inévitable conversation sur la guerre, les propos prudents et convenus qu’on échange d’abord. Mais, dès les premiers mots, le vieillard lui avoue que cette guerre lui inspire une horreur sans nom. Et il lui confie qu’il est hanté, lui aussi, par le besoin de délier les causes du conflit, de découvrir le jeu des ressorts secrets qui ont préparé, provoqué l’explosion. Sa consolation serait de vivre assez pour étaler au jour le plan, le mécanisme de l’épouvantable engin, pour crier « casse-cou ! » à ceux qui nous suivront sur la terre.

Rentrée à Paris, Mme Ciboure confie à son journal, au début de 1915 : « Il faut bien que j’arrive à m’avouer ici mon tourment secret. Depuis des mois, je recule. Aujourd’hui, mon mari avait amené un capitaine aviateur qui prit part à un raid aérien sur Ludwigshafen et qui conta ses impressions. Je regardais mon fils. Il écoutait, tendu, vibrant, avide, heureux. Devant moi s’évoquaient les victimes possibles, la cruauté du geste qui déclenche la mort. Lui, ne voyait que l’exploit et n’admirait que le héros. Lui et moi, nous ne pensons pas à l’unisson sur la guerre. À Andernos, dans nos longs tête-à-tête, dans la langueur de sa convalescence, je pouvais encore me le dissimuler. J’étais simplement effleurée du soupçon que, dans sa délicate prévenance, son joli souci d’élégance morale, il exagérait sa lassitude pour se taire, pour m’épargner. Mais depuis qu’il se mêle à notre vie, en pleine ardeur, en pleine santé, je vois bien qu’il vibre et qu’il sent comme ceux qui nous entourent. »

Cette mélancolie, Mme Ciboure veut l’avouer au fidèle Paron. Mais son vieil ami change, depuis quelque temps. Il raréfie ses visites. Son humeur s’altère. Et quand Mme Ciboure se plaint à lui du désaccord qui s’affirme entre elle et son fils, il lui répond sur un ton d’amertume irritée qu’elle ne lui connaissait pas.

« Vous vous étonnez, dit-il, que votre fils aime la guerre. Réfléchissez. Il a dix-sept ans. Voilà dix ans qu’il comprend, qu’il voit, qu’il écoute. Qu’a-t-il appris ? Tout de suite, le prestige et la vénération des emblèmes militaires, la noblesse et l’éclat sans égal du métier des armes. Dans ses manuels d’histoire, les grands événements sont les guerres, et les grands héros sont les conquérants. Dans la ville, partout des noms de rues célèbrent des victoires et des maréchaux, partout des dômes, des colonnes, des arcs de triomphe sont dressés à la gloire des massacres. Dans les premiers livres dont il s’est récréé, figure toujours un Anglais ridicule ou un traître allemand, selon que l’ennemi héréditaire est à l’ouest ou à l’est. Car il change. Tous les discours officiels lui ont appris, non pas à aimer son pays pour lui-même, mais à l’aimer contre les autres, d’un amour orgueilleux et jaloux, avide de suprématie totale, plein de raillerie, de dédain ou d’hostilité à l’endroit des voisins. Même le sport, si salutaire en soi, a été dévié de son but, est devenu pour lui une école de violence et de chauvinisme : les premiers avions, survolant les frontières, lui ont été représentés non pas comme les messagers de la paix, mais comme les engins possibles d’une victoire. Et les premiers journaux qu’il ait lus, les premières pièces qu’il ait vues, exploitant les mêmes instincts, perpétuant les mêmes malentendus, les mêmes erreurs, n’ont fait qu’exalter en lui ce fanatisme furieux. Tout le vouait au culte de la Force et de la Haine.

« Et en regard, dans un esprit impartial, lui a-t-on inspiré l’amour et le respect des grandes vertus d’humanité ? Après l’avoir prosterné devant le passé, l’a-t-on tourné vers l’avenir ? A-t-on fait luire à ses yeux l’espoir de temps meilleurs, a-t-on éveillé dans son esprit le désir sincère de les préparer ? Lui a-t-on montré que les hommes pourraient guérir de la guerre, que des arbitrages suprêmes, appuyés d’une police internationale, pourraient prévenir les conflits nouveaux et vider les vieilles querelles ? Que les siècles pourraient unir les nations, de même qu’ils ont soudé entre elles des provinces jadis ennemies, comme la Neustrie et l’Austrasie, qui s’appellent aujourd’hui la France ? Allons donc ! On l’a détourné de ces hautes espérances, on lui en a montré le péril et la vanité, on lui a hurlé qu’elles étaient dérisoires, chimériques ou criminelles… Et vous vous étonnez que votre fils aime la guerre ! »

Pendant l’été 1915, Paron garde cette attitude de gêne irritée. Il refuse d’aller à Ganville où Mme Ciboure l’a invité. Il lui écrit rarement, de courtes lettres. Aussi, à son retour à Paris, veut-elle dissiper ce malentendu, percer le secret de ce malaise insaisissable et certain. Il se dérobe encore. Elle insiste. Il balance. Enfin, moitié railleur, moitié sérieux :

— Eh bien, tenez, je vous écrirai. Oui, je vous écrirai.

Quelque temps plus tard, elle reçoit en effet une longue lettre de Paron, qui est en voyage. La voici :

« Vous allez vite comprendre mes hésitations, ma gêne. Je crois avoir enfin une vue nette sur les origines de la guerre. C’est elle qui vous expliquera mes scrupules et mon embarras. Oh ! cette vue, je ne l’ai pas découverte de moi-même. Bien des guides m’ont indiqué le chemin. Dès 1907, le clair génie d’Anatole France lui inspirait ces lignes prophétiques : « La violence industrielle engendre la violence militaire. Les rivalités marchandes allument des haines qui ne peuvent s’éteindre que dans le sang. L’état capitaliste, comme l’état féodal, est un état guerrier. C’est le canon qui établira les douanes, fixera les tarifs, ouvrira, fermera les marchés. L’extermination est le résultat fatal des conditions économiques où se trouve aujourd’hui le monde civilisé. »

« Voilà, tracées de main de maître, les grandes lignes du tableau. Mais comment la violence industrielle a-t-elle abouti à la violence militaire ? Tout est là.

« Il faut d’abord vous rendre compte qu’il existe à notre époque une industrie qui dépasse et qui commande toutes les autres : la métallurgie. Elle fabrique les armements, les machines, les charpentes, les outillages, les rails et les moteurs. Qu’elle disparaisse, le monde s’écroule. Elle dessine vraiment l’ossature, le symbole de la haute industrie. Dans chaque pays, elle se groupe, s’agglomère en sociétés, comptoirs, ententes, comités, trusts et cartels. Puis, partout, elle a lié partie avec la finance. Derrière chacun de ces vastes groupements, on découvre une banque. Le métallurgiste et le financier se sont étroitement unis sur le dos du travail, la bonne bête de somme. Le fer et l’or ont fusionné : ils ont réalisé un alliage irréductible.

« Enfin — et voilà le véritable secret de sa puissance — dans chaque pays encore, la féodalité du métal domine la grande presse. D’abord, elle a ses organes avérés, dont elle est souvent l’unique actionnaire. Mais les autres ne lui échappent pas. Leurs patrons inclineraient spontanément à la servir, ne fût-ce que par esprit de caste et solidarité d’appétits. Mais une loi plus inflexible les y contraint : actuellement, les grands journaux ne peuvent pas vivre sans publicité. Ce sont des murs où l’on achète le droit d’afficher. S’ils ne sont pas à vendre, ils sont à louer. Et la finance industrielle, principale locataire, abondante en largesses, est là comme chez elle.

« Alors, maîtresse de ce formidable instrument, elle s’en sert pour fabriquer l’opinion. Parfaitement. Et la tâche est facile. Car nous vivons juste dans un temps où l’on a appris à lire à la foule, mais où on ne lui a pas encore appris à réfléchir. Le lecteur ne discute pas « son journal ». Il le croit aveuglément. Pour lui, chaque article est un article de foi. Il l’avale les yeux fermés, comme l’hostie. Il l’assimile, il le mêle à sa propre substance. Son journal pense pour lui : mais il croit penser par lui-même. Grâce à cette illusion, c’est un jeu, pour ceux qui tiennent la presse, de manœuvrer les masses.

« Maintenant nos maîtres — nos vrais maîtres — touchent leur but : disposant de la foule, ils disposent des hommes au pouvoir. Quiconque a vécu dans les coulisses de la politique sait bien que les gens en place sont animés avant tout du désir d’y rester, et les autres du désir de les supplanter. Ministres et ministrables ressemblent à de vieux collégiens qui jouent à chat-perché. À la recherche d’une majorité nécessaire à leur ambition, les uns et les autres flairent le vent, scrutent les journaux, écoutent la foule. Ils murmurent : « Le pays s’inquiète… le pays s’irrite… Il y a une ambiance… Il y a un mouvement d’opinion… » Parbleu ! L’opinion, ce sont nos féodaux qui l’ont claironnée, dans l’énorme porte-voix de la presse. L’opinion, ce sont eux qui l’ont décrétée, qui l’ont imposée… Ah ! Comme ils doivent rire de ces Excellences, de ces Chefs d’État, de ces Empereurs, dont ils ont fait leurs complices, de ces girouettes qui s’orientent dans le sens où ils ont soufflé, de ces fantoches, en casque ou en casquette, qui, croyant satisfaire l’opinion, ne font que satisfaire les fabricants d’opinion ! Vous croyez que tous ces chamarrés de la politique sont les grands responsables ? Allons donc ! Ils ne sont que des avocats qui plaident, à leur insu parfois, les dossiers de la haute industrie.

« Ne cherchez pas le pouvoir dans les palais ministériels ou royaux, ni dans l’enceinte des parlements. Le vrai pouvoir, vous le trouverez dans la Salle du Conseil de quelques Sociétés, éparses par la ville. La puissance réelle, dans chaque pays, appartient à une poignée d’hommes. C’est là, autour de quelques tables à tapis vert, que s’agitent les gros intérêts privés qui détermineront les destinées publiques. C’est de là que vont partir les grands mots d’ordre qu’il s’agit d’imprimer dans les cœurs.

« Ces hommes qui font l’opinion, et qui par là gouvernent le gouvernement, vont, bien entendu, mettre leur pouvoir, sans contrôle et sans bornes, au service de leurs entreprises. Ils veulent en assurer la prospérité. Car il importe que leurs parts privilégiées, leurs « tantièmes » d’administrateurs, soient fructueux, bien plus encore que le dividende de leurs actionnaires.

« Or, la double condition de cette prospérité, c’est de produire et de vendre. Donc, les moteurs tournent, les fruits du travail s’engerbent jusqu’au faîte des magasins. C’est fort bien. Mais il faut les écouler. Voilà le drame.

« Ah ! C’est que la concurrence est rude, entre les féodalités nationales. Renonçant à franchir ces hautes barrières douanières où s’enferment les vieilles nations, nos maîtres regardent au loin, vers les pays neufs, vers les terres vierges, afin d’y lancer du rail et du câble électrique, d’y placer des machines et des canons. On civilise, on colonise. Mais déjà les rivaux sont là, à pied d’œuvre ! Alors, on se montre les crocs, on s’arrache avec acharnement chaque concession. Et, à la fin, on s’irrite de rencontrer, sur tous les marchés du monde, des concurrents dont on n’aurait raison qu’en rognant son propre bénéfice… Il faut pourtant sortir d’une situation intolérable, surtout qu’on est talonné par cette incessante, cette double nécessité de produire, de toujours produire, et de vendre.

« C’est alors qu’on décide d’agiter l’opinion, afin d’agir sur les gouvernants. On les contraindra de servir et d’épouser sa cause. D’un même coup de clairon d’alarme, fier et grave, on va les jeter à la surenchère si profitable des armements et des effectifs et, en même temps, faire d’eux des alliés nécessaires et précieux dans la guerre des tarifs. Encore une fois, c’est facile. Surtout qu’on sera soutenu tout de suite par un chœur de fanatiques, les uns ambitieux, les autres sincères, tous épris de violence.

« Donc, on joue de la presse, comme on jouerait des grandes orgues, afin d’exalter la foule, de jeter sur elle ces ondes frémissantes qui l’angoissent et l’enivrent. L’exécutant invisible, assis au clavier derrière son formidable instrument, déchaîne les rafales sonores sur le docile troupeau des fidèles. Aussitôt, des voix ardentes s’éveillent et l’accompagnent, toute une maîtrise qui le soutient à l’unisson : diplomates qui vivent de l’intrigue et de la discorde, militaires impatients d’avancer, chauvins furieux, auteurs habiles et patriotes de carrière. Et la jeunesse, élevée dans le culte de la force, mêle un chœur enfantin à ce concert farouche. Les orgues mugissent toujours. Leurs grandes voix de métal tour à tour se lamentent et triomphent : « Trahison ! Revanche ! On nous étouffe ! On nous humilie ! On nous menace ! Soyons forts ! Soyons prêts ! Soyons fiers ! La guerre est inévitable… » Et les ondes puissantes éveillent en frissons, dans la foule prosternée, les instincts éternels d’orgueil et de crainte, de haine et de lutte.

« Cependant, en face, chez le voisin, un autre porche se dresse, tout pareil. Et dans la nef opposée, les mêmes mains invisibles déchaînent les mêmes rafales sonores, les mêmes choristes les accompagnent des mêmes hymnes, et la foule agenouillée frémit des mêmes instincts.

« Alors, les deux clameurs, l’une par l’autre stimulées, s’efforcent de se dépasser et de se couvrir. Les grandes voix de métal hurlent et grondent, en roulements de tonnerre et de canon. Les chants montent et s’achèvent en cris. Et quand les deux foules, fanatisées, éblouies, se ruent au grand jour du parvis, tant pis si elles se cognent… »

Désormais, les notes de Mme Ciboure montrent qu’elle est obsédée de cette pensée effroyable : « Des deux côtés de la frontière, des hommes comme mon mari auraient amené la guerre. »

Mais bientôt, une préoccupation plus directe encore l’assaille. On décide d’appeler la classe 17. Mme Ciboure s’alarme : le tour de son fils va venir. Il appartient à la classe 18. Et elle ne garde plus qu’un espoir : la paix.

Sur ces entrefaites, Paron rentre de voyage. Heureux d’avoir libéré sa conscience, il justifie ses hésitations, ses scrupules. Tous deux s’expliquent cœur à cœur. Il conte comment s’est fixée en lui la certitude, dont il a fait cent fois la preuve, que la grande presse fabrique l’opinion, que la foule pense d’après ses journaux.

Il cite aussi les livres techniques, les rapports, les documents qui l’ont conduit à la conviction que la haute industrie exerce le suprême pouvoir des deux côtés de la frontière. Et il illustre d’un fait ces âpres antagonismes.

« Je voudrais, dit Paron, vous faire toucher par un exemple ces impitoyables rivalités de la haute industrie. Les métallurgistes allemands de la Ruhr sont installés sur leurs mines de charbon. Les métallurgistes français de Briey sont installés sur leurs gisements de minerai. Les premiers ne possèdent que le charbon. Les seconds ne possèdent que le minerai. Or, leurs hauts fourneaux, dressés face à face, doivent s’alimenter en minerai et en charbon, afin de produire de la fonte. Avant la guerre, les Allemands fournissaient du charbon aux Français, et les Français fournissaient du minerai aux Allemands. Mais cet échange n’allait pas sans friction. Cette dépendance mutuelle leur pesait. Ils se sentaient tributaires les uns des autres. La guerre déchaînée, les Allemands se démasquent. Ils veulent être propriétaires du minerai. J’ai les traductions officielles de leurs prétentions. Ils disent : « Le traité de Francfort nous avait donné toute la Lorraine. Mais les géologues consultés par Bismarck n’ont pas découvert Briey. Maintenant, nous le tenons. Nous avions déjà le charbon. Gardons le minerai de Briey. Pour la vie de notre peuple, il est nécessaire de posséder ces ressources militaires et commerciales ». Car, naturellement, on voile ses convoitises sous les plis du drapeau.

« De leur côté, les métallurgistes français supportaient mal la nécessité de recourir au charbon allemand. Ils ne dissimulaient pas leurs doléances et leurs vœux : on les rationnait, on leur fournissait ce charbon « au compte-gouttes », juste assez pour garder leur clientèle, insuffisamment pour concurrencer les produits allemands sur les marchés extérieurs. Les maîtres du minerai de Briey étaient à la merci des maîtres du charbon de la Ruhr. Cette question du charbon devenait pour eux « une hantise ». Ils aspiraient à s’affranchir de cette tutelle, à devenir propriétaires de charbonnages.

« Tout de suite, une objection se présente à l’esprit. Pourquoi les Allemands ne se procurent-ils pas en Suède, en Espagne, où il abonde, le minerai dont ils manquent ? Et pourquoi les Français n’achètent-ils pas en Angleterre le charbon dont ils ont besoin ?

« Ah ! C’est que les transports coûtent cher. À qualité égale, le meilleur minerai, le meilleur charbon, c’est le plus proche. C’est celui qu’on a presque à portée de la main, c’est celui du voisin. Et notez bien qu’il s’agit de réaliser sur chaque tonne une minime économie. Ces énormes antagonismes se réduisent littéralement à des questions de gros sous. Au prix d’un léger sacrifice, on aurait pu éviter cette irritante dépendance mutuelle. On ne l’a pas voulu. »

Et Paron s’emporte, avec une extrême violence, contre ces hommes lancés à la conquête de superbénéfices, et dont l’appétit dévorant, insatiable, ressemble à celui de leurs hauts fourneaux.

Mais nous voici au moment de l’attaque de Verdun, en février 1916. Mme Ciboure reste presque sourde aux inquiétudes de son entourage : son fils veut s’engager !

Elle se confie à Paron. Elle note :

« Paron m’a tout de suite demandé : « Qu’en dit son père ? » Pierre est absent. Il ignore le projet de son fils. Mais je sens que, pour Paron, cette simple question contient tout un drame. À ses yeux, mon mari n’est-il pas l’un de ces hommes qui, se menaçant par-dessus les frontières, ont allumé la guerre au choc de leurs intérêts ? Et il lui apparaît monstrueux, hors nature, qu’un de ceux qui ont mis le feu au bûcher y puisse pousser prématurément son enfant.

« Hélas ! Ces féodaux de toutes races ne se soupçonnent pas d’un crime. Ils n’en ont pas conscience. Si on leur criait que leurs âpres rivalités ont embrasé le monde, ils éclateraient de rire. Ils se retrancheraient vite derrière les grands responsables officiels, ceux qu’on dénonce à la tribune et dans la presse. »

Le lendemain, elle écrit :

« J’ai été chercher Pierre à la gare. Dans l’auto, je lui ai dit l’intention de René. J’ai voulu lui montrer la folie de devancer sa classe, qui ne sera peut-être pas appelée avant la fin de la guerre. Pierre a-t-il voulu masquer de brusquerie son émotion ? Chez lui, l’orgueil l’a-t-il tout de suite emporté sur l’inquiétude ? A-t-il été sincère ? Il m’a interrompue :

« — Allons, allons. Nos buts de guerre ne peuvent pas être atteints avant deux ans. Le petit a raison de vouloir s’engager. Il partirait en tout cas. Et cela lui permettra de choisir son arme.

« J’ai eu sur les lèvres : « Quels buts ? Pourquoi deux ans ? » Mais c’était ouvrir tout son procès, soulever un monde. Et, frappée par son dernier argument, je n’ai rien répondu. »

Mme Ciboure laisse donc son fils réunir son dossier. Mais, avant que ses démarches ne deviennent définitives, elle tente un dernier effort près de lui. Voici comment elle rapporte ce suprême débat :

« Une dernière fois, j’ai voulu essayer d’obtenir qu’il attende son tour, par pitié pour moi. J’étais bien émue. Jamais nous n’avions discuté à fond tous les deux. Rien que de petites escarmouches en trois phrases. Je lui ai dit d’abord que je haïssais la guerre en soi, qu’elle me meurtrissait, qu’elle me piétinait chaque jour, depuis vingt mois, que je le suppliais de ne pas ajouter, avant l’heure, à mon déchirement.

« Il m’a interrompue doucement :

« — Je sais bien, ma petite maman, que nous ne sommes pas d’accord. Aussi ai-je évité de discuter avec toi. Mais conviens tout de même que, si tout le monde avait tes idées, nous nous serions laissé envahir et que nous n’existerions plus aujourd’hui.

« J’ai crié :

« — Si tout le monde avait mes idées, il n’y aurait pas eu de guerre !

« Et c’est vrai. Si, dans tous les pays, tout le monde avait été élevé dans l’horreur de la guerre, au lieu d’être élevé dans sa vénération ; si l’on montrait à tout le monde la guerre dépouillée de ses ornements et de son clinquant, toute nue, laide et sale ; si l’on enseignait à tout le monde l’histoire véritable des guerres, comment elles se machinent, comment elles éclatent, les intérêts qu’elles servent et les peuples qu’elles dupent… alors tant de braves gens, tous pacifiques au fond, ne seraient plus grisés par des mots et refuseraient de se laisser jeter les uns contre les autres.

« Mais René a hoché la tête :

« — Nous n’en sommes pas là, maman. Mettons, si tu veux, que nous sommes encore dans un temps barbare. Nous ne l’avons pas choisi. Nous avons été attaqués. Et vois-tu d’autres moyens de se défendre contre l’invasion ennemie, que de lui barrer la route, l’arme au poing ? Que veux-tu ? Nous ne serions pas tranquillement à Paris, notre maison de Ganville ne serait plus qu’une ruine, si des hommes ne nous avaient pas fait un rempart de leurs corps. Tu me demandes d’attendre. Quand la maison brûle, est-ce qu’on attend pour faire la chaîne ?

« — On aimerait savoir qui a mis le feu !…

« — Pas de doute : l’ennemi.

« — Chaque pays le dit du voisin, mon enfant. Ce n’est pas si simple.

« Je n’en ai pas dit plus. Mais je les voyais, les porteurs de torche, qui, à force d’agiter leurs brandons par dessus les frontières, avaient fini par déchaîner l’incendie. René a tranché, d’un petit geste net :

« — Peu importe, d’ailleurs. On jugera plus tard. L’essentiel, c’est de résister. Car si on cessait de tenir, ce serait vraiment la fin de notre pays : il disparaîtrait, comme Athènes a disparu. Il nous faudrait vivre sous le joug, dans une atmosphère irrespirable, dans la plus lourde servitude…

« Hélas ! Ce sont des servitudes économiques, que les maîtres cachés de la guerre rêvent de s’imposer les uns aux autres. Mais on a voilé ces basses menaces : devant elles, on a brandi de plus nobles craintes, plus dignes d’enflammer les cœurs. Devais-je donc démasquer ces féroces convoitises ? Je n’osais pas, je n’osais pas. Et je me suis bornée à répondre qu’on ne rayait plus de la carte un grand État moderne, qu’on ne pouvait plus l’absorber par la conquête.

« — En tout cas, m’a répliqué vivement René, tu sais bien que l’ennemi, s’il était vainqueur, imposerait à l’Europe sa culture brutale. Ne devons-nous pas, au contraire, et fût-ce par la force, assurer le triomphe de notre culture libérale ? Car tu sais bien qu’il existe des traits de race, des qualités de terroir, qu’il y a des vertus de France comme il y a des vins de France. Et ce n’est pas seulement notre sol, que nous devons défendre, mais ce sont aussi toutes ces idées qui sont nôtres, les idées de justice et de liberté, d’honneur et de droiture, de civilisation et de paix définitive, les idées mêmes qui te sont chères, à toi, maman…

« L’entendre… et penser que de jeunes Anglais, de jeunes Allemands, convaincus aussi dès le berceau que leur patrie est la « reine du monde », et qu’ils doivent en défendre les suprématies jusqu’au dernier souffle, penser que tant de jeunes hommes mouraient en ce moment, le même cantique aux lèvres… L’entendre… Lui aussi, mon René, était dupé par le prestige des mots. Lui aussi marchait au mirage. Et j’ai pris conscience du crime, si vivement, si atrocement, que j’ai senti dans ma bouche un goût de sang… Le crime… c’est d’avoir exalté dans les jeunes cœurs la fierté, la bravoure, le goût de l’exploit, l’héroïsme, l’abnégation, et cette divine faculté, ce privilège suprême de la créature humaine, de pouvoir se sacrifier à une idée… C’est d’avoir éveillé toutes ces générosités, toutes ces ardeurs, au nom des intérêts les plus sacrés, et de les mettre au service d’intérêts de boutique… Le crime, c’est d’avoir lancé toutes ces merveilleuses énergies à la défense d’un idéal, et de leur faire défendre un capital… Le crime, c’est d’avoir déployé le drapeau, pour couvrir la marchandise…

« Et tandis que René murmurait encore la sainte litanie des vertus à défendre, d’autres mots bourdonnaient à mes oreilles : « Des marchés, des débouchés… du minerai, du charbon, du pétrole… Des ports, des colonies… Des tarifs, des barrières douanières ! » Je n’ai pas résisté. Et tandis qu’il concluait, la voix câline et chaude :

« — Va, maman, c’est tout de même la Guerre du Droit !

« J’ai éclaté :

« — Non. C’est la guerre du Droit de Douane !

« Et j’ai tout dit. Les rudes antagonismes industriels… Les rivaux, dans chaque pays, la grande presse aux mains, décrétant l’opinion et par là manœuvrant ministres, parlements et chefs d’État… Le vrai pouvoir installé dans quelques salles du Conseil… La foule travaillée, alarmée, exaltée par ses maîtres secrets… Chaque peuple épousant leurs querelles de marchands, travesties en querelles de race… Enfin toutes les nations s’inspirant, au spectacle même de leur frénésie, une mutuelle terreur, et se précipitant les unes sur les autres.

« Je le vois encore, mon pauvre petit, les bras écartés, les mains tombantes, ses mains trop longues pour sa taille inachevée :

« — Mais, maman… Si tout cela était vrai… Si tous ceux qui sont morts s’étaient fait tuer pour cela… Ce serait une raison de plus pour que je parte, moi… le fils d’un de ces hommes… »

Il part. D’abord à Rennes, au dépôt. Puis à Fontainebleau, en stage. Enfin, le 12 décembre 1916, — la veille même du jour où son fils doit rejoindre les armées, — elle dîne chez le plus haut seigneur du fer, l’homme mystérieux et tout-puissant, celui, dit-elle, « qui peut tout et dont on ne sait rien. » Il traite ce soir-là ses grands vassaux, toute la noblesse du métal. Vers dix heures, ces hommes sortent du fumoir, en masse et en tumulte. Un coup de téléphone vient de leur apprendre que l’Allemagne propose la paix. On a connu la note adressée aux Neutres à deux heures de l’après-midi. On se résout enfin à publier la nouvelle. Les journalistes seront convoqués au Quai d’Orsay dans la nuit.

Un flot d’espoir inonde Mme Ciboure. Son fils sauvé… et tant de pauvres petits avec lui…

Mais une des invitées, qui porte un collier où des balles de shrapnell alternent avec de grosses perles, crie :

— La paix ! Jamais !

Et les hommes éclatent en un concert farouche. Tous hurlent les mêmes paroles : « Mensonge ! Manœuvre ! Piège grossier ! Amorce empoisonnée ! Paix allemande ! » Ce sont les mots mêmes, les mots d’ordre qu’adopteront le lendemain la presse et le gouvernement, pour flétrir cette paix dont ils ne connaissent même pas les conditions.

Alors, Mme Ciboure comprend que ces hommes prolongeront la guerre — même si cette prolongation doit frapper l’univers entier d’une mortelle anémie — parce que leurs buts mercantiles, leurs fameux buts qu’ils refusent de faire connaître, ne sont pas encore atteints.

Elle comprend que son fils partira demain, et qu’elle devra commencer de gravir son calvaire.

Et alors elle se rappelle les paroles indignées dont Paron flétrissait ces féodaux qui, sous des couleurs éclatantes et trompeuses, sacrifient des peuples entiers à leurs appétits voraces, à leur appétit sans fond.

Paron disait : « Et voilà ce que je ne peux pas pardonner à ces hommes : c’est leur avidité insatiable. Il y a des gens qui se sont donné pour devise : « Plus haut », ou « plus fort », ou « plus loin ». Pour eux, c’est « plus » tout court. Ils gagnent pour gagner. Ils n’ont même pas l’excuse de thésauriser pour leurs enfants, car beaucoup d’entre eux, sans descendance proche ou lointaine, entassent pourtant avec la même ardeur féroce. Ils n’ont pas l’excuse de besoins sans limites. Car on ne peut pas indéfiniment aimer, manger, jouir. Tous les organes ont une puissance ou une capacité restreinte. Toutes les gloutonneries et toutes les ivresses aboutissent à la nausée. On se blase même, à la fin, d’acheter des châteaux, des bijoux, des meubles et des tableaux, car on ne fait qu’échanger des valeurs contre d’autres valeurs, que transformer son portefeuille. Et cependant, lorsqu’ils ont comblé tous leurs vœux, atteint toutes leurs bornes, lorsque leur désir n’a plus l’excuse du désir, ils continuent… Ils veulent le superflu du superflu. Leur démon les pousse, qui leur crie : « Davantage, davantage ! Encore ! Encore ! »

« Ils ressemblent, tenez, à leurs hauts fourneaux, à ces tours féodales dressées face à face le long des frontières, et dont il faut sans cesse, le jour, la nuit, emplir les entrailles dévorantes de minerai, de charbon, afin que ruisselle au bas la coulée de métal. Eux aussi, leur insatiable appétit exige qu’on jette au feu sans relâche, dans la paix, dans la guerre, et toutes les richesses du sol, et tous les fruits du travail, et les hommes, oui, les hommes même, par troupeaux, par armées, tous précipités, pêle-mêle, dans la fournaise béante, afin que s’amassent à leurs pieds les lingots, encore plus de lingots, toujours plus de lingots… Oui, voilà bien leur emblème, leurs armes parlantes, à leur image. Ce sont eux, les vrais hauts fourneaux ! »