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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Décembre 1916

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La houille rouge


23 décembre 1916.

Si mon fils est tué, je me tue.

Il doit arriver au front aujourd’hui.

Désormais, à chaque minute, je peux apprendre une affreuse nouvelle.

Ah ! J’envie presque ces femmes, autour de moi, qui, tout en tremblant pour un être aimé, admettent la guerre, s’y résignent, la croient nécessaire, imposée, la voient belle et glorieuse. Au moins, leur foi les aide à supporter l’angoisse. Mais moi, qui hais, qui vomis la guerre, moi qui m’imagine connaître ceux qui, dans chaque pays, l’allumèrent et l’entretiennent, moi qui suis obligée de vivre aux côtés d’un de ces hommes, ne suis-je pas plus à plaindre que les autres femmes ?

Un seul espoir me soutient : l’espoir de la paix. Il m’aide à vivre. J’en ai encore senti le réconfort ce matin, juste au lendemain du départ de mon René, quand j’ai appris l’initiative des États-Unis, qui demandent à tous les belligérants leurs buts de guerre. Si c’était la médiation, la fin ?…

Je n’ose pas y croire. Je me rappelle, il y a dix jours, les propositions de paix de l’Allemagne. Avant même d’en connaître la teneur, on les a piétinées, enfouies. Mon mari, ses pareils, tous les grands féodaux du métal, de la haute industrie, ont donné le mot d’ordre et l’exemple, suivi le lendemain par la presse et le pouvoir. Mais va-t-on traiter aussi dédaigneusement l’Amérique, oublier qu’elle peut, en se jetant dans l’un ou l’autre camp, décider du conflit ?

Le comique et l’atroce, c’est que je dois garder pour moi mes craintes et mes espérances. Je ne peux les confier à personne, sauf à mon vieil ami Paron, qui pense comme moi. Sans lui, je serais seule, toute seule, parmi les centaines de gens que je coudoie. Qui le croira, plus tard ? Après trente mois d’une guerre sans exemple, pour une maman, c’est une honte, un crime, d’appeler la paix !
25 décembre 1916.

Noël. Un journal populaire publie un dessin qui représente un petit enfant agenouillé, les mains jointes, devant l’âtre. Légende : « Mon Dieu, faites que papa revienne avec la victoire. » Allons donc ! Le cri du cœur, pour un tout petit, c’est : « Mon Dieu, faites que papa revienne ! » Mais il faut entretenir, exalter encore la frénésie générale, il faut que les marmots soient cornéliens.

26 décembre 1916.

Le premier signe de vie de René. Un mot hâtif et joyeux, jeté sur une carte de Reims. Je voudrais savoir au juste l’existence qu’il va mener, les risques qu’il va courir. Je ne peux pas. Quand j’essaye de me les représenter, ma pensée s’y refuse, se dérobe et s’effondre, comme prise de vertige.

Souvent, je me dis : « Il ne lui arrivera rien, à lui. » Et puis, je me rends compte : toutes les mères croient qu’il n’arrivera rien à leur fils. Toutes les mères…

Non. Il faut guetter le courrier, vivre de lettre en lettre, se dire à chacune d’elles : « Il vivait encore ce jour-là. » Il faut attendre, toujours attendre. Combien de temps ?

Mais je ne veux plus confier à ce papier ces plaintes continuelles. Je me suis promis de noter ce que je sais, ce que je vois, ce que j’entends de la guerre, afin de la dénoncer de toutes mes humbles forces. Voilà ma tâche. Elle me détournera de mes soucis, de moi-même.

27 décembre 1916

Mes craintes n’étaient que trop justifiées. La tentative de médiation des États-Unis va échouer, les belligérants ne feront pas connaître les vrais buts de guerre. Toute la presse bafoue la note américaine. Un des journaux de haut-bord qui commandent l’opinion a, dès le premier jour, donné le ton : « On ne peut pas nous contraindre à remettre l’épée au fourreau ! » Fier défi, d’autant plus admirable qu’il dut être lancé, au chaud d’une salle de rédaction, par quelque scribe qui n’avait pas d’épée, ni même de fourreau.

Le lendemain, la protestation est unanime. On montre le poing à l’Amérique. On lui crie la nécessité de la « Victoire par les armes ». On lui reproche de n’avoir pas pris parti pour l’Entente dès le début de la guerre. On l’accuse d’offrir sa médiation à la suite des propositions allemandes du 12 décembre. Et c’est faux. Car Washington et Berne se concertaient depuis cinq semaines pour la rédaction de cette note.

La Suisse, en effet, a joint ses instances à celles de l’Amérique. Aussi la presse ajoute-t-elle à l’injure la lourde ironie. Elle feint d’apprendre que les minuscules républiques d’Andorre et de San-Marin prétendent à leur tour imposer la paix aux belligérants.

Enfin, les journaux allemands qu’on nous laisse connaître témoignent de la même fureur indignée. Il semble que, dans tous les pays, les maîtres de la guerre soient dévorés du même désir frénétique de la prolonger jusqu’à ces buts… qu’ils refusent de révéler.

Encore un espoir qui s’en va.
29 décembre 1916.

Joffre est promu maréchal. Voici quinze jours, en lui donnant pour successeur aux armées le général Nivelle, on le nommait conseiller des Alliés. Il croyait garder le pouvoir suprême. Mais il s’est vite aperçu que sa nouvelle charge était une sinécure. « Plus souvent consulté qu’écouté », soupirait-il amèrement. Ses plaintes furent entendues. En somme, son bâton de maréchal est une fiche de consolation.

On craignait que sa disgrâce, bien qu’elle fût déguisée, dorée, ne soulevât l’émoi universel. Songez donc : le vainqueur de la Marne mis à l’écart. Nul n’a levé un cil. Personne ne s’étonne plus de rien.