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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Janvier 1917

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6 janvier 1917.

J’avais accompagné des amis à la gare de Lyon. Au retour, la voiture prit la ligne des Boulevards. Huit heures du soir. La chaussée et les trottoirs sont plongés dans l’obscurité. En contraste, les restaurants illuminés brillent au bas des façades noires. Ils se suivent, souvent côte à côte. À travers les vitrages, le regard pénètre jusqu’au fond de leurs nefs étincelantes. À perte de vue, les dîneurs se pressent, en alignements drus. Pas une place vide. Un coude à coude farouche. Les yeux rient, les fronts luisent, les mâchoires marchent, les garçons voltigent. Et, à quatre-vingts kilomètres de cette formidable goinfrerie, les autres, dans les tranchées, s’enlisent jusqu’aux aisselles dans la boue glacée.

Voilà la belle guerre.

Les journaux illustrés n’ont pas fixé cette vision, ni celle des thés, des cinémas, des théâtres et des music-hall. Et, de même qu’ils laissent ignorer par pudeur les aspects trop joyeux de la vie de l’arrière, ils en laissent ignorer par orgueil les aspects trop misérables. Ils ne montrent pas les intérieurs noyés dans la pénombre, où les lumières doivent être restreintes et les lampes voilées d’étoffe ; ni les devantures de fastueux magasins, piteusement éclairées à la bougie ; ni les trottoirs encombrés jusqu’à l’après-midi de boîtes à ordures, faute de personnel ; ni ces queues de trois mille personnes qui attendent du sucre devant les grandes épiceries.

Ah ! Nos descendants n’auront pas une idée plus exacte de cette guerre en regardant les images qu’en feuilletant les textes…

15 janvier 1917.

Quel vent de fanatisme a soulevé la guerre… On se croirait rejeté au temps d’une religion primitive et cruelle, dont les initiés délirants recherchent la volupté du martyre. Je lisais dans un journal un de ces contes qui se flattent de refléter, en l’exaltant encore, l’esprit public. On y voit un adolescent, désespéré de ne pas pouvoir s’engager encore, qui se perce la main d’une balle de revolver, « afin de souffrir pour notre belle France et d’être digne d’elle. »

Mon vieil ami Paron, à qui je rapportais l’aventure de ce héros singulier, a ricané :

— Eh bien, quoi ? Il sera réformé.

23 janvier 1917.

Le président Wilson, dans un message au Sénat américain, plaide la cause de la Paix. Ah ! S’il pouvait être entendu… Un passage, surtout, me frappe : « J’espère, dit-il, parler pour cette masse silencieuse de l’humanité, qui n’a pas encore eu l’occasion d’exprimer les véritables sentiments de son cœur, devant la mort et les ruines qui accablent les êtres et les foyers ». C’est vrai : pour la première fois, quelqu’un prend la parole au nom de cette énorme majorité muette, au nom de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent !

Et comme il voit clair et loin, lorsqu’il assure que la paix la plus durable, celle qui laisserait le moins de germes de haine et de revanche dans les cœurs, serait la paix sans vainqueurs ni vaincus.

24 janvier 1917.

Dans le train de banlieue où nous voyagions au grand complet, une femme accompagnait son mari, en officier. Il a été blessé. Il part en congé. Ah ! Elle ne nous en a rien laissé ignorer. Tout le long de la route, elle égrène pour la galerie des phrases de ce genre : « Fais bien attention à ton bras blessé… Quand tu étais à la Fille-Morte… Tu n’as pas oublié ta feuille de congé de convalescence ?… Toi qui as fait la campagne depuis le début… Oh ! Comme tu as gardé le langage des tranchées… Il faudra acheter tous les journaux illustrés qui donnent les cartes du front, pour marquer l’endroit où tu as été blessé… » Cette blessure, pourtant, elle a représenté de la souffrance pour son mari, de l’angoisse pour elle-même. Une sorte de pudeur devrait la retenir de l’étaler, de s’en orner. Non. Elle en tire vanité. Jamais je n’ai mieux senti le rôle énorme du respect humain, de l’ostentation, dans l’effroyable aventure.

27 janvier 1917.

Hélas ! Le noble message de Wilson au Sénat américain ne sera pas écouté. Encore une chance qui s’éloigne. Tout d’abord, le document a déconcerté. On hésitait. Les uns disaient : « C’est admirable ! » et les autres : « Il est plus boche que les Boches ». Mais la presse nous a vite montré comment il convenait de penser. Elle a donné le mot d’ordre : « Chimère ! Illusion ! Mégalomanie !… »

Un de ces ironistes légers, descendus du Chat-Noir, et qui sont devenus, dans le renversement universel, les plus graves officiants devant l’autel de la Patrie, a prononcé dédaigneusement : « Moi, je ne demande jamais conseil à mes fournisseurs. »

Et toujours la note comique et sinistre. Écoutez cet appel belliqueux, lancé du fond d’un fauteuil : « Que Wilson nous laisse écrire notre histoire avec notre sang ! » La phrase, pourtant, n’était écrite qu’avec de l’encre.

L’expression « paix sans vainqueurs ni vaincus » exaspère les chauvins des deux camps. « La victoire, nous l’avons », disent les uns ; « Nous l’aurons », disent les autres.

Un jeune diplomate a déclaré devant moi d’un ton précieux : « Il est sans exemple qu’une guerre se termine sans vainqueurs ni vaincus ». Mais, cruel petit serin, cette guerre est précisément sans exemple. Jamais on n’a précipité les unes contre les autres des nations en armes. Jamais trente millions d’hommes ne se sont affrontés pendant des années. Et ne serait-il pas logique qu’une guerre nouvelle s’achevât par une paix nouvelle ?

30 janvier 1917.

Que de petites régressions… Ainsi, le progrès tendait sans cesse à diminuer le prix des lettres, le prix de tous les transports. Voilà tous ces tarifs majorés.

De même, on perfectionnait indéfiniment l’éclairage. Pour dissiper la nuit, les lumières devenaient toujours plus nombreuses et plus vives. L’ombre gagne de nouveau les foyers et les rues, comme au moyen âge.

L’inquisition ressuscite : elle épie les paroles, elle éventre les correspondances.

On ne connaissait plus la disette. Elle menace.

La vie retourne aux formes rudes du passé. Elle se dépouille peu à peu des bienfaits dont les siècles l’avaient patiemment ornée.