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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Octobre 1918

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1er octobre 1918.

Pour la première fois, l’Entente traite avec un des pays ennemis. Elle a conclu un armistice avec les Bulgares. Si cela pouvait être le commencement du déboulonnage final ?

On nous représente cette demande d’armistice comme la conséquence d’une offensive, lancée de Salonique à la mi-septembre et qui envahit promptement le pays ennemi. Les pourparlers furent également très rapides. Ils durèrent deux jours. J’entends dire que les Anglais avaient déblayé le terrain : ils négociaient avec les Bulgares en Suisse, depuis le mois d’août. S’agit-il donc d’un de ces « succès négociables » dont parlait devant moi l’un de nos plus agiles politiques !

Il semble bien que, dans cette guerre nouvelle, un peuple, las de la lutte pour des raisons d’ordre intérieur, facilite la paix en cédant pas à pas du terrain à son adversaire. Ainsi se satisfait la vieille idée de la victoire « par les armes ». Peut-être les choses se passent-elles ainsi sur tous les fronts ? Je pense au « ils s’en vont » de mon directeur de journal.

Malheureusement, nos stratèges préparent l’histoire. Et l’on enseignera à nos descendants que ces « décisions » furent uniquement militaires.

6 octobre 1918.

Les Empires Centraux demandent au président Wilson l’armistice immédiat !

Ah ! cette fois, pour moi c’est bien la fin. Et seule, la crainte de me tromper encore me retient de crier mon espoir.

Ils offrent d’ouvrir les négociations de paix sur les bases des quatorze conditions de Wilson et de ses « dernières déclarations ». Il s’agit là d’un discours prononcé par Wilson le 27 septembre et qui fut censuré. N’est-ce pas incroyable qu’on puisse nous cacher les paroles publiques du chef d’un grand pays ami ? Mais Wilson invitait les alliés à parler clair et à donner leurs buts de guerre. Et, dès lors, l’escamotage des « nations associées » s’explique. Il leur en coûte de nous avouer que, faute de pouvoir s’accorder sur leurs amples buts de guerre, elles ne les ont pas encore fait connaître.

Autre fait surprenant de cette journée historique : la presse annonçait, en même temps que ce grand événement, une avance autour de Reims. Il ne s’agissait, cette fois, que de ces positions âprement disputées depuis quatre ans, de ces déserts chaotiques, engraissés de cadavres. Eh bien, les journaux, par leurs dispositions typographiques, et la foule par son enthousiasme, attachaient plus d’importance à l’avance qu’à l’armistice. Qui le croira ? L’attrait de l’exploit de sang, de l’opération armée, demeure si vif, que le fait militaire du jour passait dans les esprits avant cette nouvelle formidable dont ils eussent dû follement s’enorgueillir : l’Allemagne demandant l’armistice !

8 octobre 1918.

Je suis épouvantée. Les maîtres de la presse lancent contre la paix un assaut désespéré. À dix reprises, depuis quatre ans, ils l’ont dénoncée, automatiquement, criant au piège, à la duperie. Mais, cette fois, c’est un paroxysme.

Depuis trois jours, leur fureur va croissant. Tous se placent au point de vue uniquement militaire, sans souci des autres forces en jeu, ni des pertes à venir. « Faudra-t-il s’arrêter en plein triomphe ? Tant de sang aura-t-il été versé en vain ? Serons-nous frustrés du résultat de tant de sacrifices ? Gagnons la guerre sur le champ de bataille. Nos forces sont sans limites. Frappons impitoyablement. »

Le plus puissant moniteur de la haute industrie, qui ne peut rien savoir des conditions de la paix et qui ne veut rien savoir de la situation intérieure de l’Allemagne, déclare que cette paix sera « désastreuse. »

Un autre journal orthodoxe, ne mettant point en doute que la demande d’armistice ne soit repoussée selon ses vœux, intitule froidement son éditorial : « Après le refus. »

Et une feuille officieuse demande avec une exquise inconscience : « Pourquoi serions-nous pressés ? » Est-ce que cela compte, la vie des pauvres petits gars échappés jusqu’ici au massacre ? En effet, pourquoi serions-nous pressés ?

Et toujours le comique sinistre de la guerre. Une seule presse égale la nôtre en fureur : la presse pangermaniste. Mais on la voile pudiquement. Car une paix qui déçoit si cruellement l’ennemi pourrait nous paraître favorable. Il ne faut pas.

La foule pense selon la presse. Au 6 octobre, jour de la demande d’armistice, seuls les soldats ont dansé de joie. À l’arrière, l’espoir se cache et se tait. On nous a tellement fait honte d’appeler la paix. On n’a d’yeux que pour l’action militaire. D’elle, on attend tout. Quant aux pertes, elles ne comptent pas. Nul n’envisage que les Allemands soient vraiment à bout de résistance et que les fameux buts de guerre puissent être dès maintenant atteints. Il est vrai que tout le monde les ignore.

Oui, à la cinquième année de guerre, la foule, empoisonnée par la presse, déplore la paix. Car on a l’impudence de la lui prédire encore désastreuse, sans la connaître.

Mon vieux petit diplomate, désespéré, tressautant d’angoisse, demande à Foucard :

— Dites, dites, on ne va pas faire la paix ?

Et une jeune femme qui est née, paraît-il, le 6 octobre, gémit en se tordant les mains :

— Oh ! oh ! Le jour de ma naissance, cette chose abominable, la paix…

Voilà où nous en sommes.

14 octobre 1918.

Les Allemands ont accepté les conditions préliminaires de l’armistice, que Wilson leur avait fait connaître le 9 octobre. Nul ne semble soupçonner ce qu’il doit en coûter à leur orgueil d’évacuer les territoires envahis et de renier humblement le Kaiser. Aucun triomphe. Les visages sont mornes. Ceux qui admettent la guerre devraient pourtant se montrer satisfaits, après trois mois de succès militaires, par une victoire qui s’annonce selon leurs vœux ? Non. Ils n’y croient pas. Ou bien, ils craignent qu’elle ne soit pas encore assez complète.

Ils courent sur leur erre. Saturés du poison de la presse, ils continuent de réprouver une paix qu’on a salie de honte à leurs yeux depuis quatre ans et qu’on ne cesse pas de leur prédire déplorable. Ils refusent encore d’imaginer que l’Allemagne soit vaincue. Ils restent persuadés que « plus on avancera, plus la paix sera avantageuse ». Ils clament toujours « qu’il faut battre l’ennemi par les armes » alors qu’il s’avoue battu ; qu’il faut tuer du Boche », oubliant qu’ils font tuer autant de Français ; ou encore « qu’il faut leur prendre leur matériel par la force », sans savoir si l’armistice ne leur livrera pas ce matériel sans combat. Ô l’horreur de ces suprêmes massacres, qui sont peut-être deux fois inutiles !

Ces formules toutes faites, ces opinions suggérées, sont d’autant plus vite admises qu’elles flattent dans les âmes les vieux instincts de poursuite, de vengeance et de meurtre. Et comme elles servent bien l’effort exaspéré des prolongeurs grands et petits, de tous ceux que la guerre favorise, de tous ceux qui ont fondé leur vie sur elle, de tous ceux, surtout, qui tremblent de ne pas pouvoir encore assouvir leurs larges ambitions économiques. La houille rouge, toujours, toujours.

Et leur presse, un instant déconcertée par l’acceptation des préliminaires, se ressaisit, bat la charge et dénonce la ruse, tout comme au 6 octobre. Avec l’agrément de la censure, elle injurie Wilson, porte-parole des Alliés ! Elle l’accuse de se mêler de ce qui ne le regarde pas, raille « ses encycliques nuageuses, sa vague littérature, ses dialogues malencontreux ». Elle réclame « la parole au canon ». Et enfin elle ramasse toute son angoisse dans ce cri d’alarme sincère : « Les valeurs de guerre s’alourdissent ! ».

25 octobre 1918.

Les débats préalables durent toujours. Puissent-ils ne pas se rompre… Wilson précise les exigences de l’Entente. Deux notes, qu’on a baptisées la Sentence et l’Ultimatum, ont encore franchi l’Océan.

La presse continue de jeter un déluge d’injures sur les réponses des Allemands. On nie leur effort de démocratisation. « La métamorphose est trop rapide, trop fraîche ». On suspecte d’avance leur révolution : « Ce sera la maison Hohenzollern peinte en rouge ». Leur militarisme se dérobe, mais il faut l’écraser. On déclare fastidieux ces marchandages pourtant inévitables. « Fermons l’oreille. Le canon, le canon ! ».

La foule se désintéresse de ces pourparlers. Elle reste uniquement sensible aux événements militaires. Paris célèbre la libération de Lille.

Personne ne se demande si cette poursuite, qui coûte encore tant de vies humaines, ne sert pas surtout cette frénésie d’avancement, de distinctions, « l’avancite », dont on m’a cité, tout au long de la guerre, des traits si cruels que je n’ai jamais voulu les retenir.

Personne ne se demande si cet acharnement, si meurtrier pour les nôtres, modifiera vraiment les grandes lignes d’une paix qui semble dès maintenant imposée à l’ennemi recru.

Et ces extrêmes sacrifices sont exigés tandis qu’une épidémie sans pareille s’est abattue sur notre pays. Elle sévit depuis deux mois. On nous la cache éperdument. Son nom inoffensif, la grippe, n’éveille pas les alarmes. En réalité, c’est une sorte de peste, compliquée d’accidents pulmonaires ou méningés, qui tue en quelques jours ou en quelques heures. Elle éprouve particulièrement les soldats, à l’arrière comme au front. Mais elle n’épargne personne. En Bretagne, des familles entières sont anéanties. En ce moment, elle fait à Paris 300 victimes par jour, autant que les obus et les bombes en quatre ans !

Le personnel des hôpitaux est débordé. À Lyon, les cercueils manquent. Cependant, nos invulnérables héros de salon nient la grippe : « Bah ! On baptise grippe toutes les maladies dont on meurt. » Et des esprits religieux assurent que la Providence a voulu rétablir l’équilibre. Elle déchaîne un fléau qui tue aussi des femmes, parce que la guerre ne tuait que des hommes.

28 octobre 1918.

Dans une note brève, le gouvernement allemand s’incline devant les injonctions de la Sentence et de l’Ultimatum, confirme qu’il est issu de la représentation nationale et demande à connaître les conditions de l’armistice. Ainsi, les difficultés sont aplanies, la conversation doit aboutir.

Le croira-t-on ? Cet événement décisif passe inaperçu… Les opérations miliaires captent plus que jamais l’attention publique. La soumission allemande marque bien la suprême étape sur la route de la paix, désormais balayée. La presse publie cette réponse, sans lui donner, il est vrai, l’importance typographique qu’elle mérite. Eh bien, interrogez le lecteur d’un journal : « Quoi de nouveau ? » Il vous répondra : « Nous avançons vers Valenciennes. »

Et l’effort des prolongeurs de guerre culmine. On jette au brasier de nouveaux brandons : les armées allemandes, dont on nous laisse pourtant pressentir la misère et la rébellion, vont se regrouper derrière la frontière et s’y réorganiser puissamment. Partout des appels à la vengeance, à la haine inextinguibles. On fait parler les morts. Des tracts sont répandus dans les usines : « Peuple de France, ta haine n’est pas assez farouche, assez enflammée… L’Allemagne est une race vouée au diable… Tu devras lécher la botte prussienne souillée de sang. » Des affiches couvrent les murs des moindres villages. Elles dénoncent le piège. « Pas de pourparlers. La paix sans conditions. La victoire complète. » Et ce cri stupéfiant : « On veut nous voler notre victoire ! » La victoire ? Comment peuvent-ils savoir qu’ils ne l’ont pas ?

Enfin, c’est un délire si furieux que l’excès en apparaît à quelques esprits et qu’un journal encore lucide imprime en gros caractères : « Ah ! si l’on avait développé, pour empêcher la guerre, la moitié des efforts qu’on déploie pour empêcher la paix … »

À l’heure actuelle, la besogne apparaît plus abominable que jamais, de ces gens qui, autour d’une table, au fond d’un fauteuil, poussent les autres au charnier, pour satisfaire leurs passions et surtout leurs intérêts. Car il faut bien l’avouer : partout les grandes convoitises industrielles — mines, colonies, pétroles — se montrent derrière leurs voiles hypocrites.

Ah ! mon petit, mon cher petit René, tu as raison, la guerre n’a plus le visage qui t’a séduit…