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Le Lalita-Vistara, ou Développement des jeux/Chapitre XVIII

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Traduction par Philippe-Édouard Foucaux.
Texte établi par Musée Guimet, Paris (Annales du Musée Guimet, tome 6p. 225-233).

CHAPITRE XVIII

Religieux, pendant les six années que le Bôdhisattva employa à pratiquer des austérités, le démon Pàpiyàn s’attacha à le suivre pas à pas par derrière, cherchant une occasion, épiant une occasion, mais il ne trouva pas une occasion quelconque. Et ne trouvant pas d’occasion, il s’en alla découragé et mécontent.

Et là il est dit :

1. Là où se trouvent des forêts délicieuses, des bosquets et des lianes des bois, à l’est d’Ourouvilva, où coule la rivière Nâirañjana,

2. (Namoutchi s’approcha) de celui qui toujours s’applique au renoncement, ferme dans son héroïsme et s’efforce, avec ardeur, d’atteindre à la béatitude.

3. Namoutchi s’approcha et parlant un doux langage : Fils de Çâkya, lève-toi ! Qu’as-tu besoin de fatiguer ton corps ?

4. Pour le vivant, la vie est ce qui vaut le mieux ; vivai.t, tu pratiqueras la loi. Le vivant, en effet, fait des choses telles qu’après qu’elles ont t’té faites, il n’a pas de chagrin.

5. Tu es maigre, décoloré, abattu ; la mort est près de toi ; la mort qui a mille parts tandis que la vie n’a qu’une part.

6. Pour qui donne toujours l’aumône et fait, jour et nuit, l’offrande au fou, il y aura un grand mérite. Dans le renoncement que feras-tu ?

7. Douloureuse est la voie du renoncement, difficile la soumission de l’esprit. Tel fut le discours que Mâra adressa alors au Bôdhisattva.

8. A Màra qui parlait ainsi le Bôdhisattva dit alors : Pâpiyân, allié de ceux qui sont en délire, tu es venu par intérêt pour toi-même,

9. Car, dans la mesure d’un atome, pas n’est besoin pour moi de mérites, ô Màra. Ceux qui ont besoin de mérites, ceux-là veuille les désigner.

10. Je ne pense pas à l’immortalité, car la vie a certainement la mort pour terme. (Mais) je ne reviendrai plus (dans ce monde) moi qui suis, avant tout, occupé de l’état de Brahmatchari.

11. Le vent pourrait dessécher même les eaux courantes des rivières ; à plus forte raison pourrait-il dessécher le corps et le sang de ceux qui se sont abandonnés eux-mêmes.

12. Et le sang étant desséché, la chair ensuite se desséchera certainement ; les chairs étant diminuées, l’esprit s’apaise d’autant plus.

13. De plus aussi, l’intention, l’héroïsme et la contemplation persistant pour moi qui demeure ainsi et qui ai atteint la plus élevée des sensations, L’esprit ne prend pas garde au corps ; vois quelle est la pureté de ma force !

14. J’ai l’intention ainsi que l’héroïsme ; j’ai aussi la sagesse. Je ne le vois pas dans le monde celui qui pourrait par la force me faire sortir de l’héroïsme !

15. Mieux vaut la mort qui ravit le souffle vital que la vie méprisée dans la ville. Mieux vaut la mort dans le combat que la vie d’un vaincu.

16. Qui n’est pas un héros ne vainc pas une armée, mais il ne s’enorgueillit pas de la victoire, le héros qui a vaincu une armée. Bientôt, Mâra, je te vaincrai !

17. Les désirs sont ta première armée ; la seconde, c’est le mécontentement ; la troisième, c’est la faim et la soif ; la convoitise est ta quatrième armée.

18. La cinquième, c’est la fainéantise et l’indolence ; la crainte est déclarée la sixième ; la septième, c’est le doute ; la colère et l’hypocrisie font la huitième.

19. L’ambition et les louanges, le respect, la renommée faussement acquise, celui qui se glorifie lui-même et rabaisse les autres,

20. Voilà l’armée du démon allié de ceux qui sont noirs et qui brûle ; on voit là submergés des Çramanas et des Brahmanes.

21. C’est là ton armée qui subjugue ce monde et celui des dieux. Je la briserai avec la sagesse comme un vase d’argile qui n’est pas cuit est brisé par l’eau.

22. Après avoir rendu la mémoire bien présente et la sagesse bien établie, j’agirai avec connaissance. Que feras-tu, malin esprit ?

Quand cela eût été dit, le démon Pâpiyàn, chagrin, confus, l’esprit humilié, plein de ressentiment, disparut en ce lieu même.


Alors, Religieux, ceci vint à la pensée du Bôdhisattva ; Quels qu’ils soient, les Çramanas ou Brahmanes qui, au temps passé, à venir ou présent, se font éprouver une sensation qui atteint l’âme, qui tourmente le corps, est douloureuse, aiguë, brûlante, cuisante, intolérable, sont soumis à une douleur extrême.

Et alors, Religieux, je pensai : Par cette conduite qui a été lumineuse, par ce qui a été acquis par moi, nulle distinction d’une vue de la vénérable science au-dessus de la loi humaine n’a été suffisamment manifestée. Ce n’est pas là la route de l’Intelligence ; ce ne peut être, dans l’avenir, la voie pour arrivera faire disparaître la production de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Autre que celle-ci est la voie de l’Intelligence, (voie) qui, dans l’avenir, conduira à faire disparaître la production de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort.

Et, Religieux, il me vint à la pensée : N’est-ce pas moi qui, dans le jardin de mon père, assis à l’ombre d’un Djambou, ayant atteint la première contemplation détachée des désirs, détachée des lois du péché et du vice, née du discernement, accompagnée de joie et de bien-être, demeurai (dans cette contemplation) ? Moi qui, après avoir atteint jusqu’à la quatrième contemplation, y demeurai ? C’est là ce qui peut être la voie de l’Intelligence qui conduira à la disparition de la production de l’existence, de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Telle fut ma pensée. Et il s’ensuivit pour moi la perception nette que c’était là la voie de l’Intelligence.

Il me vint encore à la pensée : Cette route qui peut conduire au revêtissement de l’Intelligence complète ne peut être obtenue par l’épuisement (du corps). Et si, d’ailleurs, par la force de la science et de la sagesse, avec un corps affaibli, je m’approchais de Bodhimanda, ma dernière existence ne serait pas vouée à la compassion, et ce n’est vraiment pas là la voie de l’Intelligence. Mais, après avoir pris une nourriture abondante, et avoir fait renaître la forcée de mon corps, je pourrai m’approcher de Bodhimanda.

Alors, Religieux, les fils des dieux ayant de la sympathie pour un être épuisé, ayant, avec leur pensée, bien compris ma pensée et ma délibération, vinrent à l’endroit où j’étais et me dirent : cette nourriture abondante à laquelle tu penses, ne la prends pas. Nous t’introduirons de la vigueur par les pores.

Religieux, il me vint alors à la pensée : Je pourrais assurer que je ne mange pas, et les gens qui habitent dans le voisinage du lieu où je passe ma vie reconnaîtraient que le Çramana Gautama ne mange pas, tandis que les fils des dieux ayant de la sympathie pour un être épuisé, m’introduiraient de la vigueur par les pores ; ce serait, de ma part, le plus grand des mensonges. Alors le Bôdhisattva, afin d’éviter le mensonge, ayant refusé les fils des dieux, revint à l’idée de prendre une nourriture abondante.

Ainsi, religieux, après avoir traversé six années vouées aux austérités, le Bôdhisattva s’étant levé de cet endroit, prononça ces paroles : Je prendrai une nourriture abondante, telle que de la soupe aux pois avec de la mélasse et de la bouillie de riz.

Cependant, Religieux, les cinq (personnages) de bonne caste avaient ceci dans la pensée : Par cette conduite et par ce qu’il a acquis, il ne sera pas possible que le Çramana Gâutama en vienne à montrer clairement d’aucune manière la distinction de la vue de la science vénérable bien au-dessus de la loi humaine. Bien, au contraire, aujourd’hui qu’il prend une nourriture abondante, comment pourrait-il rester appliqué aux œuvres méritoires ? C’est un ignorant et un insensé. Et, à cette pensée, s’éloignant de la présence du Bôdhisattva et s’étant rendus à Bénarès, ils demeurèrent à Rîchipatana dans le bois de Mrigadàva.

Dès le premier moment que le Bôdhisattva avait commencé à pratiquer les austérités, dix jeunes filles du chef de village étaient venues pour le voir, le saluer et le servir. Les cinq (personnages) de bonne caste l’entouraient de soins, et lui donnaient le grain de Kola, le grain de riz, ou le grain de sésame. Ces dix jeunes filles du chef de village se nommaient Balà, Balagoupâ, Souprivâ, Vidjayasênâ, Atimouktakamalâ, Soundarî, Koumbhakârî, Oulouvillikâ, Djâtilikâet Soudjâtâ.

Ces jeunes filles du chef de village ayant préparé pour le Bôdhisattva plusieurs espèces de mets, les lui offrirent tous. Le Bôdhisattva les mangea ; et comme, dans la suite, il alla régulièrement pour les aumônes dans le village du district, il reprit ses couleurs et sa force ; et, depuis, le Bôdhisattva fut appelé le beau Çramana, le grand Çramana.

Cependant, Religieux, depuis le premier moment où le Bôdhisattva avait commencé à pratiquer des austérités, jusqu’à celui où il avait terminé ses pratiques religieuses et ses macérations, dans le but do reprendre son embonpoint, Soudjâtâ, la jeune fille du chef de village, distribuait chaque jour des aliments à huit cents Brahmanes, en disant : Paisse le Bôdhisattva, après avoir reçu de moi des aliments, se revêtir de la qualité parfaite et accomplie de l’Intelligence, et devenir Bouddha ! Telle fut la prière qu’elle prononça.

Religieux, de moi qui avais (ainsi) passé six années, les vêtements rougeâtres étaient extrêmement usés. Et, Religieux, ceci me vint à la pensée : Si je trouvais de quoi cacher ce qu’il faut cacher, ce serait bien !

En ce temps-là, Religieux, une esclave de Soudjâtâ la fille du chef de village, nommée Râdhâ, mourut. Après l’avoir enveloppée d’une toile de chanvre, on la porta dans un coin du cimetière où on la laissa. J’aperçus cette toile couverte de poussière, et ayant alors attiré avec la main gauche cette toile poussiéreuse et ayant étendu la main droite, je me penchai pour la prendre. Alors les dieux de la terre firent entendre ces mots aux dieux de l’atmosphère : Quelle chose étonnante, amis ! quelle chose extraordinaire ! Voilà, en vérité, le descendant d’une grande famille royale, qui, après avoir abandonné la royauté d’un Tchakravartin, a l’idée de se baisser pour une toile couverte de poussière ! Les dieux de l’atmosphère, ayant entendu ces paroles des dieux de la terre, les firent entendre aux Tchâtour-Mahà-Ràdjakâyikas, ceux-ci aux Trâyastriiîiçats, ceux-ci aux Yàmas, ceux-ci aux Touchitas, ceux-ci aux Nirmânaratis, ceux -ci aux Paranirmita-vaçavartins, ceux-ci aux Brahmakâyikas. Ainsi, Religieux, en ce moment, à l’instant même, monta jusqu’aux Akanichthas cette même voix, ces mêmes paroles : Le descendant d’une grande famille royale, etc. , a l’idée de se baisser pour une toile couverte de poussière !

Cependant, Religieux, le Bôdhisattva pensa encore : J’ai trouvé une toile pleine de poussière ; si je trouvais de l’eau, ce serait bien ! Et, sur le lieu même, les dieux frappèrent fortement la terre avec leurs mains et un étang y apparut. Aujourd’hui encore, cet étang est appelé Pànihata (frappé par les mains).

Le Bôdhisattva pensa encore : J’ai trouvé de l’eau, si je trouvais une pierre pour y laver ce haillon poussiéreux, ce serait bien.

À l’instant même, une pierre fut apportée là par Çakra. Le Bodhisattva lava alors la toile couverte de poussière. Cependant Çakra, le roi des dieux, dit au Bôdhisattva : Homme pur, donne-la-moi, je la laverai.

Mais le Bôdhisattva, afin de faire voir par lui-même ce qui est l’obligation de l’état de religieux errant, sans la donner à Çakra, la lava lui-même. Comme il était fatigué et avait le corps épuisé, après être entré dans l’étang, il se dit : Je vais sortir de l’eau. Mais le démon Pàpiyàn, possédé de la passion de l’envie, éleva à l’excès, par magie, les bords de l’étang. Il y avait sur la rive de cet étang un grand arbre qu’on appelle Kakoubha, et le Bôdhisattva, se conformant à l’usage du monde, dit à la déesse (de cet arbre), pour se la rendre favorable : Abaissez, ô déesse, une branche de cet arbre. Et celle-ci, ayant abaissé une branche, le Bôdhisattva s’y appuya et sortit de l’eau. Et, après en être sorti, il cousait sous l’arbre Kakoul)ha la toile couverte de poussière, après l’avoir façonnée en vêtement de religieux. Aujourd’hui encore ce lieu s’appelle Pânçoukoùlasivana (couture de la toile couverte de poussière) .

Alors un fils des dieux Çouddhàvâsakâyikas nommé Vimalaprabha offrit au Bôdhisattva des vêtements teints avec la couleur rouge qui convient à un Çramana. Le Bôdhisattva, les ayant pris et s’étant, le matin, revêtu de ses habits de religieux, se dirigea vers le lieu où il avait vécu dans les mortifications. Là, au milieu de la nuit, ceci avait été dit par les divinités à Soudjàtâ, la fille du chef militaire du village d’Ourouvilva, nommé Nandika : Celui à cause duquel tu fais un grand sacrifice, après être sorti de l’exercice de ses mortifications, prendra une nourriture abondante et pure. Ce vœu ayant autrefois été fait par toi : « Après avoir mangé la nourriture (préparée par moi), puisse le Bôdhisattva se revêtir de l’Intelligence parfaite, accomplie et sans supérieure ! » ce que tu as à faire, fais-le.

Alors, Religieux, Soudjàtâ, la fille du chef de village Nandika, ayant entendu les paroles de ces divinités promptement, prit le lait de mille vaches, en retira sept fois la crème la plus pure, puis versant cette crème et le riz le plus frais et le plus nouveau dans un pot de terre neuf, et l’ayant mis sur un foyer neuf, elle prépara ce mets. Pendant qu’elle le préparait, ces signes précurseurs apparurent : Au milieu de ce lait, un Grivatsa, un Svastika, un Nandyâvarta, un lotus, un Vardhamâna, et d’autres signes précurseurs de bénédiction se montrèrent.

Alors celle-ci pensa : Puisque de pareils signes précurseurs apparaissent, sans nul doute, après avoir pris cette nourriture, le Bôdhisattva obtiendra l’intelligence parfaite, accomplie et sans supérieure. Un sage qui a la science des signes, qui connait les règles delà connaissance des marques du corps, est arrivé en ce lieu prophétisant la prise de possession de l’Ararïta.

Soudjàtâ, ayant ensuite mis ce potage sur un Sthandila, puis ra3’ant couvert de fleurs et parfumé d’eau de senteur, dit à une esclave appelée Outtarâ : Va, Outtarâ. invite le brahmane, je veillerai à la soupe de lait au miel. — C’est bien, maîtresse ! répondit l’esclave, et se dirigeant vers l’Orient, elle aperçut le Bôdhisattva. De même en se dirigeant vers le sud, le couchant et le nord, ici où là, elle aperçut toujours le Bôdhisattva. Eu ce moment, en effet, tous les Tîrthikas opposants avaient été retenus par les fils des dieux Çouddhâvâsakâyikas, et pas un seul ne paraissait. Alors celle-ci s’en retourna et dit à sa maîtresse : En vérité, mademoiselle, on ne voit ni Çramana ni Brahmane ; de quelque côté que j’aille, par ici ou par là, c’est toujours le beau Çramana que je vois.

Soudjàtâ dit : C’est lui-même qui est le Çramana pour lequel ceci a été préparé ; amène-le donc. — C’est bien ! Mademoiselle. Et. après avoir parlé ainsi, Outtarà étant allée auprès du Bôdhisattva, se mit à ses pieds et l’invita au nom de Soudjàtâ.

Ensuite, Religieux, le Bôdhisattva étant allé à la demeure de Soudjàtâ, la fille du chef de village, il s’assit sur le siège qui lui était préparé. Alors, Religieux, Soudjàtâ, la fille du chef de village offrit au Bôdhisattva le vase d’or rempli de la soupe de lait au miel. En ce moment, le Bôdhisattva pensa : Puisqu’une pareille nourriture m’est offerte par Soudjàtâ, sans nul doute, après l’avoir prise aujourd’hui je me revêtirai de l’Intelligence parfaite, accomplie et sans supérieure d’un Bouddha.

Cependant le Bôdhisattva, prenant cette nourriture, dit à Soudjàtâ, la fille du chef de village : Ma sœur, que faut-il faire de ce vase d’or ? Celle-ci dit : il est à toi.

Le Bôdhisattva dit : Je n’ai pas besoin d’un pareil vase.

Soudjàtâ dit : Fais-en ce qu’il te plaira, je ne donne à personne la nourriture sans le vase.

Alors le Bôdhisattva, emportant ce vase aux aumônes, étant sorti d’Ourouvilva et étant arrivé, dans la matinée, auprès de la Nâirañjanâ, la rivière des Nâgas, après avoir déposé, d’un côté, le vase aux aumônes et ses vêtements, entra dans la rivière pour raffraîchir ses membres.

Et, Religieux, pendant que le Bôdhisattva se baignait, plusieurs centaines de mille de fils des dieux remplissaient la rivière d’onguents et de poudres de sandal et d’aloès, et jetaient dans l’eau dos fleurs divines de différentes couleurs, en vue de rendre hommage au Bôdhisattva.

Et, en ce moment, la rivière Nâirañjanâ était toute remplie de fleurs et de parfums divins. Et des milliers de Niyoutas de Kôjis de dieux ayant recueilli de l’eau avec laquelle le Bôdhisattva s’était lavé, l’emportèrent, chacun dans sa demeure, pour lui bâtir un Tchâitya et pour lui rendre hommage. Quant aux cheveux et aux moustaches du Bôdhisattva, pensant qu’ils étaient tous des objets de bénédiction Soudjâtâ, la fiUe du chef, les emporta pour leur bâtir un Tchâitya et pour leur rendre hommage.

Le Bôdhisattva, étant sorti de l’eau, regardait le rivage, désireux de s’asseoir. Alors la fille des Nâgas qui était là dans la rivière Nâirañjanâ. sortant de sous-terre, offrit au Bôdhisattva un trône réjouissant le cœur. Le Bôdhisattva, s’y étant assis, mangea de la soupe de lait au miel autant qu’il lui en fallait, se rappelant avec affection Soudjâtâ, la fille du chef de village. Quand il eut mangé, sans se soucier du vase d’or, il le jeta dans l’eau. Il ne l’eut pas plutôt jeté que Sâgara, roi des Nâgas, sentant naître en lui la foi et le respect, le prit et se dirigea vers sa demeure en disant : ce vase est digne d’hommages !

Cependant Indra qui détruit les villes, ayant pris la figure d’un Garouda, la foudre au bec, cherchait à prendre le vase d’or au roi des Nâgas ; mais comme il ne pouvait y parvenir, il le demanda avec courtoisie sous sa propre figure et l’emporta dans le séjour des Trâyastrim̃çats pour lui bâtir un Tchâitya et lui rendre hommage. Et l’y ayant déposé, il établit la fête du vase aux aumônes, du changement de la lune. Et, aujourd’hui encore, chez les dieux Trâyastriçats a lieu chaque année la fête du vase. Quant au trône, il fut emporté par la même fille des Nâgas, pour lui bâtir un Tchâitya et pour lui rendre hommage.

Aussitôt que le Bôdhisattva eût pris une nourriture abondante, à l’instant même, par la force de ses mérites et la force de sa sagesse, reparut avec profusion la belle couleur que son corps avait autrefois, avec les trente-deux signes du grand homme, les quatre-vingts signes secondaires et l’éclat entre ses bras étendus.

Et là il est dit :


23. Après avoir traversé six années d’austérités et de mortifications, Bhagavat eut cette pensée : Si, moi qui ai la force de la méditation, de la science et de la sagesse quoique ayant le corps amaigri, j’allais au pied du Vidapi (figuier), le roi des arbres, pour devenir un Bouddha possédant l’omniscience, il n’y aurait pas, de ma part, compassion pour les créatures de ce temps ci.

24. Puisque j’ai pris une nourriture abondante et excellente et rendu la force à mon corps, il faut que j’aille au pied du figuier, le roi des arbres, me revêtir de l’omniscience d’un Bouddha. Et ces dieux et ces hommes, ayant des mérites bien minces et cherchant la sagesse d’une façon mauvaise, sont incapables, faibles qu’ils sont, d’obtenir l’Amrita avec leur corps et leur intelligence.

25. Et la fille du chef de village, nommée Soudjàtà qui. autrefois, s’est bien conduite, qui toujours sacrifie, en se disant, dans sa pensée : Qu’elle réussisse, l’austérité du guide (des créatures) ! Cette (jeune fille) ayant écouté l’exhortation des dieux et ayant alors pris la soupe de lait au miel, après être allée au bord de la rivière Nâiranjañâ, avec l’esprit joyeux, elle s’y arrêta.

26. Et celui qui, pendant des milliers de Kalpas, a toujours eu une belle conduite, les sens calmes, parfaitement calmes, entouré des dieux, de troupes de Nàgas et de Richis, étant allé à la Nâirânjanâ, et Tayant traversée, le jeune prince qui a la pensée de la délivrance) des êtres eut alors la pensée de se baigner ; et étant descendu dans la rivière, le Mouni, pur et sans taches qui est rempli de compassion pour le monde, s’y baigna.

27. Les dieux par centaines de mille, d’un cœur joyeux, étant descendus dans la rivière, remplissent l’eau de parfum et de poudre pour le bain du plus élevé des êtres. Et le Bôdhissattva ayant pris le bain se tenait sur la rive, pur et satisfait. Des milliers de dieux emportèrent l’eau du bain pour rendre hommage au plus élevé des êtres.

28. Un fils des dieux lui donna des vêtements rougeâtres purs et bons ; ayant revêtu ces vêtements convenables, Bhagavat resta sur le Lord do la rivière. Une fille des Nàgas, le cœur rempli de joie, lui apprêta un trône sur lequel s’assit l’être à l’esprit apaisé, lui qui produit l’œil du monde.

29. L’intelligente Soudjâtâ ayant donné la nourriture dans un plat d’or, après avoir lavé les pieds (du Bôdhisattva), toute joyeuse (lui dit :) mange cette nourriture à moi, ô cocher (des créatures).

Après avoir mangé autant de nourriture qu’il lui en fallait, le Sage jeta le plat dans l’eau. Pourandara (Indra), le maître des dieux, le prit en disant : Je lui rendrai hommage.

30. Et quand eut été mangée par le Djina la nourriture abondante, la meilleure entre toutes, à l’instant même, la force de son corps avec la splendeur et la majesté se rétablit comme auparavant. Ayant fait un discours sur la loi pour Soudjàtà et pour les dieux ; ayant fait aussi beaucoup de choses utiles, celui qui a la démarche du lion et du cygne et l’allure du roi des éléphants s’achemina vers l’arbre de l’Intelligence.


Chapitre nommé : La Nâirañjanâ, le dix-huitième.