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Le Lion de Flandre (Conscience)/16

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Le Lion de Flandre (1838 (NL))
Michel Lévy Frères, éditeurs (1 & 2p. 25-50).
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XVI


Je vois, dans la fleur de ma jeunesse, le bonheur et l’espérance m’échapper, et je lutte avec anxiété contre les soucis et les chagrins. Suis-je donc destinée à gémir sans cesse, ô mon Dieu, et n’écouterez-vous pas mes supplications ?
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxMarie Doolaeche.



Jean Breydel s’était campé avec ses sept cents bouchers dans le voisinage de la ville de Damme ; trois mille autres gens des métiers étaient venus se ranger sous ses ordres. Il se trouvait ainsi à la tête d’une armée faible en nombre, mais puissante par l’intrépide courage qui animait ceux qui la composaient ; car le cœur de ces hommes résolus aspirait ardemment à la liberté et à la vengeance. Dans le bois que le doyen des bouchers avait choisi pour lieu de campement, le sol était couvert de baraques à une distance d’un quart de lieue.

Dans la matinée du 18 mai, un peu avant que de Châtillon fît son entrée à Bruges, d’innombrables feux dessinaient, par leur fumée, les lignes régulières du camp ; cependant on apercevait encore peu de monde autour des tentes, il y avait passablement de femmes et d’enfants, mais il était rare qu’on aperçût un homme, et encore était-ce une sentinelle. À quelque distance du camp, derrière les arbres qui étendaient leurs branches au-dessus des tentes, se trouvait une clairière dépourvue de végétation, et où l’on n’apercevait aucune tente. Mille voix s’y confondaient dans un bourdonnement dont la monotonie était dominée de temps en temps par le retentissement de coups réguliers. L’enclume gémissait sous le marteau des forgerons, et les plus grands arbres tombaient avec fracas sous la hache des bouchers. On arrondissait, on égalisait de longues pièces de bois, et on les garnissait d’une pointe de fer. Déjà de grands tas de goedendags ou de piques de ce genre étaient amassés sur la plaine. D’autres compagnons tressaient des branches de saule en boucliers, qu’ils livraient ensuite au métier des corroyeurs qui avaient pour mission de les couvrir de peau de bœuf. Les charpentiers construisaient toutes sortes de machines de siége, et particulièrement des balistes, des catapultes et d’autres machines à projectiles.

Jean Breydel courait çà et là en prodiguant les encouragements à ses compagnons ; souvent lui-même prenait la hache des mains d’un de ses bouchers, et, à leur profond étonnement, abattait un arbre en quelques instants, avec une force prodigieuse.

À la gauche de la clairière s’élevait une magnifique tente en drap bleu de ciel galonné d’argent, au sommet de laquelle se trouvait un écusson où était brodé un lion de sable en champ d’or : ces armoiries indiquaient que la tente était habitée par une personne du sang des comtes de Flandre. C’était la comtesse Mathilde qui s’était placée sous la protection des métiers et campait parmi eux. Deux dames de l’illustre maison de Renesse étaient venues de la Zélande lui servir de compagnes et d’amies : rien ne lui manquait ; le noble seigneur zélandais lui avait envoyé le plus magnifique mobilier et les plus précieux vêtements. Deux détachements de bouchers, armés de haches étincelantes, se trouvaient des deux côtés de la tente, et servaient de gardes du corps à la jeune comtesse.

Le doyen des tisserands se promenait de long en large devant la porte de la tente ; il semblait plongé dans une profonde préoccupation, car ses yeux ne se détachaient pas du sol. Les gardes le contemplaient en silence, et n’osaient parler, tant ils respectaient la méditation de l’homme qui s’était montré à eux si grand et si noble. En ce moment il était occupé à réfléchir au moyen de former un camp général. Pour que les vivres ne fissent pas défaut, lui-même avait partagé l’armée en trois corps ; il avait installé à Damme les bouchers et les compagnons des autres métiers sous le commandement de Breydel ; Lindens s’était porté sur Fluis avec deux mille tisserands, et de Coninck lui-même était resté avec deux mille autres à Ardenburg. Mais cette division de l’armée, imposée par la nécessité, lui pesait, et il eût voulu pouvoir réunir tous les corps avant le retour de monseigneur Guy. C’est pourquoi il était venu à Damme, et s’était déjà entretenu avec Jean Breydel à ce sujet. Il attendait qu’il lui fût permis de voir la fille de son suzerain et de lui présenter ses hommages.

Pendant qu’il mûrissait son projet en se promenant, la portière de la tente se souleva, et Mathilde s’avança à pas lents sur le tapis qui se trouvait à l’entrée. Elle était pâle et souffrante ; ses jambes fléchissantes la soutenaient à peine, elle chancelait à chaque pas, et s’appuyait lourdement sur le bras de la jeune Adelaïde de Renesse qui l’accompagnait. Son costume était riche, mais sans recherche ; elle avait renoncé à tout ornement emprunté, et ne portait pour tout bijou que la plaque d’or sur laquelle se détachait le noir lion de Flandre.

De Coninck s’était découvert, à la vue de sa souveraine, et se tenait devant elle dans une attitude respectueuse. Mathilde sourit avec une expression qui allait à l’âme ; sur ses traits se mêlaient une profonde souffrance et une douce satisfaction, car elle était heureuse de voir le doyen.

— Soyez le bienvenu, maître de Coninck, dit-elle d’une voix faible, soyez le bienvenu, notre bon et fidèle ami ; vous le voyez, je ne suis pas bien, je respire avec peine, mais je ne puis toujours rester dans ma tente ; la tristesse me gagne dans cette étroite demeure : je veux voir à l’œuvre les fidèles sujets de mon père, si mes pieds peuvent me conduire jusque-là. Accompagnez-moi, je vous en prie, maître, et répondez à mes questions, car vos explications soulageront mon esprit malade ; je ne désire pas que les gardes nous suivent : comme l’air pur du matin me ranime !

De Coninck suivit la jeune comtesse et se mit à l’entretenir d’une foule de sujets divers ; grâce à son tact habituel et à son éloquence, il sut trouver des paroles consolantes pour elle, et chassa, pour un instant, les sombres préoccupations qui attristaient son âme. Quand elle arriva au milieu des gens des métiers, des acclamations enthousiastes la saluèrent de toutes parts. Bientôt le cri général : « Vive la noble file du lion de Flandre ! » éveilla tous les échos de la forêt, et Mathilde se sentit doucement émue par ces témoignages de vive et sincère affection. Elle s’approcha du doyen des bouchers, et lui dit d’une voix bienveillante :

— Je vous ai vu de loin, maître Breydel ; vous travaillez avec plus d’ardeur que le dernier de vos compagnons : il paraît que cette besogne vous plaît.

— Madame, répondit Breydel, nous fabriquons des goedendags qui doivent délivrer la patrie et le lion de Flandre, notre seigneur et maître, et ce travail me plaît infiniment ; car je crois voir un ennemi à la pointe de chaque goedendag que nous achevons. Et ne vous étonnez pas, noble comtesse, de me voir abattre ces arbres avec tant d’ardeur ; il me semble frapper l’ennemi, et cette trompeuse vengeance fait bondir mon cœur en lui donnant un intrépide élan.

Mathilde admirait le jeune homme dans le regard duquel étincelait le feu héroïque qui embrasait son cœur, et dont la physionomie, semblable à celle d’une divinité grecque, portait à la fois les indices de douces et généreuses émotions et de passions ardentes. La comtesse contemplait avec plaisir ces yeux où une virile fierté rayonnait sous de longs cils, et ces traits délicats qu’animait l’expression d’un dévouement absolu et de l’amour de la patrie.

— Maître Breydel, dit-elle avec un doux sourire, votre société me serait agréable, s’il vous plaisait de nous suivre.

Jean Breydel jeta sa hache, rejeta les boucles blondes de ses cheveux derrière les oreilles, plaça son bonnet avec plus d’élégance, et, plein d’orgueil, il suivit la jeune fille. Mathilde murmura à voix basse eu s’adressant à de Coninck :

— Si mon père avait à son service un millier d’hommes fidèles et intrépides comme lui, les Français ne demeureraient pas longtemps en Flandre.

— Il n’y a qu’un Flamand comme Breydel, répondit de Coninck. Il est rare que la nature place une âme aussi ardente dans un corps aussi puissant, et c’est une sage disposition de Dieu ; sans cela les hommes, dès qu’ils auraient la conscience de leur force, deviendraient trop orgueilleux, comme les géants qui, dans l’antiquité, voulurent escalader le ciel…

Il allait poursuivre son discours, mais une sentinelle armée de l’épée et du bouclier accourait hors d’haleine et dit à Breydel, son doyen :

— Maître, mes camarades du camp m’envoient vous dire qu’on voit, en avant de la porte de la ville de Bruges, un épais nuage de poussière s’élever et qu’un bruit sourd, semblable à celui d’une armée en marche, se fait entendre, comme venant de la ville et s’avançant vers notre campement.

— Aux armes ! aux armes ! s’écria Breydel avec une telle force que tous l’entendirent. Chacun à son corps ! hâtez-vous !

Les ouvriers saisirent vivement leurs armes et accoururent pêle-mêle et en désordre, mais cela ne dura qu’un instant : les corps se formèrent tout à coup, et bientôt les compagnons se trouvaient immobiles, en rangs serrés. Breydel plaça cinq cents hommes d’élite autour de la tente de Mathilde qui s’était hâtée de rentrer dans son asile. On amena devant la tente un chariot, quelques bons chevaux et l’on prépara tout pour la fuite. Alors Breydel sortit précipitamment du bois avec le reste de ses hommes et rangea ceux-ci en bataille pour recevoir l’ennemi.

On s’aperçut bientôt qu’on s’était trompé, car la foule qui soulevait la poussière de la route s’enfuyait en désordre, et il s’y trouvait une multitude de femmes et d’enfants. Les femmes poussaient de lamentables gémissements et d’affreux cris de douleur autour d’une civière portée par des hommes. Bien que le motif de la prise d’armes eût disparu, les gens des métiers restaient toujours dans les rangs : ils s’appuyaient sur leurs armes et attendaient avec curiosité l’explication de ce qui se passait. Enfin le cortége arriva devant le front de l’armée, et, tandis que beaucoup de femmes et d’enfants pénétraient dans les rangs pour embrasser leur époux ou leur père, un épouvantable spectacle se dévoila au milieu de la foule.

Quatre hommes apportèrent la civière à quelque distance du doyen des bouchers, et déposèrent sur le sol deux cadavres de femmes ; leurs vêtements étaient souillés de larges taches de sang ; on ne pouvait voir leurs traits car un voile noir recouvrait leurs têtes. Pendant qu’on enlevait les cadavres de la civière, les femmes remplissaient l’air de cris de douleur ; on n’entendit d’abord que de plaintives exclamations. Enfin une voix s’écria :

— Les étrangers les ont assassinées !

Cette révélation alluma la rage et la soif de la vengeance parmi les gens des métiers qui, jusque-là, avaient attendu avec stupéfaction ; mais le doyen Breydel se tourna vers eux et s’écria :

— Le premier qui quitte son rang sera sévèrement puni

Il était lui-même en proie à une inquiète agitation ; on eût dit qu’un pressentiment du malheur qui lui était arrivé serrait son cœur d’avance : il s’élança impétueusement vers les cadavres et arracha le drap qui leur couvrait le visage.

Quel terrible spectacle frappa son regard, ô mon Dieu !… Pas une plainte ne s’échappa de sa poitrine, pas un mouvement ne se fit dans tout son corps : il était comme foudroyé. Il devint plus pâle que les cadavres étendus devant lui, et ses cheveux se dressèrent sur sa tête ; son regard fixe, immobile, s’attachait avec obstination sur l’œil vitreux des mortes ; ses lèvres s’agitaient convulsivement, et l’on eût dit qu’il allait mourir…

Il ne demeura dans cet état que quelques instants ; bientôt un rauque soupir déchira sa gorge. Il s’élança désespéré vers ses compagnons, et, levant les deux bras au ciel, il s’écria d’une voix brisée :

— Oh ! malheur ! malheur !… ma pauvre vieille mère ! mon infortunée sœur !

À ces mots, il se jeta dans les bras de de Coninck, et, épuisé de forces, s’appuya sur le sein de son ami. Il promenait autour de lui des yeux égarés, et faisait frémir tous les spectateurs d’angoisse et de pitié. Dans sa sombre fureur, il porta à sa bouche la hache qu’il tenait en main et, comme un enragé, mordit avec une telle force dans le manche, qu’un morceau de bois resta entre ses dents ; on se hâta de lui en lever cette arme dangereuse. De Coninck donna ordre aux compagnons de retourner en ordre à leur travail jusqu’à ce qu’on les appelât aux armes. Bien qu’ils eussent préféré tirer une prompte vengeance du crime, ils n’osèrent pas résister à l’ordre qu’on leur donnait, parce qu’ils savaient que le jeune comte Guy avait investi le doyen des tisserands du commandement en chef ; il regagnèrent le bois en murmurant et se remirent au travail à contre cœur.

Quand les deux doyens furent arrivés dans la tente de Breydel, le doyen des bouchers s’affaissa tout abattu sur un siége, et pencha sa tête appesantie ; il ne parlait pas et regardait de Coninck avec une étrange expression : un sourire, qui faisait mal à voir, crispait ses traits ; on eût dit qu’il se raillait de son propre malheur.

— Mon pauvre ami, dit de Coninck, calmez-vous, au nom de Dieu !

— Me calmer ! me calmer ! répéta Breydel, ne suis-je pas calme ? m’avez-vous jamais vu aussi tranquille ?

— Ô mon ami, reprit le doyen des tisserands, quelle affreuse douleur remplit votre âme ! je vois la mort peinte sur votre visage. Je ne puis vous consoler : votre malheur est trop grand ; je ne sais quel baume peut guérir de telles blessures.

— Moi, dit Breydel, je connais le baume qui peut me guérir, mais l’énergie me manque. Ô ma pauvre mère ! ils ont baigné leurs mains dans ton sang, parce que ton fils est Flamand, et ce fils, ô malheur ! ce fils est impuissant à te venger !

À cette exclamation, l’expression de son visage changea ; ses dents grincèrent, ses mains étreignirent les pieds de la table comme s’il eût voulu les briser ; cependant il ne tarda pas à redevenir calme et ses traits accusèrent une tristesse plus profonde et plus sentie.

— Maître, dit de Coninck, comportez-vous en homme, et maîtrisez le désespoir, cet ennemi de l’âme ; supportez courageusement les amères douleurs qui vous frappent aujourd’hui, le sang de votre mère sera vengé !

Le terrible sourire qui venait de crisper les lèvres de Breydel reparut.

— Ce sang sera vengé ! répondit-il, comment pouvez-vous promettre si légèrement ce que vous ne pouvez accomplir ? Qui peut me venger ? ce n’est pas vous. Croyez-vous qu’un torrent de sang étranger puisse racheter la vie de ma mère ? Le sang du tyran rend-il la vie à ses victimes ? Non, elles sont mortes, — et pour toujours, pour l’éternité, mon ami ! Je souffrirai en silence et sans me plaindre : rien ne peut me consoler, — nous sommes trop faibles, et nos ennemis sont trop puissants.

De Coninck ne répondit pas aux plaintes de Breydel ; il semblait absorbé par une grave préoccupation ; parfois apparaissait sur sa physionomie une expression qui trahissait l’effort qu’il faisait pour dissimuler une colère intérieure. Le doyen des bouchers le contemplait avec curiosité dans la pensée qu’il se passait dans l’âme de son prudent ami quelque chose d’extraordinaire. L’expression de colère qui accentuait les traits de de Coninck disparut ; il se leva lentement et dit d’un ton solennel :

— Nos ennemis sont trop puissants, dites-vous ? demain vous ne direz plus cela ; ils ont eu recours à la trahison et à la perfidie ; ils n’ont pas craint de verser le sang innocent, comme s’il n’y avait plus d’ange exterminateur devant le trône du Seigneur ; ils ne savent pas que leur vie à tous est dans mes mains, et que je puis les anéantir, comme si Dieu m’avait délégué sa toute-puissance ; ils cherchent à triompher par la félonie et une infâme cruauté, eh bien, leur propre glaive les anéantira, c’est dit !

En ce moment de Coninck ressemblait à un prophète lançant sur Jérusalem coupable la malédiction du Seigneur ; sa voix avait un accent si indéfinissable, que Breydel écoutait, avec un respect religieux, l’anathème prononcé contre les ennemis de la Flandre.

— Attendez, poursuivit de Coninck, je vais faire appeler l’un des nouveaux venus, afin que nous sachions tout ce qui s’est passé ; ne vous emportez pas en entendant son récit, je vous promets une vengeance que vous-même n’oseriez pas demander : les choses en sont venues si loin, que la résignation et la patience seraient une honte

Une ardente colère enflammait ses joues. Lui qui, d’ordinaire, était si calme et si maître de lui, était plus irrité que Breydel, bien que cette irritation ne se trahît pas complétement sur son visage. Il quitta la tente pendant quelques instants, et reparut avec un compagnon des métiers auquel il fit faire un récit circonstancié de tous les événements qui s’étaient passés à Bruges ce jour-là. Les deux doyens apprirent de lui le chiffre de la nouvelle armée de Châtillon, la mort des citoyens envoyés à la potence et l’horrible pillage de la ville.

Breydel écouta ce récit avec sangfroid, car tous ces crimes ne le touchaient pas aussi vivement que le meurtre qui l’avait frappé dans ses affections les plus chères. De Coninck, au contraire, s’irritait de plus en plus, à mesure que l’affreuse scène se déroulait devant lui. Les détails que lui révéla le récit étaient très-douloureux pour lui ; mais il ne considérait pas l’événement sous ce point de vue : l’amour de la patrie et de la liberté, tels étaient les deux sentiments qui inspiraient sa colère. Il s’apercevait que le temps était venu, et qu’il fallait se mettre à l’œuvre sans retard ; d’ailleurs, la cruelle exécution qui venait d’avoir lieu pouvait terrifier les Flamands et leur ôter tout courage. Il congédia le compagnon et appuya silencieusement son front sur sa main, tandis que Breydel attendait avec impatience ce qu’allait dire son ami.

Tout à coup, de Coninck s’élança vers Breydel, en s’écriant :

— Mon ami, aiguisez votre hache et bannissez toute tristesse de votre cœur. Nous allons briser les chaînes de la patrie !

— Que voulez-vous dire ? demanda Breydel.

— Écoutez. Le laboureur attend que le froid du matin ait rassemblé toutes les chenilles dans le nid ; alors il détache le nid de l’arbre, le place sous son pied et écrase les insectes qui s’y trouvent. Comprenez-vous cela ?

— Achevez votre prophétie, s’écria Breydel. Oh ! mon ami, un joyeux rayon brille au milieu de mon désespoir : achevez, achevez !

— Eh bien, comme les chenilles, les étrangers ont pris notre pays pour leur nid ; eux aussi seront écrasés comme si une montagne s’écroulait sur eux. Réjouissez-vous, maître Jean, ils sont condamnés. La mort de votre mère sera payée avec usure, et la patrie sortira libre de ce bain de sang !

Breydel promena vivement les yeux autour de la tente, cherchant sa hache, et se souvint qu’on la lui avait enlevée ; il saisit avec émotion la main de de Coninck :

— Mon ami, s’écria-t-il, vous m’avez sauvé maintes fois, mais alors vous ne me donniez que la vie, aujourd’hui je retrouve, grâce à vous, le bonheur et la joie ; dites-moi donc bien vite comment nous accomplirons cette vengeance, pour que je n’en doute plus.

— Prenez patience, vous saurez tout dans un instant : je veux développer mon projet en présence de tous les doyens. Je vais les faire appeler.

Il sortit brusquement de la tente, appela une sentinelle et l’envoya au bois inviter tous les chefs à le venir trouver. Peu de temps après, ils formaient, au nombre de trente, un cercle au dehors de la tente. De Coninck leur parla en ces termes :

— Compagnons, l’heure solennelle est arrivée : il nous faut la liberté ou la mort. Assez longtemps nous avons porté au front la marque d’infamie ; il est temps que nous demandions compte à nos ennemis du sang de nos frères, et, s’il nous faut mourir pour la patrie, songez, amis, que les chaînes de l’esclavage se brisent au bord de la tombe, et que nous nous endormirons, libres et sans flétrissure, à côté de nos pères. Mais non, nous vaincrons, j’en suis sûr, le lion de Flandre ne peut périr, et voyez si nous n’avons pas le droit pour nous ! Les étrangers ont mis notre pays au pillage ; ils ont jeté en prison notre comte et ses fidèles vassaux ; ils ont empoisonné la comtesse Philippine ; ils ont dévasté notre bonne ville de Bruges et pendu au gibet, sur notre propre sol, les plus généreux d’entre nos frères. Les cadavres sanglants de la mère et de la sœur de notre malheureux ami Breydel reposent au milieu de nous. Ces cadavres et ceux de tous ceux qui sont morts de la main des oppresseurs étrangers élèvent la voix et crient vengeance dans vos cœurs ! Eh bien, enfermez dans votre cœur, comme dans une tombe, ce que je vais vous dire. Les étrangers se sont fatigués aujourd’hui dans l’accomplissement de leur œuvre abominable, ils dormiront bien ; mais ce sommeil, pour la plupart d’entre eux, durera jusqu’au dernier jugement ! Ne dites rien à vos hommes, mais conduisez-les demain, deux heures avant le lever du soleil, derrière Sainte-Croix, dans l’Eksterbosch [1]. Je pars sur-le-champ pour Ardenburg, où je vais préparer mes hommes et faire avertir le commandant Lindens, car je dois être à Bruges aujourd’hui encore. Cela vous étonne, cependant vous avouerez avec moi qu’il y a à Bruges un Français que nous ne pouvons mettre à mort : son sang retomberait sur nos têtes.

— Messire de Mortenay ! s’écrièrent des voix nombreuses.

— Ce chevalier, reprit de Coninck, nous a toujours traités avec bonté ; il a montré en toute occasion que les malheurs de notre patrie le touchaient. Souvent il a arrêté l’exécrable Jean de Gistel dans ses cruelles persécutions et obtenu la grâce des condamnés. Il ne faut pas souiller nos armes de ce noble sang ; c’est pour empêcher que cela n’arrive que je veux me rendre aujourd’hui à Bruges, quelque périlleuse que soit la démarche.

— Mais, dit un des doyens, comment pénétrerons-nous en ville demain, puisque les portes sont fermées avant le lever du soleil ?

— Les portes s’ouvriront pour nous, répondit de Coninck ; je ne reviendrai de la ville que lorsque la vengeance sera assurée et infaillible. Je vous en ai dit assez : demain, au lieu fixé pour la réunion, je vous communiquerai d’autres ordres ; tenez vos hommes prêts. Je vais partir avec la jeune comtesse ; il ne faut pas qu’elle soit témoin de cette scène sanglante.

Durant ce discours, Breydel n’avait pas donné le moindre signe d’assentiment ; mais une joie sauvage rayonnait sur son visage. Dès que les doyens se furent retirés, il se jeta au cou de de Coninck et dit, tandis que deux larmes coulaient sur ses joues :

— Vous m’avez arraché à mon désespoir, mon excellent ami, maintenant je pourrai pleurer tranquillement sur les corps de ma mère et de ma sœur, et les rendre religieusement à la terre. Et alors, quand la tombe se sera refermée sur elles, que me restera-t-il donc à aimer sur la terre ?

— Votre patrie et son exaltation ! répondit de Coninck.

— Oui, oui, la patrie, la liberté… et la vengeance ! car maintenant, voyez-vous, mon ami, je pleurerais de rage si les étrangers quittaient notre pays… ma hache ne pourrait plus abattre leurs têtes, et je ne pourrais fouler aux pieds leurs cadavres, comme leurs chevaux l’ont fait des cadavres de nos frères. Je ne veux plus de la liberté seule, je la repousse : je veux voir couler des flots de sang, maintenant qu’ils ont percé le sein de celle dont j’ai reçu la vie. Hâtez-vous de partir, et que Dieu vous accompagne, pour que tout réussisse à souhait : j’ai soif de la vengeance que vous m’avez promise.

— Discrétion et prudence, mon ami !

À ces mots, de Coninck s’éloigna de Breydel.

Avant de quitter le camp, il fit tout préparer pour le départ de Mathilde, et, après s’être entretenu avec elle pendant quelques instants, il monta à cheval et disparut dans la direction d’Ardenburg.

Sur ces entrefaites, les corps de la mère et de la sœur de Breydel avaient reçu les derniers soins et avaient été ensevelis par les femmes ; elles avaient tendu de noir l’intérieur d’une tente et y avaient déposé les deux cadavres sur un lit de camp. Un funèbre drap mortuaire les recouvrait ; le visage seul était visible. Autour de cette couche suprême brûlaient huit cierges de cire jaune ; un crucifix, un bénitier d’argent et quelques branches de bois se trouvaient placés au chevet du lit, autour duquel des femmes en pleurs priaient à voix basse.

Immédiatement après le départ de de Coninck, Breydel se rendit dans le bois et ordonna de cesser les travaux ; il envoya les gens des métiers se reposer dans les tentes et leur annonça qu’il fallait partir le lendemain avant le lever du jour. Après avoir pris quelques autres mesures pour que les femmes et les enfants restassent au camp, il se rendit à la tente où reposait le corps de sa mère. En y arrivant, il congédia les femmes qui s’y trouvaient, et ferma soigneusement la porte.

Plusieurs chefs se présentèrent à la tente du doyen pour lui demander des instructions ou des ordres ; mais, quelque fort qu’ils frappassent, ils ne recevaient pas de réponse. Ils respectèrent d’abord la douleur dans laquelle leur commandant était sans doute abîmé en ce moment ; mais, lorsque quatre heures déjà se furent écoulées sans que le moindre bruit se fût fait entendre dans la tente funèbre, ils furent saisis d’inquiétude, et n’osaient exprimer leurs pensées : Breydel était-il mort ? La hache ou la douleur avait-elle mis fin à sa vie ?

Tout à coup la porte s’ouvrit, et Breydel se montra devant eux, sans paraître s’apercevoir de leur présence. Personne ne parla, car les traits du doyen avaient une expression qui glaçait le cœur et ôtait la parole. Il était d’une pâleur livide, ses yeux se promenaient autour de lui avec égarement, et de nombreux témoins remarquèrent que deux doigts de sa main droite étaient tachés de sang. Personne n’osait l’approcher ; — ses yeux lançaient la mort, et chacun de ses regards pénétrait comme une flèche dans l’âme de ceux qui l’entouraient.

Le sang qui souillait ses doigts faisait surtout frémir les spectateurs ; un horrible soupçon leur faisait deviner son origine. Ce sang venait sans doute de la blessure de sa mère, peut-être sortait-il de ce cœur qui l’avait tant aimé, et Breydel avait-il puisé dans cet affreux attouchement la fureur qui devait lui donner plus de force et plus d’ardeur pour se venger. Il erra silencieux à travers la forêt jusqu’à ce que le soir enveloppât le camp d’un voile d’ombres et cachât le doyen aux yeux de ses compagnons.

À son arrivée à Ardenburg, de Coninck plaça ses deux mille tisserands sous les ordres d’un des principaux chefs, et envoya un messager muni d’instructions au commandant Lindens. Quand il eut pris toutes les mesures nécessaires pour concentrer les trois divisions de l’armée à Sainte-Croix, il remonta à cheval et se rendit directement à Bruges. Il laissa sa monture dans une auberge voisine de la porte et entra à pied dans la ville, sans obstacle, car la soirée était déjà avancée ; les portes étaient ouvertes et l’on n’apercevait pas d’autre soudard que la sentinelle qui veillait sur le rempart. Un morne silence, un calme effrayant régnaient dans les rues qu’il lui fallut traverser. Bientôt il s’arrêta devant une humble maison située derrière l’église Saint-Donat, et il se disposait à frapper lorsqu’il s’aperçut que la maison n’avait pas de porte et que l’entrée en était fermée par un long morceau de drap. Cette maison et sa distribution intérieure, devaient lui être bien connues, car il souleva le drap, entra d’un pas assuré dans la boutique et se dirigea vers une petite chambre de derrière éclairée par la lueur douteuse d’une lampe. Une femme en pleurs était assise auprès d’une table, au milieu des débris du mobilier épars sur le sol ; elle pressait sur son sein deux jeunes enfants et leur prodiguait des baisers entrecoupés de soupirs, comme si elle s’estimait heureuse que cette richesse lui fût restée ; plus loin dans un coin, où pénétraient à peine les pâles rayons de la lampe, était assis un homme, la tête cachée dans les mains et qui semblait dormir.

À l’apparition imprévue de de Coninck, la femme fut tellement effrayée qu’elle serra étroitement ses enfants dans ses bras et poussa un cri de terreur. L’homme porta vivement la main à son poignard ; mais, en reconnaissant son doyen, il se leva et dit :

— Ô maître, quelle douloureuse charge vous m’avez imposée en m’ordonnant de rester en ville : la grâce de Dieu seule nous a sauvés d’une mort affreuse. Nos maisons sont pillées, nos frères pendus et égorgés, et Dieu sait ce qui arrivera demain. Oh ! permettez-moi d’aller vous rejoindre à Ardenburg, je vous en supplie.

De Coninck ne répondit pas à cette prière ; il fit signe du doigt au compagnon tisserand, et se retira avec lui dans la boutique où régnait la plus profonde obscurité. Puis il dit à voix basse :

— Gérard, lorsque j’ai quitté la ville, je t’ai fait rester ici avec trente autres compagnons, afin que tu puisses découvrir les projets et les crimes de l’ennemi. Je t’ai choisi pour cette mission, parce que ton courage et ton sincère dévouement à la patrie me sont connus. Peut-être le spectacle de la mort de tes camarades a-t-il jeté l’effroi dans ton cœur ; s’il en est ainsi, je consens à ce que tu partes aujourd’hui même pour Ardenburg.

— Maître, répondit Gérard, vos paroles m’attristent, car je ne crains nullement la mort ; mais ma femme, mes pauvres enfants sont exposés ici à tous les malheurs. Ils sont malades de terreur et d’inquiétude ; ils passent la journée entière à pleurer et à prier, et la nuit ne leur rend pas de forces : si vous voyiez comme ils sont pâles ! Et, à la vue de toutes ces souffrances, de toutes ces angoisses, je ne mêlerais pas mes larmes aux leurs ? Ne suis-je pas leur père et leur protecteur naturel ? et n’est-ce pas de moi seul qu’ils implorent des consolations que je ne puis leur donner ? Ô maître, croyez-moi, un père souffre plus que sa femme et ses enfants ne peuvent souffrir ; cependant je suis prêt à tout oublier pour la patrie, tout, jusqu’à mon sang ; et, si vous pouvez m’employer en quelque occasion, vous pouvez compter sur moi. Parlez donc, car je sens que vous avez à me donner des ordres importants.

De Coninck saisit la main du brave Gérard et la serra avec émotion.

— Voilà encore une âme comme celle de Breydel ! pensa-t-il.

— Gérard, dit-il, tu es un digne compagnon ; merci pour ton généreux dévouement ; écoute donc, car j’ai peu de temps. Tu iras trouver sur-le-champ tes camarades et tu les avertiras ; cette nuit vous vous rendrez secrètement dans la ruelle du Poivre : toi seul monteras sur le rempart qui sépare la porte de Damme de la porte de la Croix ; couche-toi là par terre et fixe les yeux dans la direction de Sainte-Croix. Dès que tu apercevras un feu dans la campagne, tombe, avec tes hommes, sur la garde de la porte, ouvre cette porte, et sept mille Flamands s’y trouveront.

— La porte sera ouverte à l’heure indiquée ; ne craignez rien, je vous prie, répondit Gérard avec sang-froid.

— Est-ce dit ?

— C’est dit !

— Bon soir donc, mon digne ami ; que Dieu soit avec vous !

— Et qu’il vous accompagne, maître !

De Coninck laissa le tisserand rejoindre sa femme et lui-même quitta la maison. Il arriva bientôt à la vieille halle devant une magnifique habitation : il frappa et la porte s’ouvrit :

— Que veux-tu, Flamand ? demanda le domestique.

— Je désire parler à messire de Mortenay.

— Oui, mais n’as-tu pas d’armes ? car on ne peut se fier à vous autres.

— Que t’importe ! dit le doyen d’un ton impérieux ; va dire à ton maître que de Coninck veut lui parler.

— Seigneur, mon Dieu ! Vous vous nommez de Coninck ? alors vous venez sûrement avec de mauvaises intentions…

À ces mots, le domestique monta précipitamment à l’étage et revint quelques instants après.

Il guida de Coninck jusqu’au haut de l’escalier devant la porte d’une chambre ; de Mortenay y était assis devant une petite table sur laquelle étaient déposés son casque, son épée et ses gantelets de fer. Il contempla le doyen avec étonnement ; celui-ci s’inclina devant le gouverneur de la ville et dit :

— Messire de Mortenay, je me suis rendu ici, confiant dans votre loyauté et sachant que je n’aurais pas à me repentir de cette hardiesse.

— Vous avez bien fait, répondit de Mortenay ; vous repartirez comme vous êtes venu.

— Votre générosité est devenue proverbiale parmi nous, reprit de Coninck, aussi est-ce pour cela même et pour vous montrer que, nous autres Flamands, nous savons estimer un loyal ennemi, que je suis venu vous trouver. De Châtillon a livré aujourd’hui notre ville à la fureur de ses soldats ; il a fait pendre huit d’entre nos frères innocents ; avouez avec moi, messire de Mortenay, que c’est pour nous un devoir de venger leur mort ; car que pouvait leur reprocher le gouverneur du pays, sinon qu’ils avaient refusé de céder à ses ordres tyranniques ?

— Le sujet doit obéir à son maître, quelque sévère que soit la punition, il ne lui est pas permis de condamner les actes de son suzerain.

— Vous avez raison, messire de Mortenay, c’est ainsi qu’on parle en France, et, comme vous êtes sujet naturel du roi Philippe le Bel, il convient que vous exécutiez ses ordres ; mais nous sommes Flamands et libres, et nous ne pouvons supporter plus longtemps ces chaînes honteuses. Maintenant que le gouverneur du pays de Flandre a poussé la cruauté jusqu’à sa dernière limite, je vous assure qu’avant peu le sang coulera à flots, et, si le sort ne nous était pas favorable, si les Français remportaient la victoire, il vous resterait bien peu d’esclaves, car nous voulons notre liberté ou mourir.

» Cependant, et c’est là le motif de ma visite, quoi qu’il arrive, on ne touchera pas à un cheveu de votre tête ; la maison où vous vous trouverez sera sacrée pour nous, pas un Flamand ne mettra le pied sur le seuil de votre demeure : je vous le garantis sur mon honneur.

— Je remercie les Flamands de l’affection qu’ils me portent, répondit de Mortenay ; mais je refuse la protection que vous m’offrez et n’en profiterai jamais. Si ce dont vous parlez arrivait vraiment, je me trouverais sous la bannière du suzerain et non dans ma demeure, et, si je meurs, ce sera l’épée au poing. Mais je crois que cela n’irait pas aussi loin, car l’émeute serait bientôt étouffée. Quant à vous, doyen, hâtez-vous de quitter le pays, je vous le conseille en ami.

— Non, messire, je ne quitte pas mon pays : les os de mes pères reposent dans cette terre. Je vous en prie encore une fois, songez que tout est possible et que le sang français peut être versé par nous ; alors vous vous ressouviendrez de mes paroles : c’est tout ce que j’avais à dire à votre seigneurie. Adieu, messire, que Dieu vous protége !

De Mortenay pesa plus attentivement les paroles du doyen des tisserands et découvrit, à sa grande tristesse, qu’il s’y cachait un secret terrible : aussi résolut-il d’engager le lendemain messire de Châtillon à redoubler de vigilance et d’ordonner lui-même certaines mesures pour la sûreté de la ville ; sans se douter que ce qu’il redoutait allait s’accomplir sitôt, il se mit au lit et s’endormit d’un calme sommeil.

  1. Bois des pies, et ils convinrent que le lendemain au point du jour, avant le lever du soleil, ils se réuniraient à Sainte-Croix, près de Bruges, tous bien armés et bien équipé. (L’Excellente chronique.)