Le Loup des mers

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Le Loup des mers
1904 - trad. 1927





1


De toutes les aventures que je vais vous raconter et que je ne sais par quel bout prendre, la faute en revient indéniablement à mon ami Charley Furuseth. Et voici comment.

Il possédait un cottage, de l’autre côté de la baie de San Francisco, à l’ombre du mont Tamalpais. Mais, au lieu de l’occuper durant les mois d’été, il préférait résider dans l’atmosphère étouffante et poussiéreuse de la ville, et y suer depuis le matin jusqu’au soir.

L’hiver, au contraire, il s’y installait pour lire en paix Nietzsche et Schopenhauer.

J’avais pris l’habitude d’aller l’y rejoindre, le samedi après-midi, pour demeurer en sa compagnie jusqu’au lundi.

Et voilà pourquoi un certain lundi matin de janvier, je me trouvai à bord du ferry-boat Martinez, un excellent navire, tout neuf, qui effectuait, pour la quatrième ou cinquième fois, la navette entre San Francisco et Sausalito.

Un épais brouillard couvrait toute la baie ; et en ma qualité de terrien, je n’étais pas très rassuré.

En proie à un vague malaise, je quittai le salon commun et gagnai le pont supérieur, où j’allai m’installer en dessous de la passerelle, et je me pris à philosopher sur cette brume mystérieuse qui m’enveloppait.

Un vent frais me soufflait au visage et j’étais là, seul, dans l’obscurité humide. Pas complètement seul, car dans la cabine vitrée qui était au-dessus de ma tête, je sentais confusément la présence du pilote et du capitaine, qui se tenait, sans doute, près de lui.

J’admirais l’avantage que procure, dans la vie sociale, la spécialisation du travail humain. Ainsi, je pouvais, sans rien connaître moi-même au brouillard, aux vents et aux marées, m’en aller en toute sécurité rendre visite, chaque semaine, à mon ami.

De mon côté, je pouvais, n’étant pas distrait par ces diverses contingences, me consacrer à d’autres études plus spéculatives. Par exemple, analyser l’influence d’Edgard Poe sur la littérature américaine. Un essai sur ce sujet, signé de moi, venait justement de paraître dans le numéro courant de la revue l’Atlantic.

Lors de mon embarquement, j’avais, en entrant dans le salon des voyageurs, avidement observé un gros monsieur qui lisait ladite revue, ouverte à la page même de cet article. Et là encore, la division du travail opérait. C’était le savoir spécialisé du pilote et du capitaine qui permettait au gros monsieur, alors qu’on le transportait sain et sauf de Sausalito à San Francisco, de profiter de ma connaissance particulière d’Edgar Pœ.

Un homme à la trogne rouge fit claquer une porte derrière lui et s’avança sur le pont en clopinant ; cette intervention interrompit mes réflexions, au moment où je me préparais à jeter sur mon calepin quelques notes, relatives à un autre article, intitulé : La Liberté de l’Art, que je méditais d’écrire prochainement. C’était un plaidoyer bien senti, en faveur des artistes.

L’homme tourna les yeux vers la passerelle, scruta le brouillard ambiant, traversa le pont, puis, toujours clopinant (il avait, je pense, des jambes artificielles), il vint se planter devant moi, les genoux écartés.

Je ne me trompais certainement pas : il s’agissait à coup sûr d’un marin de profession.

— Avec des saletés de temps comme ça on grisonne avant l’âge. Notre pilote en sait quelque chose, fit-il avec un mouvement de tête en direction de la passerelle.

— Pas possible ? répondis-je. Dans la conduite d’un bateau, il y a des certitudes mathématiques. Simple question de métier. La boussole est là…

L’homme se mit à ricaner.

— Des certitudes mathématiques ? pensez… par un temps pareil !

Il me toisa d’un air méprisant, en se renversant en arrière, pour ne pas perdre l’équilibre. Et il s’écria ou, plus exactement, beugla :

— Et la vitesse du courant qui se précipite à travers la Porte d’Or[1] ça vous dit rien, non ? Pour un courant, c’en est un. Tenez, écoutez… C’est une bouée à cloche ! Et nous passons par-dessus ! Le pilote donne un coup de barre, pour changer sa direction.

Le glas lugubre d’une cloche montait en effet, de la mer, dans le brouillard opaque. Le pilote avait rapidement tourné la roue du gouvernail. La cloche sonnait maintenant à bâbord.

La sirène de notre bateau se mit aussi à mugir, et d’autres bruits de sirènes nous parvinrent. L’une d’elles retentit soudain par tribord.

— Vous avez entendu ? me demanda-t-il. C’est un autre bac… Tiens, encore… Une goélette, sûrement… Attention, mon vieux schooner ! Sinon il y aura de la casse avant peu.

Le bac invisible actionnait, sans arrêt, sa sirène à vapeur et la corne de la goélette, qu’on soufflait à la bouche, déchirait l’air de sons terrifiants.

— Ils se font des politesses… Écoutez-moi ça… À présent, les voilà tirés d’affaire !

En effet, le vacarme avait tout à coup cessé.

L’homme était ravi de traduire pour moi les différents appels de sirènes. Son visage rayonnait, ses yeux semblaient lancer des éclairs.

— En voilà un qui a un crapaud dans la gorge ! Je parie que c’est une goélette à moteur, qui navigue à contre-marée. Et elle n’en peut plus !

Puis ce fut le tour d’un petit sifflet strident, qui semblait pris de folie, et qui fusa tout près de nous. Les gongs puissants du Martinez retentirent. Ses roues à aubes s’arrêtèrent et les pulsations de la machine s’éteignirent, pour reprendre au bout d’un instant.

Le petit sifflet, aussi digne et faible qu’un cri de grillon parmi les rugissements d’une ménagerie, s’était rapidement éloigné et se perdit dans le brouillard.

— Un canot automobile, m’expliqua complaisamment la trogne rouge. Des vrais dingues. Faut faire drôlement gaffe. Ils foncent, sans s’occuper de rien. Ils sifflent à tue-tête, et tout le monde doit se garer, pour leur faire place ! La vitesse, pour eux, tout est là. Si on l’avait coulé, c’était bien fait pour sa pomme.

Je m’amusais beaucoup de cette colère, qui me semblait un peu exagérée. Puis l’homme se remit à faire les cent pas sur le pont et je retombai dans ma rêverie.

Le mystère de ce brouillard qui, pareil à une ombre insondable, enveloppait à cette heure notre planète, absorbait toutes mes pensées. Et j’admirais ces humains, simples atomes de lumière, petites étincelles, qui, chevauchant leurs coursiers de bois et d’acier, plongeaient en plein cœur du mystère. Aveugles, ils allaient dans l’invisible, à grands coups de gueule, hardis en apparence, alors que leurs cœurs étaient lourds d’incertitude et de crainte.

Ce fut la voix de mon compagnon qui me ramena à la réalité. Je sortis de mon rêve et souris. Car je m’étais égaré, moi aussi, sans m’en apercevoir, dans des pensées plutôt fumeuses.

— Hé, dites ! Quelqu’un vient de notre côté. Écoutez ! Et il se dépêche… Il fonce droit sur nous. Il ne nous aura pas encore entendus. Le vent souffle en direction contraire.

C’était sur nous que portait le vent et le son de la sirène du navire inconnu nous arrivait en plein, en avant et légèrement sur la droite.

— Un ferry-boat ? demandais-je.

L’homme acquiesça de la tête et répondit :

— Évidemment, avec une voix pareille… (Il eut un ricanement, puis reprit soudain :) Là-haut ils commencent à avoir sérieusement la trouille.

Je levai les yeux. Le capitaine, le buste hors de la cabine vitrée, interrogeait le brouillard comme si, par la seule force de sa volonté, il avait pu réussir à le sonder.

Ses traits reflétaient son inquiétude, tout comme ceux de l’homme à la trogne rouge, qui s’était avancé vers la lisse et regardait, avec autant d’attention, l’invisible danger.

La suite se déroula avec une inconcevable rapidité. Le brouillard s’ouvrit, comme sous l’action d’un coin, et l’avant d’un grand navire en émergea, traînant autour de lui des lambeaux de brume, pareils à des algues sur le museau de Léviathan.

Je vis distinctement un homme à barbe blanche, accoudé au balcon de la cabine du pilote. Il était vêtu d’un uniforme bleu impeccable ; son élégance et son calme m’avaient frappé, je m’en souviens.

Ce calme avait, en l’occurrence, quelque chose de vraiment terrible. L’homme acceptait la Destinée à laquelle il liait son propre sort et, avec un flegme parfait, il semblait vouloir déterminer le point précis de l’inévitable collision.

Il ne prêta aucune attention à notre pilote, blême de terreur, qui lui hurla :

— Tu peux être content de toi !

Cette remarque n’exigeait pas de réponse, d’ailleurs la trogne rouge me cria, presque en même temps :

— Empoignez ce que vous pourrez et cramponnez-vous !

Il ne plaisantait plus et il était, lui aussi, devenu étonnamment calme. Il ajouta, avec une sorte d’amertume, et comme s’il savait déjà tout ce qui allait suivre :

— Vous entendrez bientôt les femmes crier…

Presque immédiatement, le choc eut lieu. Le Martinez reçut le coup par le travers. Je le suppose du moins, car je ne vis rien. Je fus violemment projeté sur le pont et, quand je me relevai, le navire abordeur avait déjà disparu.

Il y eut un grand craquement de bois brisé et le Martinez donna fortement de la bande. Alors une clameur indescriptible s’éleva, qui figea le sang dans mes veines et me remplit d’effroi.

Je me souvins des ceintures de sauvetage, qui étaient accrochées aux parois, dans le salon des passagers, et me précipitai. Mais, à peine arrivé au seuil de la porte, je fus violemment refoulé par un flot d’hommes et de femmes affolés.

Je me rappelle que je parvins quand même à entrer et que je décrochai un certain nombre de ceintures. J’en bouclai une autour de moi, et la trogne rouge se chargea de ceindre les autres à un groupe de femmes terrorisées.

À l’heure actuelle, encore, je revois parfaitement la scène dans les moindres détails. La paroi du salon avait été défoncée sous le choc. Le plancher était jonché de fauteuils renversés, de valises et de sacs à main, de parapluies et de couvertures, et d’un tas d’autres objets hétéroclites, abandonnés par les gens surpris par cette catastrophe inattendue.

Le gros monsieur, qui tout à l’heure lisait mon article, tenait toujours en main la revue, et me demandait, avec une insistance stupide, si à mon avis, il y avait réellement danger. La trogne rouge, toujours claudiquant, se démenait courageusement et bouclait sans arrêt des ceintures autour de la taille des passagers.

Un groupe de femmes avait refoulé du dehors. Le visage décomposé et la bouche béante, elles hurlaient, comme un chœur d’âmes perdues.

Voilà ce qui, surtout, m’ébranlait les nerfs. La trogne rouge en était, en dépit de son sang-froid, tout aussi excédée. De colère, il était devenu pourpre et, les bras étendus en l’air, comme pour exhorter les malheureuses, il clamait à tue-tête :

— Taisez-vous, bon Dieu ! Taisez-vous !

Il y avait, dans cette scène, une sorte de comique involontaire, qui me fit éclater de rire. Puis, l’instant d’après, l’horreur de la situation m’étreignit de nouveau. Je songeai que ces femmes, de la même race que moi, étaient semblables à ma mère et à mes sœurs, et se refusaient à mourir.

N’y pouvant plus tenir, j’avais vivement regagné le pont du navire. Le cœur sur les lèvres, je m’effondrai sur un banc.

Devant moi, je vis et j’entendis confusément les hommes du bord qui s’efforçaient, en criant, de descendre à l’eau les chaloupes. Cela se passait exactement comme dans les livres. Les poulies étaient coincées. Rien ne fonctionnait.

Une première chaloupe, bourrée de femmes et d’enfants, fut mise à la mer. Mais, à peine s’était-elle un peu éloignée qu’elle s’emplit d’eau et coula à pic.

Un second canot resta pendu en l’air, par une de ses extrémités, et dut être abandonné.

Quant au bateau fantôme, qui avait provoqué le désastre, il n’avait pas reparu ; les hommes de l’équipage affirmaient pourtant qu’il enverrait, sans nul doute, ses propres chaloupes à notre secours.

Le Martinez coulait rapidement. Épouvantés, les passagers sautaient par-dessus bord. D’autres, qui se débattaient dans les vagues, suppliaient qu’on les remonte à bord. Personne ne prêtait attention à leurs clameurs.

Pris de panique à mon tour, je piquai une tête par-dessus bord, en même temps qu’une foule de gens car quelqu’un venait de crier que le bateau sombrait.

Comment je passai par-dessus la lisse, je serais incapable de le dire.

Mais je compris immédiatement pourquoi ceux qui m’avaient précédé désiraient autant regagner le bord. L’eau était glacée, et son contact était une souffrance intolérable. J’éprouvai l’impression d’être tombé dans un brasier. Ce froid intense me brûlait jusqu’à la moelle des os. Son étreinte était semblable à celle de la mort.

D’abord je sentis, dans ma gorge, l’âcreté de l’eau salée, qui m’emplissait la bouche. Les poumons oppressés, le souffle court, je réussis, grâce à ma ceinture, à remonter à la surface, où je flottai comme un bouchon. Mais étant donné le froid, je ne crus pas, tout d’abord, pouvoir y résister plus de quelques minutes.

Autour de moi, une foule de gens se débattaient, s’appelaient les uns les autres. J’entendis aussi, dans le brouillard, un bruit de rames. Sans doute le paquebot fantôme avait-il baissé ses chaloupes.

J’étais étonné de n’être pas déjà mort. Mes membres inférieurs complètement paralysés, je sentais un engourdissement me gagner petit à petit jusqu’au cœur. De petites vagues, aux crêtes écumantes, se brisaient sur ma tête, l’eau pénétrait dans ma bouche. Je suffoquais chaque fois.

À mon insu, le jusant m’avait entraîné. Les sons que j’entendais se firent indistincts. Le dernier bruit que je perçus fut une clameur désespérée, et je compris que le Martinez avait sombré.

Et, tout à coup, j’eus, dans un sursaut de frayeur, l’impression que j’étais seul. Le silence m’environnait. Rien que le clapotis de l’eau, plus sinistre encore dans le brouillard grisâtre. Une panique, partagée avec une foule, est moins effrayante que celle qui s’abat sur vous, quand vous êtes seul. Pourtant, tel était mon cas. J’allais à la dérive. Où étais-je ainsi emporté ?

L’homme à la trogne rouge m’avait dit que la mer descendante refluait vers la Porte d’Or. Allais-je donc être entraîné au large ? Et ma ceinture de sauvetage, combien de temps me soutiendrait-elle encore ? J’avais entendu dire que dans ces gilets de sécurité, il y avait beaucoup plus de papier que de liège. Ils se saturaient bientôt d’eau et perdaient alors toute flottabilité.

Or, je ne savais pas nager. J’étais complètement seul dans une immensité grise, pareille à celle des premiers âges du monde. Une crise passagère de folie s’empara de moi, je l’avoue à ma honte. Si bien que, tout en battant l’eau de mes mains gourdes, je me mis à hurler de toutes mes forces, comme je l’avais entendu faire aux malheureuses femmes dans leur panique.

Combien de temps dura cette épreuve ? Je l’ignore. Il y a là une lacune dans mon esprit. Tout ce dont je me souviens, c’est que j’eus l’impression d’avoir vécu des siècles, quand je vis, presque au-dessus de moi, un voilier sortir de la brume.

Il filait sous le vent, à bonne allure, ses voiles gonflées, et fendait l’eau de sa proue, qui ouvrait un large sillon d’écume.

J’étais juste sur sa route. Je voulus crier, mais je n’en eus pas la force. L’étrave m’effleura et, pris dans un formidable remous, je sentis une grosse vague me passer par-dessus la tête.

Puis le flanc noir du bateau glissa si près de moi, que j’aurais pu le toucher de la main. Désespérément, je tentai de m’y accrocher, d’enfoncer mes ongles dans le bois. Mes bras refusèrent de m’obéir. De nouveau, j’essayai d’appeler. Mon gosier n’émit aucun son.

La poupe, à son tour, se présenta à moi, tombant à pic dans un creux des vagues. J’aperçus un homme qui était à la barre et, près de lui, un autre individu qui semblait avoir pour unique occupation de fumer un cigare.

Je distinguai la fumée qui s’échappait de ses lèvres ; d’un geste machinal, il tourna la tête dans ma direction, et promena son regard sur l’eau. Cet acte, chez lui, n’était pas prémédité. Il était dû à un simple hasard. L’homme était oisif et il cherchait inconsciemment à s’occuper l’esprit en contemplant la mer.

Pour moi, la vie et la mort étaient dans ce regard. Le brouillard s’apprêtait à absorber le navire et je ne voyais plus que le dos du timonier.

Mais le regard, s’étant abaissé sur l’eau, vint se poser sur moi. Il me rencontra et ne se détourna pas. Nos yeux, au contraire, se croisèrent.

Instantanément, l’homme cria un ordre, puis bondit à la roue du gouvernail, qu’il manœuvra. Le bateau vira lentement sur lui-même, mais, emporté par son élan, s’effaça dans la brume.

J’étais à bout et me sentais glisser dans une totale inconscience, lorsque je perçus des coups d’aviron qui s’approchaient de moi, et des appels que je supposai m’être adressés.

J’entendis ensuite une voix bourrue, qui me criait de plus près :

— Bon sang ! Pourquoi ne répondez-vous pas ?

Alors je tournai de l’œil et m’évanouis dans les ténèbres.





2



J’avais l’impression de me balancer à travers l’immensité de l’éther, suivant un rythme puissant et régulier. Des points étincelants paraissaient et s’éteignaient autour de moi. C’étaient, pensai-je, des étoiles, des soleils et des comètes flamboyantes, qui peuplaient ma fuite dans le monde astral.

Alors que j’atteignais la limite de la trajectoire décrite par mon corps, pour revenir en arrière, un coup de gong résonna. Puis je repris, avec délices, mon élan en sens inverse, et ce petit jeu continua pendant une période que je ne pouvais évaluer avec exactitude, mais qui me parut être une éternité.

Un changement se produisit ensuite dans le cours de mon rêve étrange. Le balancement se fit plus court, et sur un rythme accéléré. À peine pouvais-je, de temps à autre, reprendre haleine, puis j’étais de nouveau violemment projeté à travers les deux. Le gong, aussi, retentissait plus furieusement, et à intervalles plus rapprochés. Et l’appréhension de chaque coup se faisait, chez moi, plus douloureuse.

Après quoi, mon rêve subit une variation nouvelle et j’eus l’impression d’être traîné sur un sol caillouteux, que le soleil aurait chauffé à blanc. Ma peau s’écorchait à vif et l’angoisse que j’en ressentais était intolérable.

Le gong résonna encore, comme un glas lugubre. Les points étincelants reparurent, en une avalanche lumineuse, comme si tout le système planétaire s’écroulait dans le vide. Je haletai pour retrouver ma respiration, et ouvris les yeux.

Deux inconnus étaient à genoux, à mes côtés, et me prodiguaient leurs soins. Le balancement puissant que je subissais était provoqué par le tangage du bateau qui me portait. Quant au gong redouté, c’était tout bonnement une poêle à frire, pendue au mur, qui résonnait à chaque mouvement du navire.

Le sol brûlant et rugueux était la paume rude des mains d’un des deux hommes, qui me frictionnait énergiquement sur toutes les coutures. J’avais la poitrine écorchée et rouge, et je pus voir de minuscules gouttelettes de sang qui perlaient sur l’épiderme enflammé.

— Ça va comme ça, Yonson… dit l’autre homme. Regarde un peu, tu lui as arraché la peau à force de frotter.

Le grand gaillard à qui s’adressaient ces paroles avait le type scandinave très prononcé. Il cessa son massage et se leva d’un air gauche.

Son camarade était visiblement un homme des faubourgs de Londres qui avait, en même temps qu’il buvait le lait de sa mère, largement absorbé le son des cloches de Sainte-Marie-le-Bow[2].

Maigre et efflanqué, avec des manières efféminées, il était coiffé d’une casquette blanche dégoûtante, et ceint d’un tablier de grosse toile, non moins repoussant. Accoutrement qui le désignait clairement comme le maître-coq de la plus infecte cuisine qu’il y ait jamais eue sur un bateau.

— Alors, comment vous sentez-vous ? me demanda-t-il, avec ce sourire obséquieux qui lui provenait de plusieurs générations d’ancêtres en quête de pourboires.

J’étais encore extrêmement faible et, pour toute réponse, je me mis péniblement sur mon séant. Puis, avec l’aide de Yonson, je parvins à me lever tout à fait.

Le tintamarre que faisait la poêle à frire, et qui n’arrêtait pas, me tapait sur les nerfs. Je n’arrivais pas à rassembler mes esprits. Après m’être cramponné à la boiserie, avec un mouvement de dégoût au contact de la couche de graisse dont elle était imprégnée, j’allai, en titubant, vers le fourneau qui était tout rouge. Une fois là, j’atteignis de la main l’ustensile, le décrochai et le fourrai, bien en sûreté, dans le coffre à charbon.

Le coq esquissa une grimace devant cette marque de nervosité que je venais de donner, puis me tendit un gobelet fumant, en me disant :

— Buvez… Ça vous fera du bien.

C’était du café pour matelots, c’est-à-dire une mixture nauséabonde. Mais sa chaleur me revivifia. Entre deux gorgées, j’abaissai mes yeux vers ma poitrine tout écorchée, qui continuait à saigner, et m’adressant au Scandinave :

— Yonson, lui dis-je, je vous remercie de vos bons soins. Mais vous avez, reconnaissez-le, des remèdes plutôt héroïques.

Ému du ton de reproche qui était dans ma voix, Yonson me tendit la paume de sa main en guise d’excuse. Elle était étonnamment calleuse. Je passai la mienne sur ses rugosités, qui avaient la dureté de la corne, et j’eus la chair de poule, au seul contact de cette terrible râpe.

— Je m’appelle Johnson, et non Yonson… observa l’homme.

Il s’exprimait en bon anglais, quoiqu’un peu lentement et avec un imperceptible accent.

Dans ses yeux d’un bleu pâle, très doux, je lus une muette protestation contre mes reproches que je regrettais. C’était, au demeurant, un personnage sympathique, et la franche simplicité de sa réponse m’avait immédiatement conquis.

Je lui tendis la main et corrigeai :

— Merci, Johnson.

Il parut un peu embarrassé, hésita un instant, en se balançant d’une jambe sur l’autre. Puis, finalement, s’empara de ma main, qu’il serra avec cordialité.

— N’auriez-vous pas quelques vêtements secs à me prêter ? demandai-je au cuisinier.

— Certainement ! répondit-il avec un joyeux empressement. Je vais descendre dans la cale jeter un coup d’œil sur mon fourniment… Si, toutefois, vous ne voyez pas d’inconvénient à porter mes frusques.

Il sortit, ou plutôt se coula hors de la cuisine, avec une souplesse qui me frappa. Ses pas étaient comme huilés. Il était tellement imprégné de graisse qu’il glissait plus qu’il ne marchait.

Je m’enquis auprès de Johnson, que je pris, avec raison, pour un des matelots du bord :

— Où suis-je ? Quel est ce bateau et où va-t-il ?

Avec un effort manifeste pour me servir son meilleur anglais, Johnson répondit lentement et méthodiquement, dans l’ordre, aux questions posées :

— Au large des Farallones ; cap au sud-ouest ; goélette le Fantôme, armée pour la pêche aux phoques ; à destination du Japon.

— Et qui est le capitaine ? Il est nécessaire que je lui parle, dès que j’aurai mis des vêtements secs.

Johnson parut fort perplexe et s’efforça de bâtir, avec les restrictions nécessaires, une réponse à peu près satisfaisante.

— Le capitaine, dit-il, est Loup Larsen. Enfin, c’est comme ça qu’on l’appelle ici. Je ne lui connais pas d’autre nom. Mais vous ferez bien de peser vos paroles. Ce matin, il est d’une humeur massacrante. Le second…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase, car le coq s’était de nouveau glissé dans la cuisine.

— Au lieu de bavarder, Yonson, fit-il, tu ferais mieux d’aller en vitesse voir, sur le pont, si le vieux n’a pas besoin de toi ! Avec le caractère qu’il a…

Docilement Johnson obéit et, tout en se dirigeant vers la porte, me lança un clin d’œil-amical et grave, gros d’avertissements, pour me recommander d’être prudent vis-à-vis du terrible capitaine que j’allais bientôt affronter.

Le cuisinier portait sur son bras un tas de loques fripées, parfaitement immondes, et qui fleuraient le moisi.

— J’ai lavé moi-même ces habits, m’expliqua-t-il. N’ont pas encore eu le temps de s’essorer complètement. Faudra pourtant vous en contenter, en attendant que les vôtres sèchent au feu.

Toujours titubant, par suite du mouvement du bateau, je m’accotai à la boiserie pour garder mon équilibre et réussis, grâce à l’aide du coq, à enfiler un tricot de grosse laine. Je frissonnai involontairement à ce rude contact.

Le coq remarqua ma grimace et observa, avec un sourire affecté :

— Je vous souhaite de ne pas être obligé, dans votre vie, d’en porter souvent de pareils. Votre peau est délicate comme celle d’une dame. Du premier coup d’œil, j’ai jugé que vous étiez un gentleman.

Cet individu m’avait immédiatement déplu et, pendant qu’il m’aidait à m’habiller, cette répulsion croissait encore. Son contact avait quelque chose de répugnant.

Instinctivement, je m’écartai de lui ; c’était plus fort que moi. Les émanations des marmites placées sur le fourneau, et qui cuisaient à gros bouillons, ajoutaient à mes nausées. Aussi comprendra-t-on sans peine la hâte que j’avais de sortir à l’air pur. Il était en outre nécessaire que je voie sans tarder le capitaine, afin de m’entendre avec lui sur les mesures à prendre pour me débarquer.

Après mille excuses de n’avoir pas mieux à m’offrir, et de véhéments commentaires, le coq m’aida à passer, par-dessus le tricot, une chemise de coton bon marché, au col élimé, et dont le plastron était maculé, me sembla-t-il, d’anciennes taches de sang. Des espadrilles me chaussèrent les pieds. Une combinaison de toile bleue, toute déteinte, avec une jambe plus courte que l’autre de vingt-cinq centimètres au moins, me tint lieu de pantalon. On aurait dit que le diable avait, un jour, tenté d’agripper par là l’âme du coq, et que le morceau de tissu lui était resté dans les griffes.

Une casquette de voyou, un veston de coton rayé, tout crasseux, dont les manches me venaient à peine au coude, complétèrent mon accoutrement.

— Et qui dois-je remercier de toutes ces bontés ? demandai-je.

Mon interlocuteur se dressa sur ses ergots, avec ce mélange d’insolence servile et d’humilité feinte qui, sur les transatlantiques, est propre aux stewards, lorsque la traversée tire à sa fin et qu’ils attendent le pourboire d’usage.

— Mugridge… me répondit le coq, d’un ton patelin, un sourire heureux éclairant ses traits efféminés. Thomas Mugridge, pour vous servir.

— Très bien, Mugridge… Je n’oublierai pas de vous témoigner ma reconnaissance… Quand mes vêtements seront secs.

Son visage rayonna, comme si, dans les profondeurs de son être, tous ses ancêtres avaient tressailli, au souvenir des pourboires passés empochés par eux.

— Merci, Monsieur. Merci mille fois, fit-il en manifestant beaucoup de confusion et de modestie.

Je tirai la porte, qui s’ouvrait en arrière, et il s’effaça obséquieusement pour me laisser passer.

Je m’avançai sur le pont. Par suite de mon immersion prolongée, j’étais encore très faible. La goélette donnait fortement de la bande et piquait du nez dans la grande houle du Pacifique. Une rafale me fit perdre l’équilibre sur ce plancher mouvant, et je m’en allai rouler jusqu’à un capot, auquel, après m’être relevé, je m’arc-boutai de mon mieux.

Si le navire, comme me l’avait dit Johnson, faisait voile vers le sud-ouest, le vent, lui, soufflait du plein sud. Le brouillard s’était dissipé et le soleil brillait au ciel, reflété par les mille facettes cristallines de la mer.

Je tournai immédiatement vers l’est mon regard, car je n’ignorais pas que c’était dans cette direction que se trouvait la Californie. Mais je n’aperçus, à l’horizon, que des bancs de brume bas. Ceux qui, apparemment, avaient causé l’engloutissement du Martinez et m’avaient amené là où j’étais. Vers le nord, à peu de distance de nous, un groupe de rochers nus émergeaient de la mer et, sur l’un d’eux, je distinguais un phare.

Je reportai ensuite mon attention sur mon entourage immédiat. Tout d’abord, ce qui excita chez moi la plus vive surprise, ce fut de constater combien on s’occupait peu de quelqu’un qui, tout récemment échappé à une catastrophe, venait de voir la mort de si près.

Exception faite de l’homme de barre qui m’examinait curieusement, personne ne me portait le moindre intérêt.

On semblait s’occuper beaucoup plus d’un grand diable qui gisait sur le dos, sur le panneau d’une écoutille. Sa chemise était largement ouverte sur sa poitrine. Mais on ne voyait pas la peau, qui était couverte d’une masse de poils noirs, assez semblables à la fourrure d’un chien.

La figure et le cou disparaissaient également sous la broussaille d’une énorme barbe noire, tachetée çà et là de poils gris, et qui, comme tout le corps de l’homme, dégouttait d’eau. Les yeux fermés, l’homme semblait sans connaissance. Il avait la bouche grande ouverte, sa poitrine haletait, et il avait du mal à respirer.

D’un mouvement automatique, un matelot prenait de temps à autre un seau de toile, pendu au bout d’une corde, le laissait tomber à la mer, puis, quand il était plein, le hissait à bord et, pour lui faire reprendre ses esprits, j’imagine, en déversait le contenu sur l’homme prostré.

En mâchant furieusement un bout de cigare, l’homme dont le regard m’avait sauvé faisait les cent pas sur le pont.

Il mesurait bien un mètre quatre-vingt-dix. Mais ce qui me frappa surtout, c’était sa vigueur exceptionnelle. Large d’épaules et de poitrine, il ne donnait pas, cependant une impression massive. Son énorme stature était souple et nerveuse, et il y avait en lui du gorille.

Il évoquait, par son allure et par son aspect, cet homme préhistorique tel que se le forge notre imagination ; ce prototype des races actuelles, issues de lui, qui, comme les singes, gîtait dans les arbres et qui, dans sa force féroce et farouche, était l’essence même de la vie.

Et cette vie semblait aussi tenacement inhérente au personnage que celle qui se manifeste encore dans le corps d’un serpent décapité, ou qui s’attarde dans un morceau informe de chair de tortue, que l’on fait se recroqueviller ou frissonner au contact du doigt.

Telle était l’impression de puissance produite par l’homme qui arpentait le pont de long en large. Solidement campé sur ses jambes, il frappait le plancher d’un pas sûr. Du balancement de ses épaules jusqu’au pincement des lèvres sur le cigare, il y avait, dans le moindre mouvement de ses muscles quelque chose de décisif, où se trahissait une force d’indomptable domination.

Mais, si étonnante que parût cette force tangible, elle semblait en annoncer une autre, une force intérieure, plus formidable encore, qui dormait dans ce colosse et pouvait, à l’occasion, se manifester tout à coup, terrible comme la colère du lion ou le déchaînement de la tempête.

Le coq, sur ces entrefaites, passa la tête par la porte de la cuisine. Il me fit un sourire encourageant, en même temps qu’il me désignait du pouce l’homme qui arpentait le pont, afin de m’indiquer que c’était là le capitaine, celui qu’il appelait « le vieux », l’être redoutable à qui je devais m’adresser, pour obtenir de lui l’autorisation de débarquer à terre.

Je pris tout mon courage, et, prêt à affronter l’orage éventuel qui menaçait, j’allais m’avancer, quand une suffocation plus violente s’empara du malheureux qui gisait sur le dos. Il se tordait et se tortillait convulsivement. Le menton faisait pointer sa barbe noire vers le ciel et des râles d’agonie soulevaient plus violemment la poitrine. Je savais que, sous les poils, la peau prenait une teinte pourpre.

Loup Larsen interrompit sa promenade pour venir observer de plus près le moribond. Il le regarda avec attention et fit basculer du pied un seau de toile plein d’eau, qui était en réserve, posé à côté de l’homme.

Celui-ci commença à marteler l’écoutille à coups de talons, raidit ses jambes en un suprême effort, et balança sa tête de droite et de gauche. Puis les muscles se relâchèrent, la tête s’arrêta de rouler, la bouche exhala un long soupir, qui semblait exprimer une profonde délivrance.

Les mâchoires se refermèrent spasmodiquement, et la lèvre supérieure se retroussa, en découvrant une double rangée de dents jaunies par le tabac. Les traits se figèrent en une sorte de ricanement diabolique qui semblait narguer ce bas monde, que l’homme venait de quitter. Et ce fut tout.

Alors eut lieu une scène ignoble. Loup Larsen donna libre cours à sa colère, qui, tel un coup de tonnerre, se déchaîna sur le cadavre. Une bordée ininterrompue de jurons sortit de ses lèvres. Et ce n’étaient pas de méchants petits jurons, ni de simples expressions un peu vives.

C’était une avalanche de blasphèmes comme je n’en avais encore jamais entendus, percutants, incisifs, odieux. Jamais je ne m’étais seulement douté qu’ils pussent exister. Et pourtant, en ma qualité d’écrivain, j’avais souvent usé de métaphores. J’en avais cherché et inventé, qui m’avaient paru salées. Mais ce n’était rien à côté de ce qu’il m’était donné d’entendre.

Autant que je pus le comprendre, Loup Larsen était furieux parce que l’homme, qui était son second, s’était flanqué, à San Francisco, avant d’embarquer, une telle cuite, qu’il en était mort. Or on était à présent en pleine mer et le remplacer était impossible.

Tous ceux qui me connaissent comprendront à quel point j’étais révolté. Les grossièretés de langage m’ont toujours répugné et, rien qu’à entendre ce que dégoisait Loup Larsen, j’étais malade. Élevé dans le respect de la mort, je l’avais toujours vue entourée d’un pieux et touchant cérémonial. J’ignorais ce qu’était la mort ignoble et dégoûtante.

Le torrent brûlant d’injures, que la bouche de Loup Larsen vomissait sur ce cadavre, aurait dû suffire, semblait-il, à en dessécher la face. Je n’aurais pas été autrement étonné de voir la barbe noire se tortiller, comme des copeaux au souffle d’un brasier et prendre feu.

Mais le mort restait impassible devant l’insulte. Il continuait à ricaner d’un air cynique et, pour la première fois sans doute, bravait la fureur du maître, déchaîné contre lui.





3



La colère de Loup Larsen s’apaisa aussi soudainement qu’elle s’était déclarée. Il ralluma un cigare et promena son regard autour de lui.

Ce regard tomba sur le coq qui, de la porte de la cuisine, continuait à m’observer.

— Hé, toi, le cuistot ! commença-t-il, avec une douceur apparente, qui avait l’aménité tranchante de l’acier.

— Voilà, capitaine… répondit l’autre, avec servilité. À votre service, capitaine…

— C’est mauvais pour la santé, de tendre le cou comme ça. Je viens de perdre mon second et je voudrais bien, au moins, garder mon cuisinier ! Il faut prendre soin de toi, en prendre grand soin. Compris ?

— Oui, capitaine…

Et le coq, rentrant dans la cuisine, y disparut instantanément, comme un diable dans sa boîte.

Indifférent à cette algarade, qui visait simplement le cuisinier, l’équipage, un instant alerté par la mort du second, s’était remis à vaquer à des besognes diverses.

Seul, un petit groupe d’hommes, qui se tenait à l’arrière, près d’un capot, continuait à converser à mi-voix. Ces hommes, à en juger par leur allure dégagée, n’étaient évidemment pas des matelots. C’étaient, comme je le sus par la suite, des chasseurs de phoques.

— Johansen ! hurla Loup Larsen.

Docilement, un matelot s’avança.

— Va chercher ta paumelle[3] et ton aiguille, et couds-moi ce bougre-là (Il désignait le mort.) dans un bout de toile ! Tu trouveras ce qu’il faut dans les rebuts de la soute aux voiles. Débrouille-toi.

— Bien, bien, capitaine… répondit l’homme. Et qu’est-ce qu’il faudra lui mettre aux pieds ?

— T’occupe pas de ça… Hé, cuistot !

Thomas Mugridge entendit, dans sa cuisine, la voix de stentor et montra son nez.

— Tu vas remplir un sac de charbon que tu apporteras ici !

Puis Loup Larsen demanda aux chasseurs de phoques, toujours groupés :

— Y en a-t-il un, parmi vous, qui possède une Bible, ou un livre de prières ?

Tous secouèrent la tête. L’un d’eux lança une plaisanterie que je n’entendis pas ; mais tous s’esclaffèrent.

Loup Larsen posa la même question à plusieurs matelots. Mais Bibles et livres de prières étaient des articles rares à bord de la goélette. Un des matelots offrit d’aller voir, au poste de l’équipage, s’il ne trouverait rien. Mais il revint, deux minutes après, les mains vides.

Loup Larsen haussa les épaules.

— Dans ce cas, dit-il, nous allons, sans autres discours, le passer par-dessus bord… À moins que le type qu’on a repêché, qui a une tête de pasteur, ne connaisse l’Office des morts en mer.

Ce disant, il s’était retourné vers moi et me faisait face.

— Vous êtes pasteur, n’est-ce pas ?

Les regards des six chasseurs de phoques convergèrent vers moi. J’avais conscience de ressembler, dans mon accoutrement improvisé, à un guignol J’étais, je le savais, parfaitement ridicule.

Un grand rire s’éleva parmi les six hommes, un rire grossier et malséant, réaction naturelle de la part de gens grossiers eux-mêmes, chez qui toute sensibilité était depuis longtemps émoussée. La présence du cadavre étendu sur le dos, avec ses traits contractés, ne les gênait nullement.

Loup Larsen, lui, ne riait pas. Mais une petite lueur amusée dansait dans le gris d’acier de ses prunelles.

Comme il s’était rapproché de moi, je pus l’examiner de plus près. Sa figure carrée, aux traits fortement marqués, présentait de prime abord, comme le reste du corps, un aspect massif et brutal. Mais on sentait, derrière cette force presque bestiale, la souplesse de l’esprit et, à travers ce masque dur, une vive intelligence qui se dissimulait. Là encore, à la réflexion, l’impression première se modifiait.

Le front haut, qui se bombait au-dessus des yeux, indiquait une incomparable virilité. Les yeux, sous ce front, étaient grands et beaux, très écartés, et ombragés par d’épais sourcils noirs. Comme ces soies chatoyantes, qui changent de couleur à la lumière du soleil, mille nuances s’y jouaient, mille reflets divers, qui allaient du gris clair au gris foncé, et du vert de mer au bleu du ciel.

Et ces yeux étonnamment changeants traduisaient les mille aspects d’une âme également susceptible de méditer avec tristesse sous un ciel de plomb, de s’allumer d’éclairs de feu, comme une épée tourbillonnante, de se glacer comme un paysage de l’Arctique, ou de fasciner, sous leur flamme amoureuse, la femme convoitée, jusqu’à ce qu’elle se livre, heureuse et vaincue.

Mais je reviens à mon sujet.

Je répondis à Loup Larsen que je n’étais pas pasteur et que je ne pouvais malheureusement rien pour le service funéraire en question.

Il me demanda alors, d’une voix sèche :

— Comment gagnez-vous votre vie ?

C’était la première fois qu’une pareille question m’était posée. Pris au dépourvu, je répliquai, assez sottement, je l’avoue.

— Je… Je suis un gentleman.

Je vis la lèvre de Loup Larsen se retrousser dans un ricanement méprisant.

— Mais j’ai toujours travaillé et je travaille encore… m’écriai-je avec impétuosité, comme si j’avais été en présence d’un juge devant qui j’aurais eu à me disculper.

Je me rendis compte, en même temps, que c’était stupide de vouloir discuter avec lui.

— Travaillé pour gagner votre vie, je pense ? reprit la voix sévère et impérative, qui me faisait trembler comme un enfant terrorisé par son professeur.

Il y eut un silence.

— Sinon, qui vous nourrit ?

— Je possède des revenus suffisants, répondis-je avec assurance.

À peine eus-je parlé que je me mordis la langue, en voyant les sourcils de mon interlocuteur se froncer.

— Je vous demande pardon, capitaine, repris-je, mais cette question n’a rien à voir, pour l’instant, avec ce que j’ai à vous dire.

Loup Larsen fit semblant de ne pas avoir entendu.

— Et qui vous les a gagnés, ces revenus ? continua-t-il. C’est votre père, sans doute. Ce sont les jambes d’un mort qui vous supportent. Et vous ne possédez rien qui vous appartienne en propre. Livré à vous-même, entre deux couchers de soleil, vous seriez incapable de gagner de quoi bouffer pour la journée. Montrez-moi votre main !

Il répondit à une irrésistible poussée de la force qui sommeillait en lui. Car, avant même que je me sois rendu compte de ce qui se passait, il avait foncé sur moi, m’avait saisi la main et la soulevait pour l’examiner. Je tentai de la dégager. Mais, sans aucun effort, il resserra ses doigts, si puissamment, que je crus qu’il allait écraser les miens.

En pareille occurrence, sauvegarder sa dignité n’est pas aisé. Je ne pouvais que me tortiller et me débattre. Je pouvais encore moins engager la lutte avec un tel être qui, d’une simple torsion, était susceptible de me briser le bras.

La seule chose que j’avais à faire était, évidemment, de me tenir tranquille et d’accepter cet affront.

Je remarquai que les poches du mort avaient été vidées de leur contenu sur le pont. Le cadavre disparaissait peu à peu, avec son ricanement diabolique, dans une enveloppe de toile à voile, que tendait et cousait sur lui Johansen, avec du gros fil bis.

Loup Larsen me lâcha la main, avec un geste de dédain.

— D’autres avant vous ont travaillé pour vous, ça se voit. Vous êtes tout juste bon à laver la vaisselle et à aider un marmiton !

J’avais repris mon aplomb et c’est d’une voix ferme que je déclarai :

— Je désire être mis à terre ! Capitaine, je vous paierai votre dérangement et votre temps perdu, au prix que vous fixerez vous-même.

Loup Larsen me regarda curieusement. Ses yeux, qui brillaient, disaient clairement qu’il se moquait de moi.

— J’ai une contre-proposition à vous faire. Et ça pour le bien de votre âme. Mon second est mort et, comme il faut le remplacer, il y aura à bord une promotion générale. Un matelot de première classe prendra la place du second. Mon mousse prendra celle du matelot. Vous prendrez celle du mousse. Il vous suffira de signer un contrat d’engagement pour la durée de la croisière. C’est vingt dollars par mois, et nourri.

« Eh bien, qu’en dites-vous ? Et je vous fais cette offre, je le répète, pour le bien de votre âme. Vous allez devenir quelqu’un. Vous apprendrez à vous tenir et à marcher sur vos propres jambes. Tout au moins à y trottiner.

Je haussai les épaules à ces paroles, car j’avais aperçu un bateau au large. Il faisait voile dans notre direction et grandissait à vue d’œil.

Bien que sa coque fût plus petite, il était, comme le Fantôme, gréé en goélette. Il était charmant à voir, bondissant et volant sur les vagues, et certainement il nous croiserait de très près.

Le vent avait fraîchi et le soleil, de nouveau caché par la brume, avait peu à peu disparu. La mer s’était ternie, elle aussi. Elle prenait des tons plombés, grossissait de plus en plus et lançait vers le ciel les crêtes blanches de ses écumes.

Notre allure s’était accélérée et nous donnions davantage de la bande. Sous une rafale plus forte, une grosse vague passa par-dessus la lisse, le pont fut submergé et balayé par l’eau, et le groupe des chasseurs de phoques eut les pieds inondés.

— Ce bateau vient sur nous, dis-je à Loup Larsen, il passera bientôt à portée de voix. Il se dirige sans doute vers San Francisco.

— C’est très probable, en effet… répondit Loup Larsen, tout en détournant légèrement la tête. Puis il se prit à beugler :

— Cuistot ! Hé, cuistot !

Le coq surgit aussitôt de la cuisine.

— Où est le mousse ? Va lui dire que je veux le voir !

— Oui, capitaine.

Et Thomas Mugridge, ayant rapidement couru vers l’arrière, disparut par une autre écoutille, près de la roue du gouvernail.

Il en émergea quelques instants après, suivi d’un jeune gars trapu, qui pouvait compter dans les dix-huit ou dix-neuf ans, et avait l’air d’une gouape.

— Le voici, capitaine, dit le coq.

Loup Larsen, sans lui répondre, vira brusquement vers le mousse et prononça :

— Dis donc, mousse, rappelle-moi ton nom.

— George Leach, capitaine… répondit le garçon d’un air maussade.

Il était visible, à sa mine, que le cuisinier l’avait averti de ce qu’on lui voulait.

— Ça n’est pas un nom irlandais ça ! Avec la gueule que tu as, tu devrais t’appeler Ô’Toole ou Mac Carthy. À moins que ta mère n’ait fauté avec un Irlandais, ce qui me paraît beaucoup plus vraisemblable.

Je vis les poings du garçon se serrer sous l’insulte, et le sang écarlate monter à son cou.

— Peu importe, d’ailleurs, reprit sèchement Loup Larsen. Tu as peut-être d’excellentes raisons de cacher ton vrai nom. Je ne t’en voudrai pas, pourvu que tu files droit. Compris ? Et qui t’a fait signer ton engagement ?

— Mac Cready et Swanson.

— … Capitaine ! tonna Loup Larsen.

— Mac Cready et Swanson, capitaine… rectifia le garçon, ses yeux brillants d’une lueur plus irritée.

— Et qui a touché les avances ?

— Ce sont eux, capitaine.

— Je suis renseigné. Et toi, tu as été bien content de les leur abandonner. Il fallait que tu disparaisses au plus vite de la circulation, à cause de plusieurs gars que tu savais lancés à tes trousses !

Le jeune garçon se transforma, soudain, en bête sauvage. Son corps se ramassa, comme pour bondir, tandis qu’il grognait :

— Vous êtes un…

— Un quoi ? demanda Loup Larsen, avec une douceur insinuante dans la voix, comme s’il avait été prodigieusement curieux de connaître le mot qui était resté en suspens.

L’autre parut hésiter, puis parvint à se dominer.

— Rien, capitaine… Je retire ce que j’ai dit.

— À la bonne heure ! Tu vois, j’ai deviné juste sur ton compte. Quel âge as-tu ?

— Je viens d’avoir seize ans, capitaine.

— Tu mens. Il y a belle lurette que tu as passé dix-huit ! Fort pour ton âge, je reconnais, et des muscles comme un cheval. Bon, ramasse tes hardes et file au poste d’avant. Te voilà, désormais, promu à la manœuvre et aux soins des canots. Ça colle, hein ?

Sans attendre l’assentiment du jeune garçon, Loup Larsen se tourna vers le matelot qui venait d’achever sa tâche funèbre ; la toile qui contenait le cadavre était entièrement cousue.

— Johansen, que sais-tu en matière de navigation ?

— Rien du tout, capitaine.

— Aucune importance. Je te nomme second. Prends ton sac, et porte-le près de ma cabine, sous la couchette du second.

— Bien, bien, capitaine, répondit joyeusement Johansen.

Durant ce colloque, l’ex-mousse n’avait pas bougé.

— Qu’est-ce que tu attends, toi ? interrogea Loup Larsen.

— C’est que, capitaine, je me suis engagé comme mousse, et pas pour m’occuper des canots. Ça ne me dit rien de changer.

— Ramasse tes frusques, et au poste d’équipage !

L’ordre, cette fois, ne souffrait pas de réplique. Le jeune garçon regarda Loup Larsen, d’un œil mauvais, et ne bougea pas.

L’effroyable force de Loup se manifesta encore une fois. Ce fut l’affaire de deux secondes. D’un bond, il franchit la distance qui le séparait de son interlocuteur et lui colla son poing dans l’estomac.

Au même moment, et comme si j’avais moi-même reçu le coup, je ressentis au thorax une vive douleur. Je cite le fait pour montrer à quel point, à cette époque, mon système nerveux était à vif, et peu habitué au spectacle de la brutalité.

Le jeune garçon — qui pesait au moins soixante-quinze kilos — se tordit. Son corps se replia sur le poing sans réaction aucune, comme un chiffon mouillé au bout d’un bâton.

Projeté en l’air, il décrivit une courte trajectoire et alla s’étendre, tout de son long, sur le cadavre du second, où il se tortilla de douleur.

— Alors… nargua Loup Larsen. Es-tu décidé à obéir ?

Mais, durant ce temps, je n’avais pas cessé d’observer la goélette, qui n’était plus maintenant qu’à deux cents mètres de nous, environ.

C’était un petit navire, coquet et bien tenu. Je pouvais discerner, sur une de ses voiles, un grand numéro peint en noir.

— Quel est ce bateau ? demandai-je.

— C’est le bateau-pilote Lady-Mine, grommela Loup Larsen. Il regagne San Francisco. Si ce vent tient, il y sera dans cinq ou six heures.

— Je vous prie de lui faire les signaux d’usage, pour qu’il vienne me prendre et me reconduire à terre.

— Désolé ! Mais j’ai perdu mon livre de signaux. Je l’ai laissé tomber à la mer.

Cette plaisanterie fit ricaner le groupe des chasseurs de phoques.

Je réfléchis un instant, tout en regardant Loup Larsen, en plein dans les yeux. J’avais assisté au traitement terrible subi par le mousse, et je n’ignorais pas que je risquais d’en recevoir un tout pareil, sinon pire.

Malgré cette appréhension, je me décidai à accomplir l’acte considéré par moi comme le plus courageux de ma vie. Je courus jusqu’à la lisse, et j’y agitai les bras, en hurlant de toutes mes forces :

— Ohé, le Lady-Mine ! Ramenez-moi à terre ! Mille dollars pour vous si vous me ramenez à terre !

Puis j’attendis, regardant anxieusement deux hommes qui se tenaient ensemble près de la barre ; l’un gouvernait.

L’autre prit un porte-voix et le leva vers ses lèvres. Je ne bronchai pas ; pourtant, à tout moment, je m’attendais à recevoir dans le dos le heurt mortel des poings de la brute qui était derrière moi.

Enfin, n’y pouvant plus tenir, je me retournai. Loup Larsen n’avait pas bougé. Toujours à la même place, il suivait du corps, nonchalamment, le mouvement du bateau, tout en allumant un nouveau cigare.

— Qu’est-ce qu’il y a ? lança le porte-voix.

Je criai :

— Ma vie est en danger ! Mille dollars pour vous si vous me ramenez à terre !

— Mon équipage a bu trop de whisky à Frisco, hurla Loup Larsen à son tour. Ça n’a rien valu à sa santé. Le type qui est là (Et il me désignait du pouce.) a la berlue. Il s’imagine voir partout des serpents de mer et une armée de singes.

— Compris ! répondit le porte-voix, avec un gros rire. Il peut toujours aller se faire voir !

Loup Larsen et l’homme du Lady-Mine agitèrent leurs bras, en guise d’adieu, et le bateau-pilote fila à toute vitesse.

Penché sur la lisse, je regardai, avec désespoir, la pimpante petite goélette augmenter la morne étendue de mer qui était entre nous. Je songeai que, dans cinq ou six heures, elle serait, elle, à San Francisco !

Je sentais ma tête prête à éclater. J’étouffais, comme si mon cœur était remonté dans ma gorge et l’obstruait. Une lame puissante qui vint frapper le flanc du navire m’envoya sur les lèvres son écume amère. Le Fantôme donna de la bande et embarqua une énorme quantité d’eau, qui se précipita sur le pont.

Lorsque j’eus repris mon aplomb, je vis le mousse qui se relevait péniblement. Il était mal en point, d’une pâleur cadavérique, et sa bouche se crispait, sous une souffrance contenue.

— Eh bien, Leach ? dit Loup Larsen. Ça te dit d’aller au poste d’avant ?

— Oui, capitaine, répondit le garçon, complètement dompté.

— Et vous ? me demanda-t-il.

Je commençai :

— Je suis prêt à vous donner mille dollars…

Il m’interrompit :

— Ça suffit ! Êtes-vous décidé à prendre votre service de mousse ? Ou est-ce que je dois vous dresser ?

Que pouvais-je faire ? Être brutalement frappé. Tué peut-être. Ce n’est pas ce qui arrangerait les choses.

Une fois encore, je fixai les yeux cruels que j’avais devant moi. Ils auraient pu être de véritable granit, pour le peu de chaleur qu’il y avait en eux. Ils étaient mornes, froids et gris, comme la mer qui nous entourait.

— Eh bien ?

— Oui. C’est entendu.

— Dites : « Oui, capitaine. »

Je rectifiai :

— Oui, capitaine.

— Quel est votre nom ?

— Van Weyden, capitaine.

— Votre prénom ?

— Humphrey, capitaine. Humphrey Van Weyden.

— Votre âge ?

— Trente-cinq ans, capitaine.

— Bon. Allez dire au coq de vous mettre au courant de vos fonctions.

Et voilà comment je tombai dans la servitude de Loup Larsen. Il était le plus fort, un point c’est tout !

Ce qui se passait me semblait irréel. Et, aujourd’hui encore, ces événements m’apparaissent comme un horrible cauchemar, inconcevable et monstrueux.

Je m’apprêtais à m’éloigner.

— Attendez, ne partez pas encore ! déclara Larsen.

Docilement, je m’arrêtai.

— Johansen, appelle l’équipage ! Maintenant que tout est réglé, nous allons procéder aux funérailles du mort et en débarrasser le pont, qu’il encombre.

Deux matelots, sur l’ordre de Loup Larsen, prirent le cadavre, solidement cousu dans sa toile, et le portèrent jusqu’à la porte qui s’ouvrait dans un des pavois. Ils le placèrent devant, les pieds tournés vers la mer, et on attacha aux chevilles le sac de charbon qu’avait été chercher le cuisinier.

Un service funèbre, sur mer, devait être, dans mon imagination, empreint d’une majestueuse et effrayante solennité. Ma déception fut complète.

Tous les matelots s’étaient réunis à l’arrière, en faisant grand bruit. Ceux qui dormaient à l’intérieur du bateau, et que Johansen avait été réveiller dans leurs couchettes, bâillaient et se frottaient les yeux. Ils jetaient à la dérobée, vers Loup Larsen, des regards empreints de plus de crainte que d’affection.

Dans le groupe des chasseurs de phoques, un petit homme aux yeux noirs, que ses compagnons appelaient « Smoke », racontait des blagues, avec accompagnement de jurons et d’obscénités. Tout le groupe riait, à se tenir les côtes, et ces rires sonnaient à mon oreille, pareils à un chœur de loups ou à l’aboi des chiens de l’enfer.

Loup Larsen alla vers le mort et toutes les têtes se découvrirent.

Il y avait là, en tout, vingt personnes. Vingt-deux en me comptant, et en comptant l’homme de barre, qui était resté à son poste. Ma curiosité était vive, on le conçoit, d’examiner ces vingt et un personnages, au sort de qui le mien était lié, et qui composaient le petit monde en miniature, flottant sur les eaux, en compagnie de qui je devrais vivre durant un nombre indéterminé de semaines ou de mois.

Les matelots, pour la plupart anglais ou scandinaves, avaient des visages lourds et stupides. Les traits des chasseurs de phoques étaient moins uniformes, plus énergiques, et portaient les marques de leurs nombreuses débauches.

Chose étrange, l’expression du visage de Loup Larsen était exempte de ces tares. Malgré sa dureté, rien de mauvais ne s’y lisait. Une indubitable franchise et une dignité sévère s’y trahissaient même.

Si des rides profondes creusaient cette figure énigmatique, le menton, du moins, était soigneusement rasé. C’est à peine si je pouvais croire que j’avais devant moi le même homme qui venait de se comporter avec une telle brutalité envers Leach.

Comme Loup Larsen allait entamer un petit discours, un nouveau grain s’abattit sur la goélette, la couchant presque sur les flots. Le vent se mit à entonner, dans la mâture, un chant sauvage ; les chasseurs de phoques, inquiets, levèrent les yeux. La lisse devant laquelle gisait le cadavre disparut entièrement sous un paquet de mer et tout le monde, sur le pont, eut de l’eau jusqu’aux genoux.

En même temps, une violente averse s’abattit sur nous ; chaque goutte nous cinglait comme un grêlon.

Puis le grain s’apaisa un peu et Loup Larsen se mit à parler devant les têtes nues, ballottées selon les oscillations du navire. Je n’entendis distinctement, au milieu du vacarme ambiant de la mer et du vent, que la péroraison, où il était dit : « Et le corps sera jeté à la mer… »

— Eh bien, jetez-le ! conclut Loup Larsen.

Puis il se tut.

Les deux matelots qui étaient à portée de la lisse ne comprirent sans doute pas que la cérémonie était terminée et ne bougèrent pas.

— Ouvrez donc, nom de Dieu ! cria, furieux, Loup Larsen. Qu’est-ce que vous attendez ?

Les deux matelots obéirent précipitamment et, tel un chien qu’on jette à l’eau, le cadavre fila vers la mer, où il disparut en un instant, entraîné par le sac de charbon.

— Johansen ! commanda Loup Larsen, fais amener la grande flèche, le petit foc et le clinfoc, et en vitesse ! La bourrasque va redoubler… Et pendant que tu y seras, tu feras bien de prendre un ou deux ris dans les grandes voiles.

Ce fut alors, sur le pont, un remue-ménage général. Johansen, tout fier de ses nouvelles fonctions, beuglait ses ordres, et les matelots tiraient les cordages, grimpaient dans les mâts. Il y avait là, pour moi terrien, une étonnante confusion, alors qu’en réalité tous ces mouvements étaient admirablement réglés.

Ce qui me suffoquait par-dessus tout, c’était l’indifférence totale pour le mort qui venait d’être expédié dans le néant. Ce n’était déjà plus qu’un épisode du passé, un incident négligeable, qui n’entravait en rien ni la manœuvre, ni la marche du bateau.

Personne, sauf moi, n’avait été sérieusement ému. Les matelots se démenaient, tandis qu’en écoutant une bonne plaisanterie de Smoke, les chasseurs de phoques s’esclaffaient de nouveau. Loup Larsen observait le ciel, chargé de nuages, et le vent. Cependant que le mort, immergé après ce simulacre de cérémonie, descendait plus bas, toujours plus bas…

Je fus épouvanté de toute cette cruauté ambiante, inexorable, de la mer et des hommes. L’être humain n’était plus, au milieu d’elle, qu’une fermentation, dénuée d’âme, de la vase et du limon.

Je restais cramponné à la lisse, contre un cordage, et, par-dessus l’étendue désolée des vagues écumantes, je cherchais au loin, du regard, les bancs de brume qui, tout à l’heure encore, me cachaient San Francisco et les côtes de Californie.

Je les avais perdus de vue. Entre eux et moi s’abattaient d’incessantes averses.

Et l’étrange navire, avec les hommes redoutables qui le montaient, poussé par la mer et le vent, bondissant et rebondissant, fuyait à toute allure vers le sud-ouest, à travers les vastes solitudes du Pacifique.





4



Ce qui m’advint ensuite, sur le chasseur de phoques Fantôme, tandis que je m’efforçais de m’adapter de mon mieux à mon nouveau métier, n’est qu’humiliations et souffrances.

Le cuisinier, que les hommes de l’équipage appelaient « le Docteur », les chasseurs « Tommy » et Loup Larsen « Cuistot », avait immédiatement changé d’attitude envers moi.

Comme j’étais rabaissé au rang de simple mousse, Mugridge me fit tout de suite sentir la différence de situation qui nous séparait. Autant, auparavant, il s’était montré à mon égard servile et rampant, autant il devint agressif et autoritaire. Je n’étais plus le parfait gentleman à la peau douce comme celle d’une femme, mais un inférieur, parfaitement indigne.

Il émit la prétention scandaleuse d’être appelé par moi « Monsieur Mugridge » et sa conduite, pendant qu’il me mettait au courant de mon service, fut odieuse et intolérable.

En dehors de l’entretien de la cabine du capitaine, je devais aider le coq dans sa cuisine.

Mon ignorance complète dans l’art d’éplucher les pommes de terre et de laver la vaisselle fut, pour lui, une source intarissable de sarcasmes. Il se refusait à tenir le moindre compte de ce que j’étais hier et de mes capacités, qui étaient tout autres. S’il m’avait été, dès les premiers instants, simplement antipathique, avant la fin de cette même journée je l’avais pris en haine, comme jamais, jusque-là, je n’avais haï personne.

L’état agité de la mer me rendit ce premier jour plus pénible encore. La goélette, qui naviguait « tout ris pris » — terme que je ne devais, parmi tant d’autres, apprendre que plus tard — n’arrêtait pas de plonger car, aux dires de Mugridge, il faisait une « foutue brise ».

À cinq heures et demie, sous la direction de mon mentor, je mis la table dans le carré où s’ouvraient la cabine du capitaine et celle du second, et qui servait de salle à manger à Loup Larsen et aux chasseurs de phoques. Puis je retournai à la cuisine chercher le thé et les vivres.

Ce qui se passa ensuite, je ne suis pas près de l’oublier.

— Fais gaffe, si tu ne veux pas recevoir une douche ! me recommanda Mugridge, comme je quittais la cuisine avec une grosse théière dans une main et, dans le creux de l’autre bras, plusieurs pains.

Un des chasseurs, un grand diable aux gestes mous, nommé Henderson, sortait au même moment du poste d’arrière, où lui et ses camarades étaient logés. Loup Larsen se tenait sur la poupe, son éternel cigare aux lèvres.

— Tiens ! En voici une qui approche ! Agrippe-toi ! me cria le coq.

Je m’arrêtai net, sans comprendre de quoi il s’agissait, et je vis la porte de la cuisine se refermer en claquant, tandis qu’Henderson, sautant comme un chat dans les haubans, alla se percher en un clin d’œil au-dessus de ma tête.

Alors seulement j’aperçus une vague énorme, qui arrivait en roulant et écumant, et dont la hauteur dépassait de beaucoup le pont du navire.

Je me trouvai juste en dessous. Mais j’étais si peu accoutumé à la vie de bord que mon esprit tarda à fonctionner. Je compris que j’étais en danger, et ce fut tout. Je restai immobile et apeuré.

— Mais cramponnez-vous à n’importe quoi, Hump ! me cria Loup Larsen.

Je m’élançais vers le gréement, où j’aurais pu facilement m’accrocher. Mais il était trop tard. Je me trouvai pris dans l’écroulement du mur liquide. Mes impressions, de cet instant, sont assez confuses. J’avais été balayé et, la tête sous l’eau, j’étais en train de me noyer.

Je roulais sur moi-même, emporté par le courant, je ne sais où. À plusieurs reprises, je me heurtai durement à divers obstacles. Je reçus notamment un coup violent au genou droit. Après quoi, le niveau de l’eau parut soudain baisser et, de nouveau, je respirai l’air pur.

Je me relevai tant bien que mal. Mais mon genou me faisait terriblement souffrir et je n’osais m’y appuyer de tout mon poids. Sans aucun doute, j’avais la jambe cassée.

Je n’avais pas encore repris complètement mes esprits que déjà le cuisinier avait reparu à la porte de son antre et me hurlait :

— Eh bien, quoi, espèce d’andouille ? Tu ne vas pas rester là jusqu’à demain, non ? Où est la théière ? Tu l’as laissée partir par-dessus bord… Si tu t’étais cassé le cou, tu l’aurais pas volé.

La grosse théière était toujours dans ma main et je ne l’avais pas lâchée. Mais elle était vide. Je boitai jusqu’à la cuisine et la donnai au coq, qui flamba d’une indignation feinte ou réelle.

— Non, mais à quoi t’es bon, abruti ? Je voudrais bien le savoir ! Oui, à quoi t’es bon. Pas même foutu de porter une théière sans la renverser… Va falloir que je refasse bouillir de l’eau.

Comme je faisais une grimace de douleur le coq réitéra, avec une fureur redoublée :

— Tu chiales, à présent ? Parce que tu t’es fait mal à ta pauvre petite jambe, pauvre petit chéri à sa mémère !

Non, je ne pleurais pas. Mais je serrai les dents et fis appel à toute mon énergie pour reprendre la théière dès que le cuisinier l’eut à nouveau remplie et, clopin-clopant, je la portai de la cuisine au carré, sans autre accident.

De ma mésaventure, je conservai deux souvenirs désagréables : une rotule endommagée, qui ne fut pas soignée et dont je souffris pendant plusieurs mois, et le sobriquet de « Hump[4]» que Loup Larsen m’avait lancé de la poupe.

De ce jour, à l’avant comme à l’arrière, je ne fus plus connu que sous ce nom, qui devint partie intégrante de ma personne. Je m’identifiai moi-même à lui et me pris réellement pour Hump, comme si je n’avais jamais cessé de l’être.

Ce n’était pas une besogne facile que de servir proprement la table où étaient assis Loup Larsen, Johansen et les six chasseurs de phoques.

La pièce était étroite et les soubresauts du navire rendaient plus malaisé encore de circuler autour de cette table, comme j’y étais contraint.

Mais ce qui surtout me démontait, c’était l’absence totale de sympathie des gens que je servais. Sous mes vêtements trempés, je sentais mon genou s’enfler toujours davantage et ma souffrance était si lancinante que j’étais, à chaque instant, sur le point de m’évanouir. Je jetais un regard sur une glace accrochée au mur, chaque fois que je passais devant, et je voyais, avec un effroi sans cesse renouvelé, s’y refléter mon visage blême et fantomatique.

Les convives ne pouvaient pas ne pas voir, eux aussi, la douleur que j’endurais. Mais pas un ne parut y prendre garde et personne n’eut, à mon adresse, le moindre mot de compassion.

Si bien qu’une heure après, comme j’étais à la cuisine en train de laver les assiettes, je fus presque reconnaissant à Loup Larsen, qui entra pour me dire :

— Hump, ne vous tracassez pas pour si peu… Vous guérirez avec le temps. Et même si vous restez un peu infirme, vous aurez au moins appris à marcher.

Il se tut et reprit, au bout d’une seconde :

— C’est là, je crois, ce que vous appelleriez un paradoxe, non ?

Je fis, de la tête, un signe affirmatif et ajoutai le fatidique :

— Oui, capitaine.

Il en parut enchanté et ajouta :

— Vous vous y connaissez, question littérature, n’est-ce pas ? Allons, tant mieux. Ça me permettra, parfois, de bavarder un peu avec vous.

Cela dit, il me tourna le dos et remonta sur le pont.

Le soir venu, lorsque j’en eus fini avec mon interminable tâche, on m’envoya coucher dans le poste d’arrière, en compagnie des chasseurs de phoques. Une couchette m’y avait été réservée. Ce fut un bonheur pour moi d’être enfin délivré de la détestable présence du coq et de me dire que j’allais enfin pouvoir m’allonger.

À ma grande surprise, mes vêtements avaient, à la suite de ma dernière douche, séché complètement sur moi. Apparemment, je n’avais pas pris froid, pas plus qu’après mon immersion prolongée, qui avait résulté du naufrage du Martinez.

En temps ordinaire, après tant de tribulations, j’aurais gardé le lit pour huit jours, étendu sur le dos, avec une infirmière diplômée à mon chevet et le concours d’un chirurgien.

Car l’état de mon genou m’inquiétait toujours beaucoup. Autant que j’en pouvais juger, la rotule semblait déboîtée, ce qui provoquait l’enflure. Assis sur ma couchette, j’examinai ma jambe. Les six chasseurs de phoques fumaient et parlaient à voix haute.

Henderson vint vers moi et jeta un coup d’œil sur ma blessure.

— C’est plutôt moche, dit-il en guise de commentaire. Bande-moi ça avec un chiffon et ça ira mieux.

Et ce fut tout. Pour être juste, je dois reconnaître que les hommes qui m’entouraient, s’ils étaient insensibles à ma souffrance, ne l’étaient pas moins, le cas échéant, à la leur. Affaire d’accoutumance, j’imagine. Et moins de nerfs, d’autre part. Les gens plus délicats et plus subtils souffrent, d’une blessure, deux et trois fois plus que des êtres plus primitifs et plus rudes.

Malgré mon extrême fatigue, qui confinait à l’épuisement, mon genou m’empêcha de dormir. Tout ce à quoi je réussis, ce fut à me retenir de gémir tout haut.

Si je m’étais trouvé chez moi, je ne m’en serais pas privé. Mais mon nouvel entourage exigeait de ma part, sur ce chapitre, une retenue obligatoire. Ces hommes étaient stoïques, aux heures graves, et puérils dans les petites choses. Je me souviens d’avoir vu un dénommé Kerfoot, au cours de la traversée, perdre un doigt, qui fut écrasé et réduit en bouillie, sans un murmure, sans une contraction du visage.

Et je vis, à plusieurs reprises, le même homme se laisser emporter, pour des bagatelles, à des colères terribles.

Ce soir-là, il vociférait, gesticulait, et jurait comme un païen, pour un désaccord entre lui et un autre chasseur. Il s’agissait de savoir si les phoques nagent d’instinct, dès leur naissance.

Son contradicteur, un certain Latimer, un Yankee efflanqué, aux petits yeux rusés, affirmait que si les mères phoques ne mettent jamais bas qu’à terre, c’est précisément parce que leurs petits mourraient noyés. Les mères doivent leur enseigner à nager, comme les oiseaux apprennent le vol à leurs couvées.

Les quatre autres chasseurs, accoudés sur la table ou déjà étendus dans leurs couchettes, écoutaient attentivement la discussion. Ils y prenaient part, par moments, avec une ardeur égale à celle des deux antagonistes. Parfois, les six hommes parlaient tous ensemble. Si bien que dans l’espace étroit où nous étions enfermés, leurs voix déferlaient en vagues sonores, pareilles aux roulements du tonnerre.

Le mode de raisonnement de ces hommes était plus puéril encore que le sujet du débat. Pas la moindre logique. Ils se contentaient d’affirmer et de supposer, de proclamer solennellement, et très haut, leur manière de voir. Ils prouvaient qu’un bébé phoque savait ou ne savait pas nager, en criant plus fort que leur interlocuteur, en se montrant plus agressifs, en invoquant leur nationalité et le bon sens. La réfutation usait d’arguments identiques, tout aussi concluants.

Tels étaient les êtres parmi lesquels le hasard m’avait jeté. On les jugera mieux, après ces échantillons de leur mentalité. Intellectuellement, c’étaient des enfants, habitant des corps d’hommes faits.

Ils fumaient, fumaient sans répit un tabac bon marché, âcre et nauséabond, qui me donnait des nausées.

La fumée alourdissait et obscurcissait l’atmosphère. Jointe aux mouvements violents du bateau qui continuait à lutter contre la bourrasque, elle m’aurait valu un mal de mer bien conditionné, si j’avais été sujet à cette infirmité. Je n’en avais pas moins le cœur à deux doigts des lèvres.

Je m’étais allongé dans ma couchette et m’étais repris à méditer sur le sort odieux qui s’abattait sur moi. Comment, moi, Humphrey Van Weyden, un dilettante de la plume réputé pour sa compétence artistique et littéraire, pouvais-je bien me trouver, à cette heure, incorporé à l’équipage d’une goélette armée pour la chasse aux phoques ? Mousse ! J’étais passé mousse !

Jamais je ne m’étais sérieusement adonné aux travaux manuels. J’avais toujours mené une existence sédentaire et placide, comme il convient à un homme d’étude, qui a derrière lui de bonnes et solides rentes.

J’avais toujours boudé tous les sports athlétiques et, dès mon enfance, mon père m’appelait un rat de bibliothèque. Une seule fois, je m’étais joint à quelques amis, pour faire du camping. Au bout de quelques jours, j’avais planté là la compagnie, préférant revenir au confort de mon intérieur et à la douceur de mon lit.

Et maintenant j’avais devant moi la monotone perspective de tables à servir, de pommes de terre à peler et de vaisselle à laver !

Aurais-je la force nécessaire pour supporter une pareille vie ? J’étais, à vrai dire, d’une bonne constitution. Tous les médecins me l’avaient affirmé. Mais je n’avais jamais développé mes muscles. Les mêmes médecins m’avaient, maintes fois, reproché de mépriser la culture physique. J’avais ri de leurs conseils, préférant, au développement de mon corps, celui de mon esprit. Fâcheuse préparation à l’existence qui m’attendait.

Ce ne sont là que quelques-unes des réflexions qui me traversaient le cerveau. Et ce que j’en dis est pour me justifier des maladresses auxquelles j’étais exposé dans mon nouveau rôle.

Je songeais aussi à ma mère et à mes sœurs, et je m’imaginais facilement leur chagrin. Je comptais, à n’en pas douter, parmi les disparus de la catastrophe du Martinez, et mon corps était porté comme n’ayant pas été retrouvé.

Je voyais, de ma couchette, les titres des journaux. Les membres, mes confrères, du Club de l’Université et du Club du Bibelot, hochaient tristement la tête, en se disant de l’un à l’autre : « Le pauvre bougre ! »

Et m’apparaissait encore Charley Furuseth, la dernière personne à qui j’avais parlé avant mon départ, étendu mélancoliquement, en robe de chambre, sur sa chaise longue, près de sa fenêtre. Il se reprochait amèrement d’avoir été la cause involontaire de mon malheur…

Mais, violemment secoué, le Fantôme plongeait, franchissait des vagues, hautes comme des montagnes, puis retombait dans les vallées écumeuses et continuait à se frayer sa route au cœur du Pacifique, avec moi à son bord.

De ma couchette, je pouvais entendre, en sourdine, le vent mugir au-dessus de moi. De temps à autre, je percevais des pas qui résonnaient sur le pont. Ce n’étaient, de tous côtés, que craquements incessants. Toutes les boiseries et toute l’ossature du navire grondaient, criaient et geignaient sur tous les tons.

Des chasseurs de phoques poursuivaient leur discussion et grognaient tels des êtres hybrides à moitié hommes et à moitié amphibies. L’air s’emplissait de leurs jurons et de leurs obscénités. Sous la lueur jaunâtre et lugubre des lampes à huile, accrochées au plafond, qui suivaient les oscillations du navire, j’apercevais leurs faces rouges et convulsées, déformées par la pénombre.

À travers les nuages fumeux du tabac, les couchettes pratiquées dans la cloison ressemblaient à des réduits d’animaux dans une ménagerie. Cirés et bottes de mer pendaient çà et là, fusils et carabines étaient rangés dans les râteliers. Le tout formait une ambiance digne des boucaniers et des pirates de jadis.

Mon imagination battait la campagne, sans que je pusse réussir à trouver le sommeil. C’était une longue nuit, fastidieuse, incommensurable.





5



Telle fut la première nuit que je passai en société des chasseurs de phoques. Ce fut aussi la dernière. Le lendemain, Johansen, le nouveau second, fut vivement envoyé au poste d’arrière, où il prit ma place.

Je fus invité à déménager et à transporter mes pénates dans une cabine étroite, que deux matelots occupaient déjà.

Les raisons de la décision prise par Loup Larsen furent bientôt connues et suscitèrent des grognements véhéments parmi les chasseurs de phoques. Si Johansen leur avait ainsi été expédié, c’est qu’il avait la fâcheuse habitude de parler tout haut pendant son sommeil, et de revivre tous les actes accomplis par lui au cours de la journée précédente. Son incessant caquetage, ses cris, les ordres qu’il beuglait, avaient exaspéré Loup Larsen, qui s’était hâté de se débarrasser de lui.

Après la nuit d’insomnie que j’avais passée, je me levai, faible et souffrant cruellement, pour tirer ma seconde journée sur le Fantôme.

À cinq heures et demie, Thomas Mugridge était venu me virer de ma couchette, en y mettant autant d’aménité que Bill Sykes lorsqu’il secouait les puces de son chien[5]. Mais son manque de savoir-vivre lui fut payé avec usure. Le tapage inutile — je n’avais pas fermé l’œil de la nuit — auquel il se livra, réveilla un des chasseurs de phoques. J’entendis, dans la pénombre, un énorme soulier fendre l’air en direction du coq. Il poussa un cri de douleur, puis demanda à tous humblement pardon.

Lorsque je me retrouvai avec lui, dans la cuisine, je remarquai que son oreille était enflée et meurtrie. Elle ne revint jamais à son état normal et tout le monde à bord l’appela dorénavant « Oreille en chou-fleur ».

Un tas d’événements pitoyables s’abattirent sur moi.

Étant tout d’abord rentré en possession de mes vêtements, qui avaient fini de sécher devant le fourneau de la cuisine, je voulus immédiatement les échanger contre les hardes dont j’étais affublé.

Dans ma poche, je cherchai mon porte-monnaie. En plus d’une certaine quantité de petite monnaie, il contenait — j’en avais le souvenir très net — cent quatre-vingt-cinq dollars, en pièces d’or et en billets. Je trouvai la bourse. Mais, à l’exception de quelques piécettes d’argent, tout le contenu en avait été subtilisé.

J’en fis l’observation au coq. Je comptais bien sur une réponse, mais je ne m’attendais pas à être traité comme je le fus.

— Dis-donc, Hump, commença-t-il avec un mauvais regard et un grognement rauque, pour qui que tu me prends ? Si tu veux que je te casse la figure, faut le dire.

« Alors, tu t’imagines que j’suis un voleur. Fais gaffe à toi, sinon, c’est moi qui t’apprendrai à vivre. Comment ? Tu nous tombes sur les bras, je te prends avec moi dans ma cuisine, je te réconforte et te dorlote, voilà ma récompense ! Une autre fois, tu pourras bien aller au fond de l’eau. Et, en attendant, j’ai envie de te flanquer une dérouillée…

Là-dessus, il se mit en garde et fonça vers moi.

Je dois avouer, à ma honte, que j’esquivai son attaque et pris précipitamment la fuite. Pouvais-je agir autrement ? La force, la force seule régnait sur ce vaisseau de brutes. À quoi m’aurait-il servi de ne pas céder devant elle ? Étant donné ma nature moyenne et mon manque d’entraînement physique, affronter les bêtes humaines qui m’entouraient était aussi déraisonnable que de me ruer contre les cornes d’un taureau furieux.

Voilà ce que je me répétais, pour me disculper à mes yeux de ma peu vaillante conduite.

Au point de vue de la pure logique, mon raisonnement était irréfutable et juste. Et pourtant j’avais honte d’agir ainsi. Aujourd’hui encore, je rougis à ce pénible souvenir. Car il est indéniable que j’ai pâti cruellement dans ma dignité d’homme.

Mais je reviens à mon histoire. Ma hâte de fuir avait été telle que mon genou flancha sous l’effort et que je m’écroulai sur le pont.

Pourtant, le coq ne m’avait pas poursuivi et ce fut de la porte de sa cuisine que je l’entendis qui me criait :

— Regardez-le courir avec sa jambe en pâté de foie ! Allons, reviens, mon pauvre petit mignon… Reviens et n’aie pas peur ! Je ne te battrai pas. C’est promis…

Je revins vers la cuisine et poursuivis mon travail, et ce premier épisode de la journée prit fin. D’autres tribulations m’étaient réservées.

Je dressai donc la table, dans le carré, et, à sept heures, j’apportai leur petit déjeuner à Loup Larsen, à son second et aux chasseurs de phoques.

Durant la nuit, la tempête s’était notablement apaisée, mais la mer restait houleuse et le vent assez violent.

Dès le matin, les hommes de quart avaient donné de la toile et mis toutes voiles dehors, à l’exception des deux flèches et du clinfoc, qui ne devaient être largués qu’au cours de l’après-midi[6].

Je pus comprendre que Loup Larsen, au prix d’un léger coude vers le sud-ouest, avait hâte de rencontrer, dans la région des tropiques, les vents alizés, qui nous prendraient par le travers et dont la régularité nous ramènerait vers le nord, dans la direction du Japon.

Le petit déjeuner terminé, une nouvelle mésaventure m’arriva.

La vaisselle lavée, je vidai le fourneau de la cuisine et montai les cendres sur le pont, afin de les jeter à la mer. Loup Larsen et Henderson causaient ensemble, près de la barre, que tenait Johnson. Comme je me dirigeais vers la lisse, je vis un matelot me faire un signe de la tête, que je pris à tort pour un bonjour.

Il voulait, en fait, m’avertir de jeter les cendres sous le vent. Sans me rendre compte de la bêtise que j’allais commettre, je passai près de Loup Larsen et du chasseur de phoques, et vidai ma caisse contre le vent.

Les cendres furent, aussitôt, violemment rabattues, non seulement sur moi, mais sur Henderson et Loup Larsen.

L’instant d’après, je recevais, comme le dernier des chiens galeux, un formidable coup de pied dans le derrière.

Je n’aurais jamais cru qu’un coup de pied puisse faire aussi mal. J’en chavirai et m’effondrai sur le pont. Tout tournait autour de moi. Quant à Loup Larsen, l’opération terminée, il ne me prêta plus aucune attention. Il se contenta de secouer les cendres accrochées à ses vêtements et reprit la conversation interrompue avec Henderson. Johnson, qui avait suivi des yeux toute l’affaire, envoya deux matelots nettoyer le pont.

Un peu plus tard, dans la matinée, j’éprouvai une autre surprise, d’un ordre différent.

Suivant les instructions du coq, j’étais occupé à balayer et à épousseter la cabine de Loup Larsen, et à faire son lit. Contre la cloison, à la tête de la couchette, pendait un filet garni de livres. Curieux de connaître les lectures du capitaine, je les examinai. Quel ne fut pas mon étonnement d’y voir, parmi les noms d’auteurs, ceux de Shakespeare, de Tennyson, d’Edgar Poe et de Quincey.

Il y avait aussi des ouvrages scientifiques, signés de noms connus, traitant notamment d’astronomie et de physique, une Histoire de la Littérature américaine et de la Littérature anglaise, et des grammaires.

Je ne pouvais, dans mon esprit, associer raisonnablement ces volumes à l’homme qu’était Loup Larsen, et je me demandai s’il était vraiment capable de les lire.

Mais, quand j’allai faire le lit, je trouvai, entre les couvertures où il l’avait glissée avant de s’endormir, une édition complète de Robert Browning.

Le livre était resté ouvert à l’ode intitulée : Sur un balcon, et je remarquai, çà et là, des passages soulignés au crayon.

Bien plus, à la suite d’une oscillation du bateau, le volume me glissa des mains, une feuille de papier s’en échappa ; elle était couverte de figures de géométrie et de calculs algébriques.

Il paraissait donc évident que Loup Larsen, cet homme redoutable, n’était pas un ignorant et une simple brute, comme on aurait pu le déduire par ses excès de violence.

Deux natures étaient accouplées en lui, en une association déconcertante. J’avais, d’ailleurs, remarqué déjà la correction presque parfaite de son langage. Évidemment, lorsqu’il parlait à ses matelots ou aux chasseurs de phoques, il s’exprimait en phrases familières, émaillées de barbarismes et de solécismes. Mais il n’y avait rien à reprendre dans les quelques mots qu’il m’avait personnellement adressés.

Cette découverte me réconforta au point que, rencontrant peu après Loup Larsen, qui était seul à arpenter l’arrière du Fantôme, je me risquai à l’entretenir de l’argent qui m’avait été subtilisé.

— On m’a volé… lui dis-je.

— … capitaine ! corrigea-t-il, d’une voix ferme, sinon dure.

Je répétai :

— On m’a volé, capitaine.

— Comment ça vous est-il arrivé ?

Je lui racontai les choses telles qu’elles s’étaient passées. Je lui dis que mes vêtements étaient restés à sécher à la cuisine et comment, après m’être aperçu du vol, j’avais failli être frappé par le coq.

Loup Larsen sourit à mon récit.

— Ce sont les petits profits du cuisinier, dit-il. Ça n’est pas payer trop cher la nouvelle existence qui est la vôtre, non ? D’ailleurs, ce sera pour vous une leçon. Bile vous apprendra à veiller sur votre argent. Jusqu’ici, je suppose, c’était votre notaire ou votre homme d’affaires qui s’en chargeait.

Je sentais, sous la modération de ses paroles, une ironie gouailleuse. J’insistai néanmoins et demandai :

— Comment puis-je rentrer en possession de ce qui m’appartient ?

— Ça vous regarde. Vous voulez un bon conseil ? Quand vous posséderez un dollar, veillez jalousement sur lui. Celui qui laisse traîner son argent mérite qu’il lui soit pris.

« Vous êtes d’ailleurs doublement dans votre tort. Vous avez tenté le cuistot. C’est mal. Par votre faute, il a succombé à la tentation et mis en péril son âme immortelle… À propos, vous y croyez, vous, à l’immortalité de l’âme ?

Il laissa tomber ces mots d’une voix nonchalante. Il me sembla que cette âme close s’entrouvrait soudain devant moi.

Mais ce n’était qu’une illusion. Personne, j’en suis convaincu, n’a jamais pu lire un peu profondément dans l’âme énigmatique de Loup Larsen. C’était une âme solitaire, qui ne laissait jamais tomber complètement son masque. À peine, par moments, s’amusait-elle à le soulever un peu.

— L’immortalité, répondis-je, je la lis dans vos yeux…

Étant donné le tour intime que prenait la conversation, j’avais négligé volontairement, cette fois, le fatidique « capitaine ».

Effectivement, Loup Larsen ne releva pas mon omission. Il reprit :

— Vous lisez la vie dans mes yeux. Mais rien ne prouve que cette vie soit immortelle.

Je ripostai :

— À mon sens, tout le prouve au contraire ! Ma pensée va plus loin que cette vie…

Il détourna la tête et promena son regard sur la mer, qui était morne et désolée. Une vague tristesse se refléta dans ses prunelles, son front devint grave et ses lèvres se durcirent.

Puis, brusquement, revenant vers moi :

— Vous prétendez alors que je suis immortel… Et pourquoi le serais-je ? À quelle fin ?

Répondre à cette question comme il convenait était assez embarrassant. Comment lui expliquer que cette conviction de l’immortalité de l’âme était en moi une intuition intime, inexprimable, quelque chose comme ces douces musiques que nous entendons parfois dans notre sommeil et dont le rythme s’évanouit dès que nous tentons de le fixer, en rouvrant les yeux ?

— Alors, la vie, pour vous, qu’est-ce que c’est ? demandai-je à mon tour.

— La vie… s’exclama Loup Larsen. Je pense que c’est une chose plutôt répugnante. C’est une levure qui bout, une fermentation qui dure, selon les cas, une heure, un jour, une année, un siècle parfois. Puis qui s’arrête.

« Durant ce temps, les gros, pour se nourrir, mangent les petits. Les forts, pour conserver leur force, dévorent les faibles. Ceux qui ont plus de chances sont plus gros que les autres et vivent plus longtemps. Un point c’est tout. Qu’en pensez-vous ?

Il me montra de la main un groupe de matelots occupés, un peu plus loin, à une manœuvre.

— L’homme s’agite, s’agite sans cesse. C’est la loi. Il s’agite, pour gagner son pain et pour pouvoir continuer à s’agiter. C’est un cercle vicieux. Un beau jour, il s’arrête. C’est la fin. Il est mort.

— Il a des rêves, interrompis-je. Des rêves étincelants et radieux…

— Des rêves du ventre !

— Et d’autres aussi…

— Des rêves du ventre, c’est tout, il n’y en a pas d’autres ! Tout se ramène à ça. Tous, tant que nous sommes, nous rêvons de trouver la fortune sur notre route, d’effectuer d’heureux voyages, de réussir dans nos entreprises, qui mettront plus d’argent dans notre poche.

« Nous rêvons d’exploiter plus parfaitement nos semblables, de passer des nuits moelleuses, pendant que d’autres se chargent pour nous des plus ignobles besognes.

« Voilà ce que nous sommes, vous et moi. La seule différence est que j’ai gagné, en trimant dur, le bien-être dont je profite aujourd’hui. Tandis que vous… Qui vous a gagné le lit douillet où vous dormiez, les vêtements élégants que vous aviez sur le dos, les bons repas auxquels vous vous délectiez ?

« Pas vous, bien sûr. Vous n’avez jamais rien acquis à la sueur de votre front. Vous ressemblez à ces frégates qui foncent, à plein vol, sur les boobies[7] pour leur chiper les poissons qu’ils ont pris et s’en repaître à leur place. Vous mangez, vous aussi, la nourriture produite par d’autres hommes qui ne demanderaient pas mieux que de la consommer eux-mêmes.

Je protestai :

— Ça n’a rien à voir avec l’immortalité de l’âme.

Il continua, rapidement, les yeux étincelants :

— La vie je le répète, est quelque chose de répugnant. Et c’est cette saleté que vous voudriez éternelle ? Pourquoi ? Dans quelle intention avouable ? Votre vie a abordé la mienne par accident, et vous n’avez qu’une idée, c’est de me fausser compagnie, pour recommencer à vivre comme un pourceau.

« Mais c’est ma volonté de vous garder avec moi, sur ce bateau. Je prétends faire quelqu’un de vous, ou vous briser. Je pourrais, à l’instant même, vous tuer d’un coup de poing. Car vous n’êtes qu’un minable avorton. Avec votre âme immortelle, êtes-vous seulement capable de me dire pourquoi je vous garde ici ?

— Parce que vous êtes le plus fort !

— Et pourquoi suis-je le plus fort ? Parce que je suis un plus gros morceau de ferment que vous. À des degrés divers, la vie est en nous. Elle s’agite et rêve de s’agiter éternellement. Voilà pourquoi, et sans autre raison valable, nous prétendons être immortels.

Là-dessus, Loup Larsen me tourna les talons et s’éloigna.

Je le vis bientôt s’arrêter, se retourner vers moi et m’appeler.

— À propos, me demanda-t-il, quelle somme le cuistot vous a-t-il volée ?

— Cent quatre-vingt-cinq dollars, capitaine.

Il hocha la tête et, pendant que je redescendais à l’intérieur du navire, afin de préparer la table pour le déjeuner de midi, je l’entendis qui abreuvait d’injures sonores le groupe de matelots qui manœuvrait.





6


Le lendemain matin, la tempête s’était complètement apaisée et le Fantôme roulait mollement sur une mer que ne soulevait pas la moindre brise. De temps à autre seulement, des risées passaient dans l’atmosphère et Loup Larsen interrogeait le ciel, en attendant l’apparition du grand alizé[8].

Sur le pont, les matelots astiquaient les canots de chasse. Il y en avait sept. Celui du capitaine et six autres pour les chasseurs de phoques. L’équipage d’un canot se compose de trois hommes : un chasseur, un rameur et l’homme de barre. Voilà ce que j’appris.

J’appris également que le Fantôme est considéré comme la goélette la plus rapide de la flottille de San Francisco. En fait, c’est un ancien yacht de plaisance, construit tout exprès pour donner de la vitesse.

Ses lignes et son gréement, quoique je manque de compétence en la matière, l’indiquent suffisamment. C’est ce que m’expliqua Johnson au cours d’une brève conversation que j’eus avec lui, pendant qu’il assurait son quart.

Il s’exprimait sur la goélette avec enthousiasme et amour. Il a pour elle cette même passion que d’autres ont pour les chevaux. Ce qui le chiffonne et l’inquiète, c’est Loup Larsen dont la réputation est plutôt fâcheuse, paraît-il. C’est la beauté du Fantôme et ses merveilleuses qualités nautiques qui l’ont incité à signer son engagement. Mais il commence déjà à s’en mordre les doigts.

Il m’a appris que le Fantôme est une goélette de deux cent-soixante tonneaux, large de neuf mètres, longue de trente et creuse de quatre. Une lourde quille de plomb, dont il ignore le poids qui est certainement formidable, donne au navire une grande stabilité et lui permet de porter une très grande surface de toile.

Du pont à la pomme du grand mât, il y a quelque trente-trois mètres. Le mât de misaine est plus court de trois mètres. Je donne ces précisions afin qu’on se représente bien ce petit monde flottant, où vivent, vingt-deux hommes.

C’est un très petit monde, un point, un atome, sur l’immensité de l’Océan et j’admire que des hommes osent s’aventurer sur un aussi fragile esquif.

Loup Larsen est connu pour s’obstiner à donner exagérément de la toile. Et voici ce que j’ai surpris d’une conversation entre Henderson et un autre chasseur, un nommé Standish, un Californien.

Il y a deux ans, le Fantôme, qui portait trop de toile, fut, lors d’une tempête dans la mer de Behring, complètement démâté. Loup Larsen fit remplacer les mâts brisés par d’autres, beaucoup plus robustes, mais aussi plus lourds.

— Et alors ? dit-il, comme on lui en faisait l’observation, il vaut encore mieux chavirer que de voir casser ces bouts de crayon !

À part Johansen, qui est ravi de sa promotion inattendue et qui trouve que tout est pour le mieux, il n’y a pas un homme de l’équipage qui ne bougonne secrètement.

Ce sont, pour la plupart, des marins de haute mer, et la moitié d’entre eux assurent qu’en signant leur engagement ils ignoraient la réputation du capitaine. Quant aux chasseurs, on chuchote à leur sujet que, s’ils sont reconnus pour être d’excellents tireurs, leur humeur batailleuse et leur mauvais caractère ne leur permettaient plus de trouver à s’engager sur aucune autre goélette.

J’ai fait la connaissance d’un autre membre de l’équipage. On le nomme Louis. Né d’une famille irlandaise, émigrée au Canada, dans la Nouvelle-Écosse, il a une bonne figure ronde et joviale. C’est une nature sociable et il ne demande qu’à bavarder un peu, chaque fois qu’il trouve quelqu’un pour l’écouter.

C’est ainsi que, pendant l’après-midi, le coq étant allé dormir, il est entré dans la cuisine, pour tailler une bavette pendant que j’épluchais mes éternelles pommes de terre.

Il m’assura que, s’il se trouvait à bord du Fantôme, c’est qu’il était ivre quand il signa son engagement. Jamais, dans son état normal, il n’aurait commis une bêtise pareille.

Depuis douze ans, il a pris part, régulièrement, aux campagnes habituelles de la pêche aux phoques. Il est, m’a-t-il dit, un des meilleurs timoniers connus à San Francisco.

— Ah ! mon pauvre vieux, s’est-il écrié en secouant tristement la tête, tu as eu une fichue idée d’embarquer sur ce bateau ! Sur d’autres, la vie à bord est un paradis.

« Ce n’est pas le cas ici, fichtre non ! Le second est déjà au fond de l’eau. Mais d’autres que lui, crois-moi, casseront leur pipe avant la fin du voyage.

« Parlons bas, et garde pour toi ce que je vais te dire. Ce Loup Larsen est un vrai démon et le Fantôme, depuis qu’il lui appartient, est un bateau d’enfer.

« Et ce ne sont pas des paroles en l’air, je te l’assure. Je sais ce que je dis. J’étais, y a deux ans de ça, à Hakodaté. Loup Larsen s’est bagarré avec quatre de ses hommes, et il les a descendus. Oui, parfaitement. J’étais à bord de l’Emma-L., à moins de trois cents mètres.

« La même année, il a abattu un autre homme d’un coup de poing. Oui, mon vieux. Il l’a tué raide. Il l’a frappé à la tête ; elle a éclaté comme une coquille d’œuf.

« Autre chose encore… Imagine-toi que le Gouverneur de l’île de Kura, flanqué du chef de la Police, deux mecs importants au Japon, c’est moi qui te le dis, avaient été invités par Loup Larsen à venir lui rendre visite sur le Fantôme. Ils avaient amené leurs femmes, tu sais, de jolies petites mignonnes, comme on en voit sur les éventails. La visite terminée, les maris étaient déjà redescendus dans leur sampan, voilà-t-il pas que, sous prétexte d’une manœuvre, Loup Larsen lève l’ancre et se tire ?

« Une semaine après, il faisait remettre à terre les pauvres petites dames, sur la face opposée de l’île. Elles avaient plus qu’à rentrer chez elles à pied. C’est-à-dire à se taper un nombre respectable de kilomètres et à traverser les montagnes sur leurs minuscules sandales de paille tressée ; au bout d’un quart d’heure de marche il devait pas en rester lourd.

« Tu veux savoir ce qu’est Loup Larsen ? C’est une bête, la grosse bête dont il est question dans l’Apocalypse. Et il finira par lui arriver malheur. Mais motus, hein ? Je ne t’ai rien dit. Rien dit du tout. Car le gros père Louis veut survivre à ce voyage et sauver sa peau, même si tout le reste de l’équipage s’en va engraisser les poissons.

« Loup Larsen n’est pas un homme… C’est un loup. Et voilà pourquoi on l’a appelé comme ça. Il y a des gens qui assurent qu’il a le cœur aussi noir que la nuit. Ça n’est pas vrai. Et pour cause : il n’a pas de cœur du tout.

— Mais demandai-je, s’il a une telle réputation, comment se fait-il qu’il trouve encore des hommes pour embarquer avec lui ?

— Et comment se fait-il qu’on trouve toujours, sur la mer et sur la terre de Dieu, des hommes disposés à accomplir n’importe quelle besogne ?

« Tu crois peut-être que moi, je serais ici, si on ne m’avait pas saoulé à mort, pour me faire signer ?

« Il y a des gars qui sont bien obligés d’embarquer avec des types comme lui, comme les chasseurs de phoques. Il y a aussi les pauvres cloches, à qui on bourre le crâne.

« Mais un moment viendra, avant longtemps peut-être, où tous, tant qu’ils sont, ils regretteront le jour où ils sont nés ! Je les plaindrais, si je n’avais pas d’abord à gémir sur mon propre sort… Mais tu gardes ça pour toi, hein ?

Louis reprit haleine pendant une minute ou deux. Puis la bonde partit de nouveau, car le bonhomme souffrait visiblement d’une pléthore de langage congénitale :

— Tous ces chasseurs sont des salopards, qui ne valent pas mieux que le patron. Mais, lorsque l’heure sera venue de couper les cartes et de faire le jeu, Loup Larsen se chargera de les dresser. Il leur inculquera, même pourris comme ils sont, la crainte de Dieu.

« Tiens, Horner, par exemple… Jock Horner, comme on l’appelle. Il a un petit air doux et bon enfant, et s’exprime comme une fille ; on croirait qu’il a toujours du beurre dans la bouche. Ça ne l’a pas empêché de tuer un type, l’an dernier. Un accident, à ce qu’on a dit… Mais quelqu’un de l’équipage, que j’ai par la suite retrouvé à Yokohama, m’a renseigné.

« Et Smoke, ce petit diable noir… Est-ce que les Russes ne l’ont pas expédié en Sibérie, dans les salines souterraines, parce qu’il avait volé du minerai de cuivre dans une des mines du gouvernement ?

« Avec un de ses potes, pris en même temps que lui, il a eu les fers aux pieds et aux mains. Ils ont dû se disputer tous les deux, quand ils ont été sous terre, et Smoke a tué l’autre et l’a renvoyé, par morceaux, à la lumière du ciel.

« Dans les baquets de sel, il a mis un jour une jambe, le lendemain un bras, le surlendemain la tête, et tout le corps à la suite.

— Non, ce n’est pas possible ! m’écriai-je, révolté par cette histoire épouvantable.

— Bon, bon, admettons que je n’ai rien dit… Dorénavant, je serai avec toi, comme avec eux tous, sourd et muet. Et tu feras bien de m’imiter, pour l’amour de ta mère. N’ouvre jamais la bouche que pour dire du bien de tous ces forbans. Je leur souhaite de pourrir au Purgatoire durant dix mille années, avant de descendre finalement en Enfer !

Johnson, le matelot Scandinave qui, à mon arrivée sur la goélette, m’avait frictionné jusqu’au sang, semblait, exception faite de Louis, le moins équivoque de tous les hommes du bord. Il donnait une impression d’honnêteté et de modestie, qui le rendait sympathique. Mais sa réserve n’était pas de la timidité et le courage, à l’occasion, ne lui manquait pas.

Louis formula, à son sujet, un jugement sûr et prophétique.

— C’est un bon bougre ; ce Johnson, avec sa tête carrée, est le meilleur matelot à bord. Mais, aussi vrai que les alouettes sont créées pour voler au ciel, il s’attirera sûrement des ennuis, avec Loup Larsen.

« Je vois le nuage grossir et s’accumuler… Je lui ai parlé en frère, pour l’avertir. Il ne sait pas tenir sa langue, il faut qu’il donne son opinion sur tout, comme s’il était chez lui. Il y aura bien un mouchard pour rapporter à Loup Larsen des propos désobligeants qui ne lui plairont pas.

« Le Loup est fort, et les loups n’aiment pas la force qui se manifeste chez les autres devant lui. Johnson ne fait pas le chien couchant et, après une injure ou un coup reçu, il ne répond pas : « Oui, capitaine… Merci bien, capitaine… » L’orage menace ! Il approche ! approche !

« Cette tête dure ne supporte pas qu’on l’appelle Yonson. Un jour où Loup Larsen l’appelait comme ça, il a répondu : « Mon nom est Johnson, capitaine ! Johnson, vous m’entendez bien… » Et il a épelé son nom, lettre par lettre.

« Si tu avais vu la tête du vieux ! J’ai cru qu’il allait foncer sur Johnson et le tuer aussi sec. Il ne l’a pas fait, mais il le fera un jour. Il cassera cette caboche, ou je ne m’y connais pas en hommes.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Thomas Mugridge devient de plus en plus odieux. Il m’oblige à l’appeler « Monsieur Mugridge » chaque fois que je lui adresse la parole.

La raison de son insolence provient de ce qu’il est dans les bonnes grâces de Loup Larsen. Cette familiarité du capitaine avec son coq semble peu vraisemblable. Elle n’est pas niable, cependant.

Deux ou trois fois, aujourd’hui, Loup Larsen a passé sa tête dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine et a fait des reproches amicaux au cuisinier. Au cours de l’après-midi, les deux hommes ont bavardé familièrement ensemble, pendant un bon quart d’heure, à l’arrière du bateau.

La conversation terminée, Mugridge vint me retrouver à la cuisine. Il était radieux, sous sa couche de graisse, et se remit à son travail en fredonnant des chansons de corps de garde, d’une voix de fausset, abominablement discordante et qui me portait sur les nerfs.

Entre-temps, il daigna m’expliquer, d’un ton confidentiel :

— J’ai l’habitude de me mettre bien avec le commandement. J’ai des tas de trucs pour me faire apprécier. Avec mon précédent capitaine, j’étais ami comme cochon. Je me gênais pas pour aller souvent le trouver dans sa cabine, faire avec lui un brin de causette et boire le petit verre de l’amitié.

« Mugridge, qu’il me disait, Mugridge, t’as raté ta vie ! » — « Et comment ça ? » je demandais. — « T’étais né gentleman et non pour trimer dans une cuisine. »

« Que Dieu me foudroie à la minute, si je mens ! Oui, Hump, c’est comme ça qu’il me parlait ; moi, j’étais assis à mon aise dans sa propre cabine, à la bonne franquette, en train d’y fumer ses cigares et de déguster son rhum !

Cet insupportable caquetage me rendra fou. Jamais je n’ai entendu une voix aussi haïssable.

Avec ses intonations insinuantes et mielleuses, son sourire graisseux et sa monstrueuse vanité, ce coq est bien l’être le plus répugnant que j’aie jamais rencontré. Par instants, il m’exaspère tellement, que j’en ai la tremblote.

La saleté de cette cuisine est indescriptible et, comme c’est là que se prépare tout ce qui se mange à bord, j’en suis réduit à choisir, pour ma nourriture, les bribes d’aliments que j’ai pu soustraire au contact de Mugridge.

Mes mains, inhabituées aux besognes auxquelles elles sont maintenant astreintes, me font beaucoup souffrir. Mes ongles se décolorent et noircissent, et ma peau se couvre d’une couche de crasse, que même la brosse de chiendent ne parvient pas à récurer. Il me vient aussi des ampoules, toute une série d’ampoules très douloureuses.

Pour couronner le tout, j’ai écopé, à l’avant-bras, d’une sérieuse brûlure ; ayant perdu l’équilibre dans un coup de roulis, je me suis cogné contre le fourneau allumé.

Mon genou ne va pas mieux. L’enflure ne diminue pas et la rotule reste déboîtée. Ce ne sont pas, du matin au soir, mes perpétuelles allées et venues qui peuvent permettre une amélioration sensible. Ce qu’il me faudrait, c’est du repos.

Du repos ! Jamais, auparavant, je n’avais connu la signification exacte de ce mot. Je me suis, toute ma vie, reposé sans le savoir. Si seulement, à cette heure, je pouvais m’asseoir en paix, une demi-heure, sans rien faire et sans penser même, je serais le plus heureux des hommes.

Le travail manuel, avec la fatigue terrible qu’il engendre, est pour moi une révélation. De cinq heures et demie du matin jusqu’à dix heures du soir, je suis l’esclave de tout le monde, sans un instant de loisir, sauf vers la fin du quatrième quart, heure à laquelle, hormis le personnel de service, chacun fait la sieste.

En dehors de ces quelques moments de repos, si je m’arrête une minute pour contempler la mer étincelante sous le soleil, ou lever les yeux vers un matelot qui grimpe dans la mâture, ou m’isoler à la proue, en regardant notre étrave fendre les vagues, je suis sûr d’entendre derrière moi la voix détestée du coq me crier : « Et alors, Hump ! S’agit pas de tirer au flanc. Je t’ai à l’œil. »

Il y a, au poste d’arrière, des signes précurseurs d’un orage. Le bruit circule que Smoke et Henderson se sont colletés. Henderson semble être le plus équilibré parmi les chasseurs. Il est lent à se mettre en boule. Smoke l’aura fait sortir de ses gonds.

Toujours est-il que Smoke, en venant dîner, est arrivé avec un œil poché et l’air particulièrement mauvais.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Une scène cruelle a eu lieu un peu avant le dîner. Elle montre bien la dureté de cœur de tous ces hommes.

Parmi nous, il y a un novice, un nommé Harrison, gars de la campagne, à l’air balourd, qu’a entraîné sans doute l’esprit d’aventure ; il en est à sa première traversée.

Le vent étant devenu contraire, la goélette était obligée de tirer de nombreuses bordées. On sait qu’en ces moments les voiles « fasèyent », c’est-à-dire battent l’air sous les deux actions opposées du vent.

C’est ainsi qu’Harrison fut expédié dans les hauteurs, pour remettre en place la corne de la grande flèche. Les manœuvres[9] s’étant embrouillées, ce travail devait être fait à la main.

Il était visible que le pauvre garçon n’était pas rassuré. Se confier, à vingt-cinq mètres au-dessus du pont, à un mince filin, était, pour un débutant, assez hasardeux.

Si la mer avait été calme, comme le matin, le danger aurait été moindre. Mais le Fantôme roulait sur une longue houle, les mâts se balançaient sans arrêt, les voiles claquaient et mugissaient, et les drisses se détendaient, pour se raidir ensuite d’un seul coup. Elles pouvaient, en atteignant un homme dans ces mouvements alternés, le projeter dans le vide, comme une mouche sous une lanière de fouet.

Harrison entendit l’ordre qu’on lui criait, mais hésita à obéir. Johansen, jouant au sérieux le rôle de second qui lui était échu, et, pour l’autorité, prenant modèle sur Loup Larsen, se répandit en jurons et malédictions.

Si bien que Loup Larsen, impatienté, intervint.

— Ça suffit, Johansen ! dit-il brusquement. Sur ce bateau il n’y a que moi qui ai le droit de jurer. Tais-toi !

— Bien, capitaine… répondit Johansen, soudain calmé.

Entre-temps, Harrison avait entamé sa dangereuse ascension. De la porte de la cuisine, je le suivais des yeux et, malgré la distance, je le voyais trembler comme une feuille. Il avançait avec lenteur et prudence, centimètre par centimètre. Se profilant sur la clarté bleue du ciel, il ressemblait, dans les cordages, à une grosse araignée occupée à tisser sa toile.

Il grimpait presque à pic. Des drisses qui, à l’aide de plusieurs poulies, se tendaient sur la corne et sur le mât lui fournissaient des appuis successifs, pour les mains et pour les pieds.

Comme Harrison était à la moitié de sa course, le Fantôme plongea profondément entre deux vagues. L’homme cessa de grimper et se cramponna aux manœuvres, de toute son énergie. Du pont, je distinguais sa figure qui se crispait sous la douloureuse tension de tous ses muscles.

À ce moment, la grande voile faséya, avec un bruit pareil à la détonation d’un canon, et les trois rangées de garcettes crépitèrent contre la toile, comme une décharge de balles.

Harrison avait repris son ascension vertigineuse, lorsque le vent tomba. La voile se vida, drisses et écoutes se détendirent, en une brusque secousse, et, d’une main d’abord, l’homme perdit prise. L’autre main résista désespérément, puis lâcha à son tour.

Le corps piqua dans le vide. Mais Harrison, sauvant sa vie, s’accrocha des jambes et demeura pendu la tête en bas. Il se releva par un intense effort et réussit à reprendre sa position première.

— Attention, Johansen ! cria Loup Larsen. Ne reste pas dessous ! Tombera… tombera pas… Je suis sûr qu’il n’aura pas beaucoup d’appétit, ce soir.

Harrison, en effet, s’était de nouveau arrêté. Il était livide, comme s’il avait eu le mal de mer.

Près de moi, Johnson grommelait, en son anglais lent mais correct :

— Ce garçon est plein de bonne volonté ! Il apprendra son métier, tout comme un autre… À condition qu’on lui donne une chance… Mais ce qui se passe est un…

Le mot « assassinat » était sur ses lèvres.

— Ferme-la ! lui murmura Louis. Tais-toi pour l’amour de ta mère…

Mais Johnson, les yeux levés, n’en continuait pas moins à grogner.

Standish, un des chasseurs de phoques, tenta d’intervenir.

— Dites donc, Loup Larsen, Harrison est mon rameur. Je ne tiens pas à le perdre…

— Écoute, Standish ! répondit Loup. C’est ton rameur quand il est dans ton canot. Mais, quand il est à bord, c’est mon matelot et j’en ferai ce qu’il me plaira. Bon Dieu !

— Ce n’est pas une raison… protesta Standish.

Loup Larsen lui coupa la parole.

— C’est comme ça et pas autrement. L’homme est à moi. J’en ferai de la soupe si ça me fait plaisir, et je mangerai la soupe !

Une lueur de colère passa dans les yeux du chasseur de phoques. Mais il tourna le dos à Loup Larsen et alla s’asseoir sous un capot, le nez en l’air.

L’équipage entier était sur le pont, et tous les regards étaient levés vers cette vie humaine, si tragiquement aux prises avec la mort. Et il y avait, comme toujours, chez la plupart de ces hommes, plus de curiosité que d’émotion vraie. Si Standish avait protesté, c’est qu’il craignait de perdre son rameur. Sinon, il serait resté indifférent.

Dix bonnes minutes se passèrent, en dépit des exhortations de Johansen, avant qu’Harrison se décide à se remettre en mouvement.

Il atteignit, finalement, l’extrémité de la corne et, à cheval sur elle, dégagea la voile. Il n’avait plus, ensuite, qu’à se laisser glisser le long des drisses et à redescendre sur le pont.

Mais il était à bout de nerfs et la descente lui apparaissait comme plus redoutable encore que la montée. Si précaire et incertaine que soit sa position actuelle, il la préférait à une culbute dans le vide. Vainement Johansen lui criait de prendre courage. Il était complètement désemparé par la peur.

— Hé, toi, là-bas ! jeta tout à coup Loup Larsen à l’homme de barre. Tu ne tiens pas ton cap… Attention ! Ou il va t’arriver des histoires.

— Bien, bien, capitaine… répondit l’interpellé, en donnant un léger tour à la roue.

Au risque d’encourir la colère du terrible capitaine, l’homme avait, à dessein, manœuvré de façon à donner un peu de stabilité au navire, pour que, rassuré, Harrison se décide à descendre.

Mais Loup Larsen avait l’œil et il s’était hâté, histoire de s’amuser, de déjouer le coup.

Le temps s’écoulait, Harrison ne descendait toujours pas, et l’attente se faisait de plus en plus angoissante. Thomas Mugridge considérait l’aventure comme une bonne farce et passait continuellement sa tête hors de la cuisine, pour lancer une plaisanterie.

Décidément, cet homme me dégoûtait. D’instant en instant, ma haine grandissait, au point de prendre des proportions incommensurables. Pour la première fois dans mon existence, je sentais monter en moi le désir de tuer. Je « voyais rouge », comme on dit en littérature. Certes, j’ai été élevé dans le respect de la vie, qui est une chose sacrée. Mais la vie de Thomas Mugridge, cela ne pouvait pas compter.

J’étais effrayé de la sauvagerie qui m’envahissait et je me demandais si, sous l’influence de l’universelle bestialité dont j’étais entouré, je n’allais pas me conduire moi-même comme tous ces hommes, qui me faisaient horreur. Oui, moi qui déniais à la Justice le droit de punir de mort, même en châtiment du crime le plus flagrant, allais-je tuer ?

Au bout d’une demi-heure, les choses en étaient toujours au même point.

Je remarquai qu’une dispute avait lieu, à voix basse, entre Louis et Johnson. La conclusion en fut que Johnson se dégagea de l’étreinte de Louis, qui le retenait par le bras.

Traversant le pont, il sauta dans le gréement et commença à grimper. Mais l’œil rapide de Loup Larsen l’avait vu.

— Hé, Yonson ! hurla-t-il. Qu’est-ce que tu vas faire là-haut ?

Johnson interrompit son ascension et, regardant le capitaine en plein dans les yeux, répondit posément :

— Je vais aider le môme à descendre.

— C’est toi qui vas descendre ! riposta Loup Larsen. Et plus vite que ça, bon Dieu ! Tu m’entends, hein ? Descends de là !

Johnson hésita. Mais les longues années d’obéissance, qui l’avaient dressé, eurent raison de lui. Il se laissa tomber sur le pont et se retira, l’air renfrogné.

À cinq heures et demie, je me rendis au carré, pour mettre la table. Mais je savais à peine ce que je faisais. Mes yeux et mon cerveau étaient pleins de la vision, à la fois comique et terrible, d’un homme au visage blême, tremblant de tous ses membres, cramponné comme un insecte à la corne battante.

À six heures, alors que je servais le dîner, je vis, en traversant le pont pour aller à la cuisine chercher un plat, Harrison toujours dans la même position. À table, Loup Larsen et les chasseurs de phoques plaisantaient sur des sujets variés.

Un peu plus tard seulement, j’eus la joie d’apercevoir Harrison qui, en chancelant, gagnait l’écoutille du poste. Il avait enfin rassemblé tout son courage et était redescendu.

Je desservais la table, quand Loup Larsen, avec qui j’étais seul, me demanda :

— Vous sembliez mal à l’aise, cet après-midi. Qu’aviez-vous donc ?

Je ne doutais pas qu’il sût aussi bien que moi ce qui m’avait rendu malade, presque autant qu’Harrison. Je répondis froidement :

— C’était à cause de l’incroyable brutalité avec laquelle vous avez traité ce pauvre garçon.

— En êtes-vous sûr ? N’avez-vous pas eu, plutôt, le mal de mer ?

— Non. Mais je connais la valeur de la vie humaine.

— Et quelle sorte de valeur lui donnez-vous ? Des mots ! des mots ! La preuve en est que, mis au pied du mur, vous êtes incapable de me répondre.

« La vie, dans l’univers, est illimitée. La nature en est prodigue. Regardez les poissons et leurs millions d’œufs. Vous-même, si votre seule occupation était de procréer, combien d’existences seriez-vous capable d’engendrer ? Et, si tous les êtres que vous auriez procréés se multipliaient dans les mêmes proportions, au bout de quelques générations ils formeraient tout un peuple !

« La vie ? Elle n’a aucune valeur. Rien n’est meilleur marché ici-bas. Et, si elle ne se dévorait pas elle-même, jusqu’à ce que les plus forts subsistent seuls, il n’y aurait pas, sur notre globe, assez de terre et d’eau pour la contenir.

— Je vois que vous avez lu Darwin. Mais êtes-vous sûr de l’avoir bien compris ? Vous faites erreur lorsque vous en concluez que cette lutte pour l’existence autorise votre volonté de la supprimer.

— Il y a plus de matelots qu’il n’y a de places pour eux sur les bateaux. Il y a plus d’ouvriers que d’usines pour les employer, que de machines où les utiliser. Vous qui êtes un terrien, vous n’ignorez pas que les bas quartiers de vos villes regorgent de pauvres diables, sur lesquels, pour vous débarrasser, j’imagine, vous lâchez la peste et la famine. Mais il en reste encore trop qui ne trouvent même pas une croûte de pain, ni un morceau de viande. Connaissez-vous Londres ? Avez-vous vu les dockers lutter comme des fauves pour obtenir du travail ?

Loup Larsen se dirigea vers l’escalier, pour remonter sur le pont.

— Un mot encore, dit-il, pour terminer. La seule valeur qu’ait la vie est celle qu’elle s’attribue à elle-même. Et, naturellement, elle se surestime.

« Prenez l’exemple de cet homme qui était, aujourd’hui, en détresse entre ciel et terre. Il se cramponnait à sa vie, comme si c’était un objet étonnamment précieux, un trésor aussi rare que les diamants et les rubis. Précieux à qui ? À vous ? À moi ? Non. Précieux à lui-même. Il s’exagérait sa valeur. S’il s’était écrasé sur le pont et si sa cervelle s’y était répandue, comme le miel coule de l’alvéole, le monde ne s’en serait même pas aperçu. L’offre est trop grande.

« Lui seul se croyait quelque chose. Et, s’il était mort, la conscience de sa valeur serait morte avec lui. Qu’en serait-il resté ? Moins que rien. Qu’est-ce que vous avez à me répondre ?

Inutile de discuter avec un pareil cynique. Je me contentai donc de répondre :

— Je n’ai rien à vous dire, capitaine, sinon que vous êtes, jusqu’au bout, conséquent avec vous-même.

Et je me remis à ranger ma vaisselle.





7



Après trois jours de vents contraires, nous avons enfin rencontré le grand alizé.

Lorsque, le matin du quatrième jour, je montai sur le pont, après une bonne nuit — abstraction faite de mon genou, dont je continuais à souffrir — je vis le Fantôme filer à grande allure, toutes voiles dehors, sauf les focs, sous une brise fraîche qui soufflait en poupe. C’était merveilleux !

Toute la journée et toute la nuit suivante, le lendemain et le surlendemain, puis jour après jour, nous filâmes avec le vent en poupe, un vent puissant, fort sans excès, et qui soufflait régulièrement. La goélette naviguait toute seule. Plus d’écoutes et de poulies à manœuvrer. Il suffisait de tenir la barre.

Dix nœuds, onze nœuds, douze nœuds, telle était notre vitesse, en moyenne. Entre l’aurore et le crépuscule, grâce à ce vent idéal, nous abattons nos deux cent cinquante milles.

Je suis gai et triste à la fois, en songeant à la rapidité avec laquelle nous nous éloignons de San Francisco, faisant route entre les tropiques. Chaque jour, la chaleur augmente un peu plus.

Au second quart, de quatre à huit heures, les matelots montent sur le pont, se déshabillent et se lancent mutuellement des seaux d’eau.

Nous commençons à voir des poissons volants et, durant la nuit, les hommes de service courent à la poursuite de ceux qui tombent sur le pont. Au matin, Thomas Mugridge, qui a dûment reçu son pourboire, les fait cuire en extra, et la cuisine s’emplit d’une bonne odeur de friture-Une autre variété aux menus coutumiers est apportée par les dauphins chaque fois que, de l’extrémité du mât de beaupré, Johnson a réussi à harponner une de ces bêtes splendides.

Johnson est le plus heureux des hommes, il ne quitte son affût que pour grimper sur les barres de misaines, d’où il regarde courir le Fantôme, sous la pression des voiles. Il en a presque les larmes dans les yeux, d’admiration.

Il contemple, extasié, la toile qui se gonfle, le soulèvement rythmé du navire sur les montagnes liquides qui nous accompagnent en procession imposante, et le blanc sillage écumeux que nous laissons derrière nous.

En dépit de mon travail, qui m’éreinte et ne me laisse que peu de loisirs, je vole de rares instants à la surveillance du coq, afin de savourer la gloire infinie de ce qui m’environne et dont je ne soupçonnais même pas l’existence.

Au-dessus de moi, le ciel est d’un bleu admirable. Et tout aussi bleue est la mer qui, sous l’étrave qui la déchire, est pareille à un satin azuré, resplendissant. Tout autour de nous, l’horizon est légèrement pâle. Quelques nuages floconneux, immobiles et toujours semblables à eux-mêmes, sont comme un enchâssement argenté dans ce ciel de turquoise.

Je me souviens d’une nuit où, au lieu de m’endormir dans ma couchette, je m’étais allongé sur l’avant, pour regarder, au-dessous de moi, le spectral tourbillon d’écume que rejetait, de droite et de gauche, l’étrave du Fantôme.

Le bruit de l’eau était pareil au gazouillis d’un ruisselet sur des pierres moussues, au fond d’un vallon vert, et la douce et monotone chanson m’emportait loin, bien loin de moi-même.

Je n’étais plus Hump le mousse, ni Van Weyden, qui avait passé trente-cinq ans de sa vie à rêver parmi les livres, mais un personnage quasiment irréel, quand j’entendis derrière moi une voix qui parlait.

C’était, sans erreur possible, celle de Loup Larsen, pleine, forte et large, mais dont le timbre était singulièrement adouci. Elle déclamait :

Nuit tropicale et caressante,
Où, sur la mer, bondissant',
Notre navire au front puissant
Trace une frange éblouissante
Sur la route qu’il s’est frayée
Quelquefois le regard rêveur
C’est une baleine, effrayée.
Puis, quand vient l’aube, la rosée,
Sous l’éclat du soleil
Fusant de biais au ciel vermeil,
Sur les cordages s’est posée.
Et sur l’immense piste verte,
À pleines voiles, en longs remous,
Nous cinglons toujours devant nous,
Sur la piste immense et déserte.

— Eh bien, Hump, qu’en dites-vous ? me demanda Loup Larsen, après un instant de silence, qui suivit la chute de la dernière strophe.

Je le regardai. Il ne semblait pas que ce fût le même homme. Son visage rayonnait, comme la mer, d’une douce lumière et ses yeux brillaient au reflet des étoiles.

— Je m’étonne de trouver en vous un tel enthousiasme, répondis-je, c’est tout ce que je peux dire.

— Pourquoi ? Pour moi, c’est ça la vie.

Je ripostai, en faisant la moue :

— La vie, selon vous, est sans valeur.

Il éclata de rire et, pour la première fois, je le vis s’abandonner à une franche gaieté.

— Décidément, vous n’y comprenez rien ! s’écria-t-il. Non, la vie en elle-même n’est rien. C’est l’imagination de l’homme qui lui donne tout son mérite. Et c’est pourquoi, en ce moment, elle est extraordinaire pour moi.

« Oui, devant cette belle nuit, une étrange exaltation m’envahit. Il me semble que l’univers est à moi, que je vois clair dans la vérité et dans la justice, dans le bien et le mal. Et je pourrais presque croire en Dieu.

« Mais (Son visage s’assombrit, alors que sa voix se faisait plus rauque.) la cause de cette exaltation est purement matérielle. La tiédeur de l’atmosphère, un estomac bien garni et une bonne digestion, voilà ce qui met en effervescence le ferment vital que je suis et fait pétiller mon sang comme du champagne. Et demain… Eh bien, demain, comme l’ivrogne qui a cuvé son vin, je paierai, en retombant à plat dans la réalité, cet instant d’ivresse.

« Puis, le jour où je mourrai — ce sera sur mer très vraisemblablement — je m’en irai au fond de l’eau, pourrir et servir de pâture aux bouches qui me guettent. Ma vie et mes muscles redeviendront existence et force dans la nageoire, dans l’écaille et dans les boyaux des poissons. Le champagne, en ce qui me concerne, aura cessé de pétiller pour devenir une boisson insipide.

Et Loup Larsen me quitta, aussi soudainement qu’il était venu. Je le vis, quelques instants après, qui arpentait le pont avec la souplesse d’un tigre.

Le Fantôme continuait à labourer sa route et le gazouillis de l’eau, que fendait son étrave, se fit plus grave. Ce bruit régulier me berçait comme un ronronnement, et j’en oubliai peu à peu la vision de Loup Larsen, s’exaltant aux plus hautes sphères de l’idéal.

Alors une autre voix s’éleva sur le navire. Une voix de ténor, qui ne manquait pas d’harmonie. C’était celle d’un matelot, qui chantait le Chant des Alizés :

Je suis le vent loyal et sûr,
Le vent tenace,
Dont les matelots suivent la trace,
Dans l’azur.
Je souffle le jour et la nuit.
Sous la lune pâle qui luit.
Sous le soleil et sous l’étoile,
Je tends la toile.





8



Parfois je pense que Loup Larsen est un fou, un demi-fou tout au moins, tellement les changements de son humeur et ses caprices sont déconcertants. À d’autres moments, il me produit l’effet d’un grand homme méconnu, ou d’un génie manqué. Finalement, j’ai la conviction qu’il est un primitif, né trop tard dans notre monde moderne, un anachronisme vivant dans notre civilisation exacerbée.

C’est un individualiste et un solitaire. Il n’y a aucune affinité entre lui et les hommes du bord. Sa force exceptionnelle, physique et morale, met un mur entre lui et les autres êtres.

À ses yeux, ce ne sont que des enfants. Même les chasseurs de phoques, qu’il traite comme des gamins et, quand il daigne descendre à leur niveau, il paraît jouer avec eux comme avec des petits chiens.

Ils sont pour lui des sujets d’étude, sur lesquels il pratique ses expériences, avec la froide cruauté d’un vivisecteur, curieux de suivre leurs processus mentaux ; il dissèque leurs âmes, afin de savoir de quoi est faite l’âme humaine. Maintes fois je l’ai vu, à table, insulter l’un ou l’autre de ces hommes, de propos délibéré, en braquant sur eux son regard. Il se plaisait à faire éclater leurs petites rages, avec une curiosité intéressée, risible pour moi, spectateur avisé.

Quant à ses colères, je suis persuadé qu’elles sont feintes et qu’il ne perd jamais la maîtrise de soi. Mais tantôt il se divertit à en étudier l’effet, et tantôt elles sont chez lui une sorte de pose, le résultat d’une attitude qu’il juge bon de prendre devant ses subordonnés.

Jamais je ne l’ai vu réellement en rage, sauf le jour où mourut son second. Alors il était hors de lui, toute sa force redoutable entrait en jeu, et je ne souhaite pas de le revoir dans cet état.

Quant à ses lubies, je vais vous en donner un exemple, où ce fut Thomas Mugridge qui écopa.

Le déjeuner de midi était achevé et le coq était venu, comme il en avait pris l’habitude, rejoindre Loup Larsen, qui lui demanda :

— Tu sais jouer au Nap ?… Parfait ! Nous allons faire une partie. Je me doutais bien qu’en tant qu’Anglais tu connaissais ce jeu. C’est sur des bateaux anglais que je l’ai appris.

Thomas Mugridge était, je l’ai dit, un parfait imbécile. Tout fier de l’amitié que lui témoignait le capitaine, il affectait de petits airs grotesques, et les efforts auxquels il se livrait pour se donner les manières d’un homme bien né étaient à vomir, sinon à crever de rire.

Alors que nous n’étions que tous les trois dans la cabine, il feignait de ne pas me voir, comme si j’étais indigne d’un regard de ses yeux lavés, où flottaient vaguement des prunelles béates, emplies de visions bienheureuses.

— Hump, allez chercher les cartes ! m’ordonna Loup Larsen, en s’asseyant devant la table. Apportez aussi des cigares et le whisky, que vous trouverez dans l’armoire de ma couchette.

Je revins dans la cabine avec les cartes, la bouteille et la boîte à cigares, juste à temps pour entendre le coq suggérer confidentiellement à Loup Larsen qu’un mystère entourait sa naissance, qu’il était probablement le fils naturel d’un gentleman authentique, qui avait eu un caprice inavouable, et qu’on lui faisait parvenir une rente secrète, en échange de quoi il consentait à se tenir éloigné de l’Angleterre.

— Oui, capitaine, expliquait-il. Et j’ai reçu la forte somme pour déguerpir et me faire oublier…

J’avais apporté des verres à liqueur ordinaires. En les voyant, Loup Larsen fronça les sourcils, secoua la tête et, réunissant en creux ses deux mains, me fit signe d’aller chercher des gobelets.

Il les remplit aux trois quarts de whisky pur — une vraie boisson de gentleman, observa Thomas Mugridge — et les deux hommes trinquèrent en l’honneur du Nap, jeu magnifique, allumèrent chacun un cigare, puis se mirent à battre et à distribuer les cartes.

Ils jouaient pour de l’argent, montant les enjeux à chaque partie, et buvant toujours du whisky. Si bien que je dus apporter une autre bouteille.

J’ignore si Loup Larsen trichait — chose dont il était parfaitement capable — ou non. Mais il gagnait régulièrement.

Le coq faisait des voyages répétés à sa couchette pour aller chercher de l’argent. Chaque fois, il accomplissait le trajet avec une crânerie croissante, mais il ne rapportait avec lui que quelques dollars.

La tête commençait à lui tourner, sous l’effet de la boisson. C’est à peine s’il pouvait encore distinguer les cartes et se tenir droit sur sa chaise. Il se faisait aussi plus familier.

En préambule à l’un de ses voyages, il pointa son index graisseux sur une des boutonnières de la veste de Loup Larsen et, d’un air fanfaron, il proclamait et répétait :

— J’ai de l’argent… Beaucoup d’argent en réserve… Je suis le fils d’un gentleman, je vous l’ai dit…

La boisson n’avait aucune prise sur Loup Larsen. Il buvait pourtant autant que son adversaire. Souvent même son verre était le plus plein. Il demeurait impassible et n’avait même pas un sourire, aux sottises que débitait le coq.

Enfin, avec de véhémentes protestations qu’il saurait perdre comme un vrai gentleman, Thomas Mugridge déposa ses derniers dollars sur la table comme enjeu, et effectivement les perdit.

Sur quoi, il se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. Loup Larsen le regarda d’un œil curieux, et je pensais qu’il allait, en le faisant parler, entamer une étude psychologique et le mettre à nu. Mais il se ravisa, pensant sans doute que, de rien, l’on ne pouvait rien tirer.

Il se contenta de me dire, avec une courtoisie affectée :

— Hump, veuillez avoir l’obligeance de prendre par le bras M. Mugridge et de l’aider à remonter sur le pont. Il ne se sent pas bien.

Il ajouta, en se penchant vers mon oreille :

— … Et dites à Johnson de lui verser plusieurs seaux d’eau de mer sur la tête.

Je fis comme il m’était ordonné et, ayant conduit le coq sur le pont, je l’abandonnai, en l’absence de Johnson, à deux matelots goguenards, à qui je repassai la consigne.

Mugridge continuait à ânonner, d’une voix pâteuse, qu’il était le fils d’un gentleman. Mais, alors que je redescendais l’escalier du carré pour débarrasser la table, je l’entendis, derrière moi, qui hurlait au premier seau d’eau qu’on lui balançait.

Je trouvai Loup Larsen occupé à compter son bénéfice.

— … Ça fait au total cent quatre-vingt-cinq dollars, dit-il tout haut. C’est exactement ce que je pensais. Et l’animal a embarqué sans un sou vaillant !

Je pris hardiment la parole :

— Nous sommes d’accord, capitaine ! Et l’argent que vous avez gagné m’appartient.

Loup Larsen me gratifia d’un sourire moqueur.

— Hump, j’ai étudié la grammaire autrefois. Vous embrouillez le temps des verbes. Vous devriez dire, pour parler correctement : « m’appartenait » et non : « m’appartient ».

Je ripostai :

— Ce n’est pas là une question de grammaire, mais de morale.

Loup Larsen se tut, pendant une bonne minute, puis répondit gravement, avec une sorte de mélancolie :

— C’est la première fois que j’entends ce mot dans la bouche d’un homme. Je suis heureux de vous l’entendre prononcer sur ce bateau qui, sauf vous et moi, n’est peuplé que de brutes. Ça me change un peu. Je me suis souvent plongé dans la lecture, afin de m’élever au-dessus de la situation sociale où le sort m’a fait naître. Je ne suis pas un ignorant… Mais, pour ce qui nous occupe, vous vous trompez. Ce n’est là une question ni de grammaire ni de morale, mais une question de fait.

— Je comprends… Et le fait consiste en ceci : c’est vous qui avez l’argent dans votre poche ?

Son visage s’éclaira.

— Bien raisonné, s’écria-t-il.

— Mais vous arrangez les choses à votre manière, il y a la question de droit.

Loup Larsen fit une vilaine moue.

— Nous y voilà revenus ! Vous vous obstinez à croire au bien et au mal.

— Sincèrement, vous n’y croyez pas ?

— Pas le moins du monde ! Il n’y a qu’un droit, je le répète, celui de la force. Le faible a tort, uniquement parce qu’il est faible. C’est tant pis pour lui. Il est bon et profitable d’être fort. J’ai cet argent dans ma poche et ça me fait plaisir. Pourquoi me priverais-je de cet agrément quand rien ne m’y oblige ?

Je protestai :

— L’homme, digne de ce nom, doit considérer non seulement son propre intérêt et son propre plaisir, mais, à parties égales, l’intérêt et le plaisir de son semblable. C’est ce qu’en philosophie on nomme l’altruisme.

— Vous voulez dire : aider les gens ?

De la part d’un homme qui s’était cultivé tout seul, avait beaucoup réfléchi sans avoir l’occasion de discuter souvent, rien d’étonnant à ce qu’il ne sût pas la signification de ce mot.

— Un acte d’altruisme est un acte accompli pour le bien d’un autre, l’altruiste est le contraire de l’égoïste, qui ne songe qu’à soi-même, expliquai-je.

— Oui, oui, je me souviens d’avoir lu quelque chose de semblable dans Spencer.

— Vous avez lu Spencer ?

— Oui, un peu… Oh ! pas à fond, bien entendu. J’ai fait de mon mieux. J’ai tiré un certain profit de ses Premiers Principes. Mais sa Biologie a dégonflé mes voiles et sa Psychologie m’a abandonné en calme plat. Assurément mon éducation de base était insuffisante pour de telles études. J’ai pourtant pêché dans son Principe de morale évolutionniste des bribes intéressantes.

Je me demandais ce qu’un tel homme avait bien pu tirer de la lecture de ce philosophe, pour qui l’altruisme était intimement lié à son idéal de vie supérieure. Il était certain que Loup Larsen avait épluché dans Spencer ce qui lui convenait et rejeté le reste.

— Bref, dis-je, vous êtes un individualiste, un matérialiste et un hédoniste ?

— Un hédoniste… Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’est, si vous préférez, un homme qui pratique la philosophie du plaisir. C’était le cas d’Épicure.

— Exactement.

— Et vous êtes complètement dépourvu de ce que le monde appelle le sens moral ?

— Tout juste !

— Vous êtes un homme qu’on doit toujours craindre…

— Vous y êtes !

— Tout comme on redoute un serpent, un tigre ou un requin ?

— Vous commencez à me connaître… D’autres disent comme un loup.

— Vous êtes une sorte de monstre, et qui s’en fait gloire, un Caliban qui agit par caprice et par fantaisie…

Le temps passait. L’heure du dîner approchait et le couvert n’était pas mis. Tout en discutant, j’avais hâte d’aller reprendre mon service, qui était plus terre à terre que ces spéculations philosophiques.

Thomas Mugridge, en effet, ne tarda pas à montrer dans l’écoutille son horrible bobine, à la fois défaite et furieuse, et à me lancer un regard impératif.

— Ce soir, il faudra te tirer d’affaire tout seul, cuistot ! Je suis en grande conversation avec Hump, et tu te passeras de lui !

Ce soir-là, en effet, je m’assis à la même table que Loup Larsen et que les chasseurs de phoques, honneur que je n’aurais jamais espéré.

Thomas Mugridge nous servait et ce fut lui qui fit ensuite la vaisselle. Ainsi l’avait voulu un caprice de Caliban. Caprice qui, je m’en doutais bien, me vaudrait de notables ennuis.

Et, tout en mangeant, nous continuâmes, Loup Larsen et moi, à discuter philosophie, sciences morales et religion, devant les chasseurs de phoques qui n’y comprenaient rien.





9



Ce traitement de faveur dura trois jours, trois jours d’un repos béni, où je pris tous mes repas en société de Loup Larsen, débattant avec lui les plus graves problèmes de la vie, tandis que Thomas Mugridge, au comble de la rage, assumait mon propre travail en plus du sien.

— Attention au grain ! C’est tout ce que je peux te dire… me conseilla Louis, que je rencontrai sur le pont, pendant que Loup Larsen, abandonnant un instant Spencer, était occupé à régler une querelle qui s’était élevée entre les chasseurs de phoques. Hump, fais gaffe. Sais-tu de quoi demain sera fait ? En ce moment, Loup Larsen ne jure que par toi. Mais cet homme est aussi mobile que les vents et les courants de l’eau. Il est impossible de se fier à lui. Au moment où tu croiras le tenir, le vent tournera, la brise se transformera en tempête et crèvera la toile de ton beau ciel bleu.

Le grain annoncé par Louis ne devait pas tarder et, prévenu comme je l’étais, je ne fus qu’à moitié surpris de l’explosion.

Je venais d’avoir, avec Loup Larsen, une chaude discussion, toute spéculative, quand, passant à des considérations plus objectives, je mis directement sur la sellette, imprudemment je l’avoue, mon redoutable interlocuteur.

Je lui dis carrément tout ce que j’avais sur le cœur, ce que je pensais de son immoralité et de son égoïsme, et mis son âme à nu comme il avait l’habitude de le faire pour les autres. Je me montrai, sans ménagements, sévère et juste, et je m’emballai si bien que Loup Larsen s’exaspéra.

Je vis, trop tard, son visage, bronzé par le soleil, devenir noir de rage et ses yeux se mettre à lancer des flammes. Il n’y avait plus, en eux, aucun signe de raison, ni même d’intelligence. C’était l’exaltation terrible d’un fou. Le loup reparaissait. Le loup enragé.

Larsen bondit sur moi, avec un sourd rugissement, et m’empoigna par le bras. Je me cabrai, décidé à lui tenir tête, malgré ma frayeur. Mais la force gigantesque de cet homme était au-dessus de mes moyens de défense.

D’une main, il m’avait agrippé le biceps et, quand il resserra son étau, la douleur fut telle que mes jambes cédèrent sous moi et que je m’affaissai en poussant un cri. J’avais l’impression que mon bras n’était plus que de la bouillie.

En me voyant tomber, Loup Larsen sembla se ressaisir. Une lueur de lucidité reparut dans ses yeux, et il relâcha son étreinte, avec un petit rire qui était plutôt un grognement.

Mes muscles se refusèrent à jouer et, incapable de me redresser, je roulai sur le sol, où je demeurai prostré pendant que Loup Larsen s’asseyait tranquillement sur une chaise, allumait un cigare et me guettait.

Tout en me tordant sur le plancher, j’apercevais, dans les yeux incisifs de Loup Larsen, cette curiosité amusée que j’avais si souvent remarquée et dont, pour l’instant, je me serais fort bien passé. Il scrutait froidement ma souffrance.

Je parvins enfin à me remettre sur mes pieds et montai l’escalier. Les jours heureux étaient terminés et je n’avais plus qu’à rejoindre la cuisine.

Mon bras gauche était engourdi et comme paralysé. Il me fut impossible de m’en servir pendant plusieurs jours, et il demeura raide durant des semaines. Encore Loup Larsen n’avait-il exercé, sur mon biceps, qu’une pression modérée, si l’on peut dire. Je m’en rendis compte le lendemain.

Je le vis, en effet, passer la tête dans la porte de la cuisine et, en signe de réconciliation, il me demanda comment se portait mon bras.

— Pas trop bien… répondis-je tristement.

— Ça aurait pu être pire ! fit-il en souriant.

À ce moment, j’étais occupé à éplucher des pommes de terre. Il en prit une dans le sac d’où je les tirais. Elle était saine et ferme, et non pelée. Il referma sa main sur elle, et accentua sa pression. Bientôt, la pomme de terre, transformée en purée, jaillit entre ses doigts, en filets jaunâtres. Cela fait, il en laissa tomber la peau et s’en alla.

Et je compris sans peine ce qui serait advenu de mon bras, s’il avait plu au monstre d’user de toute sa force.

Ces trois jours de repos m’avaient cependant été salutaires. Mon genou s’était reposé et l’enflure avait diminué. La rotule semblait revenir à sa place.

En revanche, ces trois jours d’intimité avec Loup Larsen ne tardèrent pas à m’apporter les désagréments escomptés. Il apparut rapidement que Thomas Mugridge était décidé à me les faire payer cher. Il se mit à me traiter plus grossièrement encore que par le passé ; il m’injuriait sans cesse et se déchargeait sur moi du travail qui lui incombait. Il alla même jusqu’à lever le poing sur moi. Mais, moi aussi, je m’endurcissais et tournais à l’animal. Je protestai, et avec tant de véhémence, qu’il eut peur et recula.

C’était là un joli tableau, que celui d’Humphrey Van Weyden, acculé dans un coin de cette infecte cuisine et défiant du regard l’immonde créature qui s’apprêtait à le frapper. J’avais les lèvres retroussées, comme celles d’un chien qui grogne, et dans mes yeux enfiévrés luisaient à la fois la crainte et le courage, né de ma peur. Je jouais le rôle d’un rat bloqué dans un piège. Quoi qu’il en soit, ma révolte fut efficace et le poing qui me menaçait ne s’abattit pas sur moi.

De cet instant, Thomas Mugridge et moi, telles deux bêtes ennemies encagées ensemble, nous ne cessâmes plus de nous jeter des regards de haine et de nous montrer les dents.

Comme le coq était un poltron et n’osait plus engager avec moi un pugilat, où il craignait d’avoir le dessous, il usa, pour m’effrayer, d’un autre genre de menace.

Dans la cuisine, il n’y avait pour trancher la viande qu’un seul grand couteau, usé par de nombreuses années de service, et qui n’était plus qu’une longue lame mince, si terrible d’aspect que je frissonnais chaque fois que j’avais à l’utiliser.

Le coq emprunta à Johansen une pierre à repasser et se mit à aiguiser avec ostentation devant moi l’acier tranchant. Ce faisant, il n’arrêtait pas de me lancer des regards significatifs.

Chaque jour, dès qu’il avait une minute de loisir, Thomas Mugridge affûtait le couteau, qui devint coupant comme un rasoir. Il en essayait le fil sur le revers de son pouce, ou passait la pointe sous ses ongles. Il s’en servait pour se raser le poil sur le dos de sa main, et se penchait sur l’acier qu’il examinait avec minutie, de ses yeux écarquillés. Au bout d’un moment, il finissait par trouver — ou plutôt faisait semblant de trouver — une microscopique inégalité.

Alors il reprenait la pierre et continuait à affûter, affûter, à tel point que j’éclatais de rire, car cette comédie était parfaitement ridicule.

Malheureusement, cette menace était plus sérieuse qu’elle n’en avait l’air. Je fus averti que, sous la lâcheté de Mugridge, il y avait un certain courage, correspondant exactement à celui qui, chez moi, était né de ma peur.

Et ce courage par ricochet était parfaitement susceptible d’inciter le coq à accomplir un acte devant lequel sa pusillanimité naturelle aurait reculé.

— Voilà le coq en train d’affiler son couteau pour Hump ! ricanaient les chasseurs de phoques, qui ne se faisaient pas faute d’asticoter Mugridge, en lui reprochant la lenteur de sa décision.

Thomas Mugridge prenait bien ces plaisanteries, en paraissait extraordinairement flatté et, pour toute réponse, hochait la tête d’un air mystérieux, qui ne sous-entendait rien de bon.

Un jour George Leach, l’ancien mousse, que je remplaçais, entreprit le coq sur le même sujet, en lui lançant une plaisanterie quelque peu salée.

Or il se trouvait que Leach était un des matelots qui avaient douché Mugridge, après sa partie de cartes avec Loup Larsen. Et il s’était acquitté de sa tâche avec un zèle que l’autre ne lui avait pas pardonné.

Mugridge riposta par un flot de grossièretés et de dénominations malsonnantes, et menaça Leach du couteau affilé à mon intention. Leach se moqua de lui de plus belle, en sortant tout l’argot de Billinsgate[10]. Avant que ni lui ni moi nous ne nous soyons rendu compte de ce qui arrivait, il avait tout le bras droit tailladé, du coude au poignet, par une estafilade.

Le coup fait, Mugridge se recula, le regard haineux, et se mit en garde, le couteau tendu. Mais, malgré le sang qui coulait à flots de son bras et éclaboussait le pont de ses giclures, Leach ne s’emporta pas.

— Tu me le paieras, salopard ! dit-il simplement. Et tu me le paieras cher… Mais je choisirai mon heure et, quand je t’empoignerai, tu n’auras pas ton couteau, fais-moi confiance !

Puis il tourna les talons et s’éloigna tranquillement. Thomas Mugridge était livide de remords, à la pensée de son acte inconsidéré, et de ses conséquences ultérieures, qui étaient inévitables.

Il ne s’était pas moins grisé à la vue du sang qu’il avait fait couler en ma présence et qui, dans son idée, devait me servir d’avertissement. Aussi redoubla-t-il envers moi de férocité. Si obscure que fût la psychologie de cet être inculte, il était patent que désormais il voyait rouge et était très capable de commettre un meurtre. Je lisais, comme dans un livre, ce qui se passait dans ce cerveau.

Les jours suivants, le Fantôme continua à filer sous les alizés et Thomas Mugridge à affiler son couteau sans répit, avec, à mon adresse, des regards dignes d’un carnassier.

De plus en plus effrayé, et certain que, d’une minute à l’autre, il me ferait mon affaire, j’en étais arrivé, quand je quittais la cuisine, à marcher à reculons. Cela au grand amusement de l’équipage et des chasseurs de phoques qui, pour en rire, guettaient mes sorties.

Il en résulta, pour mes nerfs, une telle tension que je tombai dans un sombre désespoir. Sur ce bateau de fous et de brutes, j’étais une âme humaine en détresse à qui, de l’avant à l’arrière, personne ne songeait à tendre une main secourable.

Parfois, je pensais à aller tout raconter à Loup Larsen et à réclamer sa protection. Mais la lueur diabolique qui brillait dans ses yeux et faisait la nique à la vie, me retenait.

Parfois encore, j’envisageais sérieusement de mettre fin à mes jours et il me fallait toute mon énergie, toute mon obstination optimiste, pour ne pas piquer une tête dans la mer, durant la nuit.

Lorsque Loup Larsen tentait d’engager avec moi la conversation et de m’entreprendre sur un sujet littéraire ou philosophique, je lui répondais évasivement et me dérobais. Si bien qu’il comprit qu’une grave préoccupation m’obsédait. Il m’ordonna de reprendre place, temporairement, à sa table et d’abandonner la cuisine.

Encouragé, je déversai alors ma peine dans son giron et lui racontai tout ce que, depuis ma dernière faveur, j’avais enduré de Thomas Mugridge. Il braqua sur moi son regard narquois et me demanda :

— Bref, vous avez la frousse ?

— Exactement, je ne m’en cache pas.

— Vous êtes bien tous les mêmes ! Vous déclamez, à tout bout de champ, sur l’immortalité de vos âmes, et vous avez peur de mourir. À la seule vue d’un couteau bien aiguisé et d’un cuisinier poltron, votre adhérence à la vie l’emporte sur la folie de vos rêves.

« Voyons, Hump… Vous proclamez que vous êtes une émanation de Dieu. Or Dieu ne peut pas être tué et vous êtes, conséquemment, sûr de ressusciter. Que craignez-vous donc, puisque vous avez devant vous la vie éternelle ?

« Vous êtes, selon vos théories, un millionnaire en immortalité ! Un millionnaire dont la fortune ne peut se perdre, car elle est plus durable que les étoiles et n’a pas plus de limites que l’espace et le temps. D’éternité n’a ni commencement ni fin. Que vous mouriez ici et vous continuerez à vivre ailleurs.

« Ne serait-il pas très beau, au contraire, de profiter de l’occasion qui s’offre à vous, de délivrer votre esprit du corps qui l’emprisonne ? Le coq est incapable de vous causer le moindre mal. Il ne peut que vous pousser dans le sentier de l’immortalité !

J’esquissai une vague protestation.

— Ou bien, reprit Loup Larsen en grognant, si vous ne tenez pas à faire immédiatement ce saut dans l’éternité, pourquoi n’y poussez-vous pas Mugridge à votre place ? Est-ce qu’il n’est pas, lui aussi, un millionnaire en immortalité ? Vous ne pouvez l’entraîner dans aucune banqueroute. Son « papier » circulera toujours au pair. En le tuant, vous ne raccourcissez pas réellement la longueur de sa vie qui est sans fin, comme la vôtre.

« Allez-y sans crainte ! Prenez le couteau, quand il aura le dos tourné, et servez-vous-en pour l’expédier dans l’Au-delà. Affranchissez son âme, brisez la porte de sa dégoûtante prison ! Qui sait ? Ce sera peut-être un merveilleux esprit qui sortira de cette carcasse repoussante, pour aller planer dans l’azur. N’hésitez pas, mon ami… Et je vous donnerai sa place. Il a quarante-cinq dollars par mois.

Il était évident, après cette conversation, que je n’avais rien à attendre de Loup Larsen. Je pris donc la résolution de ne compter que sur moi-même et de battre Thomas Mugridge avec ses propres armes.

À différentes reprises, Louis m’avait demandé de lui procurer, en contrebande, du sucre ou du lait condensé. L’infirmerie, où ces articles étaient rangés, prenait accès sur la cabine de Loup Larsen.

Profitant d’une occasion favorable, j’y dérobai cinq boîtes de lait. Puis, pendant la nuit, tandis que Louis assurait son quart sur le pont, je les troquai avec lui contre un poignard, dont la lame n’était pas moins acérée que le couteau de Thomas Mugridge et ne semblait pas moins meurtrière.

L’arme était ternie et un peu rouillée. Mais je fis tourner la meule ; Louis lui présenta l’acier, auquel il donna brillant et tranchant. Je dormis, la nuit qui suivit, plus profondément que de coutume.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, alors que j’étais à genoux, occupé à vider les cendres du fourneau, Thomas Mugridge commença, selon sa coutume, à aiguiser, aiguiser, aiguiser…

Je lui lançai un regard provocateur et, m’étant relevé, je sortis, pour aller jeter les cendres dans la mer.

Lorsque je revins, le coq était en conversation avec Harrison, dont l’honnête visage de garçon de ferme témoignait d’un vif et merveilleux étonnement.

— Oui, criait Mugridge, j’ai écopé, à cette occasion, de deux ans de prison ! Mais je ne les ai pas regrettés. Le type avait eu son compte… J’aurais voulu que tu voies ce spectacle ! Je tenais mon couteau comme ça… Ça lui est entré dans la viande, comme dans du beurre mou. Il gueulait comme un porc !

J’étais resté sur le seuil de la porte. Le coq me regarda de côté et, certain que je l’entendais, continua :

— Il me demandait grâce et me suppliait de l’épargner. « Si je t’ai fait du tort, Tommy, disait-il, je te jure que c’est sans le vouloir ! » Mais moi, je l’ai laissé causer et je lui ai rentré dedans. Beau spectacle, tu peux me croire !

Un appel du second, qui fit déguerpir Harrison, interrompit cette histoire sanguinaire.

Lorsque je fus entré, Thomas Mugridge s’assit sur la première marche de l’escalier et recommença à repasser son couteau.

Je remis en place le cendrier et je m’assis, très calmement, en face du coq, sur la boîte à charbon. Il me lança un coup d’œil mauvais.

Moi, toujours très calme, en apparence tout au moins, car mon cœur battait à se rompre, je sortis le poignard de Louis et me mis à l’affûter sur une pierre, que j’avais dans ma poche. Je m’attendais, de la part du coq, à une explosion d’injures. Mais il n’en fut rien. À ma vive surprise, il ne parut pas prêter attention à ce que je faisais. Il continua simplement à aiguiser son couteau. J’agis de même et, deux heures durant, nous restâmes là, nez à nez, aiguisant, aiguisant, aiguisant…

On nous aperçut du dehors. La nouvelle fit le tour du bateau et la moitié de l’équipage se pressait bientôt à la porte de la cuisine.

Encouragements et avis s’offraient gratuitement. Jock Horner, le chasseur de phoques, au parler si doux et qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, me conseilla de ne pas m’attaquer aux côtes, car la lame pouvait dévier. Il était préférable d’enfoncer l’acier de bas en haut, dans le ventre, sans oublier, au cours de cette opération, ce qu’on appelait la « tortillade espagnole ».

Leach, tout en me montrant son bras entouré d’un bandage, me supplia de le laisser achever le coq, et Loup Larsen s’arrêta, une ou deux fois, afin de jeter un regard curieux sur ce qui devait être pour lui une fermentation plus prononcée de la levure qu’il appelait la vie.

Je me permettrai d’ajouter qu’en cet instant je ne trouvais pas, moi non plus, que la vie fût quelque chose de divin et de bien propre. Il n’y avait là que deux atomes, peu ragoûtants, habités par une pareille lâcheté, acharnés à aiguiser, sur un caillou, un bout d’acier. Et l’autre groupe d’atomes qui regardait était tout aussi lâche.

La plupart de ces gens, j’en étais sûr, étaient avides de voir couler mon sang et celui du coq. Belle occasion de se divertir un peu ! Pas un d’entre eux n’interviendrait, même si le duel devenait mortel.

Et, d’un autre point de vue, toute cette scène était risible et puérile. Aiguise, aiguise, aiguise, Humphrey Van Weyden ! Aiguise ton poignard dans cette cuisine de goélette et, comme ton adversaire, essaye le fil de ta lame sur ton pouce !

De toutes les situations où je m’étais trouvé, depuis l’engloutissement du ferry-boat qui me ramenait à San Francisco, celle-ci était, vue de sang-froid, la plus inconcevable. Parmi les gens que je fréquentais jadis, nul ne l’aurait crue possible. Que moi, la « chiffe molle », comme on me surnommait pour mon sybaritisme endurci, j’en sois arrivé où j’en étais présentement, voilà qui excitait ma propre stupéfaction ! Et Van Weyden aurait été incapable de dire s’il devait s’enorgueillir du changement qui s’était opéré en lui, ou en rougir.

Mais rien n’arriva.

Au bout des deux heures, Thomas Mugridge, mettant de côté son couteau et sa pierre, me tendit la main.

— À quoi ça sert, dit-il, de nous donner en spectacle à toutes ces sales gueules et d’amuser la galerie ? Ils peuvent pas nous sentir et seraient ravis de nous voir nous couper la gorge ! Hump, t’es pas un mauvais gars. T’as du cœur au ventre, comme un vrai Yankee, et, d’une façon, tu me bottes. Allons, tends-moi la pogne…

Sans être très brave, j’étais tout de même moins lâche que le coq. C’était, je le compris, une victoire décisive que je venais de gagner et je refusai d’en compromettre le bénéfice en serrant la main qui m’était offerte.

— Ça va, ça va… déclara sans fierté Thomas Mugridge. Prends-la ou ne la prends pas. Je t’ai quand même à la bonne.

Et pour sauver la face, il se tourna furieusement contre les spectateurs, en criant :

— Débarrassez la porte de ma cuisine, bande de fumiers !

Cet ordre fut renforcé par la menace d’une bouilloire remplie d’eau fumante. Du coup, tous les matelots déguerpirent. Ce fut, pour Thomas Mugridge, une espèce de victoire, qui lui permit d’accepter plus gracieusement la défaite que je lui avais infligée.

Les chasseurs de phoques, que n’intimidait pas le coq, se retirèrent les derniers. J’entendis Smoke dire à Horner :

— Maintenant le coq est fichu !

— Tu parles ! répondit l’autre. Désormais, c’est Hump qui va diriger la cuistance et Mugridge va filer droit.

Le coq, ayant saisi ces paroles, me lança un coup d’œil de défi. Mais je feignis de n’avoir rien entendu.

Je n’avais pas cru ma victoire aussi complète mais je compris bientôt qu’elle l’était. À mesure que les jours s’écoulaient, la prophétie de Smoke se réalisait.

Le coq devenait envers moi plus humble et plus servile qu’envers Loup Larsen lui-même. Je cessai de l’appeler « Monsieur Mugridge », de laver la graisse des casseroles et des assiettes, et je ne pelai plus de pommes de terre.

Je m’occupai uniquement de mon travail, qui était de mettre et de servir la table du capitaine, et de ranger sa cabine. Je portais toujours, sur ma hanche, mon poignard dans sa gaine et je ne cessais pas de me départir, envers Thomas Mugridge, d’une invariable attitude, composée, en parties égales, de domination, d’insulte et de mépris.





10



Mon intimité avec Loup Larsen s’accroît, si on peut nommer ainsi les relations susceptibles d’exister entre capitaine et matelot, ou mieux encore, entre roi et bouffon.

À ses yeux, je ne suis qu’une marotte et il m’accorde exactement autant de valeur qu’un enfant à son jouet.

Mon rôle est de le divertir. Et, tant que je le divertis, tout va bien. Mais, s’il lui arrive de me trouver ennuyeux, ou de tomber dans une de ces humeurs noires qui le prennent parfois, je suis immédiatement renvoyé à la cuisine. Encore dois-je alors m’estimer heureux de m’en tirer sain et sauf.

Personne, à bord, qui ne craigne ou haïsse ce solitaire. Personne, non plus, qu’il ne méprise pas. On dirait qu’il se consume lui-même du terrible pouvoir qu’il possède et trouve, autour de lui, un déversoir insuffisant. Cet homme est tel que le serait Lucifer, si cet esprit orgueilleux apparaissait sur la terre et venait vivre parmi nous.

L’isolement où se complaît Loup Larsen a déjà, en soi, une influence fâcheuse, qui s’aggrave de la mélancolie particulière à la race Scandinave.

Je comprends mieux, maintenant, connaissant Loup Larsen, les vieux mythes de la religion d’Odin. Les sauvages à peau blanche et à cheveux blonds, qui créèrent ce panthéon terrible, étaient de cette espèce.

L’insouciante gaieté des Latins est inconnue de Loup Larsen. Quand il lui arrive de rire, c’est une forme différente de sa férocité, et rien d’autre. Mais il rit rarement. Une sombre hypocondrie, qui a de profondes racines ataviques, constitue le fond de sa nature. C’est cette tristesse latente, fanatisée, qui a produit, chez les Anglais, l’Église réformée et des êtres du type de Mrs. Grundy[11].

Mais la religion, qui est par elle-même une consolation, manque à Loup Larsen et l’abandonne à sa sombre humeur. Son matérialisme brutal constitue toute sa philosophie. En sorte que, quand il est envahi par ses idées noires, il ne peut que devenir diabolique.

S’il avait été un autre homme, j’aurais eu, ces jours-ci, pitié de lui. Alors que j’entrais, le matin, dans sa cabine, pour remplir son pot à eau, je le trouvai la tête enfouie dans ses mains. Ses épaules étaient secouées convulsivement, comme par des sanglots.

Je pensai qu’un profond chagrin le déchirait. Et, comme je me retirais sur la pointe des pieds, je l’entendis grogner : « Dieu ! Dieu ! Oh ! mon Dieu ! » Mais il n’appelait pas Dieu à son secours. C’était une simple et banale exclamation qu’exhalait sa poitrine, un exutoire quelconque à sa douleur.

Au déjeuner, il demanda aux chasseurs de phoques s’ils connaissaient un remède efficace contre les maux de tête. Sa souffrance, qui ne fit qu’empirer était telle, en effet, qu’à la fin de la journée il n’y voyait presque plus clair et, en dépit de sa force, chancelait en marchant sur le pont.

Je le soutins, pour le reconduire à sa cabine.

— Hump, me dit-il, ce mal est étrange… Je n’ai jamais été malade de ma vie. Jamais je n’ai souffert autant de la tête, sauf cette fois où j’ai eu la peau du crâne emportée sur quinze centimètres par une barre de cabestan qui est venue me frapper à l’improviste…

La crise dura trois jours. Loup Larsen était presque aveugle. Il souffrit comme souffrent les bêtes sauvages et comme cela me semble être l’habitude sur les navires pareils au nôtre. C’est-à-dire solitaire, sans se plaindre et sans être plaint.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce matin, lorsque j’entrai dans sa cabine, pour lui faire son lit et savoir s’il n’avait besoin de rien, je le trouvai tout à fait remis. Sa table et sa couchette étaient jonchées de feuillets de papier, portant des chiffres et des graphiques. La boussole et l’équerre en main, il reportait ses calculs sur une grande feuille de papier calque.

Il me salua allègrement.

— Bonjour, Hump ! ce travail que je suis en train de faire est une invention dont je suis l’auteur. Je procède à une dernière mise au point.

— Mais de quoi s’agit-il ? demandai-je.

— D’un procédé nouveau, destiné à faciliter le travail des navigateurs. Il réduit à presque rien les calculs nécessaires à la conduite d’un bateau. Un enfant les réussirait !

« L’indispensable est seulement de repérer une étoile au ciel dans la nuit sombre. Il suffit alors de placer mon dispositif sur une carte astrale et de reporter, sur la table que j’ai établie, le chiffre des degrés qu’on a relevés. Et en moins de deux, vous obtenez votre emplacement exact.

La voix de Loup Larsen était toute joyeuse et ses yeux étincelaient, aussi bleus que la mer.

— Vous devez être calé en mathématiques ! répondis-je. Où avez-vous fait vos études ?

— Nulle part, hélas ! Je n’ai jamais mis le pied dans une école. J’ai pioché tout seul… Mais, reprit-il brusquement, si j’ai travaillé à cette invention, n’allez pas croire que c’est par philanthropie, ni pour laisser mon empreinte sur le sable des temps !

Et il éclata d’un rire railleur.

— Pas du tout ! C’est en vue de faire breveter mon procédé et d’en tirer du bon argent sonnant, qui me permettra de me donner un jour plus de bien-être, de me payer une bonne rigolade, quand il me plaira, et de tirer ma flemme à mon gré, pendant que de moins malins que moi continueront à trimer.

« Voilà quel a été mon but. Puis, aussi, il m’est agréable de réaliser ce que j’ai conçu.

— La joie créatrice… murmurai-je.

— Je crois que ça s’appelle comme ça. La joie des vivants sur les morts, l’orgueil du ferment qui a réalisé quelque chose…

Je levai les bras au ciel, en signe de désespoir devant cette perversité mentale obstinée, et m’occupai de faire le lit.

Loup Larsen, de son côté, se remit à reporter sur la grande feuille ses traits et ses mesures, avec une attention studieuse et une délicatesse de main que je ne pouvais m’empêcher d’admirer, et qui formait un curieux contraste avec sa brutalité coutumière.

Quand j’eus terminé, je levai les yeux vers lui et le regardai avec une sorte d’inconsciente admiration. Cet homme était beau ; enfin, un beau mâle. Et le plus étonnant était la sérénité de son visage. On aurait dit le reflet d’une conscience pure, le miroir d’une âme incapable de la moindre méchanceté.

C’était, en réalité, le signe d’une amoralité complète. La conscience de Loup Larsen était en repos, pour cette excellente raison qu’il n’avait pas de conscience.

Et je me pris à contempler, comme fasciné, ce colosse au teint bronzé, dont le profil, fraîchement rasé, avait la pureté d’un camée. Les lèvres, à la fois sensuelles et dures, étaient pleines et charnues. Le nez, impératif et conquérant, avait quelque chose du bec de l’aigle, avec une régularité de lignes très classique. Le masque entier était une incarnation de la force, mélancoliquement orgueilleuse et cruelle.

Cet homme m’intéressait malgré moi. Qui était-il exactement ? Qu’était-il venu faire sur la terre ? N’avait-il pas, comme j’en avais eu l’impression, manqué sa voie, en se contentant d’être le maître obscur d’une goélette chassant les phoques ?

Je ne pus garder pour moi mes réflexions et demandai à Loup Larsen :

— Ne pensez-vous pas, parfois, que vous avez raté votre vie ? Bien orientée, la puissance énorme qui est en vous aurait pu vous mener haut, très haut. Dépourvu, comme vous l’êtes, de conscience et de moralité, vous auriez été un admirable meneur d’hommes. Vous auriez pu dominer le monde.

« Et pourtant vous êtes ici, à l’apogée de votre vie, vous menez une existence sordide, parmi des brutes, sans autre satisfaction que celle d’une débauche crapuleuse lorsque vous serez de retour à terre, sans autre avenir devant vous que de voir s’avancer un jour le déclin et la mort.

« Quelle malchance a saboté votre vie, dès votre naissance ?

Loup Larsen m’avait complaisamment écouté jusqu’à la fin de mon discours. Je me tus et, après avoir réfléchi un instant, comme s’il cherchait à se faire mieux comprendre, il me répondit :

— Hump, connaissez-vous la parabole du semeur qui était allé au hasard semer son grain ? Si oui, vous devez vous souvenir qu’une partie du grain est tombée, soit sur des endroits pierreux, recouverts d’une légère couche de terre, soit parmi des ronces et des épines.

« Lorsque la-semence a levé, les premiers de ces grains, qui n’avaient pas de racines suffisantes, ont vu leurs pousses se faner au soleil et bientôt périr, calcinées. Les seconds, à peine levés, ont été étouffés.

— Eh bien ? demandai-je.

— Eh bien, j’ai été, moi aussi, au nombre des grains avortés.

Il baissa de nouveau les yeux sur ses calques et continua sa besogne. De mon côté, j’achevai la mienne. Lorsque j’ouvris la porte pour sortir, Loup Larsen me retint.

— Hump ! écoutez-moi… Si vous prenez une carte de la Norvège et si vous vous donnez la peine d’examiner la côte ouest de ce pays, vous y verrez figurée une découpure, appelée Ronisdal-Fjord.

« Je ne suis pas norvégien, mais danois, comme mon père et ma mère, et c’est au Danemark, à cent milles de cet endroit, que je suis né. Comment mes parents sont-ils venus, avec moi, s’établir dans cette crique glaciale, je l’ignore et ne l’ai jamais su. C’étaient de pauvres gens, complètement illettrés. Ils descendaient de générations tout aussi pauvres et illettrées qui, comme eux, labouraient la mer, et depuis une éternité de siècles, semaient leurs fils sur les vagues.

« Je vous ai dit tout ce que je connaissais de moi, et je n’ai plus rien à vous apprendre.

— Est-ce bien certain ? Est-ce tout ?

— Que voulez-vous de plus ? reprit-il avec amertume. Voulez-vous que je vous parle de mon enfance misérable ; je n’avais que du poisson pour toute nourriture. La vie était dure.

« Dès que j’ai pu me traîner, je suis monté sur un bateau. Mes frères aînés sont partis au loin, l’un après l’autre, sur les mers, et ne sont jamais revenus. Moi, dès dix ans, l’âge mûr ! j’ai été embarqué, comme mousse, sur de vieux sabots qui faisaient le cabotage. Un dur travail et des traitements plus durs encore ont été mon lot. Les coups étaient souvent mon lit et mon pain, et la seule façon de me parler. La crainte, la souffrance et la haine ont été les seules impressions de mon âme d’enfant.

« Époque atroce, dont je ne veux pas me souvenir. Une rage folle me monte encore au cerveau quand j’y songe ! Il y a certains de ces capitaines-caboteurs que j’ai mille fois rêvé de retrouver et de tuer, quand j’ai atteint l’âge d’homme, avec sa force. Mais alors ma vie m’avait entraîné loin de là.

« Je suis pourtant retourné une fois, il y a peu d’années, sur cette terre maudite. Malheureusement, tous mes anciens tortionnaires étaient morts. Sauf un seul, un second autrefois, qui était devenu capitaine. Je l’ai tellement amoché qu’il restera estropié pour le restant de ses jours.

— Mais où et comment avez-vous appris à lire et à écrire ?

— Quand, au bout de deux ans, je suis passé dans la marine anglaise. Mousse de cabine à douze ans, mousse en titre à quatorze, novice à seize, matelot à dix-sept et finalement cuisinier. Telle a été mon ascension solitaire et pénible, livré à moi-même, sans aide morale ni aucune sympathie.

« Tout ce que je connais, je l’ai appris par mes propres moyens : navigation, mathématiques, philosophie, littérature, et que sais-je encore ? Ça m’a conduit, comme vous le dites, à être, à l’apogée de ma vie, maître et propriétaire d’un bateau, avec la perspective du déclin et de la mort. C’est peu, n’est-ce pas ? Comme le grain semé sur un sol pierreux, j’ai été brûlé par le soleil, faute de racines suffisantes.

— La chance, répondis-je, vous a manqué. La chance qui, nous enseigne l’histoire, a élevé parfois des esclaves jusqu’à la pourpre.

— Oui, oui, je sais… Mais personne ne crée la chance, et l’occasion favorable m’a fait défaut. Tout ce qu’on peut faire est de la reconnaître quand elle se présente. Ça a été le cas du Corse, qui est devenu empereur de France. J’ai ébauché des rêves aussi grandioses que les siens. Mais la chance n’est pas venue. Les ronces seules, je vous dis, ont levé autour de moi et m’ont étouffé.

« Hump, vous le voyez, j’ai été confiant envers vous. Et je peux vous affirmer, sans crainte d’être démenti, que vous en savez maintenant plus long sur mon compte qu’aucun autre homme vivant, à part mon propre frère.

— Qui est ce frère ? Que fait-il et où vit-il ?

— C’est le dernier survivant, avec moi. Il commande, comme moi, à un bateau qui chasse les phoques, le Macédonia. Nous le rencontrerons sans doute sur la côte du Japon. Ses hommes l’appellent « Larsen-la-Mort ».

— Larsen-la-Mort ! m’écriai-je involontairement. Vous ressemble-t-il ?

— Oh ! d’assez loin. C’est un animal sans cerveau. Il a toute ma… ma…

— … brutalité, suggérai-je.

— Justement ! Merci d’avoir dit le mot. Il a toute ma brutalité, mais il sait à peine lire et écrire.

— Et il n’a jamais philosophé sur la vie, comme vous ?

— Jamais… Il n’en est que plus heureux, dans son existence solitaire ! Il ne songe pas à l’horreur de son sort… Mon tort, à moi, est d’avoir mis le nez dans les livres et d’y avoir appris à penser.





11



Le Fantôme a atteint, dans le Pacifique, le point extrême de la courbe qu’il a décrite vers le sud. Il commence à redresser sa course vers le nord et l’ouest, et se dirige, à ce qu’on m’assure, vers une île déserte, où il doit remplir ses réservoirs d’eau douce, avant d’entamer sa saison de chasse sur la côte du Japon.

Les chasseurs de phoques s’exercent au maniement de leurs armes et les font fonctionner jusqu’à satisfaction complète. Les rameurs et les hommes de barre ont préparé les voiles mobiles des canots, ont revêtu de cuir et de tresses le manche de leurs avirons, afin de pouvoir les manœuvrer sans bruit, en s’approchant des phoques.

L’estafilade faite par Thomas Mugridge au bras de Leach s’est refermée, mais la cicatrice ne s’effacera jamais. Aussi le coq vit-il dans une terreur constante de l’ancien mousse et n’ose-t-il pas s’aventurer sur le pont, la nuit venue.

Le gros Louis m’apprend que deux ou trois sérieuses bagarres couvent sous roche, parmi les hommes du poste d’avant. Les matelots se sont mouchardés entre eux, et ceux qui sont soupçonnés d’avoir dénoncé les irrégularités du service à Loup Larsen ont reçu de leurs camarades une correction peu ordinaire, qu’ils aspirent naturellement à leur rendre.

Louis ne présage rien de bon pour Johnson, qui est rameur sur le même canot que lui. Johnson s’obstine à émettre son opinion sur tout, à reprendre Loup Larsen lorsqu’il l’appelle « Yonson », et le capitaine commence à l’avoir sérieusement dans le nez.

L’autre soir, pour ce même motif, il est tombé, à bras raccourcis, sur le second. Et, depuis lors, le second l’appelle par son vrai nom. Mais, comme Johnson ne peut évidemment appliquer le même traitement à Loup Larsen, la situation, de ce côté, demeure tendue.

C’est encore Louis qui m’a donné, sur Larsen-la-Mort, des renseignements plus précis, qui corroborent d’ailleurs ceux du capitaine.

Nous pouvons nous attendre à rencontrer Larsen-la-Mort sur la côte du Japon. « Et, alors, gare au grain ! » prophétise Louis, car les deux frères se détestent, en vrais fils de loups qu’ils sont tous deux.

Larsen-la-Mort commande le seul vapeur phoquier de toute la flotte de pêche, le Macédonia, qui porte quatorze canots, alors que les goélettes ordinaires n’en ont que six. On prétend que le Macédonia est armé d’un canon. Il ne lui est pas sans utilité au cours de ses expéditions suspectes et mystérieuses, qui ont pour but, notamment, la contrebande de l’opium à destination des États-Unis, celle des armes avec la Chine, la traite des noirs et la piraterie ouverte.

Voilà qui est bien invraisemblable à notre époque. Je dois croire, cependant, ce que me dit Louis. Car, à ma connaissance, il n’a jamais menti et ses renseignements sont toujours exacts.

Au poste d’arrière de ce bateau d’enfer, les choses se passent de la même manière qu’à la cuisine et au poste d’avant. Haines, querelles et batailles sans merci. Le clan des chasseurs de phoques s’attend, à tout moment, à ce que crépitent des coups de revolver entre Smoke et Henderson, qui continuent à s’en vouloir à mort. Et Loup Larsen déclare, d’une façon formelle, qu’il tuera le survivant.

Il ajoute, en guise de commentaire, que les chasseurs de phoques sont, en principe, absolument libres de se massacrer entre eux et de s’entre-dévorer. Mais, en ce qui le concerne, il a besoin, pour la chasse, de chasseurs vivants. C’est pourquoi, si Smoke tue Henderson, ou l’inverse, le coupable le paiera cher.

Une fois la saison de chasse terminée, chacun pourra agir comme il lui plaît et, s’il en a envie, jeter son voisin par-dessus bord. Quant à lui, il fermera les yeux et se portera garant, devant la justice, des histoires les plus funambulesques. Car il s’en fiche. Mais, bon sang ! qu’ils attendent encore un peu !

Ce cynisme à froid fait impression, à n’en pas douter, sur les chasseurs de phoques. Si méchants et dénués de sens moral que soient ces hommes, ils ont trouvé leur maître, qui est pire qu’eux, et ils le redoutent.

Thomas Mugridge rampe devant moi comme un chien couchant, mais je ne suis moi-même qu’à demi rassuré devant cette attitude. Il craint visiblement que je ne lui règle son compte, et cette crainte exaspérée peut fort bien, en dépit de sa lâcheté, le pousser à prendre les devants et à me tuer.

Mon genou, décidément, va beaucoup mieux, j’en souffre pourtant encore par moments. La raideur disparaît aussi, peu à peu, du bras que Loup Larsen m’a si cruellement étreint.

Par ailleurs, mon état physique est en pleine transformation. Mes muscles prennent de la force et augmentent de volume. Ce qui me désole, ce sont mes mains, qui sont dans un état lamentable. Complètement déformées, elles ressemblent à de la viande bouillie.

Mes ongles sont cassés, décolorés et entourés, à leur base, d’une frange d’envies. À leur sommet, des bourrelets de chair les recouvrent à vif. Je souffre aussi de clous qui me poussent sur tout le corps, et que j’attribue au régime échauffant du bord. Car cette affection avait toujours été inconnue de moi.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Hier, j’ai surpris Loup Larsen dans sa cabine, en train de feuilleter une Bible, dont un exemplaire avait été découvert dans la cantine de l’ancien second, après que son corps eut été jeté à la mer.

Je me demandais l’intérêt qu’il pouvait bien trouver dans le livre saint, lorsqu’il se mit à me lire, à haute voix, ce passage de l’Ecclésiaste :


« J’ai entassé l’argent et l’or, le revenu des rois et des provinces. J’ai possédé des chanteurs et des chanteuses, des coupes et des vases pour répandre le vin, et tous les délices des enfants des hommes.


J’ai surpassé, par mes richesses, tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem, et la sagesse a habité avec moi.

Alors je contemplai tous les travaux accomplis par mes mains, toutes les richesses que j’avais péniblement réunies. Et je vis que tout cela n’était que vanité et affliction de l’esprit, et qu’il n’y avait rien de stable sous le soleil…

Tout arrive également au juste et à l’impie, au bon et au méchant, au pur et à l’impur, à celui qui accomplit les sacrifices rituels comme à celui qui les dédaigne. L’innocent est traité, ici-bas, comme le coupable, le parjure comme celui qui respecte ses serments.

Il est déplorable que, sous le soleil, les mêmes choses arrivent à tous. Et c’est pourquoi les cœurs des enfants des hommes sont, durant leur vie, remplis de malice et de dédain pour ce qui est juste. Ils savent que nous allons tous vers la mort.

Personne qui n’échappe au trépas et qui puisse même en avoir l’espérance. Un chien galeux, vivant, vaut mieux qu’un lion mort.

Car les morts n’ont plus la notion de rien, ne jouissent plus de rien et leur souvenir même est effacé.

L’amour, la haine et l’envie périssent avec eux. Ils n’ont plus aucune part de ce qui se fait sous le soleil. »


— Eh bien Hump, s’écria Loup Larsen en fermant le livre sur son doigt et en levant les yeux vers moi, je crois que vous êtes bien servi ! L’auteur, qui était roi d’Israël, à Jérusalem, pensait exactement comme moi. Vous prétendez que je suis un affreux matérialiste. Et celui qui a écrit ces lignes, qu’était-il donc ?

« Vous avez bien entendu, n’est-ce pas ? « Tout est vanité et affliction de l’esprit. Rien n’est stable sous le soleil. » Il n’y a qu’une fin à tout, pour le fou comme pour le sage, pour le pur comme pour l’impur, pour le pécheur comme pour le saint. Et cette fin, c’est la mort !

« L’auteur trouve que ça ne devrait pas se passer ainsi. Il ne voudrait pas mourir. « Un chien galeux, vivant, dit-il, vaut mieux qu’un lion mort. » Il aurait préféré la vanité de la vie, et ses tourments, au silence et à l’immobilité de la tombe.

« Je suis tout à fait comme lui. Ramper en ce bas monde est une chose répugnante. Mais ne pas ramper du tout, devenir insensible, à l’égal d’une motte de terre ou d’un bout de rocher, est encore plus terrifiant à envisager.

« Ça révolte la vie qui palpite en moi, et dont l’essence même est le mouvement. Vivre est une vanité. Mais regarder par-delà la mort en est une bien plus grande encore.

Je ripostai :

— D’autres que vous ont su tirer de leur matérialisme des conclusions moins amères et sans s’empoisonner l’existence, comme Omar Khayyam. Lui du moins, après s’être torturé l’esprit toute sa jeunesse, de ces troublantes spéculations sur nos fins dernières, est parvenu à se fabriquer une philosophie joyeuse qui lui a permis de vivre heureux.

— Qui est Omar Khayyam ? demanda Loup Larsen.

Et ce jour-là, comme le lendemain, je fus libéré de tout travail.

Loup Larsen, le hasard n’ayant jamais fait tomber le livre entre ses mains, ignorait totalement le Rubaiyat, que je connaissais à fond. Les deux tiers des quatrains chantaient dans ma mémoire et je pus, sans trop de difficulté, retrouver les autres.

Je les récitai successivement à Loup Larsen, qui s’enthousiasma. Il me les fit répéter jusqu’à ce que, à son tour, il les sût par cœur et les déclamât avec une flamme dont je fus impressionné. Il me semblait, en l’écoutant, que jamais je n’avais aussi bien compris les vers du célèbre poète persan.

Je fus curieux de savoir quel était son quatrain préféré et le lui demandai. Sans hésiter, il fonça sur celui qui, composé dans un instant de mauvaise humeur, tranche avec l’aimable philosophie et le joyeux code de vie de l’ensemble du recueil :

Qui t’a sur la terre appelé ?
Et, quand tu mourras, ou t’en iras-tu ?
Que de coupes de vin seront nécessaires,
Pour te faire oublier la mort insolente !

— Superbe ! s’écria Loup Larsen, quand il eut terminé… la mort insolente ! Impossible de trouver une expression plus juste.

« C’est bien dans la nature humaine ! La vie, à l’idée qu’elle doit cesser de vivre, se révoltera toujours. C’est naturel. Omar Khayyam est d’accord sur ce point, avec l’Ecclésiaste. La vie et ses œuvres ne sont que tourment et vanité.

« Bien sûr, la vie est une chose terrible. Mais la mort, qui met fin à ce tourment et à cette vanité, est plus mauvaise encore. Là-dessus, nous sommes pleinement d’accord, l’Ecclésiaste, Khayyam, moi et vous…

— Qui ? Moi ?

— Parfaitement. Lorsque vous avez vu le coq aiguiser son couteau à votre intention, vous avez eu peur de mourir. La vie qui est en vous, qui est plus grande que vous, s’est refusée à mourir. Vous êtes pris. En face des réalités, votre immortalité n’est qu’une farce sinistre sans grande importance à vos yeux.

— Pas du tout… Vous me faites dire ce que je n’ai jamais dit.

— Allons donc ! La peur du coq l’emporte, chez vous, sur votre foi en la vie éternelle. Si moi-même, en ce moment, je vous saisissais à la gorge, comme ça…

Loup Larsen fit comme il disait. Sa large main m’encercla le cou et j’eus la respiration coupée.

— … et si je resserrais encore ma prise vous mourriez. Alors, votre instinct d’immortalité vacillerait, vous vous prendriez à aimer follement l’existence, vous vous débattriez de toutes vos forces pour sauver votre peau. Hein ? Est-ce vrai ?

« … Je lis dans vos yeux la crainte de la mort. Vous frappez l’air avec vos bras. Vous mettez en œuvre toute votre énergie pour lutter et vivre. Votre main s’agrippe à mon biceps, et elle me semble aussi légère qu’un papillon qui serait venu s’y poser… Je vois haleter votre poitrine, la langue vous sortir de la bouche, votre visage qui noircit ; et vos yeux se révulser…

« Tout votre être crie : « Vivre ! Vivre ! Je veux vivre ! » Et pas dans un autre monde, mais maintenant, dans celui-ci. Qu’en dites-vous ? Vous êtes déjà beaucoup moins sûr de votre immortalité, j’en suis certain. Vous ne tenez pas à risquer d’aller la vérifier sur place…

« Poussons plus loin le raisonnement, voulez-vous ? Tout devient de plus en plus noir autour de vous… Ce sont les ténèbres de la mort qui arrivent, la fin de tout, la paralysie prochaine de certaines facultés… Le néant descend sur vous et vous enveloppe…

« Vos yeux deviennent fixes. Ils sont déjà vitreux. Ma voix ne vous parvient plus que faiblement et comme lointaine. C’est à peine si vous pouvez encore discerner mon visage… Et, sous ma poigne, vous vous débattez quand même. Vous lancez des coups de pied dans le vide. Votre corps se noue comme celui d’un serpent. Vos poumons cherchent un dernier souffle. Ils murmurent désespérément : « Vivre ! Vivre ! Je veux vivre ! »

Je n’en entendis pas davantage. Ma conscience s’était effacée dans ces ténèbres épaisses, dont Loup Larsen avait tracé verbalement le graphique, et je m’évanouis.

Lorsque je revins à moi, je gisais sur le parquet. Il était, lui, tranquillement assis, en train de fumer un cigare, et me regardait, amusé et pensif.

— Eh bien, êtes-vous convaincu maintenant ? me demanda-t-il. Tenez prenez un verre de whisky… Ça vous remettra. Et nous pourrons reprendre notre discussion.

— Vos arguments sont trop… frappants, merci bien…, articulai-je avec peine et la gorge cruellement endolorie.

— Dans une demi-heure, vous serez tout à fait remis. Et je vous promets de ne plus employer de démonstrations physiques… Voyons, levez-vous, vous le pouvez. Et asseyez-vous.

Je fis ce qu’il voulait. Et, triste jouet de ce monstre, je repris avec lui notre conversation sur Omar Khayyam et sur l’Ecclésiaste. Nous y passâmes la moitié de la nuit.




12


Les dernières vingt-quatre heures ont été témoins d’un déchaînement de cruauté. On dirait que, de la proue à la poupe, elle a couru et s’est répandue comme une maladie contagieuse. Je sais à peine par où commencer mon récit.

C’est l’exemple de Loup Larsen qui gangrène tous ceux que porte ce bateau. Ce n’est, de l’un à l’autre, que haines, querelles et rancunes, et les passions mauvaises s’enflamment pour un rien, comme l’herbe sèche des prairies.

Thomas Mugridge est non seulement un trouillard, mais un espion et un mouchard. C’est lui qui, pour regagner les bonnes grâces du capitaine, a dénoncé les hommes de l’avant. Il a également rapporté à Loup Larsen certains propos, particulièrement violents, émis par Johnson. Voici l’affaire.

Johnson a, paraît-il, acheté un ciré à la soute aux hardes, et il l’a trouvé de qualité nettement inférieure. Il ne s’est pas gêné, selon sa coutume, pour dire tout haut ce qu’il en pensait.

La soute aux hardes est, en miniature, une sorte de magasin de confection, qui existe sur toutes les goélettes phoquières et qui contient divers articles, à l’usage des hommes du bord. Le montant de leurs achats est retenu, ultérieurement, sur les gains réalisés par eux, dans les zones de chasse. Les chasseurs, en effet, de même que les rameurs et les hommes de barre, au lieu d’un salaire fixe, reçoivent alors tant par peau capturée par leur bateau.

J’ignorais le mécontentement de Johnson, à propos de son ciré, et les réflexions dont il l’avait assaisonné. Aussi ne m’attendais-je nullement à la scène terrible dont je fus témoin.

Je venais d’achever de balayer la cabine de Loup Larsen qui m’avait entraîné dans une discussion sur Hamlet, le personnage shakespearien qu’il préfère, pour son pessimisme forcené, j’imagine. Là-dessus, Johnson, flanqué du second, Johansen, descendit l’escalier du carré.

Selon la coutume maritime, Johnson ôta son béret et se tint dans une attitude respectueuse, au milieu de la cabine. Il se balançait lourdement au roulis de la goélette, afin de conserver son équilibre, et faisait face au capitaine.

— Fermez la porte et tirez le verrou ! me commanda Loup Larsen.

J’obéis et remarquai, sans en comprendre la cause, la lueur d’inquiétude qui passait dans les yeux de Johnson. Mais lui savait ce qui l’attendait, et faisait front, courageusement.

Et il y avait, dans l’acte de cet homme simple, plus de noblesse et de grandeur morale que dans tout Loup Larsen. Johnson avait des principes de droiture et de franchise. Il était prêt à souffrir pour eux tout ce qu’il faudrait et l’esprit, chez lui, dominait la chair.

Je remarquai donc l’éclair de panique que trahissait le regard de Johnson, mais je le pris pour le résultat de sa timidité et de l’embarras, tout naturel, qu’il ressentait devant son supérieur.

Johansen s’écarta de quelques pas et Loup Larsen s’assit sur un fauteuil à pivot, devant le matelot.

Un silence impressionnant tomba lorsque j’eus fermé la porte et tiré le verrou. Il dura une bonne minute et ce fut Loup Larsen qui le rompit.

— Yonson… commença-t-il.

— Je me nomme Johnson…

— Va pour Johnson, qu’est-ce que ça peut foutre ! Est-ce que tu devines pourquoi je t’ai fait venir ?

— Oui, et non, capitaine… répondit-il lentement. Je m’acquitte consciencieusement de mon travail. Le second le sait aussi bien que vous, capitaine. Je ne vois pas de quoi vous avez à vous plaindre à ce sujet.

— Est-ce tout ? demanda Loup Larsen, d’une voix douce, basse et ronronnante.

— Je sais, continua Johnson avec sa même lenteur et pondération, que vous avez une dent contre moi. Vous ne pouvez pas m’encaisser. Vous… vous…

— Continue, souffla Larsen. N’aie pas peur de m’offenser.

Je vis, sous l’insolence mal dissimulée de Loup Larsen, l’homme rougir légèrement sous son hâle.

— Je n’ai pas peur, dit-il. Si je m’exprime mal, c’est parce que j’ai quitté mon pays depuis aussi longtemps que vous, au moins… Je voulais dire que vous ne m’encaissez pas, parce que j’ai trop le sentiment de ma dignité d’homme. Voilà la raison, capitaine.

— Ce qui signifie, si je comprends bien, que tu ne sais pas suffisamment plier pour te soumettre à la discipline d’un bateau.

— Si vous voulez… Ce n’est pas exactement ça mais les mots précis me manquent pour m’exprimer.

Et il rougit davantage, comme honteux de son infériorité intellectuelle.

— Johnson… reprit Loup Larsen, en écartant brusquement tous ces préliminaires pour en venir au sujet principal. On m’a raconté que tu n’es pas satisfait de ton ciré.

— C’est la vérité. Il ne vaut rien.

— Et tu es allé le dire à tout le monde.

— Je dis ce que je pense, capitaine. C’est mon habitude… affirma Johnson, avec courtoisie, mais fermeté.

À ce moment, mes yeux tombèrent par hasard sur Johansen. Il serrait et desserrait alternativement ses gros poings. Son regard, qui ne quittait pas Johnson, était haineux. Sous son œil, une trace noire, imperceptible, était visible. Elle provenait d’une correction que, quelques soirs auparavant, il avait reçue du matelot. Et je commençais à comprendre qu’une tempête terrible allait se déchaîner.

— Tu sais ce qui arrive à ceux qui osent dire, de moi et de mon magasin, ce que tu en as dit ? interrogea Loup Larsen.

— Je le sais, capitaine.

— Et qu’est-ce que c’est ? reprit Loup Larsen, dont la voix était devenue impérative et dure.

— C’est ce que vous avez l’intention de me faire subir.

Loup Larsen se tourna vers moi.

— Regardez-le, Hump ! s’écria-t-il. Regardez ce grain de poussière, ce conglomérat de matière, qui se croit d’une essence supérieure. Il a l’esprit imprégné d’un tas d’idioties, telles que la morale et le droit, et il prétend vivre en conformité de ces principes, même s’il doit lui en cuire. Hump, que pensez-vous de lui ?

— Je pense qu’il vaut mieux que vous ! répondis-je, espérant détourner sur moi une part de la fureur redoutable que je sentais prête à fondre sur le pauvre diable. Avec ce que vous appelez ces idioties, il a un idéal, que vous n’avez pas, et il en est plus riche que vous. En face de lui, vous êtes un pauvre.

— Exact, très exact… riposta Loup Larsen. Je ne me perds pas dans les nuées. Je pense, avec l’Ecclésiaste, vous le savez, qu’un chien galeux vivant est supérieur à un lion mort. Ma doctrine est de survivre, à n’importe quel prix, aux embûches de la vie.

« Ce bout de ferment, au contraire, que vous appelez Johnson, à quoi sa noblesse morale, dont il est si fier, le conduira-t-elle ? À n’être plus que poussière et cendre, alors que moi, je serai toujours vivant. Savez-vous ce que je vais faire de lui ?

Je secouai la tête.

— Eh bien, je vais user de la prérogative que j’ai sur ce bateau. Vous allez m’entendre gueuler. Et vous verrez comment se comporte la noblesse morale de cet imbécile.

Ce disant, Loup Larsen quitta son fauteuil d’un bond, tel un tigre, et couvrit, le temps d’un éclair, la courte distance qui le séparait de Johnson.

Johnson essaya vainement d’éviter cette furieuse avalanche. Il abaissa une main pour protéger son estomac, et leva l’autre pour défendre sa tête.

Mais le poing de Loup Larsen passa entre les deux bras et s’abattit sur le thorax du matelot qu’il frappa d’un coup terrible. La respiration de Johnson fut coupée net, et ce qui lui restait de souffle fusa entre ses lèvres, avec un sifflement pareil à celui qu’émet un homme en train de manier une hache.

Il fut presque renversé et oscilla de droite et de gauche, en cherchant son équilibre. Comment décrire en détail la scène odieuse qui s’ensuivit ? Aujourd’hui encore, je suis malade à ce souvenir.

Johnson se défendit courageusement. Mais que pouvait-il contre Loup Larsen et Johansen réunis contre lui ? Ce fut vraiment épouvantable.

Je n’aurais jamais cru qu’un être humain soit capable d’encaisser tous les coups que recevait Johnson et, malgré tout, de continuer à se battre. De toute évidence, il n’avait pas la plus petite chance de vaincre. Mais, par dignité, il tenait bon quand même.

Ce que je voyais était trop pour moi et je sentais vaciller ma raison. Je courus vers l’escalier pour fuir ce spectacle et me sauver sur le pont.

Mais Loup Larsen devina ma pensée. Quittant un instant sa victime, il fit un de ses terribles bonds dans ma direction et me repoussa violemment dans l’angle opposé de la cabine.

— Restez, Hump ! ricana-t-il. Restez et regardez ! Vous allez recueillir de nouvelles et précieuses données sur le phénomène de la vie et sur l’immortalité de l’âme… Nous ne pouvons causer aucun dommage à l’âme de Johnson, vous le savez comme moi. C’est seulement sa forme transitoire que nous tentons de démolir.

La bagarre reprit ensuite de plus belle. Elle dura bien dix minutes encore, qui me parurent des siècles. Loup Larsen et le second s’acharnaient sur le matelot.

Ils le frappaient des poings, lui assenaient des coups répétés de leurs lourdes chaussures, le projetaient à terre, puis le remettaient debout, pour l’envoyer s’étaler une nouvelle fois de tout son long.

Johnson, totalement aveuglé, ne voyait plus rien autour de lui. Le sang lui coulait du nez, de la bouche et des oreilles ; la cabine était transformée en abattoir.

Et, quand il lui fut impossible de se tenir sur ses pieds, les deux hommes continuèrent à le frapper, des pieds et des poings, sur le plancher où il gisait.

— Doucement, Johansen… se décida à dire enfin Loup Larsen. Ça suffit.

Mais la bête était déchaînée chez le second, qui ne s’arrêtait pas.

Loup Larsen dut le repousser du revers de son bras ; ce geste, assez bénin en apparence, le rejeta en arrière, si rudement que la tête de Johansen alla frapper la cloison comme un bouchon.

Puis il m’ordonna :

— Ouvrez, Hump ! Ouvrez tout grand !

J’obéis, et les deux hommes, ayant ramassé Johnson, aussi inerte qu’un sac de chiffons, le balancèrent, puis, par l’escalier, le jetèrent sur le pont. Il alla s’écrouler devant l’homme de barre, qui n’était autre que Louis, son camarade de canot.

Le sang, qui lui jaillissait du nez comme un ruisseau écarlate, se mit à couler sur le pied du matelot. Mais Louis continua flegmatiquement sa besogne, sans quitter des yeux l’habitacle.

À l’étonnement de tous, la conduite de George Leach fut différente. De sa propre initiative, il alla vers Johnson, le traîna à l’avant du navire et, de son mieux, se mit à panser ses plaies.

Quant à Johnson, il était méconnaissable. Ses traits, décolorés et bouffis, n’avaient plus rien d’humain.

Lorsque j’eus achevé de remettre de l’ordre dans la cabine qui avait été le théâtre du drame, je me hâtai de remonter sur le pont pour respirer un peu d’air frais et retrouver un peu de calme.

Leach avait terminé ses pansements. Loup Larsen fumait son éternel cigare, en examinant le loch remorqué par le Fantôme, et qui avait été halé à bord.

Soudain, la voix de Leach parvint à mes oreilles, rauque et irritée d’une rage qu’il ne pouvait contenir. Je me retournai, et vis l’ancien mousse à l’arrière, face à Loup Larsen. Son visage était pâle et tout convulsé, ses yeux flamboyants, et il tenait levés ses poings crispés au-dessus de sa tête.

— Que Dieu te damne, Loup Larsen, et te précipite en enfer ! Mais l’enfer est encore trop bon pour toi, espèce de lâche, assassin, triple fumier !

C’était le salut qu’il adressait au capitaine.

J’étais estomaqué d’une telle audace et je m’attendais à voir Leach anéanti dans l’instant.

Mais indifférent à l’insulte, Loup Larsen fit quelques pas et, appuyant avec nonchalance son coude sur un capot, il toisa pensivement le jeune homme qui continuait à l’injurier, comme personne ne l’avait jamais fait.

Les hommes de l’équipage, réunis en groupe et horrifiés, regardaient de tous leurs yeux, écoutaient de toutes leurs oreilles.

Les chasseurs de phoques sortirent précipitamment à leur tour, tandis que Leach, qui faisait bon marché de sa vie, me rappelait les prophètes de la Bible, lançant leurs malédictions sur les tyrans tout-puissants.

En proie comme eux à un délire sacré, qui confinait à la folie, il prononçait contre Loup Larsen une excommunication majeure, parcourant toute la gamme des accusations et l’invectivant, tantôt au nom de Dieu et de ses Saints, tantôt à grand renfort d’obscénités.

Ses lèvres étaient maculées d’écume. Par moments, il suffoquait, bredouillait et ne pouvait plus articuler ses mots.

Pendant ce temps, Loup Larsen, calme et impavide, toujours appuyé sur son coude et les yeux baissés, semblait perdu dans une infinie méditation. Ce bouillonnement sauvage de la vie, cette folle révolte déchaînée, ce défi furieux de la matière animée, excitaient sa curiosité au plus haut point.

À tout moment, moi et les autres, nous nous attendions à le voir bondir sur Leach et le massacrer. Mais tel n’était pas son caprice. Son cigare s’était éteint et il continuait à regarder, silencieusement.

Leach était arrivé au paroxysme d’une rage impuissante.

— Cochon ! Salopard ! répétait-il et hurlait-il, de toute la force de ses poumons. Pourquoi ne descends-tu pas de ton perchoir pour venir me tuer, assassin ? Tue-moi, si tu veux ! Qui t’en empêche ? Je n’ai pas peur de la mort ! Mieux vaut crever que vivre sur ton bateau. Viens donc, espèce de lâche ! Tue-moi ! Tue-moi ! Tue-moi !

L’affaire en était à cette phase, quand l’âme errante de Thomas Mugridge fit son entrée en scène.

Jusque-là, il avait écouté et regardé, de la porte de sa cuisine. Il sortait maintenant de son antre, sous prétexte de jeter des ordures par-dessus bord. En réalité, c’était pour assister à la tuerie qu’il jugeait imminente.

Il eut un sourire mielleux à l’adresse de Loup Larsen, qui ne sembla pas le voir. Mais il ne perdit pas contenance et, se tournant vers Leach, déclara, d’un ton de reproche :

— Quel langage ! C’est scandaleux !

La fureur de Leach ne demeura plus impuissante. Elle avait enfin trouvé un déversoir. D’autant que, pour une fois, le cuisinier était sorti sans son couteau.

Mugridge n’avait pas fini de parler que l’ancien mousse était sur lui et le terrassait. Par trois fois il se releva et tenta de regagner sa cuisine. Trois fois il fut renversé.

— Oh ! mon Dieu ! hurlait-il. Au secours ! Au secours ! Faites quelque chose !

Mais tout le monde riait aux éclats. C’était un soulagement général. La tragédie était terminée et la farce commençait.

Chasseurs et matelots se bousculaient, afin de mieux voir la raclée qui tombait sur le coq détesté. Moi-même, je me sentais infiniment joyeux. Oui, je l’avoue à ma honte, le traitement que Leach administrait à Thomas Mugridge — presque aussi terrible que celui que les mouchardages de Mugridge avaient valu à Johnson — me remplissait d’allégresse.

Seule, l’expression du visage de Loup Larsen ne s’était pas modifiée. Il avait gardé sa même posture et continuait à observer, avec son calme imperturbable. Il était pareil au chimiste qui suit, avec attention, dans une cornue qui bout, le processus de l’expérience qu’il a mise en train. Qui sait si un mystère étonnant n’en sortira pas éclairci ?

Tout continuait à se passer comme tout à l’heure dans la cabine. Thomas Mugridge cherchait inutilement à fuir et à se réfugier, en rampant, dans sa cuisine ou dans un autre trou et tentait sans succès de se protéger contre la pluie des coups, qui s’abattaient sur lui avec une surprenante rapidité.

Il était tourné et retourné sur toutes ses faces, comme une girouette qui vire sous le vent. Au bout d’un moment, ivre de coups de poing et de coups de pied, il demeura inerte sur le pont. Personne n’intervint et Leach aurait pu le tuer. Mais il jugea que sa vengeance était suffisante. Il abandonna sur la place son ennemi anéanti, qui geignait et glapissait comme un petit chien.

Ces deux affaires ne furent qu’un commencement dans le programme de la journée.

Au début de l’après-midi, ce fut au tour de Smoke et d’Henderson d’en venir aux mains, et on entendit une pétarade de coups de feu monter du poste d’arrière, alors que les quatre autres chasseurs de phoques se retiraient en hâte sur le pont.

Par l’étroit escalier, d’où s’élevait un nuage de fumée âcre, produite par la poudre noire, Loup Larsen dégringola prestement vers le lieu du combat.

Les bruits de bataille et les cris redoublèrent. Loup Larsen administra aux deux adversaires, qui s’étaient mutuellement blessés, une correction sévère, pour s’être colletés avant la chasse, malgré ses ordres.

Les blessures, en fait, étaient sérieuses et Loup Larsen, la punition des deux hommes terminée, se mit à les panser avec les ressources d’une chirurgie rudimentaire.

Je lui servis d’assistant. Pendant qu’il sondait, nettoyait et assainissait les trous et les déchirures produits par les balles, je vis les patients subir stoïquement tout le charcutage dont ils étaient l’objet, sans le secours d’aucune anesthésie, et avec, comme seul remontant, un gobelet de whisky pur.

Puis, au cours du quart de quatre heures, nouveau tumulte, qui eut lieu au poste d’avant.

Il fut provoqué, une fois de plus, par les bavardages et racontars, qui avaient eu pour effet la dénonciation de Thomas Mugridge et la raclée administrée à Johnson par Loup Larsen.

Du vacarme qu’on entendit, et à la vue des yeux pochés et des visages contusionnés qui s’exhibèrent par la suite, il fut facile de conclure que les matelots s’étaient, les uns les autres, copieusement étrillés.

La journée se termina enfin par une rixe entre Johansen et Latimer, le chasseur maigre, à l’allure de Yankee. Elle eut pour cause les observations que Latimer fit au second, sur les cris qu’il poussait pendant la nuit.

Ce fut Johansen qui eut le dessous et qui reçut une pile peu ordinaire. Mais sans résultat appréciable. La nuit suivante, alors qu’il dormait comme un bienheureux, il ne cessa en effet, jusqu’au matin, de revivre dans ses rêves son pugilat avec Latimer, et de le scander de cris perçants.

Je fus, quant à moi, oppressé de mille cauchemars. J’en avais vécu un, tout au long de cette horrible journée. La brutalité avait succédé à la brutalité. C’était à qui, autour de moi, s’était appliqué, froidement ou par emportement, sous les prétextes les plus futiles, à blesser, à estropier et à détruire.

J’avais, jusqu’à cette heure, ignoré la bestialité humaine et ce dont elle était capable. Je n’avais jamais connu que des discussions à fleur de peau, avec les gens bien élevés qui composaient ma société. Qu’étaient les piques que s’amusait à me décocher parfois mon ami Charley Furuseth, qui excellait dans l’épigramme, les médisances spirituelles où se complaisaient, derrière le dos l’un de l’autre, les membres du Cercle du Bibelot ?

Le snob que j’étais hier, en se retournant sur sa couche entre deux cauchemars, découvrait avec effroi une face de la vie qui lui était demeurée, jusque-là, complètement inconnue, une brutalité insoupçonnée, à laquelle s’adaptait, beaucoup mieux que mes théories idéalistes, la cynique philosophie matérialiste de Loup Larsen.

Et je m’épouvantais de plus en plus, à la pensée que j’étais sur une pente où je me sentais glisser malgré moi.

Ces hommes qui assouvissaient, sans aucune retenue, leurs mutuelles colères, qui, comme une chose toute naturelle, se bagarraient comme des forcenés et faisaient couler leur sang, à quoi m’entraîneraient-ils avec eux ? À quelle ignoble dégradation n’étais-je pas destiné ?

La rossée infligée par Leach à Thomas Mugridge était, du point de vue de la pure morale, parfaitement répréhensible. J’en riais pourtant, avec une satisfaction incommensurable. Et cela était, je ne l’ignorais pas, un péché, dont cependant j’étais heureux.

Je n’étais plus Humphrey Van Weyden. J’étais réellement Hump, le mousse, sur la goélette Fantôme. Loup Larsen et tout l’équipage me marquaient de leur empreinte.





13



Pendant trois jours, comme Thomas Mugridge, complètement impotent, resta couché, c’est moi qui m’occupai des soins du fricot. Et je me flatte de m’en être tiré à mon honneur.

Tout le temps où je régnai à la cuisine, la satisfaction fut générale, aussi bien chez Loup Larsen que parmi les membres de l’équipage.

— C’est la première fois, depuis que j’ai embarqué, que je boulotte quelque chose d’acceptable !

Ainsi me parla Harrison, en me rapportant du poste d’arrière récipients et gamelles. Il ajouta :

— La cuisine de Tommy pue toujours la graisse, et la graisse rance encore… Rien d’étonnant, il est tellement crado ! Je jurerais qu’il n’a pas changé de chemise depuis que nous avons quitté Frisco.

— Très exact ! répondis-je.

— Je parierais qu’il couche avec… ajouta Harrison.

— Et tu gagnerais ton pari. Il ne l’a pas enlevée une seule fois.

Mais Loup Larsen jugea que ces trois jours suffisaient à Thomas Mugridge pour se remettre de sa correction.

Dès le quatrième jour, il alla trouver le coq dans sa couchette et le vida, par la peau du cou, pour le renvoyer au travail.

Thomas Mugridge renifla, pleura, mais Loup Larsen fut impitoyable. Boiteux et endolori, il fut contraint d’obéir.

Loup Larsen lui déclara, en s’éloignant :

— Et tâche, à l’avenir, de ne plus nous servir de ratatouilles ! Plus de cuisine à la graisse rance ! Tâche aussi de changer quelquefois de chemise. Sinon, je te ferai faire un tour de remorque par-dessus bord… Tu sais ce que ça veut dire ?

Thomas Mugridge traversait la cuisine, d’un pas mal assuré, lorsqu’une brusque oscillation de la goélette le fit basculer.

En essayant de se redresser, il voulut saisir la galerie de fer qui courait autour du fourneau et qui, par gros temps, empêchait les casseroles de se renverser.

Mais il manqua sa prise, et sa main vint s’appliquer à plat, de tout le poids du corps, sur la surface brûlante. Il y eut un bruit de ferraille, un cri aigu de douleur et une odeur de chair grillée.

— Oh ! Dieu de Dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? gémit le coq. (Il alla s’asseoir sur la boîte à charbon et balança d’avant en arrière sa main.) C’est comme un fait exprès ! Toutes les tuiles me tombent dessus ! Et moi qui me donne tant de mal dans la vie pour ne causer de tort à personne !

Les larmes coulaient sur ses joues enflées et décolorées, et la souffrance contractait ses traits.

Puis une impression sauvage apparut sur son visage.

— Je le hais ! s’écria-t-il. Je le hais !

— Qui ça ? demandai-je.

Mais, sans répondre, le misérable continua à pleurer sur ses infortunes. Et il était plus facile de deviner qui il haïssait, que de savoir qui il ne haïssait pas.

Une grande pitié s’empara de moi. Un démon intérieur, dont il était victime, ne le poussait-il pas à détester ainsi l’univers ? Sans doute se haïssait-il lui-même pour tout ce que la vie lui avait réservé de souffrances et de misères.

Et je pensai, en rougissant de ma dureté de cœur envers lui, que l’existence, depuis qu’il était au monde, n’avait pas dû l’épargner. Tout d’abord, elle s’était montrée cruelle en façonnant sa bobine grotesque, et sans doute n’avait-elle pas cessé de lui jouer mille tours pendables. Était-ce vraiment sa faute s’il était devenu tel que je le voyais aujourd’hui ?

Comme s’il répondait à ma pensée, Thomas Mugridge gémissait :

— Non ! J’ai jamais eu de chance. Quand j’étais môme, qui m’a envoyé à l’école ? Qui m’a donné à boulotter à ma faim ? Qui m’essuyait le nez, quand il était morveux ? Personne ne s’est jamais occupé de moi.

Je lui mis ma main sur l’épaule et m’efforçai de le consoler.

— Allons, lui dis-je, un peu de courage, Tommy ! Un jour, tout finira par s’arranger pour toi… Tu es jeune encore et tu te feras un sort.

— C’est pas vrai ! protesta-t-il violemment, en se dégageant de ma main. Je ne suis plus jeune, et ce que je suis, c’est-à-dire un pauvre minable, je le resterai toujours.

« Toi, Hump, t’es un gentleman, et tu peux pas comprendre ces choses. Tu n’as jamais su ce que c’était d’avoir faim, de gémir en dormant, parce que ton ventre te démange… Oui, te démange, comme s’il y avait dedans un rat qui le grignote.

« Non, non ! Pas d’espoir pour moi. Même si on me nommait demain Président des États-Unis, ce n’est pas ça qui effacerait toute ma poisse passée et les jours sans bouffer que j’ai connus.

— Voyons, Mugridge, calme-toi. Tu exagères, je t’assure…

— J’exagère… J’exagère quoi ? Souffrir, j’ai jamais connu que ça. Et j’ai souffert pour dix, je te le jure. J’ai vécu la moitié de mon existence sur un lit d’hôpital. J’ai eu la fièvre jaune à Aspinwal, à La Havane, à La Nouvelle-Orléans. À la Barbade, j’ai failli crever du scorbut, qui m’a pourri le sang et la chair pendant six mois. À Honolulu, j’ai chopé la petite vérole, et une pneumonie en Alaska. À Shanghaï, j’ai eu les deux jambes cassées dans un accident et, dans un autre, à Frisco, trois côtes brisées et le bassin fracturé.

« Et maintenant, je suis encore dans de beaux draps. Leach m’a défoncé la poitrine à coups de pied. Ces trois jours-ci, j’ai craché le sang, et ça va recommencer avant ce soir, parce que Loup Larsen m’a forcé à me lever.

« Qui me rachètera de toute cette misère ? Hein, dis-le-moi ! Ça n’est pas Dieu, à coup sûr ! Il doit solidement me haïr, puisqu’il m’a fait signer un pareil engagement, pour la traversée de ce bas monde.

Thomas Mugridge était lancé. Il poursuivit sa tirade contre la destinée, plus d’une heure durant.

Puis il reprit sa besogne coutumière, en clopinant et grognant ; ses yeux débordaient de haine pour la création entière.

Le diagnostic qu’il avait porté lui-même était malheureusement exact. De temps à autre, il était obligé de s’arrêter, en proie à de cruels malaises, pendant lesquels il crachait le sang et étouffait.

Dieu, comme il l’avait dit, semblait le haïr trop pour le laisser mourir une bonne fois. Effectivement, il reprit peu à peu du poil de la bête et redevint plus mauvais qu’il n’avait jamais été.

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Johnson pût se traîner sur le pont. Il était encore bien malade, quand je le vis qui recommençait, péniblement, à grimper dans la mâture ou à s’incliner, d’un air épuisé, sur la roue du gouvernail.

Le plus triste était que son courage semblait brisé comme lui. Il se montrait d’une servilité ignoble devant Loup Larsen et aurait léché les pieds du second.

Il n’en était pas de même de Leach. Il allait et venait sur le pont, avec l’allure d’un petit tigre et, dans ses yeux, brillait une lueur haineuse, qu’il ne se donnait même pas la peine de dissimuler, à l’adresse de Johansen et de Loup Larsen.

Une nuit, j’entendis, dans l’obscurité, Leach dire à Johansen :

— Fais-moi confiance, sale pied-plat ! Tu ne perds rien pour attendre, je te réglerai ton compte.

Le second ripostait, sur le même ton, et, l’instant d’après, j’entendis un projectile siffler à travers les ténèbres, puis venir frapper, d’un coup sec, le capot de la cuisine.

Il y eut un redoublement d’injures et un éclat de rire moqueur. Puis le silence retomba. Je me glissai sur le pont et trouvai un énorme coutelas, planté dans le bois dur du capot.

Quelques minutes après, j’entendis le second qui revenait, en tâtonnant, chercher le couteau. Il appartenait à Leach, à qui je le restituai subrepticement le lendemain. Il m’adressa une simple grimace en guise de remerciement. Mais il y avait en elle plus de gratitude que dans toutes les métaphores en usage chez les gens du monde.

Seul de mon espèce, au milieu de l’équipage, je n’avais, pour l’instant, de querelle avec personne et j’étais dans les bonnes grâces de tous.

Les chasseurs de phoques me toléraient, plus qu’ils ne m’aimaient. Sauf Smoke et Henderson, dont j’étais chargé de panser les blessures. Comme je faisais de mon mieux pour les remettre sur pied, ils m’en étaient sincèrement reconnaissants.

Une tente avait été tendue pour eux, sur le pont, et ils s’y balançaient, jour et nuit, dans leurs hamacs.

Ils ne manquaient aucune occasion de m’affirmer que je m’acquittais de ma tâche mieux que ne l’aurait fait une infirmière diplômée, et que, la croisière terminée, ils ne m’oublieraient pas, quand ils toucheraient leur paie. Comme si j’attendais une récompense, moi qui avais, une fois revenu à terre, les moyens de les acheter vingt fois, eux et leurs frusques, et la goélette par-dessus le marché.

Loup Larsen subit une seconde attaque de ses terribles douleurs de tête ; elle dura deux jours. Il m’appela à son secours et, docile comme un enfant, suivit à la lettre toutes mes prescriptions. J’obtins même qu’il cesse de fumer et de boire son whisky.

Il n’en résulta pour lui, d’ailleurs, aucun soulagement et ce fut à mon tour de m’interroger sur les intolérables souffrances d’un si bel animal.

— C’est la main de Dieu, je te le dis. Il le punit de ses mauvaises actions.

Tel fut, en l’occurrence, le point de vue de Louis. Et il ajouta :

— Ce n’est sans doute pas tout. Sinon…

— Sinon ?

— C’est que Dieu roupille et ne fait pas son devoir. Cela dit sans reproche de ma part…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Thomas Mugridge s’est repris à me haïr de plus belle. Le motif en est que je suis né gentleman. Pourquoi moi, plutôt que lui ? Voilà ce qu’il ne peut pas me pardonner.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Smoke et Henderson vont mieux. Ils sont descendus de leurs hamacs et, tout en causant amicalement, ils ont fait côte à côte leur première promenade sur le pont.

— Eh bien, dis-je à Louis, en dépit de tes pronostics, il n’y a encore personne de mort ! Il y aurait plutôt une accalmie…

Louis me dévisagea, de ses yeux gris et rusés, et secoua la tête d’un air de mauvais augure.

— La mort est dans les parages, prononça-t-il à mi-voix. Je la sens venir. Je la vois aussi sûrement que je devine les agrès dans la nuit noire. Elle rôde autour de nous. Elle est proche, toute proche…

— Et qui partira le premier ?

— Pas le vieux gros Louis, je te le promets, fit-il en riant. Il veille trop soigneusement sur sa peau. Et ce que je sais aussi, jusque dans la moelle de mes os, c’est que dans un an, à cette même époque du calendrier, je regarderai dans les yeux ma vieille mère qui a passé sa vie à guetter sur la mer le retour des cinq fils qu’elle lui a donnés.

— Qu’est-ce qu’il te dit là ? demanda, surgissant soudain, Thomas Mugridge, que je n’avais pas entendu venir.

— Qu’un jour il retournera dans son pays, afin de revoir sa mère… répondis-je avec diplomatie.

— Moi, je n’en ai jamais eu ! répondit le coq en braquant sur moi son regard terne.





14



Ces dernières paroles de Thomas Mugridge m’ont laissé rêveur. « Je n’ai jamais eu de mère… », a-t-il dit. Cela m’a fait songer à la mienne.

Ai-je bien toujours prisé à sa juste valeur le bonheur d’avoir une mère ? J’ai toujours été d’une nature un peu égoïste et l’affection féminine m’importunait souvent.

Ma mère et mes sœurs étaient sans cesse autour de moi ; elles s’inquiétaient de ma santé avec sollicitude et me demandaient si je n’avais besoin de rien. C’était avec un véritable désespoir que je les voyais faire irruption, parfois, dans l’antre qui me servait de cabinet de travail, et dans le désordre savant auquel elles s’obstinaient à vouloir remettre leur ordre à elles.

Quand elles partaient, tout était si bien rangé que je ne pouvais plus rien trouver des papiers ni des livres dont j’avais besoin.

Combien à cette heure, hélas, la sensation de leur présence m’aurait été douce ! Et combien agréable le frou-frou de leurs jupes, qui m’horripilait tant !

Si jamais je les retrouve, mon point de vue sera singulièrement modifié. Je supporterai tout avec une patience angélique. J’avalerai, avec un sourire, tous les médicaments utiles ou non qu’elles me présenteront le matin, le jour ou la nuit. Elles pourront bien, à la minute qui leur plaira, envahir mon bureau, l’épousseter, ranger et balayer à leur gré. Moi, pendant qu’elles opéreront, je me renverserai dans mon fauteuil, à les regarder, et je remercierai le ciel de m’avoir donné mère et sœurs.

Où sont les mères et où sont les sœurs, où sont les épouses ou les amies des vingt et quelques hommes du Fantôme ?

C’est une chose malsaine et contre nature, que l’homme vive en dehors du contact de la femme, et la méprise ou dédaigne comme le font toutes les brutes qui m’entourent. La dureté et la sauvagerie sont les résultats de cet isolement. Il n’y a pas d’équilibre dans leur existence. La spiritualité de leur nature s’est atrophiée.

Aucun de ces hommes n’est, ni n’a jamais été marié et, comme Thomas Mugridge, la plupart d’entre eux n’ont jamais, je pense, connu leur mère. Ils sont nés sordidement, d’on ne sait qui, on ne sait où, comme éclosent au soleil les œufs déposés sur le sable par les tortues.

Ils vivront, toute leur existence, en véritables insexués, mi-hommes, mi-brutes, s’irritant et s’abrutissant toujours davantage à leur mutuelle friction, et ils mourront un jour, aussi lamentablement qu’ils ont vécu.

J’ai, l’autre soir, entrepris Johansen à ce sujet. Il m’a déclaré — et ce sont les premières paroles étrangères au service dont il m’a gratifié depuis le début de la traversée — qu’il avait quitté la Suède à dix-huit ans. Il en a trente aujourd’hui et n’est pas, dans l’intervalle, une seule fois retourné chez lui.

Il y a deux ans, il a rencontré au Chili, dans une pension de matelots, un homme qui venait de sa ville natale. Il a, ainsi, appris que sa mère était toujours vivante.

— Elle doit être très vieille ! dit-il d’un air rêveur. (Il baissa les yeux sur la boussole, puis les releva pour jeter un regard sévère à Harrison, qui avait laissé le gouvernail dévier d’un point.)

— Quand lui as-tu écrit pour la dernière fois ? demandai-je.

Il fit, à haute voix, un calcul indécis.

— En 81… Non, en 82… C’est-à-dire, non, en 83. Oui, c’est bien ça, en 83 ! Il y a dix ans… D’un petit port de Madagascar. J’étais à cette époque dans la marine marchande.

Il fit un grand geste, comme pour désigner sa mère, qui était loin, très loin, aux antipodes…

— Chaque année, je projetais d’aller la voir. Alors, à quoi bon écrire ? Et toujours un empêchement survenait. Mais maintenant que je suis passé second, je pourrai faire peut-être le voyage.

« Quand j’aurai palpé ma paie à Frisco, au retour, cinq cents dollars, je m’engagerai sur un voilier anglais, doublerai avec lui le cap Horn, et gagnerai Liverpool ou un autre port britannique. Ce que je toucherai s’ajoutera à mon pécule. De là, je paierai mon passage jusque chez moi et, si ma mère est encore vivante, elle ne travaillera plus.

— Elle travaille donc encore ? demandai-je. Quel âge a-t-elle ?

— Dans les soixante-dix ans.

Et il ajouta, d’un air fanfaron :

— Chez nous, tout le monde travaille, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. C’est pourquoi on vit si vieux. Je vivrai jusqu’à cent ans.

Si cette conversation que j’eus avec Johansen, et que je n’oublierai jamais, fut la première, elle fut aussi la dernière. Car les cent ans qu’il croyait atteindre ne devaient pas dépasser la nuit qui suivit.

C’était une nuit calme et chaude. Les vents alizés nous avaient quittés et le Fantôme avançait lentement, d’un mille à l’heure, à peine.

Comme l’atmosphère de l’entrepont était étouffante, je quittai ma couchette, pris sous mon bras ma couverture et mon oreiller, et montai sur le pont pour m’y étendre.

C’était Harrison qui tenait la barre, et je remarquai que la goélette déviait nettement de sa course.

Pensant qu’Harrison s’était endormi, et désireux de lui éviter une réprimande, pire peut-être, je l’interpellai. Mais il ne dormait pas. Ses yeux étaient grands ouverts et il regardait fixement le compas de route. Il semblait très occupé et troublé, et ne me répondit pas.

— Qu’est-ce que tu as ? demandai-je. Tu es malade ?

Il secoua la tête et eut un halètement étrange. Laissant là ma literie, j’allai le rejoindre et, le secouant par le bras, je grommelai :

— Tu ferais mieux de maintenir ton cap.

Mais Harrison continuait à faire silencieusement tourner la roue. L’aiguille de la boussole vira de nouveau vers le nord-ouest et la goélette reprit son droit chemin.

Désireux, devant le mutisme d’Harrison, de ne pas m’attirer des histoires, je me préparais à regagner, sur le pont, ma couverture et mon oreiller, lorsque je vis une main robuste, dégouttante d’eau, émerger dans les ténèbres, de l’extérieur du navire et s’agripper à la lisse.

Une seconde main se dessina bientôt, près de la première.

Je regardai, comme hébété. Quel visiteur inconnu, surgissant des profondeurs de la mer, allais-je voir paraître ? Tout ce que je savais de certain, c’est qu’il se hissait à bord en s’aidant de la ligne du loch.

Une tête, aux cheveux collés et ruisselants, suivit les mains, et je reconnus le visage et les yeux de Loup Larsen. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien lui. Et je remarquai que sa joue droite était rougie de sang, qui coulait d’une blessure à la tête.

D’un mouvement souple, Loup Larsen passa par-dessus la lisse et se releva. Il jeta un coup d’œil sur l’homme de barre, comme pour s’assurer de son identité. L’eau de mer dégoulinait de ses vêtements ; les gouttes tombaient sur le pont en faisant des petits bruits réguliers et très perceptibles.

Comme il s’avançait vers moi, je reculai instinctivement, car je vis une lueur sinistre dans ses yeux.

— Ne vous inquiétez pas, Hump…, me dit-il à voix basse. Savez-vous où est le second ?

Je secouai la tête.

Loup Larsen posa la même question à Harrison, qui répondit :

— Non, capitaine. Je l’ai vu, il y a peu de temps ; il se dirigeait vers l’avant.

— Moi aussi, je me suis rendu dans cette direction tout à l’heure. Mais, comme tu viens de le voir, je ne suis pas revenu par le même chemin.

— Vous êtes tombé à la mer, capitaine ?

Je proposai d’aller voir au poste d’arrière si Johansen n’y était pas.

— C’est inutile, dit-il. Vous ne le trouveriez pas… Hump, venez plutôt avec moi.

Je lui emboîtai le pas. Rien ne bougeait sur le bateau. Nous rencontrâmes trois hommes étendus sur le pont, et qui dormaient. C’étaient les hommes de quart, trois chasseurs de phoques.

— Regardez-moi ces fainéants ! grogna Loup Larsen. Incapables de tenir un quart de quatre heures !

Il les retourna, examina leurs visages et, contre mon attente, les laissa continuer à dormir. Puis il demanda à voix haute :

— Où est l’homme de veille ?

— Ici, capitaine… répondit, en sortant de l’ombre, Holyoak, un matelot, avec un léger tremblement dans la voix. Je venais de fermer l’œil il y a juste une minute… Je le regrette, capitaine. Cela n’arrivera plus.

— Tu n’as rien vu sur le pont ? Ni rien entendu ?

— Non, capitaine. Je…

Mais Loup Larsen s’était éloigné déjà, avec un grognement méprisant, alors que le matelot en était encore à se frotter les yeux et se félicitait, intérieurement, d’en être quitte à si bon compte.

— Silence ! m’avertit Loup Larsen, dans un murmure. (Il se pencha sur l’écoutille du poste d’avant et se prépara à descendre l’échelle.)

Je le suivis, le cœur tremblant. Qu’allait-il se passer ? Je l’ignorais, comme j’ignorais ce qui avait eu lieu. Tout ce que je savais, c’est qu’il y avait eu rixe et effusion de sang, car ce n’était évidemment pas pour s’amuser que Loup Larsen avait passé par-dessus bord, le crâne ouvert. Le second, en outre, manquait.

Le poste d’avant, construit directement à la proue de la goélette, en épousait la forme triangulaire. Sur deux des côtés, les couchettes étaient alignées, en deux rangées superposées. Il y en avait douze, au total, dans cet espace étroit, où douze hommes s’entassaient, pour y manger, dormir et remplir toutes les fonctions de la vie.

Ma chambre à coucher, à San Francisco, qui n’était pas d’une grandeur exagérée, aurait pu facilement contenir une demi-douzaine de pièces semblables. Et, si on tenait compte de la hauteur comparée du plafond, on en aurait casé le double. Ça sentait le sur et le moisi, et, à la lueur confuse de la lampe, je distinguais, du bas de l’échelle, des bottes de mer, des cirés et des vêtements de toutes sortes, pendus à la cloison, entre les couchettes.

À chaque coup de roulis, toutes ces frusques se balançaient, en avant, puis en arrière, avec un bruit pareil à celui de branches d’arbres frôlant, sous le vent, un toit ou un mur. Parfois, une paire de bottes frappait plus pesamment le panneau, à coups irréguliers. Et, malgré la nuit calme, c’était un concert, incessant et sourd, de craquements du bois et de la membrure de la goélette, auquel se mêlaient, en dessous de nous, des clapotis et des rumeurs d’abîme.

Tout le monde dormait, ou faisait semblant, et il y avait huit matelots. L’atmosphère était lourde de la chaleur naturelle de l’air et des relents de leurs haleines, et l’oreille s’emplissait de leurs ronflements, de leurs soupirs et de leurs grognements.

Tous dormaient-ils vraiment, depuis combien de temps et en toute sérénité de l’âme ? C’était le point que Loup Larsen chercherait à éclaircir. Personne ne bronchait.

Loup Larsen décrocha de son piton la lampe à roulis et me la tendit. Puis, pendant que je l’éclairais, il commença son inspection.

Dans la première couchette par tribord, de la rangée supérieure, reposait Oofty-Oofty, un Canaque splendide, ainsi baptisé par les autres matelots. Il était étendu sur le dos et respirait aussi doucement qu’une femme, un bras sous sa tête et l’autre allongé sur la couverture. Loup Larsen mit sur le poignet de l’homme son pouce et son index, et en palpa le pouls.

Le Canaque s’éveilla, aussi placidement qu’il dormait, et sans aucun mouvement du corps. Seuls bougèrent ses yeux, qui s’ouvrirent tout grands, énormes et noirs, et qui nous observèrent, sans un clignotement des paupières.

Loup Larsen mit son doigt sur ses lèvres, pour recommander le silence au dormeur, et les yeux se refermèrent.

Dans la couchette en dessous gisait le gros Louis, qui avait chaud et transpirait. Il était visible que son lourd sommeil, comme celui du Canaque, était dépouillé d’artifice.

Tandis que Loup Larsen lui pressait le poignet, il s’agita, mal à son aise, et arqua son corps, de telle façon qu’il ne portait plus que sur les épaules et les talons.

Les lèvres remuèrent et laissèrent tomber ces paroles énigmatiques :

— Un shilling vaut un quart… Mais sortez vos lampes pour les pièces de trois pence, ou les tenanciers des bars vous les refileront pour des pièces de six pence…

Cela dit, il se roula sur le côté, poussa un lourd soupir et continua :

— Six pence, c’est un tanner, et un shilling c’est un bob, mais ce qu’est un pony, je n’en sais rien[12].

Convaincu que ces deux hommes dormaient du sommeil du juste, Loup Larsen passa aux deux couchettes suivantes, occupées respectivement, comme la lumière de la lampe nous le montra, par Leach et par Johnson.

Alors que Loup Larsen s’inclinait sur la couchette inférieure, pour tâter le pouls de Johnson, je vis Leach, qui était au-dessus, se soulever subrepticement, afin d’observer ce qui se passait. Il devina sans peine la manœuvre de Loup Larsen et ce qui suivrait son expérience, car la lampe s’éteignit soudain dans ma main, nous plongeant tous dans les ténèbres. Au même instant, il dut bondir sur Loup Larsen.

J’entendis un grognement furieux sortir de la poitrine du capitaine et Leach y répondit par un hurlement à figer le sang dans mes veines. On aurait dit la rencontre d’un loup et d’un taureau. Johnson dut se joindre à Leach, presque aussitôt, et je compris que sa platitude des jours précédents, vis-à-vis de Loup Larsen, n’était qu’une ruse voulue, dans une intention préméditée.

J’étais tellement perturbé par cette bataille dans le noir, que je m’accotai contre l’échelle de l’écoutille, tremblant de tous mes membres et incapable de la monter. En même temps, j’étais saisi de cette même douleur au creux de l’estomac, qu’a toujours provoqué chez moi le spectacle de la violence.

Je ne pouvais rien voir, mais j’entendais le choc des coups et le bruit mou que fait la chair, en s’écrasant contre la chair. Puis ce fut le craquement des corps enlacés, le halètement des respirations oppressées, les gémissements entrecoupés, arrachés par une intense et soudaine souffrance.

Plus de deux hommes avaient, sans doute, pris part au guet-apens organisé contre Loup Larsen et le second, et à la conspiration ourdie pour les tuer. Car une recrudescence de coups, de heurts et d’éclats de voix m’apprit que Leach et Johnson avaient reçu du renfort.

— Un couteau… Qu’on me passe un couteau ! criait Leach.

— Frappez sur la tête ! Fendez-lui le crâne ! hurlait Johnson.

Quant à Loup Larsen, après son premier grognement, il s’était tu. Il livrait une lutte farouche et silencieuse pour sauver sa peau.

Il était cerné, enveloppé de toutes parts. Terrassé dès le début de la bataille, il n’avait pu réussir à se relever et, malgré sa force effroyable, je ne doutais pas qu’il ne soit perdu.

La masse des combattants roula sur moi, dans les ténèbres. Cette houle de corps enlacés me renversa. Je parvins cependant, dans la confusion générale, à me traîner jusqu’à une des couchettes basses, où je me hissai et trouvai un abri.

Les autres matelots, qui n’étaient pas du complot et avaient réellement dormi, s’étaient réveillés. Ils demandèrent ce qui arrivait.

— Venez ! Venez tous ! cria Leach. Il y passera ! Nous l’avons !

— Qui ça ? interrogèrent les voix.

— Ce salaud de second ! répondit astucieusement Leach, d’une voix rauque.

Il y eut une bordée de cris de joie et, dès lors, Loup Larsen eut sur le dos huit rudes bonshommes. Le gaillard d’avant ressemblait à une ruche en fureur.

— Qu’est-ce que vous faites là-dedans, nom de Dieu ? cria Latimer, par l’écoutille, trop prudent pour descendre dans cet enfer qui, au-dessous de lui, déchaînait sa rage dans la nuit.

— Un couteau… demanda Leach une fois encore, dans un moment de silence relatif. Est-ce que quelqu’un a un couteau ?

Le grand nombre des assaillants était une cause de confusion dans cet étroit espace. Ils se gênaient mutuellement dans leur effort. Loup Larsen, au contraire, qui ne perdait pas la tête et savait exactement ce qu’il voulait, allait bientôt atteindre son but : l’échelle salvatrice. Si, dans l’obscurité, je ne pouvais suivre des yeux ses progrès, l’ouïe me renseignait.

Aucun autre homme, à moins d’être Hercule en personne, n’aurait pu accomplir le tour de force que réussit Loup Larsen.

Lorsqu’il eut atteint le pied de l’échelle, il se cramponna solidement aux premiers barreaux et, à la seule force de ses bras, il réussit à soulever la masse d’hommes qui s’agrippait à lui pour le maintenir sur le plancher.

Il se releva, et centimètre par centimètre, il commença son ascension. Ce fut le dernier acte du drame, et je le vis admirablement, car Latimer, qui avait été chercher une lanterne, en plongeait la lumière dans l’écoutille.

On ne distinguait, de Loup Larsen, que la grappe vivante, accrochée à son corps. Elle se tortillait en tous sens, telle une monstrueuse araignée aux multiples pattes, et oscillait en avant ou en arrière, au rythme régulier du roulis.

Et toujours, imperceptiblement, la grappe montait avec de longs arrêts, échelon par échelon. Il y eut un instant où elle parut tituber et fut sur le point de s’écrouler. Mais Larsen retrouva sa prise et l’ascension recommença.

— Qui es-tu ? demanda Latimer, tout perplexe et se penchant en avant.

— Loup… Larsen… répondit une voix haletante, qui sortait de la masse grouillante.

Latimer tendit sa main libre. Je vis une autre main apparaître et s’en saisir précipitamment. Le chasseur de phoques tira et les deux derniers échelons furent franchis d’un seul trait.

Alors la seconde main de Loup Larsen s’agrippa au cadre de l’écoutille et, un à un, les hommes lâchèrent prise. L’ennemi leur échappait.

Loup Larsen faisait pleuvoir en arrière une grêle de violents coups de pied, qui renversaient les plus obstinés de ses adversaires. Mais Leach se cramponnait toujours. Il s’écroula, à la renverse, et, jambes en l’air, il vint heurter des épaules et de la tête ses camarades pressés en dessous de lui.

Loup Larsen et la lanterne disparurent et, de nouveau, la nuit nous enveloppa tous.





15



Au bas de l’échelle, les matelots se remirent sur pied, au milieu d’un concert de grognements et de malédictions.

— Faut commencer par rallumer la lampe ! Bon Dieu, mon pouce est démis… cria Parsons, un matelot au teint hâlé, qui était de caractère renfrogné et servait d’homme de barre au canot de Standish.

— Je l’ai sous le pied… répondit Leach, en s’asseyant sur le rebord de la couchette où j’étais dissimulé.

J’entendis qu’on tâtonnait, puis le bruit d’une allumette qu’on frottait, et la lampe s’alluma, d’une flamme faible et fumeuse.

À sa lueur lugubre, les hommes, qui étaient pieds nus et jambes nues, se mirent à s’agiter, examinant et soignant leurs blessures.

Oofty-Oofty s’empara du pouce de Parsons, et tira dessus fortement, pour remettre les os en place. Durant cette opération, je remarquai que toutes les jointures des doigts du Canaque étaient à vif. Il les exhibait orgueilleusement, en ricanant de ses superbes dents blanches. Et il expliquait que ses blessures lui provenaient de ce qu’il avait frappé de toutes ses forces Loup Larsen à la mâchoire.

— Ce n’était pas Loup Larsen que tu frappais, sale moricaud ! C’était moi, imbécile ! beugla Kelly, un Irlandais émigré en Amérique, ancien matelot au cabotage, qui effectuait sa première campagne en pleine mer et était rameur sur le canot de Kerfoot.

Tout en parlant, il cracha un caillot de sang et plusieurs dents, et avança une face agressive vers celle d’Oofty-Oofty. Le Canaque bondit sur sa couchette et en tira un long couteau, qu’il brandit.

Leach qui, malgré sa jeunesse, avait plus de présence d’esprit et de sang-froid que tous les butors du poste d’avant, intervint :

— Voyons, Kelly, tiens-toi tranquille ! Oofty-Oofty ne l’a pas fait exprès. Comment aurait-il pu reconnaître que c’était toi dans le noir ?

Kelly obéit, en ronchonnant, et le Canaque remercia Leach, d’un sourire de ses dents blanches. L’Irlandais était un joli garçon, aux traits fins, presque féminins, avec de grands yeux doux et rêveurs, ce qui semblait en contradiction avec sa réputation, bien méritée, de bagarreur.

Comme Leach, Johnson s’était assis au bord de sa couchette.

— Je me demande comment il a pu s’en tirer, dit-il.

Toute son attitude indiquait le dernier degré de l’abattement et du désespoir. Sa poitrine oppressée se soulevait encore, des suites de l’effort surhumain qu’il avait fourni. Au cours de la lutte, sa chemise avait été complètement arrachée. D’une déchirure qu’il avait à la joue, le sang coulait sur sa poitrine nue et dégouttait sur le parquet.

— Il s’est échappé parce qu’il est le diable en personne ! répondit Leach, les yeux remplis de larmes de désappointement et de rage.

« Et pas un de vous, répétait-il à satiété, qui ait été fichu de me passer un couteau…

Mais les autres matelots bavardaient entre eux ; ils étaient très inquiets des conséquences de cette agression manquée, et ne prêtaient aucune attention à ce qu’il disait.

— Ce qui est certain, déclara Kelly, c’est que le capitaine est incapable de savoir ceux qui ont pris part à la bagarre, et ceux qui se sont abstenus. À moins que…

Il promena autour de lui un regard menaçant.

— … à moins qu’un mouchard ne vende la mèche !

— Pas la peine ! clama Parsons. Le capitaine n’aura qu’à nous regarder. Les blessés seront les coupables.

En réalité, Louis, resté dans sa couchette, riait sous cape ; il était le seul qui n’avait aucune meurtrissure ni blessure.

— On pourrait dire, proposa un des matelots, qu’on n’a pas reconnu le capitaine…, qu’on pensait avoir affaire au second.

— Moi, déclara un autre, je dirai que je dormais et que j’ai été réveillé en sursaut par le bruit ; alors j’ai sauté de ma couchette, j’ai récolté un sale gnon sur la mâchoire et je suis revenu me fourrer dans mes toiles. Il faisait nuit et je n’ai rien su, rien vu. Si j’ai cogné, c’est au petit bonheur et pour rendre le coup que j’avais reçu.

Leach et Johnson ne prenaient pas part à la discussion, quand, soudain, toute la bande se retourna contre eux ; ils leur reprochèrent d’avoir été les instigateurs de la bagarre et leur déclarèrent qu’ils paieraient pour tous. Le pire pour eux était inévitable, ils étaient perdus sans rémission et déjà morts. Leach s’impatienta. Il éclata :

— Vous m’embêtez, à la fin ! Vous êtes tous une bande de dégonflés. Ça, pour causer, vous êtes forts, mais si vous aviez su vous servir de vos pognes, son compte serait liquidé.

« Pas un, il y en a pas un seul, qui m’ait passé le couteau que je demandais ! Vous me dégoûtez… Vous êtes là à gesticuler et à chialer, comme s’il allait vous tuer tous. Pas de danger ! C’est un luxe qu’il ne peut pas se payer.

« Comment vous remplacerait-il ? Il n’y a pas de bureau d’enrôlement dans le coin, et il a besoin de vous. Qui manœuvrerait et ferait marcher le bateau, s’il se passait de vos services ? Moi et Johnson, on va y avoir droit. Quant à vous, vous pouvez vous recoucher en paix, c’est moi qui vous le dis. Fermez vos gueules et laissez-moi dormir ! J’en ai besoin.

— Ça va, ça va… Te fâche pas ! répondit Parsons. Mais, même s’il ne nous tue pas, la vie à bord va devenir un enfer… Pire que par le passé. Vous verrez un peu ce que je vous dis.

Toujours blotti dans ma couchette, je tremblais de peur en songeant à ma propre situation. Qu’est-ce qui m’arriverait quand ma présence serait découverte ? Je ne pourrais évidemment pas me tirer d’affaire par les mêmes moyens que Loup Larsen.

À ce moment, Latimer appela par l’écoutille :

— Hump ! le vieux a besoin de toi.

— Il n’est pas ici, répondit Parsons.

— Si, il y est… déclarai-je en me glissant hors de ma couchette et en faisant effort pour ne pas paraître effrayé.

Les matelots me regardèrent, consternés. La peur était fortement marquée sur leurs visages, une terreur agressive et menaçante.

— Je viens ! criai-je à Latimer, en m’avançant.

— Non ! Tu n’iras pas ! hurla Kelly, en s’interposant entre l’échelle et moi. Je te ferai taire pour toujours, sale mouchard !

Et joignant le geste à la parole, il tendit vers moi sa main ouverte, comme pour m’étrangler.

— Laisse-le aller ! ordonna Leach.

— Jamais de la vie !

— Je te dis de le laisser ! répéta Leach, toujours immobile sur le bord de sa couchette.

Et sa voix prenait une sonorité métallique.

L’Irlandais hésitait. Je fonçai sur lui et il s’écarta. Lorsque j’eus atteint l’échelle, je me retournai pour observer le cercle de visages hargneux qui me regardaient dans la pénombre. Et je songeai à la phrase de Mugridge : combien Dieu devait les haïr pour les avoir rabaissés à ce point.

J’eus pitié de ces malheureux et dis très calmement :

— Je n’ai rien vu, rien entendu… Soyez sans crainte.

— Je vous le disais bien, que c’est un type régulier… conclut Leach, alors que je grimpais les échelons.

Dans sa cabine, je trouvai Loup Larsen qui m’attendait, dévêtu et couvert de sang. Il me gratifia d’un de ses capricieux sourires, en disant :

— Allons, docteur, au travail ! Votre science aura de quoi s’exercer souvent, au cours de ce voyage. Sans vous, que serait devenu le Fantôme et ceux qui le montent ? Si j’étais homme à faire des phrases et à m’embarrasser de sentiments, je dirais que je vous en suis profondément reconnaissant.

J’ouvris la boîte à pharmacie du bord, qui était rudimentaire, mis de l’eau à chauffer et préparai divers pansements, pendant que Loup Larsen, entièrement nu, allait et venait ; il scrutait avec attention les blessures dont il était couvert, tout en bavardant gaiement.

Jamais encore je n’avais pu contempler, dans son ensemble, l’anatomie de cet homme, et l’artiste qui était en moi ne put s’empêcher d’admirer. Ce corps possédait une perfection de lignes, puissante et terrible, avec une pureté tout antique. Parmi les hommes du bord, beaucoup étaient aussi fortement musclés, mais tous avec une anomalie ou une disproportion physique, qui détruisait chez eux l’esthétique générale.

Jambes trop courtes ou trop longues, par rapport au reste du corps ; bras disproportionnés, ossatures trop importantes ou trop de muscles, qui saillaient de la chair et faisaient bosse extérieurement. Oofty-Oofty, le Canaque, était le seul dont le corps fût réellement harmonieux, mais sans aucune comparaison avec celui de Loup Larsen.

Loup Larsen était l’homme type, la synthèse du mâle, dans toute sa magnificence.

Alors qu’il marchait ou remuait les bras, je regardais ses muscles se gonfler alternativement, sous sa peau fine comme du satin. Le mécanisme était en tout point parfait. C’était vraiment merveilleux. Le hâle du vent et de la mer ne lui avait bruni que la figure. Il ne dépassait pas le cou et, sur le reste du corps, la peau de ce Scandinave était laiteuse comme une peau de femme.

Loup Larsen leva son bras droit vers sa tête pour y tâter sa blessure, et le biceps se durcit, dans sa gaine blanche, comme un faisceau de fils d’acier. C’était ce même biceps qui avait, une fois, failli m’anéantir et que j’avais vu, si souvent, assener tant de coups.

J’étais resté bouche bée, un rouleau d’ouate antiseptique à demi déroulé dans la main, sans pouvoir détacher mes yeux de ce corps superbe, que je ne me lassais pas d’admirer. Loup Larsen s’en rendit compte.

— Dieu vous a donné un corps superbe, dis-je.

— Vous trouvez ? répondit-il. Souvent je l’ai pensé et je me suis demandé pourquoi.

— Il a eu un but…

Il m’interrompit :

— … un but utilitaire ! Dieu m’a donné ce corps puissant, pour que j’en fasse usage. Mes muscles ont été faits pour saisir, déchirer et détruire les choses hostiles qui s’interposent entre moi et la vie.

« D’autres êtres vivants ont aussi des muscles, dont ils se servent pour saisir, déchirer et détruire. Mais Dieu a voulu que je sois plus fort qu’eux… Vous pouvez tâter si vous voulez.

Je posai ma main sur son cou, je la fis glisser sur ses bras, le long de son dos et sur ses cuisses. Et Loup Larsen, avec orgueil, fit jouer sa musculature, tandis que ses yeux s’allumaient d’une flamme de bataille.

Puis il détendit son corps redoutable, relâcha ses muscles, et sa chair boursouflée redevint lisse et unie.

— Équilibre et stabilité, conclut-il, tout est là ! J’ai de bonnes jambes pour me porter, des pieds solides pour m’accrocher au sol, des bras, des mains, des ongles et des dents, pour combattre quand il le faut, pour tuer et ne pas être tué. Voilà le but !

Je ne discutai pas et continuai à admirer le mécanisme de cette bête combative.

Étant donné la lutte féroce soutenue par Loup Larsen et dont j’avais été témoin, je fus surpris du caractère superficiel que présentaient les blessures. Je pansai le tout, et je me flatte de m’en être adroitement tiré.

Le coup le plus mauvais était celui que Loup Larsen avait reçu avant d’être jeté par-dessus bord. Il lui avait ouvert le cuir chevelu sur plusieurs centimètres. Sous sa direction, je nettoyai la plaie et la recousis après en avoir rasé les bords.

Le mollet, aussi, avait été sérieusement lacéré. On aurait dit qu’un bouledogue l’avait déchiqueté d’un coup de croc. Un des matelots, m’expliqua Loup Larsen, l’avait mordu au début du combat. Comme il n’avait pas lâché prise, il avait été entraîné jusqu’au faîte de l’échelle. D’un vigoureux coup de pied, Loup Larsen s’en était alors débarrassé.

— Hump, me dit-il une fois mes pansements terminés, vous êtes un homme adroit, je l’avais déjà remarqué. Maintenant, comme vous savez, nous manquons de second. C’est vous qui prendrez sa place. Vous recevrez soixante-quinze dollars par mois et, de l’avant à l’arrière, on ne vous appellera plus que M. Van Weyden.

Je protestai, en soupirant, que je n’entendais rien à la navigation.

— Vous ferez votre éducation.

— Je ne tiens pas du tout à occuper une situation élevée. Pour moi, la vie est à l’heure actuelle suffisamment précaire. La médiocrité a ses avantages… D’ailleurs, je le répète, je manque de l’expérience nécessaire.

Loup Larsen se contenta de sourire, sans rien répondre, comme si la chose était réglée.

Je m’écriai, d’une voix décidée :

— Je refuse d’être second sur ce bateau d’enfer !

Je vis ses traits se durcir et la lueur impitoyable, que je connaissais bien, paraître dans ses prunelles.

Il marcha vers la porte de la cabine et l’ouvrit, en me disant :

— Bonne nuit, monsieur Van Weyden ! Bonne nuit…

— Bonne nuit, monsieur Larsen… répondis-je, résigné.

Et je me retirai.





16



Mes nouvelles fonctions n’avaient rien de particulièrement réjouissant. Le seul avantage que j’y gagnais était de n’avoir plus de vaisselle à laver.

J’ignorais tout des plus simples devoirs d’un second et je me serais trouvé dans de vilains draps si l’équipage ne m’avait témoigné une louable sympathie. Les matelots m’enseignèrent la manœuvre des cordages et du gréement, le maniement des voiles, etc. Le gros Louis, en particulier, se montra bon professeur et j’eus peu d’ennuis avec ceux à qui je commandais.

Il en fut autrement avec les chasseurs de phoques. Ils refusèrent de me prendre au sérieux et ne ménagèrent pas leurs sarcasmes.

Il est certain que le terrien que j’étais faisait, dans le rôle de second d’une goélette, assez triste figure. Mais ces plaisanteries, dont on me lardait, ne m’étaient pas moins désagréables.

Sans que je me sois plaint à lui, Loup Larsen intervint en ma faveur et exigea que soit respectée envers moi l’étiquette maritime la plus stricte. Il n’en avait pas fait autant pour le pauvre Johansen.

Il tempêta, menaça et, non sans grognements, mit les chasseurs à la raison. De l’avant à l’arrière, je fus, comme il l’avait dit, M. Van Weyden, gros comme le bras, et ce n’est plus qu’entre nous que lui-même m’appela « Hump ».

Je prenais désormais tous mes repas avec lui. Mais si, pendant que nous mangions, le vent tournait de quelques points, Loup Larsen m’ordonnait :

— Monsieur Van Weyden, veuillez nous mettre bâbord amures…

Je me levais et quittais la table, et montais sur le pont. Là, je faisais signe à Louis de venir me parler et il m’apprenait de quoi il s’agissait. Au bout de quelques minutes, clairement renseigné, je lançais mes ordres.

Je me souviens qu’une fois Loup Larsen parut en scène, à cet instant précis. Il s’arrêta près de moi, en fumant son cigare, et resta jusqu’à la fin de la manœuvre. Il m’entraîna ensuite jusqu’à l’arrière.

— Hump ! me dit-il. Pardon… Monsieur Van Weyden toutes mes félicitations. Je crois que vous pourrez bientôt renvoyer les jambes de votre père dans sa tombe. Vous avez découvert les vôtres et appris à vous tenir dessus ! Encore un peu de travail, l’expérience de quelques tempêtes, et à la fin de votre croisière, vous serez parfaitement apte à commander une goélette de cabotage.

La période qui s’écoula, entre la mort de Johansen et notre arrivée dans la zone de chasse, fut la plus heureuse de mon séjour forcé sur le Fantôme. Loup Larsen me témoignait une considération fort honorable, l’équipage ne m’était pas hostile, et j’étais loin du contact irritant de Thomas Mugridge.

Je dois avouer, d’autre part, que je m’habituais de jour en jour à ma nouvelle situation et que j’étais, en somme, satisfait de moi. Pour un second improvisé, je ne m’en tirais pas mal.

J’en arrivais même à aimer le roulis et le tangage du Fantôme qui, en oscillant sur la mer des tropiques, faisait voile vers la petite île où nous devions renouveler notre provision d’eau.

Bonheur tout relatif, entendons-nous bien. Je devrais dire plutôt une misère moindre, qui s’intercalait entre l’extrême misère d’hier et celle, pis encore, de demain.

Le Fantôme — si mon sort personnel s’y était amélioré — continuait d’ailleurs à être un bateau d’enfer. Il n’y avait plus, pour les matelots, de paix ni de répit.

Loup Larsen leur faisait payer cher leur mutinerie et l’attentat dont il avait failli être victime. Matin et soir, jour et même nuit, il s’acharnait à leur rendre la vie intenable.

Son esprit ingénieux excellait à inventer mille tracasseries savantes, qui exaspéraient sans trêve l’équipage et le poussaient peu à peu à la folie. J’ai vu Loup Larsen obliger Harrison à se lever, en pleine nuit, pour monter sur le pont et aller ranger un pinceau à goudron, qu’il avait laissé traîner. Et tous les hommes qui n’étaient pas de quart durent se réveiller et quitter leur couchette comme lui, afin de l’accompagner et de le regarder faire.

Petit détail, si l’on veut, mais qui montre bien à quelles inventions odieuses, sans cesse renouvelées, se complaisait Loup Larsen, et quels en pouvaient être les effets sur la mentalité de l’équipage.

Il en résultait, cela va de soi, des murmures et maintes petites révoltes, qui n’allaient pas sans coups donnés et reçus. Il y avait toujours deux ou trois hommes occupés à soigner leurs blessures.

Mais une action concertée, un peu importante, était impossible, en présence du véritable arsenal qu’enfermait la cabine de Loup Larsen. Une mutinerie en règle était condamnée d’avance.

Leach et Johnson étaient naturellement les deux principales victimes des vengeances de Loup Larsen. Johnson ne réagissait point. Son visage reflétait une sombre mélancolie et, rien qu’à le regarder, je sentais saigner mon cœur.

Quant à Leach, son humeur combative n’avait pas fléchi. L’insatiable fureur qui le dévorait ne lui laissait pas le temps de gémir. À la seule vue de Loup Larsen, ses lèvres se crispaient en un rictus satanique, et sa gorge, inconsciemment, étouffait un rugissement rauque, tandis qu’il suivait du regard l’objet de sa haine.

Je me souviens que, sur le pont, par un beau jour ensoleillé, ayant à lui donner un ordre, je vins derrière lui et lui touchai l’épaule. Au contact de ma main, il eut un violent sursaut et bondit en avant, avec un cri féroce. Puis il se retourna et, m’ayant reconnu, il se calma. Il m’avait pris d’abord pour Loup Larsen.

Avec quelle joie lui et Johnson l’auraient tué s’ils l’avaient pu ! Mais leur ennemi restait sur ses gardes et Leach s’épuisait en inutiles tentatives. Je l’ai vu, sans avertissement ni provocation, s’élancer soudain sur Loup Larsen, comme un chat sauvage, et les deux hommes lutter des dents, des ongles et des poings.

Et toujours Leach restait finalement sur le carreau, épuisé et vaincu. Mais le diable qui l’habitait n’en continuait pas moins à défier le démon qui était en Loup Larsen. Dès qu’ils se trouvaient nez à nez sur le pont, la bataille recommençait, avec un résultat identique.

Espérant réussir mieux, Leach tenta de lancer son couteau contre la gorge de Loup Larsen qui esquiva le coup de justesse. Une autre fois, il laissa tomber, d’une des vergues du grand mât et d’une hauteur de vingt-cinq mètres, un épissoir d’acier sur la tête de Loup Larsen, qui émergeait de l’escalier de sa cabine.

C’était un coup difficile à réussir sur un bateau en mouvement. Mais il s’en fallut de presque rien que la pointe aiguë, sifflant dans l’air, n’atteigne son but. Elle alla, sous le nez de Loup Larsen, se planter dans le plancher du pont.

Une autre fois encore, Leach parvint à s’emparer d’un revolver. Il se préparait à le décharger sur Loup Larsen, lorsqu’un des chasseurs de phoques lui saisit le bras, au passage, et le désarma.

Je me demandais souvent pourquoi Loup Larsen ne le tuait pas, pour en finir. Mais il se contentait de rire de cette rage stérile et se complaisait à le braver, avec cette même satisfaction qu’éprouve le dompteur à affronter ses pensionnaires les plus féroces.

— L’homme est joueur par nature, m’expliqua-t-il. Et le plus bel enjeu qu’il puisse risquer n’est-il pas sa vie ? Pire est le risque, meilleur est le frisson. Pourquoi me priverais-je du plaisir d’exciter Leach jusqu’à la folie ?

« Bien mieux. S’il est honnête, il doit m’en savoir gré. Car la sensation est réciproque. Il vibre plus intensément qu’il n’avait jamais fait. Je lui ai donné un but, qu’il poursuit avec acharnement : me tuer. Il vit de cet espoir, ça le grise et quand je le vois au paroxysme de la fureur, je me prends à l’envier.

— C’est de la lâcheté de votre part ! m’écriai-je. Vous sentez que, physiquement et moralement, vous dominez cet homme, et vous en abusez !

— Lâcheté… C’est à voir ! riposta Loup Larsen. Votre lâcheté, à vous, est, en tout cas, pire que la mienne. Au fond de vous-même, vous êtes pour Leach contre moi. Et pourtant vous n’en laissez rien paraître. Car vous avez peur, vous voulez vivre. Votre conscience a beau protester, vous l’accommodez à votre intérêt bien entendu.

« S’il y a un enfer, vous y descendrez tout droit, pour expier cette compromission. Croyez-moi, je suis moins lâche que vous. Plus sincère en tout cas, car je reste conséquent avec mes instincts qui, comme les vôtres, valent ce qu’ils valent.

Il y avait du vrai dans ce que disait Loup Larsen et, après y avoir longuement réfléchi, je dus reconnaître qu’il avait raison. Mon devoir n’était-il pas de faire bloc contre lui, avec Leach et Johnson, et de les aider à débarrasser le monde d’un tel monstre ? Ce serait un soulagement pour l’humanité entière et la vie universelle en deviendrait plus belle.

Je ressassai cette pensée durant des nuits d’insomnie et, de plus en plus fortement, me hanta l’idée de tuer Loup Larsen. Une nuit, j’en fis part à Johnson et à Leach, quand ils étaient de quart et pendant que dormait notre ennemi.

Ils me conseillèrent la prudence et de ne pas me sacrifier inutilement pour eux.

Ils étaient au comble du désespoir. Johnson était vidé et rien, chez lui, ne réagissait plus. Leach se détruisait lui-même, en s’acharnant à une lutte où il se sentait vaincu.

Quand j’eus parlé, il me prit la main et me la serra, en une étreinte passionnée, en me disant :

— Je crois que vous êtes un type régulier, monsieur Van Weyden. Mais tenez-vous tranquille, et surtout ne dites rien. Johnson et moi, nous sommes condamnés, je ne me fais pas d’illusions. Qui sait pourtant si une occasion ne se présentera pas, où vous pourrez nous être utile ? Jusque-là, restez comme vous êtes…

Le lendemain, alors que se dessinait à l’horizon l’île Wainwright, il y eut une rencontre plus sévère encore que les précédentes entre Loup Larsen, Johnson, qu’il avait attaqué le premier, et Leach, accouru au secours de son camarade.

Quand il les eut terrassés tous deux comme d’habitude, pour la première fois il prophétisa nettement :

— Toi, Leach, tu sais aussi bien que moi qu’un de ces jours je te tuerai…

Leach répondit par un ricanement satanique.

— … Et toi, Johnson, je n’aurais même pas besoin de te régler ton compte, d’ici peu, tu seras tellement dégoûté de la vie que tu te balanceras par-dessus bord.

Il ajouta, m’ayant tiré à part :

— C’est une suggestion qu’il va méditer. Je parie un mois de paie qu’il la suivra.

J’avais espéré que les deux victimes désignées trouveraient l’occasion de s’échapper, pendant que nous ferions notre eau à l’île Wainwright.

Mais Loup Larsen avait pris ses précautions et bien choisi les lieux.

Le Fantôme, après avoir franchi la ligne des brisants, avait jeté l’ancre, à un demi-mille du rivage, dans une crique déserte sur laquelle s’ouvrait une gorge profonde, encadrée de falaises volcaniques, qu’aucun homme ne pouvait tenter d’escalader.

C’est là que, sous la surveillance de Loup Larsen, qui était lui-même descendu à terre, les matelots, y compris Leach et Johnson, emplirent d’eau douce les barils qu’ils faisaient ensuite rouler jusqu’à la grève, où on les embarquait dans les canots.

Et une tentative d’évasion, à bord d’un des canots, apparaissait tout aussi chimérique.

Harrison et Kelly, cependant, tentèrent le coup.

Partis de la goélette avec un tonneau vide, ils ne tardèrent pas à modifier la direction du canot. Au lieu de ramer vers la grève, ils gouvernèrent vers un des promontoires écumants qui l’encadraient. Derrière, c’était la liberté.

Sur son revers s’étendaient plusieurs jolis villages, élevés par des colons japonais, à l’orée de riantes vallées qui s’enfonçaient vers l’intérieur de l’île. S’ils réussissaient à gagner leur but, les deux hommes pourraient tranquillement défier Loup Larsen.

Je n’avais pas été sans remarquer que, durant toute la matinée, deux chasseurs de phoques n’avaient pas cessé de faire les cent pas sur le pont du Fantôme, leurs fusils sous le bras. Je ne tardai pas à comprendre pourquoi.

Ils épaulèrent et ouvrirent le feu à volonté sur les deux déserteurs. Entre les deux tireurs, s’engagea un concours d’adresse.

Leurs balles commencèrent par ricocher, inoffensives, sur la surface de l’eau, à droite et à gauche du canot. Mais, comme les matelots continuaient hardiment leur fuite, le tir se précisa et les balles se rapprochèrent de plus en plus.

— Tenez, regardez, monsieur Van Weyden… me dit Smoke. Je vais choper l’aviron droit de Kelly.

Je portai à mes yeux la longue-vue du bord et vis en effet le plat de l’aviron, soigneusement visé, voler en éclats.

Le canot oscilla. Puis les trois autres rames furent cassées net. Avec les débris qui leur restaient Harrison et Kelly tentèrent de ramer encore. Après une nouvelle grêle de coups de feu, les manches des avirons furent réduits en miettes.

Kelly arracha une planche, du fond du canot, et commença à pagayer. Mais les éclats du bois s’enfoncèrent dans ses mains, et il lâcha prise, avec un cri de douleur.

Alors ils abandonnèrent la partie et laissèrent leur canot s’en aller à la dérive. Peu après, un autre, expédié de la grève par Loup Larsen, vint les rejoindre et les prendre en remorque, jusqu’au Fantôme.

Tard dans l’après-midi, nous levâmes l’ancre et nous éloignâmes. Nous n’avions plus devant nous que la seule perspective de trois à quatre mois de chasse, dans la zone phoquière où nous arrivions. Perspective peu réjouissante ! Ce fut le cœur gros que je repris mon travail.

Une atmosphère sinistre s’appesantissait sur le Fantôme. Loup Larsen s’était retiré dans sa cabine, en proie à un accès de ses étranges maux de tête. Harrison se tenait à la barre, l’air en apparence indifférent, s’appuyant à demi sur la roue du gouvernail, comme écrasé sous son propre poids.

Le reste de l’équipage était lugubre et silencieux. Je trouvai Kelly accroupi contre l’écoutille du poste d’avant, la tête sur ses genoux, et les bras autour de sa tête, dans une attitude d’inexprimable abattement.

Poussant plus loin, je découvris Johnson, étendu de tout son long sur le bec extrême de la proue ; il regardait fixement l’étrave baratter la mer écumeuse, et je me souvins, avec horreur, de l’ignoble suggestion de Loup Larsen.

Ses paroles semblaient commencer à porter leurs fruits. Je tentai de rompre le cours des pensées morbides de Johnson, et l’appelai. Mais il se contenta de sourire tristement et ne bougea pas.

Comme je retournai vers l’arrière, Leach s’approcha de moi.

— Je voudrais vous demander une faveur, monsieur Van Weyden, dit-il. Si vous avez la chance de revoir Frisco, voulez-vous aller voir un certain Matt Mac Carthy ?

« C’est mon vieux. Il vit sur la colline, derrière la boulangerie de Mayfair, dans une échoppe de savetier que tout le monde connaît dans le quartier. Vous n’aurez pas de peine à le trouver.

« Dites-lui que je regrette sincèrement tous les embêtements que je lui ai causés et toutes les bêtises que j’ai faites.

« Et puis encore… dites-lui, de ma part, que Dieu le bénisse !

Je hochai la tête et répondis :

— Nous reverrons tous San Francisco, mon vieux Leach, et tu seras avec moi quand j’irai rendre visite à Mac Carthy.

— J’aimerais vous croire… dit-il, en me pressant la main. Mais c’est impossible. Loup Larsen me réglera mon compte, je le sais. Tout ce que je souhaite maintenant, c’est qu’il fasse vite !

Lorsqu’il me quitta, j’avais le même désir. Puisque cela devait arriver, mieux valait une expédition rapide. L’angoisse générale m’enveloppait dans ses replis. Le pire paraissait inévitable. Et, tout en me promenant sur le pont, je sentais le matérialisme dissolvant de Loup Larsen m’envahir.

La vie n’était-elle pas réellement une chose sordide ? Quelle intelligence supérieure pouvait bien présider aux événements ignobles dont j’étais témoin ? C’était déjà trop que Dieu les permette. Et je conclus, comme Leach, que plus tôt cette lamentable existence serait finie, mieux ça vaudrait ! À mon tour, je me penchai sur la lisse et plongeai mon regard dans la mer. Je ne doutai plus que tôt ou tard, je sombrerais, bas, bien bas, aux vertes et froides profondeurs de son oubli.





17



C’est étonnant ! En dépit des sombres pressentiments qui hantent chacun sur la goélette, rien de spécial n’a lieu sur le Fantôme.

Nous avons continué notre route vers le nord-ouest, jusqu’au large des côtes du Japon. Là, nous avons rencontré le grand troupeau de phoques.

Venant on ne sait d’où, dans le Pacifique infini, il voyageait vers le nord, accomplissant sa migration annuelle.

Nous le prîmes en chasse et ne le quittâmes plus. Au cours de ce carnage, nous lancions aux requins les cadavres dépouillés de leurs peaux. Une fois salées, ces fourrures iraient un jour, dans les villes, orner les belles épaules des femmes. C’était la seule raison de ce massacre effréné. Car la chair et l’huile de phoque sont commercialement inutilisables.

Après une fructueuse journée de cette tuerie, j’ai vu le pont du Fantôme jonché de ces animaux, mes pieds glissaient dans leur graisse, dont il était enduit, et leur sang coulait à flots, par les dalots.

Mâts et cordages, lisses, écoutilles et capots, étaient éclaboussés de rouge, pendant que nos hommes, le torse nu, les mains et les bras teints d’écarlate, tels des bouchers à l’abattoir, opéraient sans arrêt. Armés de leurs couteaux, ils éventraient, dépeçaient et dépouillaient les jolies créatures de la mer, palpitantes encore.

Ma tâche consistait à inscrire les prises, à mesure que les canots les apportaient à bord, puis à superviser le dépeçage, et à veiller ensuite au nettoyage du pont et à la remise en ordre du bateau.

Ce n’était pas, pour moi, une besogne particulièrement agréable. Mon âme et mon estomac s’y révoltaient. Le seul avantage que j’en tirais était d’apprendre à manier les hommes placés sous ma direction, et à leur commander. La « chiffe molle », décidément, s’aguerrissait et s’en trouvait bien.

Je commençais à sentir que jamais plus je ne redeviendrais le même homme. Malgré toutes mes heures de désespoir, j’arrivais toujours à réagir contre les théories désolantes et destructives de Loup Larsen, et je lui savais gré, au fond de moi, de m’avoir ouvert les yeux à bien des réalités de la vie, qui m’étaient, jusque-là, restées inconnues.

À leur contact, je sortais du royaume de l’esprit et, au lieu de me contenter d’idées toutes faites sur le monde, j’en parlais, à présent, en phrases concrètes et objectives.

Lorsque le temps était beau, tous les canots s’égaillaient à la chasse aux phoques et souvent, alors, je restais seul sur la goélette, avec Loup Larsen. Je ne parle pas de Thomas Mugridge, qui ne comptait pas.

Les six canots se déployaient en éventail, à la poursuite de leur gibier, jusqu’à une distance de dix à vingt milles parfois, pour ne rejoindre le bord qu’à la fin de la journée, ou plus tôt, si le temps se gâtait. Mon rôle, et celui de Loup Larsen, consistaient à maintenir le Fantôme sous le vent de la petite flottille et à nous arranger à ne perdre de vue aucun canot.

C’était une tâche passablement ardue pour deux hommes seuls. Pour peu que le vent s’élève, ou tourne, il fallait à la fois tenir la barre et haler sur les manœuvres, pour donner de la toile ou en carguer. Tout ça était nouveau pour moi.

Je me familiarisai assez rapidement avec le maniement de la roue. Mais courir sur les vergues et m’y balancer à bout de bras, attraper au vol un cordage, puis grimper plus haut ou redescendre prestement sur le pont, offrait des difficultés plus sérieuses.

Je mis en jeu mon amour-propre, dans un ardent désir de me faire valoir aux yeux de Loup Larsen et de lui prouver mon droit à la vie. Si bien que je réussis plus vite que je n’aurais pensé. Bien mieux. Un moment arriva où ce fut pour moi un plaisir d’atteindre le faîte du grand mât et de scruter la mer à l’aide d’une jumelle, à la recherche de nos canots.

Un jour, les embarcations s’étaient mises en route dès le matin, avec un léger vent d’ouest. Elles s’étaient égaillées au loin et les détonations des fusils ne parvenaient plus que faiblement à la goélette.

Puis, une à une, je les vis, du haut du grand mât où j’étais juché, disparaître complètement sur la courbure de l’horizon, tandis que mourait le bruit des fusils.

Sur ces entrefaites, le vent tomba, et le Fantôme s’immobilisa sur une mer inerte. Il était onze heures.

Loup Larsen commença à s’inquiéter, car le baromètre s’était mis soudain à baisser et le ciel, qu’il ne cessait d’interroger, devenait menaçant du côté de l’est.

— Ce soir, si la tempête éclate, le Fantôme aura des couchettes vides, me dit-il.

Un peu avant midi — alors que nous avions quitté depuis longtemps les latitudes tropicales — la chaleur devint étouffante. Il n’y avait plus dans l’air aucune fraîcheur et tout l’être humain était écrasé. C’était, comme le dit une vieille expression de Californie qui me revint à l’esprit, « un temps à cataclysme ». On avait l’impression qu’une catastrophe quelconque se préparait inéluctablement.

Lentement, les nuages venus de l’est envahirent le ciel et surplombèrent nos têtes pareils à une sierra calcinée des régions infernales. On en distinguait nettement les cañons vertigineux, les gorges étroites et les profonds précipices, sur lesquels de grandes ombres s’étendaient.

Inconsciemment, on s’attendait à voir la mer furieuse déferler, avec sa blanche écume, dans ces cavernes beuglantes… Mais ce n’était là qu’une fantasmagorie des nuées et la mer, autour de nous, était lisse comme de l’huile. Et toujours pas de vent.

— Ce n’est pas un simple grain qui s’annonce, déclara Loup Larsen. Notre vieille mère la Nature va se dresser sur ses jambes de derrière et rugir de toute sa puissance.

« Nous allons être sérieusement secoués, avant que nous ayons pu rassembler la moitié de nos canots… Monsieur Van Weyden, comme première mesure de précaution, vous pourriez toujours vous occuper de prendre quelques ris.

— Nous ne sommes que deux… C’est peu pour lutter contre la tempête.

— On fera ce qu’on pourra ! Nous devons tenter, à tout prix, de rallier les canots. La tempête même nous y aidera. Au début tout au moins… Quelques toiles seront peut-être arrachées. Mais les mâts sont solides, et ils tiendront. Nous nous débrouillerons ensuite.

Quand j’eus terminé, nous déjeunâmes tous deux. Le repas fut hâtif. Loup Larsen était pressé de remonter à son poste d’observation et, de mon côté, mon estomac se serrait à la pensée des dix-huit hommes qui étaient dispersés sur la mer immense, avec la menace redoutable de ces sombres nuages suspendus sur eux.

Lorsque Loup Larsen fut de retour sur le pont, je remarquai un frémissement de ses narines et, dans ses yeux, qui avaient pris leur teinte bleu clair, une étrange clarté qui brillait.

Ses traits s’étaient durcis. Mais une joie visible s’y lisait. Et tout à coup il a éclaté de rire, d’un rire sonore, d’un rire de mépris à l’adresse de la tempête qui approchait.

Je le vois encore, debout, tel un nain sorti des contes des Mille et Une Nuits et dressé devant un immense et malfaisant Génie qu’il défie. Loup Larsen, chétive créature devant le cataclysme imminent, bravait le Destin. Il était sans peur.

Il marcha vers la cuisine et cria par la porte :

— Dis donc, cuistot ! Quand tu en auras fini avec tes casseroles et tes marmites, tu viendras nous rejoindre. On aura besoin de toi ! Tiens-toi prêt au premier appel…

« Franchement, Hump, ne trouvez-vous pas que la partie que nous allons jouer est plus affriolante qu’un verre de whisky ? Votre Omar Khayyam n’a pas connu de pareilles sensations, j’en suis sûr. Il a, en partie, raté sa vie !

À deux heures de l’après-midi, le ciel à l’ouest s’était obscurci à son tour. Le soleil s’était voilé, puis éteint.

Un crépuscule fantomatique, où fusaient seules des lueurs errantes, de couleur pourpre, était descendu sur nous. Elles embrasaient nos visages et mettaient sur Loup Larsen comme une auréole sanglante.

La chaleur se faisait de plus en plus insupportable et je sentais la sueur, qui me perlait du front, couler le long de mon nez. À un moment, il me sembla que j’allais me trouver mal et je m’approchai de la lisse pour m’y appuyer.

À cet instant même, un souffle léger nous frôla. Il venait de l’est, était ténu comme un soupir et, comme un soupir, s’évanouit. La toile flasque des voiles n’avait pas remué. Et pourtant j’avais nettement senti le mouvement de l’air, et son souffle m’avait délicieusement rafraîchi.

— Cuistot ! Arrive un peu… appela Loup Larsen, d’une voix sourde.

Thomas Mugridge montra une face apeurée et pitoyable.

— Donne du mou à l’écoute de la misaine-goélette ! ordonna le capitaine. Laisse gentiment filer sur les poulies, puis amarre tout ! Et, si tu fais du gâchis, tes débuts dans l’art nautique n’auront pas de suite… Compris ?

Et, se tournant vers moi :

— Monsieur Van Weyden, veuillez surveiller le coq et lui donner un coup de main si c’est nécessaire. La même manœuvre s’exécutera ensuite avec les focs. Et le plus tôt possible… Ce sera prudent. Si le coq n’exécute pas vos ordres assez rapidement, tapez dessus, sans hésiter. Frappez entre les deux yeux !

Sur ces mots, il alla prendre la barre, tandis que Mugridge et moi obéissions. Pendant cette opération, un autre souffle de vent passa dans l’air, puis un autre encore. Les voiles claquèrent paresseusement.

— Grâce à Dieu, la bourrasque n’arrive pas d’un seul coup, remarqua aigrement le coq.

J’en savais assez long pour comprendre qu’avec toutes ces voiles déployées, si la tempête s’était abattue sur nous tout d’une pièce, une catastrophe était inévitable. Mais, grâce à Dieu, comme disait Mugridge, ce fut progressivement que le vent grandit. Il soufflait en poupe. Les voiles, peu à peu, se gonflèrent. Le Fantôme remuait. Bientôt il partait à fond de train.

J’étais allé rejoindre Loup Larsen. Il approuva de la tête ce que j’avais fait et me passa la roue. Je la tins, une heure durant, et non sans peine, sur une mer qui grossissait de minute en minute. Le vent devenait aussi plus violent. Nous filions à toute allure.

— Notre vieux rafiot sait encore bien marcher ! observa complaisamment Loup Larsen. Rendez-moi la barre, monsieur Van Weyden… Je vais vous relayer. Vous, grimpez au mât de misaine, installez-vous au mieux, et voyez si vous apercevez nos canots.

Je grimpai à plus de vingt mètres au-dessus du pont et scrutai en vain l’eau déserte. À la vérité, à la vue de la mer démontée, sur laquelle nous bondissions, je doutais fort qu’il y ait encore un seul canot à flot. Il me semblait impossible que de si frêles esquifs soient capables de tenir contre un tel déchaînement de l’eau et du vent.

De mon perchoir, où j’étais comme isolé du reste du navire, je voyais la silhouette du Fantôme se dessiner nettement sur la mer écumeuse, qu’il fendait comme un monstre vivant. Parfois, la goélette se soulevait tout entière, en fonçant sur une lame énorme qu’elle séparait en deux. Son étrave disparaissait dans l’eau bouillonnante, qui passait par-dessus la lisse et couvrait le pont de son écume, inondant les écoutilles hermétiquement fermées.

En de pareils moments, j’étais balancé dans le vide à une vitesse vertigineuse. J’avais l’impression d’être accroché à l’extrémité d’un gigantesque pendule renversé, dont le va-et-vient décrivait un arc fantastique.

Au cours d’une de ces oscillations, plus forte que les autres, un étourdissement s’empara de moi, la terreur me prit et je ne pensai plus qu’à me cramponner des pieds et des mains ; j’observai au-dessous de moi la mer qui bondissait et rugissait, en menaçant d’engloutir le Fantôme. Quand j’eus rétabli mon équilibre, je songeai de nouveau aux hommes qui se débattaient dans cette tempête, et je ne songeai plus à moi pour les chercher des yeux et ne plus penser qu’à eux.

Une heure encore s’écoula, sans que rien apparût que la mer vide et désolée. Puis, là où un faible rayon de soleil frappait l’eau, par un trou des nuages, transformant sa surface en une nappe d’argent agitée, je perçus un petit point noir projeté vers le ciel, où il se perdit presque aussitôt.

J’attendis patiemment, et le petit point noir reparut de nouveau, par tribord, sur l’eau démontée. Dans le tintamarre ambiant, je n’essayai pas de crier la nouvelle à Loup Larsen. Mais je lui fis, du bras, un signe qu’il comprit.

Il modifia le cap du navire et, par un nouveau geste, je l’avertis, quand il en fut temps, que le petit point noir se trouvait maintenant droit devant nous.

De cet instant, le point grandit si rapidement que, pour la première fois, je me rendis réellement compte de l’allure à laquelle nous allions.

Loup Larsen me fit signe de descendre et, quand je fus près de lui, il m’ordonna de carguer, avec l’aide du coq, la grande voile, afin de ralentir notre marche.

— C’est maintenant que l’enfer va se déchaîner, dit-il.

Le canot était tout près de nous. Je discernais, de façon claire, qu’il était totalement désemparé.

Vent et mer debout, il saquait sur son mât et sur sa voilure qui, à notre approche, avaient été jetés par-dessus bord, et dont il se servait comme d’une ancre de salut, pour se maintenir, tant bien que mal, debout à la lame.

Les trois hommes vidaient l’eau, sans arrêt, au moyen d’écopes. Car chaque montagne liquide les submergeait et je m’attendais toujours, avec une angoisse renouvelée, à ne pas les voir reparaître. Le canot était projeté vers le ciel, avec la vague. Puis, au terme de son ascension, il se posait en équilibre sur sa crête et montrait alors sa quille, noirâtre et luisante.

L’espace d’un éclair, on apercevait les trois hommes qui continuaient à évacuer l’eau, avec une hâte frénétique, puis le canot retombait avec eux dans une vallée béante où il semblait s’engloutir.

Larsen donna un brusque coup de barre et la goélette vira presque totalement sur elle-même. Ma première pensée fut qu’il abandonnait un sauvetage considéré comme impossible, et j’en frissonnai. Mais je ne tardai pas à comprendre que cette manœuvre avait pour but, au contraire, de mettre le navire en panne, en déventant brusquement ses voiles.

C’est alors, comme l’avait prévu Loup Larsen, que la tempête se déchaîna. Une vague verdâtre, à laquelle notre immobilité n’offrait plus une résistance suffisante, s’abattit sur nous, translucide sur un fond d’écume laiteuse.

Je reçus sur tout le corps un choc écrasant, étourdissant. Je tombai, puis rebondis, je fus tourné et retourné en tous sens, tandis que j’avalais à pleine gorge l’eau salée. Puis je repris mon souffle et tentai de me relever.

Mais je fus de nouveau renversé sur les genoux. Pour me redresser, je jouai des pieds et des mains, et passai sur le corps de Thomas Mugridge, qui gémissait, étendu sur le pont.

On aurait dit que la fin du monde était arrivée. De tous côtés, comme si le Fantôme avait été mis en pièces, j’entendais craquer, gémir et se déchiqueter le bois, l’acier et la toile. La voile de misaine, qu’il aurait fallu pouvoir amener en toute hâte, se déchira avec un bruit de tonnerre et fut bientôt réduite en lambeaux. Des cordages arrachés pendaient en sifflant et en se tordant comme des serpents, des éclats de bois pleuvaient comme une grêle. Une énorme vergue, en tombant, me manqua de quelques centimètres. Puis ce fut, finalement, toute la corne de misaine qui vint s’écraser sur le pont.

Dans ce monde de chaos et de naufrage, je cherchai du regard Loup Larsen. Il avait abandonné le gouvernail et s’acharnait à abattre la grande voile.

De mon côté, j’entrepris la même opération avec le grand foc. C’était une besogne malaisée. Secondé mollement par Thomas Mugridge qui, certain de n’être pas entendu de Loup Larsen, ne cessait de geindre et de se lamenter, je la réussis, au prix d’efforts héroïques. Et, cela fait, je ne pus pas m’empêcher de constater avec plaisir que le Fantôme résistait malgré tout et ne sombrait pas.

Je songeai de nouveau au canot, et le vis qui continuait à monter et à descendre sur les lames à vingt mètres de nous. Loup Larsen avait bien calculé son affaire et nous portions en plein sur lui, dans l’insensible dérive que subissait la goélette.

Aussi Loup Larsen s’occupait-il maintenant à mettre en position les palans, qui devaient, à l’instant propice, crocher la mince embarcation et la hisser à bord. Ce qui est plus difficile à exécuter qu’à écrire.

À l’avant du canot se trouvait Kerfoot. Oofty-Oofty était à l’arrière, et Kelly entre eux deux.

Alternativement, le canot et la goélette montaient et descendaient, au faîte et au creux des vagues. D’un instant à l’autre, la goélette risquait d’écraser la petite coquille d’œuf.

Mais je réussis à passer au Canaque, au bon moment, la corde d’un des palans, pendant que Loup Larsen en faisait autant avec Kerfoot. En un clin d’œil, les crochets furent mis en place, le canot soulevé, et les trois hommes, à la seconde propice, sautèrent simultanément sur le Fantôme. Le canot les suivit de peu, la quille en l’air.

Je remarquai que le sang jaillissait de la main gauche de Kerfoot. Le troisième doigt avait été écrasé. Mais l’homme, sans manifester la moindre plainte, nous aida, de sa seule main droite, à amarrer en place le canot.

Puis, sans perdre de temps, Loup Larsen commanda :

— Toi, Oofty, à la drisse du grand foc ! Et toi, Kelly, à la grande voile ! Kerfoot, cherche un peu ce qu’est devenu le coq… Et vous, Van Weyden, regrimpez dans la mâture, où vous couperez tous les bouts de corde et de toile qui pendillent !

Quant à lui, il regagna l’arrière, avec ses étranges bonds de tigre, et empoigna la barre.

Le Fantôme commença à redresser sa course et à remettre du vent dans ses voiles. Mais, avant que la manœuvre ne soit terminée, il fit une embardée formidable sous la bourrasque.

Pris par le travers, il se coucha complètement, ses mâts parallèles à la mer et, de mon poste élevé, ou qui aurait dû l’être, je voyais le pont du navire, non pas au-dessous de moi, mais pratiquement à mon niveau. Puis il fut bientôt enseveli, sous un effroyable remous écumeux, et ne m’apparut plus que comme le dos d’une énorme baleine, nageant entre deux eaux.

Enfin la goélette se redressa peu à peu, et, ayant repris son aplomb, se remit à filer sauvagement sur la mer déchaînée.

Je restai suspendu en l’air, comme une mouche, à la recherche des autres canots. Au bout d’une demi-heure, j’en aperçus un second, chaviré et la quille en l’air, auquel s’accrochaient désespérément Jock Horner, le gros Louis et Johnson.

Loup Larsen réussit, cette fois, à mettre à la cape, sans incident grave, et encore une fois nous allâmes à la dérive, vers le canot.

Les palans furent mis en bonne position et des cordes furent lancées aux trois hommes, qui y grimpèrent comme des singes. Le canot, pendant qu’on le hissait, avait heurté violemment le flanc de la goélette et, dans le choc, s’était fendu. Mais l’épave n’en fut pas moins amarrée en sûreté, car elle pouvait être réparée.

Une fois de plus, le Fantôme, vira, pour se remettre sous le vent, et fut à ce point submergé que la roue du gouvernail disparut sous l’eau.

En de pareils moments, je me sentais étrangement seul avec Dieu et ma pensée se reportait inconsciemment vers lui, tandis que je contemplais la rage aveugle des éléments.

Ensuite la roue reparut, ainsi que les larges épaules de Loup Larsen, qui de ses mains, en étreignait les rayons. Dieu terrestre dominant la tempête par la force de la volonté, il secouait les paquets d’eau qui ruisselaient sur lui et, sans fléchir, poursuivait son propre but.

Spectacle admirable, admirable oui, que celui de l’homme, si minuscule, commandant victorieusement à ce fragile amas de bois et de fer qui constitue un bateau, et le conduisant ou il veut, à travers la nature déchaînée.

Il était maintenant cinq heures et demie. Le Fantôme bondissait de l’avant, sous le vent hurlant. Une demi-heure plus tard, alors que les dernières lueurs du jour se mouraient dans un crépuscule funèbre, je découvrais un troisième canot.

Comme le précédent, il était complètement retourné et l’on ne voyait nulle trace de son équipage. Nous le joignîmes.

— Canot numéro quatre ! s’écria Oofty-Oofty, dont les yeux perçants avaient lu le numéro de l’embarcation, dans la brève seconde où elle s’était élevée sur une vague, à notre niveau.

C’était le canot d’Henderson et, avec lui, s’étaient perdus Holyoak et Williams, au total trois vétérans de la mer. Nul espoir n’était permis à leur égard.

Mais le canot, que nous avions manqué au passage, était précieux à Loup Larsen, qui fit un effort surhumain pour le repêcher. J’étais redescendu sur le pont, et je vis Horner et Kerfoot protester vainement contre cette dangereuse tentative.

— Bon Dieu de bon Dieu ! hurla Loup Larsen, pas question que je perde mon canot à cause de cette foutue tempête, issue de l’enfer !

Nous étions tout près de lui, mais étant donné le vacarme de l’ouragan, c’est à peine si sa voix puissante nous parvenait.

— Monsieur Van Weyden, continua-t-il, repliez le foc ! Johnson et Oofty vous aideront. Vous, les autres, tirez sur la grand-voile ! Allons, du nerf ! Ou je vous expédie tous dans le Royaume des Cieux… Compris ?

Il donna un coup de barre, pour virer de bord, et, ne pouvant faire autrement, nous obéîmes. Le même résultat se renouvela et le Fantôme fut submergé. Afin de sauver ma vie, je me cramponnai aux cabillots du mât de misaine. Une violente secousse me fit lâcher prise et une vague, qui se retirait, m’emporta avec elle par-dessus la lisse.

J’étais à la mer et, ne sachant pas nager, je n’avais qu’à me laisser couler à fond.

Heureusement, la vague revint sur elle-même et me rejeta en arrière. Une forte poigne me saisit et, lorsque le pont du Fantôme émergea, je vis que je devais la vie à Johnson.

Il promenait autour de lui un regard inquiet. Je remarquai alors que Kelly manquait. La même vague l’avait emporté, mais ne l’avait pas rendu.

Le canot, cependant, avait encore été manqué. Loup Larsen, afin d’éviter de virer de nouveau sur place, fila sous le vent, puis décrivit un grand cercle, pour revenir sur lui. La manœuvre réussit à souhait.

— Superbe ! me cria Johnson dans l’oreille, entre deux déluges.

Sans aucun doute son compliment allait à la performance du Fantôme lui-même, beaucoup plus qu’à l’expérience de Loup Larsen, qui continuait, inébranlable, à tenir tête à la tourmente.

Il faisait maintenant si sombre que c’est à peine si nous pouvions distinguer le canot. Nous parvînmes cependant à le crocher avec un grappin. Mais, alors que nous le hissions à bord, une grosse lame s’abattit sur lui, par le travers, et l’écrasa contre la goélette.

Deux heures d’un terrible travail suivirent, pour l’équipage restreint du Fantôme : deux chasseurs, trois matelots, Loup Larsen et moi. Selon la violence du vent, nous passions notre temps à donner ou à retirer de la toile. Et, grâce à cette précaution, le pont de la goélette était un peu moins inondé.

J’avais le bout des doigts à vif et je souffrais tellement que des larmes coulaient sur mes joues. À la fin, n’y pouvant plus tenir, j’éclatai en sanglots, comme une femme, et m’écroulai sur le pont, brisé par la fatigue.

Pendant ce temps, Thomas Mugridge, pareil à un rat noyé, quittait précipitamment une encoignure du poste d’avant, où il s’était lâchement embusqué. Je remarquai, d’autre part, que la cuisine qui, telle une petite cabane, dépassait du pont, avait été emportée. La mer en avait balayé jusqu’au dernier débris et avait fait place nette.

Après que toute la voilure eut été finalement amenée, nous nous réunîmes dans la cabine de Loup Larsen, où Mugridge fut également traîné. Le petit poêle qu’elle contenait fut allumé et on mit du café à chauffer. Nous bûmes du whisky et croquâmes des biscuits de mer. Jamais, dans ma vie, la nourriture n’avait été à ce point la bienvenue, et jamais le café chaud ne m’avait paru aussi bon.

Le Fantôme tanguait, roulait et se ballottait sans cesse ; il était impossible de risquer le moindre mouvement sans s’arc-bouter à quelque chose.

— Au diable la veille de nuit ! s’écria Loup Larsen, lorsque nous eûmes mangé et bu notre content. Si nous devons sombrer d’ici le jour, personne n’y pourra rien. Rompez tous et allez dormir !

Les quatre matelots allumèrent, à droite et à gauche du Fantôme, les feux de position réglementaires et gagnèrent le poste d’avant. Les deux chasseurs et moi, nous passâmes la nuit dans la cabine du capitaine. Avec l’aide de Loup Larsen, je coupai le doigt écrasé de Kerfoot et en recousis le moignon.

Thomas Mugridge, qui avait dû préparer et servir le café, et entretenir le feu, n’avait cessé de se plaindre de douleurs internes. Il jurait qu’il avait une ou deux côtes cassées.

Nous l’examinâmes et découvrîmes qu’il en avait trois. Mais son cas fut remis au lendemain, d’autant que je n’y connaissais rien en matière de fractures, et que j’avais besoin de consulter les bouquins de Loup Larsen avant de me mettre à la besogne.

— Un homme perdu, pour ne pas repêcher un canot brisé… Ça ne valait pas le coup, dis-je à Loup Larsen, en conclusion des événements de la journée.

— Bah ! me répondit-il en haussant les épaules. Kelly n’avait pas une valeur considérable et la perte est mince… Bonne nuit !

Après tant d’émotions, avec la préoccupation de trois canots perdus, et mes doigts qui me faisaient abominablement souffrir, sans parler des folles cabrioles auxquelles se livrait le Fantôme, je pensais qu’il m’aurait été impossible de dormir.

Mes yeux se fermèrent pourtant, dès l’instant même où ma tête toucha le traversin, et je dormis toute la nuit, à poings fermés, tandis que le Fantôme, abandonné à lui-même dans la tempête, flottait sur l’eau comme un bouchon.





18



Le lendemain, alors que la fureur des éléments s’apaisait, Loup Larsen et moi nous piochâmes l’anatomie et la chirurgie, et remîmes en place, de notre mieux, les côtes de Mugridge.

Puis, quand le temps se fut complètement calmé, pendant que l’équipage réparait canots, mâts et voilure, le Fantôme croisa, en tous sens, sur toute la partie de l’Océan où avait sévi la tempête.

Loup Larsen poussa même un peu plus vers l’ouest, car tous les navires qui se trouvaient dans la zone éprouvée avaient mis le cap, à toute allure, vers la côte du Japon, qui leur offrait le refuge le plus proche.

Nous abordâmes toutes les goélettes de pêche que nous rencontrâmes ; la plupart étaient, comme nous, à la recherche de canots perdus. Elles recueillaient, pêle-mêle, tous ceux qui se présentaient, les hissant à bord et, quand ils ne leur appartenaient pas, elles se les appropriaient avec leurs équipages.

C’est ainsi que nous reprîmes au Cisco deux de nos embarcations, avec leurs hommes sains et saufs. Et, à la grande joie de Loup Larsen, mais à mon propre regret, nous cueillîmes, sur le San-Diégo, Smoke, Nilson et Leach, qui se seraient volontiers passés de ce rapatriement forcé.

En sorte qu’au bout de cinq jours quatre hommes seulement nous manquaient : Henderson, Holyoak, Williams et Kelly. Nous reprîmes donc notre chasse et nous nous lançâmes de nouveau sur les flancs du troupeau de phoques.

Comme nous le suivions plus avant vers le nord, nous commençâmes à rencontrer les redoutables bancs de brume. Jour après jour, nous mettions à la mer les canots qui, avant même de toucher l’eau, étaient avalés. Et nous ne cessions ensuite, à intervalles réguliers, de souffler dans la trompe de brume et de tirer dans le canon.

Continuellement nous perdions et retrouvions nos canots, ou ceux des autres goélettes phoquières, et vice versa.

Chaque fois qu’une goélette ramassait un canot étranger, il était convenu que celui-ci devait chasser pour elle jusqu’à ce qu’on ait retrouvé son propriétaire. Mais, comme il fallait s’y attendre, Loup Larsen, en compensation de son canot perdu pendant la tempête, mit la main sur le premier esquif égaré qu’il rencontra, et décida de le garder ainsi que son équipage.

Lorsque la goélette, à qui hommes et canot appartenaient, passa près du Fantôme, à un jet de biscuit, et quand son capitaine nous héla, en s’informant si nous n’avions rien trouvé, je me souviens que Loup Larsen, après une réponse négative, braqua son fusil vers le chasseur et les deux rameurs, afin de les contraindre à se taire.

Thomas Mugridge, qui s’accrochait à la vie avec une telle opiniâtreté, se remit bientôt à clopiner et à vaquer à son double rôle de mousse et de cuisinier.

Johnson et Leach furent plus que jamais rudoyés et battus, et se persuadèrent de plus en plus qu’ils rendraient leur âme à Dieu avant la fin de la saison de chasse. Le reste de l’équipage continua également à mener une chienne de vie, tandis que mes relations avec Loup Larsen demeuraient, en apparence, assez cordiales.

Mais au fond, je ne pouvais me débarrasser de cette idée que mon devoir était de le tuer. Cette pensée exerçait sur moi une fascination incommensurable, incommensurable comme la crainte que j’avais de lui.

Et pourtant je ne pouvais m’imaginer cet homme gisant et agonisant. Il y avait en lui une telle force de vie que l’image de la mort me paraissait, en ce qui le concernait, un contresens et une anomalie.

Il ne cessait de m’apparaître indestructible et plein de sève ; il luttait en ayant toujours le dessus, détruisait, et se survivait à lui-même.

Une de ses distractions favorites, lorsque nous nous trouvions au milieu d’un banc de phoques et que la mer était trop grosse pour mettre normalement les canots à l’eau, était de descendre dans l’un d’eux, en compagnie de deux rameurs et d’un timonier.

Il opérait en personne et, comme il était un tireur habile, il nous revenait avec une cargaison d’animaux, à la stupéfaction des chasseurs qui avaient refusé d’embarquer, en déclarant : « Impossible ! »

On aurait dit que le besoin de lutter, même et surtout dans les conditions les plus défavorables, lui était aussi nécessaire que l’air qu’il respirait.

Je continuais à m’éduquer dans mon métier de marin, et faisais de rapides progrès. Parfois même Loup Larsen m’abandonnait, durant tout un jour de chasse, la conduite de la goélette. À moi seul incombait le soin de tenir le gouvernail, de commander la manœuvre à bord, de veiller sur les canots et, le soir venu, de les rallier et hisser à bord.

Nous subîmes d’autres assauts atmosphériques, car la mer était mauvaise dans ces régions et, vers le milieu de juin, un typhon se déchaîna, qui eut pour résultat d’apporter dans mon existence des changements importants.

Nous fûmes pris au centre même de la tornade et Loup Larsen se hâta de fuir, avec une voilure réduite à l’extrême. Les vagues dépassèrent en élévation toutes celles que j’avais encore vues et qui me semblèrent, en comparaison, n’avoir été que de simples rides.

Certaines d’entre elles atteignaient la hauteur du grand mât, et elles étaient à ce point effrayantes que Loup Larsen n’hésita pas à abandonner le troupeau de phoques pour cingler vers le sud.

Nous étions redescendus jusqu’à la zone que traversent les grands paquebots, quand le typhon se modéra. Alors, à la grande surprise de Loup Larsen et des chasseurs, un second troupeau de phoques apparut autour de nous. Espèce d’arrière-garde, attardée on ne sait pourquoi. Car le fait, paraît-il, est extrêmement rare.

Un cri retentit :

— Les canots à la mer !

Bientôt une fusillade ininterrompue éclatait et le pitoyable massacre continua tout le jour.

Il faisait déjà nuit, et j’achevais le dénombrement des peaux apportées par le dernier canot, lorsque je vis, dans l’obscurité, Leach s’approcher de moi. Il me demanda, à voix basse :

— Pourriez-vous me dire, monsieur Van Weyden, à quelle distance exacte de la côte nous nous trouvons actuellement, et quelle est notre position par rapport à Yokohama ?

J’eus un sursaut de joie, car j’avais compris sa pensée.

— Ouest-nord-ouest, répondis-je. La distance, cinq cents milles.

— Merci bien.

Et il s’éclipsa dans la nuit.

Le lendemain matin, le canot numéro trois manquait, ainsi que Leach et Johnson. La literie et les sacs des deux matelots les avaient suivis. Les caisses à eau et les boîtes de vivres de tous les autres canots avaient pareillement disparu.

Loup Larsen était furibond. Il mit le cap à l’ouest-nord-ouest et, tandis qu’il faisait les cent pas sur le pont, tel un lion en cage, il envoya deux des chasseurs au sommet des mâts, avec mission de fouiller la mer avec jumelles et longues-vues.

Quant à moi, il évita de m’envoyer en vigie, car il connaissait trop bien ma sympathie pour les fuyards.

Le vent était favorable, mais inégal, et c’était chercher une aiguille dans une botte de foin que de poursuivre ce minuscule canot dans cette immensité bleue. Mais le but de Loup Larsen était de gagner de vitesse les deux hommes, afin de s’interposer ensuite entre eux et la côte, le long de laquelle il louvoierait.

Le matin du troisième jour, peu après huit heures, Smoke annonça, du haut du grand mât, que le canot était en vue. Tout l’équipage se précipita vers la lisse.

Une aigre bise soufflait de l’ouest, annonçant sous peu un vent plus violent, et, dans la direction indiquée par Smoke, sur la mer tourmentée qu’argentait le soleil levant, on voyait une tache noire, en effet, apparaître et disparaître.

Nous lui courûmes sus.

Mon cœur était lourd comme du plomb. Je me sentais anéanti d’avance. Et, quand j’aperçus, dans le regard de Loup Larsen, passer l’éclair du triomphe, lorsque je songeai au traitement qu’il réservait à Johnson et à Leach, je me sentis irrésistiblement poussé à m’élancer sur lui. Déjà je crus voir son corps chavirer dans le néant…

À partir de cet instant, je fus comme fou. Tout ce dont je me souviens, c’est de m’être glissé dans le poste des chasseurs, avec un éblouissement dans les yeux, puis d’avoir commencé à en remonter l’escalier, un fusil chargé à la main, lorsque j’entendis ce cri frémissant :

— Il y a cinq hommes dans le canot !

Ce n’était donc pas celui qui emportait les fugitifs.

Je m’arrêtai pour m’appuyer à une des cloisons de l’escalier, pendant que plusieurs voix réitéraient la même remarque. Alors mes genoux se dérobèrent sous moi et la raison soudain me revint. Je faillis m’évanouir, sous le choc en retour de ce que j’avais failli faire, et je remerciai le Ciel de m’avoir empêché de commettre un tel crime.

Je remis en place le fusil et remontai discrètement sur le pont. Personne ne s’était, d’ailleurs, aperçu de mon absence.

À mesure que nous nous rapprochions de l’embarcation en question, il devenait évident qu’elle était différente, de construction, des canots phoquiers et qu’elle était sensiblement plus grande. Quand nous fûmes plus près d’elle, elle replia sa voile et abattit son mât. Puis les occupants relevèrent leurs avirons et attendirent tranquillement que nous les prenions à bord, après nous être mis nous-mêmes en panne.

Smoke, qui était redescendu sur le pont et se trouvait près de moi, commença à glousser d’un air entendu. Je l’interrogeai du regard.

— Ça, alors, il ne manquait plus que ça ! ricana-t-il.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je.

Il se reprit à glousser et répondit :

— Vous ne voyez pas qui est là, à la place d’honneur, dans le canot, entre les rameurs et l’homme de barre ? Que je ne tue jamais plus un seul phoque si ça n’est pas une femme !

J’écarquillai les yeux, pour mieux voir, et je doutais encore, lorsque j’entendis tous les hommes s’exclamer autour de moi. Il y avait quatre marins dans le canot, et le cinquième occupant était bien une femme.

Nous étions tous dévorés de curiosité, sauf Loup Larsen, qui était visiblement déçu de ne pas avoir devant lui son propre canot et les deux victimes de ses cruautés. Après une brève manœuvre que nous effectuâmes, le canot se trouva sous le vent de la goélette et nous accosta, après quelques derniers coups d’aviron.

Je pouvais, maintenant, facilement détailler la femme. Elle portait un long manteau de voyage dans lequel elle s’enveloppait, car la matinée était froide. Seuls apparaissaient son visage et la masse de ses cheveux châtains, qui s’échappaient d’un béret de marin.

Elle avait de grands yeux bruns et expressifs, une jolie bouche et le visage d’un ovale délicat, mais que le soleil et le vent de mer avaient congestionné et couperosé.

Elle m’apparut comme un être d’un autre monde. L’attirance qu’elle produisait sur moi était semblable à celle d’un morceau de pain sur un homme affamé.

Il y avait si longtemps que je n’avais vu de femme ! Je l’observais avec un étonnement mêlé de stupeur. C’était donc là ce qu’on appelait une femme ?

J’en oubliai mes fonctions de second, et ne m’avançai même pas pour offrir ma main aux nouveaux venus et les aider à monter à bord.

Ce fut un des matelots qui souleva la femme et Loup Larsen tendit le bras pour la recevoir.

Alors, se voyant en sûreté, elle leva les yeux vers nous et vers nos visages curieux, et sourit, d’un air amusé. Ce sourire était doux, comme seul peut l’être un sourire de femme. Et c’était là un spectacle dont j’avais oublié jusqu’au souvenir.

— Monsieur Van Weyden !

La voix de Loup Larsen me rappela brusquement à la réalité.

— … Voulez-vous conduire Madame à la cabine inoccupée de tribord, que vous ferez mettre en ordre par le coq, veillez à son confort. Madame a la figure violette à cause du froid. Faites le nécessaire.

Sur ces mots, Loup Larsen se détourna brusquement et se mit à interroger les quatre hommes.

L’embarcation, trop encombrante pour trouver place sur le Fantôme, fut abandonnée à la dérive, malgré les vives protestations des rescapés qui demandaient qu’elle soit remorquée jusqu’à Yokohama, le port le plus proche. Mais Loup Larsen n’écouta rien.

En accompagnant l’inconnue, je me sentais étrangement gauche et intimidé. J’avais perdu l’habitude de la délicatesse et de la fragilité féminines et, en lui prenant le bras, afin de l’aider à descendre l’étroit et raide escalier qui conduisait au carré, je fus surpris de sa minceur.

Il me semblait que l’apparition idéale et surnaturelle allait, si je serrais trop fort, s’émietter dans ma main.

— Vous vous donnez beaucoup de mal inutile pour moi, me dit la dame, lorsque je l’eus confortablement assise dans un fauteuil, que j’avais été chercher en hâte dans la cabine de Loup Larsen. Les hommes espéraient voir la terre avant la fin de la journée, et votre bateau va nous y mener droit, n’est-ce-pas ?

Sa confiance naïve dans la bienveillante bonne volonté de Loup Larsen me laissa rêveur. Je me sentais bien embarrassé pour lui expliquer, à brûle-pourpoint, la situation et lui faire comprendre quel était exactement l’homme bizarre et redoutable qui nous commandait, comme il commandait à la mer et au Destin. Je me contentai de répondre :

— Avec un autre capitaine, je pourrais vous affirmer que nous vous débarquerions demain au plus tard à Yokohama. Mais le nôtre est assez particulier et vous ferez bien de vous attendre à tout. Oui, je dis bien, à tout !

Elle répliqua, avec un regard légèrement étonné, mais sans effroi :

— Quoi ? que voulez-vous dire ? J’avais toujours pensé, jusqu’ici, que les naufragés sont l’objet de toute la considération de ceux qui les recueillent. Me suis-je trompée ? La terre est proche et nous y conduire est si peu de chose.

— Si peu de chose… Ça dépend !… Enfin, je ne cherche pas à vous faire peur. Je voulais simplement vous préparer au pire, si ce pire devait arriver. Le capitaine en question est une vraie brute, un démon incarné. Personne ne peut prévoir quel sera son prochain caprice.

J’allais continuer et m’emballer à fond sur le compte de Loup Larsen, quand elle m’interrompit d’une voix et d’un geste las.

— Oui, oui, dit-elle, je comprends… C’est bien.

Elle était épuisée et penser lui était pénible. Elle se laissa aller sur le fauteuil et je n’insistai pas.

Je me bornai, selon les ordres de Loup Larsen, à la servir et à lui donner tous les soins nécessaires. Je lui préparai une lotion calmante pour lui décongestionner le visage. J’allai également fouiller dans les provisions personnelles de Loup Larsen, où je pris une bouteille de porto que je savais s’y trouver, et que je rapportai. Puis j’ordonnai à Thomas Mugridge de mettre des draps à la couchette.

Le vent fraîchissait de plus en plus et lorsque, la cabine une fois en ordre, j’allais remonter sur le pont, le Fantôme commençait à donner de la bande et fendait l’eau à belle allure.

J’avais complètement oublié l’existence de Leach et de Johnson, quand soudain, tel un coup de tonnerre, un cri retentit, qui vint jusqu’à moi :

— Ohé ! Le canot !

C’était la voix de Smoke, retourné en vigie sur le grand mât.

Je jetai un coup d’œil vers l’inconnue. Apparemment, elle n’avait pas entendu. Renversée sur son fauteuil, les yeux fermés, elle paraissait dormir.

Je songeai que cela, valait mieux ainsi et qu’il était inutile qu’elle eût le spectacle des brutalités qui suivraient, sans aucun doute, la capture de deux déserteurs.

Sur le pont, les ordres se succédaient rapidement. Il y avait des piétinements, des voiles qui claquaient. Loup Larsen modifiait évidemment l’orientation du navire et, à la suite d’un violent coup de tangage, le fauteuil où la dame était assise faillit se renverser. Je m’élançai juste à temps pour lui éviter une chute sur le parquet.

Ses paupières gonflées se soulevèrent imperceptiblement et elle se rendit à peine compte de ce qui se passait. Je lui donnai le bras et la fis lever, pour la conduire à sa couchette, sous le regard narquois de Thomas Mugridge, à qui j’ordonnai de regagner ses fourneaux au plus vite.

Elle s’appuya lourdement sur moi, en se soutenant à peine, et s’effondra sur la couchette, à une nouvelle secousse de la goélette. Je l’aidai à s’allonger, tout habillée. Elle me sourit dans son demi-sommeil et, laissant retomber sa tête, elle s’endormit profondément.

Je l’installai sur l’unique oreiller du bord, que j’avais emprunté à la couchette de Loup Larsen, et la laissai reposer en paix, après avoir étendu sur elle deux grosses couvertures de matelots. Puis je remontai sur le pont, où je trouvai Thomas Mugridge en train de répandre, parmi les chasseurs de phoques, avec des grimaces significatives, des bruits équivoques sur mes excellentes qualités de femme de chambre.





19



Le Fantôme cinglait droit dans la direction d’une petite voile que je connaissais bien et qui, elle aussi, filait rapidement, mais sans espoir de nous échapper.

À quatre heures, Louis s’en vint à l’arrière, afin de relayer le timonier. Je remarquai qu’il avait endossé son ciré et qu’il y avait de l’humidité dans l’air.

— C’est un grain qui se prépare ? lui demandai-je.

— Oui, une bonne rafale, avec un petit clapotis de pluie. Juste de quoi nous mouiller les bajoues… Rien de plus. Mais faut s’attendre à être secoués.

— Dommage tout de même que nous ayons dépisté ces pauvres bougres… ajoutai-je, alors qu’une forte lame s’abattait sur l’avant du Fantôme et, le faisant légèrement dévier par bâbord, découvrait un instant devant nous, au-delà des focs de beaupré, le canot que nous pourchassions.

Louis donna un tour de roue pour remettre la goélette dans la bonne direction, et répondit :

— Je crois qu’ils n’auraient jamais pu toucher terre, monsieur Van Weyden.

— Ah, vraiment ?

— Avec la petite brise qui se prépare. (Il dut donner rapidement un nouveau tour de roue.) Dans une heure d’ici, il n’y aura plus une coquille d’œuf capable de tenir sur la mer. C’est une chance pour eux, au contraire, qu’on soit là pour les ramasser.

À ce moment, Loup Larsen, qui venait de s’entretenir avec les rescapés, arriva à grands pas. L’élasticité féline de sa démarche était plus marquée qu’à l’ordinaire, et ses yeux brillaient.

— Trois graisseurs et un quatrième mécanicien ! me dit-il. Mais nous en ferons des matelots ou des rameurs. À propos, et la dame ?

À sa question, je ressentis un serrement de cœur, je ne sais pourquoi, et une angoisse, dont je n’étais pas maître, m’étreignit. Je me contentai, pour réponse, de hausser les épaules d’un air indifférent, Loup Larsen, les lèvres pincées, émit un sifflement railleur.

— Enfin, reprit-il, comment s’appelle-t-elle ?

— Je l’ignore ; je ne le lui ai pas demandé. Elle dort en ce moment, elle était éreintée. Sur quel bateau se trouvait-elle ?

— Un paquebot courrier, répondit-il brièvement, The City-of-Tokio, de Frisco à Yokohama, désemparé par la tempête. Un vieux sabot qui faisait eau de partout. Une vraie passoire. Ils ont été quatre Jours en dérive.

« Alors, vous ne savez vraiment pas qui elle est ? Jeune fille, femme ou veuve ? Bien, très bien.

Il secoua la tête, d’un mouvement railleur.

— Êtes-vous…

J’allais lui poser une question qui me brûlait la langue et lui demander s’il comptait conduire les naufragés à Yokohama. Je me retins.

— Suis-je quoi ? interrogea-t-il.

— Êtes-vous fixé sur ce que vous comptez faire de Leach et de Johnson ?

Il fit un geste négatif.

— Ma foi, non ! Hump, je n’en sais rien. Vous comprenez aussi bien que moi qu’avec les quatre extras qui viennent de m’arriver, mon équipage se retrouve au complet. Je n’ai plus besoin d’eux. Qu’ils se débrouillent !

— Si vous avez votre-compte, répliquai-je, ils ont le leur aussi, en fait de souffrances. Reprenez-les à bord et montrez-vous indulgent. Traitez-les bien… Quels que soient leurs torts, ils ont des excuses. Ils ont été poussés à bout.

— Par moi ?

— Par vous ! Et c’est un avis d’ami que je vous donne, Loup Larsen. Malgré mon instinct de conservation, il peut bien m’arriver également d’avoir envie de vous tuer. Si vous maltraitez trop ces malheureux, je ne réponds de rien.

Loup Larsen s’exclama :

— Bravo, Hump ! Bravo ! Vous me rendez fier de vous. Vous êtes de plus en plus d’aplomb sur vos jambes, et je vous en félicite bien sincèrement. Une vie trop confortable vous avait amolli. Mais il y avait de l’étoffe en vous. Vous vous réveillez ! Je vous préfère comme ça.

Puis, cessant de railler, il reprit d’une voix grave :

— Croyez-vous, monsieur Van Weyden, que toute promesse doit être tenue ? qu’une promesse est une chose sacrée ?

— Certainement, je le crois.

— Parfait ! Eh bien, voici ma proposition. Si je vous promets de ne pas porter la main sur Leach et sur Johnson, me promettez-vous, en retour, de ne pas tenter de me tuer ?

Et il se hâta d’ajouter :

— Oh ! ce n’est pas que j’aie peur de vous ! Non, non, je ne vous crains pas…

J’étais un peu abasourdi et ne savais trop que penser.

— Est-ce promis ? demanda-t-il impatiemment, en comédien consommé qu’il était.

— Oui, répondis-je.

Il me tendit la main et, comme je la serrais cordialement, il me sembla voir, dans ses yeux, ricaner un démon moqueur.

Nous fonçâmes sur le canot, que nous avions gagné de vitesse et qui, maintenant, était proche de nous. Sa situation était désespérée. Johnson était au gouvernail et Leach écopait.

Loup Larsen fit un signe, et le timonier donna un tour de roue, de façon que nous passions à portée de l’embarcation, qui nous fut bientôt parallèle.

Alors Johnson abattit la voile, Leach lâcha son écope, et tous deux attendirent l’instant propice où, une vague les élevant à notre niveau, ils seraient cueillis par nous.

Leurs regards se croisèrent avec ceux des hommes du Fantôme. Il n’y eut ni salutations, ni cris de bienvenue. Personne ne doutait que les deux revenants ne soient deux condamnés à mort.

Loup Larsen, cependant, ne donna aucun ordre et la goélette continua à aller de l’avant. L’instant d’après, de la poupe où je me tenais avec Loup Larsen, je vis, dans le canot que soulevait une lame, Johnson qui me regardait. Ses traits étaient défaits et ses yeux hagards.

Je lui fis signe de la main, et il répondit à mon salut par un geste découragé, qui semblait un adieu. Quant à Leach, je ne sus pas ce que disaient ses yeux, car ils dardaient, sur Loup Larsen, leur vieille et implacable haine.

Le Fantôme passa et laissa derrière lui le canot. Louis restait à la barre, imperturbable, et, contrairement à l’attente de l’équipage, Loup Larsen ne donnait toujours pas l’ordre de mettre en panne.

Dans le canot, Johnson avait redressé sa voile, Leach s’était remis à écoper. Une vague se brisa sur eux et ils furent engloutis sous une mousse aussi blanche que la neige. La frêle embarcation émergea et tenta de nous rejoindre… Mais la goélette continuait sa route, Loup Larsen aboya brusquement à mon oreille, d’un grand rire sonore, et gagna la proue à larges enjambées.

Le canot disparut dans notre sillage et diminua de grosseur. Il n’était plus qu’un point, à deux milles derrière nous, lorsque tonna la voix de Loup Larsen. Il commanda d’abattre le foc et le clinfoc, de prendre des ris et de carguer une partie des voiles.

Le canot vit que la goélette ralentissait sa marche. Sur toute cette étendue de mer démontée, elle était son unique refuge. Résolument, Leach et Johnson entreprirent de nous rejoindre.

Étant donné la violence des lames, ce fut une rude besogne. Cent fois, je crus que la coquille d’œuf disparaissait à jamais dans les gouffres qui la happaient. Mais toujours elle surnageait.

Johnson était un marin éprouvé et il luttait magnifiquement. Au bout d’une heure et demie, le canot était de nouveau à portée de la voix.

— Alors ! grommela Loup Larsen, vous avez changé d’idées, mes gaillards ! Et vous ne songez plus à me brûler la politesse… Vous avez envie de revenir à bord ! À votre aise… Vous pouvez continuer l’opération !

Les ordres suivirent les ordres. Les voiles du Fantôme se gonflèrent à nouveau et Loup Larsen cria :

— La barre au vent !

Oofty-Oofty, qui avait remplacé à la barre le gros Louis, obéit, et la goélette se remit à bondir de l’avant.

Loup Larsen riait aux éclats. Il fit au canot et à ses occupants — dont les visages, complètement décomposés, étaient effrayants — un signe les invitant à le suivre.

« Il veut leur infliger une sévère leçon, pensai-je. Ça vaut encore mieux que de les battre à mort… Mais la leçon est dangereuse, car les malheureux risquent à tout moment de chavirer. »

Effectivement, le canot recommença à prendre notre piste et à nous courir après.

— Au fond de leur cœur, me murmura Louis dans l’oreille, ils ont peur de mourir…

— Le jeu de Loup Larsen est cruel, répondis-je. Mais ce n’est qu’un jeu. Il les repêchera, le moment venu.

Louis me regarda d’un air matois.

— En êtes-vous bien sûr, monsieur Van Weyden ? me demanda-t-il.

— Je n’en doute pas… Et toi ?

— Moi, je pense surtout à ma peau. Et, de plus en plus, je me demande dans quel guêpier je me suis fourré, pour avoir bu trop de whisky à Frisco.

« Quant à la dame que nous avons recueillie ce matin, sa situation est pire encore… Et dire que vous vous faites encore des illusions ! Attendez la suite… Le loup, oui, je dis « le loup », nous en ménage d’autres, croyez-moi !

— Tu as peut-être raison et le sort de cette femme m’inquiète aussi. Si des difficultés surgissent à son sujet, seras-tu de notre côté ?

— De votre côté ? Je serai du côté du vieux Louis, et ce sera largement suffisant…

— Toi, alors, comme trouillard… ricanai-je.

Louis haussa les épaules, avec mépris.

— Si je n’ai rien tenté tout à l’heure, pas même une protestation, en faveur de ces pauvres diables, que Loup Larsen veut abandonner à leur triste sort, je ne serai pas assez bête pour risquer ma vie pour une femme que je n’ai jamais vue aujourd’hui.

Je lui tournai le dos et revins vers Loup Larsen.

— Veuillez donc, monsieur Van Weyden, me dit-il, faire abattre les focs et carguer la grand-voile.

Je respirai. Loup Larsen, quoi que prétendît Louis, n’abandonnait pas le canot. Je me hâtai de transmettre l’ordre aux matelots, qui, se saisissant des drisses, se précipitèrent aussitôt pour l’exécuter. En un instant, ce fut un branle-bas général, dont l’empressement n’échappa pas à Loup Larsen qui regarda faire avec un sourire sarcastique. Le canot était à plusieurs milles à l’arrière, mais il regagna peu à peu sur nous. Tout le monde, à bord, braqua ses yeux vers lui, et Loup Larsen comme les autres.

La petite embarcation bondissait sur les lames, ou plongeait au creux des vagues, dans le même rythme inlassable ; elle piquait dans les abîmes ou s’élançait vers le ciel. Il semblait impossible qu’elle pût continuer longtemps. Mais cet impossible, elle l’accomplissait.

Un grain passa et la pluie nous voila le canot. Quand elle cessa, emportée par le vent, il était à vingt mètres de nous.

— La barre au vent, toute ! hurla Loup Larsen, en se précipitant lui-même vers la roue, qu’il prit des mains du Canaque et qu’il fit tourbillonner.

Une fois de plus, les voiles se gonflèrent et, vent arrière, le Fantôme reprit sa course.

La poursuite désespérée recommença, elle aussi. Elle dura pendant deux heures encore. Le même manège se renouvelait sans arrêt. Nous ralentissions et mettions en panne. Puis nous repartions, pour ralentir, remettre en panne, et repartir.

Et toujours le petit bout de voile luttait, alternativement jeté vers le ciel pour retomber dans les vallées liquides.

Un grain plus violent que le précédent le cacha à notre vue, tandis qu’il se trouvait à un quart de mille en arrière.

Il ne reparut jamais.

Lorsque l’atmosphère se fut éclaircie, aucun bout de toile ne surgissait plus sur les flots agités. Il me sembla seulement, pendant la durée d’une seconde, apercevoir, à l’aide d’une longue-vue, la quille noire du canot retourné au sommet d’une lame. Et ce fut tout. Pour Johnson et Leach, le labeur de l’existence avait pris fin.

Les matelots restaient en groupes sur le navire, comme hébétés. Ils n’osaient même pas s’interroger des yeux et semblaient ne pas se rendre compte exactement de ce qui venait de se passer.

Loup Larsen ne les abandonna pas longtemps à leurs réflexions. Il claironna ses ordres et remit le Fantôme sur sa vraie route, qui n’était pas la route de Yokohama, mais celle du troupeau de phoques.

Mollement, les matelots se mirent à tirer sur les manœuvres et à hisser les voiles. Et j’entendis proférer des malédictions à l’adresse de Loup Larsen.

Il n’en était pas de même des chasseurs, qui trouvaient évidemment la farce excellente. Smoke, l’incorrigible, entama une plaisante histoire et tous, à sa suite, dégringolèrent dans le poste en s’esclaffant.

Un des hommes que nous avions recueillis, celui qui était mécanicien de son métier, vint à moi et m’accosta. Son visage était pâle et ses lèvres tremblaient.

— Bon Dieu ! me dit-il. Sur quel bateau sommes-nous tombés ?

Une angoisse affreuse m’étreignait le cœur et je répondis, presque brutalement :

— Vous avez des yeux, vous avez vu, non ?

Je rejoignis Loup Larsen et lui demandai brusquement :

— Et votre promesse ? Qu’en avez-vous fait ?

— Je l’ai tenue ! me répondit-il. Je vous ai promis de ne pas porter la main sur Leach et sur Johnson, quand ils seraient revenus à bord. Vous admettrez bien que je ne me suis pas parjuré.

Il ajouta, en riant :

— Loin de là, n’est-ce pas ? Loin de là…

Je ne répondis rien. Qu’aurais-je pu dire ?

Et ma pensée revint tout entière vers la femme inconnue, qui dormait dans la cabine où je l’avais installée. Tout faisait prévoir que j’aurais, de ce côté, de grandes responsabilités à assumer, pour lesquelles une prudence extrême devait être ma règle.





20



Le reste de la journée s’écoula sans incidents ; quelques averses ne firent que nous mouiller les joues.

Après un vif colloque avec Loup Larsen, le quatrième mécanicien et les trois graisseurs allèrent au magasin d’habillement, pour recevoir chacun un équipement de matelot. Loup Larsen leur assigna divers emplois sur la goélette et dans les canots, où ils seraient sous les ordres des chasseurs de phoques, et il leur donna domicile au poste d’avant.

Ils obéirent, en récriminant. Mais ce qu’ils avaient vu du caractère de Loup Larsen les avait justement effrayés et les terribles histoires qui leur furent rapportées sur son compte coupèrent court, chez eux, à toute velléité de révolte.

Miss Brewster — nous apprîmes son nom par le mécanicien — continuait à dormir. Au dîner, je priai les chasseurs de ne pas trop parler haut, afin de ne pas la réveiller.

Ce ne fut que le lendemain matin que la jeune femme fit son apparition à table.

Mon intention avait été que ses repas lui soient servis à part. Mais Loup Larsen ne l’avait pas entendu de cette oreille, et il m’avait demandé quel personnage extraordinaire ce pouvait être, pour ne pas venir manger avec tout le monde.

Lorsque Miss Brewster se fut assise parmi nous, ce fut une vraie comédie qui se déroula. Les chasseurs de phoques se tinrent cois comme des mollusques. Seuls, Jock Horner et Smoke furent un peu moins décontenancés. À la dérobée, ils lançaient de temps à autre des coups d’œil timides à la jeune femme, et se risquaient même à prendre part à la conversation.

Les quatre autres hommes ne quittaient pas du regard leur assiette et, tout en faisant aller leurs mâchoires, ils dressaient les oreilles, à l’imitation des animaux alertés.

Je l’observais moi aussi tout en menant la conversation. Loup Larsen, au début, parlait peu, se contentant de répondre lorsque la parole lui était adressée. Ce n’était pas qu’il fût précisément intimidé. Sa maîtrise de soi et son sang-froid coutumiers ne le quittaient pas et beaucoup plus que moi, il gardait son équilibre mental.

Mais il observait avec curiosité ce spécimen d’une nouvelle espèce qu’il avait devant lui, cet être d’une race différente de la sienne. Son regard, qui ne quittait pas la jeune femme, se promenait de son visage au mouvement des mains et des épaules.

Elle se tourna vers Loup Larsen et le regarda dans les yeux pour lui demander :

— Quand arriverons-nous à Yokohama ?

Nous y étions en plein ! La question était nette et précise.

Les mâchoires s’arrêtèrent de fonctionner, les oreilles se tendirent, mais les prunelles demeurèrent obstinément à contempler les assiettes. Chacun attendait avidement quelle serait, la réponse.

— Dans quatre mois, Miss… Peut-être dans trois, si la saison de chasse se termine de bonne heure.

Miss Brewster reprit sa respiration, qui lui manquait, et balbutia :

— Je… Je croyais… On m’avait laissé entendre que Yokohama se trouvait… se trouvait seulement à une journée.

Elle se tut et parcourut des yeux le cercle indifférent des visages rivés sur les assiettes.

Elle fit un effort sur elle-même et prononça :

— Vous n’avez pas le droit de me garder !

— C’est à voir… répondit Loup Larsen. Sur ce point de droit, vous pouvez discuter la question avec M. Van Weyden, ici présent.

Il fit un geste vers moi et reprit :

— M. Van Weyden est ce qu’on peut appeler une autorité en matière de droit. Moi, je ne suis qu’un simple marin et je considère la question sous un autre angle.

Et il conclut galamment :

— Miss, ce sera peut-être, à votre point de vue, un grand malheur de rester aussi longtemps en notre société. Mais pour nous, ce sera certainement une joie.

Il la regarda en souriant. Elle baissa les paupières, puis releva les yeux dans ma direction. Visiblement, elle attendait ma réponse à la question de droit, à laquelle avait fait allusion Loup Larsen.

Je jugeai plus prudent de garder le silence.

— Quelle est votre opinion ? finit-elle par demander.

— Hum, je pense…, répondis-je, je pense que ce retard est bien ennuyeux pour vous. Surtout si vous aviez des engagements pris, pour les mois qui vont suivre.

« Mais, tout compte fait, puisque vous faisiez une croisière pour votre santé… c’est ce que vous nous avez dit tout à l’heure… je peux vous assurer que sur le Fantôme, mieux que nulle part ailleurs, elle sera en mesure de s’améliorer.

Je vis flamboyer ses yeux, car il était visible que je me moquais d’elle. Et ce fut moi, cette fois, qui détournai les miens, tandis que je sentais le rouge m’empourprer le visage.

Évidemment. C’était la peur qui m’avait dicté cette réponse. Mais qu’y pouvais-je faire ?

— M. Van Weyden a parlé ! déclara Loup Larsen. Il faut nous en tenir à son opinion. Oh ! ce n’est pas que ce soit un homme d’une valeur considérable… Mais il parle ici par expérience. Son séjour sur le Fantôme lui a été très profitable. J’aurais voulu que vous le voyiez quand il est arrivé à bord. Il était difficile d’imaginer un spécimen d’homme plus pitoyable. N’est-ce pas, Kerfoot ?

Kerfoot, en s’entendant directement interpeller, en fut si troublé qu’il en laissa tomber son couteau sur le plancher, tout en émettant un grognement affirmatif.

— Mais il est en net progrès, je le reconnais, continua Loup Larsen. C’est en pelant des pommes de terre et en lavant la vaisselle qu’il est devenu quelqu’un. Hein, Kerfoot ?

Un nouveau grognement approuva.

— Regardez-le maintenant ! Ce n’est évidemment pas un athlète. Mais il a des muscles, ce qu’il ne possédait pas quand on l’a repêché. Il a aussi des jambes, sur lesquelles il sait se tenir. Vous ne croiriez jamais, à le voir, qu’il était incapable de se porter lui-même.

Les chasseurs de phoques riaient sous cape et j’étais furieux contre Loup Larsen, qui insultait, devant une femme, à ma dignité d’homme et raillait les jambes qu’il prétendait m’avoir données.

Mais l’inconnue, au lieu de rire de moi, m’observait avec une évidente sympathie. Elle comprenait, sans aucun doute, que j’étais une victime. Et, de cet instant, toute la morgue que j’avais affectée vis-à-vis d’elle tomba. Je me sentis devenir son très humble et très dévoué serviteur.

Je relevai la tête et ripostai, à l’adresse de Loup Larsen :

— Si vous m’avez appris à me tenir sur mes pieds, je ne m’en suis jamais servi pour marcher sur ceux des autres.

Il me regarda avec insolence.

— C’est que votre éducation n’est pas encore terminée, dit-il sèchement. Nous sommes, Miss, très hospitaliers sur le Fantôme. M. Van Weyden, en dépit de ses récriminations, a pu le constater. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre nos hôtes à leur aise. N’est-ce pas votre avis, monsieur Van Weyden ?

— Certainement. Jusqu’à leur faire peler des pommes de terre et laver les plats, comme vous l’avez dit. Sans parler d’essayer de leur tordre le cou, par amitié.

Loup Larsen m’interrompit, avec une feinte inquiétude.

— Miss Brewster, n’allez pas prendre tout ce qu’il dit pour parole d’Évangile ! Vous voudrez bien observer que ce doux agneau porte un poignard à sa ceinture… ce qui est peu ordinaire pour un officier de la marine marchande.

« M. Van Weyden est un excellent garçon, qui mérite beaucoup d’estime. Mais il est parfois… comment dirais-je ? un peu violent. Et il faut bien se défendre. Énergiquement, même. Bien sûr, quand il est calme, comme en ce moment, il n’y a pas d’homme plus gentil. Mais il ne niera pas, je pense, qu’hier, sans remonter plus haut, il m’a menacé de me tuer.

J’étais exaspéré, à en étouffer, et cela devait se voir sur mes traits convulsés, car Loup Larsen, me désignant du doigt, s’écria, avec une infernale mauvaise foi :

— Je vous en prie, Miss, regardez-le. Il écume… Et c’est à peine s’il peut se dominer en votre présence. Vous ferez bien de vous méfier de lui… Ce qui est indéniable, en tout cas, c’est qu’il sait bien mal se tenir devant une femme… Quant à moi, je ne peux circuler sur le pont qu’en étant armé.

Et il secoua tristement la tête, en gémissant :

— Vous avouerez, Miss, que ça n’est pas une vie !

Les chasseurs de phoques s’esclaffaient. Leurs voix caverneuses, grondantes et rugissantes, résonnaient sauvagement dans l’étroit réduit. Toute la tablée était maintenant déchaînée.

Et, pour la première fois, je compris, devant cette femme, combien je m’étais assimilé peu à peu à ces frères de rencontre. J’en étais arrivé à partager leurs processus mentaux, à partager sans dégoût leur existence brutale. Leurs vêtements grossiers, leurs faces rudes, leur rire barbare, le balancement de la cabine et ses lampes à roulis, tout cela m’était devenu à ce point familier que je ne le remarquais même plus.

Tandis que j’étendais du beurre de conserve sur un morceau de pain, mes yeux tombèrent sur ma main. Les doigts en étaient déformés et gonflés, leurs ongles bordés de noir, leurs phalanges à vif et enflammées.

Je sentais un matelas de barbe me descendre sur le cou. La manche de ma veste était déchirée. Le bouton manquait au col de ma chemise bleue, toute chiffonnée. Et le poignard dont avait parlé Loup Larsen pendait bien sur ma hanche, dans son fourreau. Toutes ces choses, et c’était là le plus effrayant, me semblaient, il y a un instant encore, parfaitement naturelles. Une réaction soudaine se produisit en moi et j’avais honte de ce que j’étais devenu.

Mais la jeune femme avait deviné la raillerie que contenaient les paroles de Loup Larsen. De nouveau, je lus la sympathie dans ses yeux, et une sorte d’étonnement décontenancé, alors qu’elle me regardait avec attention. Il était évident qu’elle n’y comprenait rien. Et il y avait de quoi.

Revenant à son idée première d’aborder à terre le plus tôt possible, elle suggéra :

— Nous rencontrerons peut-être un bateau qui me prendra avec lui…

— Dans les parages où nous sommes, nous ne croiserons que d’autres goélettes phoquières, répondit Loup Larsen.

— Mais je n’ai pas d’autres vêtements que ceux que je porte sur moi ! Vous oubliez que je suis une femme, une femme qui n’est nullement préparée à la vie errante et dure qui est la vôtre et celle de vos hommes !

— Plus tôt vous vous y habituerez, et mieux ça vaudra. Nous vous fournirons de l’étoffe, du fil et des aiguilles. Il ne vous sera pas impossible, je l’espère, de vous confectionner une ou deux robes de rechange.

Elle fit une moue qui exprimait son ignorance complète de la couture. Et j’eus peine de son désarroi, qu’elle tentait de dissimuler de son mieux.

— Je suppose, insinua Loup Larsen, que, comme l’était M. Van Weyden ici présent, vous êtes habituée à vous faire servir. Voyons, voyons, il me semble qu’apprendre à utiliser un peu vos mains ne vous disloquera pas les jointures… À propos, quel métier faisiez-vous pour gagner votre vie ?

Elle regarda Loup Larsen avec un air tant soit peu ahuri.

— Ceci dit sans vous offenser, continua-t-il, quiconque mange doit gagner sa nourriture. Les hommes que vous voyez ici tuent les phoques pour vivre. Pour la même raison, je commande cette goélette et la fais naviguer. Et, pour l’instant du moins, M. Van Weyden, lui aussi, gagne sa pitance en me donnant un coup de main. Quel est votre métier ?

Elle haussa les épaules et ne répondit pas.

— Je précise ma question. Vous nourrissez-vous vous-même ? Ou quelqu’un d’autre s’en charge-t-il ?

— La seconde supposition est la plus vraisemblable… fit-elle en riant.

Malgré l’effroi que lui inspirait Loup Larsen, elle essayait d’entrer dans le persiflage de son interlocuteur.

— Et c’est quelqu’un aussi qui chaque jour vous fait votre lit, j’imagine ?

— Ça m’est déjà arrivé, de faire un lit.

— Souvent ?

Elle esquissa, avec une nouvelle moue, un signe de tête négatif.

— Eh bien, savez-vous comment, aux États-Unis, on traite les gens qui errent comme vous sur les routes en refusant de travailler pour gagner leur pain ?

— Excusez mon ignorance… Car j’ignore beaucoup de choses. Que leur fait-on ?

— On les fourre en prison. Leur cas est considéré comme un délit ; on appelle ça : vagabondage. Si j’étais M. Van Weyden, qui nous rabâche éternellement ses théories du droit et du devoir, du bien et du mal, je vous demanderais, à mon tour, de quel droit vous existez, si vous ne faites rien pour mériter l’existence.

— Oui, mais comme vous n’êtes pas M. Van Weyden, je ne suis pas obligée de vous répondre, n’est-ce pas ?

Je voyais la malice pétiller dans ses yeux effarés et je me sentais mal à l’aise devant ce colloque, peu rassurant au fond pour la jeune femme, qui sentait bien toute la fausseté de sa situation. Je cherchais un moyen d’intervenir, quand Loup Larsen, revenant à la charge, demanda, sûr de son triomphe :

— Miss, pouvez-vous me dire si vous avez jamais gagné un dollar ?

— Mais certainement… répondit-elle lentement, en pesant ses paroles. (Le nez de Loup Larsen s’allongea. En d’autres circonstances, j’aurai ri de bon cœur.) Je me souviens, poursuivit-elle, qu’à l’époque où j’étais toute petite fille, mon père, un jour, m’a donné un dollar, parce que je m’étais tenue tranquille pendant cinq minutes.

Loup Larsen sourit, avec une indulgente condescendance.

— … Mais il y a très longtemps. Et c’était, alors, très gentil. Car personne, évidemment, ne peut exiger d’une petite fille qu’elle gagne son pain.

Elle se tut un instant, puis reprit :

— Maintenant, c’est très différent ; je gagne, par an, dans les dix-huit cents dollars.

Du coup, tous les yeux quittèrent les assiettes et convergèrent vers l’inconnue. Une femme qui gagnait annuellement dix-huit cents dollars valait la peine d’être regardée !

Loup Larsen ne put dissimuler son admiration.

— Salaire fixe ou travail aux pièces ? interrogea-t-il.

— Travail aux pièces… lança-t-elle vivement.

— Dix-huit cents dollars par an, calcula Loup Larsen, ça fait cent cinquante dollars par mois. Eh bien, nous ne sommes pas des ladres, sur le Fantôme. Considérez, aussi longtemps que vous resterez avec nous, que vous êtes appointée d’autant.

La jeune femme ne répondit pas et son étonnement ne fit que croître. Elle n’était pas suffisamment accoutumée aux sautes d’humeur de Loup Larsen pour les subir sans trouble.

— J’ai oublié de vous demander, reprit-il d’une voix suave, quelle était la nature de vos occupations. Quel genre de marchandise produisez-vous ? Quels sont les outils que vous utilisez ? Quels matériaux employez-vous ?

— De l’encre et du papier, répondit-elle en riant. Et également une machine à écrire.

— Alors, prononçai-je gravement, comme un juge dans le prétoire, vous êtes Maud Brewster ?

Elle me regarda curieusement.

— Comment le savez-vous ? dit-elle.

— Je ne me suis pas trompé ?

D’un hochement de tête, elle reconnut son identité.

Et ce fut au tour de Loup Larsen d’être perplexe. Ce nom, et tout ce qu’il évoquait, ne signifiait rien pour lui. En revanche, il signifiait beaucoup pour moi.

Je continuai, négligemment :

— Miss, je me souviens d’avoir écrit un compte rendu, à propos d’un petit volume…

Elle s’écria, me coupant la parole :

— Vous êtes, vous…

Ce fut à mon tour d’acquiescer de la tête.

— … Humphrey Van Weyden ! Oh ! que je suis heureuse ! Moi non plus, je n’ai pas oublié cet article si élogieux… Vous me flattiez.

— Du tout, pas du tout ! Ce que j’ai écrit, je le pensais et le pense encore. Ne dénigrez pas ma science de critique… Tous mes confrères n’ont-ils pas été, d’ailleurs, d’accord avec moi ? Lang n’a-t-il pas rangé Baiser toléré parmi les quatre plus beaux sonnets de femme, écrits en langue anglaise ?

— Vous êtes trop aimable !

Et ce bref colloque, le ton châtié de mon interlocutrice, l’atticisme mutuel de nos propos, firent soudain resurgir en moi l’image de ma vie passée. Tout un monde disparu, riche en souvenirs nostalgiques, s’était réveillé dans mon esprit, en un douloureux frisson.

Nous nous regardâmes bien en face et répétâmes :

— Alors vous êtes bien Maud Brewster, la célèbre poétesse ?

— Et vous Humphrey Van Weyden, le critique renommé ?

Et cérémonieusement, comme nous aurions pu le faire dans un salon, nous nous saluâmes, en nous inclinant tous deux.

Nous avions oublié totalement les chasseurs de phoques et Loup Larsen, qui restaient silencieux.

— Voici, continua Maud Brewster, une rencontre bien imprévue. Je ne doute pas que nous ne voyions prochainement paraître, sous votre signature, un roman maritime, d’un style très dépouillé.

Je protestai :

— Le roman ne m’a jamais attiré, et je ne suis pas sur ce bateau pour y récolter des documents.

— Mais pourquoi avoir été vous enterrer en Californie ? Pourquoi ne pas venir, plus souvent, rendre visite dans l’Est à vos nombreux admirateurs ?

Je saluai bien bas et désavouai le compliment.

— J’ai failli vous rencontrer une fois, à Philadelphie, à l’occasion d’une fête en l’honneur d’Élisabeth Browning. Vous deviez y parler. Le train qui m’amenait est arrivé avec quatre heures de retard.

Les chasseurs de phoques s’étaient levés de table et étaient remontés sur le pont, pendant que nous continuions à discourir. Seul, Loup Larsen était resté.

Je m’aperçus soudain de sa présence. Il était renversé sur sa chaise, et écoutait, d’une oreille attentive, ces choses que nous disions, d’un monde qui lui était étranger.

Je m’arrêtai de parler et le présent, avec tous ses périls et toutes ses angoisses, m’envahit de nouveau avec une force irrésistible.

La même pensée s’empara brusquement de Miss Brewster et je vis passer dans ses yeux, alors qu’elle les reportait sur Loup Larsen, un vague et indicible effroi.

Loup Larsen, qui s’était levé à son tour, se mit à rire, d’un rire métallique.

— Je vous en prie, dit-il d’un air gauche, ne vous occupez pas de moi. Je ne compte pas… Continuez, continuez !

Mais notre bel entrain était tombé et notre éloquence avait refermé sa porte. Nous aussi, nous nous levâmes de table avec un rire gêné.





21



La rancœur de Loup Larsen, qui s’était vu momentanément repoussé au second plan, devait fatalement chercher un exutoire. Et ce fut, une fois de plus, Thomas Mugridge qui paya la casse.

Loup Larsen était allé faire un tour dans la cuisine improvisée où opérait maintenant le coq ; il trouva que Thomas Mugridge, qui, pourtant, assurait avoir changé de chemise et s’être initié aux belles manières, était resté aussi répugnant au physique qu’au moral.

La même saleté régnait sur le poêle qui lui servait de fourneau, dans ses casseroles et dans ses pots.

— Je t’avais prévenu ! déclara Loup Larsen. Tu n’as tenu aucun compte de mes observations. Un petit tour de remorque te fera du bien.

Le visage de Mugridge pâlit sous sa couche de crasse et, quand Loup Larsen eut ordonné à deux matelots d’arriver avec un cordage, le pauvre bougre s’enfuit à toutes jambes. Les deux hommes coururent après lui, et tout l’équipage s’en donna à cœur joie de la poursuite qui s’ensuivit.

C’était à qui brûlait d’envie de voir donner un bain, par-dessus la lisse, au coq, qui avait expédié au poste d’avant tant d’infâmes ratatouilles.

Les circonstances favorisaient l’entreprise. Le Fantôme glissait sur l’eau à une vitesse modérée, qui ne dépassait pas trois milles à l’heure, et la mer était admirablement calme. Mais Mugridge n’avait aucune envie de faire trempette. Peut-être avait-il vu déjà d’autres patients être mis en remorque. De plus, l’eau était terriblement froide et Mugridge plutôt frileux de nature.

Comme d’habitude, les chasseurs étaient montés sur le pont, pour jouir du divertissement escompté.

Quant au coq, en proie à une frousse intense, il témoignait d’une vélocité dont nous ne l’aurions jamais cru capable, à cause de sa claudication.

Acculé à l’arrière, il fila entre les jambes de ses poursuivants et courut vers l’avant de la goélette, ayant sur ses talons Harrison qui le gagnait de vitesse.

Mais Mugridge s’agrippa à l’emmanchure du mât de beaupré, et s’y suspendit, en repliant ses jambes sous lui. Puis, dès que Harrison, qui se précipitait, fut à sa portée, il lui décocha une ruade, que l’autre encaissa en plein creux de l’estomac.

Harrison émit un sourd grognement et tomba sur le pont, à la renverse. Les bravos et les rugissements de rire des chasseurs de phoques saluèrent cet exploit, pendant que Mugridge, bousculant ses poursuivants essoufflés, revenait prestement vers l’arrière.

Comme lancé par une catapulte, il vint se jeter dans les jambes de Nilson, qui tenait la barre. Les deux hommes roulèrent sur le sol. Mais, seul, Mugridge se releva. La jambe gauche du robuste gaillard qu’était Nilson s’était brisée sous le choc, comme un tuyau de pipe.

On ramassa le blessé, Parsons prit la roue et la chasse recommença. Gibier et limiers firent plusieurs fois le tour du pont, les chasseurs de phoques beuglant alternativement aux matelots, qui s’interpellaient les uns les autres, et à Mugridge, qui leur filait dans les mains comme une anguille, leurs encouragements et leurs rires.

La bouche en sang, sa chemise crasseuse, cause de tout le mal, déchirée en lambeaux, le coq sauta, en désespoir de cause, dans les haubans du grand mât qu’il escalada, au-delà des enfléchures, jusqu’à la pomme.

L’instant d’après, une demi-douzaine de matelots grouillaient sur les vergues, en dessous de Mugridge, que Black et Oofty-Oofty se risquèrent à aller cueillir.

C’était une entreprise malaisée. Alors qu’ils se hissaient et se maintenaient en l’air à la force du poignet, Mugridge, qui les dominait, avait tout loisir de leur lancer ses ruades furieuses, qu’ils recevaient en pleine figure.

Finalement, le Canaque, lâchant d’une main le cordage auquel il était suspendu, empoigna de l’autre une des chevilles du coq et Black, l’instant d’après, en fit autant avec le second pied. Alors ils tirèrent à eux, de toutes leurs forces, et la grappe enchevêtrée qu’ils formaient avec Mugridge tomba dans les vergues, ou les autres matelots les recueillirent.

Ce duel aérien une fois terminé, Thomas Mugridge, geignant et pleurnichant, et sa bouche barbouillée d’une écume sanglante, fut ramené sur le pont.

Loup Larsen fit un nœud coulant, avec un bout de corde, et le glissa sous les aisselles du coq, qui fut ensuite porté à la poupe et balancé à la mer. Quinze, puis vingt mètres de chanvre se déroulèrent, et Loup Larsen cria :

— Amarre !

Oofty-Oofty enroula sur une bitte l’extrémité de la corde, qui se tendit, et le Fantôme, qui tanguait, amena d’une saccade le cuisinier à la surface.

C’était un spectacle lamentable. Bien qu’il ne pût se noyer, le coq souffrait toutes les affres de la noyade.

Chaque fois que la goélette s’enlevait sur le dos d’une vague, elle soulevait avec elle Thomas Mugridge et lui accordait un court instant pour respirer. Mais chaque fois aussi que le Fantôme plongeait, la corde mollissait et Mugridge coulait de nouveau.

Sur ces entrefaites, Maud Brewster apparut sur le pont. Depuis qu’elle était à bord, c’était la première fois que cela lui arrivait.

Je frissonnai en la voyant s’avancer, légère, jusqu’à moi. À sa vue, les cris et les rires avaient brusquement cessé.

— Tout le monde me paraît bien gai. Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

Je me contins ; intérieurement, je sentais, pourtant, bouillir mon sang, à la pensée du spectacle dont elle allait être témoin, et me contentai de répondre :

— Interrogez le capitaine Larsen.

Elle se préparait à suivre mon conseil, lorsque ses yeux se posèrent sur Oofty-Oofty, qui se trouvait à deux pas devant elle et qui manœuvrait adroitement la corde au bout de laquelle était le coq.

— Est-ce que vous péchez ? lui dit-elle.

Mais le Canaque ne répondit pas. Son regard, intensément fixé sur le sillage du navire, flamboya soudain.

— Requin, capitaine ! s’écria-t-il.

— Halez à bord ! Hardi ! Tout le monde dessus ! tonitrua Loup Larsen qui, devançant tout le monde, avait bondi lui-même sur la corde.

Le coq avait entendu l’avertissement tragique du Canaque et hurlait comme un damné.

Je vis une nageoire noire fendre l’eau et s’élancer sur le cuisinier, beaucoup plus rapidement que celui-ci n’était hissé sur le Fantôme.

Il s’en fallut d’une seconde à peine que le requin ne réussisse à happer sa proie. Le bateau piqua du nez dans une vague. Le squale montra, dans un bref mouvement de bas en haut, la tache blanche de son ventre énorme.

Loup Larsen fut presque aussi vif que le requin. Pas tout à fait, cependant. De toute la force de ses muscles, il donna à la corde une secousse formidable et le corps du coq sortit de l’eau. Et, de même aussi, celui du requin.

Thomas Mugridge replia ses jambes sous lui et il semblait bien que le mangeur d’hommes était volé, car on le vit plonger et disparaître soudain, dans un éclaboussement d’écume.

Mais, simultanément, un cri terrible avait retenti.

L’instant d’après, Mugridge passait par-dessus la lisse, tel un poisson fraîchement péché, et il tombait sur le pont, comme une masse, en roulant sur lui-même.

Il était sauvé, mais une fontaine de sang jaillissait de l’extrémité de sa jambe droite. Le pied manquait, amputé net à la cheville.

Je reportai mon regard sur Maud Brewster. Blême et les yeux dilatés, elle était pétrifiée d’horreur. Elle regardait fixement, non pas Thomas Mugridge, mais Loup Larsen.

Celui-ci s’en aperçut.

— C’est un amusement d’hommes, Miss Brewster…, dit-il avec un de ses petits rires secs. Il est plus rude, je le reconnais, que les divers jeux auxquels vous avez pu assister ou prendre part jusqu’ici. Le requin n’était pas prévu.

Pendant ce temps, Thomas Mugridge, qui avait pu se rendre compte de la gravité de sa blessure, s’était traîné sur le pont, jusqu’à Loup Larsen. Et, sans rien dire, il lui enfonça ses dents dans le mollet.

Loup Larsen se pencha froidement vers le coq. De son pouce et de son index, il fit pression, en dessous des oreilles, sur l’articulation de la mâchoire ; l’autre fut contraint de lâcher prise.

Après avoir fait un pas de côté, le capitaine reprit, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé :

— Je disais, Miss, que le requin n’entrait pas en ligne de compte. Son intervention est due au hasard ou, si vous préférez… à la Providence.

Maud Brewster fit semblant de n’avoir pas entendu. Mais un inexprimable dégoût se peignit sur son visage. Elle vacilla et je crus qu’elle allait s’évanouir. Mais je saisis la main qu’elle me tendait et elle se ressaisit.

— Monsieur Van Weyden, voulez-vous aller chercher, je vous prie, un tourniquet[13] ? me dit Loup Larsen. Il faut nous occuper du blessé.

J’hésitai à lâcher la main de la jeune femme, qui se crispait dans la mienne. Mais je la vis agiter ses lèvres et, sans parvenir à émettre un son, me donner clairement à entendre que je devais m’occuper du cuisinier.

— Je vous en prie… murmura-t-elle enfin.

Et j’obéis.

Loup Larsen m’abandonna à ma tâche, avec quelques matelots comme assistants. Il s’occupa, quant à lui, de tirer vengeance du requin.

Un lourd croc à émerillon[14] fut appâté d’un morceau de lard salé et jeté par-dessus bord.

Le monstre, qui ne s’était pas éloigné, mordit en plein à l’hameçon. Pendant ce temps, je m’occupais du moignon de Mugridge ; pour arrêter l’hémorragie, je comprimais de mon mieux les veines et les artères tranchées. J’entendis l’équipage lancer son chant rythmé :

— Oh, hisse ! Oh, hisse !

Mes aides m’abandonnèrent, pour se joindre à leurs camarades et leur prêter main-forte.

Le requin, long de plus de cinq mètres, fut halé sur le pont et, malgré ses soubresauts formidables, des leviers, introduits dans sa gueule, la lui ouvrirent de force.

Un énorme pieu, affilé des deux bouts, fut alors encastré entre les deux mâchoires, pour les maintenir écartées.

Après quoi l’hameçon fut arraché de la gorge du monstre, qu’on rejeta à la mer, désormais impuissant et condamné à une mort lente.

Cruel châtiment, qu’il méritait certes moins que l’homme qui l’avait inventé.





22



Quand je vis s’avancer vers moi Miss Maud Brewster, je savais d’avance ce qu’elle me dirait.

Elle venait d’avoir, avec le mécanicien rescapé, une assez longue conversation ; ses traits étaient pâles et tendus. De l’entretien qui s’annonçait je n’étais pas autrement rassuré, car je n’ignorais pas qu’elle se préparait à fouiller à fond l’âme d’Humphrey Van Weyden.

Nous marchâmes ensemble, silencieusement, jusqu’à la poupe, à la recherche d’un endroit tranquille où personne ne pourrait nous entendre.

— Eh bien, qu’y a-t-il ? demandai-je aimablement.

Mais la sévérité de son visage ne se détendit point.

— L’affaire de ce matin ne constitue pas, je l’ai compris, un fait isolé. J’ai appris notamment que, le même jour où nous avons été recueillis par le Fantôme, pendant que je dormais, deux hommes de l’équipage ont été noyés, délibérément noyés… C’est-à-dire, assassinés !

Elle parlait d’une voix tranchante et impérative, et me regardait durement dans les yeux, comme si j’avais été coupable ou complice de cet acte.

— C’est parfaitement exact, répondis-je. Les deux hommes en question ont bien été assassinés.

— Et vous avez permis ça ?

— Je n’ai pas pu l’empêcher…, serait plus exact.

— Mais avez-vous tenté de l’empêcher ? (Elle appuya sur le mot « tenté ».) Mais non ! Pourquoi n’êtes-vous pas intervenu ?

Je me gardai de m’emporter et c’est avec une grande douceur que je répondis :

— Miss Brewster, vous êtes une nouvelle venue dans notre petit univers et vous ne comprenez pas encore les lois qui le régissent. Il faut en tenir compte pour juger sainement des choses.

« Vous avez apporté avec vous certaines conceptions d’humanité et de beauté morale qui n’ont pas cours ici, où elles sont tenues pour idées fausses. Moi aussi, j’ai mis du temps à le constater. Mais à présent, j’en suis bien persuadé.

Elle secoua la tête, d’un air incrédule.

— Que me conseillez-vous ? demandai-je. De prendre un couteau, un fusil, une hache, et de tuer Loup Larsen ?

Elle recula, effrayée.

— Non pas ça !

— Alors quoi ? Vous préférez que je me tue ?

— Vous parlez de solutions extrêmes. Mais le courage, ça existe. Il ne reste jamais sans effet.

— Vous ne voulez pas que je mette fin aux jours de notre bourreau, ni aux miens. Sans doute trouvez-vous mieux que je me laisse tuer, comme Leach et Johnson ? Eux, ils avaient voulu réagir…

« C’est effroyable, évidemment, mais c’est ainsi. Il faut que vous compreniez, une fois pour toutes, que l’homme qui commande ce bateau est un monstre.

« Rien n’est sacré pour lui. Il ne recule devant rien. C’est un caprice de sa part, s’il m’a recueilli à son bord. Un caprice encore si je suis toujours vivant. Je n’ai qu’à subir, parce que je suis son esclave, comme vous l’êtes devenue vous-même. Subir, parce que je veux vivre. Vous aussi, vous voulez vivre. Je ne peux pas me battre avec lui. Ni vous non plus. Alors, il est le plus fort.

— Continuez, continuez…

— Puisque je suis un faible, mon rôle est de me taire et de tout supporter. Pour vous ça sera la même chose.

« Il nous faudra dissimuler, si nous voulons gagner la partie. C’est notre seule chance de salut. Ma situation est critique, sur ce bateau, et la vôtre, je ne crains pas de le dire, l’est encore plus.

« Allions-nous, mais sans le montrer.

Elle passa la main sur son front.

— Bref, vous me conseillez ?

— De supporter, sans récriminer, tout ce qu’il faudra. En aucun cas vous ne prendrez ouvertement ma défense, et je ne prendrai pas la vôtre. Le nécessaire, avant tout, c’est éviter d’irriter cet homme, ne pas contrecarrer ses volontés.

« Vis-à-vis de lui, nous aurons toujours le sourire et, malgré toute la répulsion qu’il nous inspire, nous lui témoignerons de l’amitié. Pour vous, ce sera dur, sans doute. Mais il le faut.

« Cajolez-le de toute façon, parlez-lui art et littérature, il en raffole… Il sait écouter d’ailleurs, car il est loin d’être bête. Quand un spectacle trop brutal se déroulera devant vous, ne protestez pas, fermez les yeux et retirez-vous dans votre cabine.

Elle se rebellait encore.

— En somme je dois mentir en paroles et en actes ?

— Je vous en supplie, faites-le !

J’aperçus, à ce moment, Loup Larsen qui nous observait. Il faisait les cent pas sur le pont, en compagnie de Latimer, qu’il quitta pour venir vers nous.

— Je vous en supplie, Miss Brewster, dis-je à mi-voix, comprenez-moi et suivez mes conseils. Avec un tel homme, tout ce que vous connaissez de la vie ne sert à rien.

Et, comme Loup Larsen se rapprochait, je poursuivis à voix haute :

— Parfaitement, Miss Brewster. Les revues ni les éditeurs ne voulaient rien lui prendre. Ils lui retournaient tous ses manuscrits. Moi seul, je rendais justice à son génie. Et quand on a finalement publié la Forge, il a connu le succès, un succès foudroyant, alors lui et moi nous avons été bien vengés…

— Ce poème est paru d’abord dans un journal ?

— Oui. Les revues littéraires auxquelles il l’avait présenté l’avaient toutes refusé.

— Nous parlons d’Harris…, dis-je à Loup Larsen qui nous avait rejoints.

— Je me souviens d’Harris et de la Forge, répondit-il. Il y a beaucoup de sentiments et une foi puissante dans les illusions humaines.

« À propos, monsieur Van Weyden, vous devriez rendre un peu visite au cuistot. Il se plaint et semble très agité.

C’était une façon polie de se débarrasser de moi. Je trouvai Mugridge qui dormait profondément, après la dose de morphine que je lui avais administrée.

Je ne me hâtai pas de retourner sur le pont et, quand je le fis, je constatai avec plaisir que Miss Brewster était en conversation animée avec Loup Larsen. Elle avait suivi mes conseils.

Je jugeai même qu’elle les avait suivis un peu trop complètement et la cordialité qu’elle témoignait à la brute qui l’entretenait me parut excessive.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Un vent favorable, qui nous poussait vers le nord, nous ramena en plein sur le grand troupeau de phoques.

Nous le rencontrâmes vers le quarantième parallèle, en une mer dure et tempétueuse, sur laquelle le vent promenait sans trêve des bancs opaques de brouillard.

Pendant plusieurs jours de suite, nous ne pûmes voir le soleil, ni prendre aucune observation astronomique.

Puis le vent balaya complètement l’Océan, les vagues clapotantes étincelèrent de nouveau et nous repérâmes notre position.

Quelques jours de temps clair suivirent, puis le brouillard retomba sur nous, plus dense que jamais.

La chasse était dangereuse car, une fois de plus, les canots qu’on descendait à la mer étaient avalés par la grisaille humide, et on ne les ralliait qu’à la tombée de la nuit, parfois même le lendemain matin.

Aux bruyants appels de nos signaux, ils apparaissaient un à un, sortant de leur linceul, gris fantomatiques et pareils à des Génies des Eaux.

Wainwright, le chasseur que Loup Larsen avait volé avec son canot et son équipage, profita de l’occasion pour s’échapper.

Il disparut un matin, dans l’opacité ambiante, en compagnie de ses deux rameurs, et nous ne le revîmes pas. Huit jours après, nous apprîmes que les trois hommes avaient passé de goélette en goélette, et étaient enfin parvenus à regagner la leur.

J’en aurais volontiers fait autant. Mais ma fonction m’empêchait de m’embarquer sur les canots. Une autorisation spéciale de Loup Larsen m’était nécessaire, et il se garda bien de me la donner.

Je ne pouvais, au surplus, m’enfuir sans emmener avec moi Miss Brewster. Une crise approchait, que je voyais venir avec effroi et que j’osais à peine envisager.

J’avais aimé l’écrivain dans ses œuvres et, chaque jour davantage, je m’éprenais de la femme. C’était fatal, dans la situation où nous nous trouvions. Le malheur était, je le comprenais à des signes indiscutables, de n’être pas le seul à m’intéresser à elle : il y avait aussi Loup Larsen.

Maud Brewster était de petite taille, mais fine et gracieuse, un bibelot en porcelaine de Saxe, délicat et fragile. Il était impossible d’imaginer pour elle un milieu plus disparate.

Quand elle redescendait à sa cabine, je ne manquais jamais de la retenir par le bras ; il me semblait qu’en tombant elle se serait cassée en morceaux.

Ses mouvements étaient souples et légers. Elle ne marchait pas, elle voletait comme un oiseau. Elle flottait dans l’air.

Son physique s’apparentait aux vers qu’elle écrivait. C’est-à-dire un être et un esprit pareillement immatériels. Bien peu d’argile, à n’en pas douter, entrait dans sa forme corporelle. Tout juste de quoi donner consistance à l’idéalisme dont elle était pétrie.

Quel contraste entre elle et Loup Larsen ! C’est ce que souvent je me disais, en les regardant aller et venir ensemble sur le pont. Ils étaient tous deux aux extrémités de l’échelle humaine.

Certes, Loup Larsen possédait une remarquable intelligence et, physiquement, il était doté d’une souplesse spéciale qui était, comme je l’ai dit, celle des bêtes de la jungle.

Mais tous les dons qu’il avait reçus de la nature, il ne les utilisait que pour satisfaire ses instincts sauvages. Elle, au contraire, elle était le produit le plus fini et raffiné de la civilisation.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tandis que, ce jour-là, je les suivais tous deux du regard, pendant qu’ils arpentaient en causant le pont du Fantôme, je la vis qui mettait soudain fin à la promenade et se dirigeait, escortée toujours par Loup Larsen, vers l’escalier de sa cabine, à l’entrée duquel je me trouvais.

Elle était étrangement perturbée, malgré tous les efforts qu’elle faisait pour dissimuler son émotion. Mais ses yeux ayant rencontré les miens, je pus y lire clairement le bouleversement intime de son âme.

Plus révélateurs encore étaient les yeux de Loup Larsen. L’explication que je cherchais, du trouble de Maud Brewster, ce furent eux qui me la donnèrent. Ordinairement gris, froids et durs, ils étaient à cette heure tendres, chaleureux et dorés.

De petites lumières y brillaient, puis disparaissaient. Parfois elles donnaient un éclat particulier à toute la prunelle qu’elles envahissaient.

Et, dans ces yeux d’or, à la fois séducteurs et dominateurs, un désir ardent transparaissait, sur lequel personne, et la jeune femme moins que quiconque, ne pouvait se méprendre.

L’épouvante qu’éprouvait Maud Brewster, à cette pensée, rejaillit sur moi par un choc en retour invincible. Et, pour la première fois, je compris la sympathie, plus qu’amicale, qui me poussait vers elle. Cet amour me remplit de terreur.

Mon sang se glaça dans mes veines, tandis que je dévorais du regard la jeune femme. Puis je me repris instinctivement à observer Loup Larsen. Il était, en une seconde, redevenu maître de lui. La lueur dorée avait disparu de ses prunelles, redevenues froides et grises.

Il salua brusquement et s’éloigna.

— J’ai peur… me dit Maud Brewster, en prenant ma main. J’ai très peur !

Mon effroi n’était pas moindre que le sien. Je réussis cependant, malgré le tumulte de mes pensées, à lui répondre avec calme :

— Il ne faut pas prendre les choses au tragique, Miss Brewster. Nous nous en tirerons, j’en suis persuadé.

Elle me sourit, reconnaissante de mes bonnes paroles, et, un peu rassurée, regagna sa cabine.

Une fois seul, je restai un long moment à réfléchir. Après ce changement complet qui venait de s’opérer en moi, je devais admettre l’évidence : enfin, j’étais amoureux, mais je n’aurais jamais cru qu’un tel sentiment puisse naître dans de pareilles circonstances. Bien sûr, je savais que tôt ou tard, je répondrais inévitablement à l’appel de l’amour, mais ces longues années de retraite studieuse ne m’y avaient pas préparé.

Je songeai au premier petit volume qu’en ma qualité de critique influent j’avais reçu un jour de Maud Brewster. Je le revoyais, posé sur mon bureau, comme si ç’avait été hier. Je l’avais lu et m’en étais, enthousiasmé, seul contre tous.

Puis d’autres volumes étaient venus. Ils étaient, au complet, soigneusement rangés sur un des rayons de ma bibliothèque. Mon admiration avait crû, avec chacun d’eux, pour celle qui les avait écrits.

Depuis longtemps, cette femme et moi, nous étions, par l’esprit, frère et sœur. Et voilà que c’étaient nos cœurs qui fraternisaient aujourd’hui !

Moi, Humphrey Van Weyden, que Charley Furuseth, qui se plaisait à me larder de ses épigrammes, avait baptisé « l’anti-émotif », « le démon sceptique », « l’annelé au sang froid » !

Mon cerveau, qui continuait à trotter, se reporta de lui-même à un autre volume relié de rouge, le Who’s Who de l’année, où il était dit, dans une courte notice biographique : Miss Maud Brewster, née à Cambridge (Massachusetts), vingt-sept ans, poétesse.

Vingt-sept ans ! Et le cœur libre… Voilà ce que j’ignorais et je sentais le tourment poindre en moi. Déjà jaloux !

J’étais stupéfait et, au fond de moi, je doutais encore de la réalité rapide de ce roman, que les circonstances extraordinaires avaient fait naître.

Et ces vers de Symons me revinrent à la mémoire :


Parmi tant d’autres femmes,
Sans le savoir, je la cherchais…


J’avais trouvé !

Et je me souvins aussi d’autres beaux vers d’Élisabeth Browning :

Une musique nouvelle,
Plus suave et belle,
Chante aujourd’hui dans mon cœur
Rêveur.


La douce musique inconnue chantait aussi à mes oreilles. Elle m’ensorcelait à ce point que j’en avais oublié où et en quelle compagnie je me trouvais.

L’âpre voix de Loup Larsen me tira de mon rêve.

— Bon Dieu, qu’est-ce que vous fichez là, monsieur Van Weyden ? disait-elle.

Tout en songeant, je m’étais en effet égaré, sans les voir, au milieu d’un groupe de matelots, qui étaient occupés à goudronner une partie du pont. J’allais, un peu plus, buter dans le pot noir, où ils plongeaient leurs gros pinceaux et le renverser.

— Êtes-vous somnambule ou frappé d’insolation ? aboya-t-il.

— Ne vous inquiétez pas, répondis-je. Je souffre simplement de l’estomac.

Et je rebroussai chemin, pour me remettre à arpenter la partie libre du pont.





23



Ce jour-là, pendant le déjeuner, Loup Larsen informa les chasseurs de phoques que désormais ils devraient prendre leurs repas dans le poste d’arrière.

C’était un fait sans précédent sur les goélettes phoquières, où l’usage est d’accorder aux chasseurs le rang d’officiers.

Loup Larsen ne donna aucune explication de sa décision. Mais le motif en était suffisamment clair. Horner et Smoke s’étaient permis, à l’adresse de Maud Brewster, quelques galanteries, ridicules en soi et sans portée, mais qui n’en avaient pas moins déplu à Loup Larsen.

Un silence de mort accueillit cet ordre et les quatre autres chasseurs lancèrent à leurs deux camarades, qui étaient cause de la disgrâce commune, des coups d’œil significatifs.

Jock Horner, calme et maître de lui comme à l’ordinaire, ne broncha pas. Mais le sang afflua au front de Smoke, qui entrouvrit la bouche pour parler.

Loup Larsen l’observait, une lueur d’acier dans les yeux, en attendant ce qu’il allait dégoiser. Mais Smoke referma sa bouche et se tut.

— Tu as quelque chose à dire ? interrogea Loup Larsen, d’un ton agressif.

Le défi était évident. Mais Smoke refusa de le relever.

— À quel sujet, capitaine ? répondit-il, d’un air si innocent que Larsen en fut tout déconcerté et qu’un sourire courut autour de la table.

— C’est bon…, reprit Loup Larsen avec embarras. J’avais cru seulement que tu désirais encaisser un coup de pied.

— Pourquoi capitaine ?

Les sourires s’accentuaient. Loup Larsen aurait certainement tué l’insolent qui se moquait de lui, et le sang aurait coulé, si Maud Brewster n’avait pas été présente.

C’est bien sur quoi Smoke avait compté. Car il était trop prudent pour courir, en d’autres circonstances, un pareil risque. Mais j’avais peur que la bagarre ait tout de même lieu, quand un cri du timonier vint, fort à propos, sauver la situation.

— Une fumée !

— Où ça, cria Loup Larsen, de la porte de la cabine.

— Droit à l’arrière, capitaine !

Latimer suggéra :

— C’est peut-être un Russe.

Tous les visages se rembrunirent. Un « Russe » ne pouvait signifier qu’un croiseur russe.

Les chasseurs ne connaissaient qu’approximativement la position de la goélette. Ils n’ignoraient pas, cependant, qu’elle ne devait pas se trouver loin de la zone interdite, et la renommée de braconnier de la mer de Loup Larsen était notoire.

— Nous n’avons rien à craindre de ce côté, affirma Larsen. Smoke, rassure-toi, tu ne retourneras pas faire un stage dans les mines de sel ! Personnellement, je parierais cinq contre un que la fumée est celle du Macédonia. Qui tient le pari ?

Et, comme personne ne répondait :

— Si mon pronostic est exact, c’est à dix contre un que je parierais qu’il y aura bientôt de la casse…

— Merci bien, capitaine ! déclara Latimer. Ce n’est pas pour l’argent que je perdrais, mais franchement je préférerais qu’on aille un peu plus loin.

« Chaque fois que vous avez rencontré votre frère, capitaine, il y a eu du grabuge. Et moi, je parie à vingt contre cent que la même histoire va recommencer.

Le repas se termina sans autre incident et ce fut sur ma personne que Loup Larsen reporta sa mauvaise humeur. Il débita, à mon sujet, les railleries les plus blessantes, et tenta tout pour me faire sortir de mes gonds et pour provoquer une bagarre.

Je maîtrisai ma rage intime, pour l’amour de Maud et, nos yeux s’étant croisés pendant une rapide seconde, je fus récompensé du sang-froid que je m’étais imposé. « Tenez bon ! Tenez bon ! » me disaient-ils.

Le déjeuner achevé, nous quittâmes tous la table pour monter sur le pont.

L’apparition d’un vapeur rompait la monotonie de l’existence quotidienne. La pensée qu’il s’agissait du Macédonia et de Larsen-la-Mort ajoutait à l’émotion.

La mer, qui avait été grosse pendant toute la nuit, venait de se calmer. Le temps était favorable pour la mise à l’eau des canots et cet après-midi de chasse allait vraisemblablement être exceptionnellement fructueux. Car aucune autre goélette n’avait paru au cours de la matinée, et nous étions en plein dans le troupeau de phoques.

La fumée était à plusieurs milles derrière nous, mais elle nous gagnait rapidement de vitesse.

Les canots s’éparpillèrent vers le nord. De temps à autre, nous pouvions voir une voile s’abaisser, entendre la détonation des fusils, puis la voile se relever.

L’Océan était littéralement couvert de phoques endormis, qui nous entouraient par petits groupes ; ils ressemblaient, à s’y méprendre, à de gros chiens paresseux.

À mesure que la fumée approchait, la coque et la superstructure du navire grandirent sur l’horizon. C’était bien le Macédonia. Loup Larsen l’observait d’un regard mauvais et la curiosité de Miss Brewster était intense.

Mais le Macédonia ne semblait pas nous prêter attention et sa course dévia quand il ne fut plus qu’à un mille du Fantôme.

 Eh bien, capitaine Larsen, demanda gaiement Miss Brewster, la bataille annoncée ne semble pas se produire ?

Un amusement passager détendit ses traits durs, alors qu’il la regardait.

— À quoi vous attendiez-vous donc, Miss Brewster ? Vous pensiez qu’ils allaient foncer sur nous, aborder la goélette et nous trancher la gorge ?

— Évidemment, ou à peu près… Je suis peu renseignée sur les usages en vigueur entre pêcheurs de phoques. On peut s’attendre à tout.

— Très juste ! Tout à fait juste ! Vous n’avez pas songé au pire !

— Et que peut-il exister de pire que d’avoir la gorge tranchée ? demanda-t-elle avec une jolie surprise naïve.

— D’avoir la bourse coupée ! répondit Loup Larsen. Notre capacité de vie dépend de celle de notre bourse. L’homme est ainsi fait.

— Si on me prend ma bourse, ça n’est pas grand-chose !

— Ce n’est pas mon avis. Mon argent se confond avec mon droit à l’existence. Ceux qui affirment le contraire sont des imbéciles.

« Qui me le prend me vole mon pain, ma viande et mon lit. Il met ma vie en danger. Dans notre civilisation, il n’y a pas assez de soupes populaires pour toutes les bouches qui ont faim.

« Celui dont le porte-monnaie est vide est condamné à mourir dans la misère, à moins qu’il ne réussisse à le remplir rapidement.

— Mais je ne vois pas pourquoi les gens de ce bateau auraient l’intention de nous voler notre bourse ?

— Patientez un peu et vous serez renseignée.

Nous n’eûmes pas longtemps à attendre. Quand il eut dépassé la ligne de nos canots, le Macédonia entreprit, à son tour, de mettre les siens à la mer.

Nous n’ignorions pas qu’il en possédait quatorze, contre cinq qui nous restaient. Il fut donc facile à la flottille adverse de balayer la mer devant elle, si bien que pas un phoque ne demeura dans le rayon d’action de nos canots, qui n’eurent plus qu’à abandonner la place ; c’est dans un état de fureur indescriptible que chasseurs, rameurs et timoniers rallièrent le Fantôme.

Le calme de la mer, l’abondance du troupeau, toutes les conditions étaient réunies pour faire une pêche magnifique ; on n’en retrouverait peut-être pas de semblables de toute la saison.

Chacun s’estimait volé et ce fut parmi les malédictions sans fin que les canots furent hissés à bord. Si ces malédictions avaient eu un pouvoir effectif, le compte de Larsen-la-Mort aurait été réglé pour une douzaine d’éternités.

— Qu’il crève, ce salaud ! me déclara le gros Louis, dont les yeux pacifiques s’allumaient de colère.

— Vous les entendez ! me dit Loup Larsen d’un air sinistre. Voudriez-vous me dire, monsieur Van Weyden, où est le bien, la grandeur, l’idéal et la justice ?

— Je reconnais que ce bateau a mal agi. La justice a été violée…, commenta Maud Brewster.

Elle se tenait près du grand mât, une main posée sur les haubans. Son corps se balançait doucement au léger roulis du navire.

Elle se trouvait à trois ou quatre mètres de nous mais sa voix nous parvenait, claire et distincte, avec son timbre argentin. Quelle délicieuse musique résonnait à mon oreille !

Un béret de marin coiffait ses abondants cheveux châtains, légèrement ébouriffés. Ils accrochaient le soleil et mettaient une auréole sur le délicat ovale du visage.

Elle était, positivement, ensorcelante ainsi et je m’extasiais devant cette charmante incarnation de la vie, qui donnait un tel démenti aux brutales théories de Loup Larsen, qui répondit :

— Ce n’est pas le souci de la justice qui tourmente mes hommes. La justice est un mot… Ce qui les irrite, c’est de songer au profit perdu. Ce n’est pas leur âme, c’est leur bourse qui souffre.

Tout ce qu’ils désirent, une fois qu’ils sont à terre, c’est de pouvoir s’offrir de la bonne nourriture, des femmes, de l’alcool, c’est tout leur idéal.

« Au cours actuel des peaux sur le marché de Londres, et en me basant sur une estimation modérée de ce qu’aurait pu nous rapporter la chasse de ce magnifique après-midi, si le Macédonia n’était pas venu en rafler tous les bénéfices, c’est une perte de quinze cents dollars que subit le Fantôme.

— Si cette perte est aussi considérable que vous le dites, observa Maud Brewster, j’admire la patience avec laquelle vous la supportez.

— Patient, je le suis peut-être moins que vous ne croyez. Je pourrais aller tuer l’homme qui m’a causé un pareil tort, cet homme qui est mon propre frère… Vous autres sentimentaux, vous devez être très heureux puisque vous vous estimez justes et bons. Et moi, à votre avis, est-ce que je suis bon ?

— Certainement, affirmai-je. Vous n’êtes pas aussi mauvais que vous le dites.

Et Maud Brewster appuya :

— Mais oui, capitaine Larsen, au fond, vous êtes bon.

Il s’irrita.

— Nous y voilà encore revenus, à la sentimentalité et à l’idéalisme ! Sachez bien que pour moi toutes vos paroles sont creuses et vides de sens. Elles créent l’illusion, et l’esprit, quand il raisonne, les dément.

« Il y a des moments où j’aimerais envisager, comme vous, la vie en rêveur. Car vos chimères sont une joie aussi, pour ceux qui s’en bercent. Et la joie est le salaire de la vie.

« Mais la réalité est là, la réalité crue et sans voiles, et je ne peux connaître qu’elle. Elle est la seule monnaie qui vaille.

Il se tut et son regard absent alla se perdre, loin de nous, sur la mer infinie. La vieille et ancestrale mélancolie reprit sur lui son emprise. Un sombre pessimisme l’avait envahi de nouveau.

Et je songeai à ce que m’avait dit souvent mon ami Charley Furuseth, qui était un grand sage : « L’homme qui ne connaît ici-bas que la matière trouve, dans son matérialisme même, le châtiment de sa doctrine. »





24



Le lendemain, comme je descendais prendre, en sa société et en celle de Maud Brewster, le petit déjeuner du matin, Loup Larsen me demanda :

— Tout va bien là-haut ?

— Tout va bien, pour l’instant du moins…, répondis-je, en regardant les rais du soleil levant qui fusaient jusqu’à nous, par l’escalier dont la porte était restée ouverte. Belle brise de l’ouest, qui promet de fraîchir, si les prévisions de Louis se réalisent.

Loup Larsen hocha la tête, d’un air satisfait, et interrogea :

— Aucune trace de brouillard ?

— Si. Il y en a de gros bancs, qui se promènent au nord et au nord-ouest.

— Et le Macédonia ?

 Il n’est pas en vue.

Une moue de déception, dont je ne compris pas tout d’abord la raison, se dessina sur les lèvres de Loup Larsen.

Sur le pont, à ce moment, des voix crièrent :

— Holà ! De la fumée !

Immédiatement, le visage de Loup Larsen s’éclaircit.

— Parfait ! s’exclama-t-il.

Il quitta la table aussitôt et gagna le poste d’arrière, où mangeaient les chasseurs de phoques, depuis leur exil.

Je restai seul avec Maud Brewster et, à travers la cloison qui séparait la cabine de Loup Larsen du poste d’arrière, nous écoutâmes, sans pouvoir en distinguer le détail, un grand brouhaha qui s’élevait.

Loup Larsen parlait le premier, et la péroraison de son discours fut saluée par un mugissement sauvage et des bravos sans fin, auxquels succédèrent de joyeuses exclamations.

Maud Brewster et moi, après avoir grignoté un peu de nourriture, nous montâmes à notre tour sur le pont, où nous trouvâmes en mouvement tous les hommes de l’équipage.

Des échos de ce qui s’était dit au poste d’arrière étaient certainement parvenus jusqu’aux matelots, qui s’activaient à mettre les canots à la mer. Le zèle qu’ils apportaient à leur travail témoignait de leur enthousiasme.

Les chasseurs de phoques ne tardèrent pas à affluer, avec leurs fusils de chasse, leurs boîtes de munitions et leurs carabines qu’ils ne prenaient qu’en de très rares occasions, car un phoque tué à longue distance coulait invariablement, avant que le canot pût l’atteindre.

Je remarquai la joie générale, qui ne faisait que croître, à mesure que grossissaient le Macédonia et sa fumée.

Les cinq canots, hâtivement descendus, se déployèrent en éventail, selon leur coutume, dans la direction du nord, et le Fantôme, comme il était d’usage également, les suivit à distance.

Je les voyais, de loin, abaisser leur voile, tirer les phoques, rehisser leur voile et reprendre leur chasse. Rien d’anormal, jusque-là.

Le Macédonia répéta sa manœuvre de la veille, mettant à l’eau tous ses canots, en travers de la route suivie par les nôtres.

Mais nos chaloupes, devant lesquelles tout le gibier était balayé, ne rallièrent pas le Fantôme, comme la veille.

— Que se prépare-t-il ? demandai-je à Loup Larsen, avec une curiosité non dissimulée.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Van Weyden, mais priez pour qu’on ait, sous peu, beaucoup de vent…

Il éclata de rire, puis reprit :

— Au fait, je peux vous le dire tout de suite. Mon intention est de servir, à cet excellent frère, une médecine dont il a le secret.

« J’ai plus d’un tour dans mon sac, moi aussi, et, avec un peu de chance, ce n’est pas une journée, mais tout le restant de sa saison de chasse que je vais lui gâcher à fond.

— Et si la chance nous est contraire ?

— Ce n’est pas à envisager ! Il faut qu’elle soit de notre côté. Sinon, c’est nous qui sommes fichus !

Tandis que Loup Larsen prenait lui-même la barre, j’allai faire une tournée dans mon hôpital, installé à l’avant et où gisaient nos deux estropiés, Nilson et Thomas Mugridge.

Nilson était d’excellente humeur, car sa jambe cassée le faisait moins souffrir, et il avait foi dans sa guérison.

Quant au coq, il était plus abattu que jamais et j’éprouvai pour lui, une fois de plus, une grande pitié. Le surprenant était que la lamentable épave qu’il était devenu continue d’exister. Dans ses yeux chassieux, l’étincelle de la vie s’obstinait à briller.

Je tentai de le remonter un peu.

— Voyons, Mugridge, lui dis-je gaiement, avec un pied artificiel, et on en fabrique de remarquables à l’heure actuelle, je t’assure, tu pourras te remettre à gambader, jusqu’à la fin de tes jours, dans les cuisines des bateaux !

Il me répondit, avec une gravité solennelle :

— Je ne suis pas persuadé de ce que vous m’affirmez, monsieur Van Weyden. Mais ce que je sais bien, c’est qu’il n’y aura plus de repos pour moi ici-bas, tant que j’aurai pas vu crever le maudit chien qui commande ce bateau. Il doit mourir avant moi. Il le doit ! De quel droit y vivrait ?

Sur le pont, je retrouvai Loup Larsen toujours à la barre. Il gouvernait d’une seule main, de l’autre il tenait une jumelle marine, pour étudier les positions respectives des canots et du Macédonia.

Le navire de Larsen-la-Mort avait baissé ses feux et ne crachait plus aucune fumée. Il était évident qu’il attendait tranquillement, à distance de la zone de chasse — à peine était-il encore perceptible — la fin de la journée et le retour de sa petite flottille, qui aurait raflé à la nôtre tout le gibier, comme la veille.

Lorsque les canots du Macédonia et ceux du Fantôme se trouvèrent directement sous le vent, Loup Larsen ordonna soudain de donner toute la voilure et, sous la brise qui grossissait, la goélette fila à toute allure.

Elle fonça droit, non sur la ligne de nos embarcations, mais sur celle des canots du Macédonia.

Le premier que nous joignîmes était monté par les trois hommes réglementaires : un chasseur, un timonier et un rameur. Le chasseur, un Scandinave colossal, était assis à l’avant du canot. Il tenait sa carabine à portée de sa main.

Cette arme aurait dû être pendue tranquillement au râtelier, comme les carabines de nos chasseurs. Mais les mêmes pensées hostiles régnaient à bord des deux bateaux, je le compris sans peine.

Loup Larsen me commanda d’abattre le foc et le clinfoc, et d’abaisser la grand-voile. Nous vînmes au ralenti, à quelques mètres du canot. Les trois hommes, qui devaient savoir à quoi s’en tenir sur la réputation de Loup Larsen, nous observaient d’un air soupçonneux.

Mais ce fut d’un geste aimable que Loup Larsen les salua, en leur criant :

— Montez à bord nous faire une petite visite.

Ces visites, qui rompent la monotonie de leur dure existence, se pratiquent parfois entre les équipages des goélettes phoquières, et le canot, après quelque hésitation, ayant amené sa voile, nous aborda.

— Miss Brewster, vous voudrez bien, dit Loup Larsen, rester près de moi, et vous aussi monsieur Van Weyden, pour m’aider à faire honneur à nos hôtes.

Là-dessus, le grand Scandinave, avec sa large barbe d’or de Roi de la Mer, enjamba la lisse et sauta sur le pont.

Mais, en dépit de sa formidable stature, il ne semblait pas complètement rassuré. La méfiance et le doute se lisaient sur son visage qui, sous son bouclier hirsute, était légèrement rose. Ce Goliath, qui dominait Loup Larsen de toute la tête, devait mesurer un mètre quatre-vingt-quinze et peser dans les deux cent quarante livres. Et il était tout en chair, en os et en muscles.

Il parut un peu rassuré quand il vit que Loup Larsen et moi étions seuls avec une femme sur la goélette. Mais il fronça de nouveau le sourcil, lorsque le capitaine l’invita à descendre dans sa cabine, pour y trinquer avec lui. Il se décida cependant.

Trois minutes ne s’étaient pas écoulées lorsque j’entendis monter de la cabine un beuglement énorme, à demi étranglé, que suivit le bruit d’une lutte furieuse.

C’était la bataille du lion et du léopard. Loup Larsen était le léopard, et c’était le lion qui rugissait.

— Vous le voyez par vous-même, dis-je à Maud Brewster. Sur ce bateau, l’hospitalité est une chose sacrée !

Elle me fit un signe de tête silencieux, et je reconnus chez elle ce même dégoût, qui s’était emparé de moi, aux premières scènes de violence dont j’avais été témoin sur le Fantôme.

 Vous feriez mieux de retourner au poste d’arrière.

Elle secoua la tête et me regarda d’un air, non pas effrayé, mais consterné plutôt, devant ce spectacle de la bestialité humaine.

— En tout cas, dis-je, vous comprenez maintenant pourquoi je dois faire le chien couchant devant Loup Larsen. Pourquoi aussi vous devez m’imiter, si vous voulez que nous sortions vivants de cet enfer…

— Oui, oui, je comprends…, répondit-elle faiblement.

Le vacarme d’en bas cessa bientôt et Loup Larsen remonta seul sur le pont.

Une légère rougeur transparaissait sous son teint bronzé, mais aucun autre signe ne trahissait chez lui la lutte qui venait d’avoir lieu.

Il se dirigea vers la lisse et interpella les deux hommes qui étaient restés dans leur canot.

— Vous aussi montez à bord, dit-il. Votre chasseur a décidé de rester et il vous demande de venir boire un coup.

Les deux hommes obéirent et, quand ils furent sur le pont, il leur commanda de hisser le canot. Les deux matelots étaient indécis.

— Hissez ! qu’est-ce que vous attendez ? répéta Loup Larsen, d’un ton plus tranchant.

Ils commencèrent à manier lentement les cordages.

— Qui sait, reprit Loup Larsen, d’une voix dont une douceur feinte voilait la menace, si vous ne terminerez pas avec moi votre saison de pêche ? En ce cas, mieux vaut que nous soyons bons amis dès le début. Allons, voyons !… Plus vite que ça. Larsen-la-Mort, sauf erreur de ma part, s’y entend à faire valser ses hommes. Faut-il que je l’imite ?

Les deux matelots accélérèrent leurs mouvements. Quand le canot fut arrivé sur le pont, Loup Larsen, après m’avoir envoyé redonner de la toile, reprit la barre et dirigea le Fantôme sur la deuxième embarcation du Macédonia.

Quant aux matelots, ils reçurent l’ordre d’aller à l’avant, rejoindre Nilson et Mugridge. Ils ne savaient trop que penser, mais, d’un air maussade, ils jugèrent plus prudent de se soumettre.

J’observais, pendant ce temps, les canots du Macédonia, dont un troisième et un quatrième étaient attaqués directement par deux et par trois des nôtres.

Le combat s’était ouvert à longue distance et, de part et d’autre, les carabines faisaient feu sans discontinuer.

Le vent soulevait une mer hargneuse et inégale, ce qui gênait la justesse du tir. À mesure de notre approche, on voyait plus d’une balle rebondir sur les vagues.

Loup Larsen pria Maud Brewster de descendre dans le carré. Elle eut un recul.

— Vous n’y trouverez rien de terrible, dit-il. Mais tout simplement un robuste gaillard, bien en vie, solidement ligoté.

« Descendez, je vous prie. D’un instant à l’autre, les balles peuvent pleuvoir sur nous. Je ne veux pas que vous risquiez votre peau.

Alors qu’il parlait, en effet, une balle vint frapper la garniture de cuivre de la roue, qu’il tenait dans ses mains. Elle y ricocha, en sifflant dans l’air.

— Vous voyez bien…, dit-il. Monsieur Van Weyden, voulez-vous prendre la barre à ma place ?

Maud Brewster descendit quelques marches de l’escalier du carré, son corps était protégé, mais sa tête restait exposée.

Loup Larsen s’était saisi d’une carabine et introduisait une cartouche dans le canon.

Du regard, je suppliai la jeune femme de s’abriter.

— Nous pouvons être de faibles créatures terriennes privées de jambes, me répondit-elle tout haut. Mais je veux montrer au capitaine Larsen qu’une femme peut se montrer, à l’occasion, aussi brave que lui.

— Très bien, Miss, déclara Loup Larsen. Ça me plaît. Des talents d’écrivain, de l’intelligence et de la bravoure ! Vous êtes bien équilibrée. Un bas-bleu, digne d’être la femme d’un chef de pirates…

« Hum ! Nous reviendrons plus tard sur ce sujet ! ajouta-t-il, alors qu’une seconde balle venait s’enfoncer dans le toit de l’escalier de la cabine.

Je vis la lueur d’or pétiller dans ses prunelles et dans celles de Maud passer l’effroi, en dépit de sa crânerie.

Je donnai trois ou quatre tours de roue, à la suite d’une embardée du Fantôme, que je remis dans la bonne route, et m’écriai :

— Au fond, Miss Brewster, nous sommes mille fois plus courageux que notre capitaine. Nous tremblons, notre chair a peur, mais notre volonté la domine. Il a, lui, les nerfs plus solides, une plus grande habitude du danger. Son mérite à garder son sang-froid est bien moindre que le nôtre.

— Ce que vous dites n’est pas absurde, approuva Loup Larsen. C’est une face de la question…

Et, s’agenouillant, il épaula sa carabine.

Les balles que nous avions reçues, du second canot du Macédonia, avaient été tirées de près d’un mille. La distance s’était réduite de moitié, quand Loup Larsen tira, à son tour, trois coups successifs, soigneusement visés.

La première balle frappa l’eau à quinze mètres du canot. La seconde se rapprocha davantage et, à la troisième, le timonier, lâchant le gouvernail, s’écroula dans le canot.

— Je pense qu’ils vont nous laisser tranquilles, dit Loup Larsen en se relevant. Je n’ai pas pu abattre le chasseur. Mais il est bien obligé de prendre la barre, et il ne peut, en même temps, gouverner et tirer.

Son raisonnement était juste, car nous vîmes le chasseur, abandonnant son arme, sauter effectivement à l’arrière du canot et prendre la place du timonier.

Loup Larsen cessa le feu, tandis que la fusillade continuait à faire rage sur les autres canots.

Nous courûmes sur l’embarcation, qui tentait de fuir. Mais notre vitesse était double de la sienne et nous fûmes bientôt presque bord à bord, parmi les vagues écumantes.

Je vis le rameur passer sa carabine au chasseur, qui la prit d’une main, sans oser toutefois lâcher la barre. Car il courait le risque, en ce cas, d’entrer en collision avec le Fantôme.

S’il faisait mine de tirer, il savait d’ailleurs que Loup Larsen tirerait avant lui et le tuerait.

Alors qu’il demeurait perplexe, sa carabine entre les genoux, Loup Larsen, décrochant du pied un rouleau de corde du grand mât, héla le rameur :

— Hé, toi ! Amarre !

Ce disant, il lança le rouleau, qui vint tomber dans le canot et faillit culbuter le rameur par-dessus bord.

Mais l’homme, après avoir repris son équilibre, n’obéit pas. Il attendait un ordre du chasseur qui hésita encore, puis commanda :

— Amarre, vieux !

La corde, fixée sur une cheville, se raidit et le canot, maintenant captif, se mit à danser et à plonger.

— La voile en bas ! Et accostez ! ordonna Loup Larsen.

Les deux hommes se résignèrent à venir à bord, et le chasseur se disposait à saisir sa carabine, lorsque Loup Larsen hurla :

— Laisse ça !

Le chasseur lâcha son arme, aussi précipitamment que s’il s’était brûlé au contact d’une barre de fer chauffée à blanc.

Une fois sur le Fantôme, les deux prisonniers hissèrent leur canot, avec le blessé qui s’y trouvait et qu’ils conduisirent, sur l’ordre de Loup Larsen, à l’infirmerie de l’avant.

— Si nos cinq canots, me dit Larsen, en font autant de leur côté, avant ce soir, nous aurons un bel équipage au complet.

— L’homme… que vous avez blessé…, intervint Maud Brewster d’une voix tremblante, est… j’espère…

— Ça n’est rien de grave, répondit Loup Larsen. La balle l’a atteint à l’épaule. Monsieur Van Weyden, mieux que n’importe qui, le remettra en état, dans le délai d’un mois ou à peu près…

« Mais ça lui sera plus difficile avec ces bougres-là. Et il désignait du doigt le troisième canot du Macédonia, que nous avions rejoint.

— … C’est du travail de Smoke et de Horner ! Je leur avais, pourtant, bien recommandé de m’amener des vivants, pas des carcasses ! Mais le plaisir de tirer juste est irrésistible, quand on en est capable.

« Ça ne vous est jamais arrivé, monsieur Van Weyden ?

Je secouai la tête et contemplai la véritable boucherie accomplie par Smoke et par Horner, qui, la besogne faite, s’en étaient allés rejoindre leurs camarades en lutte avec les derniers canots du Macédonia.

L’embarcation, abandonnée à elle-même, sa voile lâchée claquant au vent, roulait, comme un ivrogne, de vague en vague.

Le chasseur et le rameur, frappés à mort, étaient étendus l’un sur l’autre, dans le fond du canot. Le timonier gisait en travers, sur le plat-bord ; sa tête ballait de droite et de gauche, et ses bras traînaient dans l’eau.

Je m’exclamai :

— Ne regardez pas, Miss Brewster ! Je vous en conjure ! Regardez ailleurs !

Elle m’obéit et l’horrible spectacle lui fut épargné.

— Maintenant, foncez dans le tas, monsieur Van Weyden ! m’ordonna Loup Larsen.

Je mis la barre sur les derniers canots. Mais, quand nous arrivâmes, la bataille avait pris fin.

Les troisième et quatrième canots du Macédonia, tous les autres ayant pris la fuite, avaient été encerclés par nos cinq embarcations et avaient rendu leurs armes.

— Capitaine, regardez là-bas ! m’écriai-je en désignant le nord-est.

Un flocon de fumée, qui annonçait le Macédonia, avait reparu dans le ciel.

— J’avais déjà vu, répondit tranquillement Loup Larsen. Mon cher frère s’est douté qu’il y avait du grabuge par ici et il nous prend en chasse ! Tenez ! Regardez !

La tache de fumée avait rapidement grossi et elle était devenue très noire.

— Tu ne penses pas, mon cher frère, que je vais t’attendre ! ricana Loup Larsen. Je te brûlerai la politesse… Tout le bien que je te souhaite est de faire sauter en morceaux les ferrailles de ta vieille machine !

Et, me désignant de la main un banc d’épais brouillard, qui barrait l’horizon devant nous, il déclara :

— C’est notre refuge. Nous le gagnerons à temps, monsieur Van Weyden.

Nous avions momentanément mis en panne et ce fut un branle-bas général pour hisser sur le Fantôme, le plus rapidement possible, nos propres canots et ceux qui avaient été capturés, ainsi que leurs hommes faits prisonniers.

La dernière embarcation était encore suspendue aux palans, que la goélette filait déjà, toutes voiles dehors.

Il était utile, en effet, de se hâter. Le Macédonia vomissait une fumée de plus en plus épaisse et, négligeant de ramasser sur sa route ceux de ses canots qui nous avaient échappé, il chargeait sur nous à toute vitesse.

Quand il comprit que notre but était de nous perdre dans le banc de brume, il modifia sa route, et, au lieu de nous courir dessus directement, il gouverna de façon à se placer entre le brouillard et nous.

La route des deux navires formait ainsi un angle aigu, et le tout était de savoir lequel arriverait le premier.

Loup Larsen avait repris en main le gouvernail. Ses yeux, qui étincelaient et clignaient alternativement, suivaient avec passion toutes les phases de la poursuite.

Tantôt il observait la mer et le banc de brume. Tantôt il étudiait le vent qui fraîchissait ou mollissait. Tantôt, il épiait le Macédonia.

Il commandait sans arrêt la manœuvre, afin d’obtenir le maximum de vitesse que le Fantôme était capable d’atteindre.

Toutes les haines et toutes les rancunes de l’équipage étaient oubliées. J’étais stupéfait de l’empressement avec lequel ces mêmes hommes, qui avaient enduré les brutalités de Loup Larsen, se hâtaient de lui obéir.

Et alors que, soulevés sur les vagues, nous filions, filions, le souvenir me revint du pauvre Johnson, qui avait tant aimé le Fantôme et était si fier de ses belles qualités nautiques.

— Feriez bien de ramasser vos carabines, vous autres ! cria Loup Larsen.

Et les cinq chasseurs prirent place le long de la lisse, agenouillés et attendirent, carabine à l’épaule.

Le Macédonia et sa fumée noire n’étaient plus qu’à un mille de nous. Il nous gagnait rapidement de vitesse. Mais le banc de brouillard n’était pas loin maintenant.

Une bouffée de fumée jaillit, tout à coup, du pont du navire ennemi. Nous perçûmes une forte détonation et un trou rond se dessina dans la toile tendue de notre brigantine[15].

Le Macédonia tirait sur nous avec un de ces petits canons que la rumeur publique l’accusait de porter à bord.

Groupés au centre de la goélette, nos hommes agitèrent en l’air leurs bérets, en poussant une acclamation railleuse.

Il y eut une nouvelle bouffée de fumée, une seconde et forte détonation, et l’obus vint, cette fois, frapper l’eau à cinq ou six mètres en arrière de la goélette. Nous le vîmes ricocher deux fois et couler.

Mais aucun coup de carabine ne fut dirigé sur nous, pour la bonne raison que tous les chasseurs du Macédonia étaient, ou restés en mer, ou nos prisonniers.

Les deux bateaux n’étaient plus qu’à un demi-mille l’un de l’autre, quand un troisième projectile troua de nouveau notre brigantine.

Une minute après, nous entrions dans le brouillard, qui nous enveloppa dans les replis épais de sa gaze humide.

La transition fut surprenante et soudaine. L’instant d’avant, nous bondissions dans la lumière du soleil, avec le ciel clair sur nos têtes, et la mer qui écumait et roulait jusqu’à l’horizon, tandis qu’un autre navire, vomissant la fumée et les obus, nous pourchassait à toute vitesse.

Et tout de suite, en un clin d’œil, le soleil fut effacé, il n’y eut plus de ciel, le faîte de nos mâts disparut, et l’horizon se trouva limité à quelques pas ; on avait l’impression de voir comme à travers un rideau de larmes.

Le brouillard gris dégouttait sur nous, comme de la pluie. À chaque fil de laine de nos vêtements, à chaque cheveu de notre tête, s’attachait une perle de cristal.

Les haubans, la voilure et la mâture étaient également imprégnés d’eau, et les gouttes y formaient de longs chapelets qui, à chaque mouvement de la goélette, tombaient sur nous en petites ondées.

Ce voile humide, qui nous enveloppait tous, nous oppressait et je croyais étouffer. Il assourdissait le clapotis des vagues et le bruit que faisait, en y avançant lentement, la goélette. Et mes pensées étaient tout aussi troubles.

Il semblait que l’univers eût pour limites cette brume qui nous écrasait et bornait notre vision. Instinctivement on se sentait incité à écarter les deux bras, pour se dégager de son étreinte. On aurait voulu repousser ce mur de grisaille, qui nous encerclait, afin de retrouver, au-delà, le monde normal, qui n’était plus que le souvenir d’un rêve évanoui. C’était quelque chose de lugubre, et de très étrange.

Je regardai Maud, dont les sensations étaient semblables aux miennes. Puis je reportai mes yeux sur Loup Larsen.

Mais tout ce qui n’était pas la réalité objective et immédiate n’avait sur lui aucune prise. Il tenait toujours la roue et, je le compris, chronométrait mentalement le temps écoulé, d’après chaque coup de tangage et de roulis.

Il me fit un signe, pour m’appeler, et m’ordonna, à voix basse :

— Je vais virer de bord. Carguez les huniers, mettez tous les hommes à la manœuvre des voiles, et surtout pas de bruit. Évitez le grincement des poulies. Pas de bruit ! Compris ?

Quand furent prises toutes les dispositions nécessaires :

— Lofez ! commanda-t-il[16].

L’ordre fut transmis à mi-voix, de bouche en bouche, et le Fantôme se trouva, silencieusement, avoir modifié sa direction. Les quelques bruits légers, inévitables, claquements de voiles ou geignements des poulies qui se produisirent, furent étouffés sous les plis du linceul qui nous ensevelissait.

Une demi-heure après, nous sortions du brouillard, aussi soudainement que nous nous y étions engloutis, et nous retrouvions, avec le soleil, la mer immense qui dansait jusqu’à la ligne d’horizon.

Mais il n’y avait plus, sur la surface, de Macédonia furibond, noircissant le ciel de sa fumée.

Nous courûmes le long du banc de brume. Le dessein de Loup Larsen était d’y entrer à plusieurs milles du point où nous y avions pénétré, alors que nous avions le Macédonia à nos trousses.

Le navire de Larsen-la-Mort ne saurait plus où nous chercher. Sa tâche, déjà difficile dans le brouillard qui l’aveuglait, devenait impraticable.

La manœuvre fut exécutée. Et il était temps. Au moment même où l’arrière du Fantôme s’engloutissait de nouveau dans la brume, je crus bien voir en sortir l’étrave du Macédonia qui avait pressenti notre subterfuge.

Nous lui échappions de quelques secondes.

— Il ne pourra pas continuer longtemps ce manège, remarqua Loup Larsen. Il lui faudra retourner chercher ses canots restés en mer.

« En ce qui nous concerne, nous ne traînerons pas longtemps ici. Aussitôt la nuit venue, nous déguerpirons à toutes voiles.

« Mais, tout de même, je donnerais bien cinq cents dollars pour pouvoir être transporté cinq minutes à bord du Macédonia et entendre la gamme des jurons que doit lancer mon excellent frère…

Puis il ajouta :

— Maintenant, monsieur Van Weyden, mettez quelqu’un à la barre pour me remplacer. J’ai à m’occuper des nouveaux venus.

« Je vais distribuer beaucoup de whisky aux chasseurs et j’enverrai aussi quelques bouteilles à nos prisonniers. Tous ces gens, j’en suis persuadé, retourneront rapidement leurs vestes et chasseront bientôt pour Loup Larsen, avec autant de plaisir qu’ils le faisaient pour Larsen-la-Mort.

— Êtes-vous certain qu’ils ne s’échapperont pas plutôt, à la première occasion favorable, comme Wainwright ? demandai-je.

Loup Larsen se mit à rire, d’un air entendu.

— Je ne le crois pas ! Enfin… tant que nos propres chasseurs auront l’œil sur eux. Et, pour stimuler leur zèle, je remettrai à nos hommes une prime d’un dollar, par peau de phoque tué par leurs collègues.

« Je suis sûr, dans ces conditions, qu’ils ne les laisseront pas échapper… Quant à vous, occupez-vous de remplir vos devoirs de chirurgien. De nombreux éclopés réclament vos soins.





25



Loup Larsen se chargea lui-même de la distribution de whisky et l’apparition des bouteilles déchaîna un indescriptible enthousiasme.

Je n’avais jamais vu boire de l’alcool qu’à doses modérées, comme le font les habitués des clubs.

Mais c’était à pleins verres et gobelets, voire même par bouteilles entières, que ces hommes descendaient le whisky ; chaque rasade était digne d’une orgie.

Au poste d’arrière, les bouteilles succédaient aux bouteilles et l’immense beuverie n’arrêtait pas.

Il en était de même à l’avant, où j’opérais. Tout le monde s’enivrait joyeusement, y compris Oofty-Oofty qui m’assistait. Seul, le gros Louis se contentait de tremper ses lèvres dans son verre pour faire comme les autres.

Le vacarme était énorme. Avec des voix formidables, les matelots discutaient des péripéties de la journée, se disputaient sur tel ou tel détail, puis, devenus soudain sentimentaux, se réconciliaient avec leurs ennemis de tout à l’heure.

Prisonniers et capteurs, vainqueurs et vaincus, hoquetaient, en se serrant mutuellement dans leurs bras, et se juraient, les uns aux autres, de solennels serments de respect et d’estime.

Et tous, ils gémissaient sur leurs misères passées et à venir, sous la loi de fer de Loup Larsen. Ils le maudissaient en chœur et ne tarissaient pas sur sa brutalité.

C’était un tableau étrange et effrayant : le petit espace, bordé de couchettes, où tous ces hommes, ces demi-bêtes devrais-je dire, étaient entassés ; leurs ombres qui dansaient, sous la lumière confuse des lampes, s’allongeaient monstrueusement ou se raccourcissaient, à chacune des secousses du navire ; l’atmosphère épaissie par la fumée des pipes était également imprégnée de l’odeur de tous ces corps et de celle de l’iodoforme, et dans laquelle s’estompaient les trognes enluminées.

Près de moi, Oofty-Oofty, tenant en main l’extrémité d’un pansement, regardait la scène, de ses grands yeux noirs et veloutés, pareils à ceux d’un daim, dont ils avaient la douceur.

Et je n’ignorais pas, pourtant, quel démon sauvage, embusqué dans sa poitrine, se dissimulait sous cette apparence trompeuse.

Je remarquai aussi la bonne figure, un peu poupine, d’Harrison, toute congestionnée d’une fureur diabolique, pendant qu’il racontait aux nouveaux venus ce qu’était ce bateau d’enfer et hurlait ses injures à l’adresse de Loup Larsen.

Loup Larsen ! C’était toujours à lui qu’en revenaient les conversations. Loup Larsen, bourreau d’hommes, Circé mâle dont ces matelots étaient les pourceaux, brutes martyrisées qui rampaient devant lui et ne se révoltaient que hors de sa présence, parce qu’elles étaient ivres et qu’il ne pouvait les entendre.

Et moi aussi, n’étais-je pas du nombre de ces pourceaux ? Je grinçai des dents à cette pensée, et un tremblement me saisit, si violent que le matelot que je soignais en frémit sous ma main et qu’Oofty-Oofty me regarda curieusement.

De toute manière, je romprais le charme diabolique. C’était maintenant décidé. À travers tous les obstacles, l’amour qui était né en moi me soulèverait sur ses ailes.

Je remontai sur le pont où le brouillard qui recouvrait tout d’un voile fantomatique, tourbillonnait dans la nuit. Nous naviguions au travers, sans feux de position. L’air était doux et pur, avec une faible brise.

Après avoir été panser dans leurs lits les deux chasseurs blessés, je me dirigeai vers le carré, où le dîner était servi. Loup Larsen et Maud m’attendaient.

Alors que tout son navire s’enivrait, Loup Larsen demeurait sobre. Sa victoire sur son frère l’avait mis de bonne humeur.

Il avait engagé avec Maud Brewster, une discussion animée sur la tentation, et sur le plus ou moins de mérite qu’a l’homme d’y résister.

Lorsque nous avons le choix entre le bien et le mal, affirmait Maud, c’était notre âme qui décidait et faisait pencher la balance du bon ou du mauvais côté.

Loup Larsen rétorquait que la force du désir seule entrait en ligne. Nous résistions si le désir était médiocre. Nous succombions s’il était intense.

La discussion, à laquelle je pris discrètement part, continua quelque temps encore. Loup Larsen était plein de faconde et ne tarissait pas ; je ne l’avais jamais vu si volubile.

Il amena la conversation sur l’amour et exposa avec flamme son point de vue, qui était, comme de coutume, tout matérialiste. Il glorifiait les sens, et Maud le cœur qui les domine.

Maud, elle aussi, s’exaltait intensément et j’observais son visage qui, peu coloré d’ordinaire, se teignait d’un vif incarnat.

Elle soutenait brillamment cette joute oratoire, avec des reparties spirituelles auxquelles Loup Larsen paraissait prendre le plus grand plaisir. Toute sa sombre mélancolie semblait s’être dissipée.

Et, tandis que je me perdais dans la contemplation d’une mèche folle, qui retombait sur le front de la jeune femme, Loup Larsen, ayant pris un volume de Swinburne, lut tout haut ces vers d’Yseult à Tintagel :


Je suis sainte entre toutes mes sœurs
Et, si mon amour est un crime
Ce crime est sublime.


Il venait de terminer le dernier vers, lorsque le gros Louis passa sa tête dans l’escalier et chuchota :

— Capitaine, faudrait peut-être faire gaffe. Le brouillard commence à se lever et je viens d’apercevoir dans la nuit les feux d’un vapeur.

Loup Larsen sauta sur le pont, où Maud et moi le rejoignîmes.

Il commença par tirer le toit à coulisse du poste d’arrière sur la clameur des ivrognes, et courut ensuite au poste d’avant, dont il ferma l’écoutille.

En effet, le brouillard s’élevait dans le ciel, on ne voyait plus aucune étoile, la nuit était noire comme de l’encre.

Juste devant nous, je vis luire un feu rouge et un feu blanc, qui venait dans notre direction, et j’entendis la trépidation d’une machine à vapeur. C’était, sans nul doute, le Macédonia.

 Il n’y a pas de projecteurs, heureusement pour nous…, murmura Loup Larsen.

Comme le navire de Larsen-la-Mort se rapprochait rapidement, je demandai à Loup Larsen :

— Qu’arriverait-il si je criais ?

— Je serais perdu,… répondit-il. Mais avez-vous réfléchi à ce qui vous attendrait ?

Avant même que j’aie eu le temps de m’en informer, il m’avait saisi à la gorge, avec sa poigne de gorille, et, d’une légère pression de ses muscles — bien peu de chose en réalité — il me fit comprendre ce que serait la torsion réelle, sous laquelle il me briserait le cou.

Puis il me relâcha.

— Et si c’était moi qui criais ? interrogea Maud.

— Je vous aime trop pour vous faire du mal…, répondit Loup Larsen très doucement, avec, dans sa voix, une caresse amoureuse qui me fit frémir.

« Mais vous ne crierez pas. Car de toute façon c’est à M. Van Weyden que je tordrais le cou.

— S’il ne tient qu’à ça, intervins-je, je l’autorise à appeler.

— J’ai peine à croire que Miss Brewster se résigne à sacrifier l’éminent critique de la littérature américaine, ricana Loup Larsen.

Nous nous tûmes tous trois. Les feux rouge et blanc passèrent et, quand ils eurent disparu, nous regagnâmes le carré, pour continuer notre dîner.

Loup Larsen ramena la conversation sur l’amour et sur ses poètes, et Maud nous récita, avec une perfection admirable, l’Impenitentia ultima de Dowson.

Ce n’était pas elle, pendant ce temps, que j’observais, mais Loup Larsen. Il était complètement hors de lui et enveloppait Maud d’un regard fasciné.

D’un mouvement inconscient, il remuait les lèvres, à mesure que la jeune femme récitait son poème.

Il l’interrompit, quand elle en arriva à ces vers :


Quand se couchera le soleil
Ses beaux yeux me seront la clarté qui console.
Sa voix bercera mon sommeil,
Sa voix où chante une viole.


— Il y a aussi des sons de viole dans votre voix, dit-il brusquement.

Et ses prunelles bleues se mirent à étinceler de leur éclat d’or.

Je haletai, et la jalousie me mordit le cœur. Mais apparemment Maud n’avait pas entendu le compliment. Elle débita, impassible, la dernière strophe et détourna la conversation vers des sujets moins dangereux.

Le dîner était terminé et personne n’était venu desservir la table. Le remplaçant de Mugridge s’en était évidemment allé rejoindre ses camarades au poste d’avant et boire avec eux.

Je m’assis dans un coin, en une demi-torpeur, écoutant le tumulte du poste d’arrière, qui me parvenait à travers la cloison, tandis que Loup Larsen, de plus en plus excité, se lançait dans une apologie de la révolte contre l’Être Suprême, en prenant comme thème le Lucifer de Milton.

— Sa cause était une cause perdue, expliquait-il. Mais il n’a pas eu peur de l’exposer aux foudres de Dieu. Précipité dans l’Enfer, il a entraîné avec lui le tiers des Anges.

« Puis il a incité l’homme à se révolter à son tour, contre le Créateur, et a gagné à son royaume maudit les trois quarts des futures générations.

« Pourquoi a-t-il été chassé du Ciel, où il aurait pu, à peine en dessous du trône de Dieu, rester heureux ? Il s’est révolté parce qu’il ne voulait pas de supérieur au-dessus de lui, parce qu’il était un esprit libre, conscient de sa valeur, il refusait d’avoir un maître.

« Mais Dieu, dont il était l’égal en noblesse et en bravoure, s’était emparé du tonnerre et voulait le dominer.

« Et il a préféré, à une servilité dorée, une éternité de souffrances. En Enfer, il serait le premier.

— Mettons, dit Maud Brewster, que Lucifer a été le premier anarchiste…

Elle se leva pour se retirer. Loup Larsen se leva aussi et, s’interposant entre elle et l’escalier, il poursuivit :

— L’anarchie a du bon. Écoutez ce que dit Lucifer :


Ici, du moins, je régnerai en paix,
Loin du Tout-Puissant que je hais.
L’Enfer m’est moins rude
Que le Ciel et la servitude.


La voix puissante et sonore de Loup Larsen résonnait comme un défi, dans l’étroite pièce où il redressait la tête haute et dominatrice, avec son visage bronzé. Il dardait vers Maud Brewster, toujours devant lui, ses yeux dorés, à la fois mâles et doux, et qui lançaient des éclairs.

Dans les yeux de Maud je vis reparaître l’indicible terreur.

— Vous êtes Lucifer ! laissa-t-elle échapper.

Et, passant prestement derrière Loup Larsen, elle atteignit l’escalier et disparut.

Loup Larsen demeura sur place pendant une ou deux minutes comme perdu dans ses pensées. Au bout d’un moment, son attention se reporta sur moi.

— Je vais aller relever Louis à la barre, me dit-il d’une voix brève, et je reviendrai vous chercher, pour que vous preniez ma place, à minuit. Jusque-là, allez vous coucher et reposez-vous.

Il enfila une paire de moufles, coiffa sa casquette, et il s’apprêtait à monter sur le pont quand, suivant son conseil, je gagnai ma couchette.

Pour quelle raison mystérieuse je me couchai tout habillé, je ne saurais le dire.

Pendant quelque temps encore, j’écoutai la clameur des chasseurs de phoques, tout en songeant, avec délices, au bel amour qui était né en moi.

Puis, peu à peu, les chants et les cris s’évanouirent, mes yeux se fermèrent et ma conscience sombra dans cette demi-mort qu’est le sommeil.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’ignore quelle intuition secrète m’éveilla. Toujours est-il qu’après un laps de temps que je ne saurais évaluer, je me trouvai debout, hors de ma couchette, l’âme vibrante à l’approche d’un danger inconnu, comme si l’appel d’une trompette l’avait fait frissonner.

Poussé par la même force secrète, j’allai vers la cabine occupée par Miss Brewster et en poussai la porte, qui s’ouvrit d’elle-même.

La lampe était baissée et, à sa faible lueur, devant moi je vis Maud, ma bien-aimée, qui se débattait, de toutes ses forces, sous l’étreinte écrasante de Loup Larsen.

Lutte inutile et sans espoir. Je voyais son délicat visage pressé contre la poitrine de son assaillant, qu’elle essayait vainement de repousser. Je vis la scène et compris en l’espace d’une seconde. Je bondis vers eux.

Comme Loup Larsen relevait sa tête, qui était baissée vers la jeune femme, je le frappai d’un coup de poing en pleine figure.

Mais il ne sembla pas que le coup eût porté. Loup Larsen, tel un fauve, poussa un effroyable rugissement et, d’un léger revers de sa main, une simple caresse, il me rejeta en arrière, comme une catapulte.

J’allai m’écraser contre la porte de la cabine, que j’avais refermée derrière moi, et le choc fut tel que les panneaux volèrent en éclats.

Après m’être dégagé des débris de bois, je me remis sur pied, tant bien que mal, sans m’occuper de la vive douleur que je ressentais.

Je n’étais conscient que d’une rage folle, qui me dominait. Et tandis que Maud s’était mise à crier éperdument, en me demandant du secours, je dégainai le poignard qui pendait à ma ceinture et me précipitai, une seconde fois, sur Loup Larsen.

Mais soudain un coup de théâtre se produisit, si imprévu et si étrange que, sur le point de frapper, je retins la lame d’acier déjà levée.

Loup Larsen avait lâché la jeune femme, qui s’était vivement reculée et qui s’appuyait contre la cloison qu’elle avait derrière elle.

Larsen chancelait et trébuchait. De la main gauche, il se tenait le front et se couvrait les yeux. De sa main droite, il tâtonnait autour de lui, comme ébloui.

Elle rencontra la plus proche cloison et, à ce contact, Loup Larsen, reprenant son équilibre, parut éprouver comme un soulagement physique.

En ce qui me concerne, je vis rouge de nouveau. Tout ce que j’avais souffert de cet homme, toutes les humiliations et toutes les brutalités, endurées par moi et par les autres, du fait de ce monstre, dont l’existence était un défi à la création, me revinrent soudain à l’esprit, comme un rayon de lumière dans les ténèbres.

Je m’élançai sur lui, comme un dément, et mon poignard s’enfonça dans son épaule.

Je sentis l’acier pénétrer dans la chair et glisser sur l’omoplate. Et je compris que ce n’était là qu’une blessure toute superficielle.

Alors je levai encore le bras et je m’apprêtais à l’atteindre en une partie plus vitale, quand Maud s’écria :

— Non ! Non ! Je vous en supplie !

Je baissai le bras, pendant un court instant, pour le relever bientôt, et Loup Larsen serait certainement mort, si Maud Brewster ne s’était pas mise entre nous.

Ses bras m’entourèrent, sa chevelure frôla mon visage. Mon pouls se mit à battre à coups précipités, sous la double émotion que je ressentais, car ma rage était loin de s’apaiser. Elle grandissait plutôt.

— Je vous en supplie ! répéta Maud. Pour l’amour de moi !

— Je le tuerai, pour l’amour de moi-même ! répondis-je.

Je tentai, sans lui faire de mal, de me libérer de son étreinte.

— Taisez-vous ! dit-elle.

Et elle posa, légèrement, ses doigts sur mes lèvres. Malgré mon état de fureur, je les aurais volontiers baisés, tellement le contact m’en était doux, si doux…

Je reculai un peu et elle continua :

— Je vous en prie ! Je vous en supplie !

Ses paroles me désarmèrent, et je compris qu’elles me désarmeraient toujours. Je m’écartai davantage de Loup Larsen et remis le poignard dans sa gaine.

Je regardai Loup Larsen. Il appuyait toujours sa main gauche sur son front pour se protéger les yeux.

Il penchait la tête et son corps, comme celui d’un estropié, s’affaissait sur les hanches. Ses larges épaules se contractaient en se voûtant.

— Van Weyden ! cria-t-il d’une voix rauque, avec une note d’effroi. Van Weyden ! Où êtes-vous ?

Je regardai Maud. Elle ne disait rien, mais secouait la tête avec pitié.

— Ici…, répondis-je en m’avançant vers lui. Qu’y a-t-il ?

— Aidez-moi à m’asseoir…, dit-il avec la même intonation rude et apeurée. Je suis malade, Hump, très malade.

Il me saisit le bras, dont il usa, comme d’un soutien, pour gagner une chaise, où il s’affala.

Sa tête bascula vers la table, et il l’enfouit dans ses mains. Elle dodelinait en avant et en arrière, et il était visible qu’il souffrait atrocement.

Il y eut un instant où il la redressa à demi, et je vis la sueur qui, de la racine de ses cheveux perlait à grosses gouttes sur son front.

— Je suis malade… très malade… répétait-il sans cesse.

Je posai la main sur son épaule et demandai :

— De quoi souffrez-vous ? Que puis-je faire pour vous ?

Il repoussa ma main d’un geste irrité et, pendant un long moment, je demeurai silencieux près de lui. Maud regardait, la crainte et l’horreur peintes sur son visage.

— Hump, dit-il enfin, le mieux est que je regagne ma couchette. Aidez-moi. Ce sont ces terribles maux de tête qui sont revenus. Ils me font peur. J’ai l’impression, par moments… Non. Je ne sais pas ce que je dis… Aidez-moi à me coucher.

Je le reconduisis à son lit et, quand je l’eus couché, il s’enfouit de nouveau le visage dans ses mains. Alors que je me disposais à sortir, je l’entendis murmurer encore :

— Je suis malade… très malade !

Maud, que je vins retrouver ensuite, m’interrogea des yeux. Je fis un signe évasif.

— À quoi correspondent ces maux de tête, je n’en sais rien. Il est réduit à une impuissance complète et s’effraye, pour la première fois de sa vie.

« Le coup de couteau que je lui ai porté n’en est pas la cause, car la blessure n’est que superficielle.

— C’est avant le coup, en effet, observa Maud, qu’il m’a lâchée brusquement et s’est écarté de moi, en titubant. Qu’allons-nous faire ?

— Je vous le dirai bientôt. Veuillez m’attendre un instant.

Je montai sur le pont et allai vers le gros Louis, qui était à la roue.

— Je prendrai la barre, lui dis-je. Va te coucher.

Il obéit prestement et regagna le poste d’avant, où tout l’équipage dormait à présent, ivre mort.

Resté seul sur le pont du Fantôme, je ralentis sa marche, en repliant autant de toile qu’il me fut possible.

Puis je redescendis vers Loup Larsen, que je retrouvai toujours dans le même état, la tête ballante et le corps tordu par la souffrance.

— Vous n’avez besoin de rien ? lui demandai-je.

Tout d’abord il ne me répondit pas et, comme je réitérais ma question, il articula avec peine :

— Non, ça va. Laissez-moi jusqu’à demain matin.

Je sortis, en refermant la porte derrière moi, et allai retrouver Maud Brewster. Avec un frisson de joie, je remarquai le port majestueux de sa tête ; dans ses yeux magnifiques, brillait une lueur de sérénité.

— Voulez-vous vous en remettre à moi, pour un voyage qui peut être long et hasardeux ? lui demandai-je.

— Précisez… répondit-elle ; pourtant je voyais bien qu’elle avait compris ma pensée.

— Je veux dire que fuir en canot, dans un canot ouvert et sans abri, est notre seul espoir. Sinon, c’est le pire sort qui vous attend. Acceptez-vous ?

Elle fit un signe de tête approbatif, et je poursuivis :

— En ce cas, habillez-vous immédiatement, le plus chaudement possible, et faites un paquet de tous les objets que vous jugez utile d’emporter avec vous. Hâtez-vous…

Muni d’une bougie, je m’introduisis dans le magasin du navire. Je fis main basse, principalement, sur les boîtes de conserves et, par la trappe, je passai aux mains tendues de Maud Brewster tout ce que j’avais mis de côté.

Nous opérions vite et en silence.

Je fis aussi provision de couvertures, de moufles, de cirés, de suroîts et autres vêtements. C’était une entreprise très hasardeuse de nous confier, dans une frêle embarcation, à une mer dure et démontée, et il était impérieusement nécessaire que nous prenions toutes les précautions utiles afin de nous protéger contre l’humidité et le froid.

Fiévreusement, nous portâmes sur le pont notre butin, où nous l’y déposâmes. Si fiévreusement que Maud, dont la force était toute en nerfs, se sentit soudain défaillir.

Elle s’arrêta, commença par s’asseoir, épuisée. Puis elle se coucha, sur le dos, les bras étendus, et perdit connaissance.

Une de mes sœurs était sujette à ces évanouissements passagers, et je ne m’en effrayais pas outre mesure. Laissant opérer la nature, et persuadé que la jeune femme ne tarderait pas à reprendre ses esprits, je pénétrai une dernière fois dans la cabine de Loup Larsen, pour y prendre sa carabine et son fusil de chasse.

Il ne me vit pas, bien qu’il eût les yeux grands ouverts. Ou, s’il me vit, il n’en laissa rien paraître.

— Adieu Lucifer ! murmurai-je, en m’éloignant de lui pour toujours.

Je mis également la main sur deux caisses de munitions et sur les caisses à eau douce que je pris sur chacun des canots du bord.

Pendant ce temps, Maud était revenue à elle et nous procédâmes, tous deux, au chargement d’un des canots qui, tout paré et gréé, pendait à ses portemanteaux.

Pendant que nous nous livrions à cette opération, un des matelots monta sur le pont, pour prendre un peu l’air, apparemment, et se rafraîchir les idées.

Il se promena quelque temps, bâilla, s’étira les bras et se pencha sur la lisse, en regardant la mer.

Je m’étais accroupi dans le fond du canot et Maud s’était blottie derrière les caisses qui nous restaient à charger.

Le matelot, dont la vue n’était pas plus nette que les idées, ne nous aperçut ni l’un ni l’autre et, finalement, s’en retourna comme il était venu.

Quand tout fut prêt, Maud et moi fîmes jouer les palans et le canot s’abaissa petit à petit vers la surface de la mer.

Après quoi, j’aidai la jeune femme à franchir la lisse et la descendis dans l’embarcation. Lorsque je sentis son corps si près du mien, je tressaillis tout entier et c’est tout juste si un aveu d’amour ne s’échappa pas de mes lèvres.

Je profitai du moment où une lame soulevait le canot et où les pieds de la jeune femme en touchaient le fond, pour lui lâcher les mains. Puis je détachai les crocs des palans et sautai vivement près d’elle.

Jamais, dans ma vie, je n’avais encore manié une rame. Ce fut au mieux que je mis en place les avirons et réussis à écarter le canot du Fantôme.

Je m’escrimai ensuite à hisser la voile et à l’orienter, et, prenant en main le gouvernail, nous courûmes sous le vent.

— Le Japon est là, droit devant nous, annonçai-je à Maud.

— Humphrey Van Weyden, vous êtes un homme brave, me répondit-elle.

— Non… Mais il y a ici une femme qui est brave. C’est vous.

D’une même impulsion, nous tournâmes la tête, pour jeter un ultime regard sur le Fantôme.

Sa coque sombre qui roulait sur les lames, se levait et s’abaissait alternativement. Ses mâts se perdaient dans la nuit. La barre, que j’avais immobilisée à l’aide d’une corde, geignait chaque fois qu’une vague venait frapper le gouvernail.

Puis le Fantôme s’évanouit dans l’obscurité, tout bruit mourut et nous nous retrouvâmes seuls, Maud et moi, sur l’immensité noire de la mer.





26



L’aube apparut, grise et froide.

Le canot filait sous une brise fraîche et la boussole indiquait que nous étions dans la bonne route.

Malgré les moufles épaisses, mes doigts étaient glacés et ce n’était pas sans souffrance que je les tenais crispés sur les avirons. Les pieds me piquaient aussi, sous la morsure du froid, et je souhaitais ardemment voir apparaître le soleil.

Devant moi, dans le fond du canot, Maud était étendue. Elle, du moins, avait chaud, car elle était enveloppée de grosses couvertures.

J’avais ramené celle qui la couvrait extérieurement, pour protéger son visage contre la fraîcheur nocturne. En sorte que je ne distinguais de la jeune femme qu’une forme vague et des cheveux châtains, qui dépassaient de la couverture et s’ornaient, comme d’un diadème de pierreries, des gouttes d’eau provoquées par l’humidité de l’air.

Longtemps mon regard se fixa sur ces mèches, et avec une telle insistance que Maud finit par s’agiter. Elle dégagea son visage et me sourit, les yeux encore lourds de sommeil.

— Bonjour, monsieur Van Weyden…, me dit-elle. Avez-vous aperçu la terre ?

— Pas encore, répondis-je, pas encore… Nous ne marchons guère qu’à la vitesse de six milles à l’heure.

Elle esquissa une moue de désappointement et je m’empressai d’ajouter :

— Mais ça fait tout de même cent quarante-six milles par vingt-quatre heures !

Son visage s’éclaircit et elle demanda :

— Quelle distance avons-nous à parcourir ?

Je tendis la main vers l’ouest.

— De ce côté, c’est la Sibérie… Plus près de nous, au sud-ouest, le Japon, notre but, à six cents milles environ. Si le vent reste favorable, nous les couvrirons en cinq ou six jours.

— Mais si une tempête s’élevait… Le canot serait-il en état de résister ?

Elle avait une manière très personnelle de vous regarder dans les yeux et d’exiger la vérité. Je biaisai dans ma réponse :

— Il faudrait que cette tempête soit vraiment très mauvaise…

— Et si justement c’était le cas ?

— Mais d’un moment à l’autre, nous avons de fortes chances d’être recueillis par une goélette phoquière. Il y en a beaucoup dans ces parages.

J’eus à ce moment, un frisson de froid.

— Vous êtes complètement gelé ! s’écria Maud. Ne dites pas le contraire, vous tremblez… Et, pendant ce temps, moi j’étais blottie bien chaudement sous mes couvertures, comme une caille !

— Il était inutile que vous peliez de froid, vous aussi, répondis-je en riant, ça n’aurait rien arrangé.

— Eh bien, j’apprendrai à gouverner et, quand je tiendrai la barre, ce sera à votre tour d’avoir chaud !

Maud se mit sur son séant et, assise sur les couvertures, entreprit de procéder à une toilette sommaire.

Elle secoua sa chevelure, qui retomba autour d’elle en un nuage soyeux, qui lui couvrait le visage et les épaules.

Chers et beaux cheveux ! Comme j’aurais aimé les embrasser, les caresser entre mes doigts, y enfouir mon visage ! Je me perdais dans leur contemplation, tellement que j’en oubliai la direction du canot.

La voile, qui claquait, me rappela à la réalité. Je donnai le coup de barre nécessaire et demandai :

— Dites-moi, Miss Brewster, pourquoi les femmes ne laissent pas toujours flotter leurs cheveux ? C’est tellement plus joli comme ça…

— Ce serait en effet très bien, répondit Maud, si les cheveux dénoués ne s’emmêlaient pas… Allons, bon ! Je viens de perdre une de mes précieuses épingles.

J’abandonnai la barre et la voile claqua de nouveau, plusieurs fois de suite, pendant que j’aidais la jeune femme à chercher l’épingle à cheveux, dans les couvertures.

Et, de temps à autre, je m’arrêtais pour admirer les jolis gestes de Maud qui, pour dégager ses yeux, rejetait en arrière à chaque instant, d’un bref mouvement de tête, le nuage de sa chevelure. Elle était femme, délicieusement femme.

Quand elle eut retrouvé l’épingle, elle poussa un petit cri adorable, après quoi je me remis à gouverner.

Puis je liai la barre dans la position qu’elle devait conserver, et je déclarai :

— Maintenant, Miss Brewster, nous allons prendre notre petit déjeuner… Mais il faut, d’abord, que vous vous couvriez davantage.

D’un des paquets, je tirai une grosse chemise de laine, qui provenait du magasin du Fantôme. Elle était d’un tissu si serré et si épais qu’elle était pratiquement imperméable.

Maud l’enfila par-dessus sa tête, et je changeai ensuite le béret, dont elle était coiffée, contre une casquette à rabats, à l’usage des matelots.

Je l’aidai à la mettre et rien n’apparut plus que le pur ovale de son jeune visage, avec ses sourcils si joliment arqués, son nez pur et fin, et ses grands yeux bruns, au regard vif et profond.

Sur ces entrefaites, un coup de vent un peu plus fort s’abattit sur le canot, qui embarqua un bon seau d’eau.

Je lâchai la boîte de langue de conserve que j’étais en train d’ouvrir, et je n’eus que le temps d’opérer un bref mais nécessaire réglage de la barre et de la voile.

— Vous vous en tirez très bien, il me semble…, observa Maud, tandis que le canot se redressait et reprenait sa course.

— Je fais de mon mieux, répondis-je modestement. Malheureusement, comme vous le voyez, je ne peux pas quitter le gouvernail sans qu’un incident se produise.

— C’est pourquoi j’ai bien l’intention, dès aujourd’hui, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, de prendre ma première leçon de barre, pour pouvoir vous relayer chaque fois qu’il le faudra.

— Ça me paraît difficile, vu que je ne m’y connais pas beaucoup moi-même. C’est la première fois que je navigue sur un petit bateau.

— Eh bien, nous apprendrons ensemble ! En attendant, j’ai une faim de loup. Cette petite brise est excellente pour aiguiser l’appétit.

Je passai à Maud des biscuits de mer beurrés et une tranche de langue, en déplorant de ne pas avoir de café chaud à lui offrir.

— Pas de thé non plus, dis-je avec regret, ni de soupe, ni quoi que ce soit de chaud, avant que nous n’ayons touché terre.

Et notre déjeuner frugal fut arrosé d’une simple tasse d’eau froide.

Après quoi la jeune femme exigea que, sans tarder, je lui apprenne à gouverner. C’était un disciple plein d’attention et de bonne volonté. En peu de temps, elle sut faire filer droit le canot, lofer aux risées et, en cas de besoin, donner de la corde à la voile ou en reprendre.

— Et maintenant, monsieur Van Weyden, me dit-elle en me montrant les couvertures étendues au fond du canot, au lit !

Pouvais-je refuser ? J’étais terriblement harassé. Et Maud insistait :

— Et vous dormirez jusqu’au déjeuner…

J’obéis donc et ce fut avec volupté que je me glissai dans la couche que la jeune femme m’avait préparée de ses propres mains.

Quelque chose d’elle était demeuré dans les couvertures où elle avait dormi, et je me laissai aller à une douce et inconsciente rêverie.

Ce fut en me réveillant et en voyant se détacher devant moi, alternativement sur le gris lointain du ciel et sur celui, plus proche, des flots, un charmant visage ovale, emmitouflé dans une casquette à rabats, que je m’aperçus que j’avais dormi.

Je regardai ma montre. J’avais dormi sept heures durant. Pendant sept heures, Maud avait gouverné.

J’allai vers elle. Elle était complètement ankylosée, et il me fallut lui ouvrir sa main, crispée sur la barre. Elle avait épuisé toute sa force et était incapable de bouger de l’endroit où elle était assise.

Je lui frictionnai mains et bras, et l’aidai à gagner le nid des couvertures.

— Je suis éreintée… dit-elle en soupirant et en laissant tomber sa tête de fatigue.

Je fronçai le sourcil, en la voyant à ce point exténuée.

— Oh ! ne me grondez pas ! reprit-elle. Ne me grondez pas, je vous en prie !

— Est-ce que j’ai l’air d’être en colère ?

— N… non, mais je lis vos reproches sur votre visage. Je vous promets de ne pas recommencer…

— Mais il faut aussi me promettre autre chose.

— Quoi donc ? C’est promis d’avance.

— Eh bien, c’est de ne pas dire aussi souvent : « Je vous en prie… » Car vous m’enlevez, vis-à-vis de vous, toute force et toute autorité.

Elle sourit, amusée. Car elle n’avait pas été sans remarquer, elle aussi, le pouvoir que contenait cette prière.

Mais sa tête retomba presque aussitôt.

Je bordai la jeune femme, lui enveloppai chaudement les pieds et lui recouvris le front, jusqu’aux yeux.

Puis je repris mon poste et me mis à observer le ciel, qui se chargeait vers le sud-ouest. Je songeai aux six cents milles que nous avions à parcourir et aux dangers trop réels que nous courions. Une tempête pouvait s’élever, à tout moment, et nous faire chavirer. Et pourtant je n’avais pas peur. L’avenir était redoutable. Mais il fallait triompher. Il le fallait… Il le fallait… Je ne cessais de me le répéter.

Vers la fin de la journée, le vent souffla plus fort. La mer se leva, plus grosse, et mit le canot, comme moi-même, à une rude épreuve.

Mais le poids de nos provisions de vivres et celui de nos neuf caisses à eau servait de lest et nous pûmes continuer, un certain temps, à filer à pleine voile. Je dus ensuite ralentir.

J’aperçus aussi la fumée d’un vapeur, loin sur l’horizon. Je pensai que c’était un croiseur russe ou, plus vraisemblablement, le Macédonia, toujours à la recherche du Fantôme.

Le soleil n’avait pas paru de tout le jour et le froid avait été cruel. Comme la nuit approchait, les nuages s’épaissirent encore et le vent devint de plus en plus violent.

Maud et moi, nous prîmes notre dîner sans retirer nos moufles. Je ne pus, de mon côté, abandonner la barre et avalai les bouchées entre deux rafales.

Quand la nuit fut tout à fait noire, le vent et la mer étaient tellement violents qu’il me fallut, à mon vif regret, amener la voile et établir, afin de stabiliser l’embarcation, une ancre flottante.

C’était un procédé que j’avais entendu décrire aux chasseurs de phoques, qui l’employaient, et dont j’usai à mon tour.

Il consistait à lier solidement la voile repliée autour du mât, et à jeter le tout à la mer, en l’amarrant au canot par une corde.

Ce fut ainsi que j’opérai, en ajoutant au paquet deux avirons de rechange. Ce poids mort, que l’embarcation traînait après elle, lui fournissait une sorte de point d’appui contre les vagues écumantes et l’empêchait d’être submergée.

Lorsque j’eus terminé, Maud me demanda, alors que je renfilais mes moufles :

— À quelle vitesse allons-nous ?

— À une vitesse approximative de deux milles à l’heure… Mais pas dans la direction du Japon. Nous dérivons en sens contraire, vers le sud-est.

— Peuh ! dit-elle gaiement. Ça ne fera jamais qu’une perte de vingt-quatre milles, si le mauvais temps dure jusqu’au matin.

— Oui, et de cent quarante-quatre milles, s’il s’obstine pendant seulement trois jours…

— Mais ça n’arrivera pas, répliqua-t-elle très sûre d’elle. Le beau temps et un vent favorable reviendront bientôt.

— Qui sait ? La mer est la grande infidèle. J’ai eu tort, d’ailleurs, de ne pas emporter le sextant de Loup Larsen avec nous.

« Cingler dans une direction, dériver dans une autre, sans parler de l’effet des courants, produit une résultante assez difficile à déterminer. D’ici peu, nous ne saurons plus où nous sommes, je le crains.

Comme j’avais prononcé ces paroles avec une grande tristesse, Maud me fit honte de mon découragement. Je m’en excusai et redevins rapidement maître de moi.

À sa demande instante — il était alors huit heures — je lui laissai prendre le quart jusqu’à minuit.

J’eus soin de l’envelopper dans une des couvertures et de mettre un ciré sur ses épaules. Elle enfila ses jambes dans des bottes de caoutchouc. Puis je m’étendis, pour me reposer, dans le fond du canot.

Mais je ne dormis que d’un œil. La frêle embarcation bondissait sans cesse sur la crête des vagues, qui venaient s’écraser contre sa coque ; les embruns nous aspergeaient régulièrement. Entre les abîmes de la mer et nous deux, il n’y avait, en tout et pour tout, que quelques centimètres de planches.

J’avais, cependant, passé des nuits plus dures sur le Fantôme. Et d’autres plus pénibles encore se préparaient peut-être.

Mais la crainte de la mort, je le répète, cette crainte qui m’avait si souvent assailli lorsque je me trouvais avec Loup Larsen et même Mugridge, n’était plus en moi. Maud Brewster, entrée dans ma vie, m’avait totalement transformé.

Par un paradoxe étrange, je n’avais jamais tenu à l’existence autant qu’à cette heure et, cette même existence, j’étais prêt à la sacrifier pour l’amour d’une femme.

C’était sans doute justement là la raison. Et, jusqu’à ce que je sois assoupi, je m’efforçais de percer les ténèbres, pour y découvrir la sombre silhouette de Maud, assise à l’arrière du canot, à observer la mer houleuse, de Maud prête à m’appeler au moindre danger.





27



Inutile de relater en détail toutes les souffrances que nous endurâmes dans l’étroit canot, au cours des nombreux jours qui suivirent, alors que nous voguions ou dérivions, çà et là, au petit bonheur, à travers l’Océan.

Le vent souffla du nord-ouest pendant vingt-quatre heures, puis il tomba, pour resurgir du sud-ouest.

Je remontai mon ancre flottante, remis en place mât et voile, et cinglai, en tirant des bordées, dans la direction du sud-sud-est.

J’aurais pu aussi bien gouverner vers l’ouest-nord-ouest, mais je voulais chercher vers le sud des eaux plus tièdes.

Au cours de la seconde nuit — il était, je m’en souviens, exactement minuit — le vent devint furieux et je dus recourir, de nouveau, à mon ancre flottante.

Le jour naissant trouva mes yeux vitreux, l’Océan cinglé de blanches écumes à perte de vue ; le canot se dressait presque debout sur son ancre de fortune.

À chaque minute, nous courions le risque d’être engloutis. Les embruns et l’écume passaient si nombreux par-dessus bord que je devais écoper sans arrêt.

Toutes nos couvertures étaient trempées. Maud, sous son ciré, son suroît et dans ses grandes bottes de caoutchouc, ruisselait, mais était sèche en dessous. Seuls son visage, ses mains et une mèche folle de ses cheveux luisaient et dégouttaient.

Elle me relayait de temps à autre à l’écope et en jetant par-dessus bord l’eau embarquée, affrontait bravement la tempête.

Quand je dis la tempête, c’est une façon de parler. Car une vraie tempête nous aurait sans doute engloutis. Ce n’était qu’un grain, un très mauvais grain. Mais tout est relatif et ce n’en était pas moins notre vie que nous jouions tous deux.

Nous luttâmes la journée entière, sous un vent toujours hostile et glacé, tandis qu’autour de nous rugissaient les vagues.

La nuit revint, pour la troisième fois, et ni Maud ni moi nous ne dormîmes. La situation resta inchangée le jour suivant.

Au cours de la quatrième nuit, la jeune femme s’écroulait de sommeil. Je la couvris d’une bâche goudronnée et elle s’endormit.

Le lendemain matin, alors que reparaissaient la même lumière glacée, le même ciel chargé de nuages, les mêmes vagues mugissantes sous le même vent mordant, j’eus bien peur qu’elle ne se réveillât pas.

Elle n’était pas morte, mais seulement engourdie par le froid.

Quant à moi, je n’avais pas fermé l’œil depuis quarante-huit heures. J’étais trempé et transi jusqu’à la moelle des os, et plus mort que vif.

La fatigue, autant que le froid, me raidissait les membres. Pour moi, c’était une torture de faire jouer mes muscles, et je ne pouvais leur donner un instant de repos.

Comble de malheur, nous dérivions à présent vers le nord-ouest. C’est-à-dire dans une direction nettement opposée à celle du Japon, et vers la mer désolée de Behring.

Et pourtant nous vivions quand même. Quand même le canot résistait. Et le vent ne s’apaisait pas.

À la tombée de la cinquième nuit, il eut un nouvel accès de fureur. L’avant du canot piqua du nez dans une lame et, quand il se redressa, l’embarcation était pleine d’eau pour un bon quart.

Affolé, j’écopai en hâte et, lorsque j’eus terminé, je saisis la bâche dont je m’étais servi pour couvrir Maud et l’étendis sur l’avant du canot. Ce fut une excellente protection contre les lames qui s’y déversaient et nous inondaient un peu moins.

Maud était dans un état lamentable. Elle gisait, blottie au fond du canot, les lèvres bleues. Sur son visage, couleur de cendre, se lisaient clairement toutes les souffrances qu’elle endurait.

Mais ses yeux brillaient toujours d’énergie. Toujours elle avait un mot d’encouragement à me dire.

Ce fut au cours de cette nuit que la bourrasque atteignit son paroxysme. Mais comme j’avais fini par succomber au sommeil, je ne m’en rendis pas exactement compte.

Le lendemain matin, le vent s’apaisa tout à fait, la mer se calma et le soleil brilla sur nous.

Oh ! ce soleil béni ! Comme nous baignions nos pauvres corps dans sa délicieuse chaleur, qui redonne la vie, comme après un orage les insectes trottinent dans l’herbe !

Maud et moi, nous nous remîmes à sourire, à plaisanter et à regarder avec optimisme notre situation qui était encore plus tragique que jamais. Le Japon avait disparu de nos espoirs et nous ignorions, même approximativement, où nous nous trouvions. Tous les calculs que j’entrepris à ce sujet péchaient par la base et ne pouvaient rien me donner.

Tout ce que nous savions, c’est que nous étions de nouveau au milieu du troupeau de phoques. Ces animaux étaient nombreux autour de nous et j’interrogeais sans cesse l’horizon, m’attendant à y voir paraître une goélette.

Nous en découvrîmes une, effectivement, dans le courant de l’après-midi. Mais le navire inconnu se perdit à l’horizon et nous occupâmes seuls l’immense cercle de la mer.

Vinrent ensuite des jours de brouillard, où l’humeur de Maud s’assombrissait et où les mots joyeux ne voltigeaient plus sur ses lèvres ; des jours de calme, où nous flottions, immobiles, sur cette étendue solitaire, opprimés par sa grandeur et admirant pourtant le miracle de la vie qui persistait à lutter en nous ; des jours de tourmentes de neige et de grésil, où tous nos efforts ne parvenaient pas à nous réchauffer et à ramener la circulation du sang dans nos veines ; des jours de pluie battante, où nous remplissions nos caisses d’eau douce, en faisant égoutter au-dessus d’elles la voile humide.

Et toujours j’aimais Maud d’un amour grandissant. Amour silencieux, dont l’aveu me venait mille fois sur les lèvres, mais que je refrénais toujours, car l’heure n’était pas propice pour une telle déclaration.

Ce n’est pas au moment où on livre une bataille désespérée pour le salut d’une femme, qu’il convient d’attendre d’elle une réponse à cet amour.

Nous vivions côte à côte comme de bons camarades, sans qu’un mot, un geste, un regard trahît jamais mes sentiments secrets. Et ce qui était du moins certain, c’était l’affection croissante qui mutuellement nous unissait.

Chaque jour, Maud m’apparaissait comme le Protée de la Fable, sous un aspect imprévu. Elle se renouvelait sans cesse, tantôt toute flamme, tantôt toute rosée ou toute brume. Elle était à la fois timide et craintive, et d’une indomptable énergie.

Elle acceptait sans protester, et comme une chose toute naturelle, de gîter sur cette étroite embarcation, de subir la tempête, l’horrible mal de mer et notre isolement du monde. Toujours, chez elle, l’esprit dominait la chair, et la sérénité de sa belle âme transparaissait dans son regard.

L’univers se mouvait autour d’elle, et toujours, sous des formes diverses, elle demeurait elle-même.

Et sans cesse nous étions rejetés vers le nord-est, loin, plus loin du monde civilisé.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce fut un après-midi où le vent faisait rage sur notre canot, avec ses soufflets titanesques.

Las de cette lutte ininterrompue contre les éléments déchaînés, je levai machinalement la tête vers le ciel, en une muette supplication aux Puissances Supérieures afin qu’elles cessent de nous écraser, Maud et moi, et nous accordent le salut.

Puis j’abaissai mon regard.

Était-ce une illusion de mes yeux, brûlés par tant de jours et tant de nuits d’insomnie ? Voilà ce que je me demandai tout d’abord.

Je reportai vers Maud mes prunelles, comme pour m’assurer de ma propre existence, dans le temps et dans l’espace. Ses joues ruisselantes d’eau de mer, ses cheveux qu’ébouriffait le vent et, par-dessus tout, ses beaux yeux, hardis et doux, m’affirmèrent que je ne rêvais pas.

De nouveau, je détournai la tête vers l’horizon et j’aperçus nettement, devant moi, un promontoire dénudé, escarpé et noir, vers lequel le vent nous portait en plein.

Je distinguai bientôt le ressac furieux qui se brisait sur sa base, les écumes jaillissantes qui en escaladaient les escarpements, d’où elles retombaient en fontaines, et toute une ligne de côte, frangée d’une immense écharpe blanche.

— Maud ! dis-je, Maud…

Et je tendis la main vers la fantastique vision. Elle regarda et s’exclama :

— Ça ne peut pas être l’Alaska…

— Hélas, non, répondis-je. L’Alaska est plus loin encore. Vous savez nager ?

Elle secoua la tête.

— Ni moi non plus… Pour accoster, il nous faudra donc pousser notre canot dans une anfractuosité des rochers, auxquels nous nous accrocherons, s’il se brise.

« Ce sera le moment, ou jamais, de ne pas perdre notre sang-froid. Il faut faire vite si on ne veut pas rater notre coup.

Je parlais avec une assurance qui n’était pas en moi. Maud le comprit et braqua sur moi ses yeux pénétrants.

— Je ne vous ai pas encore remercié de tout ce que vous avez fait pour moi. Je dois le faire maintenant.

— Pourquoi ? demandai-je presque rudement.

— Parce que… Vous pourriez m’aider à exprimer ma pensée.

— Parce que nous allons bientôt mourir ? C’est ça, hein ? Mais pas du tout. Nous ne mourrons pas. Nous allons débarquer sur cette île et trouver un abri avant la nuit.

Je mentais. Car la mort semblait inévitable au milieu de ce chaos de récifs, vers lequel nous étions entraînés à une vitesse accélérée, et dont nous nous rapprochions de minute en minute. Hisser la voile et tenter de virer de bord était impossible.

La mort, je l’ai dit, ne m’effrayait pas pour moi. Ce qui m’épouvantait, c’était de penser que Maud pût mourir. Je la voyais déjà projetée sur les rochers noirs, et déchiquetée parmi les remous tourbillonnants.

Je décidai de laisser venir passivement l’instant fatal. Puis, au moment où nous heurterions le roc, de saisir la jeune femme dans mes bras, de lui crier mon amour et, tout en l’étreignant, de mourir avec elle.

Instinctivement, nous nous rapprochâmes l’un de l’autre. Je sentis la main de Maud presser la mienne. Et, sans mot dire, nous attendîmes.

— Nom de Dieu ! nous sommes sauvés ! m’écriai-je tout à coup. Oh ! excusez-moi.

Un courant violent, qui ceinturait l’île, avait saisi le canot et l’emportait vers la droite du promontoire.

Nous passâmes devant une large grève sablonneuse, en demi-lune, d’où montait, dans le vacarme de la mer, un beuglement continu et formidable.

Je m’exclamai :

— Une colonie de phoques ! Il doit y avoir aussi des hommes et des bateaux pour les protéger des chasseurs. Il y a peut-être aussi un poste à terre. Nous sommes sortis d’affaire.

Mais le courant continuait à nous entraîner.

Nous décrivîmes ainsi un demi-cercle autour de l’île et nous arrivâmes sur la face qui était opposée au vent.

La mer était, là, étonnamment calme. Entre deux pointes de terre s’ouvrait une petite baie, qui pénétrait profondément dans les terres.

Je pris les avirons et, la marée montante aidant, le canot gagna, sans trop de peine, un petit havre. L’eau, paisible comme celle d’un étang, n’y était ridée que par les souffles errants de la bourrasque, qui se brisait, comme sur un gigantesque paravent, sur les escarpements que nous avions d’abord affrontés et où nous avions pensé trouver la mort.

La quille du canot toucha un fond de galets. Je sautai à demi dans l’eau et tendis la main à Maud. L’instant d’après, elle était près de moi sur la grève.

Comme mes doigts relâchaient les siens, elle s’agrippa précipitamment à mon bras. En même temps, je me sentis vaciller, comme si j’allais tomber.

C’était l’effet déconcertant qu’exerçait sur nous la cessation brusque du mouvement. Nous avions si longtemps vécu sur la mer, où les vagues nous avaient ballottés, que le contact avec la terre ferme produisait un choc imprévu sur notre organisme.

Il nous semblait que la grève allait s’élever à notre droite et à notre gauche, comme tout à l’heure les lames, et que les deux petits caps, qui nous encadraient, allaient se balancer au même rythme qu’un navire.

Et, quand Maud et moi nous nous efforçâmes de conserver notre équilibre, nous faillîmes justement le perdre parce que les mouvements escomptés n’avaient pas lieu.

— Il faut absolument que je m’assoie…, dit la jeune femme, avec un rire nerveux et un geste pour signifier que la tête lui tournait.

Elle se laissa glisser sur le sable caillouteux de la grève. Je m’occupai d’amarrer le canot en toute sécurité, puis revins la rejoindre.

Et voilà comment, en débarquant sur l’île de Bonne-Volonté — ainsi fut-elle baptisée par nous — nous eûmes le « mal de terre » pour être restés trop longtemps exposés au mal de mer.





28



— Que je suis bête !

Ainsi m’exclamai-je tout haut, dans mon dépit.

J’avais déchargé le canot et transporté son contenu en arrière de la grève, en amorçant l’installation d’un campement.

Quelques morceaux de bois flotté, épars sur le sable, avaient été recueillis par moi. Et, comme je maniais un sac de café, pris dans le magasin du Fantôme, l’idée m’était aussitôt venue d’allumer du feu.

— Je suis le roi des imbéciles ! repris-je avec énergie.

— Voyons, qu’est-ce que vous avez ! fit Maud en manière de réprimande, et elle me demanda pourquoi je pestais ainsi contre moi-même.

Je grognai :

— J’ai oublié les allumettes. Et nous n’aurons ni café, ni soupe, ni thé, ni rien de chaud !

— N’est-ce pas Robinson Crusoé qui frottait deux bouts de bois l’un contre l’autre, pour les enflammer ?

— Mais tous les naufragés qui ont essayé n’ont abouti à rien.

« Je me souviens notamment d’un certain Winters, un reporter, qui s’était fait une réputation en allant visiter l’Alaska et la Sibérie. Une fois, je me suis trouvé avec lui au Club du Bibelot, et il nous a raconté comment il avait tenté d’allumer du feu avec deux bouts de bois.

« Il était très drôle et s’est montré inimitable dans le récit de ses efforts et de sa déconvenue.

« Et il a conclu : « Messieurs, l’insulaire des Mers du Sud y arrive très bien, comme le Malais. Mais l’opération, vous pouvez m’en croire sur parole, dépasse les capacités de l’homme blanc ! »

— Après tout, dit-elle gaiement, nous nous en sommes bien passés jusqu’ici. Nous continuerons…

Je protestai :

— Du si bon café ! Je l’ai pris dans la réserve personnelle de Loup Larsen. Et nous avons du bon bois sous la main !

En réalité, pour nous qui étions intérieurement et extérieurement transis, n’importe quelle boisson chaude, dont nous nous trouvions sevrés depuis si longtemps, aurait été la bienvenue.

Mais sans me plaindre davantage je m’occupai, sans tarder, de monter une tente pour Maud, avec notre voile.

Je disposais bien du mât, de sa vergue, des avirons et de tous les cordages, l’entreprise était pourtant plus malaisée qu’elle ne paraissait de prime abord. Car j’avais tout à apprendre.

Bref, la journée se termina avant que ma tente ne soit achevée et, comme une pluie torrentielle se mit à tomber avec la nuit, Maud, trempée des pieds à la tête, dut se réfugier dans le canot, sous la bâche que j’y tendis de nouveau.

Le lendemain, je me remis à l’ouvrage et réussis enfin à mettre d’aplomb la tente, et pour qu’elle ne soit inondée, je l’entourai d’un petit fossé destiné à recevoir l’eau du ciel.

Mais ma construction était à peine terminée qu’une rafale inattendue, passant par-dessus la falaise qui nous protégeait, se rabattit sur nous, souleva de terre ma belle œuvre et l’envoya se fracasser trente mètres plus loin.

Maud ne put s’empêcher d’éclater de rire, en voyant ma mine déconfite.

Je déclarai :

— Dès que le vent se calmera, mon intention est d’aller explorer l’île avec le canot. Nous ne pouvons rester éternellement dans cette crique, où toute issue nous est fermée par les falaises qui l’encadrent.

« Il doit bien y avoir un poste et des hommes. À des périodes plus ou moins espacées, des bateaux viennent certainement visiter ce poste. Un gouvernement protège, évidemment, tous ces phoques que nous avons vus.

« Mais ce qui m’ennuie, c’est de vous laisser seule ici, sans un abri convenable.

— J’aimerais aller avec vous, dit Maud.

— Je préférerais que vous restiez. Vous avez déjà assez souffert dans le canot. C’est du repos, surtout, qui vous est nécessaire. Restez ici, croyez-moi.

Avant qu’elle n’eût rapidement détourné la tête, je vis les yeux de la jeune femme, ses yeux si beaux, se couvrir d’un voile humide.

Elle insista, d’une voix basse et pénétrante :

— Et moi, je préférerais de beaucoup vous suivre. Je pourrais, le cas échéant, vous être utile. Et… (sa voix parut se briser)… Et, s’il vous arrivait quelque chose, songez à ce que je deviendrais, abandonnée à moi-même.

Je protestai que je serais prudent, que je m’arrangerais pour être de retour avant la nuit.

Alors Maud se tourna vers moi et me regarda bien en face.

— Je vous en prie… Je vous en prie…, dit-elle doucement.

Je fis appel à toute ma volonté pour refuser et, sans répondre, secouai la tête. Elle attendait toujours, et me regardait.

Je tentai de formuler mon refus. Ce fut en vain. Les paroles me manquèrent. À l’éclair de joie qui brilla dans ses yeux, je compris qu’une fois de plus j’étais vaincu. Je ne pouvais plus dire non.

Le temps s’améliora, au cours de l’après-midi, et nous décidâmes de nous mettre en route le lendemain matin.

Le jour se leva, triste et gris. De bonne heure, je m’éveillai, afin de préparer le canot et d’y remettre en place voile et mât.

— Pauvre imbécile ! Crétin ! Abruti ! m’écriai-je. En ouvrant les yeux, Maud me vit danser sur la grève, en criant, et crut un instant que j’avais perdu la raison.

— Qu’est-ce qui vous arrive ? me demanda-t-elle.

— Que diriez-vous d’une tasse de café ? D’une bonne tasse de café ? Oui, de café chaud ? De café bouillant ?

— Vous êtes cruel ! Je n’y pensais plus. J’étais résignée. Et si c’est pour vous moquer de moi que vous ravivez mon désir…

— Tenez. Regardez-moi faire.

Je tirai, du creux des rochers qui leur avaient servi de protection contre la pluie, des morceaux de bois bien secs, que je réduisis en copeaux, à l’aide de mon couteau de poche.

Puis je déchirai une page de mon calepin et pris une cartouche dans la boîte à munitions. Retirant la bourre avec la pointe de mon couteau, je vidai la poudre sur un rocher plat, et l’y étalai, et posai la capsule au milieu.

Après quoi, je pris le papier dans la main gauche et l’avançai, tandis que, de la main droite, je frappais sur la capsule, de toutes mes forces, avec une grosse pierre.

Il y eut une bouffée de fumée blanche, une flamme jaillit et le papier fut allumé.

Maud, ne contenant plus sa joie, battit des mains.

— Prométhée ! s’écria-t-elle.

Mais j’étais trop occupé pour lui répondre. Il me fallait, avant tout, protéger tendrement la faible flamme, si je voulais qu’elle vive.

Je la nourris, copeau par copeau, puis éclat par éclat. Enfin, elle pétilla en mordant le gros bois.

Maud se chargea du café, qui fut délicieux. De mon côté, je fis frire du bœuf de conserve, que je saupoudrai de biscuit de mer émietté. Le déjeuner fut un succès et nous le dégustâmes assis devant le feu, comme d’authentiques explorateurs, sans cesser de discuter.

Tout en mangeant, j’affirmai, avec une confiance renouvelée, que nous trouverions sûrement un poste dans une autre baie de l’île. Car je me souvenais d’avoir ouï dire que c’était l’usage, dans la mer de Behring, de faire garder toutes les phoqueries.

Maud se montrait plus sceptique. Elle avança, sans se départir d’ailleurs de sa bonne humeur coutumière, la supposition que nous pouvions être tombés sur une phoquerie non repérée.

— Dans ce cas nous risquons d’être obligés d’hiverner ici, répondis-je. Nos provisions s’épuiseront, mais il y a les phoques.

« Et, comme ils émigrent à la fin de l’automne, je ne devrai pas tarder à nous ménager une réserve de viande. Les boîtes de conserves nous serviront à fabriquer des lampes que leur graisse alimentera. Et il faudra aussi construire une-hutte solide…

« Nous aurons ainsi tout ce qu’il nous faut, si l’île est inhabitée. Mais je continue à affirmer qu’elle ne l’est pas.

C’était Maud qui avait raison.

Une brise favorable nous poussa le long de la côte et, en nous aidant des avirons, nous réussîmes à faire un tour complet de l’île.

Avec la longue-vue, nous en scrutâmes toutes les baies, et plusieurs fois nous descendîmes à terre, sans trouver la moindre trace de vie humaine.

Nous découvrîmes cependant que nous n’étions pas les premiers à avoir débarqué dans l’île de Bonne-Volonté.

Haut sur la berge de la seconde baie qui suivait celle où nous nous étions réfugiés, nous rencontrâmes l’épave brisée d’un canot.

C’était un canot phoquier, reconnaissable à sa charpente, et à l’inscription en lettres blanches qu’il portait : Gazette N° 2.

L’embarcation gisait là, depuis longtemps sans doute, car elle était à moitié remplie de sable et sa carcasse présentait cet aspect de vétusté qui est dû à l’effet répété des intempéries.

À son arrière, je dénichai un vieux fusil de chasse tout rouillé et un couteau de matelot, brisé en deux, complètement rongé par le sel.

— Ils sont repartis… dis-je avec une gaieté feinte.

Mais comme j’explorais la grève, un peu plus loin, je frissonnai, en faisant une sinistre découverte dans le sable : apparemment, il s’agissait d’ossements blanchis.

Afin d’épargner à Maud un pareil spectacle, je l’invitai, sans tarder, à reprendre la mer et nous côtoyâmes la face nord-est de l’île, qui était la moins abrupte.

Un peu avant la fin de la journée, nous avions terminé notre voyage de circumnavigation.

J’estimai, approximativement, que l’île de Bonne-Volonté pouvait mesurer trente-cinq kilomètres de tour et que sa largeur variait de trois à huit kilomètres.

La plupart des baies qui s’y creusaient s’élevaient graduellement vers l’intérieur, par des pentes rocheuses, entrecoupées de toundras humides et de marécages où croissaient de maigres roseaux.

Les phoques y pullulaient et je ne crus pas exagérer leur nombre en l’estimant à deux cent mille.

Telle était notre île, alternativement fangeuse ou rocheuse, fouettée par la mer et battue par les tempêtes ; on entendait le beuglement ininterrompu de la colonie de phoques. C’était, au total un mélancolique et misérable séjour.

Quand nous eûmes regagné notre petite crique, Maud, qui s’était montrée, toute la journée, rieuse et animée, s’écroula.

En dépit de ses efforts pour me cacher son découragement, résultat fatal du désappointement auquel elle m’avait préparé la première, je l’entendis, pendant que je rallumais un second feu, étouffer des sanglots, sous les couvertures dont elle s’était enveloppée.

Je m’efforçai de lui remonter le moral et réussis à ramener le sourire dans ses yeux tristes.

Elle dîna d’assez bon appétit, et pour me montrer qu’elle était toujours vaillante, elle chanta.

C’était la première fois que j’entendais les modulations de sa voix, qui manquait de force, mais était harmonieuse et captivante, avec ce sens artistique extrême qui était inné chez elle.

Longtemps je restai éveillé, tandis que s’allumaient au ciel les étoiles. Je retournai en tous sens la situation qui était loin d’être réjouissante. Et je songeai à l’être fragile dont le salut m’était devenu le plus grave des devoirs.

Une responsabilité de cet ordre était une chose nouvelle pour moi, Loup Larsen avait cent fois raison. Sans mon père, qu’est-ce que j’étais ? Mes hommes d’affaires s’étaient toujours occupés de mon argent. Puis j’avais appris, à bord du Fantôme, à prendre mes propres responsabilités. Et, pour la première fois de ma vie, je me trouvais à présent face à de nouveaux devoirs envers cette femme unique au monde et que j’aimais.





29



Avec une bonne volonté, digne du nom que nous avions donné à notre île, nous peinâmes, deux semaines durant, à construire une hutte.

Maud insista pour m’aider, et j’aurais pleuré en regardant ses mains, meurtries et saignantes, ramasser les pierres dont je bâtissais les murs. Elle fit la sourde oreille quand je la suppliai d’y renoncer.

Il y avait un véritable héroïsme, chez cette femme d’une éducation raffinée, à subir aussi courageusement les privations terribles qui nous étaient imposées et, avec sa misérable force, à se plier à une besogne de femme du peuple.

Enfin, elle accepta un compromis : elle renonçait aux travaux les plus durs pour se consacrer aux soins de la cuisine ; de plus elle ramassait le bois flotté et faisait, pour l’hiver, une provision de mousse.

Quand, à force de travail, les quatre murs furent debout, la construction du toit posa un nouveau problème. Les avirons de rechange furent utilisés en guise de poutrelles. Mais comment constituer la couverture ?

La voile nous était indispensable pour le canot et la bâche commençait à fuir. Un toit, fabriqué avec de la mousse de l’île, était bien précaire.

— Winters nous a raconté qu’il employait à cet usage des peaux de phoques, suggérai-je.

— Et nous avons, sous la main, tous les phoques que nous pouvons désirer…

Dès le lendemain, suivi de Maud, je me mis en chasse. J’étais un médiocre tireur et, quand j’eus dépensé trente cartouches pour tuer trois bêtes, je compris qu’à ce petit jeu, et bien avant que j’aie acquis l’expérience nécessaire, nos munitions seraient vite épuisées.

Pour allumer les feux, j’avais déjà dépensé huit autres cartouches, avant que l’idée me vienne de recouvrir les braises avec de la cendre et de la mousse. Dans la caisse, il ne m’en restait plus qu’une centaine.

— Il sera préférable d’assommer les animaux, dis-je. C’est comme ça, m’a-t-on expliqué, que procèdent les chasseurs de phoques à terre.

Maud protesta :

— Ce sont de si jolies bêtes ! Ce procédé à quelque chose de brutal, de révoltant. La mort par balles est plus humaine.

— C’est notre vie contre la leur, et malheureusement nous n’avons plus beaucoup de munitions, répondis-je. L’hiver arrive à grands pas. D’ailleurs, je ne suis pas autrement persuadé qu’un phoque souffre plus, d’un coup bien appliqué sur le crâne, que d’une balle.

« C’est à moi que la besogne incombe.

Maud hocha la tête.

— Vous ne pouvez pas y aller seul, c’est trop dangereux. Si, si, j’en suis sûre. Je ne suis qu’une faible femme, mais je pourrai tout de même vous aider… Et je regarderai ailleurs, quand…

— … Quand le danger sera trop sérieux, dis-je en riant.

Nous débarquâmes, dès le point du jour suivant, dans une des baies les plus fréquentées par les phoques. Une partie d’entre eux s’ébrouaient dans la mer. D’autres s’ébattaient sur la grève, en beuglant tellement fort que, Maud et moi, nous devions crier pour nous entendre.

L’énorme troupeau nous pressait de toutes parts et il ne semblait nullement effrayé.

— Allons-nous-en ! dit Maud. Nous couvrirons notre hutte avec des roseaux…

Toutes ces gueules de chiens, qui nous entouraient, avec leurs dents blanches, n’avaient en effet rien de rassurant. Un gros mâle, notamment, dressé sur ses nageoires antérieures, à dix mètres de nous, nous regardait avec une insistance désobligeante.

— On m’a raconté, reprit Maud, quand j’étais petite, l’histoire terrifiante d’un homme, qui avait débarqué une fois sur une île où des oies sauvages avaient établi leurs nids. Elles l’ont tué.

— Qui ça, les oies ?

— Parfaitement ! C’est mon père qui me la racontait.

— Bon ! m’écriai-je. Allons-y sans crainte. Quand je foncerai sur eux, les phoques seront sans doute les premiers à prendre la fuite.

J’avais, pour arme, un de ces casse-tête, comme il s’en trouvait dans tous les canots phoquiers, et dont les matelots se servaient pour achever, en mer, les animaux atteints par les balles des chasseurs.

Très court, il ne mesurait pas plus de cinquante centimètres de long. Et, dans ma superbe ignorance, je ne savais pas que les casse-tête, employés pour la chasse à terre, étaient munis d’un manche atteignant un mètre vingt, et même un mètre cinquante.

J’allai droit vers le gros mâle.

Comme la distance entre moi et lui diminuait — nous n’étions plus mutuellement qu’à quatre mètres — je vis le phoque se dresser plus haut sur ses nageoires, d’un mouvement irrité. Mais je m’attendais à le voir faire demi-tour, d’un instant à l’autre.

Je continuai à avancer.

Quand il n’y eut plus que deux mètres, je fus pris tout à coup d’une terreur panique. Qu’arriverait-il, si le phoque ne s’enfuyait pas ? — Eh bien, je l’assommerais ! songeai-je.

J’en avais oublié que j’étais là pour tuer la bête, non pour la voir prendre la poudre d’escampette.

Mais, au même moment, le gros mâle montra les dents, en grognant, et se précipita sur moi. Ses yeux flamboyaient, sa gueule, aux dents luisantes, s’ouvrait menaçante.

Ce fut moi, je l’avoue sans honte, qui fis demi-tour et déguerpis en vitesse.

Le phoque me suivit. Il rampait gauchement, mais avec rapidité, et il me touchait les talons lorsque je sautai dans le canot.

Je repoussai vivement l’embarcation, à l’aide d’un aviron, que la bête saisit aussitôt entre ses dents. Elles mordirent avec une telle force que, malgré sa dureté, le bois se brisa comme une coquille d’œuf.

Maud et moi, nous en demeurâmes abasourdis. L’instant d’après, le phoque, ayant plongé, saisit dans sa gueule la quille du canot, qu’il se mit à secouer violemment.

— Mon Dieu ! dit Maud. Partons.

Le gros mâle avait fini par lâcher prise et je commençais à me rassurer.

— Non, j’y arriverai, il n’y a aucune raison, répondis-je. Seulement, à l’avenir, je ne m’attaquerai plus aux mâles.

— Je vous en prie… je vous en prie…

Puis, se reprenant, en voyant que je fronçais le sourcil :

— C’est-à-dire, soyez prudent…

J’acquiesçai de la tête, en souriant, et je ramai, durant six cents mètres environ, le long du rivage. Puis, ayant remarqué un groupe de femelles qui s’ébattait sur la grève, j’accostai de nouveau et remis pied à terre.

J’attaquai par le flanc et abattis mon casse-tête sur la première bête qui se présenta. Je la ratai.

Elle grogna et tenta de fuir. Je la suivis de près et frappai un second coup. Mais, au lieu du front, ce fut la nageoire que j’atteignis.

— Gare à vous ! me cria Maud.

Dans l’émotion de la chasse, je n’avais prêté attention qu’au gibier convoité. Je levai les yeux et aperçus un autre gros mâle, le seigneur du harem, qui chargeait sur moi.

Je regagnai à toute vitesse le canot, avec le phoque à mes trousses, tandis qu’un concert d’aboiements et de beuglements s’élevait du rivage.

— Je crois, remarqua Maud, que vous feriez mieux désormais de ne plus vous attaquer aux femelles, mais aux jeunes phoques, ceux que l’on appelle, je crois, les holluschickies ou célibataires.

Et, sidéré par sa science, j’ouvris des yeux étonnés.

— Parfaitement ! poursuivit-elle. D’après certaines lectures que j’ai faites, les jeunes mâles, en attendant qu’ils aient pris assez de force et d’autorité pour réunir autour d’eux un certain nombre de femelles, ne se mêlent pas au reste du troupeau.

« Ils font bande à part, en arrière du rivage, et sont beaucoup moins redoutables. Si nous pénétrions un peu avant dans l’île, nous en rencontrerions peut-être une tribu, que nous pourrions attaquer sans grand danger et avec plus de succès.

— Tiens, tiens, m’écriai-je en riant. Le goût du meurtre vous vient, à vous aussi ! Vous ne gémissez plus sur ces « jolies bêtes »…

Maud soupira…

— C’est sans enthousiasme que je parle ainsi. Mais puisqu’il le faut !

— Allons ! allons ! Vous y venez ! Tout va bien. La femme primitive, à son tour, resurgit en vous.

Sur ces entrefaites, je remarquai un jeune phoque, dont la tête émergeait de l’eau près de nous et qui se dirigeait, en nageant, vers la grève.

— Abordons après lui, dis-je, et suivons-le. Nous verrons bien où il nous mènera.

Le phoque, effectivement, après avoir gravi la pente du rivage, se faufila, avec discrétion, entre deux groupes de femelles, dont les seigneurs lui adressèrent, quand il passa près d’eux, des grognements de menace mais sans l’attaquer.

— Amarrons le canot, dit Maud avec détermination. Je vais avec vous.

Nous suivîmes le jeune phoque. J’avais abandonné mon casse-tête trop court et pris pour arme un aviron. Je remis également à Maud celui dont le gros mâle avait brisé l’extrémité.

Ce n’est pas sans émotion, et sans un tremblement nerveux, que la jeune femme et moi nous nous engageâmes au milieu du monstrueux troupeau.

Il y eut un moment où Maud ne put retenir un cri d’effroi, lorsqu’une femelle, qu’elle frôlait, tendait la gueule vers son pied pour la renifler.

Mais, sauf quelques grondements, dénués d’aménité, qui s’élevèrent de droite et de gauche, il n’y eut pas d’autres marques d’hostilité. Les bêtes, qui n’avaient jamais été attaquées dans leur île, étaient confiantes et sans peur.

Comme nous étions en plein milieu du troupeau, une des femelles se mit tout à coup à aboyer furieusement, sans cause apparente. Tout le harem se mit à l’unisson et ce fut un terrible tumulte.

Maud se serra contre moi.

— J’ai peur ! murmura-t-elle. (Elle frémissait de tous ses membres.) Puis, se reprenant, comme honteuse : J’ai peur… sans avoir peur, dit-elle en claquant des dents. C’est une peur purement physique.

Je passai mon bras autour de sa taille, comme pour la protéger. À cet instant, je me sentis fort et viril ; protecteur du faible, j’étais prêt à combattre pour la femme que j’aimais. La jeunesse de la race renaissait en moi. Je renouais avec l’existence primitive depuis longtemps oubliée.

— Ne craignez rien, il n’y a pas de danger…, lui assurai-je.

Elle leva vers moi un regard reconnaissant.

— Je suis mieux maintenant, dit-elle. Continuons.

Nous dépassâmes le lourd et sautillant troupeau et, suivant toujours la piste du jeune phoque, nous trouvâmes, à quatre cents mètres environ, la tribu des holluschickies au poil lisse qui vivaient solitaires, jusqu’au jour où leur vigueur accrue leur permettrait de mettre un terme à leur célibat, en affrontant la jalousie des gros mâles.

Aidé de Maud, dont les yeux brillaient et qui maniait résolument son aviron, frappant de-ci, frappant de-là, j’organisai une sorte de battue, au cours de laquelle je séparai du reste de la tribu une vingtaine de jeunes mâles.

— Mon Dieu, que c’est passionnant ! s’écriait Maud, en se démenant de son mieux.

Je poussai mon gibier dans un petit cul-de-sac du terrain ; sept à huit bêtes réussirent à s’échapper et à fuir vers le rivage, et le massacre du reliquat s’opéra sans difficulté.

Exténuée, Maud s’était assise sur le sol, un peu en arrière.

Lorsqu’elle me rejoignit, j’avais commencé déjà le dépouillement des victimes. En deux voyages successifs, nous transportâmes les peaux jusqu’au canot.

Puis je hissai la voile et, en quelques bordées, nous avions regagné notre petit havre.

— On dirait vraiment que nous rentrons chez nous…, observa Maud, tandis que je tirais le canot contre la rive.

Elle avait prononcé ces paroles si naturellement, et d’un ton si convaincu, que j’en frissonnai.

— J’ai l’impression, comme vous, d’avoir toujours vécu cette existence, répondis-je. Le monde d’où nous venons, celui des civilisés, des livres et de l’étude, ne m’apparaît plus que comme un rêve irréel et lointain. Il ne surnage plus que dans mon souvenir.

« Je suis de plus en plus persuadé que j’ai, depuis ma naissance, navigué, lutté et chassé tous les jours.

« Et vous faites, Maud, partie de cette vie-là. Vous êtes…

J’allais terminer : « ma compagne et ma femme ». Je me retins et dis :

— … Vous tenez drôlement bien le coup.

Mais la fine oreille de Maud avait surpris la fêlure. Elle comprit que ma pensée s’était interrompue à mi-route.

— Ce n’est pas ça que vous vouliez dire…, me jeta-t-elle, avec un regard interrogateur. Vous disiez donc ?

— Que la célèbre Américaine Mme Meynell, dans un cas semblable, s’était merveilleusement adaptée à la vie sauvage qui lui était imposée.

— Ah ! répondit Maud, sans insister davantage.

Mais j’aurais juré qu’une indéfinissable déception se trahissait dans sa voix.

« Ma femme, ma compagne… » Combien de fois ces mots magiques et qui, beaucoup plus que les brutalités de Loup Larsen, avaient fait de moi un autre homme, avaient déjà chanté à mon oreille.

Mais, jamais je ne les entendis autant vibrer qu’en cette fin de journée, tandis que je regardais Maud dégager la flamme du foyer de la mousse dont elle l’avait couverte, et raviver le feu, pour y cuire notre repas du soir.

L’être primitif qui, par un retour atavique, ressuscitait en moi, en était plein d’admiration. Et, durant toute une partie de la nuit, en attendant le sommeil, je murmurai et murmurai encore :

— Ma femme, ma compagne…





30



— Ça sentira très mauvais, dis-je. Mais ce sera une excellente protection contre le froid, la pluie et la neige.

Nous examinions, Maud et moi, notre toit, fait de peaux de phoques, que je venais d’achever.

— Ce n’est pas un chef-d’œuvre impeccable, continuai-je en quêtant une approbation. Mais le principal, c’est que nous soyons protégés.

Maud battit des mains et se déclara ravie.

— Mais il fait très sombre, là-dedans…, dit-elle l’instant d’après, en pénétrant dans la hutte avec un petit frisson involontaire.

— Vous auriez pu me suggérer de ménager, dans un des murs, une fenêtre.

— Évidemment ! Mais, que voulez-vous, je ne me rends jamais qu’à l’évidence. Il n’est pas trop tard, d’ailleurs. On peut encore faire un trou…

— C’est juste, ripostai-je. Rien n’est plus simple, j’aurais pu y penser. Mais vous avez pensé à commander des vitres ? Téléphonez au marchand et expliquez-lui la dimension exacte, ainsi que le genre de verres que vous désirez.

— Que voulez-vous dire ?

— Faute de vitres, il n’y aura pas de fenêtre.

Notre hutte devait donc rester sombre. L’aspect, je l’avoue, en était peu engageant et elle aurait paru, en pays civilisé, à peine convenable pour des pourceaux.

Mais pour nous deux, qui avions connu la misère d’une barque sans abri, c’était, somme toute, un confortable petit home.

Nous y pendîmes la crémaillère, en face d’un foyer de pierres plates, à la lumière d’une lampe de fortune, alimentée par de l’huile de phoque, où trempait une mèche fabriquée avec des chiffons de coton effilochés.

Dès le lendemain, nous entreprîmes la construction d’une seconde hutte. Et nous retournâmes chasser les phoques, tant pour constituer une deuxième toiture qu’afin d’assurer notre provision de viande pour l’hiver.

Ce ne fut plus pour nous qu’un jeu de quitter notre baie, le matin, pour y revenir à midi, avec notre chargement.

Puis, pendant que je faisais le maçon, Maud extrayait l’huile du lard des phoques et, après avoir découpé la viande en minces lanières, elle les pendait au-dessus d’un feu doux, dans la fumée, où elles se desséchaient et devenaient propres à être conservées. Ainsi, dans l’ouest des États-Unis, procède-t-on avec le bœuf.

La seconde hutte fut plus facilement construite que la première, à laquelle je l’adossai, ce qui ne nécessita que trois nouveaux murs.

Maud, de temps à autre, venait me donner un peu d’aide et le travail auquel nous nous livrions était vraiment éreintant, car, de l’aube jusqu’à la nuit tombée, nous ne nous arrêtions que pour manger.

Alors, harassés, nous rampions dans nos couvertures et, les membres raides, nous nous endormions du sommeil d’un total épuisement.

Maud affirmait qu’elle n’avait jamais été aussi vigoureuse et ne s’était aussi bien portée.

Pour ma part, la chose était vraie. Mais Maud avait la gracilité d’un lis et, à tout moment, je me demandais si je n’allais pas la voir se briser.

Quand elle n’en pouvait plus, elle s’allongeait sur le sable, puis se relevait et se remettait courageusement à la besogne, après avoir récupéré la force nécessaire. Où puisait-elle cette force ? C’était pour moi une énigme.

— Songez donc au long repos qui nous sera imposé cet hiver ? répondait-elle à mes remontrances. Alors nous réclamerons du travail à cor et à cri.

La nuit même du jour où la seconde hutte fut couverte, nous l’inaugurâmes avec le même cérémonial que pour la première.

Depuis trois jours sévissait une furieuse tempête, qui avait remonté du sud-ouest au nord-ouest et qui, maintenant, nous soufflait dessus en plein.

Sur les grèves de l’île, le ressac faisait un bruit de tonnerre et notre petit havre lui-même était battu par les flots démontés.

Le vent sifflait et mugissait autour de la cabane et, malgré l’épaisseur des murs, je tremblais par moments pour sa solidité. Le toit, que je croyais avoir tendu comme une peau de tambour, fléchissait ou se gonflait à chaque bouffée de vent.

Dans les murs, aux joints des pierres, d’innombrables interstices, insuffisamment bourrés de mousse, se rouvrirent.

Les vents coulis, qui en résultaient, faisaient vaciller la flamme vive de notre lampe. Mais, en regard du déchaînement extérieur des éléments, nous étions confortablement installés.

Ce fut une soirée délicieuse et nous estimâmes, Maud et moi, que l’île de Bonne-Volonté méritait plus que jamais son nom.

Nous étions résignés à l’hiver rigoureux qui, sans nul doute, nous attendait et, dans la mesure du possible, nous y étions préparés.

Les phoques pouvaient maintenant entreprendre leur mystérieuse migration vers le sud, notre réserve de viande était largement assurée.

Bien au chaud, bien au sec, nous défierions les ouragans les plus féroces. Maud nous avait fabriqué, à chacun, un moelleux matelas de mousse, jalousement amassée par ses soins. Et, quand je m’endormais, le sommeil me semblait plus doux, sur cette couche préparée par des mains aimées.

Lorsque nous nous séparâmes et que je quittai Maud, pour regagner ce que j’appelais orgueilleusement ma chambre, la jeune femme me dit, comme par une intuition soudaine, en me tendant la main :

— Quelque chose, que j’ignore, se passera certainement cette nuit. Je le sens. Ça se prépare. Écoutez !

Elle désigna du doigt le rivage, que battait le fracas de la tempête.

— Je n’entends rien d’anormal…, répondis-je. C’est le bruit des vagues. Mais, par une telle nuit, je préfère nous voir où nous sommes que sur la mer en train de tenter d’aborder… Vous n’avez pas peur ?

— Non, non, ça va très bien.

Puis nous nous séparâmes :

— Bonne nuit, Maud.

— Bonne nuit, Humphrey.

L’usage de nos prénoms était, entre nous, venu tout naturellement et sans préméditation.

Ailleurs, dans l’ancien univers où nous vivions, j’aurais pris Maud dans mes bras pour la serrer contre moi. Mais la situation me l’interdisait. Je restai seul dans ma petite hutte, mais je savais qu’un lien affectif existait entre nous.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain matin, je m’éveillai, opprimé par une sensation mystérieuse. Un je ne sais quoi me manquait.

Mais cette oppression et ce mystère s’évanouirent au bout de quelques secondes, quand je me rendis compte que ce qui faisait défaut à mon oreille était le bruit du vent.

Je m’étais endormi dans un état de tension nerveuse, produite par le choc d’un son violent et persistant. Et je m’étais réveillé sous l’influence de cette même tension, qui cherchait la cause dont elle avait résulté et qu’elle ne trouvait plus.

Je m’étirai, pendant quelques minutes, sous mes couvertures, puis je m’habillai et ouvris la porte.

Les vagues déferlaient toujours sur le rivage, attestant la force de la tempête nocturne. Mais le temps était clair et le soleil brillait.

Je sortis, et je n’avais pas fait quatre pas que je m’arrêtai court. Je n’en croyais pas mes yeux.

Sur la grève, à quelque cinquante mètres devant moi, échoué par l’avant, se trouvait un navire à coque noire. Les mâts, complètement rasés, se balançaient lentement sur ses flancs, pêle-mêle avec les voiles et les haubans.

Je me frottai les yeux, pour m’assurer que je ne rêvais pas. Car, avec ses lignes familières et les mille détails de sa construction, c’était bien le Fantôme.

Quel caprice du sort l’avait amené ici ? Ici plutôt qu’ailleurs ? Quel hasard des hasards ? L’espace d’une seconde, je fus au comble du désespoir. Fuir était hors de question.

Je songeai à la jeune femme, endormie encore dans la hutte confortable que nous avions si péniblement construite. Je me rappelai notre bonsoir de la veille : « Bonne nuit, Maud. — Bonne nuit, Humphrey » et la phrase si douce dont je m’étais bercé en attendant le sommeil : « Ma femme, ma compagne… »

Ces mêmes mots tintaient encore dans mon cerveau, mais comme un glas funèbre qui maintenant sonnait. Alors tout, pour moi, devint noir.

Cet abandon de moi-même ne dura peut-être qu’une fraction de seconde, durant laquelle je regardais, comme hébété, le Fantôme échoué la proue sur le sable, dans l’inextricable fouillis de ses agrès. Soulevé de temps à autre par les vagues mugissantes, il retombait lourdement sous son propre poids, avec des grincements du fer et du bois.

Que faire ? Car il fallait agir et se hâter. Maud et moi, nous devions à tout prix tenter quelque chose.

Les falaises, qui de tous côtés enserraient la baie, nous interdisaient de gagner l’intérieur de l’île. Et d’ailleurs, à quoi cela nous aurait-il servi ? Où nous cacher, sans être bientôt dépistés ?

Le canot et l’immense Océan étaient notre seul refuge. Je songeai à nos réserves de viande, d’huile, de mousse et de bois à brûler, qui devaient nous permettre de traverser, sans dommage, le terrible hiver qui approchait.

Il allait falloir abandonner tout ça, pour nous livrer de nouveau au froid et aux tempêtes ! Il était évident que nous n’y survivrions pas.

Voilà ce que je me disais, hésitant encore à réveiller Maud et à lui annoncer l’effroyable réalité.

J’en vins à me demander s’il ne valait pas mieux tuer la jeune femme d’un coup de fusil, avant qu’elle n’ouvre les yeux…

Puis je fus soudain frappé du silence étrange qui régnait à bord du Fantôme. Rien n’y bougeait. Tout l’équipage, exténué par une nuit de lutte, dormait sans doute.

J’en profiterais pour me glisser silencieusement à l’intérieur de la goélette. Je gagnerais la cabine de Loup Larsen ; je connaissais le chemin, et c’est lui que je tuerais. Lui mort, nous verrions ensuite ce qui nous restait à faire.

J’avais mon poignard sur ma hanche. Je rentrai dans la hutte, pour y prendre mon fusil, et je m’assurai qu’il était chargé. Puis je m’approchai du Fantôme.

Je descendis dans l’eau jusqu’à la taille et, m’accrochant à un cordage, je me hissai à bord.

L’écoutille du poste d’avant était ouverte. Je m’arrêtai, pour écouter la respiration des hommes. Mais je n’entendis pas un souffle. Étrange.

J’écoutai plus attentivement. Rien. Pas un bruit. Avec précaution, je descendis l’échelle. La pièce avait cette odeur particulière, de vide et de moisi, propre aux maisons inhabitées.

Et partout traînaient de vieux vêtements déchirés, des bottes de mer éculées, des cirés usés, tout l’équipement coutumier, rebuté et dévalorisé, d’un équipage qui avait fait une longue campagne.

Haletant et poussé par je ne sais quel espoir imprévu, je regrimpai sur le pont et regardai autour de moi, avec plus de sang-froid. Je remarquai alors que les canots avaient disparu.

Au poste d’arrière, même spectacle qu’à l’avant. Les chasseurs de phoques avaient hâtivement rassemblé et emporté tout ce qui pouvait leur servir encore, et ils avaient laissé le reste derrière eux.

Le Fantôme était abandonné. Il était devenu ma propriété et celle de Maud. Je songeai au magasin à vivres et à celui de l’infirmerie ; je découvrirais peut-être, de quoi offrir à Maud un agréable déjeuner.

Une réaction joyeuse s’opéra en moi. Ma frayeur était passée et l’idée que mon intention de tuer le capitaine était devenue sans objet, me soulageait d’un très grand poids.

Je remontai allègrement l’escalier du poste, impatient d’aller porter à Maud toutes ces heureuses nouvelles. Et, comme je débouchais sur le pont, je vis… Loup Larsen.

Il se présentait à mi-corps, debout sur l’escalier intérieur qui descendait au carré, et je ne voyais que sa tête et la partie supérieure du torse.

Immobile, il me regardait en face.

Je me mis à trembler de nouveau et l’ancienne terreur me contracta l’estomac. Mes lèvres se desséchèrent et je dus, pour retrouver mon équilibre, m’appuyer sur un capot qui se trouvait là.

Nous nous regardions sans dire un mot. Il y avait, dans notre silence et dans notre mutuelle immobilité, quelque chose de sinistre.

L’initiative appartenait à l’un de nous deux. Et elle serait évidemment à l’avantage de celui qui la risquerait le premier. Mais je ne l’osais pas.

Je me retrouvais dans la même situation qu’en face du gros phoque, que je voulais assommer, sans pouvoir m’y décider, et que je souhaitais voir fuir.

Finalement, je rassemblais tout mon courage et mis en joue Loup Larsen, avec mon fusil.

S’il avait fait le moindre mouvement, ou essayé même de redescendre l’escalier, je l’aurais tué. Mais il continuait à ne pas bouger et à me regarder fixement.

Alors que je l’observais, mon fusil dans mes mains tremblantes, je remarquai l’air fatigué, et presque hagard, de son visage.

On aurait dit qu’une longue angoisse l’avait usé. Les joues étaient creuses, les paupières battues et plissées. L’expression des yeux, et leur aspect même, étaient singuliers. Ils semblaient comme déviés de leurs orbites.

Mille pensées hétéroclites se bousculaient dans mon cerveau surexcité, et je demeurais incapable d’appuyer sur la détente de mon fusil.

J’abaissai mon arme et fis quelques pas vers Loup Larsen, qui le mirent à portée de mon bras. Il n’y avait pour lui aucun espoir d’échapper. Impossible de le manquer, même pour le mauvais tireur que j’étais. Mais je restais irrésolu.

— Eh bien ? demanda-t-il avec impatience. (Vainement j’essayai de tirer ou de parler.) Pourquoi ne tirez-vous pas ?

Je toussai, pour m’éclaircir la gorge.

— Hump, poursuivit-il, vous êtes incapable de me tuer. Ce n’est pas exactement la peur qui vous en empêche. Mais vous êtes impuissant. Votre morale, avec ses conventions, est plus forte que vous. Vous êtes l’esclave d’un code impératif, accrédité dans le milieu où vous avez vécu jusqu’ici, et qu’on vous a enfoncé dans la tête, du jour où vous avez balbutié vos premiers mots.

« C’est pourquoi, malgré les leçons, toutes différentes, que je vous ai données, ce que vous appelez votre conscience vous interdira de tuer un homme sans armes et sans défense.

— Je le sais…, répondis-je d’une voix mal affermie.

— Et pourtant vous n’ignorez pas, reprit-il, que je tuerais, moi, un homme désarmé, aussi facilement que je fumerais un cigare.

« Vous me connaissez pour ce que je suis. Vous pouvez, selon vos principes, m’apprécier à ma valeur exacte. Vous pouvez toujours me traiter de serpent, de tigre, de requin, de monstre et de Caliban.

« N’empêche, pauvre marionnette en chiffon, que vous êtes incapable de me tuer, alors que vous n’hésiteriez pas à descendre un tigre ou un requin. Pourquoi ? Parce que je suis bâti sur le même modèle que vous. Parce que j’ai, comme vous, des mains, des pieds, un visage humain. Hump, j’avais mieux espéré de vous !

Il gravit les dernières marches de l’escalier et vint vers moi.

— Laissez ce fusil, dit-il. J’ai quelques questions à vous poser.

« Jusqu’ici, je n’ai guère eu le loisir de visiter les lieux. Où sommes-nous ? Comment le Fantôme s’est-il échoué ? Comment, vous-même, avez-vous mouillé ici ? Où est Maud ? pardon, Miss Brewster… Ou dois-je dire « Mme Van Weyden » ?

Je m’étais reculé, pleurant presque des larmes de rage, devant mon impuissance, trop réelle, à tuer mon ennemi. J’espérais, contre toute espérance, qu’il allait commettre un acte hostile contre moi, qu’il essaierait de me frapper ou de m’étrangler. Ce qui m’aurait contraint à tirer.

— C’est l’île de Bonne-Volonté, répondis-je.

— Je n’en ai jamais entendu parler.

Je corrigeai :

— Enfin, c’est le nom que nous lui avons donné.

— Nous ? Qui ça « nous » ?

— Miss Brewster et moi-même. Quant au Fantôme, comme vous pouvez personnellement le constater, il est échoué l’avant sur la grève.

Il y eut un silence, puis Loup Larsen reprit :

— Il y a des phoques sur cette île. Ce sont eux qui m’ont réveillé par leurs aboiements. Sans quoi, je dormirais encore… Dès hier soir, quand la goélette a été jetée ici par la tempête, j’avais cru percevoir leur voix.

« Bref, ça fait des années que je cherche une pareille phoquerie. C’est une fortune assurée. Et je suis tombé dessus, grâce à mon excellent frère…

— Où sont vos hommes ? demandais-je. Comment se fait-il que je vous trouve seul ?

Je m’attendais à ce qu’il élude ma question. Mais il me répondit carrément :

— Larsen-la-Mort a eu le dessus. Ça n’est pourtant pas négligence de ma part. Il a accosté le Fantôme pendant la nuit, pendant que je dormais dans ma cabine.

« Il a offert à mes hommes un salaire supérieur. Et tous, alors, m’ont lâché. Il en a été de même des chasseurs. Je suis arrivé juste à temps pour les voir déguerpir. Si je vous disais que ça m’a étonné, je mentirais. J’ai été abandonné sur mon bateau.

« C’est une belle victoire pour Larsen-la-Mort. Mais une victoire qui ne sort pas de la famille.

— Mais comment avez-vous perdu vos mâts ?

— Avant de me laisser en arrière, l’équipage, sur l’ordre de mon frère, a coupé tous les cordages qui les maintenaient en place.

« Ils tenaient encore debout tant bien que mal. Mais le coq en avait scié la base et, deux heures après, ils sont tombés. Du beau travail, fit-il en riant.

— Un ban pour Mugridge ! m’écriai-je.

— Je ne l’ai pas vu faire. Mais je n’ai aucun doute là-dessus. Lui et moi, nous sommes comme ça à peu près quittes.

— Et vous avez supporté tout ça sans protester ? Ça me surprend de votre part !

Loup Larsen passa la main sur son front.

— Évidemment…, dit-il. Mais étant donné les circonstances…

« Si vous le permettez, je vais m’asseoir un peu au soleil.

Tandis que parlait Loup Larsen, sa voix trahissait une sorte de faiblesse, à la fois physique et morale, dont j’étais vivement étonné et qui me rendait perplexe.

— Et vos maux de tête ? demandai-je.

— Toujours pareil. Je sens que je vais avoir une crise d’ici peu.

Il repassa nerveusement sa main sur son visage. Combien il ressemblait peu au rude homme que j’avais connu !

Il se laissa tomber, ou plutôt glisser, sur le pont, où il s’allongea. Puis il roula sur le côté et appuya sa tête sur son bras replié. De son avant-bras, il se protégeait les yeux contre les rayons du soleil.

— Maintenant, Hump, dit-il, votre heure à vous est venue.

Je le regardai d’un air étonné.

— Que voulez-vous dire ?

En réalité j’avais bien deviné sa pensée.

— Oh ! rien…, répondit-il. Rien, ou peu de chose. Mais vous devez être satisfait, j’imagine ?

Je répliquai sèchement :

— Satisfait… Je le serais davantage encore si je vous savais à quelques milliers de milles d’ici.

Il eut un ricanement, se tut et ne bougea pas ; je le frôlai pour gagner l’escalier du carré, où je descendis.

Je soulevai la trappe du plancher, qui donnait accès au magasin de vivres, où je m’introduisis, après une certaine hésitation. Non sans avoir, auparavant, démonté la trappe de ses charnières, afin que Loup Larsen, s’il feignait ses malaises, ne vienne pas soudain la rabattre sur moi et me prendre au piège, comme un rat.

Cette précaution était inutile. Je fis une ample provision de confitures, de biscuits de mer, de viandes de conserve et de tout ce que je pouvais emporter. Puis je remis la trappe en place et regagnai le pont.

Loup Larsen était toujours dans la même position.

Je m’en retournai fouiller sa cabine, et m’emparai de trois revolvers. C’étaient les seules armes qui étaient restées sur le Fantôme, avec quelques couteaux à légumes, que je raflai dans la cuisine.

Puis je songeai que Loup Larsen avait coutume de porter sur lui, en guise de poignard, un grand couteau de yachtman. Je me penchai sur lui et lui parlai d’abord doucement puis à haute voix ; il ne bougeait pas. Je le palpai sur toutes les coutures, et pris le couteau. Je respirai alors plus librement.

Dans une lutte éventuelle entre nous deux, il ne restait plus à Loup Larsen que ses deux bras de gorille, alors que j’étais moi-même formidablement armé. C’était encore suffisant pour me faire trembler.

Ayant ajouté à mon paquet quelques ustensiles de cuisine et un peu de vaisselle de porcelaine, j’abandonnai l’ancien capitaine, étendu au soleil, et revins à la double hutte.

Maud dormait toujours. J’entrai chez moi, ranimai les cendres du foyer et me mis à préparer fiévreusement le déjeuner.

J’avais presque terminé, quand j’entendis la jeune femme remuer et marcher, dans ce que nous appellerons sa chambre. Elle apparut juste au moment où je versais le café dans les tasses.

Elle sourit, en voyant le couvert mis, et protesta gentiment :

— Vous avez profité de mon trop long sommeil pour usurper mes fonctions. Il était entendu que les soins de la cuisine m’incombaient…

— Une fois n’est pas coutume, répondis-je. Elle était encore si engourdie qu’elle but, sans s’en apercevoir, son café dans la tasse de porcelaine que je lui tendais.

Aussi inconsciemment, elle accepta une assiette de belles pommes de terre frites, toutes dorées, puis étendit sur son biscuit une succulente confiture.

Mais ça ne dura pas. Je vis la surprise se peindre sur ses traits. Elle regarda longuement l’assiette de porcelaine, la tasse fine où elle avait bu, les pommes de terre frites qui restaient dans la poêle, et le pot de confitures.

Puis elle leva les yeux sur moi et les reporta sur le rivage, où elle aperçut, pour la première fois, l’épave du Fantôme.

 Humphrey ! Oh ! Humphrey…, s’écria-t-elle. L’innommable terreur remplissait de nouveau ses yeux. Sa voix tremblait.

— Serait-ce que…

Je fis un signe de tête affirmatif.





31



Pendant toute la journée, nous attendîmes que Loup Larsen apparût et descendît sur le rivage. Pour nous deux, cette attente était intolérable. À tout moment, nous reportions nos yeux anxieux vers le Fantôme.

Mais Loup Larsen n’apparut même pas sur le pont.

— Il est certainement malade, dis-je à la fin de la journée. Je ferais peut-être bien d’aller voir ce qu’il est devenu et s’il est toujours étendu à la place où je l’ai laissé ce matin.

Maud me jeta un regard suppliant.

— Ne craignez rien, dis-je. Je prendrai un des revolvers. Il ne possède plus aucune arme.

— Mais il a ses bras, ses mains, ses mains redoutables ! Oh ! Humphrey, n’y allez pas ! Je vous en prie… Je vous en supplie !

Elle posa sa main sur la mienne, en une pression qui fit battre mon cœur. Chère et adorable créature ! Toute la femme était en elle. Elle tremblait pour moi.

Je fus sur le point de lui enlacer tendrement la taille, comme je l’avais fait déjà lorsque nous traversions le troupeau de phoques. Mais je me contins.

— Je ferai attention, assurai-je. Je vais juste jeter un coup d’œil.

L’endroit où j’avais laissé Loup Larsen était vide. Il avait sans nul doute regagné sa cabine. Je revins sans en demander davantage.

Au cours de la nuit suivante, Maud et moi nous veillâmes à tour de rôle. Car il était impossible de prévoir ce que pouvait faire Loup Larsen. Nous le savions capable de tout.

Le lendemain encore se passa dans l’attente, puis le surlendemain. Toujours aucun signe de vie de sa part.

Le quatrième jour, Maud s’inquiéta.

— Ses maux de tête peuvent devenir graves, très graves. Il est peut-être plus malade. Il est peut-être mort… ou mourant…, ajouta-t-elle, en voyant que je ne répondais rien.

— Ce serait le mieux ! grommelai-je.

— Mais, songez-y, Humphrey, c’est un homme… un de nos semblables… Nous ne pouvons pas le laisser comme ça.

— Peut-être, oui !

— Oh ! Humphrey, il faut faire quelque chose. Si un malheur arrivait, je ne pourrais jamais me le pardonner !

— Peut-être.

Je souriais en moi-même, en songeant au merveilleux instinct féminin de compassion et de bonté, qui poussait Maud, malgré elle, à prendre Loup Larsen en pitié.

— Humphrey, il faut que vous alliez vous rendre compte…

— Alors vous ne craignez plus pour ma vie ? Et si Loup Larsen me tuait ?

Elle saisit l’ironie et répondit :

— Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, je vous pardonne. Il faut que vous alliez à bord !

Je me levai docilement et descendis vers l’épave.

Une fois sur le pont du Fantôme, je fis, de la proue, un signe amical à Maud. Puis je me dirigeai vers le carré et vers la cabine de Loup Larsen.

Je m’arrêtai en haut de l’escalier et appelai. Loup Larsen répondit et commença à gravir les marches. Je pris en main le revolver.

Durant notre court entretien, je tins l’arme ostensiblement braquée vers lui. Mais il n’y prêta aucune attention. Son état physique ne s’était pas modifié depuis notre première entrevue. Il était triste et silencieux.

Quelques mots à peine furent échangés. Je ne lui demandai pas pourquoi il n’était pas venu à terre, pas plus qu’il ne s’inquiéta de savoir pourquoi je n’étais pas revenu à bord. Ses douleurs de tête, m’affirma-t-il, s’étaient apaisées. Là-dessus, nous nous séparâmes.

Maud reçut mon rapport avec un soulagement évident et la vue de la fumée qui, plus tard dans la journée, s’éleva de la cheminée de la cuisine du Fantôme, acheva de la rassurer.

Le lendemain et le surlendemain, la fumée apparut encore, et Loup Larsen fit un tour ou deux sur le pont. Mais il persista à ne pas tenter de descendre à terre.

Nous n’en continuâmes pas moins nos quarts de nuit, car nous nous attendions à un acte quelconque de sa part, où il se montrerait sous son vrai naturel. Son inaction même nous paraissait suspecte.

Une semaine s’écoula ainsi sans que rien de nouveau se produisît et nous retombâmes, Maud et moi, dans un accablement qui paralysait tous nos mouvements.

Puis la fumée cessa de monter de la cuisine et Loup Larsen de se montrer. Si notre sécurité en paraissait mieux assurée, Maud, par une réaction bizarre, mais généreuse en somme, recommença à s’inquiéter de la santé du capitaine du Fantôme.

Elle ne me demanda pas, cette fois, d’aller m’en enquérir. Mais je compris que tel était son désir. Moi-même, j’étais mal à l’aise, à la pensée renouvelée qu’un de mes semblables était en train de mourir, abandonné de tous. Loup Larsen avait dit vrai. Le code d’humanité qui m’avait été inculqué était plus fort que ma haine.

L’occasion se présenta d’elle-même. La confiture et le lait condensé étaient épuisés. Je prévins Maud que j’allais en chercher d’autres sur la goélette.

En arrivant sur le pont, je pris soin d’enlever mes souliers et c’est sans faire de bruit, en marchant sur mes chaussettes, que je gagnai l’arrière du bateau.

Cette fois, je n’appelai pas du haut de l’escalier, mais je descendis avec précaution. La porte de la cabine de Loup Larsen était intérieurement fermée.

Je me préparais à cogner, quand je me souvins de ce que j’étais venu chercher. Je soulevai silencieusement la trappe du plancher et, m’introduisant dans le magasin, j’y renouvelai nos provisions alimentaires. Je profitai de l’occasion pour prendre également, en vue de l’hiver, dans l’armoire qui les contenait, quelques vêtements de dessous.

Comme j’émergeais de mon trou, j’entendis du bruit dans la cabine de Loup Larsen. Je m’accroupis et écoutai.

Le loquet bougea et, instinctivement, je saisis mon revolver. La porte s’ouvrit toute grande et Loup Larsen fit son apparition.

Jamais je n’avais vu, sur aucun visage humain, un désespoir aussi profond que celui qui se peignait sur cette figure bouleversée. Loup Larsen, l’homme fort, le lutteur indomptable, se tordait les mains, levait ses poings fermés et se lamentait, d’une voix rauque.

Puis un de ses poings se détendit, et il renouvela le geste de passer sa main sur sa figure et sur ses yeux, comme pour en chasser des toiles d’araignée.

— Dieu ! Dieu ! gémit-il.

Et il leva vers le ciel ses poings fermés, avec ce même désespoir infini qui arrachait la plainte de son gosier.

C’était horrible à voir. Je tremblais de tous mes membres. Des frissons couraient le long de ma colonne vertébrale et la sueur m’inondait le front. Je ne crois pas qu’il y ait au monde spectacle plus poignant que celui d’un homme puissant, soudain terrassé.

Par un effet de son extraordinaire volonté, Loup Larsen parvint cependant à se dominer. L’effort dut lui être terrible, car tout son corps en fut secoué. On aurait dit qu’il allait être foudroyé par une attaque.

De ses traits convulsés, il se composa un visage, crispant ses nerfs et luttant pour leur commander. Puis il s’affaissa de nouveau. Une fois de plus, les poings serrés se levèrent, accompagnés d’un gémissement sourd. Et je l’entendis qui sanglotait.

Après quoi il sembla, pour quelques minutes, redevenir l’ancien Loup Larsen et il se dirigea vers l’escalier qui montait sur le pont.

Je me blottis davantage dans l’ombre, persuadé qu’il allait me découvrir dans la position accroupie où je me trouvais, et peu flatté d’être pris pour un lâche.

Je me redressai vivement et me mis sur pied, dans une attitude de menace et de défi. J’avais beau être juste devant lui, il ne parut pas me voir et continua à avancer.

La trappe ouverte était sur sa route. Il ne sembla pas non plus lui prêter attention. Un de ses pieds était déjà engagé dans l’ouverture, l’autre se levait…

À ce moment, il sentit le vide au-dessous de lui et, à la seconde précise où il allait tomber dans le trou, ses muscles de tigre se mirent à jouer. Il se cabra violemment en arrière et, les bras étendus, il alla culbuter sur le plancher, où il roula dans mes pots de confitures et dans le paquet de vêtements préparé par moi.

Mais il s’était redressé presque aussitôt et, simultanément, il avait compris pourquoi la trappe était ouverte, et qui l’avait ouverte.

Rapide comme l’éclair, il la fit jouer sur ses charnières et la rabaissa, avec un cri de triomphe. Nul doute qu’il ne crût m’avoir pris au piège. Nul doute… et cependant j’étais debout devant lui.

Loup Larsen était aveugle. Aveugle comme une chauve-souris.

Je ne bronchai pas et, retenant mon souffle, je continuai à l’observer.

Puis il retourna vers sa cabine. Je le vis tâtonner de la main, pour trouver le loquet. J’en profitai pour me rapprocher silencieusement de l’escalier, que je commençai à monter.

Loup Larsen ne tarda pas à revenir, traînant après lui une lourde cantine, qu’il déposa sur la trappe. Puis il alla en chercher une seconde, qu’il plaça sur l’autre, pendant que je gagnais les dernières marches de l’escalier.

Il le gravit à ma suite et, quand il fut sur le pont, repoussa le toit à glissière sur ce qu’il s’imaginait être ma prison.

Ses yeux éteints regardaient, sans un clignotement. Ils regardaient fixement l’avant du Fantôme. Je n’étais pas à deux mètres de distance dans ce qui aurait dû être leur champ de vision, et ils ne me voyaient pas.

J’en étais tout déconcerté et je me faisais l’effet d’être un fantôme. Devant Loup Larsen, je remuai la main, de droite et de gauche, sans qu’il en eût conscience.

Mais lorsque je me plaçai entre le soleil et lui, l’ombre mouvante passa devant sa figure, et je m’aperçus qu’il en avait ressenti l’impression.

Son visage se fit attentif et se durcit, tandis qu’il tentait d’analyser la sensation éprouvée. Mais il ne parvenait pas à l’identifier.

Je l’observais avec une curiosité qui n’était pas moindre. Je me demandais si la paralysie des nerfs optiques était complète ou si quelque trace de sensibilité y demeurait.

Ou bien la peau du visage percevait-elle la différence de température qui existait entre le passage, même fugitif, d’une ombre et la chaleur solaire ?

Ou bien encore un sixième sens lui permettait-il de deviner une présence à ses côtés ?

Mais je renonçai à expliquer le mystère qui agissait sur lui ; Loup Larsen se mit à marcher sur le pont, avec une assurance apparente qui m’étonna mais qui, après un peu d’attention, n’était pas exempte de cette imperceptible hésitation, spéciale aux aveugles.

Avec un dépit auquel se mêlait un certain amusement, je le vis qui découvrait mes souliers que j’avais laissés sur le pont. Après s’en être emparé, il les emporta dans la cuisine.

Quand il fut en train d’allumer son feu et de préparer son repas, je m’en retournai discrètement vers mes provisions abandonnées et, m’en étant chargé, ainsi que des vêtements, je revins, pieds nus, à terre, pour faire mon rapport à Maud.





32



— Dommage que le Fantôme n’ait plus de mâts, me dit Maud le lendemain. Nous aurions pu nous en servir pour repartir.

Je faisais les cent pas, en proie à une vive excitation.

— Il le faut… Il le faut absolument, répétai-je.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Il s’agit de remonter les mâts et prendre la mer… Nous y arriverons.

— Mais comment ?

— Je n’en sais rien.

— Le capitaine Larsen… objecta-t-elle.

— Il est aveugle et sans défense.

— Oui, mais il a toujours ses mains terribles.

— J’ai réussi à quitter le bateau sans qu’il me coince.

— … En oubliant vos chaussures.

— Si je les avais gardées, vous ne m’auriez pas revu, il y a des chances… Pour réussir, il faudrait que nous ayons la certitude que le bateau est implanté assez solidement sur la grève, pour qu’une tempête ne le remporte pas, une belle nuit, comme elle l’a amené. Et nous avec lui…

À vrai dire, cette éventualité ne semblait pas devoir être envisagée. Le Fantôme s’était échoué par grande marée, et il n’avait pas cessé, depuis, de s’enliser plus profondément dans le sable. Lorsque les vagues déferlaient sur elle, l’énorme coque n’avait même plus un frémissement.

Dans l’après-midi, Maud m’accompagna sur la goélette, où je la hissai, non sans peine, à l’aide d’un cordage dont elle se lia à la taille.

Nous nous mîmes immédiatement au travail. Bientôt Loup Larsen se manifesta en entendant mes coups de marteau.

— Hé là ! cria-t-il. Qu’est-ce que vous faites. Vous sabordez mon bateau ?

— Pas du tout, je le répare, au contraire, répondis-je.

La voix rauque gronda :

— Je vous interdis de mettre le pied sur mon bateau. Le Fantôme, et tout ce qu’il contient, m’appartient. C’est mon bien propre.

Je ripostai :

— Vous oubliez que vous n’êtes plus un gros morceau de ferment. Vous l’étiez et vous auriez été capable de me manger, comme vous le disiez. Maintenant, la levure est éventée et c’est moi qui pourrais vous manger.

Il émit un petit rire désagréable.

— Je remarque que vous me renvoyez ma philosophie. Mais ne commettez pas l’erreur de me sous-estimer. Je vous en avertis pour votre propre bien.

— Depuis quand êtes-vous devenu philanthrope ? En me donnant cet avertissement, vous êtes inconséquent avec vous-même.

Il ne répondit pas à ma raillerie et se contenta de grommeler :

— Et si je fermais la porte… L’autre jour, vous m’avez possédé, hein ?

— Loup Larsen, déclarai-je d’une voix forte, écoutez-moi bien…

C’était la première fois que je lui donnais directement ce nom familier.

— … Je suis incapable de tirer, sans motif, sur un homme hors d’état de se défendre. Vous me l’avez récemment prouvé, par À + B, à votre grande satisfaction, et à la mienne. Mais je vous préviens qu’au moindre acte hostile de votre part, je vous abattrai. C’est un bon conseil que je vous donne à mon tour.

— Et moi, je le répète, je vous interdis de toucher à mon bateau.

Je reculai vers la porte. Ses yeux étaient fixes et toute vie semblait s’être figée sur son visage. C’était un spectacle pénible dont je me serais volontiers passé.

— Allons, railla-t-il, sourdement, mais sa figure restait impassible, il n’y a plus personne qui me respecte, puisque Hump lui-même se permet de me braver… Bonjour, Miss Brewster ! Comment allez-vous ?

Je tressautai. Maud était, en effet, venue me rejoindre. Elle était venue sans bruit, comme une ombre. Comment Loup Larsen avait-il eu la notion de sa présence ? Une dernière lueur s’était-elle réveillée dans ses prunelles mortes ?

Maud eut la même pensée.

— Comment allez-vous vous-même, capitaine Larsen ? demanda-t-elle. Mais comment avez-vous su que j’étais là ?

— J’ai entendu votre respiration. C’est très simple. Que dites-vous de Hump ? Ses progrès sont de plus en plus satisfaisants, vous ne trouvez pas ?

— Je l’ignore, répondit-elle en souriant. Depuis que je le connais, il a toujours été comme ça.

— C’est que vous ne l’avez pas connu quand je l’ai repêché. Quel est votre but, à vous deux ?

— Fuir d’ici, répondis-je. Vous viendrez avec nous ?

— Non, je veux mourir où je suis.

Le même jour, Maud et moi, après avoir réparé les mâts, nous reprenions chacun possession de nos anciennes cabines.

C’était, pour nous, une volupté sans pareille de nous retrouver dans un lieu bien clos, ayant sous nos pieds, au lieu du sol humide et glacé, un plancher de bois blanc, merveilleusement sec, avec de vrais sièges pour nous asseoir et, en face de nous, une couchette, qui nous donnait, avec son étroit matelas de bourre de laine, l’impression du lit le plus somptueux qui se pût rêver.

Instinctivement, Maud se regarda dans une petite glace qui était pendue au mur de sa cabine.

Elle eut aussitôt un recul effrayé et s’exclama, avec un grand cri :

— Miséricorde ! (Puis elle éclata de rire.) Que penseraient nos amis, s’ils pouvaient nous voir en ce moment ? Nous n’avons jamais fait très attention à notre aspect extérieur. Bien franchement, Humphrey, à quoi trouvez-vous que je ressemble ?

— À un épouvantail à moineaux ! répondis-je en riant à mon tour. Votre corsage et votre jupe sont ornés de multiples accrocs, et disparaissent sous la boue et sous les taches de graisse.

« Inutile d’être Sherlock Holmes, pour en déduire que vous avez cuisiné sur un feu de campement et que vous avez passé de longues heures à extraire de l’huile de phoque. Et pour couronner le tout, ce béret ! Oui, voilà où en est la poétesse qui a écrit Baiser toléré !

Avec une révérence cérémonieuse, Maud riposta du tac au tac :

— Et vous, si vous pouviez vous voir…

Nous plaisantâmes de la sorte, pendant cinq minutes, avec une franche gaieté, où perçait pourtant une note sérieuse et émue.

C’était un lien de plus qui resserrait nos vies, et la lumière tremblante de nos yeux disait clairement ce que nous n’osions exprimer et pensions tout bas.

Mais d’autres pensées ne tardèrent pas à nous ressaisir. Dans notre nouvelle installation, et en dépit de son agrément, la promiscuité de Loup Larsen, à laquelle nous étions contraints, demeurait inquiétante.

Nos cabines étaient porte à porte avec la sienne. Et si, chez Maud, une compassion douloureuse se mêlait à la peur, mon attendrissement était beaucoup moindre. Chez moi, la méfiance dominait et je ne doutais pas que la cécité même dont Loup Larsen avait été frappé, loin de l’adoucir, ne l’ait rendu plus mauvais encore.

— Il y aurait un moyen, proposai-je, de le mettre hors d’état de nuire. Ce serait de lui assener un coup bien appliqué sur le crâne avec un des casse-tête à tuer les phoques. Nous pourrions alors le ligoter pendant qu’il serait évanoui.

Maud se récria :

— Oh ! Humphrey. Non, pas ça !

Bref, il fut décidé que nous le garderions prisonnier dans sa cabine où, bien armé, je lui porterais, deux fois par jour, sa nourriture. S’il manifestait le désir de se lever et de se promener quelques instants sur le pont, nous ne nous y opposerions pas. Mais, pas une seconde, nous ne le perdrions de vue.

L’événement se produisit quelques jours après.

Nous entendîmes, au cours de l’après-midi, Loup Larsen frapper doucement à la porte de sa cabine. Je lui demandai ce qu’il voulait.

— Je souffre, dit-il. Respirer le grand air me ferait du bien, sans doute. Humphrey, vous ne pouvez me refuser ça. Que craignez-vous d’un aveugle ?

J’hésitais à répondre. Maud, qui avait entendu, m’implora de ses beaux yeux.

J’allai ouvrir à Loup Larsen qui se glissa, le long des murs, jusqu’à l’escalier, qu’il gravit en titubant. Nous le suivîmes.

Il commença par aller et venir au hasard, sur le pont, en tâtant le sol du pied, et en étendant la main, pour reconnaître les obstacles qui se trouvaient devant lui. Maud et moi, nous l’observions avec curiosité.

Puis il parut soudain foncer sur nous. Ses mains s’ouvrirent, comme pour nous saisir. Nous nous écartâmes de sa route et, tandis qu’il se dirigeait vers la poupe, nous filâmes sans bruit vers l’avant.

Un désappointement irrité se peignit sur ses traits à demi figés.

— Oh ! jeta-t-il d’une voix rauque. Je sais bien que vous êtes quelque part, à m’épier…

Et nous le vîmes prêter l’oreille dans notre direction.

Son cri retentissant m’avait rappelé celui que, dans la nuit, lance le grand chat-huant, vers sa proie, dont il écoute ensuite le frémissement épouvanté. Nous ne bougions pas et attendions qu’il vienne de notre côté, pour nous déplacer. Alors nous effectuions la manœuvre inverse, la main dans la main, comme deux enfants poursuivis par un méchant ogre.

Alors que nous le regardions, amusés et effrayés à la fois, nous vîmes Loup Larsen tournoyer sur lui-même, étendre les bras et, perdant son équilibre, s’effondrer brutalement sur le pont.

Pendant quelques instants, il resta là, comme étourdi, se redressa avec peine, puis retomba de nouveau, ses jambes pliées sous lui.

— Une attaque…, murmurai-je à Maud.

Elle fit un signe affirmatif et ses yeux humides implorèrent ma pitié.

Nous rejoignîmes Loup Larsen. Il semblait complètement inconscient. Sa respiration était spasmodique.

Maud prit soin de lui. Elle souleva sa tête, pour en faire descendre le sang, et m’envoya à la cabine chercher un oreiller. J’apportai également deux couvertures et nous installâmes le malade, le plus confortablement possible, à l’endroit où il était tombé.

Je lui pris le pouls. Il battait à coups forts mais réguliers. Cela me surprit et le soupçon se fit jour en moi.

— Si c’était une feinte ? dis-je à Maud en tenant toujours dans ma main le poignet de Loup Larsen.

Maud m’adressa un regard de reproche.

Mais déjà le poignet s’était retiré vivement de ma main, et ce fut la main de Loup Larsen qui se ferma sur le mien, comme un piège d’acier.

J’eus un cri de terreur, un cri sauvage, inarticulé. Sur le visage de Larsen, je vis se dessiner la joie du triomphe, tandis que, de son autre bras, il m’entourait le corps et m’attirait vers lui, dans une terrible étreinte.

Puis, tandis qu’il me serrait si étroitement que je ne pouvais plus bouger, il lâcha mon poignet. Sa main libre se porta vers ma gorge et, dans cette seconde, je connus l’avant-goût amer de la mort.

Je n’avais d’ailleurs à m’en prendre qu’à ma propre sottise. Quel besoin avais-je eu de risquer cette stupide aventure ? Les bras de gorille s’étaient refermés sur moi.

Je sentais aussi, près de ma gorge, d’autres mains. C’étaient celles de Maud, qui tentaient en vain de faire lâcher prise aux doigts qui m’étranglaient. Elle n’était pas de force et dut renoncer. J’entendis son cri à elle, un cri de détresse et de désespoir, qui me fendit le cœur et me rappela la clameur d’épouvante des femmes sur le Martinez qui sombrait.

Mon visage était écrasé contre la poitrine de Loup Larsen et je ne pouvais rien voir autour de moi. Je perçus seulement les pas de Maud qui s’éloignaient.

Tout s’était passé très rapidement et je n’avais pas encore perdu connaissance, quand je sentis Loup Larsen s’effondrer sous moi.

Sa poitrine parut s’écraser sous mon poids et son souffle devint haletant. Un gémissement caverneux vibra dans sa gorge, et la main qui m’étranglait se relâcha. Je respirai. Puis la main frémit et se resserra de nouveau. Mais son étreinte s’était amollie. La volonté de Loup Larsen se brisait devant son impuissance physique. Il défaillait.

Alors que les pas de Maud se rapprochaient, j’achevai de me dégager et je roulai plusieurs fois sur moi-même, en clignant des yeux sous le soleil.

Ils rencontrèrent ceux de Maud. Elle était debout près de moi, pâle et calme. Son visage encore rempli d’effroi se détendait. Je vis qu’elle tenait à la main un lourd casse-tête et je compris que, pour me sauver la vie, elle n’aurait pas hésité à tuer. Une joie immense envahit mon cœur. C’était vraiment ma femme, ma compagne de lutte : chez elle, la vie primitive reprenait le dessus.

— Merci, mon amie, m’écriai-je, en me levant péniblement.

L’instant d’après, ayant lâché son arme, elle était dans mes bras, pleurant convulsivement sur mon épaule, tandis que je la pressais contre moi. J’enfouis ma figure dans ses cheveux touffus, et je les embrassai doucement, si doucement qu’elle ne s’en aperçut pas.

Nos regards se reportèrent sur Loup Larsen, qui gisait inerte sur le pont. Déjà Maud s’était baissée, lui arrangeant la tête sur l’oreiller.

— Cette fois-ci, son attaque, ça n’est pas de la comédie, dis-je. Il a commencé par feindre, et sa feinte l’a provoquée. Il est inoffensif pour le moment. Nous allons le recoucher.

Je pris Loup Larsen par les épaules et le traînai jusqu’à l’escalier des cabines. Là, je lui passai une corde sous les aisselles et, sans précautions excessives, je l’avoue loyalement, je le laissai glisser jusqu’au bas des marches. Maud et moi le hissâmes ensuite dans sa couchette.

Je me souvins alors des fers et des menottes que Loup Larsen gardait dans un de ses coffres, et qu’il appliquait lui-même à ses hommes, dans les cas d’indiscipline.

Je les lui passai, et je ne le quittai que pieds et poings solidement liés. Je dormis, ce soir-là, le cœur plus léger et je compris que, pour Maud, il en était de même.





33



Voilà à présent Loup Larsen avec les fers aux pieds. Comme si nous avions encore besoin de ça ! La seconde attaque avait provoqué chez lui de sérieux troubles. Maud en fit la découverte en allant lui apporter à manger. Comme il donnait quelques signes de conscience, elle lui avait parlé, sans obtenir de réponse. Il était couché sur le côté gauche ; de toute évidence, il souffrait beaucoup. Maud vint me chercher.

Il pressait son oreiller contre sa joue gauche. Je lui parlai et il ne sembla pas m’entendre.

Puis il se retourna avec effort, tendit son oreille gauche, qu’il avait ainsi dégagée, et répondit quelques mots à mes paroles.

— Vous êtes donc sourd de l’oreille droite ? interrogeai-je.

— Oui, me répondit-il. Ça, ce n’est rien. C’est tout ce côté du corps qui est paralysé. Je ne sens plus mon bras ni ma jambe.

— Encore une feinte ? ripostai-je rudement.

Il secoua la tête, en tordant sa bouche pour grimacer un sourire. Ce sourire était vraiment atroce, car les muscles droits de sa face ne jouaient plus. Seule, la moitié de la bouche s’écartait et se contractait à la fois.

— C’est le dernier acte pour Loup Larsen, fit-il. Je suis paralysé… Enfin, seulement de ce côté-ci, ajouta-t-il, comme s’il devinait le coup d’œil méfiant que je jetai sur sa jambe gauche qu’il avait repliée ; son genou soulevait les couvertures.

— Dommage, reprit-il. J’aurais voulu vous tuer, Hump. Je pensais en avoir encore la force.

— Mais pourquoi ? demandai-je avec un mélange de curiosité et d’horreur.

Le rictus de sa bouche se dessina de nouveau et il me répondit :

— Oh !… Simplement pour vivre et agir encore, pour être, jusqu’au bout, le plus gros morceau de ferment et être le plus fort. Mais mourir de cette façon…

Il essaya de hausser les épaules ; seule, la gauche se souleva légèrement.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous allez mourir ? demandai-je.

— Ce sont ces terribles maux de tête. Je crois avoir un cancer, ou une tumeur au cerveau, qui attaque et dévore mes cellules. Et pourtant je reste parfaitement lucide. Je ne vois plus et j’entends à peine. Le sens du toucher va bientôt me manquer à son tour. Puis je cesserai de parler… C’est prévu et inévitable. Et pourtant, je le répète, je resterai lucide, vivant…

— Oui, votre âme immortelle survit.

Il grimaça un rire sardonique et gloussa :

— Mon âme ? Quelle âme ? Cela signifie simplement que chez moi certaines facultés ne sont pas atteintes par ce mal. Je suis capable de penser, de raisonner, de me souvenir. Quand elles m’abandonneront, je ne serai plus rien.

Et il se retourna, en remettant son oreille gauche sur l’oreiller, afin de me faire comprendre qu’il désirait ne pas poursuivre la conversation.

Maud et moi nous reprîmes nos travaux. Nos pensées étaient graves et solennelles et, de toute la journée, nous n’échangeâmes que des chuchotements.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Vous pouvez m’enlever les menottes, dit-il, ce soir-là, alors que nous allions lui rendre visite. Vous ne risquez rien. Je suis paralysé. Il faut maintenant faire surtout attention aux inflammations.

Il grimaça son terrible sourire, et Maud, horrifiée, détourna la tête.

— Vous savez que votre sourire est impressionnant ? fis-je, car je savais qu’elle devait le soigner et voulais l’épargner le plus possible.

— Eh bien, je ne sourirai plus, répondit-il calmement. Je le pensais bien… Mon côté droit s’engourdit, tantôt c’est le bras ou la main, tantôt la jambe ou le pied… Bon, considérez que dorénavant je souris pour l’éternité, avec mon âme, bien entendu.

L’homme n’avait pas changé. C’était toujours le terrible et indomptable Loup Larsen, emprisonné dans ce corps qui avait été autrefois splendide et invincible. À présent cloué à son lit de douleur, il tenait son âme emmurée dans les ténèbres et le silence. Jamais plus il ne pourrait conjuguer le verbe « agir » mais il « existait » encore.

Et pourtant, après lui avoir retiré les menottes, nous ne pouvions croire véritablement à son état. Nos esprits se révoltaient. Pour nous, il restait un homme plein de forces. Nous ignorions s’il ne fallait pas encore craindre quelque manifestation terrible de sa part.

La mauvaise saison était définitivement venue. Averses et tempêtes de neige ne discontinuaient pas. Le troupeau de phoques avait émigré vers le sud. L’île de Bonne-Volonté était pratiquement déserte. Je travaillais dans la fièvre à la réparation du bateau. Malgré le mauvais temps et le vent, je restais sur le pont depuis l’aube jusqu’à la nuit tombée et avançai mon travail de Titan.

Un soir, Maud et moi nous étions dans le carré quand je sentis soudain une âcre odeur de fumée.

Je regardai, très intrigué, la lampe allumée qui était pendue au plafond. Sa flamme était vive et claire, et la mèche ne charbonnait pas.

— Ça sent le brûlé, fit-elle d’un ton convaincu.

— Montez d’abord sur le pont.

— Mais…

— Ne répliquez pas ! Obéissez !

J’ouvris précipitamment la porte. Une épaisse fumée envahissait le couloir des cabines.

— Loup Larsen n’est pas mort, murmurai-je entre mes dents.

Je marchai à tâtons et m’attendais déjà à voir cette force de la nature se précipiter sur moi pour m’étrangler de sa poigne de fer. J’hésitai, en résistant contre une envie folle de rebrousser chemin. Puis je songeai à Maud et je compris que je ne pouvais pas reculer. Je pénétrai chez Loup Larsen.

C’était bien chez lui qu’était le foyer de l’incendie. Mais je ne voyais pas de flammes. Rien qu’une fumée épaisse et noire, à couper au couteau, issue je ne savais d’où. À tâtons, et tout en toussant, je me dirigeai vers la couchette de Loup Larsen. Je l’y trouvai étendu sur le dos et immobile.

Comme je me penchais sur lui, pour l’interroger, un fumeron me tomba sur la main. Il provenait de la couchette supérieure. Je compris tout de suite. Il avait eu suffisamment de force pour mettre le feu au matelas par une fente pratiquée dans le bois, en se servant de la main gauche. Mais la laine était humide et brûlait mal. Elle ne pouvait que se consumer lentement, en dégageant un flot asphyxiant de fumée.

Le péril, heureusement, n’était pas immédiat et, à l’aide de quelques seaux d’eau que j’allai tirer de la mer, je réussis assez rapidement à éteindre le feu. Dix minutes après, l’atmosphère étant redevenue respirable, j’autorisai Maud à descendre dans la cabine. Je dégageai Loup Larsen de sa couverture et de ses draps. Il avait perdu connaissance.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La paralysie de Loup Larsen gagne toujours. Elle est presque générale.

Un matin, quand nous l’avons trouvé, il ne pouvait plus parler. Il a fait signe qu’il désirait un crayon et du papier. De sa main gauche, qui ne cesse de trembler, il a écrit :

« Je vis encore. Le morceau de ferment n’est pas mort. »

— Oui, mais il s’amenuise de plus en plus, lui dis-je.

Il rajouta sur la feuille :

« Songez qu’il va encore s’amenuiser jusqu’à ma mort. Je n’ai jamais été plus lucide de ma vie. Je suis toujours là. »

C’était comme un message qui venait des ténèbres de la tombe. Le corps de cet homme, si formidable hier, n’était plus qu’un sépulcre où son âme se débattait.

Le lendemain il écrivit :

« L’engourdissement s’accentue. Je peux à peine bouger ma main. Il faut me parler plus haut. Les dernières lignes de communication se rompent. »

Je lui demandai s’il souffrait beaucoup. Je dus, à deux reprises, réitérer ma question. Il répondit :

« Pas constamment. »

Sa main se mouvait avec lenteur et trébuchait péniblement sur le papier. Ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que nous déchiffrâmes ce griffonnage. Il rappelait, d’aspect, ces « messages de l’au-delà » dont les spirites gratifient les spectateurs, dans les séances publiques à un dollar d’entrée.

« Mais je suis toujours là… » écrivit-il encore.

Le crayon lui tomba de la main, où nous dûmes le replacer entre ses doigts.

« Je médite avec sérénité sur la vie et sur la mort, comme un Sage hindou, quand je ne souffre pas », écrivit-il.

— Vous croyez donc, lui cria Maud dans l’oreille, à l’immortalité ?

Par trois fois, Loup Larsen tenta d’écrire, mais sans résultat. Le crayon glissa sur le papier. Comme précédemment, j’essayai de le remettre dans sa main, mais ses doigts ne pouvaient se refermer.

Alors Maud maintint le crayon dans la main inerte, et Loup Larsen écrivit, en grandes lettres, si lentement que plusieurs minutes s’écoulèrent entre chacune d’elles :

« FOUTAISE ! »

Ce furent, si l’on peut dire, les dernières paroles de Loup Larsen, indomptable et sceptique jusqu’au bout.

Le bras et la main se détendirent, et le crayon roula sur le plancher. Le tronc eut un léger recul. Puis tout mouvement cessa.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Loup Larsen continue à vivre.

C’est Maud qui, chaque jour, avec un admirable dévouement, lui demande ce qui lui est nécessaire et, notamment, ce qu’il souhaite manger.

Elle pose ses doigts sur les lèvres, qui se remuent légèrement. Et, de leur mouvement, elle déduit si c’est un oui ou un non.

— Voulez-vous du bœuf ?

— …

— Non ? Voulez-vous du bouillon de bœuf ?

— …

— Oui ? C’est entendu… Humphrey, il désire du bouillon de bœuf.

Ce soir, ses yeux se remplirent de larmes. Puis, se laissant aller dans mes bras, elle murmura :

— Oh ! Humphrey, quand tout cela finira-t-il ? Je suis à bout de forces. Je n’en peux plus…

Elle posa la tête contre mon épaule ; je sentis sa frêle silhouette secouée par les sanglots. Entre mes bras, elle était légère comme une plume.

« Elle ne va pas tenir le coup », songeai-je.

Je la consolai et elle reprit bientôt le dessus.

— Je devrais avoir honte. (Puis elle ajouta avec un sourire étrange et adorable :) Mais je ne suis qu’un petit bout de femme.

Je ressentis comme une décharge électrique ; c’était ainsi que je l’appelais dans mon for intérieur.

— D’où tenez-vous cette expression ? demandai-je sèchement.

— Quelle expression ?

— Un petit bout de femme ?

— Elle est à vous ?… Je la connais depuis toujours. Mon père disait ça à ma mère.

— C’est également mon expression.

— Pour appeler votre mère ?

— Non.

Je ne poursuivis pas cette conversation. Je vis briller dans ses yeux une petite lueur moqueuse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Loup Larsen est mort cette nuit.

Son âme est envolée dans la tempête, qui n’a pas cessé de rugir.

J’ai roulé le corps dans une voile et l’y ai ficelé étroitement.

Le pont était continuellement inondé. Le vent soufflait avec une force inouïe. Nous avions de l’eau jusqu’aux genoux.

— Je ne me rappelle qu’une phrase de l’oraison funèbre, dis-je après m’être découvert. « Et le corps sera jeté à la mer. »

Maud me regarda, à la fois surprise et choquée. Mais j’avais eu l’occasion de voir la méthode expéditive employée par Loup Larsen, lors d’un précédent décès ; c’est ce qui me poussait à agir de même avec lui.

J’ouvris un panneau et le corps, dans son linceul de toile, glissa dans la mer, une barre de fer aux pieds en guise de lest.

— Adieu, homme fier et invincible, murmura Maud d’une voix si basse que les paroles furent noyées dans le rugissement du vent.

Mais j’avais vu le mouvement de ses lèvres et compris ce qu’elle disait.

Comme une grosse vague venait de bondir sur le Fantôme, j’aperçus, à deux ou trois milles devant moi, un petit vapeur qui roulait et tanguait, debout à la lame, et semblait venir vers nous.

Je tendis la main pour le signaler à Maud.

Le petit vapeur se faisait plus distinct. Il était peint en noir et je supposai, d’après les descriptions que les chasseurs de phoques m’avaient souvent faites de ce genre de bateaux, qu’il appartenait à la douane américaine.

J’allai me précipiter au magasin chercher un pavillon, quand je me rappelai soudain que j’avais oublié de faire provision de drisses.

— Nous n’avons pas besoin de pavillon de détresse, annonça Maud. Ils nous ont vus.

— Nous sommes sauvés, dis-je d’une voix grave et posée… Je me demande si je suis heureux ou non.

Nos regards se croisèrent. Nous nous penchâmes l’un vers l’autre et mes bras se refermèrent sur elle.

— Est-ce que c’est nécessaire ? demandai-je.

— Non, mais c’est si agréable de l’entendre dire.

Nos lèvres se joignirent.

— Ma femme, mon petit bout de femme ! fis-je en lui caressant l’épaule, comme le font tous les amoureux sans l’avoir jamais appris.

— Je t’aime. (Elle me regarda un instant puis baissa les yeux et posa la tête contre ma poitrine en poussant un soupir de bonheur.)

Je jetai un coup d’œil en direction du bateau. Il était très près.

— Encore un baiser, ma chérie, murmurai-je, avant qu’ils n’arrivent.

— … Et nous sauvent. Je crois qu’il est temps, ajouta-t-elle avec un adorable sourire étrange, transformé par l’amour, que je ne lui connaissais pas avant.




  1. Détroit qui fait communiquer la baie de San Francisco avec la mer.
  2. Église de Londres, dans le quartier de Cheapside.
  3. Gant de cuir dont se servent, pour pousser l’aiguille, les selliers et les voiliers.
  4. Diminutif de Humphrey, prénom du personnage, signifie également « bosse ». D’où le calembour : « Le tordu. »
  5. Personnage légendaire, comme notre Jean de Nivelle.
  6. Les « flèches » sont des voiles triangulaires ou trapézoïdales qui, aux mâts d’une goélette, surmontent la grande voile. Le « clinfoc » est une petite voile triangulaire, supplémentaire, qui, à l’avant du navire, vient s’ajouter au petit foc et au grand foc.
  7. Les frégates sont des oiseaux palmipèdes des mers tropicales, aux ailes énormes et puissantes. Les boobies sont d’autres oiseaux aquatiques, lourds d’allure et ressemblant au pélican.
  8. Les « risées » sont de petits coups de vents intermittents. Les « alizés » sont des vents réguliers, qui soufflent entre les tropiques, en direction de l’ouest.
  9. On donne aux cordages, sur un voilier, le nom global de « manœuvres ». Les « manœuvres dormantes » sont les cordages fixes qui assurent la solidité de la mâture ; tels sont les « étais » et les « haubans ». Les « manœuvres courantes » sont les multiples cordages (drisses, balancines, cargues, écoutes, armures) qui, jouant dans d’innombrables poulies, servent à mouvoir chaque élément du gréement d’un voilier.
  10. Marché aux poissons de Londres.
  11. Personnage symbolique, aux idées étroites et obstinées.
  12. Tanner, bob et pony, mots d’argot populaire.
  13. nstrument de chirurgie, utilisé pour la compression des artères.
  14. Crochet tournant, rivé au bout d’une chaîne, et qui s’emploie notamment pour la pêche du requin.
  15. Nom de la voile du grand mât.
  16. « Lofer » signifie naviguer au plus près du vent, qui vient directement frapper par côté le navire et ses voiles.