Le Médecin malgré lui

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Le Médecin malgré lui
Texte établi par Charles LouandreCharpentier (2p. 240-290).
LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

COMÉDIE EN TROIS ACTES

1666

NOTICE

Cette comédie, que Molière appelait aussi le Fayetier, et qui se trouve quelquefois désignée sous ce nom, fut mise au théâtre, comme nous l’avons vu plus haut, pendant les premières représentations du Misanthrope, le 9 août 1666. Elle obtint le plus grand succès. Molière la traitait comme une farce sans conséquence ; mais le public, dont elle excitait au dernier point l’hilarité, en faisait beaucoup plus de cas que l’auteur lui-même ; c’est ce que Subligny nous apprend dans ces vers de la Muse dauphine :

Molière, dit-on, ne l’appelle
Qu’une petite bagatelle :
Mais cette bagatelle est d’un esprit si fin,
Que, s’il faut que je vous le die,
L’estime qu’on en fait est une maladie
Qui fait que, dans Paris, tout court au Médecin.

Le sujet du Médecin malgré lui se trouve dans un fabliau du douzième siècle, intitulé le Vilain mire. Mais évidemment ce n’est point dans le texte même de ce vieux conte que notre auteur aura été puiser ses inspirations. Anguilbert, dans le livre intitulé Mensa philosophica, rapporte une anecdote qui reproduit sommairement la donnée du Vilain mire. « Quædam mulier, dit Anguilbert, percussa a viro suo ivit ad castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non mederi cuique nisi forte percuteretur : et sic eum fortissime percuti procuravit. » (Cap. XVIII, de Mulieribus, in fine, fol. 58.) — Une femme maltraitée par son mari alla trouver le châtelain malade, et lui dit que son mari était médecin, mais qu’il ne guérissait personne s’il n’était battu. C’est ainsi qu’elle trouva le moyen de faire rendre à son mari les coups qu’elle en avait reçus.

L’auteur d’une vie de Molière, écrite en 1724, raconte « qu’il tenait d’une personne fort avancée en âge que Molière avait pris l’idée de cette pièce dans une histoire qui réjouit beaucoup Louis XIV, et qu’on disait arrivée du temps de François Ier, qui lui-même y avait joué un rôle. » On peut croire, d’après ces indications, que si le texte original du Vilain mire était oublié au dix-septième siècle, le sujet de ce fabliau, traditionnellement recueilli et propagé, circulait comme une anecdote tout à fait populaire, et que Molière, qui prenait, on le sait, son bien partout, s’en est emparé sans en connaître l’origine directe.

La seule critique qu’on ait faite du Médecin malgré lui, a été de dire que c’était une farce. Qu’importe si la farce atteint son but, sans blesser la morale ? La gloire de Molière n’a point à souffrir de cette définition ; car dans ce genre encore, il reste le maître de tous ceux qui l’ont précédé, comme de tous ceux qui l’ont suivi.

PERSONNAGES


Géronte, père de Lucinde.

Lucinde, fille de Géronte.

Léandre, amant de Lacinde.

Sganarelle, mari de Martine.

Martine, femme de Sganarelle.

M. Robert, voisin de Sganarelle.

Valère, domestique de Geronte.

Lucas, mari de Jacqueline.

Jacqueline, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas

Thibaud, père de Perrin,

Perrin,

paysans

ACTE I


Le théâtre représente une forêt



Scène I

Sganarelle, Martine, paraissent sur le théâtre en se querellant.


Sganarelle

Non, je te dis que je n’en veux rien faire, et que c’est à moi de parler et d’être le maître.


Martine

Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines !


Sganarelle

Oh ! la grande fatigue que d’avoir une femme ! et qu’Aristote a bien raison, quand il dit qu’une femme est pire qu’un démon !


Martine

Voyez un peu l’habile homme, avec son benêt d’Aristote.


Sganarelle

Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur.


Martine

Peste du fou fieffé !


Sganarelle

Peste de la carogne !


Martine

Que maudits soient l’heure et le jour où je m’avisai d’aller dire oui !


Sganarelle

Que maudit soit le bec cornu[1] de notaire qui me fit signer ma ruine !


Martine

C’est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire ! Devrais-tu être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m’avoir pour ta femme ? et méritais-tu d’épouser une femme comme moi ?


Sganarelle

Il est vrai que tu me fis trop d’honneur, et que j’eus lieu de me louer la première nuit de mes noces ! Hé ! morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirais de certaines choses…


Martine

Quoi ? que dirais-tu ?


Sganarelle

Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.


Martine

Qu’appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l’hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j’ai !…


Sganarelle

Tu as menti : j’en bois une partie.


Martine

Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis !…


Sganarelle

C’est vivre de ménage.


Martine

Qui m’a ôté jusqu’au lit que j’avais !…


Sganarelle

Tu t’en lèveras plus matin.


Martine

Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison…


Sganarelle

On en déménage plus aisément.


Martine

Et qui, du matin jusqu’au soir, ne fait que jouer et que boire !


Sganarelle

C’est pour ne me point ennuyer.


Martine

Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ?


Sganarelle

Tout ce qu’il te plaira.


Martine

J’ai quatre pauvres petits enfants sur les bras…


Sganarelle

Mets-les à terre.


Martine

Qui me demandent à toute heure du pain.


Sganarelle

Donne-leur le fouet : quand j’ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison.


Martine

Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?


Sganarelle

Ma femme, allons tout doucement, s’il vous plaît.


Martine

Que j’endure éternellement tes insolences et tes débauches ?


Sganarelle

Ne nous emportons point, ma femme.


Martine

Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?


Sganarelle

Ma femme, vous savez que je n’ai pas l’ame endurante, et que j’ai le bras assez bon.


Martine

Je me moque de tes menaces.


Sganarelle

Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.


Martine

Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.


Sganarelle

Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose[2].


Martine

Crois-tu que je m’épouvante de tes paroles ?


Sganarelle

Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.


Martine

Ivrogne que tu es !


Sganarelle

Je vous battrai.


Martine

Sac à vin !


Sganarelle

Je vous rosserai.


Martine

Infâme !


Sganarelle

Je vous étrillerai.


Martine

Traître ! insolent ! trompeur ! lâche ! coquin ! pendard ! gueux ! belître ! fripon ! maraud ! voleur ! …


Sganarelle

Ah ! vous en voulez donc !

Sganarelle prend un bâton et bat sa femme


Martine, criant

Ah ! ah ! ah ! ah !


Sganarelle

Voilà le vrai moyen de vous apaiser[3].


Scène 2

M. Robert, Sganarelle, Martine


Monsieur Robert

Holà ! holà ! holà ! Fi ! Qu’est ceci ? Quelle infamie ! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme !


Martine, les mains sur les côtés, parle à M. Robert en le faisant reculer, et à la fin lui donne un soufflet.

Et je veux qu’il me batte, moi.


Monsieur Robert

Ah ! j’y consens de tout mon cœur.


Martine

De quoi vous mêlez-vous ?


Monsieur Robert

J’ai tort.


Martine

Est-ce là votre affaire ?


Monsieur Robert

Vous avez raison.


Martine

Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes !


Monsieur Robert

Je me rétracte.


Martine

Qu’avez-vous à voir là-dessus ?


Monsieur Robert

Rien.


Martine

Est-ce à vous d’y mettre le nez ?


Monsieur Robert

Non.


Martine

Mêlez-vous de vos affaires.


Monsieur Robert

Je ne dis plus mot.


Martine

Il me plaît d’être battue.


Monsieur Robert

D’accord.


Martine

Ce n’est pas à vos dépens


Monsieur Robert

Il est vrai.


Martine

Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n’avez que faire.

(Il passe ensuite vers Sganarelle, qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton et le met en fuite.)


Monsieur Robert

Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, battez comme il faut votre femme ; je vous aiderai si vous le voulez.


Sganarelle

Il ne me plaît pas, moi.


Monsieur Robert

Ah ! c’est une autre chose.


Sganarelle

Je la veux battre, si je le veux ; et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.


Monsieur Robert

Fort bien.


Sganarelle

C’est ma femme et non pas la vôtre.


Monsieur Robert

Sans doute.


Sganarelle

Vous n’avez rien à me commander.


Monsieur Robert

D’accord.


Sganarelle

Je n’ai que faire de votre aide.


Monsieur Robert

Très volontiers.


Sganarelle

Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d’autrui. Apprenez que Cicéron dit qu’entre l’arbre et le doigt il ne faut point mettre l’écorce.

(Il le chasse ; ensuite il revient vers sa femme et lui dit en lui pressant la main.)


Scène 3

Sganarelle, Martine.


Sganarelle

Oh çà ! faisons la paix nous deux. Touche là.


Martine

Oui, après m’avoir ainsi battue !


Sganarelle

Cela n’est rien. Touche.


Martine

Je ne veux pas.


Sganarelle

Hé ?


Martine

Non.


Sganarelle

Ma petite femme !


Martine

Point.


Sganarelle

Allons, te dis-je.


Martine

Je n’en ferai rien.


Sganarelle

Viens, viens, viens.


Martine

Non ; je veux être en colère.


Sganarelle

Fi ! c’est une bagatelle. Allons, allons.


Martine

Laisse-moi là.


Sganarelle

Touche, te dis-je.


Martine

Tu m’as trop maltraitée.


Sganarelle

Hé bien ! va, je te demande pardon ; mets là ta main.


Martine

Je te pardonne ; (bas, à part.) mais tu le paieras.


Sganarelle

Tu es une folle de prendre garde à cela : ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l’amitié ; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s’aiment, ne font que ragaillardir l’affection[4]. Va, je m’en vais au bois, et je te promets aujourd’hui plus d’un cent de fagots.


Scène 4

Martine, seule.

Va, quelque mine que je fasse, je n’oublierai pas mon ressentiment ; et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu m’as donnés. Je sais bien qu’une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d’un mari : mais c’est une punition trop délicate pour mon pendard : je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir ; et ce n’est pas contentement pour l’injure que j’ai reçue.


Scène 5

Valère, Lucas, Martine


Lucas, à Valère, sans voir Martine.

Parguienne ! j’avons pris là tous deux une guèble de commission ; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons attraper.


Valère, à Lucas, sans voir Martine.

Que veux-tu, mon pauvre nourricier ? il faut bien obéir à notre maître : et puis, nous avons intérêt, l’un et l’autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse ; et sans doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudra quelque récompense. Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu’on peut avoir sur sa personne ; et quoiqu’elle ait fait voir de l’amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n’a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.


Martine, rêvant à part, se croyant seule.

Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?


Lucas, à Valère.

Mais quelle fantaisie s’est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous pardu leur latin ?


Valère, à Lucas.

On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu’on ne trouve pas d’abord ; et souvent en de simples lieux…


Martine, se croyant toujours seule.

Oui, il faut que je me venge à quelque prix que ce soit. Ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurois digérer ; et… (Elle dit tout ceci en rêvant, de sorte que, ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit :) Ah ! messieurs, je vous demande pardon ; je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque chose qui m’embarrasse,


Valère

Chacun a ses soins dans le monde, et nous cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.


Martine

Seroit-ce quelque chose où je vous puisse aider ?


Valère

Cela se pourroit faire ; et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d’une maladie qui lui a ôté tout d’un coup l’usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n’ont su faire ; et c’est là ce que nous cherchons.


Martine, bas, à part.

Ah ! que le ciel m’inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard ! (haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer ce que vous cherchez ; et nous avons un homme, le plus merveilleux homme du monde pour les maladies désespérées.


Valère

Hé ! de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?


Martine

Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.


Lucas

Un médecin qui coupe du bois !


Valère

Qui s’amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?


Martine

Non ; c’est un homme extraordinaire qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et que vous ne prendriez jamais pour ce qu’il est. Il va vêtu d’une façon extravagante, affecte quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.


Valère

C’est une chose admirable que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.


Martine

La folie de celui-ci est plus grande qu’on ne peut croire, car elle va parfois jusqu’à vouloir être battu pour demeurer d’accord de sa capacité ; et je vous donne avis que vous n’en viendrez pas à bout, qu’il n’avouera jamais qu’il est médecin, s’il se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun en bâton, et ne le réduisiez, à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu’il vous cachera d’abord. C’est ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.


Valère

Voilà une étrange folie !


Martine

Il est vrai ; mais, après cela, vous verrez qu’il fait des merveilles.


Valère

Comment s’appelle-t-il ?


Martine

Il s’appelle Sganarelle. Mais il est aisé à connoître : c’est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.


Lucas

Un habit jaune et vart ! C’est donc le médecin des parroquets ?


Valère

Mais est-il bien vrai qu’il soit si habile que vous le dites ?


Martine

Comment ! c’est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois qu’une femme fut abandonnée de tous les autres médecins ; on la tenoit morte il y avoit déjà six heures, et l’on se disposoit à l’ensevelir, lorsqu’on y fit venir de force l’homme dont nous parlons. Il lui mit, l’ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche ; et, dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit aussitôt à promener dans sa chambre comme si de rien n’eût été.


Lucas

Ah !


Valère

Il falloit que ce fût quelque goutte d’or potable.


Martine

Cela pourroit bien être. Il n’y a pas trois semaines encore qu’un jeune enfant de douze ans tomba du haut du clocher en bas, et se brisa sur le pavé la tête, les bras, et les jambes. On n’y eut pas plus tôt amené notre homme, qu’il le frotta par tout le corps d’un certain onguent qu’il sait faire ; et l’enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette.


Lucas

Ah !


Valère

Il faut que cet homme-là ait la médecine universelle.


Martine

Qui en doute ?


Lucas

Téligué ! v’là justement l’homme qu’il nous faut. Allons vite le charcher.


Valère

Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.


Martine

Mais souvenez-vous bien au moins de l’avertissement que je vous ai donné.


Lucas

Hé ! morguenne ! laissez-nous faire : s’il ne tient qu’à battre, la vache est à nous.


Valère, à Lucas.

Nous sommes bien heureux d’avoir fait cette rencontre ; et j’en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.


Scène 6

Sganarelle, Valère, Lucas


Sganarelle, chantant derrière le théâtre.

La, la, la …


Valère

J’entends quelqu’un qui chante, et qui coupe du bois.


Sganarelle, entrant sur le théâtre, avec une bouteille à la main, sans apercevoir Valère ni Lucas.

La, la, la … Ma foi, c’est assez travaille pour boire un coup. Prenons un peu d’haleine. (Après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé comme tous les diables[5]

(Il chante.)

Qu’ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu’ils sont doux
Vos petits glouglous !
Mais mon sort feroit bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie.
Ah ! bouteille, ma mie,
Pourquoi vous videz-vous[6]?

Allons, morbleu ! il ne faut point engendrer de mélancolie.


Valère, bas, à Lucas.

Le voilà lui-même.


Lucas, bas, à Valère.

Je pense que vous dites vrai, et que j’avons bouté le nez dessus.


Valère

Voyons de près.


Sganarelle, embrassant sa bouteille.

Ah ! petite friponne ! que je t’aime, mon petit bouchon ! (Il chante. Apercevant Valère et Lucas qui l’examinent, il baisse la voix.)

Mais mon sort… feroit… bien des… jaloux,

Si…

(Voyant qu’on l’examine de plus près.)

Que diable ! à qui en veulent ces gens-là ?


Valère, à Lucas.

C’est lui assurément.


Lucas, à Valère.

Le v’là tout craché comme on nous l’a défiguré.


Sganarelle, à part.

(Ici il pose sa bouteille à terre, et, Valère se baissant pour le saluer comme il croit que c’est a dessein de la prendre, il la met de l’autre côté, ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.)

Ils consultent en me regardant. Quel dessein auroient-ils ?


Valère

Monsieur, n’est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?


Sganarelle

Hé ! quoi ?


Valère

Je vous demande si ce n’est pas vous qui se nomme Sganarelle.


Sganarelle, se tournant vers Valère, puis vers Lucas.

Oui et non, selon ce que vous lui voulez.


Valère

Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.


Sganarelle

En ce cas, c’est moi qui se nomme Sganarelle.


Valère

Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.


Sganarelle

Si c’est quelque chose, messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.


Valère

Monsieur, c’est trop de grâce que vous nous faites. Mais, monsieur, couvrez-vous, s’il vous plaît ; le soleil pourroit vous incommoder.


Lucas

Monsieu, boutez dessus.


Sganarelle, à part.

Voici des gens bien pleins de cérémonie

(Il se couvre.)


Valère

Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous ; les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.


Sganarelle

Il est vrai, messieurs, que je suis le premier homme du monde pour faire des fagots.


Valère

Ah ! monsieur !…


Sganarelle

Je n’y épargne aucune chose, et les fais d’une façon qu’il n’y a rien à dire.


Valère

Monsieur, ce n’est pas cela dont il est question.


Sganarelle

Mais aussi je les vends cent dix sous le cent.


Valère

Ne parlons point de cela, s’il vous plaît.


Sganarelle

Je vous promets que je ne saurois les donner à moins.


Valère

Monsieur, nous savons les choses.


Sganrelle

Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.


Valère

Monsieur, c’est se moquer que…


Sganarelle

Je ne me moque point, je n’en puis rien rabattre.


Valère

Parlons d’autre façon, de grâce.


Sganarelle

Vous en pourrez trouver autre part à moins ; il y a fagots et fagots : mais pour ceux que je fais…


Valère

Hé ! monsieur, laissons là ce discours.


Sganarelle

Je vous jure que vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit un double.


Valère

Hé ! fi !


Sganarelle

Non, en conscience ; vous en paierez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.


Valère

Faut-il, monsieur, qu’une personne comme vous s’amuse à ces grossières feintes, s’abaisse à parler de la sorte ! qu’un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterré des beaux talents qu’il a !


Sganarelle, à part.

Il est fou.


Valère

De grâce, monsieur, ne dissimulez point avec nous.


Sganarelle

Comment ?


Lucas

Tout ce tripotage ne sart de rian ; je savons cen que je savons.


Sganarelle

Quoi donc ! que me voulez-vous dire ? Pour qui me prenez-vous ?


Valère

Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.


Sganarelle

Médecin vous-même ; je ne le suis point, et je ne l’ai jamais été.


Valère, bas.

Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage ; et n’en venons point, s’il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.


Sganarelle

À quoi donc ?


Valère

À de certaines choses dont nous serions marris.


Sganarelle

Parbleu ! venez-en à tout ce qu’il vous plaira ; je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.


Valère, bas.

Je vois bien qu’il faut se servir du remède. (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d’avouer ce que vous êtes.


Lucas

Hé ! tétigué ! ne lantiponez point davantage, et confessez à la franquette que v’s êtes médecin.


Sganarelle, à part.

J’enrage.


Valère

À quoi bon nier ce qu’on sait ?


Lucas

Pourquoi toutes ces fraimes-là ? À quoi est-ce que ça vous sert ?


Sganarelle

Messieurs, en un mot autant qu’en deux mille, je vous dis que je ne suis point médecin.


Valère

Vous n’êtes point médecin ?


Valère

Non.


Lucas

V’s n’êtes pas médecin ?


Sganarelle

Non, vous dis-je.


Valère

Puisque vous le voulez, il faut donc s’y résoudre.

(Ils prennent chacun un bâton, et le frappent.)


Sganarelle

Ah ! ah ! ah ! messieurs, je suis tout ce qu’il vous plaira.


Valère

Pourquoi, monsieur, nous obligez-vous à cette violence ?


Lucas

À quoi bon nous bailler la peine de vous battre ?


Valère

Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.


Lucas

Par ma figué ! j’en sis fâché, franchement.


Sganarelle

Que diable est ceci, messieurs ? De grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin ?


Valère

Quoi ! vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d’être médecin ?


Sganarelle

Diable emporte si je le suis !


Lucas

Il n’est pas vrai qu’ous sayez médecin ?


Sganarelle

Non, la peste m’étouffe ! (Ils recommencent à le battre.) Ah ! ah ! Hé bien ! messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin ; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J’aime mieux consentir à tout que de me faire assommer.


Valère

Ah ! voilà qui va bien, monsieur : je suis ravi de vous voir raisonnable.


Lucas

Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça.


Valère

Je vous demande pardon de toute mon ame.


Lucas

Je vous demandons excuse de la libarté que j’avons prise.


Sganarelle, à part.

Ouais ! seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin sans m’en être aperçu ?


Valère

Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes ; et vous verrez assurément que vous en serez satisfait.


Sganarelle

Mais, messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ? Est-il bien assuré que je sois médecin ?


Lucas

Oui, par ma figué !


Sganarelle

Tout de bon ?


Valère

Sans doute.


Sganarelle

Diable emporte si je le savois !


Valère

Comment, vous êtes le plus habile médecin du monde.


Sganarelle

Ah ! ah !


Lucas

Un médecin qui a gari je ne sais combien de maladies.


Sganarelle

Tudieu !


Valère

Une femme étoit tenue pour morte il y avoit six heures ; elle étoit prête à ensevelir, lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher d’abord par la chambre.


Sganarelle

Peste !


Lucas

Un petit enfant de douze ans se laissit choir du haut d’un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes et les bras cassés ; et vous, avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu’aussitôt il se relevit sur ses pieds, et s’en fut jouer à la fossette.


Sganarelle

Diantre !


Sganarelle

Enfin, monsieur, vous aurez contentement avec nous, et vous gagnerez ce que vous voudrez en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.


Sganarelle

Je gagnerai ce que je voudrai ?


Valère

Oui.


Sganarelle

Ah ! je suis médecin, sans contredit. Je l’avois oublié ; mais je m’en ressouviens. De quoi est-il question ? Où faut-il se transporter ?


Valère

Nous vous conduirons. Il est question d’aller voir une fille qui a perdu la parole.


Sganarelle

Ma foi, je ne l’ai pas trouvée.


Valère, bas, à Lucas

Il aime à rire. à Sganarelle. Allons, monsieur.


Sganarelle

Sans une robe de médecin ?


Valère

Nous en prendrons une.


Sganarelle, présentant sa bouteille à Valère

Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps.

(puis se tournant vers Lucas en crachant.)

Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.


Lucas

Palsanguenne ! v’là un médecin qui me plaît ; je pense qu’il réussira, car il est bouffon.

Fin du premier acte



ACTE II


Le théâtre représente une chambre de la maison de Géronte.

Scène I

Géronte, Valère, Lucas, Jacqueline.


Valère

Oui, monsieur, je crois que vous serez satisfait ; et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde.


Lucas

Oh ! morguenne ! il faut tirer l’échelle après ceti-là, et tous les autres ne sont pas daignes de li déchausser ses souliés.


Valère

C’est un homme qui a fait des cures merveilleuses.


Lucas

Qui a gari des gens qui étiant morts.


Valère

Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit ; et, parfois, il a des moments où son esprit s’échappe, et ne paroît pas ce qu’il est.


Lucas

Oui, il aime à bouffonner ; et l’an diroit parfois, ne v’s en déplaise, qu’il a quelque petit coup de hache à la tête.


Valère

Mais, dans le fond, il est toute science ; et bien souvent il dit des choses tout à fait relevées.


Lucas

Quand il s’y boute, il parle tout fin drait comme s’il lisoit dans un livre.


Valère

Sa réputation s’est déjà répandue ici ; et tout le monde vient à lui[7].


Géronte

Je meurs d’envie de le voir ; faites-le-moi vite venir.


Valère

Je le vais quérir.



Scène II

Géronte, Jacqueline, Lucas


Jacqueline

Par ma fi, monsieu, ceti-ci fera justement ce qu’ant fait les autres. Je pense que ce sera quessi queumi ; et la meilleure médeçaine que l’an pourroit bailler à votre fille, ce seroit, selon moi, un biau et bon mari, pour qui alle eût de l’amiquié.


Géronte

Ouais ! nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses !


Lucas

Taisez-vous, notre minagère Jacquelaine ; ce n’est pas à vous à bouter là votre nez.


Jacqueline

Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire ; que votre fille a besoin d’autre chose que de rhibarbe et de séné, et qu’un mari est un emplâtre qui garit tous les maux des filles.


Géronte

Est-elle en état maintenant qu’on s’en voulût charger, avec l’infirmité qu’elle a ? Et lorsque j’ai été dans le dessein de la marier, ne s’est-elle pas opposée à mes volontés ?


Jacqueline

Je le crois bian ; vous l’y vouliez bailler eun homme qu’alle n’aime point. Que ne preniais-vous ce monsieur Liandre, qui li touchoit au coeur ? alle auroit été fort obéissante ; et je m’en vas gager qu’il la prendroit, li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.


Géronte

Ce Léandre n’est pas ce qu’il faut ; il n’a pas du bien comme l’autre.


Jacqueline

Il a eun oncle qui est si riche, dont il est hériquié.


Géronte

Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons. Il n’est rien tel que ce qu’on tient ; et l’on court grand risque de s’abuser, lorsque l’on compte sur le bien qu’un autre vous garde. La mort n’a pas toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de messieurs les héritiers ; et l’on a le temps d’avoir les dents longues, lorsqu’on attend pour vivre le trépas de quelqu’un.


Jacqueline

Enfin, j’ai toujours ouï dire qu’en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite couteume de demander toujours, Qu’a-t-il ? et Qu’a-t-elle ? et le compère Piarre a marié sa fille Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu’il avait davantage que le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié ; et v’là que la pauvre criature en est devenue jaune comme un coing, et n’a pas profité tout depuis ce temps-là. C’est un bel exemple pour vous, monsieu. On n’a que son plaisir en ce monde ; et j’aimerois mieux bailler à ma fille eun bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse.


Géronte

Peste ! madame la nourrice, comme vous dégoisez. Taisez-vous, je vous prie ; vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.


Lucas, frappant, à chaque phrase qu’il dit, sur l’épaule de Géronte.

Morgue ! tais-toi, t’es eune impartinente. Monsieu n’a que faire de tes discours, et il sait ce qu’il a à faire. Mèle-toi de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille ; et il est bon et sage pour voir ce qu’il ly faut.


Géronte

Tout doux ! Oh ! tout doux.


Lucas, frappant encore sur l’épaule de Geronte.

Monsieu, je veux un peu la mortifier, et ly apprendre le respect qu’alle vous doit.


Géronte

Oui. Mais ces gestes ne sont pas nécessaires.



Scène III

Valère, Sganarelle, Géronte, Lucas, Jacqueline


Valère

Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre.


Géronte, à Sganarelle.

Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous.


Sganarelle, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus.

Hippocrate dit… que nous nous couvrions tous deux.


Géronte

Hippocrate dit cela ?


Sganarelle

Oui.


Géronte

Dans quel chapitre, s’il vous plaît ?


Sganarelle

Dans son chapitre… des chapeaux.


Géronte

Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.


Sganarelle

Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses…


Géronte

À qui parlez-vous, de grâce ?


Sganarelle

À vous.


Géronte

Je ne suis pas médecin


Sganarelle

Vous n’êtes pas médecin ?


Géronte

Non, vraiment


Sganarelle

Tout de bon ?


Géronte

Tout de bon.

(Sganarelle prend un bâton, et bat Géronte comme on l’a battu.)

Ah ! ah ! ah !


Sganarelle

Vous êtes médecin maintenant ; je n’ai jamais eu d’autres licences[8].


Géronte, à Valère

Quel diable d’homme m’avez-vous là amené ?


Valère

Je vous ai bien dit que c’étoit un médecin goguenard.


Géronte

Oui : mais je l’enverrois promener avec ses goguenarderies.


Lucas

Ne prenez pas garde à ça, monsieu ; ce n’est que pour rire.


Géronte

Cette raillerie ne me plaît pas.


Sganarelle

Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j’ai prise.


Géronte

Monsieur, je suis votre serviteur.


Sganarelle

Je suis fâché…


Géronte

Cela n’est rien.


Sganarelle

Des coups de bâton…


Géronte

Il n’y a pas de mal.


Sganarelle

Que j’ai eu l’honneur de vous donner.


Géronte

Ne parlons plus de cela. Monsieur, j’ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.


Sganarelle

Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi ; et je souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute voire famille, pour vous témoigner l’envie que j’ai de vous servir.


Géronte

Je vous suis obligé de ces sentiments.


Sganarelle

Je vous assure que c’est du meilleur de mon ame que je vous parle.


Géronte

C’est trop d’honneur que vous me faites.


Sganarelle

Comment s’appelle votre fille ?


Géronte

Lucinde.


Sganarelle

Lucinde ! Ah ! beau nom à médicamenter ! Lucinde !


Géronte

Je m’en vais voir un peu ce qu’elle fait.


Sganarelle

Qui est cette grande femme-là ?


Géronte

C’est la nourrice d’un petit enfant que j’ai.



Scène IV

Sganarelle, Jacqueline, Lucas.


Sganarelle, à part.

Peste ! le joli meuble que voilà ! (Haut.) Ah ! nourrice, charmante nourrice, ma médecine est la très humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait de vos bonnes grâces. (Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service ; et…


Lucas

Avec votre parmission, monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous prie.


Sganarelle

Quoi ! elle est votre femme ?


Lucas

Oui.


Sganarelle

Ah ! vraiment je ne savois pas cela, et je m’en réjouis pour l’amour de l’un et de l’autre.

(Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas et embrasse la nourrice.)


Lucas, tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme.

Tout doucement, s’il vous plaît.


Sganarelle

Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble : je la félicite d’avoir un mari comme vous ; et je vous félicite, vous, d’avoir une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est.

(Faisant encore semblant d’embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il passe dessous, et embrasse encore la nourrice.)


Lucas, le tirant encore.

Hé ! tétigué ! point tant de compliments, je vous supplie.


Sganarelle

Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d’un si bel assemblage ?


Lucas

Avec moi tant qu’il vous plaira, mais avec ma femme, trêve de sarimonie.


Sganarelle

Je prends part également au bonheur de tous deux : et si je vous embrasse pour vous témoigner ma joie, je l’embrasse de même pour lui en témoigner aussi.

(Il continue le même jeu.)


Lucas, le tirant pour la troisième fois.

Ah ! vartigué, monsieur le médecin, que de lantiponages[9] !



Scène V

Géronte, Sganarelle, Lucas, Jacqueline.


Géronte

Monsieur, voici tout à l’heure ma fille qu’on va vous amener.


Sganarelle

Je l’attends, monsieur, avec toute la médecine.


Géronte

Où est-elle ?


Sganarelle, se touchant le front.

Là-dedans.


Géronte

Fort bien.


Sganarelle, en voulant toucher les tetons de la nourrice.

Mais, comme je m’intéresse à toute votre famille, il faut que j’essaie un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.

(Il s’approche de Jacqueline.)


Lucas, le tirant, et lui faisant faire la pirouette.

Nannain, nannain ; je n’avons que faire de ça.


Sganarelle

C’est l’office du médecin de voir les tétons des nourrices.


Lucas

Il gnia office qui quienne, je sis votre sarviteur.


Sganarelle

As-tu bien la hardiesse de t’opposer au médecin ? Hors de là.


Lucas

Je me moque de ça.


Sganarelle, en le regardant de travers.

Je te donnerai la fièvre.


Jacqueline, prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la pirouette.

Ote-toi de là aussi ; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s’il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire ?


Lucas

Je ne veux pas qu’il te tâte, moi.


Sganarelle

Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme !


Géronte

Voici ma fille.


Scène VI

Lucinde, Géronte, Sganarelle, Valère, Lucas, JAcqueline.


Lucinde

Est-ce là la malade ?


Géronte

Oui, Je n’ai qu’elle de fille ; et j’aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir.


Sganarelle

Qu’elle s’en garde bien ! Il ne faut pas qu’elle meure sans l’ordonnance du médecin[10].


Géronte

Allons, un siège.


Sganarelle, assis entre Géronte et Lucinde.

Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante, et je tiens qu’un homme bien sain s’en accommoderoit assez.


Géronte

Vous l’avez fait rire, monsieur.


Sganarelle

Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde. (à Lucinde.) Hé bien ! de quoi est-il question ? Qu’avez-vous ? quel est le mal que vous sentez ?


Lucinde, répond par signes, en portant la main à sa bouche, à sa tête et son menton

Han, hi, hou, han.


Sganarelle

Hé ! que dites-vous ?


Lucinde, continue les mêmes gestes.

Han, hi, hon, han, han, hi, hon.


Sganarelle

Quoi ?


Lucinde

Han, hi, hon.


Sganarelle, la contrefaisant

Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là ?


Géronte

Monsieur, c’est là sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause ; et c’est un accident qui a fait reculer son mariage.


Sganarelle

Et pourquoi ?


Géronte

Celui qu’elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses.


Sganarelle

Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie ! je me garderois bien de la vouloir guérir.


Géronte

Enfin, monsieur, nous vous prions d’employer tous vos soins pour la soulager de son mal.


Sganarelle

Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu : ce mal l’oppresse-t-il beaucoup ?


Géronte

Oui, monsieur.


Sganarelle

Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs ?


Géronte

Fort grandes.


Sganarelle

C’est fort bien fait[11] Va-t-elle où vous savez ?


Géronte

Oui.


Sganarelle

Copieusement ?


Géronte

Je n’entends rien à cela.


Sganarelle

La matière est-elle louable ?


Géronte

Je ne me connois pas à ces choses.


Sganarelle, se tournant vers la malade.

Donnez-moi votre bras. (à Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.


Géronte

Hé ! oui, monsieur, c’est là son mal ; vous l’avez trouvé tout du premier coup.


Sganarelle

Ha ! ha !


Jacqueline

Voyez comme il a deviné sa maladie !


Sganarelle

Nous autres grands médecins, nous connoissons d’abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire, C’est ceci, c’est cela ; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.


Géronte

Oui : mais je voudrois bien que vous me pussiez dire d’où cela vient.


Sganarelle

Il n’est rien de plus aisé ; cela vient de ce qu’elle a perdu la parole.


Géronte

Fort bien. Mais la cause, s’il vous plaît, qui fait qu’elle a perdu la parole ?


Sganarelle

Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.


Géronte

Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de sa langue ?


Sganarelle

Aristote, là-dessus, dit… de fort belles choses[12].


Géronte

Je le crois.


Sganarelle

Ah ! c’étoit un grand homme !


Géronte

Sans doute.


Sganarelle

Grand homme tout à fait ; (levant le bras depuis le coude.) un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu’entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes ; peccantes, c’est-à-dire… humeurs peccantes ; d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant… pour ainsi dire… à… Entendez-vous le latin ?


Géronte

En aucune façon.


Sganarelle, se levant brusquement.

Vous n’entendez point le latin ?


Géronte

Non.


Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures.

Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hœc musa, la muse, bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas ? Etiam, oui. Quare ? pourquoi ? Quia substantivo, et adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus[13].


Géronte

Ah ! que n’ai-je étudié !


Jacqueline

L’habile homme que v’là !


Lucas

Oui, ça est si biau que je n’y entends goutte.


Sganarelle

Or, ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate ; et parceque lesdites vapeurs… comprenez bien ce raisonnement, je vous prie ; et parceque lesdites vapeurs ont certaine malignité… écoutez bien ceci, je vous conjure.


Géronte

Oui.


Sganarelle

Ont une certaine malignité qui est causée… soyez attentifs, s’il vous plaît.


Géronte

Je le suis.


Sganarelle

Qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, nequeis, nequer, polarinum, quipsa milus[14]. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette.


Jacqueline

Ah ! que ça est bian dit, notre homme !


Lucas

Que n’ai-je la langue aussi bian pendue !


Géronte

On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n’y a qu’une seule chose qui m’a choquée : c’est l’endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu’ils ne sont ; que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit.


Sganarelle

Oui ; cela étoit autrefois ainsi : mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle.


Géronte

C’est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.


Sganarelle

Il n’y a point de mal ; et vous n’ètes pas obligé d’être aussi habile que nous.


Géronte

Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu’il faille faire à cette maladie ?


Sganarelle

Ce que je crois qu’il faille faire ?


Géronte

Oui.


Sganarelle

Mon avis est qu’on la remette sur son lit, et qu’on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.


Géronte

Pourquoi cela, monsieur ?


Sganarelle

Parcequ’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu’on ne donne autre chose aux perroquets, et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela ?


Géronte

Cela est vrai ! Ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin.


Sganarelle

Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera.



Scène VII

Géronte, Sganarelle, Jacqueline


Sganarelle, à Jacqueline

Doucement, vous. (à Géronte) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes..


Jacqueline

Qui ? moi ? Je me porte le mieux du monde.


Sganarelle

Tant pis, nourrice ; tant pis. Cette grande santé est à craindre, et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant.


Géronte

Mais, monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s’aller faire saigner quand on n’a point de maladie ?


Sganarelle

Il n’importe, la mode en est salutaire ; et, comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir[15].


Jacqueline, en s’en allant.

Ma fi, je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d’apothicaire.


Sganarelle

Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison.



Scène VIII

Géronte, Sganarelle


Sganarelle

Je vous donne le bonjour.


Géronte

Attendez un peu, s’il vous plaît.


Sganarelle

Que voulez-vous faire ?


Géronte

Vous donner de l’argent, monsieur.


Sganarelle, tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse

Je n’en prendrai pas, monsieur.


Géronte

Monsieur…


Sganarelle

Point du tout.


Géronte

Un petit moment.


Sganarelle

En aucune façon.


Géronte

De grâce !


Sganarelle

Vous vous moquez.


Géronte

Voilà qui est fait.


Sganarelle

Je n’en ferai rien.


Géronte

Hé !


Sganarelle

Ce n’est pas l’argent qui me fait agir[16].


Géronte

Je le crois.


Sganarelle, après avoir pris l’argent.

Cela est-il de poids ?


Géronte

Oui, monsieur.


Sganarelle

Je ne suis pas un médecin mercenaire.


Géronte

Je le sais bien.


Sganarelle

L’intérêt ne me gouverne point.


Géronte

Je n’ai pas cette pensée.


Sganarelle, seul, regardant l’argent qu’il a reçu.

Ma foi, cela ne va pas mal ; et pourvu que…



Scène IX

Léandre, Sganarelle


Léandre

Monsieur, il y a longtemps que je vous attends ; et je viens implorer votre assistance.


Sganarelle, lui tâtant le pouls.

Voilà un pouls qui est fort mauvais.


Léandre

Je ne suis point malade, monsieur ; et ce n’est pas pour cela que je viens à vous.


Sganarelle

Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?


Léandre

Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m’appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter ; et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d’accès m’est fermé auprès d’elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d’exécuter un stratagème que j’ai trouvé pour lui pouvoir dire deux mots d’où dépendent absolument mon bonheur et ma vie.


Sganarelle, paroissant en colère.

Pour qui me prenez-vous ? Comment ! oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature !


Léandre

Monsieur, ne faites point de bruit.


Sganarelle, en le faisant reculer.

J’en veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.


Léandre

Hé ! monsieur, doucement.


Sganarelle

Un malavisé.


Léandre

De grâce !


Sganarelle

Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c’est une insolence extrême…


Léandre, tirant une bourse

Monsieur…


Sganarelle

De vouloir m’employer… (tenant la bourse.) Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme ; et je serois ravi de vous rendre service : mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas ; et je vous avoue que cela me met en colère.


Léandre

Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que…


Sganarelle

Vous vous moquez. De quoi est-il question ?


Léandre

Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut ; et ils n’ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie[17] : mais il est certain que l’amour en est la véritable cause, et que Lucinde n’a trouvé cette maladie que pour se délivrer d’un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu’on ne nous voie ensemble, retirons-nous d’ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.


Sganarelle

Allons, monsieur : vous m’avez donné pour votre amour une tendresse qui n’est pas concevable ; et j’y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.


Fin du premier acte




ACTE III


Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte.

Léandre, Sganarelle


Léandre

Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire ; et, comme le père ne m’a guère vu, ce changement d’habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.


Sganarelle

Sans doute.


Léandre

Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine, pour parer mon discours et me donner l’air d’habile homme.


Sganarelle

Allez, allez, tout cela n’est pas nécessaire, il suffit de l’habit : et je n’en sais pas plus que vous.


Léandre

Comment !


Sganarelle

Diable emporte si j’entends rien en médecine ! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi.


Léandre

Quoi ! vous n’êtes pas effectivement…


Sganarelle

Non, vous dis-je ; ils m’ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m’étois jamais mêlé d’être si savant que cela ; et toutes mes études n’ont été que jusqu’en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue ; mais quand j’ai vu qu’à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l’être aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l’erreur s’est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés ; et, si les choses vont toujours de même, je suis d’avis de m’en tenir toute la vie à la médecine. Je trouve que c’est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu’on fasse bien, ou soit qu’on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons comme il nous plaît sur l’étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en paie les pots cassés ; mais ici l’on peut gâter un homme sans qu’il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c’est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu’il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n’en voit se plaindre du médecin qui l’a tué[18]


Léandre

Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.


Sganarelle, voyant des hommes qui viennent à lui.

Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter, (à Léandre.) Allez toujours m’attendre auprès du logis de votre maîtresse.



Scène II

Thibaut, Perrin, Sganarelle



Thibaut

Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perrin et moi.


Sganarelle

Qu’y a-t-il ?


Thibaut

Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six mois.


Sganarelle, tendant la main comme pour recevoir de l’argent.

Que voulez-vous que j’y fasse ?


Thibaut

Je voudrions, monsieu, que vous nous baillissiez queuque petite drôlerie pour la garir.


Sganarelle

Il faut voir de quoi est-ce qu’elle est malade.


Thibaut

Alle est malade d’hypocrisie, monsieu.


Sganarelle

D’hypocrisie ?


Thibaut

Oui, c’est-à-dire qu’aile est enflée partout ; et l’an dit que c’est quantité de sériosités qu’alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrois l’appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l’iau. Alle a, de deux jours l’un, la fièvre quotiguienne, avec des

lassitudes et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l’élouffer ; et parfois il li prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu’alle est passée. J’avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais combien d’histoires ; et il m’en coûte plus d’eune douzaine de bons écus en lavements, ne v’s en déplaise, en aposthumes qu’on li a fait prendre, en infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l’autre, n’a été que de l’onguent miton-mitaine. Il veloit li bailler d’eune certaine drogue que l’on appelle du vin amétile ; mais j’ai-z-eu peur franchement que ça l’envoyît a patres ; et l’an dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-là.


Sganarelle, tendant toujours la main, et la branlant comme pour signe qu’il demande de l’argent.

Venons au fait, mon ami, venons au fait.


Thibaut

Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu’il faut que je fassions.


Sganarelle

Je ne vous entends point du tout.


Perrin

Monsieu, ma mère est malade ; et v’là deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède.


Sganarelle

Ah ! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et qui s’explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d’hydropisie, qu’elle est enflée par tout le corps, qu’elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu’il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c’est-à-dire des évanouissements ?


Perrin

Hé ! oui, monsieu, c’est justement ça.


Sganarelle

J’ai compris d’abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu’il dit. Maintenant vous me demandez un remède ?


Perrin

Oui, monsieu.


Sganarelle

Un remède pour la guérir ?


Perrin

C’est comme je l’entendons.


Sganarelle

Tenez, voilà un morceau de fromage qu’il faut que vous lui fassiez prendre.


Perrin

Du fromage, monsieu ?


Sganarelle

Oui, c’est un fromage préparé, où il entre de l’or, du corail et des perles, et quantité d’autres choses précieuses.


Perrin

Monsieu, je vous sommes bien obligés ; et j’allons li faire prendre ça tout à l’heure.


Sganarelle

Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez.



Scène III

Le théâtre change, et représente, comme au seconde acte, une chambre de la maison de Géronte.
Jacqueline, Sganarelle, Lucas, dans le fond du théâtre


Sganarelle

Voici la belle nourrice. Ah ! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre ; et votre vue est la rhubarbe, la casse, et le séné, qui purgent toute la mélancolie de mon ame.


Jacqueline

Par ma figue, monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n’entends rian à tout votre latin.


Sganarelle

Devenez malade, nourrice, je vous prie ; devenez malade pour l’amour de moi. J’aurois toutes les joies du monde de vous guérir.


Jacqueline

Je sis votre sarvante ; j’aime bian mieux qu’an ne me garisse pas.


Sganarelle

Que je vous plains, belle nourrice, d’avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez !


Jacqueline

Que velez-vous, monsieu ? C’est pour la pénitence de mes fautes ; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu’aile y broute.


Sganarelle

Comment ! un rustre comme cela ! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle !


Jacqueline

Hélas ! vous n’avez rian vu encore ; et ce n’est qu’un petit échantillon de sa mauvaise humeur.


Sganarelle

Est-il possible ? et qu’un homme ait l’ame assez basse pour maltraiter une personne comme vous ? Ah ! que j’en sais, belle nourrice, et qui ne sont pas loin d’ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons ! Pourquoi faut-il qu’une personne si bien faite soit tombée en de telles mains ! et qu’un franc animal, un brutal, un stupide, un sot… pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de votre mari…


Jacqueline

Hé ! monsieu, je sais bian qu’il mérite tous ces noms-là.


Sganarelle

Oui, sans doute, nourrice, il les mérite ; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu’il a.


Jacqueline

Il est bian vrai que si je n’avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m’obliger à queuque étrange chose.


Sganarelle

Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu’un. C’est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela ; et, si j’étois assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour… (Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, Lucas passe sa tête par dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté, mais le médecin d’une manière fort plaisante.)


Scène IV

Géronte, Lucas.


Géronte

Holà ! Lucas, n’as-tu point vu ici notre médecin ?


Lucas

Et oui, de par tous les diantres, je l’ai vu, et ma femme aussi.


Géronte

Où est-ce donc qu’il peut être ?


Lucas

Je ne sais ; mais je voudrois qu’il fût à tous les guèbles.


Géronte

Va-t’en voir un peu ce que fait ma fille ?



Scène V

Sganarelle, Léandre, Géronte


Géronte

Ah ! monsieur, je demandois où vous étiez.


Sganarelle

Je m’étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade ?


Géronte

Un peu plus mal depuis votre remède.


Sganarelle

Tant mieux ; c’est signe qu’il opère.


Géronte

Oui ; mais en opérant, je crains qu’il ne l’étouffe


Sganarelle

Ne vous mettez pas en peine ; j’ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l’attends à l’agonie.


Géronte, montrant Léandre.

Qui est cet homme-là que vous amenez ?


Sganarelle, faisant des signes avec la main pour montrer que c’est son apothicaire.

C’est…


Géronte

Quoi ?


Sganarelle

Celui…


Géronte

Hé !


Sganarelle

Qui…


Géronte

Je vous entends.


Sganarelle

Votre fille en aura besoin.



Scène VI

Lucinde, Géronte, Léandre, Jacqueline, Sganarelle


Jacqueline

Monsieu, v’là votre fille qui veut un peu marcher.


Sganarelle

Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l’apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.

(En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et, lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle il le fait retourner vers lui lorsqu’il veut regarder ce que sa fille et l’apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant pour l’amuser.)

Monsieur, c’est une grande et subtile question entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d’écouter ceci, s’il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui : et moi je dis que oui et non ; d’autant que l’incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l’inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune ; et comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve…


Lucinde, à Léandre.

Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.


Géronte

Voilà ma fille qui parle ! ô grande vertu du remède ! ô admirable médecin ! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison merveilleuse ! et que puis-je faire pour vous après un tel service ?


Sganarelle, se promenant sur le théâtre, et s’eventant avec son chapeau.

Voilà une maladie qui m’a bien donné de la peine !


Lucinde

Oui, mon père, j’ai recouvré la parole ; mais je l’ai recouvrée pour vous dire que je n’aurai jamais d’autre époux que Léandre, et que c’est inutilement que vous voulez me donner Horace.


Géronte

Mais…


Lucinde

Rien n’est capable d’ébranler la résolution que j’ai prise.


Géronte

Quoi !


Lucinde

Vous m’opposerez en vain de belles raisons.


Géronte

Si…


Lucinde

Tous vos discours ne serviront de rien.


Géronte

Je…


Lucinde

C’est une chose où je suis déterminée.


Géronte

Mais…


Lucinde

Il n’est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.


Géronte

J’ai…


Lucinde

Vous avez beau faire tous vos efforts.


Géronte

Il…


Lucinde

Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.


Géronte

La…


Lucinde

Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d’épouser un homme que je n’aime point.


Géronte

Mais…


Lucinde, parlant d’un ton de voix à étourdir.

Non. En aucune façon. Point d’affaires. Vous perdez le temps. Je n’en ferai rien. Cela est résolu.


Géronte

Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n’y a pas moyen d’y résister. (à Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.


Sganarelle

C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez[19]


Géronte

Je vous remercie. (à Lucinde.) Penses-tu donc…


Lucinde

Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon ame.


Géronte

Tu épouseras Horace dès ce soir.


Lucinde

J’épouserai plutôt la mort.


Sganarelle, à Géronte.

Mon Dieu ! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire ; c’est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu’il y faut apporter.


Géronte

Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d’esprit ?


Sganarelle

Oui ; laissez-moi faire, j’ai des remèdes pour tout ; et notre apothicaire nous servira pour cette cure, (à Léandre.) Un mot. Vous voyez que l’ardeur qu’elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père ; qu’il n’y a point de temps à perdre ; que les humeurs sont fort aigries ; et qu’il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n’y en vois qu’un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède : mais comme vous êtes habile homme dans votre métier, c’est à vous de l’y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j’entretiendrai ici son père ; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vitel au remède spécifique !



Scène VII

Géronte, Sganarelle


Géronte

Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire ? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer.


Sganarelle

Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.


Géronte

Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne ?


Sganarelle

Les filles sont quelquefois un peu têtues.


Géronte

Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.


Sganarelle

La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.


Géronte

Pour moi, dès que j’ai eu découvert la violence de cet amour, j’ai su tenir toujours ma fille renfermée.


Sganarelle

Vous avez fait sagement.


Géronte

Et j’ai bien empêché qu’ils n’aient eu communication ensemble.


Sganarelle

Fort bien.


Géronte

Il seroit arrivé quelque folie, si j’avois souffert qu’ils se fussent vus.


Sganarelle

Sans doute.


Géronte

Et je crois qu’elle auroit été fille à s’en aller avec lui.


Sganarelle

C’est prudemment raisonné.


Géronte

On m’avertit qu’il fait tous ses efforts pour lui parler.


Sganarelle

Quel drôle !


Géronte

Mais il perdra son temps.


Sganarelle

Ah ! ah !


Géronte

Et j’empêcherai bien qu’il ne la voie.


Sganarelle

Il n’a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu’il ne sait pas. Plus fin que vous n’est pas bête.



Scène VIII

Lucas, Géronte, Sganarelle


Lucas

Ah ! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre ; votre fille s’en est enfuie avec son Liandre. C’étoit lui qui étoit l’apothicaire ; et v’là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là.


Géronte

Comment ! m’assassiner de la façon ! Allons, un commissaire, et qu’on empêche qu’il ne sorte. Ah ! traître, je vous ferai punir par la justice.


Lucas

Ah ! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu : bougez de là seulement.



Scène IX

Martine, Sganarelle, Lucas


Martine, à Lucas.

Ah ! mon Dieu ! que j’ai eu de peine à trouver ce logis Dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous a donné.


Lucas

Le v’là qui va être pendu.


Matine

Quoi ! mon mari pendu ! Hélas ! et qu’a-t-il fait pour cela ?


Lucas

Il a fait enlever la fille de notre maître.


Martine

Hélas ! mon cher mari, est-il bien vrai qu’on te va pendre ?


Sganarelle

Tu vois. Ah !


Martine

Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens ?


Sganarelle

Que veux-tu que j’y fasse ?


Martine

Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation.


Sganarelle

Retire-toi de là, tu me fends le cœur.


Martine

Non, je veux demeurer pour t’encourager à la mort ; et je ne te quitterai point que je ne t’aie vu pendu.


Sganarelle

Ah !



Scène X

Géronte, Sganarelle, Martine


Géronte, à Sganarelle.

Le commissaire viendra bientôt, et l’on s’en va vous mettre en lieu où l’on me répondra de vous.


Sganarelle, à genoux, le chapeau à la main.

Hélas ! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton ?


Géronte

Non, non ; la justice en ordonnera. Mais que vois-je ?



Scène XI

Géronte, Léandre, Lucinde, Sganarelle, Lucas, Martine


Léandre

Monsieur, je tiens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble ; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n’est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, monsieur, c’est que je viens tout à l’heure de recevoir des lettres par où j’apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens.


Géronte

Monsieur, votre vertu m’est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde.


Sgaarelle, à part.

La médecine l’a échappé belle !


Martine

Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d’être médecin, car c’est moi qui t’ai procuré cet honneur.


Sganarelle

Oui ! c’est toi qui m’as procuré je ne sais combien de coups de bâton.


Léandre, à Sganarelle.

L’effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.


Sganarelle

Soit. (à Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu mas élevé : mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d’un médecin est plus à craindre qu’on ne peut croire.



Fin du Médecin malgré lui.
  1. Bec cornu est une imitation du mot italien becco, qui signifie bouc. (Bret.) — Les vieux conteurs emploient quelquefois ces deux mots réunis dans le sens de cornard
  2. Dicton populaire qui se trouve dans la Comédie des Proverbes, d’Adrien de Montluc : « Si tu m’importunes davantage, tu me déroberas un soufflet. »
  3. Si l’on en croit l’éditeur des œuvres de Boileau publiées en 1713, l’original de Sganarelle serait le perruquier l’Amour que Boileau célébra depuis dans le Lutrin. Il ajoute que Molière traça cette première sur ce que lui en avait dit Boileau, circonstance confirmée par Ménage et pas Brossette : « Didier l’Amour, perruquier qui demeuroit dans la cour du Palais, dit Brossette, et dont la boutique étoit sous l’escalier de la Sainte-Chapelle, étoit un gros et grand homme d’asser bon air, vigoureux, et bien fait. Il avoit été marié deux fois ; sa première étoit extrêmement emportée… Molière a peint le caractère de l’un et de l’autre dans son Médecin malgré lui. »
  4. La plaisanterie de Sganarelle rappelle un vers de Térence, dont elle est comme la parodie :

    Amantium iræ amoris redintegratio est.
    Les querelles de amants sont un renouvellement d’amour.

    Andrienne, acte III, scène iii. (Aime Martie.)
  5. Un bois salé, comme on dit un ragoût salé, parce qu’on a soif après avoir coupé de l’un, comme après avoir mangé de l’autre. (Auger.)
  6. M. Roze, de l’Académie française, et secrétaire du cabinet du Roi, fit des paroles latines sur cet air, et pour faire une malice à Molière, il lui reprocha, chez M. le duc de Montausier, d’avoir traduit la chanson de Sganarelle d’une épigramme latine imitée de l’Anthologie. Voici les paroles de Roze :

    Quam dulces,
    Amphora amœna
    Quam dulces
    Sunt tuæ voces !
    Dum fundis merum in calices,
    Utinam semper esses plena !
    Ah ! Ah ! cara mea lagena,
    Vacua cur jaces ?

    (Lettre sur Molière, insérée dans le Mercure de France en décembre 1739. Prem. vol., pag. 2914, Cizeron-Rival, pag. 22.)

  7. Ceci prépare la seconde scène du troisième acte, où nous verrons Thibaud et Perrin venir demander des remèdes à Sganarelle.
  8. Le Sganarelle du Médecin volant consent à devenir médecin sur la promesse de deux pistoles. Il dit à son maître : « Venez me donner mes licences, que sont les deux pistoles promises. » Molière reproduit ici le même trait, mais d’une manière beaucoup plus comique. (Aimé Martin.)
  9. De lantiponer, chicaner, importuner
  10. Ce passage est tiré de la farce du Médecin volant :

    Gorgibus

    « Monsieur le médecin, j’ai grand’peur qu’elle ne meure.


    Sgnarelle

    Ah ! qu’elle s’en garde bien ! Il ne faut pas qu’elle s’amuse à se mieux mourir sans l’ordonnance de la médecine.»

  11. Esope* conte qu’un malade, étant interrogé par son médecin quelle opération il sentoit des médicaments qu’il lui avoit donnés : J’ai fort sué, répondit-il. — Cela est bon, dit le médecin. Une autre fois il lui demanda encore comment il s’était porté deuis : J’ai eu un froid extrême, fit-il, et si si fort tremblé. — Cela est bon, reprit le médecin. À la troisième fois, il demanda derechef comment il se portit : Je me sens, dit-il, enfler et bouffir comme d’hydropisie. — Voilà qui va bien, ajouta le médecin. Venant après à s’enquérir à lui de son état : Certes, mon ami, répondit-il, à force de bien aller je me meurs**. — Molière avait déjà imité cette fable d’Ésope dans le Médecin volant. « Sentez-vous de grandes douleurs à la tête et aux reins ? dit Sganarelle à Lucile. — Oui, monsieur. — C’est fort bien fait, répond Sganarelle. » (Aimé Martin.)

    *. Fable XLIII, Ægrotus et medicus.

    **. Éssais de Montaigne, livre II, ch. XXXVII.

  12. Imitation du Médecin volant : « Ce grand médecin, au chapitre qu’il a fait de la nature des animaux, dit… cent belles choses ; et comme les humeurs qui ont de la connexité ont beaucoup de rapport (car, par exemple, comme la mélancolie est ennemie de la joie, et qu’il n’est rien de plus contraire à la santé de la maladie), nous pouvons dire avec ce grand homme que votre fille est fort malade. »
  13. Les quatre premiers mots de cette tirade prétendue latin sont des mots forgés qui n’appartiennent à aucune langue. Le reste est une citation estropiée de quelques lignes du rudiment de Despautere, et principalement de ce passage : « Deux sanctus, est-ne oratio latina ? Etiam. Quare ? Qui adjectivum et subtantivum concordant in gencre, numero, casu ». (Auger.)
  14. Il n’est pas besoin de remarquer que ossabandus et les mots qui suivent, ainsi qu’armyan et nasmus, qui se trouvent plus haut, n’appartiennent à aucune langue.
  15. C’était exactement la médecine du temps, qui ordonnait sans cesse des purgations ou des saignées de précaution. On voit, dans les Mémoires de Dangean, que Louis XIV prenait médecine chaque mois, pour la maladie à venir, comme dit Sganarelle. (Auger.)
  16. Dans Rabelais, Panurge, ayant consulté le médecin Rondibilis, « s’approcha de luy, et luy mist en main, sans mot dire, quatre nobles à la rose*. Rondibilis les print très bien, puis luy dist en effroi, comme indigné : Hé ! hé ! hé ! monsieur, il ne falloit rien. Grand mercy, toutesfois. De meschantes gens jamais je ne prends rien, rien jamais de gens de bien ne refuse. Je suis toujours à vostre commandement. En payant, dist Panurge. Cela s’entend, respondit Rondibilis. »

    *. Chaque noble à la rose valait cent sous.

  17. Qui, répété disjonctivement, signifie celui-ci, celui-là.
  18. Ce passage est imité d’un nouvelle de Cervantes, intitulée le Licencié de Vidriera. « Le juge, y est-il dit, peut violer la justice ou la retarder ; l’avoca peut, par intérêt, soutenir une mauvaise cause ; le marchand peut nous atrapper notre argent ; enfin toutes les personnes avec lesquelles la nécessité nous force de traiter peuvent nous faire quelque tort, mais aucune ne peut nous ôter impunément la vie. Les médecins seuls ont ce droit ; ils peuvent nous tuer sans crainte, sans employer d’autres armes que leurs remèdes ; leurs bévues ne se découvrent jamais, parce qu’au moment même la terre les cache et les fait oublier » (Petitot.)
  19. Plusieurs traits de cette scene rappellent le passage suivant de Rabelais : « Je ne vous avois oncques puis veu que jouastes à Montepellier avec nos antiques amys la morale et comedie de celui qui avoit espousé une femme muette. Le bon mari voulut qu’elle parlast. Elle parla par l’art du medecin et du chirurgien, qui lui coupère une encyliglotte qu’elle avoit sous la langue. La parole recouvrée, elle parla tant et tant que son mari retourna au medecin pour remede de la faire taire. Le medecin respondit, en son art, bien avoir des remedes pour faire parler les femmes, n’en avoir pour les faire taire. Remede unique estre surdité du mary contre cestuy interminable parlement de femme. Le paillard devint sourd, par ne sçais quels charmes qu’ils feirent. Puis le medecin demandant son salaire, le mary respondit qu’il estoit vraiment sourd, et qu’il n’entendoit sa demande. Je ne ris oncques tant que je lus à ce patellinage. »