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Le Magasin d’antiquités/Tome 2/57

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (2p. 160-166).



CHAPITRE XX.


L’indignation de M. Chukster n’était pas dénuée de quelque fondement. L’amitié qui s’était établie entre le gentleman et M. Garland, loin de se refroidir, avait fait de rapides progrès ; on peut dire qu’elle était devenue florissante. Ces deux messieurs n’avaient pas tardé à nouer entre eux de fréquents rapports ; ils avaient fini par se voir continuellement. Vers cette époque, le gentleman eut une maladie peu grave, à la vérité, et qui, sans doute, provenait de l’excitation d’esprit causée par le désappointement de ses démarches infructueuses. Cette circonstance avait donné lieu à des relations plus étroites encore. Il ne se passait pas un jour sans qu’un des habitants d’Abel-Cottage, à Finckley, vînt visiter Bevis-Marks.

Comme le poney avait jeté le masque, et que, sans prendre la peine de pallier désormais la chose ou détourner autour du pot, il refusait obstinément de se laisser conduire par tout autre que Kit, il arrivait généralement que, si le vieux M. Garland ou M. Abel venait à Bevis-Marks, Kit était de la partie. En vertu de sa position, Kit était le porteur de tous les messages, de toutes les lettres. Aussi, tant que dura l’indisposition du gentleman, Kit fit-il, chaque matin, le voyage de Bevis-Marks avec presque autant de régularité que la grande poste.

M. Sampson Brass, qui, sans doute, avait ses raisons pour l’épier attentivement, apprit bientôt à distinguer le trot du poney et le bruit que faisait la petite chaise en tournant le coin de la rue. Dès que le premier son arrivait à ses oreilles, il déposait immédiatement sa plume pour se frotter les mains en témoignant la plus grande joie.

« Ah ! ah ! s’écriait-il. Voici encore le poney. Un bon poney, monsieur Richard, et si docile ! N’est-ce pas, monsieur ? »

Richard faisait une réponse en l’air ; quant à M. Brass, grimpé sur le haut de son tabouret, comme pour jeter un coup d’œil dans la rue à travers le haut de sa fenêtre opaque, il se mettait à l’affût afin d’observer les visiteurs.

« Encore le vieux gentleman !… s’écriait-il, un vieux gentleman, de l’abord le plus prévenant, monsieur Richard, une charmante tournure, monsieur, quelque chose de calme, une bienveillance parfaite dans toute la physionomie, monsieur. Il réalise complètement pour moi le type du roi Lear, tel qu’il était lorsqu’il possédait encore son royaume, monsieur Richard. C’est la même affabilité, c’est la même chevelure blanche sur une tête à demi chauve, c’est la même facilité à se laisser attraper. Ah ! quel beau coup d’œil, monsieur, quel beau coup d’œil ! »

Puis, dès que M. Garland avait mis pied à terre et gravi l’escalier, Sampson adressait, de sa croisée, un signe de tête et un sourire à Kit ; il sortait ensuite dans la rue pour le saluer, et entamait avec lui une conversation à peu près en ces termes :

« Voilà une bête admirablement pansée, Kit ! »

M. Brass caresse le poney.

« Il vous fait honneur ; le poil lisse et brillant. Il a littéralement l’air d’avoir été passé au vernis de la tête aux pieds. »

Kit touche le bord de son chapeau, sourit, caresse lui-même le poney et exprime sa conviction « qu’en effet, M. Brass en trouverait peu comme cela.

— Un magnifique animal ! … s’écrie M. Brass, et si intelligent !

— Dieu me pardonne ! répond Kit, il comprend tout ce qu’on lui dit comme un chrétien.

— Vraiment ! … s’écria M. Brass, qui ne pouvait revenir de son étonnement quoiqu’il eût entendu la même chose, à la même place, de la même personne, dans les mêmes termes, une douzaine de fois.

— La première fois que je le vis, dit Kit flatté du profond intérêt que le procureur témoigne à son favori, je ne m’attendais guère à devenir aussi intime avec lui que je le suis à présent.

— Ah ! réplique M. Brass, chez qui les préceptes de morale et d’amour de la vertu coulaient à pleins bords, c’est un charmant sujet de réflexion pour vous, un charmant sujet ; un sujet d’orgueil et de joie, Christophe. La probité est la meilleure politique. Je l’ai toujours éprouvé par moi-même. Ce matin même, j’ai perdu quarante-sept livres dix schellings par pure probité. Mais pour moi ce n’est pas une perte, c’est un gain véritable. »

M. Brass frotte vivement son nez avec sa plume et regarde Kit avec des larmes dans les yeux. Kit pense que si jamais brave homme donna un démenti à son extérieur, c’est bien Sampson Brass.

« Un homme, dit le procureur, qui dans une seule matinée perd par probité quarante-sept livres dix schellings est un homme à faire plutôt envie que pitié. Si la somme avait été de quatre-vingts livres, la plénitude de mon cœur ne connaîtrait plus de bornes. Pour chaque livre perdue, j’eusse gagné cent pour cent de bonheur. Il y a là en moi, Christophe, ajoute Brass avec un sourire et en se frappant sur la poitrine, une petite voix de conscience qui me chante des chansons si douces, que c’est toute joie et tout plaisir. »

Kit est tellement frappé de ces paroles ; il trouve ces sentiments si complètement à l’unisson des siens, qu’il en est à se demander ce qu’il répondra, quand M. Garland reparaît. M. Sampson Brass aide avec de grandes démonstrations de politesse le vieux gentleman à remonter dans sa chaise ; et le poney, après avoir secoué la tête plusieurs fois et être resté trois à quatre minutes avec ses quatre pieds plantés fixement sur le sol comme s’il était déterminé à ne pas quitter la place, à la vie et à la mort, part tout d’un coup sans être touché le moins du monde, et court à une vitesse de douze milles anglais à l’heure. Alors M. Brass et sa sœur, qui est venue le rejoindre à la porte, échangent un sourire bizarre qui n’est pas des plus avenants, et retournent auprès de M. Richard Swiveller qui, durant leur absence, s’est régalé de diverses attitudes de pantomime, et se laisse surprendre, à son pupitre, dans un état d’agitation et de rougeur qui le trahit, grattant vivement rien du tout avec son canif ébréché.

Quand il arrivait que Kit venait seul et sans la chaise, toujours aussi il se trouvait que Sampson Brass, se rappelant une commission, avait à envoyer M. Swiveller, sinon de nouveau à Peckam Rye, du moins à quelque endroit assez éloigné pour que le clerc ne pût pas être de retour avant deux ou trois heures, ce gentleman n’étant pas d’ailleurs, à dire vrai, renommé pour sa diligence dans les courses, car il avait plutôt l’habitude de prolonger et d’étendre jusqu’aux dernières limites du possible le temps qui lui était accordé. Sitôt M. Swiveller sorti, miss Sally s’éclipsait. Alors M. Brass ouvrait toute grande la porte de l’étude, se mettait gaiement à entonner sa vieille chanson et reprenait son sourire séraphique. En arrivant à l’escalier, Kit ne manquait pas de s’entendre appeler : le procureur engageait avec lui une conversation morale et amusante ; parfois il le priait de veiller un instant sur l’étude parce qu’il avait à faire une petite course, et, en revenant, il le gratifiait d’un écu ou deux. Ces rémunérations se reproduisirent si souvent, que Kit, ne doutant nullement qu’elles vinssent du gentleman déjà si généreux avec mistress Nubbles, ne pouvait assez admirer tant de libéralité, et il achetait tant de bagatelles à bon marché, soit pour la mère, soit pour le petit Jacob, soit pour le poupon, soit enfin pour Barbe, que chaque jour l’un ou l’autre avait son nouveau cadeau.

Tandis que ces faits et gestes se manigançaient tant chez Sampson Brass qu’au dehors, Richard Swiveller, souvent laissé seul dans l’étude, commença à trouver que le temps lui pesait. En conséquence, pour se maintenir en belle humeur et pour empêcher ses facultés de se rouiller, il fit l’emplette d’un cribbage[1] et d’un jeu de cartes, et s’habitua à jouer au cribbage avec un mort, en supposant des mises de vingt, trente et quelquefois cinquante livres de chaque côté, sans compter les paris hasardeux qui s’élevaient à un chiffre fabuleux.

Tandis que le jeu se poursuivait dans le plus grand silence, malgré l’importance des intérêts qui y étaient attachés, M. Swiveller en vint à penser que les soirs où M. et miss Brass étaient dehors, et maintenant cela leur arrivait souvent, il entendait une sorte de ronflement ou de respiration difficile dans la direction de la porte : après réflexion, il avisa que ce bruit pourrait bien provenir de la petite servante qui avait un rhume perpétuel causé par l’humidité de sa résidence. Un soir donc, regardant avec attention de ce côté, il aperçut distinctement un œil qui brillait au trou de la serrure ; ne doutant plus de la justesse de ses soupçons, il se glissa doucement jusqu’à la porte, et fondit à l’improviste sur la petite curieuse.

« Oh ! je ne voulais pas faire de mal. Sur ma parole, je ne voulais pas faire de mal, s’écria la petite servante, se débattant avec une vigueur qui n’était pas de sa taille. La cuisine en bas est si triste ! Je vous en prie, n’en dites rien ; je vous en prie, ne le dites pas.

— Et pourquoi donc le dirais-je ? … N’était-ce pas pour chercher compagnie que vous regardiez à travers le trou de la serrure !

— Oui, ce n’est que pour ça, ma parole.

— Y a-t-il longtemps que vous vous amusez à vous glacer l’œil à cet exercice ? demanda Richard.

— Oh ! depuis que vous avez commencé pour la première fois à jouer aux cartes, et même longtemps avant. »

Le vague souvenir de divers amusements fantastiques auxquels il s’était livré pour se rafraîchir des fatigues du travail, et dont sans doute la petite servante avait été témoin, déconcerta passablement M. Swiveller : mais il n’était pas assez sensible à cet égard pour ne point se remettre promptement.

« C’est bien, venez, dit-il après un moment de réflexion ; venez ici, asseyez-vous. Je vous apprendrai à jouer.

— Oh ! je n’oserais pas, répondit la petite servante. Miss Sally me tuerait si elle savait que je suis entrée ici.

— Avez-vous du feu en bas ? demanda Richard.

— Un tantinet.

— Ma foi ! miss Sally ne me tuera pas, moi, si elle vient à savoir que j’y suis descendu. J’y vais donc, dit Richard mettant les cartes dans sa poche. Dieu ! que vous êtes maigre ! Pourquoi donc ça ?

— Ce n’est pas ma faute.

— Est-ce que vous ne mangeriez pas bien du pain et de la viande ? dit Richard décrochant son chapeau. Oui ? Ah ! je le pensais bien. Avez-vous jamais goûté de la bière ?

— J’en ai bu une fois un petit coup.

— Quel état de choses ! s’écria M. Swiveller levant ses yeux au plafond. Elle n’en a jamais goûté ! … Car ce n’est pas en goûter que d’en boire un petit coup. Quel âge avez-vous ?

— Je ne sais pas. »

M. Swiveller ouvrit de grands yeux et parut quelques moments pensif ; alors ordonnant à la jeune fille de veiller à la porte jusqu’à ce qu’il fût de retour, il s’éloigna vivement.

Il ne tarda pas à revenir, suivi d’un garçon de taverne qui portait d’une main une assiettée de pain et de bœuf, et de l’autre un grand pot rempli d’une boisson très-odorante et d’un fumet agréable ; espèce de bière d’absinthe supérieure, faite d’après une recette particulière que M. Swiveller avait enseignée au maître de l’établissement, à l’époque où il était fort endetté chez lui et où il lui importait de se concilier son amitié. À la porte, il déchargea le garçon de son fardeau qu’il remit à sa petite compagne en la pressant de l’emporter, de peur de surprise, à sa cuisine où il la suivit.

« Là ! dit-il, en posant l’assiette devant elle. Avant tout, nettoyez-moi ça ; et nous verrons après. »

La petite servante ne se le fit pas dire deux fois, et l’assiette fut bientôt vide.

« Maintenant, dit Richard lui tendant le pot, empoignez-moi ça ; mais modérez vos transports, vous savez ! car vous n’avez pas l’habitude de la chose. Eh bien ! est-ce bon ?

— Oh ! oui, n’est-ce pas ? » dit la petite servante.

M. Swiveller parut enchanté au delà de toute expression par cette réponse. Il absorba lui-même un bon coup du précieux liquide, tout en regardant fixement sa compagne. Après ces préliminaires, il se mit à enseigner le jeu à la petite servante qui ne fut pas longtemps à l’apprendre d’une manière passable, car elle avait l’esprit subtil et délié.

« Maintenant, dit M. Swiveller, mettant deux pièces de six pence dans une saucière et ajustant la mauvaise chandelle, les cartes une fois battues et coupées, maintenant voici les enjeux. Si vous gagnez, vous aurez tout ; si je gagne, ce sera pour moi. Pour rendre le jeu plus amusant et plus comique, je vous appellerai la Marquise, entendez-vous ? »

La petite servante fit un signe de tête.

« Allons, marquise, dit Swiveller, feu ! »

La marquise, tenant ses cartes très-serrées dans ses deux mains, examina laquelle elle jetterait ; et M. Swiveller, prenant l’attitude joviale et fashionable qui convenait à une semblable compagnie, s’ingurgita une nouvelle gorgée de bière à l’absinthe, en attendant que la petite servante eût joué.




  1. Sorte de jeu de cartes particulier aux Anglais.