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Le Magasin d’antiquités/Tome 2/58

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (2p. 166-176).



CHAPITRE XXI.


M. Swiveller et sa partenaire jouèrent plusieurs parties avec des succès variés, jusqu’à ce que la perte de trois pièces de six pence, l’absorption graduelle de la bière et le son des horloges, qui annoncèrent dix heures du soir, rappelèrent à ce gentleman la fuite rapide du temps et la nécessité pour lui de se retirer avant le retour de M. Sampson et de miss Sally Brass.

« Marquise, dit-il d’un ton de gravité, en présence de ces circonstances impérieuses, je demanderai à Votre Seigneurie la permission de mettre le jeu dans ma poche, et de vous quitter maintenant que j’ai achevé ce pot ; vous faisant seulement observer, marquise, que, si la vie coule comme un fleuve, je ne m’alarme pas de la voir couler si vite, madame, puisqu’une pareille absinthe croît sur ses bords, et que de tels yeux éclairent ses ondes pendant qu’elles suivent leur cours. Marquise, à votre, santé ! Excusez-moi de garder mon chapeau ; mais le palais est humide, et le pavé de marbre est, pardon de l’expression, fangeux. »

Comme précaution contre ce dernier inconvénient, M. Swiveller était resté, durant tout le temps, assis avec les pieds en l’air posés contre la plaque de la cheminée, position qu’il gardait encore lorsqu’il donna cours à ces observations apologétiques, tandis qu’il savourait lentement les dernières gouttes du nectar.

« Le baron Sampsono Brasso et sa charmante sœur sont, me dites-vous, au spectacle ? » dit M. Swiveller, appuyant d’aplomb son bras gauche sur la table et élevant sa voix avec sa jambe droite, à la manière des bandits de théâtre.

La marquise fit un signe de tête.

« Ah ! dit M. Swiveller avec un majestueux froncement de sourcils, c’est bien, marquise ! Mais que nous importe ! … Du vin, holà ! »

Comme accompagnement à ces déclamations mélodramatiques il se présenta le vidrecome avec beaucoup de respect et fit claquer ses lèvres avec une satisfaction farouche.

La petite servante, qui était loin de posséder aussi bien que M. Swiveller le secret des ficelles théâtrales, n’ayant jamais vu une comédie ni entendu parler de rien de semblable, à moins que ce ne fût par hasard, à travers les fentes des portes ou en tout autre endroit défendu, fut passablement alarmée de ces démonstrations si nouvelles pour elle ; et ses regards témoignèrent si manifestement de son trouble, que M. Swiveller jugea qu’il devait, par charité, échanger sa pose de brigand contre une attitude plus conforme à la vie habituelle.

« Est-ce qu’ils vous laissent souvent ici pour voler où la gloire les appelle ? demanda-t-il.

— Oh ! oui, je crois bien ! répondit la petite servante, Miss Sally est si gagneuse !

— Si… ?

— Si gagneuse ! » répéta la marquise.

Après un moment de réflexion, M. Swiveller se détermina à ne plus se préoccuper de rectifier le langage de la jeune fille et à la laisser babiller à l’aise : il était évident que sa langue était déliée par la bière à l’absinthe ; et d’ailleurs, elle n’était pas assez souvent en humeur de discourir pour qu’il dût perdre le temps à discuter un petit barbarisme de plus ou de moins.

« Ils vont quelquefois voir M. Quilp, dit la petite servante avec un regard futé ; ils vont bien aussi ailleurs. Dieu merci.

— Est-ce que M. Brass est aussi un gagneur ?… demanda Dick.

— Pas la moitié autant que miss Sally, pour sûr, répondit la petite servante en secouant la tête. Dieu merci ! il ne ferait rien de rien sans elle.

— Vrai, il ne ferait rien ?

— Miss Sally l’a si bien mis au pas, dit la petite servante, qu’il lui demande toujours son avis ; quelquefois même il en profite. Bonté divine ! je crois bien qu’il ne le laisse pas tomber par terre.

— Je suppose, dit Richard, qu’ils se consultent souvent et qu’ils ont l’occasion de parler de beaucoup de gens, de moi par exemple, hein ! marquise ? »

La marquise remua la tête d’une manière très-prononcée.

« Est-ce en bien ? » demanda M. Swiveller.

La marquise changea le mouvement de sa tête, qui, sans cesser cependant de remuer, commença tout à coup à tourner de droite à gauche et de gauche à droite avec une vivacité négative qui pouvait faire craindre que le cou ne se disloquât, par occasion.

— Hum ! murmura Richard. Marquise, serait-ce trop exiger de votre confiance que de vous prier de m’apprendre ce qu’ils disent du très-humble individu qui a en ce moment l’honneur de… ?

— Miss Sally dit que vous êtes un garçon sans cervelle.

— Très-bien, marquise ; ceci n’est pas un mauvais compliment. La gaieté, marquise, n’est point une qualité basse. Le vieux roi Cole était lui-même un joyeux compère, si nous devons ajouter foi à l’histoire.

— Mais elle dit, poursuivit sa compagne, qu’il n’y a pas à se fier à vous.

— Eh bien ! au fait, marquise, dit M. Swiveller d’un air pensif, plusieurs dames et messieurs, non pas positivement des personnes d’une profession libérale, mais des gens du commerce, madame, oui, du commerce, ont fait à mon sujet la même remarque. L’obscur citoyen, qui tient un hôtel dans cette rue penchait fortement ce soir vers cette opinion quand je lui ai commandé de préparer le festin. C’est un préjugé populaire, marquise ; et pourtant je ne sais vraiment sur quoi il est fondé, car j’ai dans le temps obtenu crédit pour un chiffre considérable, et je puis dire que jamais je n’ai manqué au crédit. C’est plutôt lui qui m’a manqué ; mais moi, jamais… M. Brass partage l’opinion de sa sœur, à ce que je suppose ? »

Son amie fit un nouveau signe de tête, mais affirmatif cette fois, en y joignant pourtant un regard malin qui semblait donner à supposer que les opinions de M. Brass à cet égard étaient encore plus prononcées que celles de sa sœur ; puis, par un retour sur elle-même, elle ajouta d’un ton suppliant :

« Surtout n’en dites rien, car je serais battue à mort.

— Marquise, dit M, Swiveller en se levant, la parole d’un gentleman a autant de valeur que son billet, quelquefois même elle en a davantage ; dans le cas présent, par exemple, où son billet pourrait rencontrer du doute et de la méfiance. Je suis votre ami, et j’espère que nous pourrons jouer encore plusieurs parties liées dans ce même salon. Mais, à propos, marquise, ajouta Richard s’arrêtant dans son trajet vers la porte et décrivant lentement un cercle autour de la petite servante qui le suivait avec la chandelle à la main, il est évident pour moi que vous devez avoir l’habitude constante de faire prendre l’air à votre œil par le trou de la serrure pour en savoir si long.

— C’était seulement parce que je voulais savoir, répondit en tremblant la marquise, où était cachée la clef du garde-manger, voilà tout ; et si je l’avais trouvée, je n’aurais pas pris grand-chose, seulement de quoi apaiser ma faim.

— Alors vous ne l’avez pas trouvée ; car vous seriez plus grasse. Bonsoir, marquise. Porte-toi bien, et si je te quitte pour jamais, à jamais porte-toi bien. Tends la chaîne de la porte, marquise, de crainte d’accident. »

Sur ces dernières recommandations, M. Swiveller sortit de la maison ; et, trouvant qu’il avait bu tout autant qu’il convenait à sa constitution (la bière à l’absinthe est un breuvage si capiteux ! ) il se détermina sagement à se rendre chez lui et à se mettre au lit. Il gagna donc ses appartements, car il avait conservé la fiction du pluriel ; et, comme ses appartements n’étaient qu’à une courte distance de l’étude, bientôt Richard se trouva dans sa chambre à coucher où, ayant ôté une botte et oublié l’autre à son pied, il se laissa aller à une profonde méditation.

« Cette marquise, se dit-il en croisant ses bras, est une personne tout à fait extraordinaire. Le mystère l’entoure. Elle ignore le goût de la bière. Elle ne connaît pas son nom (ce qui est moins étonnant), et elle n’a pris quelques notions bornées de la société qu’à travers les trous des serrures. Tout cela était-il écrit dans sa destinée, ou bien quelque créancier inconnu a-t-il mis l’embargo sur les décrets du sort ? Mystère profond et terrible ! »

Ses réflexions étant arrivées à cette conclusion satisfaisante, Richard se souvint de la botte qui était restée à son pied ; il se mit en devoir de la retirer avec une rare solennité, secouant tout le temps sa tête d’un air grave, et soupirant profondément.

Il dit ensuite, en mettant son bonnet de nuit juste de la même manière qu’il posait son chapeau, sur le coin de l’œil :

« Ces parties liées me rappellent le foyer conjugal. La femme de Cheggs joue au cribbage, à l’impériale, peut-être. Elle fait sauter la banque en ce moment. On l’entraîne de plaisir en plaisir, pour dissiper ses regrets ; mais c’est égal, ils la suivent partout. Aujourd’hui, je puis le dire, ajouta Richard en posant de profil sa joue gauche et regardant avec complaisance au miroir la réflexion d’une très-petite ligne de favoris, aujourd’hui, je puis le dire, le fer a pénétré dans son cœur. C’est bien fait !… »

Tombant ensuite de ce sentiment farouche et féroce dans une pensée tendre et pathétique, M. Swiveller poussa un gémissement, arpenta sa chambre d’un air égaré, fit mine de se tirer une poignée de cheveux, mais jugea à propos de s’en tenir à la démonstration, et se contenta d’arracher le gland de son bonnet de coton. Enfin se déshabillant avec une sombre résolution, il se mit au lit.

Dans cette triste position, d’autres eussent eu recours à la boisson ; mais, comme M. Swiveller en avait usé précédemment, il recourut seulement à sa flûte, en face de cette pensée affreuse et trop certaine que Sophie Wackles était à jamais perdue pour lui. Après mûres considérations, il pensa que c’était là une bonne, sonore et lugubre occupation, non-seulement en harmonie avec la tristesse de ses propres idées, mais capable d’éveiller chez les voisins de la sympathie pour le jeune célibataire. En conséquence, il poussa une petite table près de son chevet, et, disposant de son mieux la lumière et son cahier de musique, il tira la flûte de sa botte et commença à jouer de la façon la plus funèbre.

C’était l’air Toujours avec mélancolie, air qui, lorsqu’on le joue au lit très-lentement sur la flûte, et lorsqu’en outre il a l’inconvénient d’être joué par un gentleman peu au fait de l’instrument et qui est forcé de donner plusieurs fois la même note avant de trouver la suivante, ne produit pas un effet très-saisissant. Cependant, durant la moitié de la nuit et même davantage, M. Swiveller, tantôt étendu sur le dos avec les yeux fixés au plafond, sortant du lit à moitié pour mieux lire son cahier de musique, joua vingt fois de suite cet air infortuné, ne s’arrêtant guère qu’une ou deux minutes pour respirer et faire des monologues sur le compte de la marquise ; après quoi, il recommençait à jouer avec un redoublement de vigueur. Ce ne fut qu’après avoir épuisé ses divers sujets de méditation, et avoir soufflé dans sa flûte jusqu’à la lie l’essence de la bière à l’absinthe ; ce ne fut qu’après avoir mis la tête à l’envers à tous les gens de la maison et des maisons voisines, peut-être de toute la rue, qu’il ferma son cahier, éteignit sa chandelle, et, se trouvant enfin l’esprit dispos et soulagé, se tourna contre le mur et s’endormit.

Le matin, au réveil, son moral était parfaitement rétabli. Il prit encore une demi-heure d’exercice sur sa flûte. Après avoir gracieusement reçu congé de la maîtresse de la maison, qui, pour lui intimer l’ordre de déguerpir, l’attendait sur l’escalier depuis le point du jour, il se rendit à Bevis-Marks. Là, la belle Sally était déjà à son poste, et son visage offrait le doux rayonnement qui brille au front de la chaste Diane.

M. Swiveller lui adressa un signe de tête et échangea son habit contre sa veste aquatique, ce qui lui prenait un certain temps, car les manches en étaient si justes, que c’était toujours une opération difficile et laborieuse. Cette difficulté vaincue, Richard s’assit devant le pupitre, à sa place accoutumée.

Miss Brass rompit brusquement le silence.

« N’avez-vous pas trouvé ce matin un porte-crayon en argent, dites ?

— J’en ai peu rencontré dans la rue, répondit M. Swiveller. J’en ai vu un cependant, un gros porte-crayon, d’air très-respectable ; mais, comme il était en compagnie d’un vieux canif et d’un jeune cure-dent, avec lesquels il paraissait en conversation réglée, je me serais fait conscience de le déranger.

— Voyons ! pas de bêtise, avez-vous notre porte-crayon ? répliqua miss Brass sérieusement ; oui ou non ?

— Il faut donc que vous soyez enragée pour m’adresser sérieusement une pareille question ? s’écria M. Swiveller. Est-ce que vous ne voyez pas que je ne fais que d’arriver ?

— À la bonne heure ; mais tout ce que je sais, dit-elle, c’est qu’on ne peut pas le retrouver, et qu’il a disparu, cette semaine un jour où je l’avais laissé sur ce pupitre.

— Holà ! pensa Richard ; j’espère que la marquise n’aura pas travaillé de ce côté.

— Il y avait aussi, dit miss Sally, un couteau de même modèle. Ces deux objets m’avaient été donnés par mon père, il y a bien des années, et tous deux ont disparu. N’avez-vous rien perdu vous-même ? »

M Swiveller porta involontairement la main à sa veste pour s’assurer que c’était bien une veste et non un habit à basques ; et, s’étant convaincu bien vite que ce vêtement, l’unique effet mobilier qu’il possédât dans Bevis-Marks, était en parfaite sûreté, il fit une réponse négative.

« C’est fort désagréable, Dick, reprit miss Brass en ouvrant sa boîte d’étain et se rafraîchissant avec une pincée de tabac ; mais, entre nous, entre nous qui sommes des amis, car si Sammy venait à le savoir, ça n’en finirait pas, il y a aussi de l’argent de l’étude qu’on avait laissé traîner et qui a disparu de même. Pour ma part, j’ai perdu en trois fois trois écus.

— Vous n’y pensez pas ! s’écria Richard. Prenez garde à ce que vous dites, mon vieux ; car c’est chose sérieuse. Êtes-vous bien sûre de votre fait ? N’y a-t-il pas quelque erreur ?

— C’est très-réel, répondit miss Brass avec énergie, et il ne peut y avoir aucune erreur.

— Alors, par Jupiter ! pensa Richard en posant sa plume, j’ai bien peur que ce ne soit la marquise qui ait fait le coup ! »

Plus il retournait ce sujet dans son esprit, plus il ne pouvait s’empêcher de croire que très-probablement la misérable petite servante était la coupable. Quand il considérait à quelle chétive nourriture elle était réduite, dans quel état d’abandon et d’ignorance elle vivait, et combien sa malice naturelle avait dû être aiguisée par la nécessité et les privations, il n’en faisait pas l’ombre d’un doute. Et cependant elle lui inspirait tant de pitié ; il était tellement pénible pour Richard de voir une cause si grave troubler l’originalité de leur connaissance, qu’il se disait en lui-même, et très-sincèrement, que si on lui offrait d’une part cinquante livres sterling et de l’autre la preuve de l’innocence de la marquise, il n’hésiterait pas à repousser l’argent.

Tandis qu’il était plongé dans ces profondes et tristes méditations, miss Sally s’assit en secouant la tête d’un air de grand mystère et d’inquiétude sérieuse : on venait d’entendre dans le couloir la voix de Sampson chantant un gai refrain, et bientôt le gentleman lui-même apparut tout rayonnant de son sourire vertueux.

« Bonjour, monsieur Richard. Eh bien ! monsieur, voici que nous commençons une nouvelle journée, le corps fortifié par le sommeil et le déjeuner, l’esprit frais et dispos. Nous voici, monsieur Richard, levés avec le soleil pour suivre notre petit train comme lui, notre petit train de devoirs journaliers, monsieur, et pour accomplir comme lui notre travail de la journée avec profit pour nous-mêmes et pour nos semblables. Quelle réflexion charmante, monsieur ! Quelle charmante réflexion ! »

Tout en adressant ces paroles à son clerc, M. Brass s’était mis avec une certaine affectation à examiner soigneusement du côté du jour un billet de banque de cinq livres qu’il tenait à la main.

Mais M. Richard ne témoignant aucun enthousiasme à ce discours, son patron tourna les yeux vers lui et remarqua tout haut qu’il paraissait troublé.

« Vous êtes agité, monsieur, dit-il. Monsieur Richard, nous nous attendions à vous trouver gaiement à l’ouvrage et non pas dans un état d’abattement. Il est juste, monsieur Richard, que… »

Ici la chaste Sarah poussa un gros soupir.

« Ô ciel ! dit M. Sampson, vous aussi ! … Qu’y a-t-il donc ? monsieur Richard… »

Et regardant miss Sally, Richard comprit qu’elle lui faisait signe d’instruire son frère du sujet de leur conversation récente. Comme sa propre position n’était pas très-agréable jusqu’à ce que la question eût été vidée de manière ou d’autre, il obéit, et miss Brass, roulant entre ses doigts sa tabatière d’une façon désordonnée, confirma le rapport de M Swiveller.

Sampson perdit contenance, et l’anxiété se peignit sur ses traits. Au lieu de déplorer amèrement la perte de son argent, comme miss Sally s’y attendait, il alla sur la pointe du pied jusqu’à la porte, l’ouvrit, regarda dehors, referma la porte tout doucement, revint sur la pointe du pied et dit à voix basse :

« C’est une circonstance extraordinaire et pénible, monsieur Richard, c’est une circonstance très-pénible. Le fait est que moi-même j’ai perdu récemment plusieurs petites sommes que j’avais laissées sur mon pupitre ; je m’étais donné de garde d’en parler, espérant que le hasard ferait découvrir le coupable ; mais non, je n’ai rien pu découvrir. Sally, monsieur Richard, c’est une très-malheureuse affaire ! »

Tout en parlant, Sampson posa le billet de banque sur son pupitre parmi d’autres papiers, comme par mégarde, et mit ses mains dans ses poches. Richard Swiveller lui montra le billet et l’avertit de le reprendre.

« Non, monsieur Richard, dit Brass avec émotion ; non, je ne le reprendrai pas. Je le laisserai en cet endroit, monsieur. Le reprendre, monsieur Richard, ce serait jeter un doute sur vous, et j’ai en vous, monsieur, une confiance illimitée. Nous laisserons là ce billet, monsieur, s’il vous plaît ; pour rien au monde, je ne voudrais le reprendre. »

Et, ce disant, M. Brass lui frappa deux ou trois fois sur l’épaule, de la façon la plus amicale.

« Soyez certain, ajouta-t-il, que je n’ai pas moins confiance en votre probité qu’en la mienne. »

En tout autre temps, M. Swiveller eût attaché médiocrement d’importance à ce compliment ; mais vu les circonstances présentes, il éprouva un grand soulagement de cette assurance qu’on ne lui faisait point l’injure de le soupçonner. Il répondit convenablement. Alors M. Brass le prit par la main et parut s’abandonner à une sombre méditation ; il en fut de même de miss Sally. Richard aussi s’était plongé dans ses pensées. À tout moment, il craignait d’entendre accuser la marquise, car il ne pouvait s’empêcher de la croire coupable.

Durant quelques minutes, ils restèrent tous trois dans cette attitude.

Soudain miss Sally donna un grand coup sur le pupitre avec son poing fermé en s’écriant :

« Je le tiens. »

En effet, elle tenait le pupitre, et elle avait touché juste ; car elle en fit voler un morceau de son poing mignon ; mais ce n’était pas là le sens de ses paroles.

« Eh bien ! dit Brass avec impatience. Expliquez-vous !

— Eh bien ! répliqua la sœur, d’un air de triomphe, depuis ces trois ou quatre dernières semaines n’y a-t-il pas eu quelqu’un qui rôdait dans l’étude et dehors ? Cette personne n’a-t-elle pas été laissée seule quelquefois dans l’étude, grâce à votre confiance ? et me soutiendrez-vous que ce n’est pas là le voleur ?

— Quelle personne ?… cria Brass.

— Attendez donc, comment l’appelez-vous ?… Kit !

— Le domestique de M. Garland ?

— Certainement.

— Jamais ! s’écria Brass, jamais ! Ne me parlez pas de ça. Pas un mot de plus ! »

Et il secouait la tête, et il agitait ses deux mains comme s’il eût voulu détruire dix mille toiles d’araignée.

« Jamais je ne croirai cela de lui ; jamais !

— Eh bien ! moi, je parie, répéta miss Brass en humant une nouvelle prise de tabac, je parie que c’est notre voleur.

— Eh bien ! moi, je parie, répliqua Sampson avec violence, que ce n’est pas lui. Qu’est-ce que c’est que cela ? Comment osez-vous l’accuser ? Des caractères comme celui-là doivent-ils être en butte à des insinuations pareilles ? Savez-vous bien que c’est le garçon le plus honnête et le plus fidèle qui ait jamais existé, et qu’il a une réputation sans tache ?… Entrez, entrez. »

Ces derniers mots ne s’adressaient pas à miss Sally, quoiqu’ils eussent été prononcés sur le même ton que les chaleureuses remontrances qui avaient précédé, mais à une personne qui venait de frapper à la porte de l’étude ; et à peine M. Brass les eut-il fait entendre, que Kit lui-même parut et dit :

« Le gentleman d’en haut est-il chez lui, monsieur, s’il vous plaît ?

— Oui, Kit, dit Brass encore enflammé d’une vertueuse indignation et regardant sa sœur avec des yeux pleins de courroux et les sourcils froncés ; oui, Kit, il y est. Je suis charmé de vous voir, Kit ; je me réjouis de vous voir. Passez par ici, Kit, en redescendant. »

Et quand le jeune homme se fut retiré :

« Ce garçon-là un voleur ! s’écria Brass ; lui un voleur, avec cette physionomie franche et ouverte !… Je lui confierais de l’or sans le compter. Monsieur Richard, ayez la bonté de vous rendre immédiatement chez Wrasp et Compagnie, dans Broad-Street, et d’y demander s’ils ont eu des instructions pour paraître dans l’affaire Karmen et Painter. Ce garçon-là un voleur ! reprit Sampson en ricanant de colère. Suis-je donc aveugle, sourd, imbécile ? Est-ce que je ne sais pas juger la nature humaine d’un coup d’œil ? Kit un voleur ! Bah ! »

Jetant à miss Sally cette interjection finale avec un incommensurable dédain, Sampson Brass plongea la tête dans son pupitre comme pour se soustraire à la vue des misères et des bassesses de ce monde, et jeter un dernier défi à la médisance, à l’abri du couvercle à demi clos.