Le Mahâbhârata (traduction Ballin)/Volume 2/1-LDEAPLS-Ch6

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Traduction par Ballin, L..
Paris E. Leroux (2p. 28-32).



CHAPITRE VI


PENSÉES DU FILS DE DRONA


Argument : Le Dronide aperçoit à la porte (du camp) un fantôme d’aspect terrible, qui rend toutes ses armes impuissantes. Désarmé, il voit tout l’atmosphère rempli d’autres fantômes effrayants. Il réfléchit à son malheur et prend la résolution d’implorer le secours de Mahâdeva.


216. Dhritarâshtra dit : Ô Sañjaya, dis-moi ce que firent alors les deux (guerriers) Bhoja et Kripa, quand ils eurent vu le Dronide arrêté à la porte (du camp).

217. Sañjaya dit : Le grand guerrier fils de Drona, l’âme remplie de chagrin, ayant appelé Kritavarman et Kripa, se dirigea vers cette porte.

218. S’en étant approché, il la vit occupée par un Être de haute stature, brillant comme la lune et le soleil, et dont (la vue) faisait hérisser le poil (de terreur).

219. Cet (Être) était vêtu d'une peau de tigre, à travers laquelle du sang jaillissait en abondance. Il portait une peau (d’antilope) noire pour vêtement supérieur, et un serpent en guise de cordon sacré.

220. Il avait des bras grands et gros, qui brandissaient des armes de diverses sortes. Un grand serpent lui servait de bracelet. Un feu, disposé (autour de sa tête), lui formait une couronne de flammes.

221. Il était effrayant, avec la bouche baillante, armée de défenses terribles, et les milliers d’yeux dont il était pourvu.

222. On ne saurait décrire ni son corps, ni son habillement. Les montagnes (elles-mêmes) se seraient, de toutes parts, fendues (de terreur) à sa vue.

223. On voyait sortir de grandes flammes de sa bouche, de ses deux narines, de ses deux oreilles, et, de tous côtés aussi, de ses mille yeux.

224. De ces rayons de flamme, on voyait (sortir), par centaines et par milliers, des Hrishikeças porteurs de conques, de disques et de massues.

225. Le fils de Drona, sans crainte, à la vue de cet Être merveilleux capable de remplir le monde de terreur, le couvrit d’une pluie de traits divins.

226. Mais cet Être énorme dévorait les flèches lancées par le fils de Drona, comme le feu des bouches de Vadavâ engloutit les flots de l'Océan.

227. Le monstre dévorait les traits lancés par le Dronide. Açvatthâman, voyant l’inutilité de cette multitude de flèches,

228. Lui lança la hampe du drapeau de son char, brillante comme la flamme du feu. Cette arme à la pointe étincelante se brisa après avoir touché (son but),

229, 230. Comme un grand météore, tombé du ciel, après avoir frappé le soleil à la fin du youga (âge du monde). Il se hâta de tirer de son fourreau, pareil à un serpent brillant qui sort de son antre, un glaive divin à poignée d’or, ayant la couleur de l’éther. Puis le sage (Açvatthâman) frappa de cet excellent glaive, cet être (surnaturel).

231, 232. Cette (arme), ayant atteint le monstre, s’engagea (dans son corps, et disparut) comme un ichneumou dans une caverne. Alors, brûlant de colère, le fils de Drona lui lança une massue flamboyante, pareille à l’étendard d’Indra. Mais le fantôme la dévora. (Acvatthâman), n’ayant plus d’armes, regardant de côté et d’autre,

233. Vit l’atmosphère rempli de Janârdanas (Vishnou-Krishna, tourmenteur des hommes). À la vue de ce prodige, le fils de Drona, dépourvu d’armes,

234. Et très affligé, se rappela les paroles de Kripa, et dit : « Celui qui n’écoute pas les paroles désagréables, (mais) utiles, que ses amis lui adressent,

235. Le déplore quand il tombe dans le malheur, comme moi, qui n’ai pas eu égard aux conseils de mes deux amis. L’ignorant qui, ne s’en tenant pas (aux conseils de ceux qui) sont instruits des règles, veut tuer (ses ennemis)

236, 237. En sortant du chemin du devoir, trouve sa perte dans la mauvaise voie (où il s’est engagé). Il ne faut pas user de ses armes contre les vaches, les brahmanes, les rois, les femmes, contre sa mère, son ami, son gourou, contre ceux qui ont une faible constitution, contre les fous, les aveugles, ceux qui sont endormis, ceux qui sont effrayés, ceux qui viennent de s’éveiller, contre les hommes ivres, les insensés, et ceux qui ne sont pas sur leurs gardes.

238. Les gourous d’autrefois ont toujours enseigné aux hommes cette (règle de conduite). Moi, après avoir abandonné la voie éternelle enseignée par les préceptes (des sages),

239. Et m’être engagé ainsi dans une mauvaise direction, je suis tombé dans un malheur terrible. Les sages disent qu’il est très déplorable,

240. Qu’ayant commencé une importante entreprise, la crainte nous oblige à reculer, et que nous n’ayons pas la force nécessaire pour l’achever.

241. Certes, l’action humaine ne (saurait être) plus puissante que le destin. Si, par suite de la destinée, l’œuvre d’un homme ne réussit pas, (au gré de) celui qui l’accomplit,

242. Celui-ci, (s’il est) sorti de la voie régulière, tombe dans le malheur. Les sages disent que c’est (le résultat de sa) folie,

243. Si, quand (un homme) a commencé, ici bas, une action quelconque, la crainte l’empêche (de la terminer). C’est ma mauvaise conduite qui m’attire la crainte que (j’éprouve en ce moment).

244. Certes, le fils de Drona ne saurait, en aucune façon, tourner le dos dans le combat, et cet Être énorme me fait l’effet de la verge du Destin, levée (sur moi pour me châtier).

245, 246. J’ai beau y réfléchir de toutes les façons, (je ne puis pas arriver à) voir clair dans ce qui s’est passé. C’est assurément le fruit terrible de ma sotte idée, mise injustement en action, (le fantôme étant) destiné à la faire échouer. Aussi, si je recule dans le combat, c’est par l’ordre du Destin,

247. Sans le concours duquel on ne peut rien faire. (La situation étant telle), je vais implorer la protection du puissant Mahâdeva.

248. Il détournera (de ma tête) ce terrible bâton du Destin, (levé sur moi pour me châtier). Je m’adresserai à Kapardin (Çiva), dieu des dieux, époux d’Oumâ, à Anâmaya (Çiva sain),

249. À Roudra (Çiva), qui porte une couronne de crânes, à Hara (Çiva destructeur), à Bhaganetrahara (Çiva qui a le soleil pour œil), car ce dieu surpasse les (autres) dieux en ascétisme et en force.

250. C’est pourquoi j’implore la protection de Girîça (Çiva maître des montagnes), qui tient une lance à la main. »