Le Mandarin/09

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 79-97).


IX

JE SUIS SPIRITISTE !


— Ainsi, dit le mandarin en passant son bras sous celui de Durand, vous n’êtes ni matérialiste ni chrétien ; je croyais que ces deux doctrines résumaient en France toutes les idées religieuses et philosophiques. Prenez la peine de m’instruire, mon ami, car je suis un ignorant.

Le jeune littérateur parut se recueillir. Après un long silence, il répondit :

— Puissent mes convictions pénétrer dans votre cœur ! Les vues de la Providence sont mystérieuses et sages ; qui sait si vous n’êtes point destiné à remplir près du peuple chinois la même mission que votre aïeul ? L’homme est le vaisseau qui porte l’idée.

— Votre parole résonne à mon oreille, reprit Pé-Kang, mais votre pensée m’échappe.

Durand poursuivit :

— Depuis deux mille ans la Chine est matérialiste, et depuis deux mille ans elle reste stationnaire ; vous ne sauriez le nier vous qui prêchez actuellement la morale et l’exemple des hommes du passé. Pour marcher il faut un but, et vous n’en avez pas ; vous perdez chaque jour vos derniers mobiles d’action. L’homme ne s’intéresse à l’avenir que quand le milieu l’entraîne a la conquête de désirs nouveaux. Les chrétiens ont vaguement entrevu ce principe, mais ils n’ont pu l’affirmer comme nous ; aussi leur ciel banal, qui n’attire que les pauvres d’esprit et les oisifs, est-il de plus en plus dédaigné par la foule intelligente et active. Pour convertir un peuple incrédule et lui faire entrevoir le but dont je parle, ce ne sont point des mystères qu’il faut lui proposer, mais une certitude immédiate. Ceci une fois entendu, nous sommes en droit de prétendre que le spiritisme seul peut sauver le Céleste Empire.

— Je dois écouter longtemps encore avant d’applaudir, repartit le mandarin.

— Écoutez donc, mon ami ! Je connais la Chine, et j’ai vu des milliers de ces hommes qui prétendent pratiquer la doctrine du perfectionnement chercher dans un repos léthargique l’anéantissement de leurs facultés. L’être humain se doit au milieu social, et les énergies qu’il consacre à des jouissances purement égoïstes et matérielles sont autant de vols faits à la société. Or, la société chinoise a tellement perdu conscience de ses droits, qu’elle applaudit aux vols dont je parle. En effet, pourquoi protesterait-elle ? À quoi bon réclamer toutes ces activités dont elle n’a que faire ? La société chinoise tourne dans le cercle qu’elle s’est tracé ! Elle dort enfermée dans ses murailles, et mourra probablement sans s’éveiller. Si quelque jour elle tressaille et descend de sa couche, ce sera sans doute pour crier à ceux qui lui apporteront l’élixir de vie : « Laissez-moi mourir en paix ! »

— Lorsqu’on fait toucher de la main droite une plaie chimérique, dit le mandarin, il faut placer le remède dans la main gauche.

Durand s’arrêta, et regardant autour de lui : — Mon ami, répliqua-t-il, cinq minutes nous suffiront pour gagner les Champs-Élysées. Allons chercher un coin du ciel, de la verdure et des fleurs : la nature est bonne conseillère ! Avant que le matérialisme de Didier germe dans votre cœur, j’y veux déposer quelques bons grains d’idéal.

Les deux jeunes gens choisirent, pour s’y installer, un endroit solitaire près du palais de l’Industrie. Le bruit sourd des voitures, le vague bourdonnement des voix, les murmures d’une fontaine voisine, semblaient le prélude de quelque mélodie grave et contenue.

— Voulez-vous m’apprendre ce qu’il faut faire pour devenir le Messie de la Chine ? demanda le mandarin, non sans quelque ironie.

— Prêtez-moi toute votre attention, dit gravement le jeune Français… Mon ami, je suis spiritiste !

— Vous croyez aux divinités. J’entends.

— Je m’étonne que vous connaissiez la valeur absolue de ce mot ; ne confondez-vous pas spiritiste et spiritualiste ?

— Probablement, cher monsieur. Ne m’épargnez point les explications.

— Le spiritisme, reprit Durand, contient le spiritualisme, c’est-à-dire la croyance aux puissances supérieures, et il y ajoute l’affirmation de l’immortalité de l’âme. Nous possédons la certitude de la séparation des deux principes, esprit et matière, a l’heure de la mort, et la certitude des migrations progressives de l’esprit dans les mondes supérieurs.

— C’est la croyance des missionnaires, répliqua Pé-Kang. L’âme, consciente de sa personnalité, s’élance à la recherche de la perfection, guidée par les rayons lumineux de l’auréole divine. Quoique vous en puissiez penser, cher initiateur, les Chinois sont intelligents, et vous ne parviendrez jamais à leur faire comprendre comment un objet sans forme se déplace, comment un être sans vie pense, et arrive à produire des manifestations perceptibles.

— La preuve que nous ne sommes pas chrétiens, répondit le spiritiste, c’est que nous définissons nos âmes avec des formes, des énergies, des activités qui rentrent dans le domaine général de ce que vous appelez la matière.

— Expliquez-vous.

— La matière a des degrés infinis, et l’extinction complète de l’être, en tant que pensée, est le seul point sur lequel nous soyons en désaccord avec les matérialistes.

— Et avec la science, ajouta le mandarin.

— Je démontre et je ne discute pas, dit brièvement le spiritiste. Mes perceptions, mon jugement, ma mémoire, mes sentiments, sont provoqués par des impressions qui émanent d’un centre intelligent que j’appelle l’esprit. Enveloppé d’un réseau léger, l’esprit, avant de prendre corps, erre à l’aventure dans l’espace. Lorsque le moment est venu pour lui de choisir une enveloppe matérielle, il devient un phare et un guide, il éclaire et brille au travers de cette enveloppe.

— Comment notre esprit s’échappe-t-il de son enveloppe à l’heure de la mort ? demanda le jeune Chinois.

— L’esprit se détache facilement de la forme humaine dans laquelle il s’incarne ; c’est toujours un prisonnier volontaire. Revêtu d’un réseau que nous nommons périsprit, il se gonfle au souffle de l’air et s’élève dans les régions supérieures en raison de son immatérialité.

— En quoi consiste cette immatérialité ?

— L’idée d’élévation amène toujours l’idée de légèreté matérielle. Or, cette idée chez l’homme correspondant à une vérité, voici comment nous expliquons l’ascension de notre esprit dans les planètes supérieures. À mesure que nous étendons le cercle de nos connaissances, au lieu d’ajouter à notre bagage, nous le débarrassons de lourdes erreurs, nous simplifions les rapports, nous synthétisons les détails, nous dominons les ensembles ; c’est-à-dire que nous rejetons ce qui encombre le vol de notre esprit. Donc, tout travail, toute étude, tout progrès intellectuel sont un acheminement vers la perfection, et nous font franchir d’un degré l’échelle spirite.

— Où trouvez-vous le terme de vos pérégrinations ?

— Nulle part ; les espaces sont infinis et les moteurs éternels. La grande loi du progrès se retrouve dans tous les mondes, et Dieu lui-même progresse. Qu’est-ce que la perfection humaine ? Un désir, qui ne saurait combler le vide de nos cœurs. Pourquoi chercher le vrai, si nous devons l’enfermer dans la tombe ? Pourquoi faire le bien, pourquoi meurtrir notre âme au contact des douleurs d’autrui, si nul baume n’est versé sur la blessure ?

— La loi, comme dit votre ami Didier, — ce que Confucius appelle l’impulsion des choses, — met au cœur de l’homme, dans une proportion définie, l’instinct du bon, du bien et du vrai, repartit le mandarin.

— L’instinct du vrai, gravé en nous au début de nos actions, ne suffit pas à expliquer les luttes constantes dont nous trouvons le principe en nous-mêmes. Deux forces seules peuvent produire des chocs.

— L’homme, à mon avis, dit Pé-Kang, ne se débat pas entre deux forces intimes, mais il lutte avec ses instincts personnels contre une puissance extérieure, contre la tradition, l’opinion, le préjugé, l’expérience générale, contre tout ce qui vient du dehors s’imposer à lui.

— Ceci est de la pure logique, repartit le spiritiste. Dès l’instant que vous n’admettez point la récompense, vous ne pouvez admettre la liberté d’action. Mais où constatez-vous la loi de justice ? Prenez garde ! cette négation de la conscience vous conduit fatalement à l’exagération des sentiments individuels ; elle vous con duit a légitimer chaque tendance, jusqu’au vice ; elle paralyse enfin tous les dévouements ! Pour quoi s’élever dans l’idéal, si la loi de la pesanteur est la pour nous apprendre que plus haut nous nous élèverons dans l’espace, plus lourdement nous retomberons ? Pourquoi voulez-vous que je marche encore si vous m’affirmez que le précipice est au bout du chemin ? Sacrifierai-je aussi volontiers ma vie a une noble cause, si je crois que la mort est sans résurrection ?

— Toutes ces tendances, reprit le descendant de Koung-Tseu, sont dans l’humanité et non au dessus ni autour ; le bien et le vrai naissent avec l’homme, et l’homme arrive à les formuler en préceptes de morale. Rien de moins divin que tout cela. On peut suivre historiquement la formation des Évangiles. Les religions n’ont apporté en Chine que le signal de luttes sanglantes et stériles ; il en doit être ainsi ailleurs… Qu’on s’entende sur les seules questions de morale, et tous les peuples seront d’accord, et les hommes de toutes couleurs seront vrai ment frères. Arrivé au même degré de civilisation, tous les peuples possèdent le même instinct du beau et du vrai !

— La morale humaine a toujours été insuffisante pour attirer et attacher les consciences hésitantes ou envieuses, reprit Durand. Une proposition démontrée ne saurait préoccuper comme une énigme. Malheur au peuple à qui la morale humaine suffit ! L’immobilisme, fruit de l’étroite certitude, devient son seul partage, et l’immobilisme, c’est la mort ! Au peuple chinois plus qu’à tout autre il faudrait aujourd’hui des désirs et des aspirations religieuses. Un seul instinct peut sauver un empire des conséquences du matérialisme, celui de l’initiation. La France pourrait se passer la fantaisie du matérialisme, la Chine ne le peut pas.

— Vous parlez d’instinct, dit le jeune Chinois ; or, un instinct correspondant à une action nécessaire, votre discours me prouve tout simplement que le peuple français serait appelé à devenir l’initiateur du genre humain.

— C’est en ma qualité de Français que je vous enseigne.

— Et c’est peut-être en ma qualité de Chinois, répliqua le mandarin, que je repousse vos enseignements.

— Nous nous entendons, mon ami.

— Point du tout.

— Eh bien ! recommençons, dit le spiritiste ; mais ajoutons en passant que le progrès est un grand sabre qui force les peuples de marcher, sous peine d’extermination.

— Qui sait !

— Les peuples comme les individus, reprit Durand avec une certaine emphase, ont des devoirs primordiaux ; mais pour relier les peuples et les individus et les faire agir en vue du bien-être universel, il faut une pensée et un but supérieurs. Vous aurez beau dire, et tous les matérialistes avec vous, le sacrifice a besoin d’une espérance.

— Les natures faibles ou poétiques veulent cette espérance et la légitiment, répondit le mandarin. De son côté, l’homme supérieur trouve dans l’harmonie des choses sa récompense, sa pensée et son but. S’il en était autrement, nous userions tous, spiritualistes et matérialistes, la moitié de notre vie a la recherche des causes de la vertu. Ne nous préoccupons que des effets, comme nos pères ; c’est le plus sage, dit Confucius.

Durand continua :

— Vous me forcez d’émettre une orgueilleuse conclusion. Sachez, mon ami, que seule entre toutes, notre religion est parvenue à rie contredire aucune des vérités scientifiques.

— Vos physiciens m’ont fait voir les mondes et toucher les substances ; agissez pour me convaincre de la réalité des esprits comme vos physiciens, et je vous croirai.

— C’est chose facile, repartit Durand.

— Vous abusez de mon ignorance !

— Nullement ; vous verrez, vous toucherez, je dis plus, vous entendrez.

— Je veux acquérir immédiatement cette certitude, et je vous supplie de me guider.

— Ne courez plus après les papillons et suivez-moi, répondit le spiritiste. Je vous ai dit que les esprits détachés des corps s’élevaient dans les mondes supérieurs en raison de leur perfection.

— Vous l’avez dit sans le prouver.

— Je m’explique. Les esprits évoqués par moi répondent à mon appel et m’apportent la certitude que vous désirez acquérir.

— Je suis curieux d’assister à une évocation…

— Les esprits ne se rendent pas à une interpellation banale et seulement curieuse ; il faut qu’elle soit motivée par des désirs religieux.

— Très-bien, c’est encore une question de foi. Mon scepticisme et ma curiosité provoque raient la répulsion de vos esprits, dit le mandarin ; et il ajouta en souriant : vous me les montrerez plus tard. En attendant, veuillez me parler des confidences que vous en avez reçues. Qu’est-ce que leur vie nouvelle ? Pouvons-nous en comprendre les joies ?

— À coup sûr, répondit le spiritiste. Les esprits vivent comme nous en société ; sans besoins physiques, puisqu’ils ont rejeté leur enveloppe corporelle, ils gardent néanmoins le sentiment de l’essence des choses, des parfums, des couleurs, des lignes. Tout ce qui se rapporte à l’intelligence, désirs, joies, études, leur plaît comme a nous. Les mondes supérieurs n’étant pas soumis aux intempéries de notre atmosphère, les esprits n’y ont pas besoin d’habitations. Pour s’abriter des rayons du soleil, ils jettent dans l’espace des lianes aux fleurs de mille sortes, qui vivent comme eux d’air, de lumière et de chaleur.

— Quelle forme revêtent les esprits lorsqu’ils vous apparaissent ? demanda Pé-Kang.

— Des formes humaines.

— Quelles vérités nouvelles vous ont-ils dévoilées ?

— Ils nous ont enseigné que de nos actions terrestres dépendent nos épreuves futures.

— Les chrétiens l’ont dit avant vous.

— Nous n’empruntons rien aux chrétiens. Pour nous l’éternité des peines est une criante injustice, et nous affirmons qu’un esprit est toujours libre de marcher dans la voie du perfectionnement.

— Comment échangez-vous vos questions avec les esprits ? est-ce par la parole ?

— Nous convenons de signes ou de bruits, toujours matériels, et nous établissons entre eux et nous une manière de télégraphie.

— Parfait ! s’écria le jeune Chinois.

— Chaque spiritiste, continua Durand, s’attache un esprit qui le dirige et le conseille.

— C’est l’ange gardien du christianisme.

— Nous appeler chrétiens, c’est nous injurier.

— Quel dommage ! J’aurais ajouté que je ne vois la qu’un changement de costume, et qu’au lieu de mettre des ailes à vos archanges, vous les affublez d’un ballon nommé périsprit, toujours pour vous conformer aux vérités scientifiques. Mais pardon de cette mauvaise plaisanterie. Les bons esprits vous conseillent et vous guident, dites-vous ; n’y a-t-il point quelque part des esprits méchants ?

— Oui.

— Ah ! et comment parvenez-vous à discerner le bien du mal ?

— Par la comparaison.

— Mon cher monsieur, dit le petit-fils de Koung-Tseu, permettez que je vous arrête !

Croyez-moi, laissez les esprits reposer en paix ! Dès l’instant que votre raison redevient pour vous comme pour nous la lumière unique et supérieure, ne lui imposez pas des recherches inutiles et ne l’exposez pas à s’égarer : elle vous jouerait de mauvais tours.

Il y eut un long silence.

— Savez-vous ce que votre ami Didier pense du spiritisme ? demanda Pé-Kang.

— Il y a des gens qui ont des yeux et ne veulent point voir, qui ont des oreilles et ne veulent point entendre, répondit Durand avec aigreur ; je classe Didier parmi ces gens-là.

— Cependant se préoccupe-t-il des faits que vous signalez ?

— Oui, mais il prétend les rapporter à des causes matérielles. Toutefois, il est forcé d’admettre que cette croyance ne peut nuire à la morale humaine. Elle seule, en effet, nous l’affirmons, sauvera le monde du matérialisme qui l’envahit. Le spiritisme donne la clef de cette grande loi du progrès indéfini, dont la connaissance est si essentielle à la marche des sociétés. Encouragement général et individuel ; nécessité du bien et déplorables conséquences du mal ; chaîne infinie reliant les êtres et imposant a chacun une solidarité qui profite à tous ; développement intellectuel en vue de l’avenir ; élévation morale de l’humanité par le travail, l’étude, et l’accroissement sans limites de tous les élémens de progrès : voilà les conséquences et les enseignements du spiritisme.

— À chacun sa religion et ses principes, dit Pé-Kang. Ces enseignements découlent de la feuille de bambou et sont pratiqués par tous les sages, qu’ils soient matérialistes comme Didier ou Chinois comme votre serviteur ! Si le Céleste Empire agonise, ce n’est point parce qu’il refuse de se mettre en communication avec les morts, mais parce qu’il ferme, son cœur aux vivants. Ce ne sont point les esprits qui nous ressusciteront, mais bien plutôt ceux-là qui peuvent nous apporter tout ce qui multiplie les éléments de vie, ce qui électrise les vivants et galvanise les morts.

Maintenant, mon ami, laissez-moi vous rappeler ce que vous disait Didier : « Vos instincts vous ont fait chercher et trouver la croyance qui vous encourage au bien et à l’action ; qu’elle serve d’encouragement a ceux qui en ont besoin, et qu’elle soit comprise par tous les cœurs découragés ! »