Le Mandarin/16

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 185-196).


XVI

EN BARQUE


Chaque fois que le peintre Martial rencontrait Pé-Kang, il l’abordait avec cette phrase :

— Vous savez que notre promenade est définitivement remise à dimanche prochain !

Or, comme jamais le peintre Martial, canotier illustre, ne se trouvait à Paris le dimanche, il pouvait, depuis trois mois, recommencer chaque semaine cette plaisanterie.

Voici, du reste, ce qui y avait donné lieu :

Ernest Lefranc et Didier, sur l’invitation de Martial leur ami commun, résolurent d’organiser bourgeoisement une partie de campagne. On devait s’embarquer sur le canot de Martial à la recherche d’une rive solitaire. Le mandarin se tenait prêt tous les dimanches, mais chaque samedi il recevait infailliblement un billet de Lefranc ou de Didier, ainsi conçu :

« Cher mandarin, des occupations sérieuses, — ou des engagements antérieurs, — m’obligent à remettre notre partie à dimanche prochain.

« Je suis désolé, etc. »

Cependant, le dernier dimanche d’août, Martial obtint qu’on fît faillite aux engagements antérieurs et aux occupations sérieuses, et gaiement on s’embarqua dans son canot, par un beau soleil, à deux heures de l’après-midi.

Chacun devait ramer tour à tour ; Didier seul se montra inhabile. Lefranc, né sur les bords de la mer, maniait les avirons comme un vieux pêcheur. Martial, en sa qualité d’illustre canotier, filait à l’heure d’innombrables quantités de nœuds. Quant au jeune Chinois, il savait faire glisser sur l’eau une légère embarcation.

Pé-Kang n’avait vu la Seine que sous les ponts. Il rêvait un fleuve ! Par respect pour l’enthousiasme de Martial, il n’osa manifester son désappointement. Mais les saules aux branches grêles, qui penchent sur les bords de la Seine leur chevelure jaunie, ne purent lui faire oublier les hauts bambous et la luxuriante végétation des rives du Yang-tse-Kiang !

Le peintre abusait de la réserve du mandarin. Il le forçait, à tout instant, de regarder telle vallée, tel horizon, un coin du ciel, quelques arbres, de l’herbe, une fleur.

La conversation finit par s’établir entre Martial et Pé-Kang sur la peinture du paysage. De leur côté les deux philosophes, couchés au fond de la barque, s’entretenaient des choses du jour.

— Nous affirmions l’autre soir, mon ami, disait Lefranc, qu’une grande réaction s’annonçait en faveur de l’honnêteté : de récents événements nous donnent, hélas ! un démenti sanglant. Je crains que les natures crédules, amoureuses du perfectionnement, ne soient bernées longtemps encore. Ici, tout les autorise à l’espérance ; là, quelque insolent défi jeté à la morale et applaudi de la masse, les rejette dans le triste champ du doute. Pourtant la vertu n’est pas un mot, et je ne veux point me laisser aller à des découragements stériles.

— Je vous attendais la, cher Lefranc, répliqua Didier. Demandez au mandarin si Confucius ne dit pas « qu’un homme vertueux peut transformer des empires ! »

— Cette phrase est écrite dans les commentaires du Ta-Hio, répondit Pé-Kang, et elle a sauvé bien des sages de la désolation.

— Les temps sont parfois difficiles, repartit Lefranc, non sans amertume, et…

Martial se leva tout droit dans la barque, au risque de la faire chavirer.

— Je ne vous ai point, dit-il, prêté ma nacelle pour qu’il en soit fait une chaire de philosophie. Ne voyez-vous pas qu’elle vient d’être peinte à neuf ? D’après ceci vous pouvez conclure qu’il me serait pénible de la voir couler à fond. D’autre part, comme toutes les discussions philosophiques dégénèrent en disputes, et que j’ai vu de mes propres yeux nombre de philosophes se démener comme des polichinelles, j’interdis, de par mon autorité de propriétaire, toute exposition d’idées philosophiques, politiques, sociales, morales et fatales à mon bateau !

Didier et Lefranc protestèrent d’une façon plaisante.

— Je suis inflexible, répondit Martial.

— Assieds-toi, nous nous rendons, reprit Lefranc ; la richesse t’a corrompu.

— Comment cela ?

— Je m’explique ! — Et Lefranc ajouta d’un ton goguenard : — Autrefois, messieurs, j’avais pour ami un garçon aimable, dévoué, toujours prêt à verser son escarcelle vide dans la main de ses camarades ; il s’appelait Martial. Son nom disait son caractère : il était brave, enthousiaste et sans cesse disposé à pourfendre l’injustice. Il possédait un beau talent sympathique a tous. Depuis que les vents propices lui ont apporté un canot, il dédaigne son art et ne broie des con leurs que pour peinturlurer sa nacelle. Les richesses l’ont corrompu ! Il est devenu insolent, paresseux, mauvais camarade, tyrannique et…

— Assez ! dit le peintre. Voyons, mes bons amis, si nous arrêtions le but de ce petit voyage ? Où voulez-vous que nous descendions ?

— Martial, tu es éducable, répliqua gravement son biographe.

— Silence ! Je propose l’île de Neuilly. J’ai découvert à la pointe, du côté d’Asnières, un vieil arbre fort commode qui pourra nous servir de table et autour duquel nous serons absolument seuls.

— Bravo ! s’écria Didier.

— Ce Martial a encore du bon, dit Lefranc.

Puis s’adressant au jeune Chinois :

— Vous restez pensif, cher mandarin ?

Pé-Kang répondit d’un ton moqueur :

— Je ne suis pas de ces hommes qui serrent les épaules pour sourire aux paroles de leur hôte.

— Allons bon ! répliqua Lefranc, voilà que nous serrons les épaules et que nous sommes des flatteurs.

— Que ma flatterie détruise ta flatterie, ajouta Didier. Cher Martial, ton projet est superbe, mirifique, et je te supplie de l’exécuter au plus tôt, car j’ai les jambes paralysées.

— Abordons immédiatement, je tirerai le canot avec un grelin jusqu’au bout de l’île, dit Martial.

— Oui, oui ! répondirent à la fois Didier et Lefranc.

Pé-Kang lança la barque vers la rive et sauta lestement pour l’amarrer.

Didier avait les jambes et le corps tellement engourdis qu’il fallut l’aider à sortir du bateau.

— l’envie peu la gloire des canotiers, dit-il. Lorsqu’on eut trouvé l’arbre promis, on attaqua les provisions. La joie la plus cordiale présida au goûter, et si quelques réflexions morales glissèrent sur les lèvres des deux philosophes, ce fut au profit de la gaieté générale.

Didier et Lefranc, comme tous ceux que l’étude absorbe dès l’enfance, retrouvaient dans l’intimité mille élans de jeunesse. Sans aucun souci de leur grave caractère, ils se permirent des gamineries dignes de Martial. Pé-Kang lui même, emporté par cette folle expansion, prit des airs de collégien en vacances.

Martial avait apporté un jeu d’échecs pour le mandarin et pour Lefranc ; Didier et lui devaient jouer aux dominos, leur triomphe !

Si quelque Parisien, ami des arts et des lettres, fût passé ce jour-là par l’île de Neuilly, et qu’il eût cherché sur quatre visages, à lui connus, l’imposante sévérité de celui-ci, l’air sombre de celui-là, le crâne dédain de tel autre et la froide réserve du dernier, il eût été bien surpris de ne trouver que l’expression d’une franche et naïve gaieté.

Vers cinq heures l’île était déserte. On s’y promena jusqu’au soir ; puis, quand le moment de partir fut venu, on recommença la collation dans le louable but d’alléger le bateau.

— Embarquons-nous ! dit enfin Martial, le ciel est limpide comme l’eau, et nous allons prendre à la main les étoiles imprudentes qui se mirent dans le fleuve.

Pé-Kaug saisit les rames, et bientôt les rives s’enfuirent loin de la barque avec rapidité.

Martial prit sa guitare et chanta. Le silence et le calme des nuits, qui impressionnent toujours vivement le cœur de l’homme, lui inspirèrent des chants passionnés.

Pé-Kang ramait, et ses mouvements se réglaient sur le rhythme des chants du peintre ; tantôt brusques et rapides, tantôt lents et contenus, ils entraînaient le corps dans le sens de la cadence établie par Martial.

Enfin la voix du chanteur s’affaiblit et les rames se relevèrent ; le canot s’arrêta.

— À moi de ramer, dit le peintre, à vous de chanter. Prenez ma guitare, c’est le seul instrument qui complète le chant sans le dominer.

— Chantez-nous des airs chinois, mon ami, ajouta Didier.

— Nous vous en supplions, dit Lefranc.

Pé-Kang hésitait ; mais ses amis ayant insisté, il céda.

Le mandarin, après avoir préludé par un motif sourd et saccadé, commença ainsi :


Écoutez les voix de la nature !

Voici ce que chante le volcan, et son chant domine celui de la mer :

« Entendez-vous le sifflement précurseur de mes éruptions ? Mon sein a tressailli et gronde ; de sourds mugissements semblables aux lointains orages répètent mes cris à tous les échos.

« La fumée s’échappe de mes flancs, noire et épaisse. Ma cendre brûlante dévaste et incendie tout ce que la main de l’homme élève autour de moi. Voici le feu ! La lave bouillonnante jaillit de mon sein déchiré, portant sur son passage la destruction et la mort…

« Le temps finit par m’éteindre, je suis l’image de la passion ! »


Pé-Kang s’arrêta.

— Encore, toujours ! lui dirent ses amis.

Il continua ainsi :


Écoutez ce que chante la mer ; sa voix domine celle du vent :

« En me berçant, parfois je m’endors ; malheur au pilote trompé par mon calme !

« Je murmure d’abord comme l’enfant qui s’éveille ; puis, reprenant conscience de mon énergie, je me soulève avec violence et je déverse sur les grèves mes lames mugissantes : j’ai honte de m’être endormie !

« Je détruis sans pitié tout ce qui s’oppose à mon envahissement.

« Je jette à la face des rochers, pendant les siècles des siècles, mes flots qui s’imprègnent en eux, les rongent et les minent.

« Ces rochers que la nature avait mis debout, et dont l’élévation contenait pour moi un perpétuel défi, je les roule au fond de mes abîmes.

« Les constructions des hommes sont des hochets que j’agite à mon gré et que je brise en me jouant.

« Nul ne peut me dompter, je suis l’image de l’orgueil ! »


À son tour la mer se tut et le vent chanta.


Écoutez ce que chante le veut ; sa voix domine le chant des oiseaux et ressemble à la voix des animaux féroces :

« Je suis le vent destructeur qui souffle sur la mer.

« Je me cache dans les voiles et je sais aider le navire à glisser sur les vagues inégales.

« Je disperse les feuilles jaunies et je balaie avec violence les nuages sombres pendant l’hiver.

« Je berce les rêveries ! Dans les longues soirées j’accompagne la voix du conteur.

« Je forme sur terre et sur mer la trombe qui renverse rochers, vaisseaux, moissons, arbres, palais !

« Je chante dans les harpes des ruines poétiques de Rio-Fu.

« Au milieu des grandes forêts je gémis.

« Je soulève doucement les stores d’un palanquin pour laisser voir le front des femmes.

« Je montre à l’improviste-quelque laid visage soigneusement voilé.

« Je suis moqueur !

« Dans les belles nuits d’été parfois je caresse deux gracieuses têtes en même temps.

« Je porte les baisers et beaucoup en porte le vent !

« J’enfle la voile, je féconde la fleur ; j’engloutis le vaisseau, je détache le fruit.

« Si je suis parfois le messager de l’amour, je suis surtout l’image de la force ! »


Les bruits de la ville interrompirent le jeune Chinois, et il cessa de chanter.