Le Mari confident/12

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 98-102).


XII


Adalbert tint parole, et c’est par suite de cette inspection et trompé par les marques de bienveillance dont Clotilde pensait devoir récompenser une action charitable, que M. de Bois-Verdun supposa Sosthène plus heureux qu’il ne l’était réellement. Tout autre à sa place aurait dissimulé le résultat de ses observations ; mais Adalbert s’imaginant qu’il était de sa loyauté d’en convenir, et qu’un esprit fort conjugal devait se mettre au-dessus de ces petites misères, n’hésita pas à mettre le comble au bonheur de son ami en lui disant qu’il le croyait vivement préféré par sa belle. Seulement une ironie amère, sur un succès si vite obtenu, prouvait le désir d’en diminuer tellement la valeur aux yeux de Sosthène qu’il en deviendrait peut-être dédaigneux.

Il n’en fut pas ainsi ; confiant dans ce qu’il appelait le sang-froid d’Adalbert, et partant certain de voir ses soins bien accueillis, Sosthène les redoubla. Dans son besoin de tout dire à celle qu’il aimait, il alla jusqu’à lui raconter comment, doutant des raisons qui l’autorisaient à espérer, il avait eu recours à l’esprit pénétrant de son ami pour savoir si son adoration n’était pas importune.

— Ah ! c’est à M. de Bois-Verdun que vous vous adressez pour savoir si l’on vous trouve aimable, dit en riant Clotilde.

— Que voulez-vous, quand on a tant de motifs pour douter de soi, quand on a la tête perdue, il faut avoir recours au jugement des sages.

— Et c’est le sage comte de Bois-Verdun qui vous a conseillé de persister dans votre folie ?

— Me laisser croire qu’elle ne vous déplaisait pas… c’était m’y encourager.

— Et c’est tranquillement qu’il vous donnait cet avis ? qu’il vous portait à toutes les extravagances de la passion ; certain que je la trouverais irrésistible ?… C’est me juger un peu légèrement, vous en conviendrez ; et je ne pense pas avoir donné à personne le droit de me supposer si facile à entraîner.

— Aussi n’a-t-il pas eu un moment l’idée de vous offenser par une semblable supposition ; mais vous êtes libre, Madame, et l’on peut, sans crime, prévoir qu’entourée des hommages de tant d’hommes distingués et empressés de vous plaire, il s’en trouvera un assez heureux pour vous dégoûter du veuvage.

— Je vous l’ai déjà dit, j’ai juré de ne jamais me remarier.

— C’est un tort, mais qui n’oblige pas à s’en donner un plus grand.

— Lequel ?

— Celui de vivre uniquement pour soi, de se refuser à faire le bonheur d’un être dévoué.

— Ah ! je comprends ; phrase à part, cela veut dire que la femme qui redoute la puissance d’un mari, peut essayer de l’obéissance d’un amant ! Est-ce aussi M. de Bois-Verdun qui vous affermit dans cette belle morale ?

— Oubliez, je vous en conjure, ce qu’il m’a dit et ce que vous interprétez si mal, que je suis au désespoir de vous en avoir parlé, Madame ; mais toutes mes actions, mes pensées aboutissant à vous, je croirais vous tromper en vous cachant ce que j’imagine pour alimenter mon espoir. Oui, mon espoir ; vous avez beau sourire d’un air moqueur, je ne vous suppose pas assez méchante pour vous amuser à me rendre fou sans avoir quelque pitié de ma démence, et comme je ne suis pas exigeant, je ne vous demande qu’un peu d’indulgence pour mon amour.

— Votre amour, interrompit Clotilde avec gaîté ; mais je vous assure qu’il m’est fort agréable !

— Vraiment ! s’écria Sosthène en s’emparant de la main de la comtesse.

— Oui, d’autant plus agréable que je compte m’en servir pour me débarrasser de tous les ennuyeux soupirants qui se font un devoir de tenter la chance d’un mariage lucratif, comme ils tenteraient une spéculation à la Bourse ; mais ne vous faites point illusion, ajouta Clotilde en retirant sa main de celle de Sosthène, tout en vous avouant ma profonde estime pour votre caractère et l’affection que m’inspire…

— Je ne veux pas entendre un mot de plus, s’écria le marquis en se levant tout à coup ; le bonheur qui m’enivre fût-il un rêve, je ne veux pas le savoir, dussé-je mourir de regret au réveil, j’aurai toujours joui un instant de l’enchantement d’une vision céleste, ne me l’enlevez pas.

Alors Sosthène s’enfuit, malgré tout ce que madame des Bruyères lui dit pour le retenir ; et l’on peut se figurer le rayon lumineux qui brillait sur son front lorsque, en entrant dans la grande allée du parc pour y savourer son bonheur, il rencontra M. de Bois-Verdun.