Le Mari confident/13

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 102-112).


XIII


Le sentiment amer qui se mêlait aux plaisanteries et même aux éloges qu’Adalbert faisait souvent à propos de madame des Bruyères, n’avait point échappé à l’observation de Sosthène ; n’en pouvant deviner la cause, il l’attribuait à ces sortes d’antipathies qui naissent uniquement de la différence des goûts et des caractères entre personnes qui ne se connaissent point ; mais comme l’idée de cette prévention lui était désagréable, il se promit de ne plus la mettre à l’épreuve et de ne plus exposer ses confidences amoureuses aux railleries de l’amitié.

— Eh bien ! comment s’est passée la visite de ce matin ? demanda Adalbert ; elle a été assez longue, si tu es resté chez la comtesse depuis l’heure où tu nous as quittés, car tes chevaux étaient encore à sa porte il n’y a qu’un instant.

— C’est vrai, mais je l’ai trouvée avec du monde.

— Ah ! c’est gênant ; et quels étaient ces heureux importuns ?

— M. Fresneval.

— Tu appelles cela du monde ? une espèce de secrétaire qu’on renvoie à volonté.

— C’est le compter pour trop peu ; d’ailleurs c’est le filleul du père de la comtesse, et elle a tant d’égards pour lui, qu’on ne saurait le traiter en subalterne.

Sosthène disait vrai, Édouard était effectivement chez Clotilde lorsqu’on annonça le marquis de Tourbelle, mais ce dernier n’ajouta point, qu’après l’avoir salué poliment, ainsi que la comtesse, Édouard s’était retiré sous prétexte d’aller écrire la lettre d’affaires qu’elle venait de lui dicter.

Adalbert adressa encore plusieurs questions à son ami, auxquelles il n’obtint que des réponses évasives.

— Ah ! tu en es déjà à l’obligation d’être discret, même envers moi ! je t’en fais mon compliment, dit Adalbert du ton dont il aurait fait une menace ; puis, s’efforçant de paraître calme, il ajouta : mais, dans cette circonstance, ton silence en dit plus que tu n’aurais à avouer peut-être ? Songe qu’après m’avoir tant parlé de ton amour, je dois supposer qu’en le recompensant on t’a défendu de m’en rien dire.

— Quant à cela, je puis t’affirmer le contraire ; j’ai fait part à madame des Bruyères des conseils que tu me donnais ; elle a commencé par s’en étonner, puis elle a fini par en rire. Elle est si franche, si naturelle, qu’on voit passer sur son beau front ses impressions l’une après l’autre. D’abord, elle a trouvé singulier qu’un homme, dont elle était si peu connue, se mêlât de prédire ses faiblesses ; mais sur l’observation que la sachant parfaitement libre, on pouvait, sans l’injurier, prévoir qu’elle échangerait bientôt sa liberté contre un bonheur plus doux, elle s’est apaisée, et loin de me mettre en garde contre tes conseils, elle m’a laissé croire qu’ils l’amusaient.

— J’en suis très-flatté, dit le comte avec ironie, c’est dommage que tu n’en aies plus besoin.

— Quelle erreur ! jamais ils ne m’ont été si nécessaire. Il ne s’agit pas ici d’un de ces sentiments que le même mois voit naître et mourir, d’une de ces aventures plus ou moins amusantes qui ornent un voyage sans nuire en rien aux plaisirs du retour, je sens qu’il y va de ma destinée, et qu’après avoir aimé une femme dont la beauté, l’esprit, le charme dépassent tout ce qu’on rêve de plus adorable, il n’y a plus moyen d’être heureux d’aucun autre amour. Oui, je me sens capable de préférer le tourment que celle-là peut me donner, à toutes les joies qui me seraient offertes par une autre.

— Illusion commune à tous les amoureux. Tu en diras autant de la première femme qui te vengera de madame des Bruyères.

— Non, j’ai déjà fait plus d’une fois l’épreuve de mon courage, car elle ne m’épargne pas les tortures de la jalousie. La manière dont elle accueille les soins de lord Richard Needman, me plonge souvent dans des accès de rage d’autant plus douloureux que je les comprime. Le prince Doria, ce beau Romain, arrivé depuis quelques jours tout exprès pour l’adorer, me donne souvent l’envie de le jeter par la fenêtre ; mais au plus fort de mes craintes, de mes fureurs, un mot d’elle, le regard le plus insignifiant, suffisent pour me calmer. Je me dis que son esprit, si complétement français, lui fera toujours préférer un homme de son pays au plus aimable étranger.

— C’est lui supposer un singulier patriotisme. Mais depuis le temps que tu l’observes, que tu l’espionnes même, tu dois savoir à quoi t’en tenir sur ses goûts. Ceux qu’elle avoue doivent aider à découvrir ceux qu’elle dissimule. Te parle-t-elle quelquefois de son mari… défunt ? demanda Adalbert avec un peu d’hésitation ?

— Jamais, et je m’en étonne ; car les jeunes veuves ne tarissent pas d’ordinaire sur les qualités et les agréments du mari qu’elles pleurent…

— Et qu’elles auraient trompé avec délices, interrompit Adalbert. C’est une manière de prouver leur reconnaissance, elles leur savent si bon gré de ne plus les gêner.

— Il est vrai de dire que madame des Bruyères n’affecte pas des regrets amers sur son état de veuvage, et que sa patience à en supporter l’ennui, m’a souvent donné l’idée que son mari était un de ces freluquets bien nés, que le collége range dans les fruits secs, que la diplomatie repousse, que l’armée effraye, et que leur oisiveté, leur incapacité, réduisent à chercher dans un mariage lucratif une existence honnête.

— Ah ! c’est là l’idée qu’elle donne de son mari ?

— Non, mais c’est celle que je m’en fais. Comment expliquer autrement sa répugnance à parler de lui ; va, pour être aussi discrète, il faut qu’elle ait à s’en plaindre.

— Ne peut-on savoir son crime, par quelques serviteurs de la maison ? sa femme de chambre, par exemple, a dû connaître le défunt ?

— Tu penses bien que je m’en suis déjà informé ; mais, en suivant son père aux États-Unis, elle ne s’est fait accompagner d’aucun de ses gens, et ceux qu’elle a maintenant sont moitié Français transplantés et moitié Américains. Pas un d’eux n’a connu M. des Bruyères. Augustine, ayant surpris plusieurs fois sa maîtresse dans la contemplation d’un médaillon renfermant une miniature, espérait profiter d’un moment de distraction pour s’emparer du médaillon, et jeter un coup d’œil furtif sur le portrait qu’il renferme ; mais ce portrait, attaché par une petite chaîne, ne quitte ni jour ni nuit le beau col de la comtesse, elle le cache aussitôt qu’elle entend venir quelqu’un, et la curiosité d’Augustine n’a pu encore se satisfaire. Pourtant je la paie assez bien.

— C’est de l’argent jeté par la fenêtre, le soin que prend sa maîtresse de cacher cette miniature à tous les yeux, prouve assez l’illégitimité du modèle. Si ce culte muet était adressé à l’objet d’un pieux souvenir, d’un amour conjugal, pourquoi en ferait-elle mystère ? On ne dissimule aussi bien que les adorations qu’on se reproche.

— Oh ! si je pouvais, par quelque ruse, tenir là, un moment, ce médaillon ?

— Eh bien, que verrais-tu ? un grand niais d’Américain, tout réjoui du succès galant que lui vaut sa richesse, souriant à l’espoir de revenir bientôt au pied de sa belle Parisienne chercher le prix de sa constance. Que gagneras-tu à cette découverte ? l’avantage d’être le premier à reconnaître ton rival quand l’amour le ramènera près de ta Dulcinée. Voilà tout.

— En vérité, je ne sais quel démon t’inspire toutes les suppositions qui doivent le plus me désespérer. Certes, je ne me crois pas un séducteur irrésistible ; mais je vaux bien un intendant romanesque, ou, comme tu le dis, un niais d’Amérique. Je n’ai pas la prétention d’être le premier qui ait parlé d’amour à madame des Bruyères, elle est trop ravissante pour ne s’être pas fait adorer du nouveau monde comme de l’ancien ; mais en t’accordant qu’elle ne soit pas restée insensible aux hommages d’ennuyeux millionnaires, ce n’est pas une raison de leur consacrer sa vie et de ne pas leur préférer un adorateur plus amusant. Comment, toi ! le plus entêté négateur de la fidélité des femmes, te fais-tu, tout à coup, l’avocat de celle de la spirituelle Clotilde pour un sot absent ? Est-il donc si rare de voir la présence triompher de l’éloignement ? Oui, malgré tes oracles désolants, je me fie à mon dévoûment de toutes les minutes, à cette constante étude de ses désirs, de ses moindres caprices ; à propos de caprices, il faut que tu m’aides à en satisfaire un nouveau ; hier, en nous promenant à Capo di Monte, nous avons rencontré la princesse Ercolante avec sa sœur, elles étaient suivies d’un de ces jolis chiens dont notre grand poëte a, dit-on, perfectionné la race, madame des Bruyères s’est récriée sur le bonheur de posséder une si charmante levrette, elle a ajouté que probablement la princesse la tenait de vous, et j’ai deviné sans peine, au ton dont elle a fait cette réflexion, qu’elle regrettait de n’avoir pas une petite chienne semblable ; toi, qui as l’honneur d’être l’ami de l’auteur des Harmonies et des Méditations, ne pourrais-tu obtenir de lui qu’il te donnât l’un des enfants de sa belle Fida.

— Ce serait une indiscrétion impardonnable, reprit Adalbert vivement, et je t’avoue que si je m’en donnais le tort, ce serait pour en avoir le profit ; tenir un joli chien qui vous aime, un compagnon fidèle d’un ami de génie, c’est quelque chose de trop doux, de trop intime pour en faire le sacrifice.

— Ainsi, je ne dois pas compter sur ton crédit pour cette grande négociation ? c’est dommage, car on réussit plus par les caprices qu’on devine que par les importants services qu’on rend.

— Ah ! quand le but est si beau, les moyens ne manquent pas, et tu en trouveras bien de plus puissants pour te faire adorer.

En finissant ces mots avec l’expression d’une gaieté fort peu naturelle, Adalbert quitta brusquement Sosthène pour se rendre chez la princesse Ercolante.

— C’est singulier, pensa M. de Tourbelle en cherchant à s’expliquer la manière étrange dont Adalbert recevait ses confidences, je ne saurais douter de son amitié pour moi, de l’intérêt qu’il prend à ce qui me réjouit ou m’afflige, il m’en a donné cent fois la preuve, et l’on dirait maintenant que je l’importune en répondant aux questions qu’il m’adresse. Tout à l’heure encore, connaissant ses préventions contre madame des Bruyères, je voulais me taire, c’est lui qui m’a forcé à lui en parler, et à peine lui ai-je eu prononcé le nom de la comtesse, qu’il a pris un air de mauvaise humeur et ne m’a plus dit que des choses désobligeantes. Serait-il vrai que le meilleur des amis n’écoute jamais avec plaisir les confidences d’un bonheur qui, bien qu’en espérance, excite plus son envie que son intérêt ? Non, je ne veux pas soupçonner d’une telle turpitude le plus noble caractère que je connaisse ; mais pour rester dans cette douce croyance, je n’ennuierai plus Adalbert des craintes, des prévisions qui m’affligent ou me ravissent tour à tour, ni des projets que je médite ; par exemple, celui de la petite fête antique que, grâce à mes instances, mon père veut donner à la comtesse dans la maison de Salluste, à Pompéi, je crois fort inutile d’en faire part à Adalbert. D’abord il voudrait qu’on y invitât sa jolie princesse, et il me semble que l’amitié qui régnait entre elle et la belle Clotilde est très-refroidie. Mon père prétend qu’elles sont trop jolies toutes deux pour s’aimer longtemps ; je croirais plutôt que madame des Bruyères trouve la princesse trop peu dissimulée dans ses amours ; le fait est qu’elle a une manière d’aimer tout haut Adalbert parfois embarrassante pour les personnes qui fuient les confidences, et même pour lui. Il est une sorte de mystère que l’amitié la moins prude a le droit d’exiger ; mais une Italienne passionnée ne comprend rien à ces charmantes hypocrisies qui ajoutent tant de charmes à l’amour, décidée à ne vivre que pour celui qu’elle aime, ou à le poignarder s’il la trahit ; peu lui importe ce qu’on dit de son bonheur ou de son désespoir.

En expliquant ainsi le soin que mettait Clotilde à diminuer ses relations avec la princesse Ercolante, Sosthène était loin d’en deviner la véritable cause.