Le Mari confident/14

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 112-125).


XIV


Fidèle à son projet de ne plus s’exposer aux railleries d’Adalbert, le marquis évitait toute espèce de confidence, sans discontinuer son servage auprès de madame des Bruyères ; il s’était déjà passé plus de quinze jours dans ce silence, lorsque M. de Bois-Verdun lui dit un soir en revenant de chez la duchesse :

— C’est fort bien d’être discret, mon cher, et je méprise autant que toi le bonheur bavard ; mais quand on te donne l’occasion de te plaindre, je te demande la préférence, certain que tu ne trouveras jamais personne mieux disposée à t’écouter et à prendre intérêt à tes peines.

— Je suis fort touché de cette preuve d’amitié, répondit Sosthène avec contrainte et amertume ; seulement j’ignore à quoi je la dois.

— Non, tu le sais fort bien ; la scène de ce matin est encore trop vivante dans ton souvenir ; je n’en veux pour preuve que l’agitation qui t’en reste, et cette mauvaise humeur que je brave pour venir à ton secours.

— Qui peut t’avoir dit ?…

— Que dans ta fureur jalouse tu as voulu étrangler cette pauvre petite bête, soupçonnée d’être donnée par un rival peu digne de ta colère ? Mais ce que les domestiques d’une maison savent, est bientôt connu de tout le quartier. Et madame des Bruyères, en mettant son chien sous la protection d’un valet de chambre qui a sa confiance, n’a pu dissimuler le danger que la pauvre bête courait ; enfin, on sait que la comtesse, ravie de trouver hier soir en rentrant le joli chien que je m’étais refusé à demander pour elle, t’a cru l’auteur de cette agréable surprise, qu’elle t’en a remercié, et que tu as si mal pris ses remerciements qu’il en est résulté une scène violente…

— Et dont je suis inconsolable, s’écria Sosthène, heureux de pouvoir exhaler tous les sentiments qui l’oppressaient. Eh bien ! oui, tu vois le plus malheureux des hommes, ajouta-t-il en prenant la main de son ami, je voulais te cacher mes sottises, mes ennuis, mais puisque le hasard t’en a appris une partie, tu sauras tout.

À ces mots qui comblaient le désir curieux d’Adalbert, il frissonna, et se sentit tout à coup pris de l’envie d’échapper à la confidence, mais il n’y avait pas moyen de la fuir après l’avoir provoquée ; il se résigna.

— Tu te rappelles mes inquiétudes sur ce Fresneval, que tu prétends être placé trop bas pour mériter l’honneur d’une rivalité dont il faudrait rougir, reprit Sosthène. Eh bien ! l’excellente tenue de cet homme, son application à se rendre utile à la comtesse, sans jamais lui parler de son dévouement, son art à laisser deviner son adoration à travers son respect, son esprit à travers son silence, son bonheur à travers son désespoir, tout cela, joint à d’autres observations faites sur Clotilde, m’a inspiré je ne sais quelle fièvre de jalousie qui m’a donné le délire. Cependant, j’en dois convenir, pas un fait, pas un mot n’autorisa mes soupçons ; mais en amour on est plus éclairé par ce qu’on sent que parce qu’on voit, et je ne sais quel démon a fait germer cette idée dans ma tête ; mais j’ai la certitude qu’un amour profond, violent et tourmenté, agite depuis quelque temps le cœur de Clotilde.

— Vraiment, rien n’est si croyable, dit en souriant Adalbert, et ta passion est bien digne de troubler cette jeune âme.

— Plût au ciel, mais je ne saurais m’en flatter ; je suis trop son esclave pour lui coûter une larme ! et quand je la surprends les yeux encore humides de celles qu’elle vient de verser, quand je la vois me sourire sans pouvoir obtenir de son beau visage la gaîté qu’elle veut feindre, quand je la vois m’écouter sans trouble, sans crainte ni joie, et comme absorbée dans une pensée qui la rend indulgente pour ma folie, qui lui fait prendre en pitié les tortures d’un amour non partagé ; je me sens dévoré de l’affreux soupçon qu’elle en aime un autre, de l’idée qu’un obstacle insurmontable l’oblige à sacrifier, à étouffer le sentiment qui la domine, et que c’est à ce qu’elle souffre que je dois sa patience à supporter mes plaintes, sa grâce affectueuse à recevoir mes soins ; enfin cette bonté qui lui a fait tant de fois pardonner mes reproches, mon dépit, mes injures. Ah ! pourquoi ai-je perdu tant de biens pour le triste plaisir de lui avouer mes soupçons ? Pourquoi, dans ma démence, lui avoir dénoncé l’amour de cet homme, l’avoir accusée d’y être sensible, quand elle l’ignorait peut-être ?

— L’ignorer, interrompit Adalbert, ah ! la moins pénétrante ne se trompe jamais sur ce qu’elle inspire.

— Au reste, tout a concouru à me prouver ce que je redoutais. Il y a douze jours que ce Fresneval est parti tout à coup pour Florence, sur un ordre de madame des Bruyères ; elle l’y envoyait, me dit-elle, pour y faire l’acquisition d’un tableau attribué à l’un des plus grands maîtres de l’école italienne. Ce tableau, il en fallait constater l’origine avant de donner la forte somme qu’on en demandait, et M. Fresneval étant un grand connaisseur en ce genre, la comtesse l’avait chargé de s’assurer de la valeur de l’ouvrage, et de l’acheter pour elle, s’il le trouvait digne de son prix. Moi, j’expliquais ce départ d’une tout autre manière, je pensais qu’à la suite d’un entretien où ce nouveau Saint-Preux avait un peu trop laissé deviner son amour, on l’avait prié d’aller porter ses soupirs assez loin pour n’être pas entendus d’ici ; la mesure était bonne, et je l’approuvais sincèrement, quand je me suis aperçu que la tristesse de Clotilde s’augmentait de jour en jour pendant l’absence de ce monsieur, qu’elle semblait moins en garde contre sa préoccupation, et j’en conclus qu’ayant eu le courage d’éloigner le héros de son roman domestique, elle le continuait en imagination et se livrait d’autant plus au bonheur d’être aimée à la Jean-Jacques, qu’elle pensait être mise à l’abri de tout danger par le grand moyen de l’exil. Cette supposition m’était déjà assez pénible, mais ce fut bien pis vraiment, lorsqu’en arrivant ce matin chez la comtesse, je la vis toute joyeuse et caressant une petite levrette couchée à ses pieds.

— « Qui vous l’a donnée ? me suis-je écrié.

— » Ah ! vraiment, vous le savez mieux que moi, a-t-elle dit, vous qui êtes le seul à qui j’ai parlé du désir que j’avais.

— » Je l’ignore, je vous jure.

— » Eh bien ! je ne veux pas le savoir plus que vous. » Alors elle m’a fait admirer le collier élégant et simple de la jolie petite bête, l’attention qu’on avait eue d’y faire graver sa demeure à Naples.

— Mais elle n’est pas venue toute seule ici ? qui l’a amenée ? ai-je demandé ; à quoi madame des Bruyères a répondu qu’en revenant hier soir du théâtre, elle avait trouvé cette jolie chienne sur le coussin de sa bergère, et qu’en dépit de toutes les questions adressées à ses gens, aucun n’avait pu lui dire comment, ni à quel moment on était entré dans sa chambre pour y déposer la jolie Fida.

— « À vous parler vrai, je n’ai pas insisté dans mon interrogatoire, a-t-elle ajouté, tant j’étais persuadée que vous aviez payé leur discrétion ; mais peu importe l’auteur d’une si charmante surprise, je m’obstine à placer ma reconnaissance sur vous, acceptez-la de bonne grâce, ce ne doit pas être un effort au-dessus de votre courage. »

Et, séduit par ces gracieuses paroles, j’oubliais mes mauvaises pensées, lorsqu’elle me dit de la suivre dans sa galerie ; là, un chevalet portant un grand tableau frappa mes yeux, je ne pus contenir un cri moitié de surprise et moitié d’admiration, car cette vierge de Carlo Dolci a le double mérite d’être belle et de ressembler à la comtesse, comme si elle avait servi de modèle au peintre.

— « Vous trouvez ce tableau admirable, n’est-ce pas ? me dit-elle, M. Fresneval l’a rapporté hier de Florence, je crois qu’il m’a fait faire là une très-bonne acquisition.

— Si bonne, repris-je, que si vous voulez me céder ce tableau, je le paierai de tout ce que je possède. Maintenant je ne m’étonne plus du zèle que ce Monsieur a mis à vous le faire acheter, sa place chez vous lui donne le droit de se promener dans votre galerie à presque toutes les heures ; et c’était s’assurer le bonheur d’être encore avec vous que de pouvoir contempler à loisir votre image.

— Je ne sais pas de quel ton amer j’accompagnai ces mots, mais la comtesse s’en offensa au point de me défendre de remettre les pieds chez elle ; en vain j’ai renié mes soupçons, j’ai prié, supplié, elle est restée immuable dans son ressentiment et dans l’idée que c’était autoriser la calomnie que de ne pas sévir contre elle. Enfin, ne pouvant me mettre elle-même à la porte, elle est entrée dans son appartement particulier, en me faisant signe de ne pas la suivre.

Un moment après je l’ai entendu dire à un domestique :

— Faites prévenir les gens de M. le marquis de Tourbelles, et je suis parti au désespoir. Ah ! si j’avais rencontré ce Fresneval sur l’escalier, que j’aurais eu de plaisir à l’assommer !

L’amour, ce doyen des aveugles, ne doit son éternelle cécité qu’à son égoïsme imperturbable. Renfermé dans son intérêt personnel, il ne voit que ce qu’il imagine, et sent trop pour observer ; sans cela Sosthène aurait été frappé des impressions qui assombrissaient le visage d’Adalbert, de la colère qui fronçait ses sourcils et décolorait ses lèvres chaque fois que le nom de Fresneval revenait dans son récit ; il aurait deviné à l’immobilité, à l’oppression d’Adalbert, son application à paraître calme et la peine qu’il avait à se taire. Mais, tout à son regret d’avoir perdu en un moment de dépit le fruit de tant de soins, le trésor de tant d’espérances, Sosthène ne vit dans l’air sombre, dans le regard farouche de son ami, que la juste indignation d’une âme loyale contre ces sortes d’intrigues si communes chez les femmes qui espèrent concilier les avantages d’une conduite austère avec les plaisirs d’un amour clandestin ; et cela en choisissant leur adorateur dans une condition assez humble pour échapper aux soupçons.

— Je le vois, dit-il, malgré la pitié qui te retient, tu partages mes craintes ; tu n’oses me dire ce que je me répète sans cesse, qu’il est des rivalités inacceptables, qu’il faut obtenir le renvoi de cet homme ou lui céder la place.

— Non, ce n’est pas mon avis, répondit vive ment Adalbert, ce serait risquer de ne jamais savoir la vérité ; car il n’est pas de femme assez patiente pour se laisser ordonner même ce qu’elle veut faire, à plus forte raison ce qui la contrarie. Cela peut tout au plus se tenter quand on règne, mais quand on aspire il faut souffrir pour arriver. Avant de compromettre l’autorité que tu n’as pas encore, en exigeant le renvoi de ce bel intendant, il faut t’assurer de ses droits à ta colère.

— Quant à cela, je les crois trop fondés, car si je n’ai que des soupçons sur la manière dont son amour est accueilli, je sais très-bien à quoi m’en tenir sur sa passion et ses désirs ambitieux.

— Que t’importent ses soupirs, tu n’as pas la prétention d’empêcher une jolie femme de se laisser aimer sans qu’il lui en coûte rien. L’important est de voir, par tes propres yeux, l’effet de ce double servage sur madame des Bruyères, dit Adalbert en hésitant comme si ce nom lui était désagréable à prononcer, et tu ne peux t’éclairer sur ce fait, qu’en tolérant la présence de ce Fresneval, et même qu’en faisant naître des occasions de le rencontrer. Tu as déjà commis une grande faute en lui sauvant, par ta fureur jalouse, l’embarras d’une déclaration qu’il n’aurait sans doute jamais osé risquer ; mais le mal est fait, il faut s’en servir pour persuader à la comtesse le peu d’importance que tu attaches à cette adoration domestique, et lui demander pardon d’avoir pu la soupçonner un instant d’y répondre autrement que par l’indulgence qu’on doit à la folie, et la protection qu’on doit aux malheureux que leur naissance et leur pauvreté mettent dans notre dépendance.

— Elle ne me croira jamais si raisonnable, si généreux. Si tu savais à quel point je me suis laissé emporter par la jalousie ; tout ce que j’ai osé lui dire sur sa tolérance pour un amour dégradant, sur son audace à braver les soupçons d’une intrigue honteuse ; enfin, ne sachant qu’imaginer pour l’humilier dans sa faiblesse, j’ai été jusqu’à citer le mépris qu’elle t’inspirait ; je ne sais plus ce que je t’ai fait dire, mais elle en a paru plus offensée que de toutes mes injures.

— Quelle folie ! interrompit Adalbert, et pourquoi me mêler dans vos querelles ? Madame des Bruyères a raison de trouver très-mauvais que j’y veuille jouer un rôle. Je désire… je dois y rester étranger… Elle est libre de faire ce qui lui plaît, mais moi aussi, je suis libre d’en penser ce que je veux.

— C’est ce que je n’ai jamais pu lui faire comprendre, j’avais beau lui répéter que les indifférents ne jugeaient que sur les apparences, et qu’elle leur donnait le droit de lui supposer un amant peu digne d’elle.

— Ce droit appartient à mes ennemis, mais M. de Bois-Verdun ne l’a point, a-t-elle dit pâle de colère. Laisser accuser d’inconduite une femme… une compatriote qu’il devrait protéger ; joindre ses calomnies à celles d’un public méchant, ses plaisanteries aux propos malins dont on accable toujours une femme jeune et sans mari pour la défendre… c’est une lâcheté de sa part.

En vain j’ai aggravé mes torts, pour disculper les tiens ; en vain j’ai soutenu la justice de tes arrêts, j’ai prétendu qu’ils étaient ceux de tout le monde, qu’elle en subirait les conséquences, je n’ai pas plus gagné par l’intimidation que par la prière. Elle a parlé de fuir à jamais un monde si impitoyable. De quitter Naples…

— Diable ! il ne faut pas le souffrir ! s’est écrié le comte avec véhémence, elle partirait avec lui, et ce serait leur faire trop beau jeu.

— Sans doute, mais comment l’apaiser maintenant ? comment oser me présenter chez elle ?

— Rien de si facile ; tu la rencontreras ce soir dans la loge de la duchesse, prends un air accablé, lance quelque sentence générale sur le malheur de se laisser entraîner par la fougue de ses passions, au point de dire des choses exagérées, ridicules ; parles du regret d’avoir déplu, des douleurs attachées au repentir (les femmes sont toutes sensibles au repentir), et tu rentreras bientôt en grâce.

— Ah ! mon ami, avec cet espoir tu me rends la vie ! Comment puis-je jamais m’acquitter de tout ce que ton amitié imagine pour me guider, me consoler !

— En ne mettant pas de bornes à ta confiance ; tu en as beaucoup dans les mauvais moments, et je ne m’en plains pas ; mais dans les bons tu n’as pas le même épanchement, et c’est un tort…

— Dans lequel je n’ai pas souvent l’occasion de tomber… Mais, grâce à toi, j’espère faire plus de progrès, mes fautes m’y aideront ; un pardon obtenu est déjà une faveur. Adieu, puissé-je bientôt t’apprendre la fin de mon exil.

Dès qu’Adalbert se trouva seul, il réfléchit naturellement sur l’étrangeté de sa position, sur ce qu’il arriverait le jour où Sosthène découvrirait à quel confident il livrait tous ses secrets d’amour, à quel protecteur il demandait conseil ; il sera furieux pensa-t-il, il m’accusera d’avoir provoqué sa confiance, de ne l’avoir point détourné du piége qu’on lui tendait, il m’appellera traître, infâme. Eh bien ! je me défendrai en l’attaquant à mon tour, je lui reprocherai d’avoir voulu séduire ma femme, je l’appellerai libertin, suborneur, il s’emportera et nous nous couperons la gorge… N’est-ce pas là le dénouement des plus belles amitiés du monde ?