Le Mari confident/26

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 247-253).


XXVI


Le lendemain, grands et petits, chacun s’entretenait à Naples du dîner de Salluste ; on s’en racontait tout haut les magnificences, les identités historiques, puis on ajoutait tout bas, qu’il était dommage qu’une si belle fête se fût si mal terminée ; car si M. de Bois-Verdun avait gardé le plus profond silence sur les suites que devait avoir son altercation avec ses voisins au théâtre antique, ceux-ci n’avaient pas été si discrets. Contents de remplir leur promesse envers le comte, en restant muets sur la véritable cause du duel, ils ne s’étaient pas crus obligés à plus de mystère, et avaient été consulter plusieurs officiers du roi, pour savoir comment ces sortes de rencontre se pratiquaient à Naples.

— D’abord, avait répondu l’un d’eux, elles ne peuvent avoir lieu dans la ville, où les duels sont défendus sous peine de mort ; il faut se rendre au moins à deux lieues de Naples, et choisir un endroit des plus solitaires, car le moindre passant a le droit de vous dénoncer ou d’aller chercher ses camarades pour vous séparer ; ce qui est fort désagréable.

Muni de cet avis, le baron de Grandménil avait été en faire part à M. de Bois-Verdun, heureux de saisir l’occasion de le voir chez lui et dans un de ces moments dramatiques où les caractères les moins expansifs se révèlent involontairement.

Ricardo s’était trouvé là comme par hasard, quand on annonça la visite du baron. En voyant l’air contraint du visiteur, son regard scrutateur, sa démarche imposante, il devina sans peine qu’il était chargé d’une importante mission. Ce soupçon joint au propos qu’il venait d’entendre dans le café voisin, le confirma dans l’idée qu’il se tramait quelque projet où l’on se flattait de pouvoir se passer de ses services.

Prétendre soustraire un secret à la pénétration de Ricardo était non-seulement une injure à ses yeux, mais une ambition vaine et ridicule. Déjà instruit par les bruits de la ville de ce qui s’était passé entre M. de Bois-Verdun et un étranger, il lui restait à apprendre de quelle façon et en quel lieu se viderait l’affaire. Il quitta les gens du comte sans leur adresser la moindre question ; puis il alla s’établir dans la loge du concierge de l’ambassade, jusqu’au départ de M. de Grandménil.

Une personne attendait ce dernier dans sa voiture ; il lui dit en montant :

— Il n’y a pas moyen de rien obtenir de ce diable d’homme.

Ces mots surpris à la dérobée jetaient déjà un grand jour sur la situation. Ricardo remonta une heure après chez le comte, sous prétexte d’inviter son valet de chambre à venir prendre sa part d’un déjeuner qu’il donnait le lendemain de grand matin à plusieurs de ses amis.

— C’est jouer de malheur, répondit Gervais, rien ne m’aurait été plus facile aujourd’hui, Monsieur est si bon, qu’à moins d’avoir positivement besoin de moi, il ne m’aurait pas refusé ce plaisir ; mais nous partons demain pour la campagne.

— Eh bien ! tu partiras après notre déjeuner, tu en auras plus de force pour supporter les fatigues du voyage.

— Cela est impossible, te dis-je, j’ai l’ordre de me tenir prêt à monter en barque avec mon maître à cinq heures du matin.

Corpo di Bacco ! s’écria Ricardo, vous allez donc bien loin ?

— Ma foi ! je n’en sais rien.

— Eh bien, moi je suis plus savant, dit le jeune groom qui les écoutait, car je reviens du port, où j’ai fait prix avec deux gondoliers pour vous conduire à Portici.

— Mais c’est une promenade que le trajet d’ici à Portici, et le soleil n’est pas encore assez brûlant pour l’éviter en prenant sur son sommeil. Vous n’allez pas là pour une partie de plaisir.

— J’en ai peur, mais cela ne me regarde pas. Adieu, j’ai un paquet à faire, des lettres à porter, des commissions à donner à ce gamin. Va prier Dieu pour nous, et demain, à ce déjeuner que je regrette, tu boiras à ma santé.

Ils se séparèrent ; peu d’instants après, Ricardo vit passer, sur la Chiaja, le petit groom portant une boîte en palissandre dont il reconnut sans peine l’emploi ; pour en être plus sûr, il suivit de loin le groom jusqu’au moment où il le vit entrer dans la boutique d’un armurier.

Ainsi c’est par les plus petits sentiers qu’on parvient au sommet des plus grandes montagnes. Possesseur d’un secret découvert par de si faibles moyens, Ricardo ne pensa plus qu’à l’exploiter à son profit. Il se rendit sans délai chez madame des Bruyères ; comme il ne demandait jamais à lui parler sans avoir à lui communiquer un fait intéressant, elle le faisait rarement attendre.

— Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda Clotilde avec une sorte d’effroi en voyant la mine consternée que prenait Ricardo.

— Madame la comtesse le sait probablement déjà, répondit-il, car toute la ville en parle, et sans l’ordre que j’ai reçu d’instruire Madame la comtesse de ce qui arrive à Monsieur de…

— Non, je n’ai rien entendu dire, interrompit-elle avec impatience. De quoi parle toute la ville ?

— De ce qui doit se passer demain matin, à Portici, entre M. le comte de Bois-Verdun et un cavaliero florentino.

— Ils doivent se battre… peut-être ?…

— Tout le fait présumer.

Alors, Ricardo raconta comment à force de démarches, de peines, il était parvenu à savoir l’heure, le lieu du duel et jusqu’aux armes des combattants.

— Et l’on connaît sans doute le motif de cette querelle ?

— Oh ! très-certainement, reprit d’un air fin Ricardo, qui n’étant pas préparé à cette question, feignit un grand embarras pour se donner le temps de trouver sa réponse, la cause n’est pas difficile à deviner, M. le comte n’est pas endurant surtout quand on attaque les personnes qu’il aime.

— Et qui osait-on insulter devant lui ? demanda Clotilde d’une voix à peine articulée.

— Je ne sais trop si je dois le dire, car il a recommandé à ses gens le plus profond secret sur cette aventure, et s’il pouvait me croire capable de…

— Qu’importe ! dis toujours. Il y a un nom de femme mêlé à tout cela, n’est-ce pas ?

Ricardo, saisissant cette idée qui venait au se cours de son ignorance, n’hésita pas à convenir qu’en effet des plaisanteries fort déplacées, faites sur le compte de la princesse Ercolante, avaient excité la colère du comte, et qu’il l’avait exprimée en termes trop injurieux pour qu’il ne s’ensuivît pas une affaire sérieuse.

Au nom de la princesse, Clotilde retomba anéantie sur son siége, et dit en pleurant :

— C’est pour elle…

Puis congédiant Ricardo, elle se livra à tout l’excès d’une douleur qu’elle n’avait pas même la consolation de pouvoir confier. Sans doute cette douleur n’aurait pas été moins vive, si Clotilde avait pu soupçonner la vérité cachée sous cet odieux mensonge. Sans doute la pensée qu’Adalbert exposait ses jours pour la défendre, l’aurait plongée dans une anxiété mêlée de remords ; elle se serait accusée de l’avoir mis dans l’obligation de prendre son parti, lors même qu’il y serait le moins enclin ; mais aussi, que de sentiments doux, d’espérances délicieuses attachées à l’idée de ce dévouement. Quel noble prétexte pour montrer sa reconnaissance, pour opérer le rapprochement qu’un autre amour rendait impossible. Mais toute illusion s’évanouissait à ce nom redouté, et la malheureuse Clotilde, victime de sa modestie, en était réduite à envier les charmes et le sort d’une rivale qu’elle faisait mourir de jalousie.