Le Mari confident/27

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 254-262).


XXVII


La pire de toutes les humiliations, pour une âme courageuse, est de se sentir inutile dans le danger qui menace l’être qu’on aime. Attendre dans l’inaction l’arrêt qui doit vous frapper mortellement ou vous rendre à une triste vie, est un supplice au-dessus des forces humaines. On veut échapper à la réflexion par le mouvement. C’est ce qui détermina madame des Bruyères à se rendre chez l’ambassadeur de France, pour lui dénoncer ce duel, s’il l’ignorait, ou le conjurer d’employer toute son influence pour l’empêcher. Mais le duc de Tourbelles, ne voulant ni l’autoriser ni le défendre, était renfermé dans son cabinet, pour y terminer ses dépêches, se soustraire à toute visite et partant à toute requête.

C’était jour de gala. Il y avait réception à la cour, et l’on devait s’y rendre en sortant du théâtre. Madame de Monterosso avait fait promettre à Clotilde de l’y accompagner.

S’occuper de toilette, de vanités mondaines quand on est dévorée d’inquiétudes ; se composer un visage serein, un regard souriant, lorsque le moindre mot prononcé par un indifférent peut vous livrer à toutes les tortures d’un pressentiment sinistre, il y avait là de quoi effrayer une personne plus courageuse que madame des Bruyères. Mais elle n’avait pas d’autres chances de rencontrer Adalbert, de le revoir, peut-être pour une dernière fois. Et le besoin de lire sur son front ce calme des gens braves, qui semble un bouclier contre les coups qu’on leur destine. Enfin cet instinct du cœur qui nous porte à lui obéir, en dépit de ce que la raison nous ordonne, lui donnèrent la force de surmonter toutes les angoisses d’une situation sans pareille.

Elle ne voulut pas quitter l’ambassade sans employer son ascendant sur Sosthène, pour apprendre de sa franchise et de son imprudence naturelle, les détails de cette malheureuse affaire, et s’il lui restait quelque espérance de la concilier. Il devait être le témoin de son ami, et l’intérêt qu’elle portait à l’un, pouvait s’étendre à l’autre sans qu’on s’en étonnât ; Sosthène, flatté de la sollicitude que lui témoignait la comtesse en le faisant prier de venir la trouver dans sa voiture, se laissa conduire chez elle pour lui raconter plus à loisir ce qu’elle désirait savoir. Pendant la route, il s’engagea à répondre sans détour à toutes ses questions, une seule exceptée.

— J’ai juré sur l’honneur de ne jamais révéler la cause de ce duel, ajouta-t-il ; ainsi ne me le demandez pas.

— Cela me sera d’autant facile que je crois la connaître dit Clotilde, et c’est justement ce qui me désole. Mettre en péril la vie de deux hommes distingués pour un semblable motif. C’est un meurtre qui pèsera sur la conscience de tous ceux qui pouvaient l’empêcher.

— Croyez, reprit Sosthène, que je ne mérite pas ce reproche, et que j’ai fait l’impossible pour remplacer Adalbert en cette circonstance. J’avoue que je n’avais pas grand mérite, car vous me rendez la vie si insupportable que je ne demande qu’à m’en débarrasser ; mais il n’a pas voulu me rendre ce service.

— Ah ! ne pensez maintenant qu’à le secourir ; songez combien vous lui êtes utile en ce moment, et que sa cause étant celle des Français qui sont à Naples, ils seront reconnaissants de tout ce que vous ferez pour lui.

— Quoi, vous-même, vous me saurez gré de mon dévoûment ?

— Pourquoi pas ? son titre de Français lui répond de mon… intérêt… de ma partialité en sa faveur… ajouta-t-elle avec embarras. Que dit-on de l’adresse de son adversaire ?

— Rien de rassurant… il est très-fort au pistolet.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Clotilde sans s’apercevoir de son exclamation.

— Oui, mais le sort décidera lequel des deux doit tirer le premier, et si Adalbert tombe sur le bon numéro, je plains le Florentin. En attendant, je vais tout disposer pour que la police de Naples ne vienne pas s’opposer à notre rendez-vous. Grâces à nos soins, le bruit n’en est pas encore parvenu aux oreilles de la princesse Ercolante, et comme elle verra ce soir Adalbert au théâtre, puis à la cour, nous espérons qu’elle ne se doutera pas de sa visite à Portici ; autrement, Dieu sait ce qu’elle tenterait pour l’empêcher. Le scandale ne lui fait pas peur ; elle n’est pas capable de souffrir sans crier, et l’on chercherait vainement à lui démontrer que dans ces sortes d’affaires une femme ne peut intervenir sans laisser soupçonner la discrétion et même la bravoure de l’homme qui l’intéresse.

Cette dernière réflexion frappa d’une clarté subite l’esprit troublé de Clotilde et renversa d’un seul coup tous les projets insensés qu’elle méditait.

— Allez, dit-elle à Sosthène en faisant un effort sur elle-même, ne perdez pas un instant pour prévenir les imprudences de cette folle princesse et ce qui en résulterait pour l’honneur de votre ami, ne pensez qu’à le sauver de la honte et de la mort.

— J’obéis, mais à une condition, c’est que vous me laisserez vous dire ce soir tout ce que j’ai sur le cœur ; c’est que vous écouterez mes avis, mes reproches, mes…

— Tout ce qu’il vous plaira, interrompit Clotilde, mais partez.

Joséphine attendait le départ de M. de Tourbelles pour venir demander à sa maîtresse quelle robe elle devait lui préparer. Joséphine la trouva tellement absorbée dans ses réflexions, qu’il fallut la questionner de nouveau.

— Qu’est-ce ?… que me demandez-vous ? dit madame des Bruyères sans sortir de son rêve ; si je veux le revoir ?… oui, sans doute… dussé-je mourir là… devant toute la cour… suffoquée par la contrainte… l’inquiétude… la terreur du coup qui l’attend.

— Est-ce la robe de taffetas blanc ou celle de pékin rose, qu’il faut apprêter à Madame ?

— La plus belle des deux… Il faut au moins qu’il me donne un regard…

— Certainement, Madame est très-jolie avec l’une et l’autre, mais le rose est si bien en harmonie avec son beau teint…

— Non, il l’est trop peu avec mes idées… je mettrai la robe blanche.

— Et la guirlande ?…

— De scabieuses.

— Ah ! c’est bien sévère pour un bal, reprit Joséphine, et si Madame doit danser…

— Moi ! danser… s’écria Clotilde, moi, me livrer au plaisir lorsque le glaive vengeur est là… suspendu sur sa tête… Non, non, c’est bien assez de subir les soins, les ennuis d’une grande parure ; de cacher les battements de son cœur sous des flots de dentelles, la pâleur de son front sous un bandeau de diamant ; mon courage ne saurait aller plus loin. Dissimuler ce qu’on souffre, passe encore, mais feindre la joie quand la mort est dans l’âme, c’en est trop.

Et la comtesse continuait à se parler tout haut sans s’apercevoir de l’étonnement de Joséphine, qui ne comprenait rien à ce discours entremêlé de soupirs et de mots sans suite. Enfin, cédant à une résolution spontanée, Clotilde dit :

— Oui, je peux me fier à vous, Joséphine, j’ai déjà reçu des preuves de votre dévouement, j’en demande une nouvelle.

— Ah ! Madame est bien sûre de mon zèle et s’il faut…

— Ne me questionnez pas et faites aveuglément tout ce que je vous commanderai. Avant de m’habiller, vous avez encore le temps d’aller m’acheter à Santa-Lucia, deux jupes, deux fichus d’indienne et deux de ces longues capes noires que mettent ici les femmes du peuple ; enfin les gros souliers, les bijoux d’argent qui parent d’ordinaire les femmes de pêcheurs. Puis vous vous rendrez sur le port, vous ferez prix avec le maître d’une barque, pour vous conduire demain, à la pointe du jour, avec votre sœur, à Portici. Voici de l’argent, n’épargnez rien pour que tout soit prêt à l’heure indiquée.

Joséphine obéit sans se permettre la moindre réflexion, et revint bientôt munie des objets que désirait sa maîtresse et de l’accord fait entre elle et le pêcheur le plus renommé du port.

Si Clotilde avait été moins tristement préoccupée, elle n’aurait pu s’empêcher de sourire à la vue de ces deux costumes si différents l’un de l’autre, à l’idée que le même pied allait habiter ce petit soulier de satin blanc et ces énormes sandales ferrées à clous ; que la même tête allait porter ces rubis étincelants et ces boucles d’oreilles en similor. Joséphine s’amusait dans ce contraste sans oser en faire l’observation, et s’effrayait de ce que madame des Bruyères ne le remarquait pas, tant sa pensée était ailleurs. Cependant sa toilette était commencée et elle se laissait faire avec toute la docilité d’un enfant dont la coquetterie n’est pas encore éveillée, lorsqu’elle s’écria subitement en détachant de son cou une petite chaîne à laquelle pendait une amulette : « Ma mère me l’a dit cent fois, cette relique a sauvé ma vie, elle sauvera la sienne, pourvu qu’il consente à la porter ! »

En parlant ainsi elle fait asseoir Joséphine près d’une table à écrire et lui dicte ces mots :

« Pour l’amour de Dieu et de la personne qui vous aime le plus au monde, portez dès ce soir cette relique, et ne la quittez que lorsqu’on vous la redemandera. »

La chaîne et le billet renfermés sous la même enveloppe, Joséphine crut rêver en recevant l’ordre d’y mettre sur l’adresse, le nom du comte de Bois-Verdun. Elle se le fit répéter, ne pouvant s’expliquer comment sa maîtresse écrivait en de semblables termes à un homme qu’elle n’avait jamais reçu chez elle, et pour lequel on ne pouvait l’accuser d’aucune bienveillance. Il est vrai que la lettre n’était point signée et que les apparences ne devaient pas aider à en deviner l’auteur. Mais toutes ces démarches étaient si étrangères aux habitudes de la comtesse, que la pauvre Joséphine se perdait en conjectures et cachait mal sa surprise. Clotilde s’en aperçut et dit :

— Suspendez tout jugement sur ce qui vous étonne aujourd’hui, sur ce qui pourra vous étonner plus encore demain. Épargnez-vous les remords d’un injuste soupçon : continuez à être discrète et dévouée, le ciel vous en récompensera, j’en suis garant. Allez confier vous-même ce billet à un des commissionnaires qui sont toujours là en face de notre balcon, à la grille du parc. Il ne faut pas qu’on voie un de mes gens à l’ambassade.

Joséphine jura sincèrement de tout voir sans rien juger, de tout exécuter sans rien dire, certaine que Dieu ne pouvait la punir d’obéir à un ange.