Le Mari confident/28

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 263-272).


XXVIII


Adalbert finissait d’écrire quelque disposition qu’il devait déposer sous cachet dans les mains de Sosthène, lorsque celui-ci entra suivi du porteur de la lettre anonyme.

— C’est encore quelque demande de présentation à la Cour, dit M. de Bois-Verdun ; lis cela pendant que je ferme ce paquet.

À peine Sosthène a-t-il entr’ouvert le billet, qu’il s’écrie : Nous sommes perdus ! Malgré toutes nos précautions, nos mensonges, la princesse sait que tu vas te battre ; et la voilà qui t’envoie des amulettes bénies par le Saint-Père pour te sauver de tous dangers. Ah ! je la reconnais bien-là !

— Mais ces trois lignes ne sont pas de son écriture !

— Certainement ; elle veut donner à sa prière superstitieuse tout le charme du mystère.

— Elle ? se soumettre aux exigences d’un secret quelconque ! Elle en est incapable.

— C’est peut-être un piége qu’elle te tend ? Elle veut savoir si tu n’es pas en droit de soupçonner une autre femme d’une semblable preuve d’intérêt.

— Eh bien ! je la punirai de ce soupçon en le partageant. Qui sait ? J’ai peut-être inspiré sans m’en douter une passion moitié sainte et moitié profane à quelque dévote de Naples. N’importe, cette prière ne peut venir que d’une bonne âme, et je l’exaucerai.

— Quoi, tu vas t’affubler de cette chaîne ?

— Pourquoi pas ? J’en ai porté de plus lourdes.

— Au fait, s’il t’arrivait malheur, nous nous reprocherions d’avoir dédaigné ce secours apostolique.

— Seulement, garde-moi le secret de cette faiblesse.

— Sois tranquille. S’il est vrai que la princesse n’y soit pour rien, il restera enfoui pour jamais.

En disant cela, Sosthène fit remarquer à son ami, que s’il ne mettait pas mieux l’épingle de sa chemise, on pourrait apercevoir l’amulette. C’était bien ce que voulait Adalbert, mais il n’en convint pas, certain que la princesse se trahirait par un mouvement, une exclamation, en voyant qu’elle était obéie.

L’entrée de madame des Bruyères, dans les salons du Palazzo-Reale, fit sensation. Elle était belle à faire pitié, comme aurait dit le romancier moderne qui a découvert que les agitations du cœur, la fièvre de l’inquiétude, la terreur du pressentiment, embellissaient beaucoup les jolies femmes. Son regard brillant des larmes qu’elle retenait, avait une expression divine ; ses efforts pour dissimuler sa souffrance, animaient son teint, ses gestes ; elle parlait avec vivacité et même avec cette éloquence qui naît des sentiments exaltés et fournit des mots heureux en dépit de la raison. Adalbert se sentait attiré vers elle comme par un charme invincible.

— À la voir si éclatante, si fière des succès qu’elle obtient, pensait-il, on dirait qu’elle devine le sort qui m’attend et la liberté dont elle va jouir. Si elle savait qu’en cet instant je la lègue à mon ami, que je la supplie de lui accorder le bien que j’ai perdu si sottement, le bonheur qui m’eût fait chérir la vie, et dont la perte m’ôte tout désir de la défendre. Ah ! que ne peut-elle lire dans mon cœur, le sien serait moins implacable, il me donnerait un souvenir.

En se parlant ainsi, Adalbert ne se doutait pas de la trace que chacune de ses pensées laissait sur son visage ; mais Clotilde remarquait ses différentes impressions, et les partageait sans les expliquer. Plus d’une fois la sympathie des idées agissant sur son esprit, elle fut prête à répondre à ce que lui taisait Adalbert ; quelque chose l’avertissait qu’il pensait à elle ; la joie qu’elle éprouvait dans ce cruel moment ne pouvait avoir d’autre cause ; et cette joie, Adalbert lui en fait un crime. Ne pouvant la voir sans colère, il se lève brusquement ; son épingle tombe, il la ramasse, et laisse voir en se baissant sa médaille bénie. Alors, la joie de Clotilde redouble. Elle l’exprime en phrases dont la déraison fait le charme. On l’écoute, on l’applaudit, elle sourit à tout le monde. Et cette gaieté, qui tient de la fièvre et touche au désespoir, achève de lui aliéner le cœur de celui qu’elle aime.

La princesse Ercolante, placée près de la reine, n’avait pas perdu de vue M. de Bois-Verdun, et s’était confirmée dans l’idée qu’il était amoureux de la comtesse. Tout autre se serait trompée à son peu d’empressement pour Clotilde, à la parfaite indifférence qu’il lui témoignait. Mais, en pareille occurrence, l’instinct est plus fort que l’esprit, et ce qu’on sent persuade mieux que ce qu’on voit. La certitude d’être trahie plongeait la princesse dans une tristesse mêlée de rage, qu’Adalbert mit sur le compte d’une anxiété impossible à dissimuler. Il s’approcha d’elle dans l’intention de la rassurer par son calme personnel et lui demanda comment elle se trouvait.

— Mal, très-mal, répondit-elle, et sans la crainte de faire une esclandre, je sortirais d’ici, j’y souffre trop.

— Ah ! gardez-vous en bien, dit Adalbert d’un ton suppliant, songez que tous les yeux sont sur vous.

Heureusement, Sosthène qui, guettait les moindres mouvements de la princesse, s’aperçut de la fureur qu’elle ne pouvait dominer et, frémissant de voir tomber cette rage sur le baron di Belcampo ou le marquis de Grandménil, que M. de Tourbelles devait présenter au roi, il accourut au secours de son ami, lui dit que l’ambassadeur le demandait, et crut l’arracher ainsi à toutes les conséquences d’une scène ridicule.

Ils arrivèrent près du duc au moment où il énumérait les titres et qualités qui donnaient au baron et au gentilhomme parisien le droit d’être présentés à leurs Majestés Napolitaines, et c’était, pour Sosthène, quelque chose de piquant que de voir assister Adalbert à l’éloge de ce monsieur, avec lequel il devait se couper la gorge le lendemain, ce qu’on n’aurait certes pas soupçonné à l’échange de leurs politesses et aux manières gracieuses qu’ils affectaient l’un pour l’autre.

Enfin, ce supplice de salon finit, la comédie fit place au drame et, pour les principaux acteurs, le reste de la nuit s’acheva dans de graves occupations. Le Florentin la passa à se fortifier par des frictions et des boissons toniques ; Adalbert à écrire, et Clotilde à prier.

Le jour paraissait à peine lorsque Joséphine, ayant prévenu ses camarades de la permission que lui avait donné sa maîtresse d’aller déjeuner à la campagne, se rendit, accompagnée d’une amie, à Santa-Lucia. Toutes deux s’établirent dans la barque qui devait les conduire à Portici, en commandant aux mariniers d’attendre, pour ramer, que la plus jeune en eût donné l’ordre, et d’emporter leurs filets ; tant d’autorité de la part d’une femme du peuple, tant de générosité unie à tant de misère apparente, auraient semblé suspecte partout ailleurs, mais à Naples, où tout s’explique par l’amour, les pêcheurs n’en firent pas seulement la remarque. Au bout d’un quart d’heure, ils virent arriver trois hommes masqués, que madame des Bruyères reconnut à leur taille pour être le marquis de Tourbelles, M. de Bois-Verdun et le chirurgien qui l’avait soigné lors de sa dernière maladie.

— Laissez partir cette barque, dit-elle en italien à ses mariniers, puis vous la suivrez à distance, en vous arrêtant quelquefois pour jeter vos filets. Vous ne toucherez le port qu’après avoir vu mettre pied à terre à ces trois passagers.

Sa volonté faite et son bateau amarré à vingt pas de celui d’Adalbert, elle le vit s’asseoir sur la rive pour y guetter l’arrivée de son adversaire, tandis que Sosthène et le chirurgien iraient à la recherche d’un endroit solitaire et approprié à leur projet.

Les regards d’Adalbert se portèrent d’abord sur la barque voisine, il la crut un moment conduite par des gens chargés de l’espionner ; mais la vue des filets que raccommodaient les femmes, et de tous les ustensiles de pêche que rassemblaient les hommes, dissipa bientôt ce soupçon.

Il tira de sa poche une lettre qu’on lui avait remise au moment de sortir et qu’il n’avait pas eu encore le temps de lire, il rompit le cachet, jeta l’enveloppe, et tomba dans une sombre rêverie à mesure qu’il avançait dans la lecture de cette lettre. L’arrivée du baron et de M. de Grandménil vint l’interrompre, il serra précipitamment le billet, fit un salut des plus polis à ses adversaires, et marcha avec eux au-devant de M. de Tourbelles qui venait les chercher pour les conduire dans un petit pré voisin, entouré d’une haie d’aubépine, et garanti des rayons du soleil et des regards importuns par le feuillage déjà touffu de plusieurs chênes-verts.

Ce qu’éprouva Clotilde en voyant Adalbert se diriger vers ce pré, ne saurait se peindre, et pourtant, le tremblement qui s’empara de tous ses membres, ne l’empêcha point de céder à un mouvement de curiosité, dont tout autre, à sa place, aurait eu peine à se défendre. Elle fut ramasser l’enveloppe restée sur la rive, et sentit ses pleurs couler en reconnaissant sur l’adresse l’écriture de la princesse Ercolante.

— Elle !… et toujours elle… sa première, sa dernière pensée… tout est pour elle ! s’écria Clotilde ; à son lit de mort, sur le terrain qui doit boire son sang, il ne regrette qu’elle ! Et moi… je suis là, vivante de sa vie, mourante de sa mort… sans espoir d’un regret, d’un souvenir !… trop certaine que ce cœur… en cet instant point de mire de la colère d’un homme, n’a jamais battu pour moi…

C’est en proie à ces réflexions cruelles que Clotilde regagnait à pas lents le bateau où l’attendait Joséphine, lorsque le bruit de deux coups de feu la fait tomber évanouie sur l’herbe ; Joséphine vole à son secours, la transporte à l’aide des pêcheurs dans une cabane de paysans ; là, on lui prodigue les soins les plus hospitaliers, elle se ranime, mais elle ne sort de son anéantissement que pour entrer dans une agitation qui tient du délire, elle demande à grands cris qu’on la ramène dans la barque ; elle veut courir vers l’endroit où les deux coups de pistolet ont été tirés, mais elle n’en a pas la force, il lui faut attendre, dans un désespoir immobile, la nouvelle qui doit la ranimer ou mettre le comble à sa douleur.

Enfin, Dieu prend pitié d’elle, Adalbert sort le premier de la haie qui cachait les combattants ; il a la main gauche entourée de son mouchoir, mais tout en lui prouve qu’il n’est pas sérieusement blessé. Son adversaire, moins heureux, a reçu une balle dans la jambe, mais comme elle n’a point atteint l’os, il en sera quitte pour un mois de réclusion.

Clotilde, rassurée, retrouve ses forces avec sa sécurité, et son retour à Naples s’accomplit sans événement. Elle a vu Adalbert rentrer chez lui, tout lui présage un débarquement sans trouble et lui fait espérer que son voyage à Portici restera ignoré, lorsque M. Fresneval s’offre tout à coup, pour l’aider à descendre de la barque, et dit :

— Madame la comtesse voudra bien me permettre au moins de protéger son retour.

Stupéfaite de cette apparition, Clotilde se laissa conduire, sans répondre, jusqu’à une voiture qui se trouvait près de là, elle y monta avec Joséphine. Édouard donna un ordre au cocher, puis il s’éloigna, les chevaux partirent et ne s’arrêtèrent qu’à la porte de madame des Bruyères.