Le Monde comme volonté et comme représentation/Livre II/§ 25

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Auguste Burdeau.
Librairie Félix Alcan (Tome premierp. 132-134).
◄  § 24
§ 26  ►

Nous savons que la pluralité, en général, est conditionnée nécessairement par l’espace et le temps, et n’est pensable qu’au sein de ces concepts que nous nommons, sous ce point de vue, « principe d’individuation ». Mais nous avons reconnu l’espace et le temps comme des formes du principe de raison, dans lequel s’exprime toute notre connaissance a priori. Or, nous l’avons montré, elle ne convient, en tant que telle, qu’à la cognition des choses et non aux choses en elles-mêmes ; c’est-à-dire qu’elle n’est que la forme de notre connaissance, non la propriété de la chose en soi, qui, en tant que telle, est indépendante de toute forme de la connaissance, même de la plus générale, celle qui consiste à être objet pour le sujet, et elle est de tous points différente de la représentation. Si donc cette chose en soi, comme je crois l’avoir suffisamment démontré et clairement fait voir, est la volonté, elle est en dehors du temps et de l’espace, en tant que telle et que séparée de son phénomène ; elle ne connaît pas la pluralité, elle est une par conséquent ; toutefois elle ne l’est pas à la façon d’un individu ou d’un concept, mais comme une chose à laquelle le principe d’individuation, c’est-à-dire la condition même de toute pluralité possible, est étrangère. La pluralité des choses, dans le temps et l’espace, qui composent à eux deux son objectivité, ne la concerne pas, et, en dépit d’eux, elle reste indivisible. Il n’y a pas une petite partie d’elle dans la pierre, et une grande dans l’individu. Comme le rapport de la partie au tout appartient exclusivement à l’espace, et n’a plus aucun sens dès qu’on est sorti de cette forme d’intuition, de même lé plus et le moins ne concernent que le phénomène, c’est-à-dire la visibilité, l’objectivation ; celle-ci existe à un plus haut degré dans le végétal que dans la pierre, dans l’animal que dans la plante ; bien plus, sa manifestation visible, son objectivation a autant de dégradations infinies qu’il en existe entre la plus pâle lueur crépusculaire et la plus éclatante lumière, entre le son le plus intense et le plus faible murmure. Nous reviendrons plus loin à l’étude de ces degrés de visibilité qui appartiennent à son objectivation, à l’image de son essence. Autant ces divers degrés d’objectivation touchent peu directement la volonté, autant et moins encore celle-ci est atteinte par la pluralité de ses manifestations à ces différents degrés, c’est-à-dire par le nombre d’individus de chaque forme ou de manifestations isolées de chaque force, vu que cette pluralité a pour condition immédiate le temps et l’espace, formes qu’elle-même ne peut jamais revêtir. Elle se manifeste aussi bien et autant dans un chêne que dans un million de chênes ; sa multiplicité dans le temps et dans l’espace n’a aucun sens par rapport à elle, mais uniquement par rapport à la pluralité des individus connaissant dans le temps et dans l’espace, et qui y sont multiples et divers, mais dont la pluralité n’atteint que son phénomène, et non pas elle : aussi peut-on supposer que si, par impossible, un seul être, fût-il le plus humble, venait à s’anéantir entièrement, le monde entier devrait disparaître. C’est ce qu’a bien senti le grand mystique Angelus Silesius : (Je sais que sans moi Dieu ne peut vivre un seul instant. Si je meurs, il faut qu’il rende l’esprit.) On a essayé de diverses manières de faire comprendre à l’intelligence de chacun l’immensité du monde, et l’on y a vu un prétexte à considérations édifiantes, comme, par exemple, sur la petitesse relative de la terre et de l’homme, et, d’autre part, sur la grandeur de ’l'intelligence de ce même homme si faible et si misérable qui peut connaître, saisir et mesurer même cette immensité du monde ; et d’autres réflexions de ce genre. Tout cela est fort bien ; mais, pour moi qui considère la grandeur du monde, l’important de tout cela, c’est que l’Être en soi dont le monde est le phénomène, — quel qu’il puisse être,—ne peut s’être divisé, morcelé ainsi dans l’espace illimité, mais que toute cette étendue infinie n’appartient qu’à son phénomène, et qu’il est lui-même présent tout entier dans chaque objet de la nature, dans chaque être vivant. Aussi on ne perd rien à s’en tenir à un seul objet, et il n’est pas besoin, pour acquérir la vraie sagesse, de mesurer tout l’univers, ou, ce qui serait plus raisonnable, de le parcourir en personne ; il vaut beaucoup mieux étudier un seul objet, dans l’intention d’apprendre à en connaître et à en saisir parfaitement la véritable essence. En conséquence, ce qui va suivre, et ce qui s’est imposé déjà de lui-même à l’esprit de tout disciple de Platon, sera l’objet, dans le livre suivant, de longues considérations ; c’est que ces différents degrés de l’objectivation de la volonté qui sont exprimés dans la multiplicité des individus, comme leurs prototypes, ou comme les formes éternelles des choses, ces formes n’entrent pas dans l’espace et dans le temps, milieu propre à l’individu ; elles sont fixes, non soumises au changement ; leur existence est toujours actuelle, elles ne deviennent pas, tandis que les individus naissent et meurent, deviennent toujours et ne sont jamais. Or, ces degrés de l’objectivation de la volonté ne sont pas autre chose que les Idées de Platon. Je le note au passage, afin de pouvoir employer le mot d’« Idée » dans ce sens ; il faudra toujours l’entendre chez moi dans son acception propre, dans l’acception primitive, que Platon lui donna, et ne pas y mettre ces produits abstraits du raisonnement dogmatique de la scolastique, que Kant a désignés par le mot de Platon, si admirablement approprié, et dont il a torturé le sens. Je comprends donc, sous le concept d’idée, ces degrés déterminés et fixes de l’objectivation de la volonté, en tant qu’elle est chose en soi et,comme telle, étrangère à la pluralité ; ces degrés apparaissent, dans les objets particuliers, comme leurs formes éternelles, comme leurs prototypes. Je ne m’étendrai pas davantage sur l’emploi abusif que Kant a fait du mot « idée » : on trouvera le nécessaire là-dessus dans mon Supplément.


Chapitres du deuxième livre


§ 17. - § 18. - § 19. - § 20. - § 21. - § 22. - § 23. - § 24. - § 25. - § 26. - § 27. - § 28. - § 29.