Le Monde marche, Lettres à Lamartine/I

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I


Le monde marche, voilà le mot de la création, depuis le brin d’herbe jusqu’à l’étoile, et depuis l’étoile jusqu’à l’homme. Pourquoi faut-il qu’au moment où je répète ce cri dans l’air du siècle, je vous trouve sur mon chemin, vous Lamartine, vous mon maître, laissez-moi toujours vous nommer du nom de mon admiration ?

Mais voyez donc qui vous êtes ! Vous naissez à la vie de la pensée. L’Empire va finir : On tue, on meurt encore pour mettre un nom de victoire de plus sur la pierre d’un arc de triomphe, ou pendre à la voûte d’une église une guenille de plus appelée drapeau ennemi. Le maître a dit à la France Silence ! et la France obéit à la consigne. Qui oserait en effet élever la voix le lendemain de Wagram ? Le bulletin seul a la parole.

Plus de pensée, plus de poésie. Chateaubriand, condamné au silence, relit Tacite, et Mme De Staël éperdue gagne l’Angleterre par la route de Moscou. Je me trompe cependant, il y a encore une littérature. Cela porte indifféremment le nom de Désaugiers ou de Pigault. Cela siége au caveau, ou plus bas encore. Cela parle à la vivandière ou au troupier. Cela exhale je ne sais quelle odeur fade et lubrique de cantine et de chair échauffée par la poudre à canon. Que voulez-vous ? c’est le temps de la guerre, c’est le temps de la gloire à bref délai. Quiconque a du nerf endosse le sac et part, et s’il revient, revient avec une jambe de bois, homme au rebut, ou avec une épaulette, homme en passe du bâton de maréchal.

Certes, à ce moment-là vous pouvez, que dis-je ? vous devez, vous né d’une race d’épée, vous né avec une âme dévorante : À moi l’espace ! à moi l’action ! — prendre le pas de votre génération, et suivre le vent de feu déchaîné, à travers l’Europe, sous le pli du drapeau fouetté par la mitraille.

Eh bien ! non, cependant. Au milieu de tous ces coups de force, de tous ces chocs de peuples, de tous ces écroulements d’États sous le talon de botte d’un conquérant, de tous ces abatis d’hommes par feux de peloton, de tous ces festins de loups dans la fumée des Te Deum, vous portez le regard plus haut et vous allez chercher sur la colline le Dieu de la paix, le Dieu de la vie, le Dieu de la moisson, le Dieu de la pensée. Vous plongez votre âme dans l’infini, l’infini vous enveloppe, vous pénètre, vous exalte, revêt en vous une forme, éclate en strophe, parle par votre voix, et la France a enfin une poésie.

Un souffle nouveau passe dans l’atmosphère et purifie la lèvre de la jeunesse. À coup sûr c’est là un progrès, ou le mot de progrès n’a pas de sens ; car personne au monde, ni en France, ni ailleurs, n’avait parlé avant vous, comme vous, la langue sacrée du lyrisme.

C’est bien ; vous avez fait votre œuvre ; vous avez mis votre part de côté, vivez sur cette part, que vous faut-il encore ? Ce qu’il vous faut ? un rayon de plus à votre auréole.

La révolution de Juillet pose une fois de plus le problème de la démocratie. Mais au moment de conclure, elle hésite, elle a peur d’avoir pour le peuple français plus d’ambition qu’il n’en a pour lui-même. Après avoir jeté la couronne à bas de la tête d’un vieillard tombé en dévotion, et après l’avoir brisée, elle la ramasse morceau à morceau, et la remet telle quelle sur la tête d’un roi de circonstance. Mais cette royauté du dernier quart d’heure n’était pas une solution ; ce n’était qu’un ajournement. Un instant ou l’autre la question devait renaître, car l’histoire a sa logique ou, si vous aimez mieux, sa probité. Lorsqu’elle a mis une fois un principe en avant, elle le maintient toujours, quand même, à travers toute espèce de contradiction comme à travers toute espèce de surprise.

La parole du passé a pu avoir la première votre oreille sous la tuile de votre toit, vous avez pu grandir dans une haine d’origine en quelque sorte contre la démocratie. La démocratie avait autrefois renversé la pierre de votre foyer, et répandu en passant une ombre de mort sur le front de votre famille ; n’importe, le siècle travaille à l’émancipation du peuple, et le siècle vous appelle, vous saisit, vous envahit, vous renouvelle et vous dit : Suis-moi ; et vous le suivez. Et vous le suivez malgré la protestation du berceau, malgré la religion de l’enfance. Vous le suivez encore un jour, et vous prendrez la tête de la colonne.

Béni soit le voyageur et le plus béni soit celui qui arrive de plus loin, par la route la plus rude et le soleil le plus lourd. Que la jeune fille de la maison lui verse sur le pied meurtri par la ronce et par la pierre sa plus douce larme de reconnaissance et son plus doux parfum. Car c’est le signe d’une grande âme, d’une âme hors de proportion d’aimer le peuple, la révolution, la liberté, l’égalité, quand pour aimer tout cela, il faut, sacrificateur à la fois et holocauste de son culte, arracher de son cœur ce qu’on a cru jusqu’alors, ce qu’on a accepté sur parole pour la vérité, et de tous les lambeaux de tous les nerfs de l’homme ancien, écrasés et broyés comme sous une meule, repétrir et refaire douloureusement l’homme nouveau.

Vous avez eu ce destin vous avez eu, vous aussi, votre coup de tonnerre sur la route de Damas. Vous avez entendu la voix de l’air, et au signai de cette voix vous avez passé du dogme de la royauté au dogme de la démocratie. Si ce n’est pas là encore un progrès, qu’est-ce donc que le progrès ?

Vous faites votre entrée dans la vie politique par la grande porte de l’élection. Vous montez à la tribune. Vous avez autant et plus que tout autre le secret de l’éloquence. Voilà le moment d’être homme d’État, ambassadeur, ministre, premier ministre. Prenez place sur un de ces bancs d’attente, à égale distance du pouvoir et de l’opposition. Menacez et rassurez en même temps la couronne. Étalez votre parole comme une fille à marier, coquette et prude à la fois, la pudeur dans le regard et le bouquet sur l’oreille. Choisissez habilement votre question au budget. Tonnez en temps opportun contre l’excédant de dépense. Gémissez sur le droit de visite. Intriguez dans la coulisse. Enrôlez à votre service un groupe d’ambitions comme on levait autrefois une bande de partisans, et attendez l’événement, vous tenez déjà votre portefeuille.

Mais quand vous n’avez qu’à tendre la main pour saisir la fortune, le cordon, le grand cordon rouge, vous allez vous asseoir sur un banc à l’écart. Où est votre parti ? vous répondez : Là ; et vous mettez la main sur votre conscience. Vous regardez passer devant vous, les bras croisés, le flux et le reflux de petites compétitions et de petites conspirations pour le renversement ou pour la conquête d’un ministère.

Les meneurs, les habiles, hommes sensés, positifs, pratiques, battaient l’air à chaque instant du bruit de leurs catilinaires pour les seules questions dignes, à les entendre, du regard de la postérité : pour le dernier paragraphe du discours de la couronne, pour la signature du traité Bulow, pour l’imbroglio indéchiffrable de la Plata, pour la candidature du prince de Cobourg ou du prince de Trapani à la main d’une fille mineure appelée reine d’Espagne.

Et quand par hasard vous jetiez votre mot dans ces débats, que disiez-vous ? Vous disiez que la France aspirait à quelque chose de plus haut qu’un amendement par assis et levé, sur la reine Pomaré ou la reine Isabelle, sur la dotation d’un duc ou la prérogative de la couronne, Vous montriez du doigt à l’horizon la lueur nouvelle de l’humanité ; vous demandiez place pour l’idée du drapeau tricolore : l’Europe a l’œil sur nous, elle attend de nous l’exemple, disiez-vous. Faisons quelque chose de grand, tournons le second feuillet de la révolution, mettons-nous à la tête de la vérité de peur que la vérité ne passe sur notre corps et ne continue sans nous son chemin.

Vous leur disiez cela, et ces hommes sages, ces hommes sérieux comme des faits, infaillibles comme des chiffres, vous écoutaient une minute, souriaient, haussaient les épaules et murmuraient entre eux : Que nous veut ce poëte ? il descend assurément de, quelque étoile. Il ne sait pas être ministre. Éloquente inutilité. Chance à retrancher du futur contingent. Il parle de liberté, d’humanité. Qui donc songe encore à la liberté, ou à un second avènement de la démocratie ? Cet homme prêche le vent, il parle par la fenêtre. Vous parliez par la fenêtre, en effet, et le vent portait votre parole, et le peuple vous entendait, et d’un bout à l’autre de la France, involontairement, tacitement, par une sorte de conspiration unanime et irrésistible, il vous nommait son tribun et il plaçait en vous son espérance.

À partir de ce moment, votre nom devint comme le rendez-vous de toutes les idées et de toutes les inquiétudes, et de toutes les recherches, et de toutes les souffrances et de toutes les tentations d’avenir. Vous étiez plus qu’un pouvoir, plus qu’un parti, vous étiez l’homme du peuple, l’homme peuple, passez moi l’expression et un jour quand la France s’ouvrit tout à coup comme par un tremblement de terre, et que trône, dynastie, armée, fantasmagorie, politique positive, politique pratique, tout roula, tout disparut dans le gouffre, la nation tomba dans vos bras en criant Sauve-moi et fais-moi à ton image. Vous l’avez sauvée ; vous l’avez regardée une minute, et vous l’avez éblouie de votre regard. Jamais elle n’a battu d’un cœur plus noble qu’à ce moment-là, et donné au monde un plus grand spectacle.

Quand bien même vous auriez forcé le pas du siècle à la révolution de Février, vous n’en avez pas moins voulu accomplir et accompli en réalité le progrès ; car si ce n’était pas au progrès que vous alliez dresser un autel sur la place de la Bastille, à qui donc alliez-vous porter votre offrande ?

La révolution de Février a péri : elle devait périr ; car, dans son enthousiasme de fraternité, elle faisait alliance avec sa contradiction ; elle croyait concilier l’inconciliable à force de tendresse pour chaque idée. Elle donnait là démocratie à bénir à l’ennemi éternel de la démocratie. Je vois là-bas un homme noir près d’une fosse où la foule p]ante un arbre, et j’entends le cri de vive la liberté ! La liberté dans les bras de cet homme ! Ah ! c’en est trop ! tirez-moi d’ici ; j’ai entendu le cri d’une victime. N’importe ; la révolution de Février aura eu encore son utilité, en séparant ce qui doit être séparé, et en donnant l’autorité du fait à ce qui n’était jusque-là qu’une abstraction.

Et maintenant que, poëte, orateur, tribun, homme d’État, dictateur de l’opinion, à un jour donné, vous avez fait le tour de la gloire, et que vous portez le front le plus haut sur notre génération, vous promenez un œil de mélancolie autour de vous, comme si vous n’aviez plus sous le pied qu’un désert, et vous baissant sur le chemin, vous ramassez une poignée de poussière, et vous dites : Voici le peuple ! et, la jetant par-dessus votre tête, vous souriez de pitié.

Quoi ! vous avez eu dans votre vie la flamme du Dante, une heure de Washington ; debout au sommet d’une révolution, le piédestal le plus élevé de l’humanité, vous avez tourné la face aux quatre vents, et partout où votre regard a tombé, à Milan, à Vienne, à Berlin, à Dresde, la liberté a levé la main et vous a répondu par une longue acclamation.

Quoi ! vous avez tenu le fer rouge du pouvoir, ce jugement de Dieu qui brûle jusqu’au sang la main de l’ambitieux, et vous avez traversé l’épreuve sans y laisser même la fleur de l’épiderme. Pas une tête n’a été proscrite, pas une borne de champ déplacée. Loin de là, vous retrouvez le sens perdu de l’Évangile, vous brisez la chaîne de l’esclavage, vous mettez le pied sur la hache du bourreau, vous en arrachez le manche, et vous le jetez si loin, que nul depuis n’a su le retrouver.

Quoi ! vous frappez deux fois votre poitrine devant le monde ; la première fois il en sort la poésie, une seconde fois la république, et, quand après avoir eu les deux grandes occasions du siècle, vous n’avez plus ici-bas qu’à faire honneur à tous vos coups de fortune, qu’à nous verser, à nous vos témoins, à nous hommes de seconde venue, le souffle de votre foi, comme un divin cordial sur la rude escarpe de la montagne, vous jetez dans le silence de cette trêve forcée de la pensée un tel cri de découragement, un tel anathème au progrès, que les meilleurs et les plus fermes sur eux-mêmes pourraient en être troublés !

Vous niez le progrès ! mais vous n’en avez pas le droit. Pour avoir ce droit, il faut avoir vécu là-bas, bien loin, dans quelque tourelle au fond de l’Auvergne ou du Quercy, sous la protection du pont-levis et de la poterne illustrée de pattes de loup et de têtes de sanglier, et le soir dans une grande salle fermée, voûtée, sombre, silencieuse, tapissée de grandes tapisseries flottantes, au bruit des rafales engouffrées dans la cheminée, et au battement d’ailes, des chauves-souris, avoir récité son chapelet ou devisé de Gabrielle d’Estrées, en compagnie des vieilles fées, des vieilles douairières qui filent encore leur quenouille, et dorment à moitié pendant que le fuseau, par une sorte de mouvement mécanique, échappe de leur doigt et tombe en cadence sur le parquet.

Mais vous, depuis votre transfiguration, vous avez toujours vécu en plein siècle, en plein soleil, avec les jeunes, avec les forts, avec les ouvriers de la première heure, les éclaireurs de la civilisation. Du jour où vous avez pensé par vous-même, votre âme n’a été qu’un hymne au progrès, votre vie qu’un acte de progrès. Nier, le progrès, c’est vous nier vous-même. Je vous rappelle à votre gloire. Avez-vous peur d’être trop grand ? Mais tournez donc la tête, et voyez derrière vous toutes vos actions, toutes vos œuvres, filles sublimes de votre génie, laisser tomber leur front dans leur main et gémir en silence.