Le Mort/XVIII

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Henry Kistemaeckers (p. 138-142).
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XVIII



Tous deux avaient vieilli de quinze ans, durant ces deux années. En guerre l’un avec l’autre, rongés d’inquiétudes et de privations, ayant de mauvais sommeils remplis de visions effrayantes, ils ployaient l’échine sous l’obsession du mort, le sentant partout mêlé à leur vie, à leurs travaux, à l’année bonne ou mauvaise. La femelle était venue s’ajouter à ce détraquement chez Balt, et une femelle d’un autre genre, la peur, achevait Bast, faisait claquer sa chair sur ses os.

Leur horreur des hommes avait augmenté.

Balt passait des jours entiers dans son champ, au bornage du bois. Il se tenait le plus près possible des taillis et quelquefois, effrayé de la lumière, il gagnait en plein midi leur obscurité. Il y demeurait des heures, replié sur lui-même, avec le dégoût de l’existence. Il aurait voulu être assailli par un animal plus fort que lui, connaître la joie de lutter, disputer sa chair aux dents des chiens, et la minute d’après, il tressaillait à un craquement de branche dans les arbres.

Tonia seule avait le don de l’apaiser ; elle maniait à son gré cette créature exaspérée, la disciplinant sous ses artifices d’amour et ne perdant pas un instant son but de vue.

La plupart du temps, il se tenait enfoncé dans l’âtre, muet, la tête sur la poitrine ; et elle se moquait de lui, raillant son humeur sombre, sans la comprendre. Ou bien, elle limait ses énergies, le plongeant dans des énervements, pour le préparer aux choses prochaines.

Bast, cependant, avait été pris d’une recrudescence de piété. Tandis que son frère s’enfermait aux heures de la messe, redoutant de paraître à l’église, dans la lumière ruisselante des hautes fenêtres, il s’attardait aux offices, accroupi sur ses genoux dans les coins, frappant de meâ culpâ retentissants sa poitrine, baisant à pleines lèvres le christ qui était au seuil, près du bénitier ; puis, après vêpres, il revenait par les chemins enténébrés, continuant à marmotter des prières.

Il avait fait vœu de racheter largement par de l’argent le salut de son âme, à une condition toutefois, c’est que Balt mourût le premier ; des espérances criminelles se mêlaient ainsi à ses rêves de pénitence et il mettait de moitié le Ciel dans sa scélératesse.

Au logis, c’étaient des querelles interminables ; constamment, Balt était en proie à des taquineries sournoises et des méchancetés basses. Tandis que, par tempérament, il eût préféré se battre sur le champ à coups de poing ou à coups de couteau, ne sachant plus rien dire quand il était furieux, l’autre s’éternisait dans des reproches, interrompus par ses accès de toux, seulement.

Balt, lassé de ses doléances, finit par lui laisser le soin de la maison. Il fit les marchés, acheta, vendit et, vers la Saint-Martin, prit à bail trois hectares de terre, à quelques minutes de la maison ; il acheta aussi une seconde vache et trois porcs, tremblant toutefois que cette richesse ne parût extraordinaire.

Balt s’effaçait devant cette volonté, installée en maître, avec des airs d’humilité doublés d’une ténacité à toute épreuve ; et en même temps, sa haine contre Bast augmentait de toute la lassitude qu’il éprouvait à se mettre en travers de sa tyrannie.