Le Pâtissier de Madrigal en Espagne

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Le patissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.

1596



Le Patissier de Madrigal en Espaigne, estimé estre Dom Carles, fils du roy Philippe.
À Paris, par Jean Le Blanc, ruë Sainct-Victor, au Soleil d’or. 15961. In-8.

Histoire d’un Patissier de Madrigal en Espaigne, estimé
estre Dom Carles, fils du roy Philippe
.

C’est un certain rapport faict à un homme notable, estant à Bayonne, par plusieurs et divers hommes dignes de foy venans d’Espaigne.

Il y a dix-huict mois qu’un homme incognu, aagé de quarante-cinq ans ou environ, ayant barbe noire commençant à grisonner, se logea et habita dedans le bourg de Madrigal, lequel n’est guères loing de Medine2, l’une des plus celèbres et fameuses villes d’Espaigne. Cest homme commença en iceluy bourg à faire faire par deux de ses domestiques certaines patisseries et semblables delicatesses, et en vendre aux personnes qui en vouloient avoir ; et les filles religieuses d’un couvent qui est dedans ledict bourg de Madrigal usoyent souventes fois de la patisserie qu’on faisoit en la maison dudit personnage. Et nonobstant qu’il fust estranger et homme incognu, il acquist en peu de jours grande familiarité avec donna Anne d’Autriche, religieuse en iceluy couvent, laquelle estoit fille bastarde de don Jean d’Autriche, frère du roy d’Espaigne à present regnant3. Iceluy patissier commença à frequenter le service de ladicte dame, et par chacun jour luy envoyer par ses serviteurs de la patisserie et autres semblables delicatesses, laquelle manière de faire continua plusieurs mois ; et les serviteurs d’iceluy patissier, s’esmerveillans de l’abondance et de la prodigalité dont il usoit et des deniers qu’il employoit à faire faire telles delicatesses, et aussi qu’il ne demandoit aucun compte de l’argent qu’il leur bailloit, commencèrent à avoir diverses opinions de leur dict maistre, ne cognoissant quel homme il pouvoit estre4 ; et, sur ces propos, lesdicts deux cuisiniers qui faisoient la patisserie, et aussi une servante, estans ensemble, observent et espient en un certain jour par les fentes d’une paroy leur dict maistre, et veirent qu’il comptoit et mettoit en des sacs grande somme de deniers. Pour laquelle occasion, eux estans tentez du peché d’avarice, font si finement, qu’ils luy en desrobent et volent une grande partie, et se mettent en chemin pour aller à Medine. En allant, ils pensèrent à leurs consciences, et comment ils estoient en danger d’estre apprehendez comme voleurs et punis par justice. Pour eviter laquelle peine, ils s’advisent d’aller trouver le juge de Medine, et luy annoncer et declarer les mauvaises conjectures et suspicions qu’ils avoient dudict patissier, et comment ils estimoient qu’il avoit volé quelque part de grandes richesses, dont il estoit encores saisi. Et quelque peu de temps après qu’iceux serviteurs eurent ainsi accusé leur maistre, il advint qu’il alla à Medine, et y arresta quelque peu de temps pour faire reffaire et enrichir une paire de lunettes de christal, lesquelles luy avoient esté baillées par la susdicte donna Anne d’Autriche à ceste fin et pour les causes cy-dessus declarées5. Il estoit suspect d’estre voleur, joinct aussi qu’on luy avoit veu à son col, en une hostellerie de Medine, une riche chaîne d’or cachée, laquelle estoit garnie de fort belles perles. Par quoy les conjectures susdictes, avec l’accusation qu’en avoient faict ses serviteurs qui l’avoient volé, furent cause qu’il fut encores plus recommandé, en qualité de voleur, au juge de ladicte ville de Medine, lequel le feist chercher en toute diligence, et, l’ayant rencontré, il l’interroge par parolles douces ; et, iceluy ne voulant pas respondre, le juge l’interroge avec menaces, en luy commandant de dire qui il estoit et de quel estat il se mesloit, dont iceluy juge ne peut oncques tirer autre responce sinon qu’il estoit le patissier de Madrigal ; et quant aux joyaux qu’il portoit, il dist qu’ils estoient à donna Anne d’Autriche, fille du seigneur dom Jean d’Autriche, laquelle les luy avoit baillez. Après laquelle responce le juge le met en arrest et en seure garde, et se transporte à Madrigal, afin de sçavoir si la responce à luy faicte par ledict personnage estoit veritable.

La donna Anne, ayant ouy les propos que luy tint iceluy juge, se mist en cholère contre luy jusques à luy vouloir donner de sa pantoufle sus la joue, comme l’on dit, disant qu’il ne devoit pas mettre la main sur un tel homme, et qu’il ne le cognoissoit pas, dont le juge s’esmerveilla ; et luy, estant de retour à Medine, il interrogea de rechef iceluy patissier, qui ne feist aucune reverence et ne porta aucun honneur audit juge, lequel luy demanda encores, par douces parolles, qui il estoit, avec plusieurs autres circonstances, ausquelles il respondit seulement qu’il estoit patissier de Madrigal ; et à la parfin il dit au juge : Le roy me cognoist bien, et sçaura bien qui je suis quand vous luy presenterez une lettre que je veux adresser à Sa Majesté. Alors il donna au juge une lettre escrite et signée de sa main, afin qu’il la feist tenir au roy d’Espaigne. Ledit juge, ayant icelle lettre, monte à cheval et s’en va à Madrid, et baille la lettre en main du roy, lequel, l’ayant leuë, fut assez long-temps en doute et pensif ; puis après, il appella un sien secretaire, des quatre qu’ils appellent de la clef dorée, nommé dom Christofle de Moura, lequel vint audict patissier de la part du roy promptement6, et parla separement et en secret avec luy, puis s’en retourna ledict secretaire de Moura au roy, lequel, après avoir entendu le discours dudit secretaire, manda au juge de Medine qu’il enfermast iceluy patissier dedans le chasteau nommé la Motte de Medine, dedans lequel chasteau ledict patissier est gardé par une assez grande compagnie de gens de guerre depuis plusieurs mois, et est traicté somptueusemen et servy en vaisselle d’argent dorée ; et personne ne parle à luy, sinon ceux qui ont charge de le garder ou servir. Le mesme juge qui l’a premièrement mis en arrest a fait surseance des autres affaires publiques pour garder plus diligemment et secrettement le dict personnage, avec deux cens hommes de guerre qui sont soubs sa charge. Et il est defendu très expressement par toute l’Espaigne, sur peine de la vie, que personne ne parle du susdict patissier de Madrigal. Les hommes qui nous ont raconté ce que dessus, en venant d’Espaigne et passant par Bayonne, nous ont juré qu’ils aymeroient mieux avoir perdu tout leur bien que d’avoir dit un seul mot de cest affaire estant en Espaigne. Au surplus, donna Anne d’Autriche est tenüe prisonnière avec quatre autres religieuses du mesme couvent, lesquelles avoient accointance avec le dit patissier. Pareillement, le confesseur des religieuses d’iceluy couvent, nommé frère Michel de Sanctis, de l’ordre des Augustins, docte et grand personnage, a esté mis à la question ; et luy, ayant eu la torture jusques à la mort, a dit (selon le bruit qui court secrettement)7 semblables parolles que celles qui ensuyvent : Si j’ay admis iceluy personnage qu’on estime patissier, si j’ay parlé à luy, si je l’ay favorisé, je confesse que j’ay tousjours estimé, jusques à present, qu’il estoit dom Carles, prince d’Espaigne, lequel le roy son père avoit commandé (il y a desjà plusieurs années passées) estre faict mourir en prison, et luy-mesme m’a racompté comment il avoit esté sauvé et garanty de ce danger de mort : c’est à sçavoir que le roy son père avoit commandé à quatre seigneurs de sa court, ausquels il se fioit plus, qu’iceluy dom Carles fust faict mourir par quelque façon qu’ils adviseroient.

Iceux quatre seigneurs ayant ceste mortelle commission estoient le prince d’Ebuli8, nommé Roderic de Gomes de Silva, Portugais9, le comte de Chinchon et deux autres des noms desquels nous n’avons cognoissance. Touchant lequel affaire le prince d’Ebuli Silva remonstra aux trois autres qu’il ne falloit pas faire mourir ce prince pour la cholère du roy son père, laquelle se pourroit appaiser en brief temps, leur remonstrant pareillement que le roy n’avoit point d’autre fils, ny femme pour avoir des enfans qui succedassent à son royaume, estant ledit dom Carles unique fils ; pour lesquelles considerations, lesdicts quatre seigneurs conclurent qu’ils ne feroient point mourir iceluy prince, par les moyens qu’il leur promettroit soubs sa foy de changer son nom, de mener vie privée, et se tenir caché et incognu autant de temps que le roy son père vivroit, ou bien jusques à tant que tous les dicts quatre seigneurs qui avoyent commandement du roy de le faire mourir fussent decedez, afin qu’iceux n’eussent part en la cholère du roy. Suyvant laquelle promesse, iceluy dom Carles s’est tenu caché et incognu jusques au temps que le dernier desdicts seigneurs est decedé, il y a environ deux ans ; depuis lequel temps iceluy prince s’est fait cognoistre au marquis de Pennhafiel (ainsi qu’on dit secrettement en Espaigne), et à donna Anna d’Autriche, et audict confesseur, lequel a esté contrainct par la torture de reveler ce que dessus est ecrit. Pareillement, le bruit secret qui court en Espaigne tient pour certain que ledict personnage est dom Carles, fils du roy d’Espaigne, ou quelque bien grand imposteur, pour autant qu’on le garde si longtemps en un fort chasteau, avec grande despence et grande compagnie de gens de guerre. Les hommes qui l’ont veu dient que son aage, sa corporence et son regard font estimer que c’est iceluy dom Carles, fils du roy d’Espaigne ; et mesmement il cloche comme faisoit iceluy prince, à cause qu’estant jeune il s’estoit blessé une jambe en un escalier de la court10 ; semblablement il a la barbe noire qui commence à grisonner, comme pourroit avoir à present ledict dom Carles s’il estoit encores vivant. Iceluy personnage a aussi la lèvre de dessoubs eminente et avancée, comme ont tous les princes qui sont de la generation d’Autriche.



1. M. Leber possédoit un exemplaire de ce curieux livret, et le croyoit unique. « M. Brunet même, dit-il, ne dut de pouvoir le décrire qu’à la communication qu’il lui fit de cet exemplaire. » (Catal. Leber, t. 2, p. 254–255, nº 4182.) Nous en avons pourtant trouvé un second, et d’une autre édition, ce qui est plus singulier, mais ce qui est aussi une preuve de la popularité de cette pièce. Notre exemplaire est de Paris, 1596 ; celui de M. Leber, aujourd’hui à la Bibliothèque de Rouen, indique, sous la même date, qu’il fut publié à Poitiers par Blanchet. Le premier titre y est omis ; on n’y trouve que le second : Histoire d’un pâtissier de Madrigal, etc. M. Leber voit dans ce livret une anecdote singulière « d’où il résulteroit, dit-il, que D. Carlos auroit vécu longtemps après l’époque où l’on suppose que son père le fit assassiner… Elle prouve au moins, ajoute-t-il, que le sort de ce prince fut toujours un problème, même du temps de Philippe II, qui ne mourut qu’en 1598. » Malheureusement, encore d’après M. Leber, comme témoignage historique, cette pièce ne peut rien, puisque c’est « tout simplement, dit-il, un conte renouvelé des Arabes ou des fabliers du moyen âge. » En ce dernier point, le savant bibliophile se trompe. Ni les Arabes, ni les fabliers du moyen âge n’ont affaire ici ; notre livret ne leur doit rien : il ne remonte pas si haut. C’est tout bonnement un conte de 1596, renouvelé d’une histoire de 1594. Cette année-là, un nommé Gabriel Spinosa, pâtissier du bourg de Madrigal, en Castille, s’étoit, à l’instigation du moine portugais Michel Los Santos, partisan zélé du prieur de Crato et confesseur au couvent de Madrigal, s’étoit, dis-je, donné comme étant le roi D. Sébastien de Portugal, qu’il disoit n’avoir pas été tué dans son expédition contre les Maures d’Afrique. Son aventure n’avoit pas duré long-temps, moins même que celle du potier d’Alrasova, et celle d’Alvarès, tailleur de pierres à l’île de Terceyre, qui l’un et l’autre avoient aussi tenté de se faire passer pour D. Sébastien. (V. la trad. de l’Histoire de Portugal, par N. H. Schœfer, 1845, in-8º, p. 620.) Spinosa fut pendu avec le moine son complice avant la fin de cette même année 1594, après avoir passé par toutes les vicissitudes et fait toutes les tentatives dont il va être parlé dans ce livret. L’auteur, en effet, ne change presque rien à l’histoire, si ce n’est le personnage qu’y joua le pâtissier. La mort de D. Sébastien ne lui importoit guère ; le drame de D. Carlos l’intéressoit davantage, comme aventure plus récente d’abord, puis comme étant de nature à rendre plus odieuse la conduite de Philippe II, contre qui la haine étoit encore très vivace en France. Voilà pourquoi, sans doute, il dérangea les rôles et mit D. Carlos à la place de D. Sébastien.

2. La ville de Medina-del-Campo.

3. Elle étoit, en effet, nièce de Philippe II. Dans un drame du XVIe siècle, composé sur cette aventure et encore célèbre en Espagne, D. Anna est donnée comme étant une nièce de D. Sébastien. Il faut bien se garder de la confondre avec Anne d’Autriche, fille de Maximilien, qui plus tard épousa Philippe II.

4. Dans le drame dont nous venons de parler, et qui est l’œuvre très remarquable d’un poète qui n’a pas voulu se faire connoître, le faux D. Sébastien, pâtissier, joue son rôle à peu près de la même manière. M. Louis de Viel-Castel, qui a donné de cette pièce une très bonne analyse dans son article Théâtre espagnol — Le drame historique (Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1840, p. 340–343), détaille ainsi ses premières manœuvres : « Gabriel d’Espinosa (c’est le véritable nom du faux Sébastien) n’est, il faut bien prononcer le mot, qu’un simple pâtissier ; mais, abandonnant à des valets les occupations de cette vulgaire industrie, il a soin de se répandre dans le peuple, de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les fois que l’occasion s’en présente, des témoignages de sa bravoure, de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de manifester de préférence ces qualités, si séduisantes pour le vulgaire, dans certains exercices où l’on sait qu’excelloit le roi dont il veut prendre la place. »

5. Dans l’histoire, c’est aussi pour des bijoux que lui avoit donnés D. Anna, puis pour d’autres qu’elle lui avoit dit d’aller vendre à Valladolid, que le pâtissier fut inquiété, puis arrêté par les ordres du prévôt de cette dernière ville.

6. Dans le drame, c’est un alcade qui arrive secrètement de Madrid à Madrigal pour interroger Spinosa.

7. Dans le drame, l’agent du prieur de Crato, qui est le conseiller de Spinosa, tâche d’échapper au supplice en faisant des aveux complets ; mais il n’en est pas moins pendu avec son complice.

8. Ici, comme on le voit, nous sortons de l’histoire du véritable pâtissier de Madrigal, le faux D. Sébastien, pour entrer dans celle de D. Carlos. C’est du prince d’Eboli, qui, ainsi que la princesse sa femme, y jouèrent un si grand rôle, qu’il est ici question.

9. Il étoit seulement d’une famille portugaise.

10. C’est étant à l’université d’Alcala que D. Carlos fit cette chute, dont il resta boiteux.