Le Parc de Mansfield/XLV

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 102-115).

CHAPITRE XLV.

Au bout d’une semaine de séjour à Mansfield, le danger immédiat où la vie de Thomas s’était trouvée, était passé, et le mieux s’était tellement prononcé, que lady Bertram crut n’avoir plus rien à craindre, et fit part de sa sécurité à Fanny. Celle-ci partagea la tranquillité de sa tante, jusqu’à ce qu’une lettre d’Edmond vint lui donner une connaissance plus précise de la situation de Thomas, et lui faire part des appréhensions que son père et lui avaient conçues d’après le rapport du médecin, qui avait remarqué des symptômes de phthisie succéder à la fièvre.

Cependant, comme la famille n’était pas sujète à la pulmonie, Fanny était plus portée à espérer qu’à craindre pour la vie de son cousin, excepté lorsqu’elle pensait à miss Crawford. Elle imaginait que miss Crawford était l’enfant du bonheur, et ç’aurait été pour sa vanité et son amour-propre un évènement très-heureux, que d’épouser Edmond comme fils unique.

Même dans la chambre du malade, l’heureuse Marie n’était point oubliée d’Edmond. Fanny lut à la fin de sa lettre, ce post-scriptum : « À l’égard de ce que je vous disais dans ma dernière lettre, j’avais commencé à écrire à miss Crawford, lorsque j’ai été obligé de partir pour me rendre auprès de Thomas. J’ai changé d’idée maintenant, et je crains l’influence des amis. Aussitôt que Thomas sera mieux, je partirai. »

Cette situation dura à Mansfield jusqu’à Pâques. Le rétablissement de Thomas était d’une lenteur alarmante.

Pâques vint, et précisément très-tard cette année-là. Lady Bertram témoignait souvent le désir de revoir Fanny ; mais il ne venait aucun message de sir Thomas pour décider son retour. Le mois d’avril était à sa fin. Trois mois étaient bientôt écoulés depuis que Fanny était absente de Mansfield.

Lorsqu’elle était venue à Portsmouth, elle avait aimé à dire qu’elle allait à sa maison. Cette expression lui avait été chère, et il en était encore ainsi, mais elle l’adressait alors à Mansfield. C’était là qu’était désormais sa maison. Portsmouth était Portsmouth ; Mansfield était le logis. La délicatesse qu’elle avait à l’égard de ses parens la faisait éviter soigneusement de témoigner cette préférence ; mais ils étaient sans aucune jalousie de Mansfield : et lorsque le temps de son séjour à Portsmouth s’étant prolongé, sa précaution fut quelquefois mise en défaut, ils lui entendaient parler de retourner à Mansfield avec autant de bonne volonté que si elle eût parlé de rester avec eux.

Il fut triste pour Fanny de perdre tous les plaisirs du printemps ; et au lieu de pouvoir admirer le développement des premières fleurs du jardin de lady Bertram, et la végétation des plantations de son oncle ; d’être renfermée au milieu du désordre et du bruit, et de respirer un mauvais air, au lieu de jouir de la fraîcheur, de la verdure et de la liberté.

Elle s’étonnait que les sœurs de Thomas restassent à Londres dans un semblable moment. Si madame Rushworth avait quelques raisons pour y rester, rien ne devait empêcher Julia de se rendre auprès de son frère. Lady Bertram, dans une de ses lettres, avait bien dit à Fanny que Julia avait offert de revenir à Mansfield si l’on avait besoin d’elle ; mais il était évident qu’elle aimait mieux rester où elle se trouvait.

Fanny était disposée à penser que l’influence de Londres était pernicieuse pour tout louable attachement. Elle en voyait une preuve dans miss Crawford aussi bien que dans ses cousines. Plusieurs semaines s’étaient écoulées sans qu’elle eût reçu un mot d’elle, malgré cette amitié prétendue sur laquelle Fanny, à l’en croire, aurait dû compter positivement. Elle commençait à supposer qu’elle n’en entendrait pas parler de tout le printemps, quand la lettre suivante lui parvint, et en réveillant d’anciennes sensations, lui en causa de nouvelles.

« Pardonnez-moi, ma chère Fanny, le plus promptement que vous le pourrez, mon long silence, et agissez, je vous en prie, comme si vous me l’aviez pardonné. Vous êtes si bonne, que j’espère être traitée par vous mieux que je ne le mérite ; et je vous écris maintenant pour que vous me répondiez immédiatement. J’ai besoin de connaître quel est l’état des choses à Mansfield, et vous êtes sans doute à même de me le dire. Il faudrait être de marbre pour ne pas être touché de la position où se trouvent les habitans de cette maison. D’après ce que l’on me dit, le pauvre M. Bertram a peu d’espoir de guérison. Je croyais d’abord que sa maladie était peu de chose ; mais on m’assure maintenant qu’il est décidément sur son déclin, que les symptômes sont très-alarmans, et qu’une partie de la famille en est prévenue. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je serais charmée d’apprendre par vous que ce rapport n’est pas fondé, mais j’avoue que je n’ose l’espérer. Il est extrêmement triste de voir un jeune homme enlevé ainsi à la vie à la fleur de son âge. Le pauvre sir Thomas sera bien affligé de cet événement : j’en suis véritablement agitée. Fanny, Fanny, je vous vois sourire, et me regarder d’un air malin… Mais sur mon honneur, je n’ai jamais suborné un médecin dans ma vie. Pauvre jeune homme ! S’il meurt, il y aura deux pauvres jeunes gens de moins dans le monde, et j’oserais dire que la richesse et l’importance ne pourraient tomber ainsi dans de meilleures mains. J’ai agi avec une précipitation folle à Noël dernier, mais le mal peut être réparé. Le vernis et la dorure cachent plus d’une tache. Écrivez-moi par le retour du courrier ; vous devez juger de mon anxiété, et ne pas la traiter légèrement. Dites-moi la vérité puisque vous devez être à sa source. Mes sentimens doivent vous rassurer autant que les vôtres mêmes. Non-seulement ils sont naturels, mais ils sont philantropiques et vertueux, je vous demande à vous-même, si sir Edmond ne fera pas plus de bien avec tous les revenus de la famille Bertram, qu’aucun autre sir possible ? Si madame Grant eût été chez elle, je ne vous aurais pas importunée de ces questions. Mais vous êtes la seule personne à qui je puisse m’adresser, les sœurs d’Edmond n’étant pas à ma portée. Madame Rushworth a passé les fêtes de Pâques à Twickenham avec la famille Aylmer, et n’est pas encore de retour ; et Julia est chez des cousins qui demeurent près de Bedford-Square, et dont j’ai oublié le nom et la rue. Je suppose que les jours de fêtes de Pâques ne dureront pas beaucoup plus long-temps pour madame Rushworth. Les Aylmers sont de très-agréables gens, et quand son mari est absent, Maria ne peut que s’amuser avec eux. Je l’ai engagée à inviter sa belle-mère, qui est à Bath, à venir loger chez elle ; mais comment la douairière et elle pourront-elles rester dans la même maison ? Ne pensez-vous pas qu’Edmond serait déjà revenu à Londres sans cette maladie de son frère ?

« Votre affectionnée, Marie. »

« Je venais de fermer ma lettre quand Henri est entré ; mais il ne m’a donné aucune nouvelle qui m’empêche de vous l’envoyer. Madame Rushworth sait que l’on a des inquiétudes. Henri l’a vue ce matin. Elle est revenue aujourd’hui à son hôtel ; la vieille belle-mère est arrivée. Ne soyez pas inquiète de ce que Henri ait passé quelques jours à Richmond. Il le fait chaque printemps. Soyez assurée qu’il n’est occupé que de vous seule. En ce moment il brûle de vous voir. Il me répète ce qu’il vous a dit à Portsmouth à l’égard de votre retour à Mansfield, et je me joins à lui de toute mon ame. Chère Fanny, écrivez-nous de venir ; cela nous fera du bien à tous. Moi et mon frère, nous pouvons aller au presbytère, comme vous savez, et nous ne gênerons nullement nos amis de Mansfield. Un peu de société nouvelle ne peut que leur être agréable. Et quant à vous-même, vous devez penser qu’on a tellement besoin de vous à Mansfield, que vous ne pouvez en conscience, et consciencieuse comme vous l’êtes, vous refuser à profiter de l’occasion qui vous est offerte, pour y retourner. Je n’ai ni le temps ni la patience de me charger des messages de Henri. Je me borne à vous dire qu’ils sont dictés par une affection inaltérable. »

Le déplaisir que Fanny avait éprouvé en lisant la plus grande partie de cette lettre, et son aversion pour contribuer à réunir Edmond et miss Crawford, l’empêchaient de pouvoir juger avec impartialité si elle pouvait accepter ou non l’offre qui lui était faite. C’était pour elle une image de grande félicité que de se représenter transportée dans trois jours à Mansfield ; mais quand elle pensait qu’elle devrait ce bonheur à des personnes dont la conduite lui paraissait si blâmable en ce moment, à miss Crawford, dont la froide ambition était si manifeste, à M. Crawford, qui avait fait de nouveau la connaissance de madame Rushworth, et qui dans son insatiable vanité se faisait peut-être encore un jeu de troubler sa tranquillité, elle rejetait bien vite cette idée. Elle était mortifiée ; elle avait mieux espéré de M. Crawford. Mais du reste, elle avait une règle de conduite qui ne lui permettait pas d’être indécise. C’était son respect pour son oncle, et la crainte de prendre une liberté avec lui qui n’aurait pas été convenable. Elle remercia donc miss Crawford, mais en refusant positivement d’accepter son offre. « Son oncle, lui disait-elle, avait l’intention de l’envoyer chercher ; mais comme la maladie de son cousin s’était prolongée sans que l’on eût jugé que sa présence fût nécessaire, elle devait supposer que son retour ne serait pas agréable en ce moment. »

Les détails qu’elle donnait à miss Crawford étaient tels, qu’elle les croyait exacts : et ils étaient propres, à ce qu’elle supposait, à flatter les vœux secrets de miss Crawford.