Le Parc de Mansfield/XLVII

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 138-166).

CHAPITRE XLVII.

Sir Thomas, sa femme et madame Norris avaient été fort affligés, chacun des trois se croyait le plus à plaindre ; mais madame Norris, comme ayant le plus grand attachement pour Maria, était véritablement celle qui souffrait davantage. Maria avait été sa favorite ; c’était elle qui avait le plus contribué à son mariage, elle l’avait souvent rappelé avec un sentiment de vanité, et cette conclusion l’anéantissait.

C’était une autre créature. Elle était devenue indifférente pour tout ce qui se passait autour d’elle. Le plaisir de se trouver seule avec lady Bertram et son neveu Thomas, et d’avoir toute la maison confiée à ses soins, était devenu sans aucun attrait pour elle. L’affliction avait détruit son activité, et ni lady Bertram ni Thomas n’avaient trouvé en elle le moindre appui. Elle n’avait pas plus fait pour eux qu’ils n’avaient fait pour l’un l’autre. Ils étaient restés solitaires, sans consolation, et également dans l’abandon. L’arrivée d’Edmond, de Fanny et de Susanne ne fit qu’augmenter l’affliction de madame Norris. Thomas et lady Bertram se trouvaient soulagés ; mais pour elle, la colère se mêlait à sa douleur, à la vue de la personne que dans son aveuglement elle accusait du malheur survenu. « Si Fanny eût accepté M. Crawford, cela ne serait point arrivé. »

Susanne aussi l’offusquait : elle ne la reçut qu’avec des regards repoussans. Elle voyait en elle un espion, une nièce indigente et un objet d’aversion, Susanne fut reçue par son autre tante avec une tranquille affabilité. Comme sœur de Fanny, lady Bertram jugea qu’elle avait droit à être bien accueillie à Mansfield, et elle l’embrassa avec plaisir. Cette réception était plus que Susanne n’avait espéré. Quant à sa tante Norris, elle était prévenue qu’elle ne devait s’attendre de sa part qu’à des témoignages de mauvaise humeur.

On la laissa à elle-même pour faire connaissance avec la maison, et passer agréablement ses journées dans cette occupation, tandis que les autres habitans de Mansfield étaient ou renfermés, ou occupés des individus qui avaient besoin de leurs consolations. Edmond tâchait d’échapper à ses propres sentimens en s’occupant de secourir son frère, et Fanny, dévouée à sa tante Bertram, avait repris ses premières occupations avec plus de zèle que jamais, pensant qu’elle ne pouvait avoir trop de soin pour une personne qui témoignait avoir besoin d’elle.

Parler du terrible évènement avec Fanny, parler et se lamenter, c’était là toute la consolation de lady Bertram. Elle ne pensait point avec profondeur ; mais guidée par sir Thomas, elle pensait avec justesse sur les points importans, et d’après cela, elle ne se dissimulait en rien toute l’énormité de la faute de sa fille. Elle jugeait que cet évènement entraînait pour elle la perte de sa fille, malheur qui ne pouvait être détruit.

Fanny apprit d’elle toutes les particularités qui avaient transpiré jusqu’alors. Madame Rushworth était allée passer les fêtes de Pâques à Twickenham avec une famille dont elle avait fait la connaissance, composée de personnes agréables, spirituelles, et probablement de mœurs légères, car M. Crawford avait toujours eu accès auprès d’elles. M. Rushworth avait été pendant ce temps-là à Bath, pour y rester quelques jours avec sa mère, et ensuite la ramener à Londres. Maria s’était trouvée sans aucune contrainte avec ses amis : elle s’y était trouvée sans avoir même Julia avec elle ; car Julia, depuis deux ou trois semaines, était allée rendre visite à des parens de sir Thomas. Cette démarche avait eu probablement pour but de s’entendre avec M. Yates. Peu de jours après le retour de M. et Mme Rushworth à Londres, un ancien ami de sir Thomas lui écrivit de se rendre à Londres pour faire usage de son influence sur l’esprit de sa fille, et mettre fin à une intimité qui déjà l’exposait à des remarques fâcheuses, et causaient une inquiétude évidente à M. Rushworth.

Sir Thomas se préparait à agir d’après cette lettre, sans faire part de son contenu à aucun des habitans de Mansfield, quand un exprès dépêché par le même ami vint lui apporter une autre lettre pour l’informer de la situation presque désespérée où se trouvaient son gendre et sa fille. Madame Rushworth avait quitté la maison de son mari. M. Rushworth était venu, plein d’affliction et de colère, consulter M. Harding, l’auteur de la lettre. M. Harding craignait pour le moins une très-grande indiscrétion. Il faisait son possible pour tout apaiser dans l’espoir du retour de madame Rushworth ; mais il désespérait d’y réussir, après avoir vu le courroux de la mère de M. Rushworth.

Il fut impossible de cacher cette seconde communication au reste de la famille à Mansfield. Sir Thomas partit ; Edmond voulut aller avec lui. Les autres personnes de la famille restèrent à Mansfield dans un état d’affliction qui fut encore accru par les premières lettres qui vinrent de Londres. Tout était devenu public. Madame Rushworth la mère, qui, pendant le peu de jours qu’elle avait passés avec sa bru, n’avait pu s’entendre avec elle, paraissait irréconciliable ; et quand bien même cela aurait été autrement, la chose n’en était pas moins sans espoir, puisque madame Rushworth ne paraissait point, et qu’il y avait tout lieu de croire qu’elle était cachée quelque part avec M. Crawford, qui avait quitté la maison de son oncle le même jour, comme pour entreprendre un voyage.

Sir Thomas était resté à Londres dans l’espoir de découvrir où était sa fille, pour l’arracher au vice, quoique tout fût perdu du côté de la réputation.

Fanny pouvait à peine arrêter sa pensée sur les souffrances que sir Thomas devait éprouver. Edmond était le seul de ses enfans qui ne fût pas pour lui un sujet d’affliction. La santé de Thomas avait été fortement altérée par la conduite de sa sœur ; et l’évasion de Julia était venue porter le dernier coup au cœur paternel de sir Thomas. Fanny espérait que son mécontentement contr’elle serait appaisé ; et raisonnant autrement que madame Norris, elle pensait qu’elle serait justifiée à ses yeux. M. Crawford, par sa conduite, la faisait s’applaudir de l’avoir refusé. Mais quoique cela fût fort important pour elle, c’était une triste consolation pour sir Thomas. Le déplaisir de son oncle était une chose terrible pour Fanny. Que pouvaient faire pour lui sa justification, sa reconnaissance, son attachement ? Il n’y avait qu’Edmond qui pût lui offrir une consolation.

Elle se trompait toutefois en supposant qu’Edmond ne donnait aucune peine à son père dans le moment actuel. À la vérité, cette peine était moins vive que celles excitées par ses autres enfans ; mais sir Thomas regardait le bonheur d’Edmond comme détruit par cette offense de sa sœur, et par celle de son ami, à la sœur duquel il devait renoncer, quoiqu’il eût éprouvé pour elle un véritable attachement, et que son mariage avec elle, qui avait été très-probable, eût été une union si désirable, sans la conduite de ce frère coupable. Sir Thomas sentait ce que son fils Edmond devait éprouver à Londres. Il avait deviné ses sentimens, et ayant eu sujet de croire qu’une entrevue avait eu lieu avec miss Crawford, et qu’Edmond n’en avait recueilli qu’une augmentation d’affliction, il avait été impatient de lui faire quitter Londres, et l’avait engagé à aller chercher Fanny pour la conduire auprès de sa tante, dans l’espoir que cette société lui ferait du bien, ainsi qu’aux autres habitans de Mansfield. Fanny n’était pas dans le secret des sentimens de son oncle, et celui-ci ne l’était pas dans ceux de miss Crawford. S’il eût mieux connu son caractère, et s’il eût entendu la conversation qu’elle avait eue avec son fils, il aurait renoncé à la voir entrer dans sa famille, quand bien même ses vingt-mille livres sterling en eussent été quarante.

Fanny ne doutait point qu’Edmond ne fût séparé pour toujours de miss Crawford, et cependant elle hésitait à le croire entièrement, jusqu’à ce qu’elle en fût assurée par lui-même. Elle le voyait rarement, et jamais seul. Il évitait probablement de se trouver en tête à tête avec elle. Que devait-elle en conclure ? Que son affliction était encore trop vive pour en faire le sujet d’une légère communication. Il cédait à son devoir, mais avec des combats qui ne pouvaient être racontés. Il se passerait long-temps, pensait Fanny, avant que le nom de miss Crawford sortît de ses lèvres, et qu’il se livrât à la confiance qui avait existé entre Fanny et lui.

Plusieurs jours se passèrent en effet avant qu’Edmond commençât à parler à Fanny de ce sujet. Le dimanche au soir cependant, le temps étant pluvieux, et personne n’étant dans le salon avec Edmond et Fanny que lady Bertram qui sommeillait, Edmond entra enfin dans le détail de toutes les circonstances et de toutes les sensations qu’il avait éprouvées dans son dernier voyage à Londres.

On peut imaginer avec quelle sollicitude Fanny écoutait, avec quel soin elle observait l’émotion de la voix d’Edmond, et avec quelle attention ses yeux étaient fixés sur lui. L’exorde fut alarmant. Il avait vu miss Crawford ; il avait été invité de venir la voir ; il avait reçu un billet de lady Stornaway pour l’engager à se rendre auprès de miss Crawford, et regardant cette entrevue comme la dernière amicale entr’eux, prêtant en outre à miss Crawford tous les sentimens de peine et de confusion que la sœur de Crawford devait éprouver, il s’était rendu auprès d’elle dans une disposition d’esprit si adoucie, si dévouée, que pendant un moment Fanny ne put croire que cette entrevue pût être la dernière. Mais lorsque Edmond avança dans son récit, ses craintes se dissipèrent. Miss Crawford l’avait reçu, dit-il, avec un air sérieux et même agité ; mais avant qu’il eût eu le temps de prononcer une phrase, elle avait abordé le sujet d’une manière qu’il avouait avoir trouvée choquante ! « J’ai appris que vous étiez à Londres ; j’ai désiré vous voir, dit miss Crawford. Parlons de cette triste affaire. Peut-on voir une folie pareille à celle de nos deux parens ? »

« Je ne pus répondre, dit Edmond à Fanny ; mais je crois que mes regards parlèrent pour moi. Elle s’aperçut que je la blâmais. Avec un air plus sérieux et une voix plus grave, elle ajouta ; « Je ne veux pas défendre Henri aux dépens de votre sœur… » Elle commença ainsi, Fanny ; mais je ne puis vous répéter de quelle manière elle continua. La substance de ses paroles fut une grande irritation contre la folie de son frère et de ma sœur. Elle reprochait à son frère de se laisser entraîner par une femme qu’il n’avait jamais aimée, à renoncer à celle qu’il adorait ; et à la pauvre Maria, de sacrifier une si brillante position, pour se jeter dans de pareilles difficultés, dans l’idée d’être aimée réellement par un homme qui avait depuis long-temps manifesté son indifférence pour elle. Jugez, Fanny, de ce que je devais éprouver en entendant miss Crawford ne donner que le nom de folie à cette conduite de son frère ; l’examiner, la détailler si librement, si froidement ; ne témoigner aucune horreur ; le dirai-je ? aucune modeste et féminine aversion pour cette conduite si blâmable ? Voilà ce que le grand monde produit ; c’est par lui, Fanny, que cette femme que la nature avait comblée de tant de dons, en est tout à fait dépouillée. »

Après un moment de réflexion, Edmond continua avec une sorte de désespoir calme. « Je vous dirai tout, et je n’en reparlerai jamais, Elle ne voyait en cela que de la folie. Elle s’appesantissait sur le défaut de précaution ; enfin, c’était de s’être laissés découvrir, plutôt que de s’être mal conduits, qu’elle blâmait les coupables. C’était leur imprudence qui avait porté les choses à de telles extrémités, que son frère avait été obligé de renoncer à ses plans les plus chers pour fuir avec Maria, qu’elle trouvait le plus repréhensible. »

Il s’arrêta. Fanny crut devoir prendre la parole. « Et qu’avez-vous pu lui répondre ? » dit-elle.

« Rien qui fût intelligible. J’étais comme anéanti. Elle continua, et commença à parler de vous, et elle en parla comme elle le devait faire ; mais elle vous a toujours rendu justice. »

« Il a rejeté, dit-elle, une femme comme il n’en retrouvera point. Elle l’aurait fixé, elle l’aurait rendu heureux. »

« Ma chère Fanny, j’espère vous causer, en vous parlant ainsi, plus de plaisir que de peine, en vous représentant l’image de ce qui aurait pu avoir lieu ; mais de ce qui ne peut plus être maintenant. Vous ne désirez pas que je garde le silence ? Si vous le désirez, un regard, un mot que vous m’adresserez, me fera me taire. »

Aucun regard, aucun mot ne fut adressé par Fanny à Edmond.

« Tant mieux ! dit-il. La Providence miséricordieuse n’a pas voulu que le cœur qui ne connaissait aucune faute fût affligé. Miss Crawford parla de vous, Fanny, avec beaucoup d’éloges ; mais il y eut encore là un trait de malignité, car elle s’écria : « Pourquoi ne l’a-t-elle pas accepté ? Tout cela est de sa faute. Fille simple ! Je ne lui pardonnerai jamais. Si elle l’avait accepté, comme elle le devait faire, ils auraient été en ce moment dans les préparatifs de leur mariage, et Henri aurait été trop heureux et trop occupé pour penser à aucun autre objet. Il n’aurait pris aucun souci de madame Rushworth ; tout aurait fini par quelques attentions de galanterie aux rencontres à Sotherton et Everingham. » Auriez-vous cru cela possible, Fanny ? Mais le charme est détruit ; mes yeux sont ouverts. »

« Il est cruel, dit Fanny, de parler avec gaîté et légèreté dans un pareil moment, et en s’adressant à vous. »

« Non ; ce n’est pas de la cruauté. Elle parlait ainsi, parce qu’elle est habituée à entendre tenir ce langage ; je ne crois pas qu’elle voulût faire de la peine à qui que ce soit. Mais cela provient, Fanny, d’un manque de principes et d’un esprit qui a été gâté par une mauvaise société. Peut-être est-ce un bien pour moi, puisque j’ai si peu de choses à regretter. Il n’en est pas ainsi toutefois. Je me soumettrais volontiers à toute la douleur de renoncer à elle, plutôt que d’être obligé d’avoir d’elle l’opinion qu’elle m’en a donnée. Je le lui ai dit. »

« Vraiment ? »

« Oui ; lorsque je l’ai quittée, je le lui ai dit. »

« Combien de temps êtes-vous restés ensemble ? »

« Vingt-cinq minutes. Elle finit par me dire que ce qui restait à faire était d’arranger un mariage entre Maria et son frère. Elle parla sur ce sujet avec une voix plus ferme que je ne le puis faire, Fanny ! » Edmond fut obligé en effet de s’arrêter quelques instans, après quoi il continua. « Nous devons ; dit-elle, persuader à Henri d’épouser Maria, et, avec la certitude qu’il aura d’être séparé pour toujours de Fanny, je n’en désespère pas. Il faut qu’il abandonne Fanny. Je ne pense pas qu’il puisse espérer de réussir à s’en faire aimer maintenant, et c’est ce qui me fait croire que nous ne rencontrerons aucun obstacle insurmontable. Mon influence, qui n’est pas médiocre, sera toute employée à ce but. Quand Maria sera mariée et appuyée convenablement par sa famille, elle pourra reprendre, jusqu’à certain degré, un rang dans la société. Nous savons bien qu’elle ne sera jamais admise dans quelques cercles ; mais avec de bons dîners et des soirées nombreuses, il y aura toujours assez de gens qui seront aises de faire sa connaissance. Ce que je conseille sur-tout, c’est que votre père reste tranquille. Persuadez-lui de laisser les choses prendre leur cours. Si, d’après ses démarches, elle se détermine à quitter la protection d’Henri, il y aura beaucoup moins de chance pour elle de l’épouser que si elle restait avec lui. Je sais de quelle manière on peut l’influencer. Que sir Thomas se fie à son honneur et à sa compassion, et tout cela peut bien finir. Mais s’il sépare sa fille de Henri, il détruira le principal moyen de réussir. »

Edmond, après avoir répété cette conversation, était si affecté, que Fanny, qui l’observait avec un intérêt silencieux, mais le plus tendre possible, était presque fâchée de ce que ce sujet eût été entamé. Il se passa quelques momens ayant qu’il pût reprendre la parole. « Maintenant, Fanny, je vous ai dit la substance de ses discours. Aussitôt que je pus parler, je répliquai que je n’avais pas supposé possible, en venant lui rendre visite dans de telles circonstances, que je fusse plus affligé après l’avoir entendue, qu’auparavant. Que bien que je me fusse aperçu de quelques différences dans nos opinions dans le cours de notre connaissance, il n’était jamais entré dans mon imagination de concevoir cette différence aussi grande qu’elle venait de me la montrer ; que la manière dont elle parlait du crime détestable commis par son frère et ma sœur, en nous conseillant sur-tout d’y donner notre acquiescement, dans l’espoir d’un mariage qui, d’après l’idée que j’avais maintenant de son frère, serait plutôt évité que recherché, m’avait convaincu que je l’avais mal connue jusqu’alors, et que c’était un fantôme de mon imagination, et non miss Crawford, dont j’avais été trop porté à m’occuper, pendant les derniers temps qui venaient de s’écouler ; que peut-être c’était un bien pour moi, puisque j’avais moins à regretter le sacrifice d’une amitié… de sentimens… d’espérances, auxquels je devais absolument renoncer ; et que j’avoûrais cependant que si j’avais pu la replacer dans mon esprit, telle qu’elle y était avant cet entretien, j’aurais préféré avoir plus de peines à supporter, en lui conservant tous ses droits à ma tendresse et à mon estime. Voilà ce que je lui dis avec l’émotion que vous pouvez imaginer. Elle fut surprise. Je la vis changer de contenance. Elle rougit beaucoup. Je crus remarquer une sorte de combat, une demi-volonté de céder à la vérité, une demi-confusion ; mais l’habitude l’emporta. Elle voulut s’efforcer de sourire en me répondant : « Voilà une très-bonne prédication en vérité. Faisait-elle partie de votre dernier sermon ? Vous reformerez bientôt tout le monde à Mansfield et à Thornton-Lacey, et je m’attends à entendre bientôt dire que vous êtes un illustre prédicateur, soit dans quelque grande société de méthodistes, soit comme missionnaire dans les pays lointains. » Elle voulait avoir l’air de parler avec gaîté ; mais elle n’y pouvait réussir. Je me bornai à lui répliquer que je lui souhaitais beaucoup de bonheur, et que je désirais de tout mon cœur apprendre bientôt qu’elle pensât avec plus de justesse, et qu’elle ne dût point la connaissance la plus précieuse à acquérir, celle de nous-mêmes et de notre devoir, aux leçons de l’affliction. Je quittai aussitôt l’appartement. J’avais fait quelques pas, lorsque la porte derrière moi s’ouvrit. « M. Bertram ! » dit miss Crawford. Je tournai la tête vers elle. « M. Bertram ! » dit-elle avec un sourire ; mais ce sourire était peu d’accord avec la conversation que nous venions d’avoir. Il exprimait une sorte de malignité et de désir de me subjuguer ; du moins je le jugeai ainsi. Je résistai, et me retirai tranquillement. Depuis j’ai regretté quelquefois, pendant un moment, de n’avoir point retourné sur mes pas ; mais je sens que j’ai agi suivant la voix de la raison. Et ainsi s’est terminée notre connaissance. Combien j’ai été déçu ! également déçu à l’égard du frère et de la sœur ! Je vous remercie de votre patience, Fanny. Mon récit est achevé. »

Fanny crut pendant cinq minutes que ce sujet était épuisé ; mais il revint encore dans l’entretien ; et jusqu’à ce que lady Bertram se réveillât, ils ne parlèrent que de miss Crawford. Edmond se plaisait à se rappeler comment elle lui avait inspiré de l’attachement, et combien elle eût été aimable si elle eût été mieux entourée. Fanny, qui pouvait dès-lors parler ouvertement, crut pouvoir faire entendre à Edmond que la santé de son frère pouvait entrer pour quelque chose dans son désir d’une complète réconciliation. C’était une insinuation peu agréable. Edmond aurait préféré que miss Crawford eût eu pour lui un attachement plus désintéressé. Il se soumit à croire cependant que la maladie de Thomas l’avait influencée, se réservant cependant de penser que, d’après la différence de leurs habitudes, elle avait eu pour lui plus d’attachement qu’il n’avait dû s’y attendre. Fanny pensait absolument la même chose. Ils avaient également la même opinion sur l’effet ineffaçable que cet évènement devait avoir sur l’esprit d’Edmond. Le temps pourrait bien diminuer un peu sa souffrance, mais il y aurait toujours une sorte de regret dont il ne pourrait se délivrer. Et quant à la possibilité de rencontrer jamais une autre femme qui pût succéder… c’était tellement hors de probabilité, que l’on ne pouvait y songer sans indignation. L’amitié de Fanny, c’était là toute la consolation et l’ambition d’Edmond.