Le Perroquet chinois/VIII — Un petit jeu de société

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VIII — Un petit jeu de société


L’automobile, sœur jumelle de celle qui attendait Chan dans le garage de Punchbowl, avançait vaillamment sur la route du désert. Pendant un moment, le détective et Bob Eden gardèrent le silence. Les rayons solaires perdaient de leur ardeur. Les ombres projetées par les arbres espacés s’allongeaient sur l’étendue grise. Les montagnes se nuançaient de pourpre et le vent commençait à se lever.

— Charlie, demanda Bob, que pensez-vous de ce pays ?

— Je suis heureux de l’avoir vu. Je soupire toujours après du nouveau. Cette fois, je suis bien servi.

— Cette contrée ne rappelle en rien vos îles hawaïennes ?

— Ah ! non ! Les îles hawaïennes reposent sur la mer comme un groupe des perles des Phillimore sur un sein palpitant. Oahu est une petite île au climat très humide, où la pluie est comme du soleil liquide. Là, de l’océan monte une vapeur moite. Ici l’air est sec comme un journal de l’an dernier.

— Il paraît qu’on s’attache à ce pays avec un peu de bonne volonté.

— Je réserve ma bonne volonté pour d’autres climats. Je le quitterais volontiers, ce désert.

— Moi aussi. Qu’allons-nous faire maintenant ?

— Observer et attendre. Ce sont des occupations qui ne sourient pas aux gens de votre âge. Mais dites-vous que je ne suis guère plus heureux. Faire la cuisine pendant mes vacances n’a rien d’extrêmement agréable.

— Je patienterai comme vous, Charlie.

— Bon. Les problèmes que nous avons à démêler présentent un vif intérêt. Mais quelle différence avec la plupart des affaires criminelles. Un fait brille comme la neige sur le sommet de ces lointaines montagnes. Au ranch de Madden, un inconnu a été tué une des dernières nuits. Qui était cette victime ? Pourquoi l’a-t-on assassiné ? Qui a commis le meurtre ? Voilà les trois petits problèmes qui nous restent à résoudre.

— Et sur quoi repose votre accusation ?

— Sur le cri d’un perroquet pendant la nuit, sur la mort brusque de ce pauvre oiseau, sur le trou d’une balle dissimulé derrière un tableau, sur la disparition d’un vieux revolver enlevé d’un mur poussiéreux. L’honneur n’en sera que plus grand si nous aboutissons à un résultat avec d’aussi maigres preuves.

— Madden est-il au courant des faits, ou le rusé Thorn agit-il pour son propre compte ?

— Question importante dont nous connaîtrons peut-être la réponse en temps voulu. En attendant, mieux vaut tenir Madden à distance. J’espère que vous ne lui avez pas encore parlé de San Francisco, de Shaky Phil Maydorf et de son étrange attitude ?

— Non, Charlie, mais ne serait-il pas préférable de le mettre en garde maintenant que Maydorf se trouve à Eldorado ?

— Pourquoi ? les perles ne courent aucun danger. Vous avez promis de m’honorer de votre confiance et de suivre mes conseils, n’est-ce pas ?

— C’est exact, Charlie.

— Alors, encore un peu de « hou malimali » envers Madden. En agissant autrement, vous risqueriez de tout perdre. Si vous avertissez Madden de la présence de Maydorf ici, il vous demandera de lui faire remettre les perles à New York. Nous partirons et le ranch gardera à jamais son mystère.

Dans l’obscurité grandissante, ils passèrent devant le petit bureau de Date City.

— À propos, dit Bob, ce crime que vous soupçonnez pourrait bien avoir eu lieu mercredi soir ?

— Pourquoi mercredi soir ?

Brièvement Bob Eden raconta la visite de Paula Wendell au ranch ; l’émotion visible de Thorn, son obstination à ne pas l’admettre auprès de Madden, et le petit prospecteur à barbe noire que la jeune fille aperçut à la porte.

Chan l’écoutait sans perdre un mot.

— Voilà du nouveau. Il faut retrouver ce type à barbe noire. Un rat du désert, sans doute. Cette jeune personne sait-elle garder un secret ?

— Certainement.

— Soyez-en moins certain. Nous regretterons peut-être d’avoir trop parlé. Cependant priez-la d’ouvrir l’œil et d’essayer de retrouver la trace de son rat barbu.

Ils approchaient de la petite oasis aménagée par Madden sur ce sol stérile.

— Entrez, dit Chan, et soyez aussi innocent que l’agneau qui vient de naître. Lorsque vous converserez au téléphone avec votre père, vous le trouverez averti de ce qui se passe. Je lui ai envoyé un télégramme.

— Ah bah ? Moi aussi ; je lui en ai même adressé deux.

— Ainsi le voilà bien préparé. Je me suis permis de rappeler à M. Eden qu’au téléphone le message peut être entendu par d’autres que celui qui répond à l’appareil.

— Vous pensez à tout, Charlie.

La grille était ouverte et Charlie fit tourner la voiture dans la cour.

— Allons, il faut maintenant que je songe à la préparation du dîner, soupira-t-il. Quand nous nous trouverons seuls, soyons prudents. Au revoir et bonne chance !

Dans la grande salle, Madden, assis au bureau, signait son courrier. Un feu flambait gaiement dans l’immense cheminée. À l’entrée de Bob, le millionnaire leva la tête.

— Bonjour. Avez-vous passé un agréable après-midi ?

— Oui, merci, répondit le jeune homme. Vous de même, j’espère ?

— Pas du tout. Les affaires me poursuivent jusqu’ici et depuis trois jours ma correspondance s’est accumulée. Tenez, Martin, dit-il à son secrétaire, vous avez juste le temps de mettre ces lettres à la poste avant le dîner. Expédiez également ces télégrammes. Prenez la petite voiture, elle roule mieux sur ces routes.

Thorn prit les lettres, les plia et les glissa dans les enveloppes. Madden se leva, s’étira et vint près du feu.

— Ah Kim vous a ramené ? demanda-t-il à Bob. Sait-il bien conduire ?

— À la perfection.

— Un garçon extraordinaire, ce Ah Kim.

— Il m’a dit qu’il avait conduit une camionnette à Los Angeles. C’est tout ce que j’ai pu en tirer.

— Pas très bavard, hein ?

— Aussi laconique qu’un homme de loi du Massachusetts.

Madden éclata de rire.

— À propos, fit-il au moment où Thorn quittait la pièce, votre père n’a pas téléphoné.

— Ah ! En ce cas, il ne rentrera sans doute que dans la soirée. J’essaierai de lui parler après le dîner, si vous le désirez.

— Je veux bien. Je ne voudrais pas manquer aux lois de l’hospitalité, mais je souhaite partir d’ici au plus vite.

— Comptez sur moi pour hâter l’affaire.

Le jeune homme se sentit un peu honteux de sa duplicité.

— Je vais faire une petite sieste avant le dîner, ajouta le millionnaire ; cela permet de mieux digérer, paraît-il. À votre âge, on s’inquiète peu de ces précautions. Vous êtes jeune ; je vous envie.

Madden sortit, laissant Bob Eden absorbé dans la lecture d’un journal de Los Angeles acheté à Eldorado. Ah Kim, sans bruit, mettait le couvert pour le dîner.

Une heure après, Bob se retrouva en compagnie de Madden et de Thorn devant les mets exquis préparés par le Chinois. La cuisine de Ah Kim différait très sensiblement de celle que l’on servait dans un certain restaurant ; mais la société de ce restaurant eût mieux fait l’affaire de Bob Eden. Quand le serviteur apporta le café, Madden demanda au Chinois d’allumer du feu dans le patio. Ah Kim obéit et le regard de Madden se tourna vers Eden. Celui-ci sourit et se leva.

— J’y songe. Père doit être rentré après sa fatigante journée de golf. Je vais l’appeler au téléphone.

— Laissez ! s’écria Madden, je demanderai moi-même la communication. Le numéro, s’il vous plaît ? Si j’ai bonne mémoire, vous m’avez dit hier soir que certains faits survenus à San Francisco avaient mis votre père en défiance. Je vous serai reconnaissant de m’en instruire.

Bob Eden répondit vivement :

— Oh ! des histoires à dormir debout ! Je crois que papa s’est laissé bourrer le crâne par un détective.

— Un détective ? Quel détective ?

— Je l’ignore. Père est en relation avec plusieurs agences de police privée. On lui aura sans doute appris qu’un fameux escroc nouvellement débarqué dans notre ville témoignait d’un vif intérêt pour notre magasin. Au fond, l’histoire a été peut-être forgée de toutes pièces dans l’imagination d’un policier un peu trop zélé.

— Un fameux escroc ? Qui ça ?

Bob, inaccoutumé au mensonge, hésita.

— Je… je ne me souviens pas de son nom. Un Anglais, je crois… le Gosse de Liverpool, ou quelque chose dans ce goût-là.

— Eh bien, s’il y a eu des racontars au sujet de ces perles, sachez qu’ils viennent de votre côté. Ma fille, Thorn et moi avons observé la plus grande discrétion. Toutefois, je pense que cette histoire a été – comme vous dites – imaginée de toutes pièces.

— Très probablement.

— Sortons un peu, voulez-vous ? proposa Madden.

Par la porte vitrée, ils passèrent dans le patio où ronflait un grand feu. La flamme jetait des lueurs rouges sur les dalles de pierre et sur les fauteuils d’osier.

— Asseyez-vous, dit Madden. Un cigare ? Non, vous préférez vos cigarettes. J’aime à me reposer dans ce patio ; il y fait un peu frais, mais on sent le désert si proche. Avez-vous remarqué comme les étoiles sont blanches dans ce pays ?

Eden le regarda, tout surpris que le millionnaire l’eût remarqué.

À l’intérieur, Thorn faisait marcher la T.S.F. Une horrible mixture de bavardages, de soli de violon, de discours et de conseils sur la beauté et la santé parvenait jusqu’au patio. Bientôt se fit entendre une voix aiguë de femme prêchant le repentir.

— Donnez le poste de Denver, Thorn ! cria Madden.

— J’essaie, patron.

— S’il me faut écouter ce sacré appareil, je veux entendre quelque chose qui vienne de très loin, par-delà les monts et les plaines.

Tout à coup une musique de danse éclata joyeusement.

— Voilà l’orchestre du Brown Palace, à Denver. Ma fille danse peut-être au son de cette musique. Pauvre enfant ! Elle doit se demander ce que je deviens. Elle m’attend depuis deux jours. Thorn !

Le secrétaire apparut à la porte.

— Rappelez-moi le télégramme que je dois envoyer à Evelyne demain matin.

— Bien, monsieur !

— Et le jazz joue toujours. Nous l’entendons de Denver, par-delà les montagnes Rocheuses. L’homme devient trop habile ; il court à sa perte. Je vieillis sans doute ; je regrette le bon vieux temps, alors que j’étais gamin dans la ferme, les matins d’hiver, et la petite école au milieu de la vallée. Je rêvais d’un traîneau, mais les privations, c’est cela qui fait les hommes.

Ils écoutèrent en silence. Bientôt un stupide bavardage remplaça la musique et provoqua la mauvaise humeur du millionnaire. L’appareil se tut. Madden, ennuyé, s’agitait dans son fauteuil.

— Nous ne pouvons jouer au bridge à trois. Si nous faisions une partie de poker pour passer le temps ?

— Bonne idée ! répondit Eden. Je crains seulement que vous ne jouiez trop gros jeu pour moi.

— Ne vous alarmez pas ; nous limiterons nos mises.

Ils revinrent dans la grande salle, fermèrent les portes et s’assirent autour d’une table ronde brillamment éclairée.

— Ouverture aux valets.

— Bien, répliqua Eden, avec quelque hésitation.

Il avait de bonnes raisons d’hésiter, car aussitôt le jeu prit une tournure à laquelle il n’était point préparé. Les parties de cartes jouées au collège et dans les cercles de journalistes à San Francisco n’étaient que jeux d’enfants en comparaison de celle-ci. Madden n’était plus l’homme qui remarquait la blancheur des étoiles. Il s’intéressait plutôt à la couleur des jetons rouges, blancs ou bleus et les caressait amoureusement. C’était Madden le spéculateur, celui qui pariait sur les chemins de fer, les forges, les fortunes des petites nations, et qui, après avoir spéculé tout le jour à Wall Street, venait, la nuit, tenter sa chance à la roulette de la Quarantième Rue.

— Trois as ! Et vous, Eden ?

— Rien de bien. Je donnerais tout mon jeu pour un vieux timbre !

— Martin, à vous la main ! fit Madden.

Soudain on frappa à la porte, un coup fort et distinct. Bob Eden sentit son cœur se glacer. Une voix sortit de l’obscurité du dehors, une voix qui demandait à entrer.

— Qui cela peut-il être ? dit Madden, le sourcil froncé.

— La police ! suggéra Eden. Le tripot est découvert.

Au fond de lui-même, il n’espérait pas cette chance. Thorn distribuait les cartes et Madden en personne ouvrit la porte. De sa place, Eden vit l’homme qui, sur le fond noir du désert, se détachait en pleine lumière. Un individu en pardessus et qu’il avait déjà rencontré sur le quai de San Francisco et, plus récemment, à la porte de l’hôtel du Désert, Shaky Phil Maydorf en personne, sans lunettes sombres cette fois.

— Bonsoir ! dit Maydorf, d’une voix grêle et froide. C’est ici le ranch de M. Madden.

— Je suis Madden. Que puis-je pour vous ?

— Je cherche un de mes amis ; votre secrétaire, Martin Thorn.

Thorn se leva et approcha de Maydorf.

— Bonsoir, fit-il sans empressement.

— Vous vous souvenez certainement de moi, dit le nouveau venu. MacCullum, Henry MacCullum. J’ai fait votre connaissance à New York, à un dîner, l’année dernière.

— Oui, oui, répondit Thorn. Entrez donc. Voici M. Madden.

— Très honoré, fit Shaky Phil.

— Et M. Eden, de San Francisco.

Eden se leva et se trouva en face de Shaky Phil Maydorf.

Le bandit dévisagea longuement le jeune homme. Se doutait-il que sa présence sur le quai n’avait point passé inaperçue ? En ce cas il possédait un sang-froid étonnant.

— Enchanté de faire votre connaissance, monsieur Eden.

— Moi de même, monsieur MacCullum.

Maydorf se tourna de nouveau vers Madden.

— J’espère que je ne vous dérange pas, remarqua-t-il avec un léger sourire. Je suis pensionnaire du docteur Whitcomb, chez qui je soigne ma bronchite. Il n’y a aucune distraction dans ce pays et quand j’ai appris que M. Thorn se trouvait dans le voisinage, je n’ai pu résister à la tentation de venir lui serrer la main.

— Vous avez bien fait, répondit froidement le millionnaire.

— Je ne veux point interrompre votre partie. Accepteriez-vous un quatrième joueur ?

— Enlevez votre manteau, fit Madden sans aménité, et asseyez-vous. Martin, donnez des jetons à monsieur.

— Enfin, je revis ! s’écria le nouveau venu, heureux de cette invitation. Comment cela va-t-il, mon vieux Thorn, depuis que nous ne nous sommes vus ?

D’un ton bref, le secrétaire fit entendre qu’il allait assez bien ; et le jeu reprit de plus belle. Si Bob Eden s’était plaint de ne pas avoir encore rencontré l’aventure, à présent il était bien servi. Il jouait au poker avec Shaky Phil et vivait des instants d’une émotion intense. Avant l’arrivée de ce brigand, la partie avait été rude et brutale. Maintenant, c’était une lutte à mort. Maydorf déployait un vrai génie. Les cartes appuyées contre sa poitrine, le visage comme sculpté dans la pierre, il se battait contre Madden. Le millionnaire jouait avec décision, mais il se rendait compte de la force de son adversaire et se tenait sur ses gardes. Thorn et le jeune Eden suivaient à la remorque, semblables à des unités non combattantes englobées dans une bataille de géants. Bientôt Ah Kim entra, les bras chargés de bûches. Si l’étonnant spectacle qui s’offrit à ses regards le surprit, il n’en laissa rien paraître. Madden lui ordonna d’apporter les cocktails et, pendant que le Chinois posait les verres sur la table, Bob Eden remarqua avec un secret frisson que l’estomac du détective se trouvait seulement à quelques centimètres des mains longues et habiles de Shaky Phil. Si le redoutable Maydorf s’en était douté… Mais le forban songeait à toute autre chose qu’aux perles des Phillimore.

— Une carte ! demanda-t-il.

La sonnerie du téléphone retentit dans la pièce. Le cœur de Bob faillit lui manquer. Il n’y pensait plus après cette longue attente et maintenant il devait parler à son père en présence de Shaky Phil Maydorf. Il sentit le regard de Madden fixé sur lui et se leva.

— C’est sans doute pour moi, fit-il, en lançant d’un geste détaché ses cartes sur la table.

Il traversa la salle et décrocha le récepteur.

— Allô ! allô ! C’est toi, papa ?

— Main pleine. Tout ça pour moi ? fit Maydorf.

Madden abattit ses cartes sans regarder celles de son adversaire, et Shaky Phil ramassa l’enjeu.

— Oui, c’est Bob, disait Eden. Je suis très bien arrivé ; je demeure chez M. Madden pendant quelques jours. Je voulais tout simplement te faire savoir où je suis. Puis-je téléphoner demain matin ? Tu as passé une bonne journée au golf ? – Pas de chance. Au revoir !

Madden, le visage enflammé, bondit de sa chaise.

— Un instant ! cria-t-il.

— Je voulais seulement dire à mon père où je me trouvais, dit Bob d’un air détaché en se rasseyant. À qui la donne ?

Madden étouffa un juron et la partie continua. Bob Eden jubilait intérieurement. Un nouveau retard… et il avait eu l’air de n’y être pour rien. P.J. Madden était joué.

Sa troisième pile de jetons disparaissant à vue d’œil, Bob songea avec une certaine appréhension que la nuit venait seulement de commencer.

— Encore une partie et je quitte le jeu, annonça-t-il d’une voix énergique.

— Encore une partie et nous lâchons tous, rugit Madden.

— Qu’elle soit bonne, si c’est la dernière ! fit Maydorf.

Le hasard voulut que la partie se terminât sur une lutte entre Maydorf et Bob Eden. Le jeune homme, oubliant que c’était Maydorf qui donnait les cartes, paria très fort et quand il abaissa son jeu, il vit un sourire diabolique sur le visage de son adversaire.

— Quatre reines ! annonça Maydorf, étalant ses cartes d’un geste habile. Les dames me portent toujours bonheur. Payez-moi, messieurs.

Ils s’exécutèrent. À contrecœur Bob remit à Maydorf quarante-sept dollars, mais il se consola en pensant que ce serait la « princesse » qui payerait.

— J’ai passé une très agréable soirée, remarqua Maydorf, plein de bonne humeur, et pour cause. Si vous le permettez, je reviendrai.

— Bonsoir, fit sèchement Madden.

Thorn prit une lampe de poche qui se trouvait sur le bureau.

— Voulez-vous que je vous accompagne jusqu’à la grille ?

Bob Eden sourit : une lampe électrique, et la lune brillait au ciel !

— Vous êtes bien aimable, répondit Maydorf. Bonne nuit, messieurs, et merci !

Et il suivit le secrétaire.

Madden choisit un cigare et en mordit le bout avec rage.

— Eh bien ? s’écria-t-il.

— Eh bien ? répéta tranquillement Eden.

— Vous voilà bien avancé avec votre père ?

Le jeune homme sourit.

— Qu’attendiez-vous donc de moi ? Que je dévoile toute l’affaire devant cet oiseau ?

— Non, mais vous n’auriez pas dû raccrocher si vite. J’aurais pris la communication dans une autre pièce. Maintenant, redemandez votre père à l’appareil.

— Je n’en ferai rien. Il est couché et je ne le dérangerai pas avant demain matin.

Le visage de Madden se congestionna.

— J’insiste. Mes ordres sont généralement exécutés.

— Vraiment ? Celui-ci fera exception à la règle, voilà tout.

Le millionnaire regarda Eden dans les yeux.

— Espèce de jeune… de jeune…

— Ne vous en prenez qu’à vous-même. Si vous attirez toutes sortes d’étrangers au ranch, supportez-en les conséquences.

— Qui attire ici les étrangers ? interrogea Madden. Je n’ai pas invité cet idiot. Où Thorn a-t-il bien pu le dénicher ? Vous savez, le secrétaire d’un homme comme moi est constamment harcelé par une bande d’aigrefins et de mendigots. Et parfois Thorn est trop bon.

Le secrétaire rentra et posa la lampe électrique sur le bureau. Son patron le considéra avec colère.

— Votre camarade a bien gâté les choses, observa-t-il.

— Excusez-moi, mais je ne pouvais le laisser à la porte. Vous avez vu comme il s’est imposé.

— Pourquoi fréquentez-vous de pareils individus ? À propos, qui est-il ?

— Un courtier, ce me semble. Je vous assure, monsieur, que je ne l’ai pas encouragé à venir.

— Bien. Demain vous lui direz que je suis occupé, que je ne veux point de visiteurs ici, et que s’il remet les pieds chez moi, je le flanquerai moi-même à la porte.

— Bien. Je lui ferai la commission, mais en termes plus diplomatiques.

— Au diable la diplomatie avec un type pareil !

— Messieurs, je vais me coucher, dit Bob.

— Bonne nuit ! fit Madden, et le jeune homme sortit.

Dans sa chambre à coucher, il trouva Ah Kim en train d’allumer le feu. Soigneusement il referma la porte derrière lui.

— Charlie, je viens de jouer une fameuse partie de poker.

— Je l’ai bien vu.

— Shaky Phil Maydorf m’a délesté de quarante-sept dollars.

— Humblement, je vous conseille la prudence.

— Humblement, je vous donne raison, dit Eden en riant. Je pensais que vous étiez dehors lorsque Thorn et notre vieille connaissance allèrent à la grille.

— J’étais dans la cour, en effet. Mais la lumière de la lune m’empêcha d’approcher.

— Chan, je puis maintenant affirmer que Madden ne connaissait pas Shaky Phil Maydorf, ou c’est un fameux comédien.

— Quant à Thorn ?

— Oh ! celui-là le connaît. Mais il n’était guère enchanté de sa visite. Son attitude me laisse soupçonner que Maydorf le tient d’une façon ou d’une autre.

— C’est possible. Désirez-vous apprendre ma dernière découverte ?

— Encore du nouveau ?

— Ce soir, pendant que Thorn se rendait en ville dans la petite auto, je me livrai à une petite perquisition dans sa chambre.

— Et alors ? Vite, on pourrait nous interrompre.

— Au fond de son armoire, sous une pile de chemises blanches, devinez ce que j’ai trouvé ? le revolver de Bill Hart enlevé à la collection et deux compartiments de ce revolver étaient vides. Réfléchissez-y ! Deux balles manquent… Nous savons où est l’une d’elles… Elle est allée frapper maladroitement le mur à l’endroit que recouvre la gravure du désert.

— Et l’autre ? demanda Bob.

— L’autre a touché son but. Mais lequel ? Observons et attendons… Bonne nuit, et que le sommeil vous apporte de beaux rêves ! Je vous le souhaite humblement.