Le Perroquet chinois/VII — Le facteur se met en route

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VII — Le facteur se met en route


Les trois hommes et la jeune fille regagnèrent la salle commune. Toute gaieté avait disparu et Madden demeurait taciturne. Bientôt Paula se leva.

— Il faut que je retourne en ville, annonça-t-elle. Monsieur Madden, je vous remercie de votre amabilité. Alors, c’est entendu pour jeudi, n’est-ce pas ?

— Oui… si rien ne vient déranger mes plans.

— Mais rien ne doit venir changer votre décision. Je compte sur la promesse de P.J. Madden.

— Bien sûr, bien sûr.

Bob Eden s’approcha de Paula.

— Je voudrais aussi faire un petit tour à Eldorado, dit-il. Si cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, je vous prierai de me prendre dans votre voiture.

— Enchantée, seulement je ne vous promets pas de vous ramener.

— Oh ! je n’en demande pas tant. Je reviendrai à pied.

— Inutile ! intervint Madden. Ah Kim ira tantôt en ville chercher quelques provisions. Il vous reprendra.

Le Chinois entrait justement pour débarrasser la table.

— Ah Kim, vous prendrez M. Eden ce soir en rentrant.

— Bien, mossié, moi plendle li, répondit Ah Kim d’un air détaché.

— Je vous attendrai devant l’hôtel, à l’heure que vous m’indiquerez, proposa Bob.

Ah Kim le regarda de travers.

— À cinq heules, peut-êtle.

— Entendu, cinq heures.

Il alla dans sa chambre prendre sa casquette. Quand il reparut, Madden lui dit :

— Si votre père téléphone pendant votre absence, je lui recommanderai, de votre part, de mener l’affaire rondement.

Eden n’avait pas songé à cela. Le cœur faillit lui manquer. Mais non, son père ne rentrerait pas au bureau… En tout cas, il devait dissimuler ses craintes.

— Certes, répondit-il, d’une voix naturelle. Et s’il refuse d’envoyer les perles sans un mot de moi, priez-le de m’appeler vers six heures.

Devant la maison, Paula Wendell manœuvrait adroitement sa voiture. Bob ouvrit la grille, la referma et rejoignit l’auto sur la route sablonneuse. La voiture prit de la vitesse, et Eden put contempler à loisir ce monde étrange que Holley nommait le « jardin du diable ». Au loin, des montagnes dressaient leurs pics couronnés de neige sur un ciel d’un bleu de cobalt. Partout ailleurs il ne voyait que le désert, interminable surface grise parsemée de buissons et d’arbres qui tous portaient de cruelles épines. Un bizana pointait vers le ciel un doigt menaçant. Les éternels arbres de Judée ressemblaient à des tronçons calcinés.

— Eh bien, comment trouvez-vous le paysage ? demanda la jeune fille.

— Ce sont les cendres du feu de l’enfer, observa Bob en haussant les épaules.

Elle se mit à rire.

— Personne n’aime le désert au premier abord. Je me souviens de cette nuit où je débarquai du train d’Eldorado avec mon pauvre père. J’arrivais des environs de Philadelphie où tout était vieux et civilisé et lorsque je fus transportée dans cette région à l’aspect sauvage, mon cœur d’enfant se brisa.

— Et maintenant ce désert, vous l’aimez ?

— Je l’adore ! Je ne tardai pas à découvrir l’étrange beauté de cette contrée baignée de soleil. Vous y viendrez, vous aussi. Au printemps, après les pluies, j’aimerais à vous conduire aux sources du Palmier. La verveine y couvre le sol d’un tapis vieux rose et sur les arbres les plus laids s’épanouissent des fleurs d’une exquise délicatesse. Et puis, en toutes saisons, il y a les nuits calmes et reposantes où l’on respire un air pur sous les pâles étoiles.

— Oh ! je ne doute point que cet endroit soit excellent pour une cure de repos… dont je ne sens aucunement le besoin.

— Qui sait ? Peut-être avant votre départ vous aurai-je fait entrer dans la très ancienne Société des Amis du Désert. Les qualités requises sont : une âme tendre et un goût très vif pour la beauté. N’y entre pas qui veut.

Un placard de publicité aux couleurs criardes était suspendu en travers de la route : Arrêtez ! Avez-vous acheté un lopin de terre dans Date City ? Un petit jeune homme mal vêtu sortit du bureau de vente du lotissement, s’avança sur la route et leva la main. Docilement, la jeune fille stoppa sa voiture.

— Bonjour, mes amis, dit le jeune homme. Voici une occasion unique dans votre vie. Ne la ratez pas. Choisissez un terrain dans Date City, la future métropole du désert.

Bob regarda le paysage désolé.

— Je n’en ai aucune envie, déclara-t-il.

— Songez à ces malheureux qui autrefois tenaient le même langage devant les lotissements de Spring et Sixth, à Los Angeles. Cela ne les intéressait pas non plus et ils pouvaient y acheter deux lots pour une bouchée de pain. Pensez à l’avenir. Pouvez-vous imaginer ce que deviendra ce coin dans une dizaine d’années ?

— Il sera exactement comme aujourd’hui.

— Aveugle ! s’exclama le jeune vendeur. Aveugle. Ceci ne demeurera pas éternellement le désert. Tenez !

Il désignait du doigt un infime tuyau de plomb entouré de rocailles qui essayait de tenir le rôle d’une fontaine. Un mince filet d’eau s’échappait de l’ouverture.

— De l’eau ! de l’eau ! Monsieur, de l’eau pure, l’élixir de vie coulant à flot du sein de la terre ! Je vois une cité immense se dresser sur cet emplacement, des gratte-ciel, des cinémas : le terrain vaudra alors deux mille dollars le mètre carré et vous pouvez l’acquérir aujourd’hui pour deux pauvres petits dollars !

— J’en prendrai pour un dollar, fit Eden, sarcastique.

— J’en appelle à vous, mademoiselle, continua le marchand de terrain. Si cette bague à votre annulaire a quelque signification, vous vous marierez bientôt.

Eden, tout surpris, remarqua en effet une grosse émeraude montée sur platine au doigt de Paula Wendell.

— Vous, mademoiselle, vous êtes plus prévoyante. Achetez aujourd’hui même un lot et conservez-le pour vos enfants. Une fortune !

— Peut-être, dit la jeune fille, le regard perdu au loin. Mais vous vous trompez. Ce monsieur n’est pas mon fiancé.

— Oh ! fit l’autre, embarrassé.

— Je suis un étranger de passage, précisa Bob.

— Ah ! fit le vendeur, vous ne me comprenez pas parce que vous êtes étranger au pays. Sachez que Los Angeles ressemblait autrefois à cette morne étendue.

— Pour certaines gens cela n’a pas changé, observa Eden.

Le jeune homme lui lança un regard sévère.

— Oh ! je comprends ! Vous venez de San Francisco.

Il se tourna vers la jeune fille.

— Ainsi, ce monsieur n’est pas votre fiancé, mademoiselle ? Mes sincères félicitations !

— Je le regrette, dit Eden.

— Moi aussi, répliqua le vendeur. Peut-être un jour vos yeux s’ouvriront-ils… Je viens ici le samedi et le dimanche et nous avons un bureau à Eldorado. Au revoir !

— Pauvre garçon ! fit la jeune fille. Les pionniers ont toujours une besogne ingrate.

Eden demeura un instant silencieux.

— Je ne suis guère observateur, dit-il enfin.

— Que voulez-vous dire ?

— Cette bague… je ne l’avais pas encore remarquée. Vous êtes sans doute fiancée ?

— Cela m’en a tout l’air.

— N’allez surtout pas épouser quelque acteur de cinéma portant une trousse de maquillage.

— Vous devriez me connaître un peu mieux.

— Évidemment. Mais à quoi ressemble ce favori des dieux ?

— Il m’aime.

— Je l’espère bien.

Eden redevint taciturne.

— Vous êtes fâché ? demanda Paula.

— Non, mais terriblement vexé.

L’automobile fila de plus belle, passa entre les deux amas de rochers qui figureraient des montagnes et bientôt Eldorado apparut ramassée autour de la minuscule gare rouge. La petite ville semblait toute triste et abandonnée. Lorsque les deux jeunes gens descendirent de voiture devant l’hôtel du Désert, Bob Eden interrogea Paula :

— Quand vous reverrai-je ?

— Mardi, peut-être.

— Je serai probablement parti. Je voudrais vous revoir auparavant.

— Demain matin je vais du côté du ranch. Voulez-vous que je vous prenne en passant ?

— Ce sera très gentil de votre part. À demain et merci de cette délicieuse promenade.

Il traversa la rue et entra à la gare où se trouvait le bureau télégraphique. Dans l’étroit réduit occupé par l’employé il aperçut Will Holley debout, une feuille de papier à la main.

— Bonjour ! lui dit Holley. Je vais envoyer mon interview. Vous me cherchiez ?

— Oui, mais si vous me le permettez, j’expédierai d’abord un télégramme urgent.

L’employé, un jeune homme bourru aux cheveux filasse leva la tête.

— Pas moyen, monsieur. M. Holley bloque la ligne pour un bon moment.

— Ça va, mon petit, dit Holley en riant. Interrompez mon message, vous le reprendrez après celui de M. Eden.

Le sourcil froncé, Eden réfléchit au texte de sa dépêche. Comment révéler la situation à son père sans la dévoiler à d’autres ? En fin de compte, il écrivit :

Acheteur présent, toutefois en raison de certaines circonstances nous lui faisons un peu « hou malimati ». Mme Jordan traduira. Quand je te parlerai au téléphone, promets d’envoyer objets précieux, mais n’en fais rien. Si importantes communications à me faire, écris-moi aux soins de Will Holley, Eldorado Times. Le désert est superbe mais trop plein de mystère pour un jeune homme d’affaires franc et loyal comme ton fils dévoué.

Bob.

Il remit la formule jaune au télégraphiste alarmé et lui recommanda d’envoyer son message au bureau de son père et un duplicata à l’adresse personnelle du bijoutier.

— Combien vous dois-je ?

L’employé consulta un registre et dit le prix. Eden paya, puis ajouta un pourboire qui suffoqua le télégraphiste.

— En voilà une journée ! fit l’employé. J’ai toujours désiré un peu d’imprévu dans mon existence, et maintenant que cela se présente, j’en suis ahuri. Bien, monsieur, comptez sur moi, je l’enverrai aux deux adresses. Compris.

Holley donna au jeune homme quelques instructions concernant l’interview de Madden, puis il revint avec Eden dans la grand-rue.

Dans la salle nue de l’Eldorado Times, Holley s’assit sur un tabouret devant sa machine à écrire.

— Mon collègue de New York a sauté sur cette interview. Madden a été très chic de me l’accorder : il paraît qu’on me permettra de la signer. Le nom de Will Holley reparaîtra dans la grande presse ! Veine ! Allons, Bob, racontez-moi ce qui s’est passé ce matin au ranch. Hier tout me semblait normal. Vous ne m’avez pas dit si oui ou non vous gardiez sur vous le collier.

— Je ne l’ai pas, interrompit Bob.

— Comment ? vous l’avez laissé à San Francisco ?

— Holley, Harry Fladgate m’a dit de vous un bien immense et il sait juger son monde. Personnellement, vous m’inspirez une entière confiance.

— Vous m’en voyez très flatté ; mais en cette affaire, agissez à votre guise.

— Il me semble que nous aurons besoin de votre concours. Ecoutez-moi.

Ayant jeté un coup d’œil autour de lui, Bob Eden dévoila la véritable identité du cuisinier Ah Kim.

— Très amusant ! Continuez, je vous en prie.

— Charlie Chan a senti tout de suite qu’il se passait quelque chose de louche au ranch. Les Chinois, vous savez, sont doués de qualités psychiques remarquables.

— Vous plaisantez ! Excusez-moi : vous devez avoir certainement d’autres motifs pour ne point remettre le bijou ?

— Je vous avoue que moi-même, au premier abord, je me moquais des hésitations de Chan et je me préparais à remettre le collier, quand soudain un cri étrange s’éleva dans la nuit : « Au secours ! À l’assassin ! »

— Comment ? Qui a crié ainsi ?

— Le perroquet chinois, Tony.

— Cela ne tire probablement pas à conséquence.

— Un perroquet n’invente rien : il ne fait que répéter ce qu’il entend. Peut-être ai-je agi comme un sot, en tout cas j’ai gardé les perles.

Ensuite Bob raconta qu’il avait accepté de patienter jusqu’à deux heures de l’après-midi pour donner à Chan le temps de faire parler le perroquet : mais la mort de l’oiseau était survenue à la fin du déjeuner.

— Les affaires en sont là, conclut-il.

— Et vous désirez mon avis ? Le voici : il ne me déplairait point de voir un mélodrame se produire dans le ranch de Madden. Les événements sont si rares dans notre contrée ! Mais je crains que vous ne vous laissiez berner par les imaginations de votre Chinois.

— Charlie est absolument sincère, protesta Bob.

— Je n’en doute point. N’oubliez pas toutefois que vous avez affaire à un Oriental et, de surcroît, à un détective désireux de déployer ses talents policiers. Il me semble que tout va bien au ranch. Tony a toujours crié la nuit.

— Vous l’avez entendu ?

— Je ne l’ai jamais entendu crier : « Au secours ! À l’assassin ! » Quand Madden l’a apporté ici, je logeais chez le docteur Whitcomb et je me promenais souvent autour du ranch. Tony proférait d’étranges paroles, rapportées de son séjour parmi des gens de sac et de corde. Rien d’étonnant qu’il ait crié ainsi la nuit dernière. L’arrivée dans le désert, l’obscurité, les appréhensions de Chan, tout cela vous a fait prendre une taupinière pour une montagne.

— Et la mort subite de l’oiseau ?

— Madden l’a expliquée. Tony était vieux ; un perroquet ne vit pas éternellement. Pure coïncidence. Je crains fort que votre père se montre peu satisfait de vous, jeune homme. P.J. Madden, vif et emporté, finira par vous mettre à la porte et par annuler le marché ; et je vous vois d’ici expliquer à votre père que vous n’avez pas conclu l’affaire parce qu’un perroquet est mort chez votre client !… Il suffit d’un peu d’imagination pour donner au moindre événement une couleur de mystère. Une arme a disparu de la panoplie ? Et après ? Madden l’a peut-être vendue, donnée ou simplement emportée dans sa chambre.

— Vous avez sans doute raison. Plus j’y songe dans la pleine lumière du jour, plus je me rends compte…

À ce moment, il aperçut par la fenêtre Charlie Chan qui descendait d’une automobile devant l’épicerie voisine.

— Ah Kim ! cria-t-il.

Le petit détective chinois, sans un mot, pénétra dans le bureau.

— Charlie, dit Bob Eden, je vous présente un de mes amis, M. Will Holley. Holley, voici le sergent Chan, de la Police d’Honolulu.

En entendant prononcer son véritable nom, Chan fronça le sourcil.

— Rassurez-vous, Charlie. On peut avoir pleine confiance en M. Holley. Je lui ai tout raconté.

— Je suis loin de mon pays, fit Chan. Je préfère ne me fier à personne. M. Holley voudra bien excuser mon impertinence.

— N’ayez aucune inquiétude, dit Holley. Je serai un tombeau.

— Chan, reprit Eden, je commence à croire que nous poursuivons des chimères. D’après M. Holley il ne se passe rien d’anormal au ranch. Ce soir en rentrant nous donnons les perles à Madden et en route pour San Francisco !

Le visage de Chan s’obscurcit.

— Voyez-vous, ajouta le jeune homme, il me semble que nous avons agi comme de vieilles femmes.

Une expression de dignité offensée parut sur la petite figure ronde du détective.

— Une minute, s’il vous plaît. Permettez à la vieille femme de radoter encore un peu. Il y a quelques heures, le perroquet tombe de son perchoir dans l’éternité. Mort, comme César.

— Eh bien ! dit Eden, agacé. Il est mort de vieillesse.

Chan sourit, prit une feuille de papier blanc sur le bureau de Holley et y versa le contenu d’une enveloppe qu’il tira de sa poche.

— Examinez ceci, dit-il. Cela vient de la mangeoire de Tony. Que voyez-vous là ?

— Du chènevis, nourriture ordinaire des perroquets, répondit Bob.

— Bien ; mais ceci, cette poudre fine d’un blanc grisâtre, mêlée en grande quantité au chènevis ?

— Sacrebleu ! s’exclama Holley.

— Avant de venir chez l’épicier, je me suis arrêté chez le pharmacien du coin…

— C’est de l’arsenic ! s’écria Holley.

— Parfaitement, de l’arsenic. On en vend beaucoup aux habitants des fermes pour tuer les rats et aussi les perroquets.

Eden et Holley se regardèrent, étonnés.

— Le pauvre Tony a énormément souffert avant de nous quitter, continua Charlie ; il a souffert en silence. Il fallait que je vinsse dans cette étrange contrée pour découvrir l’assassinat d’un perroquet !

— Ils l’ont empoisonné ! s’écria Bob Eden. Pourquoi ?

— Les hommes morts ne parlent pas. Il en est de même des perroquets. Tony parlait le chinois comme moi. Maintenant Tony et moi nous ne parlerons plus ensemble.

Eden prit sa tête entre ses mains.

— Où voulez-vous en venir ?

— Réfléchissez un peu. Le perroquet ne formule aucune pensée originale. Cette nuit Tony a crié : « À l’assassin ! Lâchez ce revolver ! » On excusera une vieille femme de penser qu’il répétait des paroles entendues récemment. Mais le souvenir de ces mots a dû lui être rappelé par quelque chose… probablement par un fait qui précéda le cri ; peut-être par une lumière qui éclaira soudain la chambre à coucher occupée par Martin Thorn, le secrétaire.

— Charlie… que savez-vous ?

— Ce matin, en vaquant à mes occupations de vieille femme dans la chambre de Thorn, j’aperçus sur le mur l’ancienne place d’une jolie gravure du désert qui avait été récemment déplacée. Intrigué, je soulève le tableau : il dissimulait, en effet, un petit trou qui ne pouvait avoir été fait que par une balle.

— Une balle ! s’exclama Eden.

— Une balle enfoncée dans le mur. Une balle qui a raté le corps du malheureux que Tony a entendu appeler au secours l’une de ces dernières nuits.

De nouveau Eden et Holley se regardèrent.

— Et cette arme, fit le journaliste, le revolver de Bill Hart qui a disparu de la salle à manger. Nous devrions en toucher un mot à M. Chan.

Le petit détective haussa les épaules.

— Épargnez-vous cette peine. Hier soir j’ai remarqué qu’il n’était plus à sa place sur le mur et voici ce que j’ai trouvé dans la corbeille à papiers.

Il tira de sa poche une carte froissée écrite à la machine : « Offert à P.J. Madden par William S. Hart. 29 septembre 1923. »

— Toute la journée, continua Chan, j’ai vainement essayé de mettre la main sur le revolver de la vedette de cinéma.

Will Holley se leva et serra chaleureusement la main de Chan.

— Monsieur Chan, je vous félicite.

Puis, se tournant vers Bob Eden :

— Ne venez plus me demander mon avis. Suivez aveuglément les conseils de M. Chan.

— Je n’y manquerai pas. Monsieur Chan, pardonnez-moi.

Le visage de Chan s’épanouit.

— Alors, c’est bien entendu, dit-il ; nous ne remettons pas les perles ce soir ?

— Certes non ! Nous suivons une piste au bout de laquelle nous découvrirons Dieu sait quoi ! Je vous suis.

— Retournons donc au ranch, dit Chan, et continuons nos recherches. À notre place, d’autres remettraient tout bonnement le collier à Madden. Notre devoir ne nous permet pas de raisonner ainsi. Si nous livrions les perles et quittions le ranch, la vérité serait étouffée et le coupable demeurerait impuni. L’affaire du collier passe au second plan.

Le Chinois ramassa le papier qui contenait la preuve de l’empoisonnement du perroquet et le fourra dans sa poche.

— Pauvre Tony ! Ce matin encore il me disait que je parlais trop, et c’est lui qu’on a réduit au silence. Je dois maintenant faire des achats chez l’épicier. Trouvez-vous dans un quart d’heure devant la porte de l’hôtel.

Après le départ de Chan, Holley et Eden demeurèrent un moment silencieux.

— Je me trompais, avoua le journaliste. Il se passe quelque chose d’étrange au ranch de Madden. D’ailleurs, à propos de cette interview, toute la journée je me suis demandé pour quelle raison le financier avait enfreint les règles les plus strictes de sa vie ? Dans la crainte qu’on découvre ce qui s’est passé chez lui, peut-être espère-t-il gagner la sympathie des reporters. Qu’en dites-vous ?

— Votre raisonnement paraît logique… J’avais toujours souhaité d’être mêlé à quelque affaire criminelle. Mais celle-ci est trop mystérieuse. Nous ne pouvons même pas prouver qu’un meurtre a été commis. Allons, je retourne au ranch…

— Ouvrez l’œil et méfiez-vous, et pensez à moi, si vous avez besoin d’aide.

— Merci. À bientôt.

Il sortit et s’arrêta au tournant du trottoir, devant l’hôtel du Désert. Comme tous les samedis soirs, Eldorado débordait de gens venus des fermes d’alentour, travailleurs maigres et bronzés en chemises voyantes et en culottes de cheval de couleur kaki, pour qui cette agglomération de maisons représentait la grande ville. À la devanture d’une boutique qui tenait à la fois de l’échoppe de barbier et de la salle de jeu, Bob Eden vit un groupe d’hommes jouer aux dés. D’autres, au-dehors, s’appuyaient aux troncs des peupliers et discutaient sur les récoltes ou sur la politique.

Bientôt Chan tourna le coin de la rue et arrêta la petite auto en face du jeune homme. En montant dans la voiture, Bob remarqua les yeux du détective fixés sur la porte de l’hôtel. Il suivit son regard en s’asseyant auprès de lui. De l’hôtel sortait un homme qui ne semblait nullement à sa place parmi les travailleurs du désert. Il portait un pardessus boutonné jusqu’au cou et un chapeau de feutre baissé sur ses yeux dissimulés derrière des lunettes noires.

— Vous avez vu cet individu ? demanda Eden.

— Oui. Un client d’importance.

Ils quittèrent la chaussée pavée de la grand-rue et la figure de Chan rayonna de joie.

— Le travail ne manque pas… De profonds mystères restent à résoudre, fit-il. Loin de chez moi, il me semble retrouver une vieille amie.

— Une vieille amie ? dit Bob, surpris.

— Dans le garage, sur la colline de Punchbowl, répondit Chan en souriant, ma petite voiture, semblable à celle qui trépide sous mes pieds, attend mon retour. Je me vois encore dans les rues familières d’Honolulu.

Ils grimpèrent l’étroite gorge entre les deux montagnes et devant eux le soleil se couchait dans sa gloire désertique. Sans prendre garde à la route raboteuse, Chan appuya à fond sur l’accélérateur.

— Oh ! Charlie ! s’écria Eden dont la tête faillit enfoncer le toit de la voiture. Quelle allure !

— Excusez-moi, fit Chan en ralentissant. Je voulais combattre ma nostalgie.