Le Perroquet chinois/VI — « Hou malimali »

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VI — « Hou malimali »


Bob avait oublié sa promesse à Madden de se lever de bonne heure pour téléphoner à son père ; et il s’attardait au lit. Le magnifique lever de soleil du désert, tant décrit dans les livres, avait dû se passer de ses hommages, et une brume de chaleur s’étendait sur le monde aride. Après une bonne nuit de sommeil, il s’éveilla à neuf heures, s’assit sur son séant et soudain se rappela où il était. Un à un, les événements de la veille défilèrent dans sa mémoire. Tout d’abord la scène de l’auberge : le bifteck sauteur et la charmante jeune fille, dont la présence faisait une oasis de ce maussade café ; puis le voyage dans le désert en compagnie de Will Holley, le salon somptueux de Madden, le fox-trot d’un orchestre de Denver, le millionnaire réclamant les perles des Phillimore ; Chan en pantoufles de velours, murmurant ses craintes et ses recommandations ; enfin, les cris aigus du perroquet dans la nuit désertique.

Néanmoins, les vagues appréhensions avec lesquelles il s’était couché la veille se dissipaient dans la clarté du soleil. Le jeune homme se jugeait ridicule d’avoir écouté le petit détective d’Hawaï. Chan était un Oriental et, par surcroît, un policier ; il ne pouvait considérer les événements qu’à travers mille préjugés. Somme toute, lui, Bob Eden, ne représentait-il pas la firme Meek et Eden ? Ne devait-il pas agir selon son propre bon sens ? Etait-ce lui qui dirigeait l’expédition, ou Chan ?

La porte s’ouvrit. Sur le seuil se tenait le faux Ah Kim.

— Bonjoul, mossié. Vous lever si vous vouloil déjeuner.

Ayant dit, Charlie ferma doucement la porte et entra en faisant la grimace.

— Je ne puis m’habituer à ce parler stupide, observa-t-il. Un Chinois qui abandonne sa dignité ressemble à un homme dépouillé de ses vêtements. Il me semble que vous avez passé une excellente nuit de repos.

— Comparé à moi, le vieux dormeur Rip Van Winkle avait de l’insomnie, répondit Bob en bâillant.

— Parfait. Je vous conseille de vous lever à présent, car le puissant Madden est en proie à une crise de nerfs.

Eden sourit et repoussa les couvertures.

— Allons mettre un terme à ses souffrances.

Chan regardait par la fenêtre.

— Permettez-moi de contempler la nature. De tous côtés le désert s’étend à perte de vue comme le plancher de l’éternité… Des lieues et des lieues de sable !

— En effet, c’est le désert. Mais, voyons, Charlie, parlons un peu. Hier, vous avez subitement changé vos plans…

— De grands soupçons…

— Pourquoi ?

Chan le dévisagea sévèrement.

— N’avez-vous pas entendu le perroquet hier soir ? « À l’assassin ! Au secours ! Lâchez ce revolver ! »

— Je l’ai entendu comme vous. Mais cela ne veut rien dire.

— Sachez que les perroquets n’inventent rien. Ils répètent simplement les paroles prononcées devant eux.

— Et sans doute Tony répétait-il des cris entendus dans un cabaret en Australie ou sur un bateau. À bien considérer les choses sous la brillante clarté du matin, j’estime qu’hier soir nous avons agi comme des sots. Je me propose de remettre le collier de perles à Madden avant le déjeuner.

Charlie Chan demeura un instant silencieux.

— Si j’osais, je recommencerais l’éloge de la patience. La jeunesse court la poste. Veuillez suivre mon conseil et attendre.

— Attendre… attendre quoi ?

— Que j’aie surpris quelques autres bribes de conversation de Tony. Tony est un oiseau très intelligent ; il parle le chinois. Sans prétendre l’égaler en savoir, moi aussi, je parle chinois.

— Que comptez-vous apprendre de Tony ?

— Peut-être me révélera-t-il ce qui va de travers dans le ranch, fit Chan.

— Il me semble que tout y marche droit.

Chan hocha la tête.

— Il m’est bien difficile de discuter avec un jeune homme aussi spirituel.

— Je vous en prie, Charlie, écoutez-moi. J’ai promis d’appeler mon père au téléphone ce matin. Madden croira que je me suis moqué de lui.

Hou malimali ! répondit Chan.

— Vous avez sans doute raison, mais je n’entends pas le chinois.

— Vous faites une erreur bien excusable. Permettez-moi de vous donner une petite leçon : ce n’est pas du chinois, mais du hawaïen. « Hou malimali » est une expression très employée dans les îles et qui signifie : bercez-le d’espoir en lui contant de légers mensonges.

— Plus aisé à dire qu’à faire, répliqua Eden.

— Un jeune homme aussi capable que vous peut mener à bien ce petit jeu pendant quelques heures, juste le temps de faire parler Tony.

Eden réfléchit. Paula Wendell venait au ranch dans la matinée. Il ne pouvait partir sans la revoir.

— D’accord, j’attendrai donc jusqu’à deux heures. Si rien ne se passe d’ici là, nous livrons les perles. Est-ce compris ?

— Peut-être…

— Que signifie ce « peut-être » ?

— Peut-être livrerons-nous les perles, précisa Chan.

Eden, déconcerté, regarda le Chinois et lut l’obstination dans ses yeux noirs.

— Quoi qu’il arrive, ajouta Chan, je vous sais gré de bien vouloir suivre mon avis. Hâtez-vous de venir goûter au misérable déjeuner préparé par moi.

— Dites à Madden que je descends.

Dans le patio, placé sur son perchoir en face de la fenêtre de Bob Eden, Tony picorait son repas. Le jeune homme aperçut Chan se dirigeant vers l’oiseau.

Hou la ma ! cria le détective.

Tony regarda le Chinois et pencha la tête de côté.

Hou la ma ! répondit-il, d’une voix stridente.

Chan s’approcha davantage du perroquet et se mit à lui parler rapidement en chinois. Il s’arrêtait de temps à autre et l’oiseau répondait drôlement en se servant de certaines phrases du discours de Chan.

— On se croirait au cirque, songea Bob.

Soudain un homme apparut de l’autre côté du patio. C’était Thorn, son visage pâle assombri par la colère.

— Que diable fais-tu là ? s’écria-t-il.

— Padon, mossié. Tony bien zentil… moi li plendle dans la cuisine avec moi.

— Veux-tu bien te sauver et laisser ce perroquet tranquille !

Chan s’éloigna. Le secrétaire le suivait des yeux, le regard chargé de haine et d’appréhension. Bob, témoin de cette scène, se demandait si, après tout, Chan n’avait pas raison de se méfier.

Il se précipita dans la salle de bain, située entre sa chambre et une autre pièce inoccupée. Quand enfin il rejoignit Madden, il lui sembla discerner des traces d’irritation sur le visage du millionnaire.

— Excusez-moi si je suis en retard.

— Il n’y a pas de temps de perdu. J’ai déjà demandé la communication avec votre père.

— Excellente idée, répondit le jeune homme, sans enthousiasme. Vous avez demandé son bureau ?

— Naturellement.

Eden se rappela soudain qu’on était au samedi matin. À moins de pluie à San Francisco, Alexandre Eden était déjà en route pour les terrains de golf de Burligham, où il resterait jusqu’au soir et peut-être y passerait-il la journée du dimanche.

« Pourvu qu’il fasse beau dans le Nord », songeait Bob.

Thorn entra, calme et solennel dans son costume de serge bleu. D’un œil avide il regarda la table placée à côté du feu. Les trois hommes s’assirent pour déguster le déjeuner préparé par le nouveau serviteur. Charlie Chan n’avait rien oublié de son apprentissage dans la maison des Phillimore.

— J’aime à croire, dit Madden rasséréné, que les cris du perroquet ne vous ont pas trop effrayé hier soir ?

— J’ai eu peur, je l’avoue ; mais dès que j’eus découvert l’auteur de ce vacarme, je me suis senti plus tranquille.

— Tony est une petite bête au plumage terne, mais au passé rouge, observa Madden.

— Comme beaucoup de gens, conclut Eden.

Madden le regarda bien en face.

— Un capitaine de navire australien m’a fait cadeau de ce perroquet et je l’ai amené ici pour qu’il tienne compagnie à mon serviteur, Louie Wong.

— Il me semblait que votre domestique se nommait Ah Kim, dit Eden, d’un air innocent.

— Ah ! celui-ci ! Louie Wong a été rappelé à San Francisco l’autre jour. Cet Ah Kim est venu justement m’offrir ses services hier soir ; je l’ai pris jusqu’au retour de Louie Wong.

— Le hasard vous a bien servi.

— Oui, dit Madden. Lorsque je m’installe ici pour quelque temps, j’amène une partie de mon personnel domestique. Cette fois, ma visite était plutôt inopinée.

— Vous résidez de préférence à Pasadena ?

— Oui. Je possède une propriété dans l’avenue des Orangers et je garde ce ranch pour les fins de semaine de temps à autre, lorsque je ressens une pointe d’asthme… Mais d’un instant à l’autre nous allons avoir la communication avec San Francisco, dit-il en regardant sa montre.

Eden jeta un coup d’œil sur l’appareil placé dans un coin de la salle.

— Avez-vous demandé mon père personnellement, ou simplement son bureau ?

— Son bureau, répondit Madden. Si votre père est absent, nous pourrons lui laisser un message.

— Monsieur, songez-vous à cette interview pour Holley ? fit Thorn.

— La peste soit de ce journaliste ! Pourquoi le lui ai-je promis !

— Voulez-vous que j’apporte la machine à écrire ici ?

— Non, allons dans votre chambre. Monsieur Eden, si le téléphone sonne, vous serez bien aimable d’y répondre.

Madden et son secrétaire sortirent. Ah Kim arriva silencieusement et débarrassa la table. Eden alluma une cigarette et s’assit devant le feu, que le radieux soleil du dehors rendait superflu. Au bout de vingt minutes, la sonnerie du téléphone retentit. Eden se précipita vers l’appareil, mais avant qu’il eût décroché le récepteur, Madden se trouvait à côté de lui.

Bob étouffa un soupir de déception. À l’autre extrémité du fil, il entendit bientôt la voix fraîche de la jolie secrétaire de son père.

— Allô ! C’est Bob Eden qui vous parle du ranch de M. Madden. Comment allez-vous par cette superbe matinée ?

— Qui vous a dit qu’il faisait beau ici ? demanda la jeune fille.

— Ne me dites pas qu’il fait mauvais temps : vous me briseriez le cœur.

— Pourquoi ?

— Parce que, si vous êtes ravissante par tous les temps, j’aime à me figurer les rayons de soleil éclairant votre chevelure.

Madden abattit une lourde main sur l’épaule de Bob.

— Que racontez-vous là ? Songez à notre affaire !

— Excusez-moi, monsieur Madden. Miss Chase, mon père est-il là ?

— Non. Un samedi, vous ne le voudriez pas ! Et le golf ?

— Ah ! je comprends ! Veuillez lui dire de demander, dès son retour, la communication avec Eldorado 76.

— Où est votre père ? interrogea vivement Madden.

— Il est parti jouer au golf.

— Où ?

— Sans doute sur les links de Burlingham ? demanda Eden à la jeune fille encore à l’appareil.

— Pas aujourd’hui, répondit-elle. Des amis l’ont emmené ailleurs : il ne m’a pas dit où.

« L’excellente jeune fille », songea Bob. – Merci beaucoup, mademoiselle. Laissez simplement un message sur le bureau de mon père.

Il raccrocha le récepteur.

— C’est regrettable, observa-t-il, bien soulagé intérieurement. Mon père s’en est allé avec des amis et personne ne sait où il se trouve.

— En voilà un drôle de commerçant ! pesta Madden. Pourquoi abandonne-t-il ainsi sa maison ?

— Je vous en prie, monsieur…

— Le golf ! le golf ! toujours le golf ! rugit le millionnaire. Le golf a ruiné plus d’individus que le whisky. Ah ! si je m’étais amusé sur des terrains de golf, je ne serais pas arrivé à la situation que j’occupe aujourd’hui. Si votre père possédait un brin de bon sens…

— Je n’en ai que trop entendu ! fit Bob en se levant.

— Excusez mon emportement. Vous admettrez tout de même que ces retards m’exaspèrent. Je comptais emporter ce collier aujourd’hui.

— La journée ne fait que commencer. Les perles peuvent encore arriver.

— Je le souhaite, dit Madden en fronçant le sourcil. Mais je n’ai pas été habitué à ces atermoiements.

Dans un geste de colère, il sortit de la pièce en secouant son énorme tête. « Ce brasseur de millions attache une importance inexplicable à un petit collier de perles », songeait Bob Eden. Son père vieillissait et se tenait trop peu au courant du marché diamantaire de New York… Avait-il commis une erreur notoirement ridicule en évaluant le bijou ? Ce collier de perles valait-il beaucoup plus que la somme demandée, et Madden voulait-il à tout prix le mettre en sûreté avant que le bijoutier reconnût sa méprise et annulât la vente ? Sans doute, Alexandre Eden avait donné sa parole ; cependant, Madden pouvait craindre que le bijoutier, mieux informé, ne revînt sur sa décision. Le jeune homme arpenta nonchalamment le patio. Le vent frais de la nuit était tombé et Bob contemplait le désert des romans et des chansons, brûlant sous les feux du soleil. Dans la petite cour sablée du ranch, la vie s’épanouissait. Des poules grasses et des dindons majestueux se prélassaient derrière un treillis de fil de fer. Pendant un instant, Bob admira une plate-bande d’appétissantes fraises rouges, et, levant les yeux, il remarqua sur les branches lisses des peupliers des bourgeons déjà formés, promesse d’une ombre bienfaisante. Cette végétation et cette animation au sein du désert paraissaient une anomalie. Bob Eden fit le tour de la propriété. Dans un coin il aperçut un grand réservoir à moitié plein d’eau ; vision délicieuse par un après-midi estival.

Il revint dans le patio et s’arrêta devant Tony. Le perroquet lui sembla abattu.

Hou la ma ! fit Eden.

Tony se rengorgea aussitôt.

Sung kaïyat bo, répondit l’oiseau.

— Tu peux continuer : je n’y comprends goutte, fit Eden en riant.

— Djîfung laô hop, ajouta Tony.

— Tu as sans doute raison, approuva Eden, et il poursuivit son chemin.

Que faisait Chan ? se demandait-il. Le petit détective obéissait à Thorn et se tenait loin du perroquet. Des fenêtres de sa chambre le secrétaire voyait très bien le perchoir de Tony.

De retour au salon, Bob Eden prit un livre. Un peu avant midi, il entendit la toux asthmatique de l’auto d’Holley. Il se leva vivement pour aller au-devant de Will.

— Bonjour, dit-il. Madden et Thorn rédigent l’interview. Asseyez-vous. Mon affaire avec Madden n’est pas encore réglée.

— Tiens ! dit Holley, je croyais que tout allait bien de ce côté. Que s’est-il donc passé ?

— Je vous le dirai plus tard. Peut-être irai-je en ville cet après-midi.

Puis, élevant légèrement la voix :

— Je suis heureux de vous revoir ; je commençais à trouver le désert un peu monotone.

— Du courage, mon vieux, et vous vous instruirez tout en vous divertissant. Voici l’édition hebdomadaire de l’Eldorado Times, qui vient de sortir, avec toutes les nouvelles sensationnelles ; le départ de Louie Wong pour San Francisco, etc.

Eden prit le journal : huit petites pages de nouvelles et d’annonces. Il parcourut des yeux la première page.

— Il paraît que le banquet de l’Entraide Féminine fut en tous points réussi mardi soir. Ort ne peut qu’encourager les bonnes volontés.

— Oui, mais le plus intéressant se trouve à la page trois. Vous y apprendrez que les coyotes envahissent la vallée. Les gens posent des pièges.

— Heureusement qu’Henry Gratton surveille la basse-cour de M. Dickey pendant le voyage de celui-ci à San Francisco, dit Bob, souriant de tous ces papotages d’une feuille de chou.

Holley se leva et regarda tristement son journal minuscule.

— Dire qu’autrefois je travaillais avec Mitchell au New York Sun. Ne montrez pas ce canard à Harry Fladgate. Au temps où je fréquentais Harry, j’étais un vrai journaliste.

Il arpenta le salon et demanda à Bob :

— M. Madden vous a-t-il fait admirer sa panoplie ?

— Ma foi, non.

— Elle est remarquable, mais poudreuse. Louie avait peur d’y toucher. Presque toutes ces armes ont leur histoire. Tenez, au-dessus de chacune se trouve une petite carte dactylographiée : « Offert à P.J. Madden par Til Taylor. » Taylor a été un des meilleurs shérifs de l’Oregon. Regardez celle-ci : « Don de Bill Tilghman à Madden ».

— Et ce fusil avec tous ces crans ?

— Il a appartenu à Billy le Kid, répondit Holley. Parlez de ce Billy à un habitant de New Mexico ! Tenez, voici un revolver qui vient de Bat Masterson. Mais le clou de la collection – il se tourna vers Eden – tiens… il a disparu.

— Il manque une arme ? demanda Eden à voix basse.

— On le dirait. Un des premiers revolvers Colt qu’on ait fabriqués, offert à Madden par Bill Hart, qui a tourné plusieurs films dans ces parages. Voilà où il se trouvait, ajouta Holley, désignant du doigt l’emplacement vide… On voit encore la trace des petits clous…

Eden passa son doigt sur le mur.

— Il n’y a pas de poussière là où se trouvait la carte. À mon avis, le revolver de Bill Hart a été enlevé depuis quelques jours seulement.

— Que dites-vous là ?

— Chut !

La porte s’ouvrit et Madden, suivi de Thorn, entra au salon. Le millionnaire demeura un instant immobile, le regard fixé sur les deux jeunes gens.

— Bonjour, monsieur Holley. Je viens de terminer votre interview. Ne me disiez-vous pas que vous alliez télégraphier à New York ?

— Sûrement. J’en ai informé mon ami ce matin par téléphone. Il sera ravi de la publier dans son journal.

— Oh ! vous savez, ce n’est rien de sensationnel… Ceux qui me redoutent à la Bourse de New York se féliciteront de me sentir au loin. Surtout, ne changez rien à mon petit papier.

— Pas une virgule. Tous mes remerciements, monsieur Madden.

Eden suivit Holley.

— Vous m’avez paru tourmenté au sujet de ce revolver. Que se passe-t-il donc ? demanda le journaliste.

— Oh ! rien de grave ! Cependant…

— Cependant… ?

— J’ai l’impression qu’un événement étrange a eu lieu dans ce ranch ces jours derniers.

Holley le regarda longuement.

— Dites-moi ce que vous pensez.

— Plus tard. Il ne faut pas que Madden nous voie bavarder ensemble. Je passerai tantôt au journal.

Holley sauta dans sa voiture.

— C’est bon. Je patienterai jusque-là. À bientôt.

Eden eut le cœur serré en le voyant s’éloigner. Le journaliste avait apporté au ranch un peu de cette chaleur et de cette sympathie qui y manquaient. Mais la mélancolie du jeune homme se transforma en joie lorsque, dans le lointain, il aperçut une petite automobile élégante conduite par la jolie fille rencontrée la veille à L’Oasis, Paula Wendell.

Il tint la grille ouverte. Paula le salua d’un geste amical et amena sa voiture devant le porche de la maison.

— Bonjour, mademoiselle. Je me demandais si vous alliez venir.

— Je me suis réveillée très tard. Les gens prétendent que l’air du désert produit un effet comparable à celui du vin.

— Vous avez bien déjeuné, au moins ?

— Certainement. À L’Oasis.

— Pauvre enfant ! Vous avez bu cet horrible café ?

— Bah ! Qu’importe ! Will Holley m’a affirmé que Madden est visible en ce moment.

— Vous le verrez sûrement. Entrez.

Thorn se trouvait seul dans le salon. Il dévisagea la jeune fille d’un œil sournois.

— Thorn, fit Eden, voici une jeune personne qui désire voir M. Madden.

— J’ai une lettre de lui, expliqua Paula. Il nous autorise à tourner quelques scènes d’un film dans son ranch. Vous vous souvenez peut-être de ma visite de mercredi soir ?

— Je m’en souviens, répondit Thorn avec aigreur. J’en suis fâché, mais M. Madden ne peut pas vous recevoir et il me prie de vous informer qu’il se voit malheureusement dans l’obligation de revenir sur la permission que sa lettre vous accordait.

— Je n’accepterai ce refus de personne autre que de M. Madden, répliqua la jeune fille, une lueur d’acier dans le regard.

— Je vous le répète, il ne peut vous recevoir.

— Veuillez dire à M. Madden que son ranch est superbe, reprit-elle. Prévenez-le que je suis assise dans un des fauteuils de son salon et que je ne bougerai pas avant de lui avoir parlé.

Thorn, les yeux furibonds, hésita une seconde. Puis il sortit.

— Bravo, mademoiselle ! fit Eden. Vous avez du cran !

— Il le faut bien.

Madden entra en coup de vent :

— Eh bien, quoi ? Que voulez-vous encore ?

— Monsieur Madden, dit la jeune fille en se levant, le visage éclairé d’un doux sourire, j’étais certaine que vous ne me laisseriez pas partir sans me voir. J’ai ici la lettre que vous m’avez écrite de San Francisco. Vous vous en souvenez ?

Madden prit la lettre et la parcourut du regard.

— Oui, oui, miss Wendell, excusez-moi, mais depuis lors certains événements… je traite une affaire…

Il jeta un coup d’œil vers Eden.

— En réalité, cela m’ennuierait beaucoup de voir le ranch envahi en ce moment par des acteurs de cinéma. Je suis désolé de vous refuser.

Le sourire de la jeune fille s’évanouit.

— Bon. Cela me vaudra une mauvaise note auprès de mes chefs. Les gens pour qui je travaille n’admettent point d’excuses ; seuls les résultats comptent à leurs yeux. Je leur avais annoncé que tout marchait bien.

— Vous avez été un peu vite.

— Comment ? N’avais-je point votre promesse ? Je m’imaginais, sottement, peut-être, que M. Madden ne revenait jamais sur sa parole.

Le millionnaire paraissait gêné.

— Évidemment… je… jamais je ne reviens, en effet, sur ma parole. Quand pensiez-vous amener votre monde ici ?

— Tout était arrangé pour lundi.

— Lundi, impossible ! Si vous pouviez remettre à jeudi par exemple.

De nouveau il regarda Eden.

— Notre affaire sera sûrement conclue avant jeudi.

— Certes, fit Eden, heureux de faciliter les choses.

— Alors, c’est parfait !

Madden considéra un instant la jeune fille et ses yeux s’adoucirent.

— Jeudi le ranch est à votre disposition, mademoiselle. Peut-être n’y serai-je point, mais je laisserai les instructions nécessaires.

— Vous êtes on ne peut plus aimable, monsieur Madden.

Thorn quitta la pièce, en lançant un regard courroucé sur son patron qui lui tournait le dos.

Madden sourit avec bonhomie et dit :

— Voici bientôt l’heure du déjeuner. Voulez-vous nous honorer de votre présence ?

— Vraiment ?… monsieur Madden.

— Elle va rester, intervint Bob Eden. Elle prend ses repas à L’Oasis, une auberge d’Eldorado, et elle aurait tort de refuser votre invitation.

— Soyez donc la bienvenue. Votre présence égayera le repas. Ah Kim, un autre couvert ! Miss Wendell, nous déjeunons dans dix minutes.

Paula se tourna vers Eden.

— Je savais bien que le malentendu disparaîtrait dès qu’il me verrait.

— Bien sûr. Tout irait mieux dans ce triste monde si tous les hommes pouvaient seulement vous voir !

— Cela ressemble fort à un compliment, observa Paula.

— C’en est un… Pour l’instant, j’ai l’esprit très occupé. J’essaie de devenir un homme d’affaires. Savez-vous que vous m’avez donné à réfléchir hier soir ?

— J’en suis très fière.

— Ne raillez pas ! Quand je vous vois travailler pour gagner votre existence ; pour vous payer les merveilleux rôtis de L’Oasis et le reste, je me sens encore le petit garçon de son père. Votre exemple me déciderait à changer ma manière de vivre, que je n’en serais pas surpris.

— Alors ma vie n’aura pas été inutile… Que diable signifie tout cet arsenal ? demanda-t-elle en montrant la panoplie pendue au mur.

— Oh !… c’est la collection d’armes à feu du charmant Madden, une fantaisie de ce vieux millionnaire. Approchez, je vais vous raconter l’histoire de chacun de ces joujoux.

Bientôt Madden et Thorn revinrent et Ah Kim servit un déjeuner succulent. Thorn se tut durant le repas, mais Madden, sous le charme des yeux brillants de la jeune fille, devint éloquent.

Au moment du café, les yeux de Bob Eden se portèrent sur la grande horloge : elle marquait deux heures moins cinq. Chan avait dit : à deux heures !… Quelle décision prendre ? Au cours du repas, le visage impassible de l’Oriental n’avait rien révélé au jeune homme. Madden racontait avec force détails les luttes de sa jeunesse pour arriver à conquérir la fortune, quand le Chinois entra dans la salle. Il demeura immobile, mais son attitude alerta le millionnaire comme l’eût fait un coup de feu.

— Qu’y a-t-il ? interrogea Madden.

— La mort ! répondit Ah Kim, d’un ton solennel. La mort fatale. Finies peines, finies misères !

— Explique-toi !

Thorn écarquillait les yeux.

— Pov’ petit Tony ! se lamentait Ah Kim.

— Eh bien… qu’est-il arrivé à Tony ?

— Pov’ petit Tony, li fêter la bonne année au pays des morts.

Aussitôt Madden se leva et courut au patio. Sur le sol, au pied du perchoir, gisait le corps inanimé du perroquet chinois.

Le millionnaire se baissa et ramassa le cadavre de l’oiseau.

Eden observait Thorn. Pour la première fois, il découvrit l’ombre d’un sourire sur le visage pâle du secrétaire.

— Pauvre Tony, poursuivit Madden, il se faisait vieux.

Il s’interrompit et scruta le visage impassible du Chinois.

— Je m’y attendais, ajouta-t-il. Tony ne se portait pas très bien ces derniers temps. Tiens, Ah Kim, emporte-le et enterre-le quelque part.

— Bien. Moi empolte li.

Dans la grande salle, l’horloge fit entendre deux coups nets et sonores. Ah Kim, en la personne de Charlie Chan, s’éloignait lentement. Il tenait l’oiseau mort dans ses bras et lui marmottait quelque chose en chinois.

Soudain il regarda derrière lui :

Hou malimali, prononça-t-il distinctement.

Bob Eden se rappela alors sa première leçon d’hawaïen.