Le Perroquet chinois/X — Le Capitaine Bliss

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X — Le capitaine Bliss


L’instant d’après, Madden arrivait près de l’automobile. Eden et Charlie Chan devinèrent sur ses traits une colère contenue. Le millionnaire proféra un juron et arracha la lampe électrique des mains de Charlie, puis il se pencha sur le cadavre affalé au fond de la voiture. À la clarté de la lampe, Bob observa sa grosse face rouge et ses yeux inquiets. Là, dans l’auto poussiéreuse, gisait le corps inerte d’un homme qui, pendant de longues années, avait servi Madden avec fidélité. Cependant, le visage du financier ne trahit ni affliction ni regret… rien qu’une rage croissante. Ceux qui affirmaient que Madden n’avait pas de cœur ne se trompaient guère, songea Bob.

Madden se redressa et, la lampe électrique brusquement tournée vers le visage pâle de son secrétaire :

— Un joli travail ! grogna-t-il.

— Qu’avez-vous à me regarder ainsi ? dit Thorn d’une voix tremblante.

— Si cela me plaît, à moi, de vous regarder ? Dieu sait pourtant si je suis dégoûté de votre face stupide !

— Je commence à en avoir assez, répondit Thorn, devenu soudain furieux.

Bob Eden observait avec étonnement ces deux individus qui se mesuraient du regard. Il comprit que sous le masque cordial des relations quotidiennes, aucune amitié ne les liait.

Soudain Madden éclaira Charlie Chan.

— Écoute, Ah Kim… cet homme était Louie Wong, le serviteur dont tu occupes la place. Maintenant, il faut que tu restes au ranch, même après mon départ. Cela te va-t-il ?

— Peut-êtle moi lester, mossié.

— Bien. Depuis mon arrivée dans ce maudit ranch, ta venue a été le seul événement heureux pour moi. Porte Louie dans la grande salle, sur le sofa. Je téléphone à Eldorado.

Il traversa le patio et rentra dans la maison. Après un moment d’hésitation, Chan et le secrétaire soulevèrent le cadavre de Louie Wong. Lentement Bob Eden suivit cette lugubre procession. Dans la salle, Madden parlait au téléphone. Bientôt il raccrocha.

— Il ne nous reste qu’à attendre, dit-il, le commissaire de police et le médecin légiste. Oh ! c’est du beau travail ! Ils vont mettre toute la maison sens dessus dessous, et moi qui étais venu ici pour me reposer !

— Sans doute désirez-vous savoir comment cela s’est passé, dit Eden. J’ai rencontré Louie en ville, au café de L’Oasis. M. Holley…

Madden l’interrompit d’un geste de sa grande main.

— Oh ! de grâce ! réservez ces détails pour la police !… Oui, en voilà du propre !

Il se mit à arpenter la salle comme un lion en proie à une rage de dents. Chan était sorti ; Eden et Thom s’assirent silencieux devant la cheminée.

Bob réfléchissait, les regards attachés aux bûches rouges. Dans quel guêpier était-il venu se fourrer ? Quel drame se jouait dans le ranch de Madden ? Il aurait voulu retourner à San Francisco, loin de cette atmosphère de méfiance, de mystère et de haine. Bientôt le ronflement d’un moteur se fit entendre dans la cour. Madden en personne ouvrit la porte et deux notables citoyens d’Eldorado se présentèrent.

— Entrez, messieurs, fit Madden, qui s’efforçait de paraître aimable. Un petit accident vient d’avoir lieu.

Un des nouveaux venus, un homme maigre, au visage bronzé, s’avança.

— Bonjour, monsieur Madden. Je vous connais de vue, mais je n’ai pas eu l’honneur de vous être présenté. Je suis le commissaire de police Brackett, et voici notre médecin légiste, le docteur Simms. Ne disiez-vous pas au téléphone qu’il s’agissait d’un meurtre ?

— Appelez cela comme vous voudrez. Heureusement personne n’a été blessé, je veux dire aucun Blanc, simplement mon vieux Chinois, Louie Wong.

Ah Kim, entrant à cet instant, entendit les paroles de Madden et son regard indigné se posa sur le visage du millionnaire. Le commissaire se dirigea vers le sofa.

— Pauvre vieux Louie ! Il ne faisait de tort à personne. Je ne lui connaissais pas d’ennemis.

Le médecin, un jeune homme vif, s’approcha également du cadavre et commença son examen. Le commissaire Brackett se tourna vers Madden.

— Nous essaierons de vous causer le moins d’ennuis possibles, dit-il, visiblement terrorisé par ce puissant personnage. Mais vous pouvez bien comprendre qu’il me faut procéder à un petit interrogatoire.

— Cela va de soi, répondit Madden, allez-y ! Pour moi, je ne puis rien vous apprendre. Je me trouvais dans ma chambre lorsque mon secrétaire – il indiqua Thorn – m’annonça que M. Eden ici présent venait de pénétrer dans la cour avec le cadavre de Louie dans la voiture.

Le commissaire considéra Eden avec intérêt.

— Où l’avez-vous trouvé ? demanda-t-il.

— Mais il était en vie lorsque je l’ai fait monter, dit Eden.

Et il raconta son histoire ; la rencontre de Louie Wong à L’Oasis, la course en auto dans le désert, l’arrêt à la grille, et enfin la macabre découverte. Le commissaire hocha la tête.

— Tout cela me paraît bien mystérieux. Vous dites qu’on a dû le tuer pendant que vous ouvriez la grille. Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Louie a parlé presque tout le temps le long du chemin. Il ne cessait de marmotter. Je l’ai encore entendu lorsque je suis descendu pour ouvrir la grille.

— Que disait-il ?

— Il parlait en chinois.

Le commissaire se gratta la tête.

Thorn s’avança à son tour pour faire sa déposition. De sa chambre, il avait entendu du bruit dans la cour et il était venu : il n’avait absolument rien à ajouter.

Le regard de Bob Eden se porta sur la déchirure de la veste de Thom, puis vers Charlie Chan, mais le détective hocha la tête et ses yeux disaient : « Taisez-vous ! »

Le commissaire se tourna ensuite vers Madden. Il voulait savoir qui se trouvait au ranch.

— Personne, sauf Ah Kim. Rien à dire contre lui.

— Qui sait ? Rappelez-vous la lutte politique des Tong !

Le commissaire cria d’une voix terrifiante :

— Venez ici !

Ah Kim, détective d’Honolulu, se présenta devant le policier, le visage impassible. Combien de fois, en pareilles circonstances, avait-il joué le rôle inverse et cent fois mieux que ne le ferait jamais ce commissaire d’Eldorado !

— Avez-vous déjà vu Louie Wong ?

— Moi, mossié ? Non, moi pas connaître li.

— Vous êtes nouveau dans le pays ?

— Moi veni vendledi delnier.

— Où travailliez-vous avant ?

— Paltout… glande ville, petit ville.

— Je vous demande où vous étiez employé en dernier lieu.

— Chemin de fel… chemin de fel Santa Fé. Moi mettais bois pal telle.

Le commissaire était à bout de ressources. Il expliqua que, durant ces dernières semaines, il s’était surtout occupé de confisquer des liqueurs et qu’il avait perdu l’habitude de ces sortes d’interrogatoire. D’ailleurs l’affaire relevait du shérif. Il l’avait averti avant de quitter Eldorado et demain matin il enverrait le capitaine Bliss, de la brigade judiciaire.

— On pourrait faire enlever le corps, dit le médecin. J’en terminerai l’examen là-bas ; mais peut-être aurai-je à revenir ici demain avec mes aides.

— Comme il vous plaira, dit Madden. Faites le nécessaire et, s’il y a des frais, envoyez-moi les factures. Je suis navré de cet incident.

— Moi aussi, dit le commissaire, Louie Wong était un brave garçon et sa mort est incompréhensible. Ma femme avait raison quand elle me dissuadait de prendre une profession qui comporte tant de tracas ! Au revoir, monsieur Madden ; enchanté d’avoir fait votre connaissance.

Lorsque Bob Eden se retira dans sa chambre, Madden et Thorn demeurèrent debout près de la cheminée. Les visages des deux hommes reflétaient une telle émotion que Bob eût bien voulu être témoin de la scène qui se préparait.

Ah Kim l’attendait auprès d’un feu pétillant !

— Moi allumé feu, mossié.

Eden ferma la porte et s’assit dans un fauteuil.

— Charlie, au nom du ciel, que se passe-t-il ?

— Les événements se précipitent. Voilà deux nuits je vous déclarais, dans cette chambre même, que les Chinois possédaient des dons psychiques extraordinaires et, en homme bien élevé, vous vous êtes contenté de sourire.

— Pardonnez-moi, Chan. Je suis complètement dérouté. Le crime de ce soir…

— Tout à fait déplorable, fit Chan, pensif. Je vous conseille humblement la prudence. Les policiers du pays entrent en scène et leurs cerveaux stupides n’admettront jamais que le meurtre de Louie ait une grande importance.

— Vous dites ?

— La mort de Louie, comme celle du perroquet, n’est qu’une nouvelle lâcheté pour cacher un autre crime plus infâme commis avant notre arrivée sur la scène du mystère. Avant la mort du perroquet vert et le départ inopiné de Louie, un inconnu a été assassiné en appelant au secours. Qui ? Nous le saurons peut-être un jour ?

— Vous pensez que Louie a été supprimé parce qu’il en savait trop long ?

— Absolument, comme Tony. Le pauvre Louie a commis la sottise de ne point rester à San Francisco où on l’avait envoyé. Ici on ne désirait nullement son retour. Une chose m’intrigue…

— Une seule ?

— Oui, pour l’instant. Louie part mercredi matin, probablement avant le crime. Comment pouvait-il savoir quelque chose ? Le meurtre a-t-il eu un écho à San Francisco ? Je regrette infiniment de n’avoir pu m’entretenir avec Louie. Mais il reste d’autres pistes à suivre. Retenez ceci : mieux vaut que la police ne découvre point le meurtrier de Louie Wong. Si les policiers mettent la main dessus, ils cueilleront le fruit avant sa maturité. Il vaut mieux que nous nous chargions de l’affaire. Souhaitons qu’ils ne trouvent rien.

— Avec le commissaire, nous n’avons pas grand-chose à craindre.

— Tout lui paraît énigmatique, fit Chan en riant.

— Je l’approuve, mais le capitaine Bliss se montrera peut-être moins naïf. Tenez-vous sur vos gardes, Charlie, ou il vous jettera en prison.

— Ce sera pour moi une nouvelle aventure. Le détective sergent Chan sous l’inculpation de meurtre ! J’en rirai probablement, de retour chez moi. En attendant, cette perspective ne me sourit guère. Je vous souhaite une bonne nuit, bien chaude…

— Une minute ! interrompit Eden. Mardi après-midi Madden attendra le messager de mon père. Que faire alors ?

Chan haussa les épaules.

— Ne vous tourmentez pas. En deux jours il peut se passer bien des choses.

Il sortit doucement.

Le lendemain matin, à la fin du petit déjeuner, on frappa à la porte de la maison et Thorn alla ouvrir. Will Holley entra.

— Oh ! fit Madden en le voyant. Encore vous ?

— Évidemment, répliqua Holley. En tant que journaliste, je ne puis laisser passer le premier assassinat commis dans la région depuis des années. À propos, voici un quotidien de Los Angeles. Notre interview figure en première page.

Madden prit la feuille sans manifester beaucoup de curiosité. Pardessus son épaule, Bob Eden lut en manchette :

Une ère de prospérité annoncée par le fameux magnat P.J. Madden, interviewé à son ranch du désert. Il prévoit une reprise sensationnelle des affaires.

Madden parcourut distraitement l’article, puis il dit :

— Votre article a paru également dans la presse de New York.

— Certes. Ce matin toute la presse américaine le publie. Monsieur Madden, nous sommes, vous et moi, des hommes célèbres. Et alors, ce pauvre Louie ?

— Ne m’en parlez pas. Quelque imbécile l’a frappé. Votre ami Eden pourrait vous renseigner mieux que moi.

Il se leva et quitta la pièce. Eden et Holley s’entre-regardèrent, puis sortirent et s’éloignèrent de la maison.

— En voilà une affaire bizarre ! dit Holley. Qui soupçonnez-vous ?

— Thorn. Cependant, Charlie prétend que mieux vaut en ce moment ne pas découvrir le coupable : il a sans doute raison. Mais le capitaine Bliss, qui est-ce ?

— Un grand braillard qui excelle à arrêter les innocents. Le shérif : un garçon intelligent, mais daignera-t-il se déranger ? Allons voir du côté où vous avez abandonné l’auto hier soir. J’ai un télégramme pour vous.

Le message changea de main au moment où les deux hommes franchissaient la grille. Bob Eden le lut à l’abri de tous les regards de la maison.

— Mon père m’informe qu’il continue à donner le change à Madden et lui annonce que Draycott part ce soir avec les perles.

— Qui ça, Draycott ?

— Un détective privé de San Francisco à qui nous confions des missions délicates. Draycott n’arrivant pas, mon père feindra une vive inquiétude. Pour moi, je déteste ces intrigues, et ne sais comment apaiser Madden, si des événements imprévus ne surgissent pas.

À l’endroit où Bob Eden avait arrêté sa voiture pendant qu’il ouvrait la grille, de nombreuses traces étaient visibles ; mais on n’apercevait aucune empreinte de pas.

— On ne voit même plus la trace de mes chaussures, observa Eden. Faut-il en déduire que le vent a soulevé le sable et effacé…

— Pas du tout. Quelqu’un est venu ici avec un balai.

— Quelqu’un… Thorn, évidemment !

Ils se rangèrent pour laisser passer une automobile qui se dirigeait vers la cour de Madden.

— Voici Bliss accompagné du commissaire, annonça Holley. Nous ne leur fournirons aucun renseignement, n’est-ce pas ?

— Entendu. Qu’ils quittent le ranch au plus vite. Tel est le désir de Chan.

Ils attendirent dans la cour. De l’intérieur leur parvenaient les voix de Thorn et de Madden parlant aux deux officiers de police. Au bout d’un moment, Bliss sortit, suivi du millionnaire et du commissaire. Le capitaine Bliss salua Holley comme un vieil ami et le journaliste lui présenta Eden.

— Monsieur Eden, dit le capitaine, je désire précisément vous entendre sur cette bizarre affaire.

Bob considéra avec dégoût ce type vulgaire du gros policier, aux pieds plats et dont les yeux ne reflétaient aucune intelligence. Il fit un récit fidèle du triste événement survenu la veille.

— Hum ! Voilà qui me paraît étrange ! Je vais d’abord jeter un coup d’œil sur le théâtre du crime.

— Vous n’y découvrirez rien, remarqua Holley, sauf les traces des chaussures de ce jeune homme et des miennes. Nous venons nous-mêmes d’y faire une petite inspection.

— Tiens ! tiens ! s’exclama Bliss, d’un air sarcastique.

Suivi du commissaire, il se dirigea vers la grille. Tous deux revinrent après un examen sommaire.

— Quelle énigme ! s’écria le commissaire.

— Pour vous, dit Bliss en ricanant. Et le Chinois ? Réfléchissez un peu. Il occupe ici une bonne place, n’est-ce pas ? le retour de Louie la lui faisait perdre.

— Des bêtises ! protesta Madden.

— Vous trouvez ? Moi, je connais les Chinois. Rien de plus simple pour eux que d’enfoncer un couteau dans le corps d’un des leurs.

À cet instant, Ah Kim apparut au coin de la maison.

— Hé ! là-bas : cria le capitaine Bliss.

Bob Eden commençait à s’inquiéter. Ah Kim s’approcha.

— Vous vouloil me voil, mossié ?

— Oui. Nous allons vous fourrer en prison.

— Poulquoi, mossié ?

— Pour avoir tué Louie Wong. Ne croyez pas que vous allez nous échapper.

Le Chinois considéra d’un œil terne cet imbécile policier.

— Vous êtle fou, mossié.

Le visage de Bliss se durcit.

— Attendez, vous allez voir si je suis fou ! Racontez-moi tout de suite votre crime ; vous ne vous en trouverez que mieux.

— Clime ? Quel clime, mossié ?

— Dites-moi comment vous avez planté votre couteau dans le corps de votre compatriote hier soir.

— Peut-êtle vous letlouver couteau, mossié ? demanda le malicieux Ah Kim.

— Peu vous importe.

— Les empleintes des doigts du pov’vieux Ah Kim sul couteau, hein, mossié ?

— Taisez-vous !

— Vous vu tlaces pantoufles veloul sul le sable, mossié ?

Bliss le regardait sans répondre.

— Vous espèce de policier à la manque, c’est moi qui vous le dis.

Holley et Eden échangèrent un coup d’œil, pleins d’une douce joie muette.

— Je vous en prie, capitaine Bliss, dit Madden, vous n’avez aucun motif d’inculper mon domestique. Si vous me l’enlevez sans preuve sérieuse, vous me le paierez cher.

— Eh bien, je… je sens qu’il est coupable : plus tard j’en établirai la preuve. D’abord, pourquoi êtes-vous venu dans ce pays ? demanda-t-il, les yeux soudain étincelants.

— Moi, citoyen mélicain, mossié. Né à San Flancisco. Qualante-cinq ans à plésent.

— Vous êtes né en Californie ? Vous avez donc des papiers ? Montrez-les moi.

Le cœur de Bob faillit lui manquer. Beaucoup de Chinois ne possèdent point de passeport, et il suffisait que Chan n’en produisît pas pour que ce stupide policier l’arrêtât sur l’heure.

— Pressez-vous ! hurla Bliss.

— Quoi vous vouloil, mossié ?

— Vous le savez très bien. Vos papiers. Montrez-les moi, ou je vous arrête.

— Ah ! mes papiers ; tlès bien, mossié.

Et sous l’œil étonné de Bob Eden, le petit Chinois tira de sa blouse une feuille de papier jaune et la tendit à Bliss.

Le capitaine la lut et l’air ennuyé la rendit au Chinois.

— Bon, mais vous n’êtes pas encore quitte.

— Melci, mossié. Au revoil, fit Ah Kim qui s’éclipsa en traînant ses savates.

— Je vous le disais bien : cette affaire est pleine de mystère, remarqua le commissaire.

— Pour l’amour de Dieu, taisez-vous ! cria Bliss. Monsieur Madden, je vous l’avoue, je suis pris à l’improviste. Mais chez moi l’hésitation ne dure jamais longtemps. J’irai au fond de l’affaire et vous me reverrez bientôt.

— Je vous reverrai avec plaisir, dit Madden qui n’en pensait pas un mot. Si de mon côté je découvre une piste, j’en aviserai le capitaine Brackett.

Bliss et Brackett remontèrent dans leur automobile et s’en allèrent. Madden rentra chez lui.

— Je m’attendais à une catastrophe ! dit Bob. Mais ce bon vieux Charlie songe à tout.

Holley grimpa dans sa voiture.

— Madden ne semble pas disposé à me retenir à déjeuner ; aussi je me sauve. Mais je ne me désintéresse pas de cette énigme.

— Je ne sais où nous allons. Sans Charlie je me trouverais fort embarrassé.

— Oh ! vous ne manquez pas de flair, dit Holley.

Espèce de policier à la manque, mossié ! dit Eden en riant, comme le journaliste s’éloignait.

De retour dans sa chambre, il trouva Ah Kim tranquillement occupé à faire le lit.

— Charlie, vous êtes un as ! lui dit Bob après avoir fermé la porte. Quel passeport avez-vous ?

— Le passeport du dénommé Ah Kim, parbleu !

— Et qui est cet Ah Kim ?

— Un modeste marchand de légumes qui me transporta de Barstow à Eldorado dans sa camionnette chargée de produits maraîchers. Je me suis arrangé pour lui louer ses papiers pendant quelques jours. Une vieille photographie qui a longtemps traîné dans les poches a perdu toute ressemblance avec l’original. Je craignais que Madden ne me demandât une pièce d’identité en m’engageant à son service. Il ne m’a rien réclamé ; mais je ne regrette pas d’avoir pris cette précaution.

— Je vous admire une fois de plus, Charlie. Mon père et les Jordan pourront se montrer généreux envers vous.

— Je considère tout ceci, dit Chan en hochant la tête, comme un divertissement de vacances. Quand enfin je démêlerai le nœud de l’affaire, je m’estimerai amplement récompensé.

Il s’inclina et sortit.

Quelques heures plus tard, Bob Eden et le millionnaire, assis dans la grande salle, attendaient l’heure du lunch. Madden parlait encore de son désir de retourner à New York le plus vite possible. Soudain, sur sa face rouge apparut une telle expression de contrariété que le jeune homme en fut frappé et tourna la tête de côté. Il aperçut, debout dans l’encadrement de la porte, un homme aux épaules voûtées, porteur d’une valise : le petit naturaliste du café de L’Oasis.

— Monsieur Madden ? demanda le nouvel arrivant.

— C’est moi. Que me voulez-vous ?

L’étranger entra et posa son sac.

— Je m’appelle Gamble, Thaddeus Gamble. Je m’intéresse particulièrement à une certaine espèce d’animal très répandu aux alentours de votre propriété. Je possède une lettre de recommandation d’un de vos vieux amis, le président d’un collège qui a été favorisé de vos largesses. Si vous voulez avoir la bonté de la lire.

Il tendit la lettre et Madden la prit en regardant le naturaliste d’un air peu aimable. Quand le millionnaire eut parcouru la courte missive, il la déchira en menus morceaux qu’il lança dans la cheminée.

— Vous désirez demeurer ici quelques jours ?

— Cela m’obligerait beaucoup. Naturellement, je paierais mon écot.

Madden fit un geste de la main. Ah Kim entrait et se dirigeait vers la table de lunch.

— Ah Kim, un autre couvert, ordonna Madden. Conduisez M. Gamble à la chambre de l’aile gauche, la chambre voisine de celle de M. Eden.

— Je vous remercie, fit M. Gamble. J’essaierai de vous donner le moins de dérangement possible. Il me semble que l’on va déjeuner. Vous m’en voyez ravi. L’air du désert sans doute, monsieur !… Je reviens dans un instant.

Il suivit Ah Kim et Madden, le visage empourpré, le regarda s’éloigner. Bob Eden comprit qu’une nouvelle énigme s’offrait à lui.

— Le diable l’emporte ! s’écria Madden. Je ne pouvais faire autrement que de me montrer poli à cause de cette lettre, vous comprenez. Bon Dieu ! que je voudrais donc partir d’ici !

Bob Eden était deplus en plus perplexe. Qui était ce M. Gamble et que venait-il faire au ranch de Madden ?