Le Prince de Jéricho/Partie 3/Chapitre I

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Troisième partie

La journée du 14 juin


I

Forville tente sa chance

Le déjeuner fut gai, autant que peut l’être un déjeuner de cinq convives où l’une des personnes est seule à parler, où deux autres écoutent et rient, et où les deux dernières gardent le silence.

Cela se passait au plus luxueux et plus moderne hôtel des Champs-Élysées, le Paris-Palace, dans l’appartement qu’y occupait Nathalie Manolsen depuis son retour de Sicile, c’est-à-dire depuis six semaines. Comme convives, Maxime Dutilleul, ses deux fiancées, Henriette et Janine Gaudoin, et Forville. Bien entendu, c’était Maxime Dutilleul qui pérorait, et ses deux fiancées qui riaient. Nathalie demeurait soucieuse. Le silence de Forville était hargneux.

Maxime se montrait d’une exubérance qui ne faiblissait pas, mangeait comme quatre, buvait sec, et n’attendait point qu’on lui posât des questions pour y répondre.

— Si je vais reprendre de la langouste ? Parbleu ! Jadis, si je m’en souviens, je fus au régime, pain grillé et nouilles. Fini ! Maxime Dutilleul s’en colle jusque-là et se pocharde à l’occasion. Hygiène, grand air, exercice, activité totale, voilà sa devise. Mon sauveur ? Eh ! parbleu, Ellen-Rock !

Il leva son verre.

— À Ellen-Rock, professeur d’énergie, animateur, et terreur des coupables !

Nathalie approuva, distraitement.

— Il est vrai qu’il vous a transformé, Maxime.

— Il a fait de moi un homme.

— Tandis qu’auparavant ?… demanda Henriette.

— J’étais une poule mouillée et un fruit sec.

— Un vrai miracle ! reprit Nathalie.

— Le miracle date du jour où, mis au courant de nos aventures en Sicile, je me suis rendu compte de ma valeur. Avec Janine et Henriette sous mes ordres, c’est moi qui ai découvert toutes les pistes et réalisé toutes les conceptions d’Ellen-Rock.

— Quel coup d’œil ! dit Janine.

— Inouï ! Toutes les personnes rencontrées dans la rue, je les photographie du regard. Clic ! ça y est. Mon cerveau est un kodak. Signalement. Cliché. Impressions digitales. J’enregistre tout, pêle-mêle.

— Et c’est nous qui débrouillons, nota Janine. Moi, je classe les fiches.

— Et moi, dit Henriette, j’établis les dossiers.

— Agence Maxime et Cie, s’écria Maxime. Détectives privés. Policiers extra-légaux.

— Et votre mariage avec nous deux ? demanda Janine.

— On n’épouse pas ses subalternes. Je vous fournirai des maris. Voilà tout. Des maris de luxe. À vous, Henriette, un gentleman-cambrioleur, et à Janine un condamné à mort. Ah ! quelle vie passionnante !

— Et toujours le même but ? dit Nathalie.

— La capture de Jéricho. Peut-il être question d’autre chose avec Ellen-Rock ? Jéricho le pirate… Jéricho le forban… Jéricho, votre persécuteur.

— Cela avance ?

— Encore quelques heures.

— Hein ?

— Mon Dieu, oui.

— Ainsi, dans quelques heures ?

— Le drame, c’est-à-dire l’ensemble des machinations tissées autour de vous, et dont vous seriez, sans moi, la pitoyable victime, se jouera en deux actes, l’un cet après-midi, l’autre ce soir.

— Mais vous ne m’avez rien laissé prévoir !

— Pourquoi vous tourmenter ? Les hommes d’action ne préviennent pas, ils agissent, et gardent pour eux le tracas des préparatifs et l’angoisse du grand inconnu.

— Il reste donc une part d’inconnu ?

— Aucune. Tout est réglé, au millimètre et au milligramme. Sans quoi, bavarderais-je ?

— Mais c’est une véritable délivrance ! s’écria Nathalie. De sorte que, aujourd’hui, 14 juin…

— Aujourd’hui, 14 juin, dénouement. Vos ennemis seront désarmés et Jéricho mordra la poussière.

— Verrai-je ce double événement ? dit-elle en souriant.

— Certes.

— Je suis donc convoquée ?

— Ce sont les autres qui sont convoqués.

— En quel lieu ?

— Ce soir, ici.

— Et cet après-midi ?

— Mystère et discrétion.

— Vous savez que cet après-midi je m’absente. Une des mes amies, qui est malade, m’a fait téléphoner, et je dois aller la voir à Versailles.

— De quelle heure à quelle heure ?

— De quatre à huit.

— Simple entr’acte qui concorde avec mon programme. Sur quoi, à l’ouvrage, pour les derniers détails de mise en scène ! Henriette, Janine, mes mignonnes, on décampe ?

II les arrêta près de la porte.

- Ah ! j’oubliais. Ellen-Rock sera là.

— Ellen Rock ? fit Nathalie, en fronçant le sourcil.

— La pièce ne peut pas être jouée sans lui.

— Il sera là les deux fois ?

— Les deux fois, et à l’instant même où sa présence sera nécessaire ! Deus ex machina !

Maxime revint vers Nathalie et lui dit à mi-voix :

— Je ris, ma chère amie, parce que c’est mon habitude de rire, même au milieu des pires dangers. Mais croyez-moi, et soyez prête à tout.

Elle sentit que l’avertissement était sérieux, mais ne put s’empêcher de rire, elle aussi.

— Je suis prête à tout, Maxime.

— À bientôt, Nathalie. Sans adieu, Forville.

Forville ne broncha pas. Maxime recouvrit son élégant complet d’un pardessus trop long et démodé, dont il releva le col, et de la poche duquel il extirpa une vieille casquette. Cette casquette enfoncée jusqu’aux yeux, une pipe dans sa bouche, il se tourna du côté de Forville et cria :

— Vive Ellen-Rock !

Puis, ayant poussé dehors ses deux acolytes, il s’en alla.

— Quel fantoche ! murmura Forville.

Nathalie ferma la porte et sonna sa femme de chambre pour qu’on ôtât le couvert. Sans s’occuper de Forville qui retombait dans son silence, elle s’étendit sur une chaise longue et alluma une cigarette.

Après un moment, Forville, furieux qu’elle ne l’interrogeât point, tapota des doigts un guéridon voisin. Nathalie suivait du regard la fumée de sa cigarette. Il se leva et marcha en frappant des pieds. Cela dura quelques minutes. C’était lui, maintenant, que le silence gênait et qui eût voulu le rompre. À la fin, il prit un journal, y jeta un coup d’œil et dit :

— Encore un cambriolage… Tenez, dans cet hôtel même ! Il faut se méfier, Nathalie. Quand on choisit comme demeure les caravansérails que sont les palaces, on s’expose à des dangers imprévus. Ainsi, voilà cette porte… Parce qu’elle est fermée à clef et au verrou, vous vous croyez à l’abri. Or, vous ne savez pas s’il n’y a pas là derrière un malfaiteur qui vous guette… La preuve, les journaux la donnent quotidiennement.

Il désignait l’article et continua d’en lire le titre.

— Un cambriolage au Paris-Palace… Deux millions de bijoux volés à une Américaine. Le voleur est retrouvé grâce au baron d’Ellen…

Ce fut Nathalie qui acheva, d’un ton moqueur :

— Grâce à Ellen-Rock.

Il eut un geste de colère. Elle insista.

— Vous n’avez pas de chance, Forville. Pendant tout le déjeuner, Maxime et ses amies n’ont parlé que d’Ellen-Rock. Vous ouvrez un journal, et le premier nom qui vous tombe sous les yeux… Ellen-Rock.

Il avait repris sa marche, de plus en plus nerveux, et il mâchonnait :

— Que faisait-il encore là ? Dix fois que je l’ai vu qui rôdait dans les couloirs ou autour de l’hôtel. De quel droit ?

— Tout le monde a le droit de se promener autour de l’hôtel où j’habite, même Ellen-Rock.

— Surtout Ellen-Rock.

— Pourquoi, surtout ?

— Parce qu’il veille sur vous !… Il a pris en main votre défense ! Il vous protège ! Il pourchasse vos soi-disant ennemis ! Ah ! l’exécrable personnage ! Équivoque, imposteur, sorcier de bas étage… À Paris comme à Nice, il continue à jouer les Cagliostro, au grand ébahissement des snobs. Les journaux colportent le récit de ses exploits et de ses miracles. Un jour, il saute debout sur des chevaux emballés. Le lendemain, il se jette dans la Seine pour sauver une vieille dame. Cabotin.

Nathalie prononça, très calmement :

— C’est donc du cabotinage de sauver une vieille dame ?

— Oui, quand on fait ça pour la galerie.

— Vous êtes dur.

— Ah ! dit-il, c’est que je vous sens tellement troublée !

— Moi, troublée ?

— Oui. Tout votre être s’est modifié subitement. Expression, sourire, intonation, attitude, tout est nouveau en vous.

— La jalousie vous égare, mon pauvre Forville, dit-elle avec indulgence. Vous savez fort bien qu’Ellen-Rock ne m’a même pas rendu visite, que je l’ai rencontré deux fois dans le hall de l’hôtel, que j’étais avec vous, et qu’il m’a tout au plus saluée.

— Ah ! justement, pourquoi cette discrétion exagérée ? Qui lui interdisait de venir à vous ouvertement et de vous parler ?

— Demandez-le-lui, répliqua Nathalie. Sa discrétion, assez impolie, je vous l’accorde, ne me regarde pas. D’ailleurs, je m’en soucie peu. C’est un être bizarre, pour qui j’éprouve plutôt de l’antipathie.

— En apparence, riposta Forville, dont l’agitation croissait. Mais, au fond de vous, c’est une exaltation contenue, et dont j’ai l’intuition, un délire intérieur, comme si un coup de baguette avait transformé votre nature et détruit votre merveilleux équilibre. Oui, je sais, Nathalie, c’est fou de ma part de vous dire tout cela. Mais ai-je besoin de le dire pour que vous le sachiez ?

Elle continua de plaisanter.

— J’avoue, en effet, que tant d’exploits m’impressionnent. Une vieille dame sauvée des eaux… des chevaux maîtrisés.

— Tout vous bouleverse, Nathalie. Si, si. L’autre soir, il est entré avec Maxime dans la salle du restaurant où nous dînions en bas, vous et moi, et j’ai vu votre bouche se crisper et vos yeux s’illuminer. Je ne dis pas que vous l’aimez…

— Pourquoi pas ?

— Non. Une femme comme vous n’aime pas un individu de cette espèce. Mais il vous tourmente, ce qui est plus que de l’amour. Vous subissez son influence détestable, et cela depuis la première minute de votre rencontre sur la terrasse de Mirador.

— Le mal fut immédiat, en effet. Un envoûtement… un philtre…

— Certes, dit Forville sourdement… un philtre qui vous a fait perdre la tête. Sans quoi, auriez-vous fui comme vous l’avez fait, le surlendemain, avec ce misérable ?

— J’ai fui avec Ellen-Rock, moi ?

Forville brandit ses poings crispés.

— Ah ! que s’est-il passé durant ces quelques jours en Sicile ? Je ne peux pas y songer sans exaspération. Le récit de Pasquarella, l’histoire de la sœur folle et du Grec, et de Jéricho, et de Boniface, et de votre père qu’on aurait assassiné, que de mensonges, que de coups de théâtre, pour vous éblouir et vous étourdir ! Ah ! oui, un cabotin, et qui sait rudement bien jouer son rôle, avec toute cette comédie de mémoire évanouie et de passé perdu. Un homme sans passé, comme cela donne du piquant à une aventure ! et quelle supériorité sur un pirate pour une femme romanesque !

Nathalie s’impatienta.

— Assez, n’est-ce pas ? ordonna-t-elle. Je comprends la jalousie et l’injustice, mais je n’accepte pas d’être insultée.

Forville ne baissa pas le ton.

— Tant pis ! J’aime mieux en finir.

— Qu’appelez-vous en finir ? dit Nathalie, qui s’animait à la lutte.

— En finir, c’est vous demander de faire votre choix.

— Mais je n’ai pas de choix à faire.

— Si, entre lui et moi. Nous étions presque fiancés. Vous ne m’aviez pas dit oui, mais j’avais un droit d’espoir. Si c’est non irrévocablement, n’hésitez pas. J’aime mieux tout que cette incertitude.

Elle le défiait du regard, sans répondre, mais avec un sourire à peine marqué, si cruel cependant qu’il eut peur soudain de ce qu’elle allait dire, et de cette rupture inévitable dont il ne doutait pas au fond de lui-même. Pour la prévenir tout de suite, il murmura :

— Taisez-vous… Je sais… je sais…

Et, tout près d’elle, frémissant et contracté :

— Ah ! dit-il, comment vous briser ? Il y a des fois, vraiment, où je pense qu’il suffirait peut-être de vous brusquer.

Elle recula un peu, aussitôt sur la défensive, tandis qu’il chuchotait :

— Oui, vous me l’avez dit un jour : « J’ai tellement l’orgueil de moi et le respect de ma personne que je me croirais déshonorée par celui qui m’aurait pris les lèvres de force ou par surprise et que j’accepterais peut-être ma défaite. » Alors… je pense quelquefois… je me demande… Ah ! vous contraindre… écraser votre volonté…

D’un geste impulsif, il la saisit aux deux épaules. Elle demeura impassible, ne croyant pas qu’il oserait. Mais il n’avait plus conscience de ses actes et, de toutes ses forces, il voulut l’attirer contre lui, cherchant son visage.

Elle fut effrayée et raidit ses deux bras. Il les ploya d’un coup. Sa main ramena vers lui le buste qui se renversait. Il la plaqua contre sa poitrine et toucha presque la bouche qui se dérobait avec horreur. Alors, éperdue, elle cria, par deux fois :

— Ellen-Rock !… Ellen-Rock !…

Tout cela s’était produit en l’espace de quelques secondes, et dans un désordre brutal. Le cri de Nathalie avait été aussi involontaire que l’attaque de Forville. Il fut suivit d’un silence stupéfié. Peu à peu, Forville desserrait son étreinte et, tandis que Nathalie se dégageait, il prenait un air d’attente inquiète, comme s’il avait cru réellement qu’Ellen-Rock allait apparaître. Et c’était si drôle, cette évocation instinctive d’un adversaire caché quelque part, et prêt à surgir comme il avait surgi derrière le parapet de Mirador, que Nathalie, toute fiévreuse et les nerfs surexcités, éclata de rire.

— Vous voyez bien qu’il me protège, mon pauvre Forville. Son nom suffit pour conjurer le mauvais sort… Ah ! ce que vous êtes comique ! Et comme vous avez peur !

Il marcha vers elle, hors de lui.

— Peur de ce bandit ? Certes non. Mais je me rends compte de ce qu’il est pour vous, Nathalie. Si vous êtes menacée, c’est lui que vous appelez au secours ! C’est son nom qui vous vient à la bouche ! Et vous osez dire qu’il vous est indifférent ?

Il suffoquait, la voix haletante et le visage mauvais. Nathalie sonna.

— Hein ! que faites-vous ? s’écria Forville.

Elle redoubla de rire.

— Rassurez-vous. Ce n’est pas lui que je sonne. C’est ma femme de chambre.

— Dans quelle intention ?

— Mon Dieu, pour vous montrer le chemin qui mène à la porte.

— Oh ! ne faites pas cela, mâchonna-t-il rageusement.

La bonne frappait. Nathalie hésita. Mais il suffisait qu’elle ne fût pas seule et que Forville le sût, et, ouvrant la porte, elle dit simplement :

— Suzanne, téléphonez au garage et faites venir mon automobile pour quatre heures.

— Bien, madame.

À son tour, elle voulut entrer chez elle. Forville, plus calme en apparence, essaya de s’interposer.

— Vous ne me pardonnerez jamais, n’est-ce pas ?

Elle répliqua d’un geste dédaigneux :

— Pourquoi pas ? Vous avez été ridicule, voilà tout.

— Donc, je vous reverrai ?

— Mon Dieu, je ne puis pas m’engager.

Il insista :

— Si, précisément, vous pouvez vous engager… Je désire un engagement, ou du moins une réponse précise, et je vous demande si, oui ou non, je vous reverrai ?

— Non, fit-elle, en demeurant sur le seuil.

Il s’emporta de nouveau.

— À cause de cet homme, n’est-ce pas ? À cause de ce misérable ?… Un instant, Nathalie. Nous ne pouvons pas nous quitter ainsi… Nous n’avons pas dit tout ce qu’il fallait dire.

— Absolument tout.

— Restez, Nathalie, sinon l’entretien recommencera, et dans des conditions moins favorables pour vous, je vous le jure !…

— Je ne vous crains pas.

— Parce qu’il vous protège sans doute, n’est-ce pas ?

— Oui.

Elle lui ferma la porte au nez. Il entendit le bruit de la clef qu’elle tournait et du verrou qu’elle poussait.

— Ah ! tant pis pour toi ! murmura-t-il, en levant le poing comme s’il voulait briser le panneau de bois. Je n’étais pas encore tout à fait résolu à agir. Mais tant pis pour toi ! Ce qui va se passer, c’est bien toi qui l’auras voulu.

En s’en allant, il aperçut le portrait d’Ellen-Rock sur la page du journal, et il se dit :

— Et puis, en tout état de cause, il est temps d’en finir. Ce coquin-là travaille dans l’ombre, je ne sais trop à quoi, et, si je ne veux pas me laisser distancer…

Il sortit.

Des taxis stationnaient. Il fit signe à un chauffeur, monta et donna l’ordre :

— Versailles, par la route de Ville-d’Avray.

Le taxi s’en alla. Un jeune homme, coiffé d’une casquette, engoncé dans son pardessus, et qui semblait posté le long du trottoir, surprit la phrase. Il courut vers une automobile qui attendait dans une rue voisine et où se trouvait un homme.

— Nous avions bien deviné que le coup était fixé à aujourd’hui, Ellen-Rock.

— Il est parti pour Versailles ?

— Oui.

— Tout va bien. Et par quelle route ?

— Ville-d’Avray.

— Prenons par Sèvres. Nous arriverons avant lui.

Et le baron d’Ellen-Rock ajouta :

— Ah ! Maxime, voilà une expédition qui me plaît. Sans compter que c’est un pas de plus vers la vérité !…