Le Prince de Jéricho/Partie 3/Chapitre II

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II

Et d’un !…

Muriel Watson était une des rares amies de Nathalie, amie de voyage et amie de palace, qu’elle avait toujours plaisir à retrouver. Depuis quelques jours, elle était prévenue de son arrivée prochaine à Paris. Le matin, Muriel lui avait fait téléphoner de Versailles, où elle se trouvait dans une maison du boulevard de la Reine qu’elle venait de louer pour l’été.

À quatre heures, Nathalie monta dans son auto et donna les instructions nécessaires à son chauffeur. Elle choisissait une troisième route, plus longue, par Rocquencourt. Le trajet la détendit. Elle pensait peu aux menaces de Forville dont elle ne gardait qu’une image comique et qui l’eût fait plutôt rire. En réalité, de toute cette scène, qui n’avait d’ailleurs pas duré plus de trente ou quarante minutes, elle ne se souvenait guère que du cri qui lui avait échappé, lorsque Forville la tenait dans ses bras et qu’elle était près de subir l’outrage de son baiser. Ellen-Rock !… Ellen-Rock !… L’effroi n’avait point laissé de trace en elle. Mais ce cri résonnait encore à son oreille, et quoiqu’elle essayât de l’interpréter comme une plaisanterie ou comme une ruse, elle savait fort bien que c’était là l’expression même de son angoisse, et que tout son espoir, durant une seconde, s’était résumé dans ces trois syllabes : Ellen-Rock !…

Cela l’étonnait. Elle n’avait point menti en disant à Forville qu’Ellen-Rock lui inspirait plutôt de l’éloignement et, d’un autre côté, elle ne cessait de constater l’indifférence de cet homme à son égard. Alors pourquoi cet appel ? Pourquoi cette confiance irréfléchie ? Elle acceptait donc la protection d’Ellen-Rock ? Elle estimait naturel et normal qu’il tînt le rôle d’un garde du corps et qu’il rut toujours prêt à la secourir ? Et si on la menaçait, c’était son nom qui jaillissait du plus profond de son être.

Elle traversa le parc de Versailles et, laissant sa voiture à la grille, marcha lentement le long du boulevard de la Reine. Elle n’avait alors aucun soupçon et aucun pressentiment. Cependant, au numéro indiqué, elle fut surprise de voir une vieille maison à deux étages et à toit mansardé, qu’elle reconnaissait pour s’y être rendue jadis avec son père. Elle était sûre de ne pas se tromper. Cette maison appartenait à M. Manolsen et, lors de la succession, avait été mise en vente et achetée elle ne savait par qui. Derrière le logement principal, dont toutes les persiennes étaient closes, il y avait une cour plantée de quelques arbustes et, au fond de la cour, un grand magasin qui servait de dépôt à M. Manolsen et qui donnait sur une rue parallèle au boulevard. Et voilà que le hasard y conduisait son amie Muriel !

Gaiement, elle sonna. Une femme à cheveux blancs, et qui semblait une dame de compagnie, lui ouvrit.

— Miss Muriel ? demanda Nathalie.

— Mademoiselle vous attend, dit la dame. Si vous voulez bien me suivre au premier étage.

Nathalie aperçut, au bout du vestibule, la cour plantée d’arbustes, et reconnut l’escalier sombre, dont la rampe était formée par un gros cordon de velours rouge. À moitié chemin, la vieille dame s’effaça. Nathalie continua de monter et gagna un palier si obscur qu’elle tâtonna, les bras en avant. À ce moment, une légère inquiétude l’envahit.

Elle eut l’idée de s’en aller. Mais une mains saisit la sienne. Un plafonnier s’alluma, et Forville s’écria :

— Je vous l’avais bien dit, Nathalie, que notre entretien n’était pas terminé et qu’il s’achèverait tout autrement ! Qu’en pensez-vous, ma jolie ?

Elle n’essaya pas de résister. Elle ne tenta pas non plus d’appeler. À quoi bon ? La vieille dame avait disparu, et personne ne pouvait l’entendre.

Forville, d’ailleurs, l’entraînait avec une brutalité méchante, en l’insultant et en ricanant.

— Que pensez-vous de cela, ma jolie ? Va-t-on être un peu plus accessible ?

Le palier, circulaire, offrait trois portes. D’un geste brusque, il poussa Nathalie dans la chambre de gauche.

— Entre là, ordonna-t-il, d’un ton de maître.

Mais, comme il se précipitait derrière elle, il fut cloué sur le seuil et proféra un juron.

Au milieu de la pièce, qu’une forte ampoule éclairait, car les volets étaient hermétiquement clos, debout, les mains dans ses poches, Ellen-Rock attendait.

Toute la violence de Forville, tout l’effort qu’il avait fourni dans son entreprise, toute sa déception, toute son humiliation le jetèrent, dans un élan de haine furieuse, contre l’ennemi qu’il exécrait. Moins grand qu’Ellen-Rock, mais plus lourd, plus massif, il fonça comme un taureau, avec la certitude que donnent la puissance et la colère.

Son échec le confondit. Le choc n’avait même pas ébranlé l’adversaire qui parut ne pas s’en apercevoir et qui, tout au plus, retirant les mains de ses poches, les projeta comme un rempart.

— Que faites-vous là, voyou ? bégaya Forville, que sa nature grossière emportait. De quel droit vous mêlez-vous de mes affaires ? Est-ce à vous de protéger Nathalie ? À quel titre, hein ? Comme amant ?

Avant même qu’il se rendît compte de la riposte, il reçut une gifle qui le fit vaciller et qui le laissa pantelant.

Le duel se terminait sans avoir commencé réellement.

Pris au dépourvu, n’ayant pas envisagé d’obstacle et ne connaissant pas la supériorité physique d’Ellen-Rock, Forville se vengea par des injures grossières, qu’il n’osait prononcer qu’à voix basse et en se tenant à distance.

L’émotion avait paralysé Nathalie au point qu’elle ne chercha pas à s’interposer. Ses jambes se dérobaient sous elle. Cependant, elle n’éprouvait aucune crainte, tellement Ellen-Rock lui apparaissait tranquille. Rien ne se passerait qui ne fût normal et très simple. Et d’autre part, Forville, qui avait déjà perdu son prestige à ses yeux depuis l’avortement de sa tentative contre elle, au Paris-Palace, prenait maintenant figure d’adversaire ridicule et peu dangereux. Que pouvait-il en face d’un Ellen-Rock ?

Celui-ci, affectant de dédaigner le vaincu, se tourna vers Nathalie.

— Vous excuserez mon intervention, mademoiselle, et la manière un peu brutale que cet individu m’a contraint d’employer. Je vous dois des explications. Elles seront brèves.

Il avait recouvré, en face de Nathalie, ses façons courtoises du premier jour et ne s’exprimait plus de cet air absorbé dont il ne s’était pas départi en Sicile. Agacé par les grognements de Forville, il lui lança impérieusement :

— Tais-toi ! Tout ce que tu peux dire ne sert à rien. Tu es là pour subir mes décisions.

Forville fut maté, autant par l’intonation que par le tutoiement, et ne broncha plus. Alors, la situation étant bien dessinée, Ellen-Rock demanda à Nathalie la permission de l’interroger, et il commença :

— L’arrivée à Paris avec votre amie Muriel Watson était annoncée, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Pour quel jour ?

— Pour après-demain seulement. Mais ce matin, sa dame de compagnie, ou une dame qui se faisait passer pour telle, et que je suppose être la personne que j’ai vue en bas, m’a téléphoné que Muriel avait avancé son voyage et s’était installée ici à Versailles.

— Elle ne s’est pas installée ici. Je suppose même qu’elle n’est pas en France.

— Donc ce coup de téléphone ?

— Un piège, où vous deviez forcément tomber.

— Un piège ? Certes, je ne me doutais de rien.

— Vous voyez maintenant la vérité, mademoiselle ? Et vous ne vous faites plus d’illusions sur le personnage ?

— Aucune illusion.

— Il me sera donc facile de vous convaincre et de vous le montrer, non pas comme un amoureux éconduit et qui veut prendre sa revanche, mais sous son vrai jour.

Forville haussa les épaules et ne jugea pas nécessaire de protester. Ellen-Rock poursuivit :

— Il y a un mois que je le surveille et que Maxime le surveille, jour et nuit. Dès les premières minutes, j’ai senti que cet homme était un fourbe et qu’il faudrait un jour vous débarrasser de lui. Fatalement, ne réussissant pas à vous conquérir et à vous imposer le mariage, il devait arriver à un coup de force. Pour y parer, il fallait savoir où cela se produirait. C’est ainsi qu’à force de recherches, Maxime a découvert, avec ses amies, que Forville, après la mort de votre père, avait acheté en sous-main cette maison et le magasin de dépôt qui en dépendait et qui lui sert pour des raisons que je vous dirai. La maison fut pour lui un pied-à-terre commode, une garçonnière à l’occasion, et il y installa comme gardienne cette vieille dame assez équivoque et qui, depuis quelque temps, est à ma solde. J’ai donc été averti de l’embuscade et introduit par le magasin.

Nathalie murmura :

— Vous m’assurez que tout cela est exact ?

— La meilleure preuve, c’est ce qui s’est passé. Du reste, Forville avoue, puisqu’il se tait.

Forville déclara avec emphase :

— J’avoue que j’aime Nathalie. J’avoue que je n’ai reculé devant rien pour atteindre mon but et pour l’obliger au mariage.

— Oui, s’écria Ellen-Rock, le mariage, parce que le mariage, c’est la possession de la fortune, c’est la mainmise définitive sur l’héritage, sur tous les titres et sur toutes les affaires de M. Manolsen, et que c’est votre dernière ressource.

— Ma dernière ressource ?

— Vous êtes au bout du rouleau. Que l’on examine vos comptes comme ancien fondé de pouvoir de M. Manolsen — qui, hélas ! se confiait entièrement à vous — puis comme directeur-gérant de la firme, et c’est la prison pour vous, et le déshonneur peut-être pour la mémoire de M. Manolsen.

Nathalie balbutia :

— Que dites-vous ?

— Des mensonges, Nathalie ! s’écria Forville, pas un mot n’est vrai de toutes ces infamies. Il m’accuse par vengeance pour me nuire dans votre esprit.

— Parlez, dit la jeune fille à Ellen-Rock.

Elle se rendait compte maintenant que l’entretien arrivait à sa phase la plus grave. Le reste n’était que préambule.

— Je m’excuse, dit-il, des révélations que je vais vous faire, car elles sont assez pénibles à entendre. Mais il le faut. Voici. La maison Manolsen, fondée par votre père, possède, en dehors de son siège social de Paris, des comptoirs dans les grandes villes de France et d’Europe, comptoirs où affluent, où affluaient plutôt, toutes les marchandises exportées en Amérique. Or, d’après les investigations de Maxime, derrière cette organisation puissante que M. Manolsen avait créée par son propre génie, il existait, durant les dernières années de sa vie, et il existe encore, toute une entreprise clandestine pour expédier à l’étranger des marchandises dont la provenance est délictueuse… disons le mot, dont la provenance est le vol.

Nathalie sursauta.

— Mais c’est impossible !… Une telle ignominie…

Forville s’était croisé les bras, affectant l’indignation. Il était très pâle. Il bredouilla :

— Une preuve… au moins une preuve.

— Un exemple d’abord, dit Ellen-Rock. Le service d’antiquités de la maison Manolsen était centralisé à Versailles, non loin d’ici, dans un grand garage. Or, la partie postérieure de ce garage est devenue, à l’insu de M. Manolsen, une remise pour autos dérobées, que l’on recèle et que l’on camoufle avant de les exporter avec de faux papiers.

Forville répéta :

— Des preuves… j’exige une preuve… et je vous mets au défi…

Ellen Rock appuya sur un timbre tout en appelant :

— Maxime !

On entendit du bruit dans la pièce voisine ; Maxime Dutilleul apparut.

Quelle que fût la situation où il jouait un rôle, Maxime ne pouvait intervenir sans y mêler une note pittoresque, et son air important et sérieux confinait au comique. Cette fois, il portait un gros dossier, et son pardessus, jeté négligemment sur ses épaules à la manière d’une cape, lui donnait un aspect de détective privé comme on en voit sur les affiches.

Lentement, il étala ses dossiers, s’apprêtant à en donner une communication détaillée.

— Vivement, Maxime, dit Ellen-Rock. Ne choisissez pas. Lisez au hasard.

Avec rapidité, Maxime saisit quelques feuilles et débita d’un ton de greffier :

« Pièce 27. Lettre du sieur Forville à propos d’une torpédo volée. Pièce 28, déposition du chef de garage. 29, instructions du sieur Forville concernant un maquillage. 30, stock de pneumatiques volés. Ordre d’emballage. Ordre d’expédition. Tout cela de l’écriture du sieur Forville. Il y a là cinquante-trois pièces irréfutables, qui sont l’honneur de ma carrière.

— Des faux ! protesta Forville, dont la bouche grimaçait. Des calomnies ignobles.

— Je vous défends, s’écria Maxime, indigné, de suspecter une seule pièce de ce dossier. Je l’ai constitué avec un scrupule qui mérite l’admiration.

— Des faux ! répéta l’autre.

Ellen Rock lui empoigna le bras.

— Tais-toi. Ces preuves suffisent. Et il y en a cinquante autres. Effractions, pillages, escroqueries, abus de confiance commis envers M. Manolsen et, depuis sa mort, envers mademoiselle… Signature imitée, détournement de fonds. Et plus encore…

Nathalie souffrait véritablement. Sans avoir jamais aimé Forville, elle avait permis qu’il lui fît la cour, et n’oubliait pas que son père avait approuvé l’idée d’un mariage et soutenu la prétention de Forville.

— Achevez, dit-elle à Ellen-Rock.

— Oui, il y a plus encore, répéta celui-ci. Il y a une lettre qui montre que Forville a été en correspondance avec Jéricho.

— Qu’est-ce que vous chantez ? balbutia Forville.

— Avec Jéricho. Voici la lettre de ton correspondant :

C’est entendu, Jéricho est également désireux de vous rencontrer. Puisque vous venez rejoindre votre patron, profitez-en, et soyez au rendez-vous fixé, à quatre heures de l’après-midi.

— Tiens, regarde, cette lettre a été prise dans le tiroir secret d’un vieux chiffonnier où tu jettes pêle-mêle tes lettres compromettantes, imprudence que tu paies aujourd’hui. Réponds maintenant.

Forville ne pouvait plus opposer la moindre résistance. Fuyant le regard de Nathalie, il murmura :

— Et après ? Qu’est-ce que cela signifie ? J’ai pu être en relations avec un monsieur qui s’appelait Jéricho ou qu’on appelait Jéricho par dérision… Il faudrait établir que ce Jéricho-là fût le bandit dont il est question.

— La lettre est signée Boni, ce qui signifie évidemment Boniface, Boniface, l’âme damnée de Jéricho.

— Supposition !

— Soit. Mais la date va nous fixer, dit Ellen-Rock. Le 3 mai. Or, nous savons que M. Manolsen, ton patron, selon l’expression employée, se trouvait à Naples au mois de mai de cette année-là. Ne l’y as-tu pas rejoint ?

— Oui, affirma Nathalie, il est venu passer huit jours au même hôtel que nous.

— Eh bien ! conclut Ellen-Rock, il résulte de notre enquête en Sicile que Jéricho est venu en même temps à Naples, et qu’il rôdait autour de M. Manolsen. La semaine suivante, M. Manolsen allait à Palerme. Deux semaines plus tard, il mourait à Ségeste, assassiné.

Cette fois Forville se révolta et d’une façon si spontanée qu’il était impossible de nier qu’il fut sincère.

— Ah ! cela non, s’exclama-t-il avec force… Je ne suis pour rien là-dedans. J’avais pour M. Manolsen une profonde affection et une grande reconnaissance. Il m’avait promis la main de Nathalie, et jamais une pensée aussi monstrueuse…

— Les faits sont là, dit Ellen-Rock.

— Mais la vérité n’est pas là. Oui, je le confesse, il y a eu un projet de rencontre entre Jéricho et moi, mais le projet ne se réalisa pas.

— Pourquoi ?

— Parce que Jéricho ne vint pas au rendez-vous.

— Mais tu le connaissais ?

— Non. Et je ne connaissais pas non plus Boniface. Je l’ai vu pour la première fois à Mirador, et j’ignorais alors que ce fut un complice de Jéricho. C’est par le hasard d’affaires communes que j’eus l’occasion de correspondre avec Jéricho.

— D’accord, fit Ellen-Rock, et je veux bien croire que le but de votre rencontre n’était pas d’attenter à la vie de M. Manolsen. Seulement, voilà. M. Manolsen voyageait avec un sac de bijoux. Jéricho le savait et c’était le vol de ce sac que vous aviez l’intention de négocier, de ce sac que Mlle Manolsen devait emporter à Paris.

Forville ne répondit pas. Qu’était-ce qu’une présomption de vol prémédité auprès de la redoutable accusation d’assassinat ? Il avait écarté celle-ci. Il ne se défendit pas contre l’autre.

La conversation était finie, cette conversation commencée à Paris, entre Nathalie et Forville, et dont Forville avait réclamé l’achèvement à Nathalie. Elle s’achevait sous la volonté inexorable d’Ellen-Rock. Forville était vaincu et sans force pour continuer son œuvre mauvaise. Ellen-Rock avait en main toutes les armes nécessaires pour le réduire à l’impuissance et le perdre.

— Ta situation dans la maison Manolsen va être liquidée de manière que tes escroqueries restent dans l’ombre. Maxime se charge de tout et s’entendra avec les principaux employés. Maxime, vous avez les papiers nécessaires, acte de délégation, procuration, etc. ? Signe, Forville.

L’autre signa.

— C’est bien, dit Ellen-Rock, tu es libre. Va-t’en.

Forville, inquiet, désigna le dossier.

— Ces pièces ?

— Elles m’appartiennent.

— Mais…

— Mais quoi ?

— Elles me seront rendues ?

— Non.

— Comment ! elles ne me seront pas rendues ? Cependant, j’ai accepté toutes les conditions.

— Aucun rapport.

— Alors, il me faudra demeurer sous la menace d’une dénonciation possible ?

Forville se rebiffait. Les exigences d’Ellen-Rock le terrifiaient.

— C’est à prendre ou à laisser, dit Ellen-Rock.

Forville s’approcha de lui.

— Voyons, c’est me rendre la vie impossible, et me pousser à un acte de violence dont vous seriez un jour la victime, Nathalie et vous-même.

— Je ne m’engage à rien.

— Et si je refuse ? s’écria Forville.

— Le dossier sera demain chez le procureur de la République.

Le dilemme était impitoyable. Il n’y avait rien à faire qu’à s’incliner.

Nathalie, qui ne lâchait pas Forville du regard, surprit dans ses yeux une lueur de haine effroyable. Il cherchait autour de lui, comme s’il attendait le secours de quelque miracle impossible. Il avait tout perdu en une heure, ses espoirs de mariage ou de conquête violente, les quelques vestiges de sa fortune, sa situation, l’estime tout au moins de la femme qu’il aimait. Il ressemblait à une bête traquée, qui tourne sur elle-même et qui piétine entre ses agresseurs.

Maxime avait ouvert la porte et, d’un geste large, lui montrait le chemin.

— Par ici la sortie, mon cher Forville. Et puis un conseil, ne t’obstine pas. J’ai l’impression que tu t’en vas avec des idées pas très catholiques. C’est un tort. Entre Ellen-Rock et moi, tu seras brisé comme verre. À bon entendeur…

Il salua. Forville passa devant lui d’un trait, en courant presque.

— Et d’un ! s’écria Maxime. Je crois vraiment que nous lui avons arraché les griffes.

Il respira largement, fit deux ou trois mouvements de boxe dans le vide, et conclut :

— Aux autres maintenant. Ellen-Rock, si vous avez du temps à perdre, pas moi. Je vais chercher l’auto, car il faut veiller au grain et préparer la suite du drame. Ah ! on ne chôme pas dans le métier ! Nathalie, mes hommages…