Le Prince de Jéricho/Partie 3/Chapitre III

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III

Attaques et contre-attaques

— Un mot seulement, dit Ellen-Rock à Nathalie, comme celle-ci, après avoir remercié, se disposait à partir. Ce sera bref. Voici. J’ai senti tout à l’heure que nous différions d’opinion.

— Sur quoi ? demanda-t-elle.

— Il y a eu dans votre attitude de l’étonnement, peut-être du blâme, lorsque j’ai refusé à Forville toute promesse qui pût le rassurer.

— Je l’avoue, dit-elle.

— Vous auriez voulu le pardon ?

— Non, mais l’oubli. Vos conditions étant acceptées, vos droits prennent fin.

— Ce n’est pas mon avis. Envers un malfaiteur, notre devoir est double : d’abord l’empêcher de nuire, ensuite le châtier.

— Le châtier ? Mais nous n’avons pas qualité pour cela.

— Aussi n’est-ce pas mon intention.

— Alors ?

— Je le livre à la justice.

Nathalie eut un recul, réellement choquée par tant de rudesse.

— Comment ! cet homme que vous aurez contraint à se dépouiller et à réparer le mal qu’il a commis, vous le faites jeter en prison ?

— La seule réparation du mal, c’est la punition. Le reste n’est qu’accessoire. Forville demeure un gredin tant qu’il n’a pas expié.

Et il ajouta, d’un ton de sarcasme :

— Et puis soyez certaine que jamais Forville ne se dépouillera et qu’il n’a nullement l’intention de se convertir.

Nathalie demanda :

— Mais… les autres ?

— Les autres ?

— Oui… par exemple, ce Zafiros que vous avez épargné…

— Épargné provisoirement. Quand l’heure sera venue, Zafiros devra répondre de ses actes.

— Et quand viendra l’heure ?

— Lorsque je tiendrai la bande, depuis les subalternes jusqu’au chef, depuis Boniface jusqu’à Jéricho. Celui-là, c’est l’ennemi suprême, et c’est le grand coupable. Rien ne peut m’empêcher de le poursuivre et de la prendre à la gorge.

Il avait prononcé ces mots avec une âpreté extrême. Mais cette fois Nathalie n’objecta rien. Elle aussi exécrait cette tourbe de bandits qui avaient tué son père, et Jéricho lui inspirait de l’horreur.

Ellen-Rock reprenait sourdement, les yeux fixes :

— Oui, peut-être m’arrive-t-il de dépasser la mesure. Dans cette nature mal équilibrée qu’est la mienne, le lien de la mémoire n’existant plus, j’ai perdu toute unité et je subis tour à tour l’influence des forces qui m’ont été léguées. Or jamais je n’ai tant détesté le mal. Tous ceux qui le font me semblent des ennemis personnels. J’ai un besoin presque douloureux de les voir hors d’état de recommencer.

Il dit, plus bas encore :

— Surtout ceux-ci, voyez-vous… ceux-ci qui vous pressent de toutes parts et qui s’acharnent après vous. Je vous ai promis de vous délivrer. Je ne manquerai pas à mon engagement.

Pour la première fois, il faisait allusion à leur entretien de Mirador, et cela paraissait l’adoucir. Il prenait une voix plus amicale et il continua :

— Et puis… et puis… tout ce que j’ai pressenti se confirme. Lutter pour vous, c’est lutter pour moi. En retrouvant vos traits dans ma mémoire morte, comme un aveugle qui revoit ce qu’il admirait avec ses yeux vivants, je devinais que votre image me conduirait au milieu même de ma vie d’autrefois. Nous en avons toutes les preuves aujourd’hui, n’est-ce pas ? Dans les jardins de Naples, où vous jouiez à mettre une couronne autour de vos cheveux, j’ai passé comme y passèrent aux mêmes jours Forville et Jéricho, Boniface, d’autres de cette bande qui guettaient votre père. Que je fasse sortir de l’ombre ceux-là, et c’est moi que j’aperçois en face et que je ressuscite. Quelle ivresse profonde ! Encore quelques heures et je saurai. Les fantômes s’éveillent. Les crimes que l’on croyait oubliés se commettent à nouveau. Si je les poursuis maintenant, ne les ai-je pas poursuivis jadis ? Et n’aurai-je pas le droit de me réjouir bientôt de reprendre ma place en moi-même, c’est-à-dire en celui qui vous vit là-bas, et qui, peut-être, à Naples, comme à Palerme, comme à Ségeste, combattait pour la même cause !… pour vous !… pour vous !…

Nathalie frissonnait sous les yeux de cet homme et au son de cette voix où il y avait un enthousiasme passionné qu’elle ne croyait plus jamais surprendre.

Mais c’étaient chez lui des mouvements de fièvre qui duraient peu et comme un état d’effervescence où sa pensée secrète ne lui permettait pas de se maintenir. L’éclair cessa d’illuminer son visage, tour à tour à des intervalles si rapprochés morne ou animé d’une vie si intense. Presque aussitôt, Ellen-Rock s’évadait et s’éloignait d’elle pour retomber dans cette méditation qui la gênait si fort.

Il ne disait plus une parole. Elle aussi demeurait taciturne. Elle avait hâte de se retrouver dehors et loin de lui.

Il rangea le dossier et le sangla. Puis ils s’en allèrent. Il conduisit Nathalie jusqu’à son auto. Maxime les suivait. Avant de la quitter, il lui dit :

— Le dénouement est proche. Ne vous étonnez de rien de ce qui peut se produire jusque-là, et ne changez pas vos habitudes. Chaque soir, depuis deux semaines, n’est-ce pas, vous dînez au restaurant de l’hôtel ? Qu’il en soit de même aujourd’hui et remontez à la même heure dans votre appartement.

Cette fin d’après-midi, Nathalie la passa sur sa chaise longue, avec cette crispation nerveuse que donne l’attente d’un événement grave. Les bruits d’alentour la faisaient tressaillir comme des signaux lancés contre elle, et qui allaient déclencher ce dénouement qu’Ellen-Rock lui avait annoncé. Elle se raidissait alors, anxieuse et curieuse à la fois.

Une série d’incidents, inexplicables, augmentèrent son trouble jusqu’à le rendre vraiment pénible. Tout d’abord, à sept heures, la sonnerie du téléphone, retentissant dans sa chambre, la fit sursauter. Elle y courut. Une voix de femme qu’elle connaissait, et qui lui parut être la voix de Pasquarella Dolci, bredouilla confusément :

— C’est vous, monsieur Dutilleul ?

— Non, dit-elle. M. Dutilleul n’est pas là.

— Ah ! dit la voix, il m’avait appelé au téléphone et voulait me parler. C’est mademoiselle Manolsen qui est à l’appareil ? En ce cas, je puis aussi bien vous avertir…

Mais, à ce moment, ce fut le timbre du vestibule qui résonna. La femme de chambre ouvrit. Maxime entra vivement, comme s’il avait été prévenu ou qu’il eût entendu, et saisit l’appareil.

— Allo !… Oui, Pasquarella, c’est moi, Maxime. Eh bien, quoi de nouveau ? Ça tient toujours pour ce soir ? Il n’y a pas de changement, hein ? Vous êtes sûre ?… Allo… Qu’est-ce que vous dites ?… Il ne faut pas boire ?… Allo… Expliquez-vous… Mais expliquez-vous, nom d’un chien !… Allo… Ah ! crebleu, nous sommes coupés. Allo ! Allo !… Flûte ! Personne.

Il raccrocha et grogna :

— En voilà de la déveine ! Qu’est-ce qu’elle a voulu dire ?… Il ne faut pas boire.

Aussi rapidement qu’il avait pénétré dans la pièce, il s’élança vers le vestibule de l’appartement. Nathalie voulut le retenir, mais il lui jeta :

— Pas une minute à perdre. Il faut que je trouve Ellen-Rock… et surtout Pasquarella. Mais où est-elle ? Et que veut-elle dire par ces mots : Ne pas boire ?

L’intervention inopinée de Maxime, la rentrée en scène de Pasquarella, cet avertissement inachevé, les relations établies entre la jeune fille et Maxime, tout cela déconcerta Nathalie, qui eut si nettement l’impression d’une attaque immédiate qu’elle voulut se mettre en garde sans plus tarder. Son revolver se trouvait dans une petite table, près de son lit. Elle en ouvrit le tiroir et, tout de suite, s’avisa que certains objets de ce tiroir n’étaient pas à leur place et que la gaine du revolver n’était pas close. Elle examina l’arme. Les six balles en avaient été enlevées.

Il lui fallut un effort pour reprendre son calme avant que la femme de chambre, appelée par elle, la rejoignît.

— Personne n’est venu ici, pendant mon absence, Suzanne ?

— Non, madame.

— Vous, non plus ?

— Non, madame.

— Où étiez-vous ?

— Dans ma chambre, de l’autre côté du couloir, et je n’en suis sortie que pour ouvrir tout à l’heure à M. Maxime. Est-ce que mademoiselle a constaté quelque chose d’anormal ?

— Ma foi, non, dit Nathalie pour ne pas alarmer cette fille. Rien du tout. Aidez-moi, Suzanne. Je vais m’habiller.

Elle n’osait pas rester seule, et son désarroi étant si grand qu’elle se fit accompagner par Suzanne jusqu’à la salle du restaurant.

Elle y fut accueillie par ce silence qui est un hommage d’admiration. Comme toujours, sa beauté, sa façon de porter la toilette la plus simple, la noblesse de sa marche faisaient sensation. Quelques minutes plus tard, ayant levé les yeux, elle aperçut Ellen-Rock qui entrait par la porte opposée. Il était en habit, d’une élégance sobre qu’on ne pouvait cependant point ne pas remarquer. Il s’assit à quatre tables de distance, bien en face d’elle, et inclina imperceptiblement la tête, d’une manière qui enjoignait à Nathalie de ne pas le saluer.

Plusieurs fois leurs yeux se croisèrent, et il était manifeste qu’Ellen-Rock désirait demeurer ainsi en contact avec elle. Et de fait, soudain, il lui indiqua du regard le sommelier qui la servait d’ordinaire et qui, tous les soirs, débouchait pour elle une demi-bouteille du même bordeaux. Se rappelant aussitôt l’avertissement que Pasquarella lui avait transmis par téléphone, elle porta son attention sur cet homme, et fut persuadée, à la façon dont il opéra, que la bouteille était déjà débouchée. Tandis qu’il remplissait à moitié le verre de Nathalie, elle l’examina. Un frisson la parcourut. C’était le compagnon de Boniface, l’autre musicien de Mirador, celui qu’on appelait Ludovic.

S’efforçant de paraître insouciante, elle choisit un instant où Ludovic avait le dos tourné, tendit le bras vers une table voisine dont les occupants venaient de partir, y posa son verre plein, et en prit un autre où elle versa un peu de bordeaux. Ludovic put croire ainsi qu’elle avait avalé les trois quarts de la drogue. Pas un instant, d’ailleurs, elle ne supposa qu’on lui avait versé du poison. Elle pensait plutôt à quelque narcotique qui la ferait dormir d’un sommeil profond, quand elle serait dans sa chambre.

Ainsi donc les bandits l’entouraient, le complot s’organisait, les positions étaient prises, et le coup s’exécuterait à l’heure, à la minute, et dans les conditions voulues par eux.

Comme chaque soir, elle s’installa dans un fauteuil du hall, fuma des cigarettes et lut les journaux. Elle vit Ellen-Rock qui s’en allait et elle se sentit affreusement seule, aussi seule qu’elle l’eût été sur la terrasse de Mirador s’il n’avait été là pour repousser l’assaut. Elle se demanda si elle ne devait pas prévenir la direction et se confier à la police. Mais rien ne pouvait arrêter le cours des choses, rien ni personne, sauf Ellen Rock.

Alors, rassemblant toutes ses forces, elle se leva et prit l’ascenseur jusqu’au second étage.

Elle habitait le dernier appartement, tout à l’extrémité d’un long couloir, si désert qu’il semblait que nul n’y passât jamais. D’abord, un renfoncement. Puis une porte à double battant, dont elle avait la clef. Elle entra dans un vestibule qui desservait trois pièces : à droite le salon, au milieu sa chambre, à gauche son cabinet de toilette.

Elle ouvrit la porte de son salon et réprima un cri de surprise en apercevant Ellen-Rock et Maxime.

Toute meurtrie par les événements, une fois de plus, elle éprouva en présence d’Ellen-Rock la même sensation de sécurité.

— Ah ! fit-elle, délivrée du poids qui l’oppressait, c’est vous… tant mieux !… Mais comment avez-vous pu pénétrer ici ?

Maxime prit aussitôt son air d’importance et de désinvolture.

— On pénètre où l’on veut, chère amie, et je pourrais vous raconter que nous avons traversé le plafond. Mais je n’essaie jamais d’éblouir, et je vous dirai tout simplement que je couche depuis un mois dans la chambre voisine de votre appartement, que, à travers la double porte qui nous séparait, et dont j’entrebâillais le battant de mon côté, j’écoutais et je veillais à votre salut. C’est ainsi que j’épiais le sieur Forville. Et c’est ainsi que, tantôt, j’ai entendu votre communication téléphonique avec Pasquarella, laquelle communication m’était destinée. Erreur de numéro. En outre, je vous prierai de remarquer que le verrou est tiré, ce qui nous a permis de nous introduire.

— Mais qui l’a tiré ?

— Votre fidèle camériste, Suzanne, laquelle est notre encore plus fidèle collaboratrice. Je viens même de l’expédier, soi-disant sur votre ordre, et comme tous les samedis, au cinéma, d’où elle retournera directement dans sa chambre. Donc aucune intervention à craindre. Nous sommes libres d’agir, et les autres sont libres d’agir contre nous.

— Ils ont commencé déjà, fit Nathalie.

— Oui, je sais, le narcotique dans le verre de vin. Mais vous avez pu parer le coup.

— En outre, on a déchargé mon revolver, ce qui prouve une attaque prochaine.

— Vétille, déclara Maxime. Plus l’ennemi multiplie ses préparatifs, plus il s’enferre. Notre plan est au point. Attaque ? riposte… Piège ? contre-piège… Ludovic entre en scène ?… Je lui oppose Pasquarella. Dix heures vingt. À la demie, l’Italienne m’attend dehors. Je vais la chercher et l’amener ici, avec des ruses d’Indien, pour qu’on ne la dépiste pas.

Il sortit.

Ellen-Rock avait inspecté l’appartement et la distribution des pièces. Il vérifiait le sens suivant lequel ouvraient les portes. Il cherchait l’emplacement des interrupteurs électriques, éteignait et rallumait. À la fin, il dit à Nathalie :

— Où mettez-vous vos bijoux, mademoiselle ?

— Dans un coffre de banque, à Paris. Je n’en garde avec moi que quelques-uns, de valeur insignifiante.

— Et qui sont ?

— Dans ce secrétaire dont je conserve la clef.

Elle tira du secrétaire un petit sac de cuir rouge qu’elle vida sur le marbre du guéridon. Il y avait deux bracelets, des bagues, un collier, et le médaillon byzantin.

— Vous ne le mettez plus sur vous ? demanda Ellen Rock.

— Non, depuis que je sais qu’il a causé la mort de mon père.

Ellen-Rock le considérait distraitement. Avec un crayon, il traça sur un morceau de papier des lignes droites qui s’entrecroisaient au hasard, comme s’il cherchait un dessin précis.

Nathalie, penchée près de lui, observa :

— Vous avez fait une croix… avec deux barres horizontales… une croix de Lorraine, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il y a ce signe sur le médaillon ?

Il souleva le couvercle et le présenta devant une ampoule. Sur la plaque tailladée et sertie du cristal était gravée confusément une croix semblable à la croix dessinée.

— Vous connaissiez donc déjà ce bijou ? demanda Nathalie.

— Oui, murmura-t-il. J’ai déjà eu l’impression, en Sicile, que je l’avais tenu dans mes mains et qu’il fit partie de ma vie longtemps… longtemps… Mes doigts se souviennent de cette matière. Mes yeux la revoient. Sans doute Jéricho me l’aura volé, et il y tient pour des raisons… pour des raisons que j’ignore.

L’effort qu’il faisait afin de résoudre le problème creusait des rides sur son front. Tous deux se turent, jusqu’au moment où Maxime revint.

— Eh bien ? dit-il, en glissant la tête par la porte entrebâillée de sa chambre… Rien de nouveau ? Pasquarella peut entrer ?

Il se retourna et introduisit l’Italienne, en la gourmandant :

— Dépêchez-vous, Pasquarella… Et puis ne tremblez pas. Est-ce que je tremble, moi ?

Durant ces quelques semaines, le visage de l’Italienne avait perdu de sa fraîcheur et de son éclat. Les yeux brillaient plus durement. La mise était plus pauvre et moins soignée. Elle avait un air d’égarement, presque de démence.

— Ah ! dit-elle, si les autres se doutaient de quelque chose, mon compte serait vite réglé. Ils sont capables de tout. Tenez, un moment, j’ai cru que c’était du poison qu’on voulait vous donner, mademoiselle. Une fois j’ai vu quelqu’un qui est tombé raide mort avec une drogue de leur composition. Ah ! les misérables…

— Allons, Pasquarella, fit Ellen-Rock, tu es sous ma protection. Ni Ludovic, ni Boniface ne pourront rien savoir, et ne sauront rien. D’ailleurs, es-tu sûre qu’ils sont ici ?

— Boniface va venir.

— Ludovic ?

— Il est employé à l’hôtel.

— Et Jéricho ?

— Ne m’interrogez pas encore. Je vais vous dire ce que je sais… ce que j’ai appris sur Boniface et sur Jéricho depuis notre voyage en Sicile.