Le Prince de Jéricho/Partie 3/Chapitre IV

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IV

L’ombre de la vérité

Elle ne parla qu’un peu de temps après. L’inquiétude la tenait encore, et elle écoutait comme si elle se fût attendue à ce qu’une porte s’ouvrît, subitement. Il y avait en elle l’habitude, le pli de la peur.

Cependant, elle finit par se dominer et s’exprima d’une voix haletante, où l’on sentait toute la détresse et toutes les terreurs des quelques semaines qu’elle venait de passer.

— Si je n’ai pas voulu vous accompagner au retour, c’est que je redoutais une imprudence. À plusieurs, on attire l’attention, quoi qu’on fasse, et je ne voulais pas être mêlée à vos recherches. Pour cela il fallait agir seule. Je ne doutais pas qu’après l’attaque de Mirador et après votre disparition Boniface ne recommençât à vous poursuivre, mademoiselle. Or, vous êtes de ces personnes qui ne peuvent pas passer inaperçues. Inévitablement, votre arrivée à Paris serait notée dans les journaux, ainsi que le nom de votre hôtel. Donc Boniface et Ludovic accourraient et, comme je connaissais le petit hôtel de Montmartre où ils descendaient toujours, je les retrouverais. Il en fut ainsi. La semaine qui suivit votre arrivée, ils débarquaient à Paris. J’étais là.

Elle reprit haleine et continua :

— J’étais là, mais d’abord, cela ne marcha pas tout seul. Boniface se méfiait de moi, par instinct plutôt que par raisonnement, car il ne savait rien de mon voyage en Sicile et ne pouvait savoir non plus que je connaissais son rôle dans l’enlèvement de ma sœur, et, d’autre part, il ignorait jusqu’au nom d’Ellen-Rock.

»  — Tu sues la trahison, Pasquarella, me disait-il.

»  D’ailleurs, il soupçonnait tout le monde. Son échec à Mirador l’avait vivement frappé et Ludovic, qui n’était pas homme à lui remonter le moral, ne cessait de lui dire :

»  — Le mal dans tout cela, patron, c’est que Jéricho ne s’occupe plus de nous. Je ne l’ai pas connu, Jéricho, puisque je n’ai jamais eu affaire qu’à vous, mais ceux d’autrefois affirment que ça marchait autrement quand il dirigeait lui-même.

»  — Il reviendra, déclarait Boniface. Il veut prendre en main l’affaire Manolsen et retrouver le médaillon. Je l’attends d’un jour à l’autre.

» — Tant mieux, ricanait Ludovic. Sauf votre respect, c’est un autre homme que vous, patron.

» Les appréciations de Ludovic exaspéraient Boniface. On se querellait, et ça retombait sur moi. Il m’aurait sûrement renvoyée, ou bien il aurait déménagé pour que je perde ses traces, si je ne leur avais pas été utile, en chantant avec eux dans les petits cafés de la banlieue, ou en faisant des coups que je n’aurais pas acceptés auparavant. J’ai fracturé bien des serrures et emporté bien des boîtes d’argenterie. Que voulez-vous ? Je me cramponnais à Boniface. Par lui seul je pouvais connaître Jéricho et les punir tous deux. Et puis… et puis…

Elle hésitait, mais cependant acheva :

— Et puis, dès la première semaine, voilà que Boniface s’est avisé de… N’est-ce pas ? On vivait dans des mansardes toutes voisines. Il me voyait chaque jour… Alors il a voulu… comme Jéricho pour ma sœur… il a voulu profiter… Vous comprenez ?… Plusieurs fois, si je n’avais pas eu mon couteau pour me défendre… Ah ! quelles heures j’ai passées. Je ne dormais pas la nuit… Comme j’ai souffert ! Ce qui m’a sauvée, c’est que leurs préparatifs avançaient. Leur plan était fait. Alors, un jour, j’ai téléphoné ici, à l’hôtel.

— Je n’ai rien su, dit Nathalie.

— Non, fit Maxime, j’étais là par hasard, et seul. J’ai donc répondu et, depuis, Pasquarella me donne de temps à autre un coup de téléphone dans ma chambre et me tient au courant de ce qui se complote, sans vouloir cependant me rencontrer… C’est elle qui nous a mis sur la piste de Forville et qui nous a fourni les premières armes contre lui.

Pasquarella reprit :

— Je ne questionnais jamais Boniface, car mes questions l’auraient tourmenté. Mais Ludovic l’interrogeait, lui, avec acharnement, et ne cessait de déplorer l’absence de Jéricho. Alors, à regret, malgré lui, Boniface répondait, et moi, de ma mansarde, je l’écoutais désespérément. Souvent, il évoquait à demi-voix certains de leurs exploits communs et en parlait avec fierté. Mais quelquefois, pressé par Ludovic, tous deux un peu pris de boisson, il confiait des choses plus secrètes, que j’avais du mal à entendre. C’est ainsi que j’ai surpris le nom de ce monsieur que j’avais vu à Mirador, M. Forville, et que je vous ai envoyé une lettre de Boniface à Forville, écrite autrefois.

— La lettre est donc bien de Boniface ? demanda Maxime.

— Oui. C’est Boniface qui a fait venir M. Forville à Naples. Jéricho et lui voulaient s’emparer d’un sac de bijoux et d’un gros paquet de titres avec lesquels M. Manolsen voyageait. Et puis le rendez-vous a manqué.

— Par la faute de Jéricho, n’est-ce pas ?

— En effet. Ils devaient se retrouver tous les trois, au bord de la mer. Mais Jéricho, étant venu auparavant se promener dans le jardin de l’hôtel, y est resté deux heures.

— Pourquoi donc ? demanda Ellen-Rock.

— Eh bien, il avait aperçu Mlle Manolsen assise près du bassin, et s’amusant à cueillir des fleurs et à tresser des couronnes.

— Et alors ?

— Alors il s’est attardé là, oubliant le rendez-vous. Et, après, il a refusé de s’occuper de l’affaire, ne voulant pas voler le père de la jeune fille qu’il avait admirée.

Il y eut un silence. Ellen-Rock et Nathalie avaient échangé un regard. Ellen-Rock dit à Pasquarella :

— Êtes-vous bien sûre ? Jéricho a vu Mlle Manolsen près du bassin ?

— Rien d’étonnant, observa Nathalie. J’allais m’asseoir là tous les jours.

— Certes, répondit-il sourdement — et Nathalie qui était près de lui fut seule à l’entendre — certes, il y a tant de coïncidences !… J’étais là aussi, et nous vous admirions peut-être non loin l’un de l’autre, quand vous vous couronniez de fleurs… Comme c’est étrange ! Jéricho et moi frappés tous deux par cette même vision de grâce !

Et, haussant le ton, il interrogea :

— Cependant, malgré son revirement et ses bonnes résolutions, Jéricho a poursuivi M. Manolsen. Mlle Manolsen retournait à Paris et Jéricho, avec Boniface et Zafiros, est parti pour Palerme.

— Oui, dit Pasquarella, car il voulait à tout prix reprendre le médaillon que lui avait dérobé un de ses hommes, le Turc Ahmed. Or, le jour même où M. Manolsen s’embarquait, Jéricho apprenait que M. Manolsen avait acheté le bijou au Turc.

— Soit, mais son enthousiasme pour Mlle Manolsen ne l’a pas empêché de donner un ordre de mort ?

Pasquarella répondit :

— Ludovic aussi a remarqué cette contradiction, et il l’a dit à Boniface, qui répliqua : « Justement, Jéricho ne parlait que d’elle, il en était fou et voulait courir après elle. Alors il a pensé qu’en se débarrassant du père — c’est l’expression de Boniface — il aurait plus de facilité pour s’emparer de la fille… comme il avait fait avec ma sœur.

Nathalie frissonna.

— Pourquoi voulait-il ce médaillon ?

— Je ne sais pas, et Boniface non plus. Il a répété que Jéricho lui a dit deux fois à cette époque : « Ça vaut plus de vingt millions. Ça n’a pas de prix. » Boniface croit qu’il a mis toute sa fortune là-dedans. Alors, n’est-ce pas ? retrouver le médaillon, se rendre maître de Mlle Manolsen, ce fut son but. Et ils se mirent en chasse tout de suite.

— Tout de suite ? Comment le sais-tu, Pasquarella ?

— Eh bien, l’autre jour, Boniface vidait le fond de sa valise d’un tas de bouts de papier qui y traînaient, et je l’ai entendu qui disait à Ludovic : « Tiens, mon garçon, regarde si l’on était bien organisé dans ce temps-là, et si Jéricho avait de l’ordre. Voici, de sa main, l’itinéraire qu’a suivi la petite Manolsen, un mois après la mort de son père. Le 15 juin, elle quitta Paris. Le 17, Bruxelles. Le 20, Berlin. Le 22, Bucarest… Or, vois-tu, Ludovic, le 26 juin, à Constantinople, nous devions surveiller son arrivée, nous saisir d’elle et l’embarquer avec nous. »

Nathalie prononça :

— Oui, c’est cela… c’est le chemin que j’ai pris… et, le 26, j’avais rendez-vous à Constantinople avec mon amie Muriel.

Elle lisait le papier, en songeant que c’était Jéricho lui-même qui l’avait écrit, et qu’il la suivait ainsi, de loin, jour par jour presque, dans ses pérégrinations, à travers l’Europe.

Maxime se pencha sur elle et dit :

— Voilà qui est curieux, Ellen-Rock.

— Quoi ? fit celui-ci.

— L’écriture de Jéricho ressemble à la vôtre.

Ellen-Rock examina le document et conclut :

— En effet, il y a certaines analogies. Mais que de différences !

— Pas tant que cela, dit Maxime. Voyez… les t ne sont pas barrés… Aucune majuscule… Ce sont des particularités typiques, celles-là…

Ellen-Rock et Nathalie gardèrent, tous les deux, un même air de réflexion soucieuse. Sans aucun doute, aucune lueur de vérité ne les atteignait, ni l’un ni l’autre, mais il y avait en eux, et surtout chez Ellen-Rock, un sentiment de gêne qui croissait de minute en minute. La tempête s’annonce ainsi par des phénomènes que l’on ne perçoit pas toujours, mais qui créent par avance un état d’oppression et d’anxiété.

Maxime, cependant, qui n’avait attaché aucune importance à sa remarque, se retournait vers Pasquarella et formulait, avec la gravité d’un homme à qui rien n’échappe :

— Un point obscur : Jéricho est sur la piste de Mlle Manolsen. Pour atteindre une femme qui lui a plu, et un bijou dont il ne peut se passer, il multiplie ses efforts. Tout est prêt. Il va réussir. Et, néanmoins, que nous montre la réalité ? Ceci, qui est contraire à toute logique, à savoir que l’attaque n’a lieu que vingt mois plus tard, à Mirador, dans l’Esterel. Vous pouvez nous fournir l’explication de cette anomalie ?

— Oui, dit-elle, avec un trouble visible, qui laissait deviner que l’on pénétrait au cœur de l’énigme.

— Et cette explication ?…

Elle articula :

— L’attaque de Mirador n’a pas été dirigée par Jéricho.

— Qu’importe ! intervint Ellen-Rock. C’est lui qui l’a conçue. C’est lui qui l’a organisée.

— Non.

— Pourquoi ?

— Jéricho est mort.

— Hein ?

Chacun des interlocuteurs de Pasquarella avait sursauté. L’aventure changeait d’aspect. Elle semblait vide tout à coup, maintenant que ne la soutenait plus l’être fantastique et légendaire qui en était l’âme, l’expression même et la figure en quelque sorte symbolique. Jéricho était mort ! Et ce qui, jusque-là, pouvait avoir encore une signification réelle et s’appuyait sur des faits devenait inconsistant et vacillant.

— Mais comment est-il mort ? demanda Ellen-Rock. Dans quelles conditions ?

— Assassiné.

— Par qui ?

— Par Boniface.

Un silence plus profond encore s’ensuivit, et Maxime exposa ses conclusions :

— Tout est là, voyez-vous. Toute l’histoire de la bande de Jéricho, depuis vingt mois, c’est l’histoire d’une troupe sans chef, qui l’ignore, et qui agit sous l’impulsion de l’assassin, en l’espèce un homme sans qualité pour commander, que les échecs découragent…

— Et qui est torturé par les remords, acheva Pasquarella.

— Par les remords ?

Elle s’expliqua lentement :

— J’ai toujours connu Boniface en proie à ses terreurs. Souvent, la nuit, ses cris me réveillaient. À propos de tout cela, une fois, Ludovic l’a questionné devant moi sans obtenir de réponse. Cependant, ces jours-ci, j’ai senti que sa résistance faiblissait. Comme les dispositions étaient prises pour cette nuit, Ludovic répétait sans cesse : « Eh bien, et Jéricho, il ne vient donc pas ?… Vous allez voir, Boniface, le coup va rater comme à Mirador. » Mardi dernier, Boniface était à moitié ivre, Ludovic dut le coucher. Il nous réveilla encore. Il pleurait. Et soudain, il se mit à raconter, et bien que la porte fût fermée entre nous, et qu’il parlât bas, j’entendis tout de même une partie de la confession.

Pasquarella s’interrompit un moment, et reprit les paroles mêmes de Boniface, comme si ces paroles résonnaient encore à ses oreilles :

« — En ce temps-là, ça ne marchait plus entre Jéricho et moi, disait Boniface, je le sentais bien. Jéricho m’aurait gardé, évidemment, parce que je savais trop de choses et que je lui étais utile… Et moi non plus, je ne pouvais pas le quitter… Mais j’en avais assez… Jéricho était trop dur avec moi… toujours à se moquer et à m’humilier… Et puis, pourquoi était-il le chef ? Pourquoi pas moi ?… Ahmed, le Turc, qui avait fait le coup du médaillon et qui avait reçu vingt coups de baguette sur les épaules, me le disait aussi : « Pourquoi c’est-il pas vous qui êtes le chef, monsieur Boniface ? vous valez bien Jéricho. » En outre, je pensais à ce médaillon que Jéricho allait retrouver en enlevant Mlle Manolsen à Constantinople… Dix, vingt millions au moins… toute sa part de butin probablement… vingt millions ! Et moi, le major Boniface, je n’avais pas vingt mille francs, bien que j’aie trimé pour son compte comme un forçat… Alors… alors… j’ai fait le coup avec Ahmed… Un jour… avec Ahmed, j’ai réglé son compte à Jéricho. Pas même besoin de chercher des combinaisons : ça me travaillait depuis si longtemps ! J’avais une haine si féroce contre ce Jéricho qui faisait de moi ce qu’il voulait ! J’étais comme un chien qui obéit stupidement au premier coup de sifflet… Non, ça ne pouvait pas durer… Ça devait finir à la première occasion. Il s’en doutait et il me l’avait dit, ajoutant : « Tu n’oseras jamais, Boniface. » Eh bien, l’occasion est venue, et j’ai osé… Nous étions en barque, le long de la côte nord de Sicile… Le Turc ramait. Alors, comme Jéricho se penchait pour prendre l’amarre, je l’ai frappé par-derrière… d’un coup sur le crâne… un coup de massue… »

Pasquarella s’arrêta de nouveau. Ellen-Rock la dévisageait avec des yeux pleins d’anxiété, qui la gênaient. Il scanda, d’une voix altérée :

— Sur le crâne… un coup de massue ?… Boniface a frappé Jéricho sur le crâne ?

Elle répéta :

— Oui, un coup de massue, toute cloutée de fer… Comme une boule de jeu de boules, selon l’expression de Boniface. Il paraît que Jéricho tomba à genoux, assommé comme un bœuf, et sans une plainte. Ahmed se mit à rire : « C’est bien frappé, ça, monsieur Boniface. » Ils fouillèrent les poches, prirent l’argent et le portefeuille. Puis, comme ils craignaient l’arrivée d’une barque de la bande et la découverte de leur crime, ils ramassèrent une vieille épave qui traînait à côté, et ils attachèrent le cadavre dessus. Ensuite, ils remontèrent dans leur barque et, prenant l’épave en remorque, ils ramèrent et l’abandonnèrent au large. Personne ne les avait vus. Quand ils rejoignirent les autres, Boniface leur dit : « Jéricho a abordé. On le retrouvera la semaine prochaine à Constantinople. » Les autres ne se doutèrent de rien. On ne retrouva pas Jéricho à Constantinople. Et l’on ne put rien tenter contre Mlle Manolsen.

La confession de Boniface, rapportée par l’Italienne, prenait fin. Elle s’acheva dans un silence effrayant. Maxime, qui se rendait compte enfin de tout ce qu’elle permettait de supposer, et Nathalie, toute pâle, observaient Ellen-Rock.

Il tenait bon, les mâchoires contractées et les poings fermés. Mais ses joues se creusaient, et ses yeux brillaient d’un éclat de fièvre.

Ils l’entendirent murmurer :

— Je ne comprends pas… je ne comprends pas… Qu’est-ce que signifie cette histoire ?

En effet, il ne comprenait pas. Il ne se souvenait de rien. Le présent et le passé ne se rattachaient pas encore en lui. Aucune image ne sortait du gouffre insondable. Mais quelles terrifiantes idées tourbillonnaient dans son cerveau tumultueux !

Nathalie s’écarta un peu de lui. Toute défaillante, elle se disait :

— Non… non… c’est impossible !… ce n’est pas lui qui a tué mon père…