Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/13

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Lecomte (p. 122-125).


XIII

LES FAKIRS.



On vit s’avancer un individu de haute stature, vigoureux, quoique d’une maigreur excessive, et d’une physionomie à la fois farouche et ascétique.

Sa peau avait des tons de bistre et de cuivre ; ses cheveux noirs avaient l’air d’une crinière de lion hérissée.

Il était couvert de haillons sordides ; il avait pour ceinture une corde de fer, où pendait une lourde chaîne qui allait se rattacher à un anneau rivé au bas de sa jambe droite.

Cet étrange personnage tenait le bras droit levé, et les ongles de sa main droite, qui était fermée, étaient si démesurément allongés qu’ils avaient pénétré dans sa chair.

À son aspect, quelques personnes d’origine blanche éprouvèrent un sentiment de surprise et de répulsion ; mais les Hindous ne semblèrent pas étonnés de la singularité de ses allures. Ils savaient qu’Oudjayani était un fakir.

— Je ne vous ai pas ordonné de lever le bras, lui dit le président.

— Il me serait impossible de le baisser, mylord, répondit l’Hindou, j’avais fait vœu de rester deux années entières le bras en l’air, et à l’expiration de ce temps, ce bras était devenu raide comme une barre de fer ; je ne pouvais plus l’abaisser.

Le fait devait paraître si incroyable à la majeure partie des assistants que sir Monby pria le docteur Collnot, chirurgien en chef de l’armée de Madras, qui assistait aux débats, de donner quelques explications sur ces phénomènes morbides.

— Cet homme, dit le docteur, en s’empressant de se rendre à l’invitation du magistrat, est un yogi. Parmi les fakirs, ou moines mendiants de la religion mahométane, on appelle yogis ceux qui cherchent à se distinguer par des actes extraordinaires de dévotion.

« Les uns restent attachés à un poteau pendant des mois entiers.

« D’autres lèchent des charbons ardents, ou les arrangent en brasier sur le sommet de leur tête.

« Ceux-ci présentent leurs mains ou leurs jambes à la morsure des serpents.

« Ceux-là, se procurant, à l’aide de procédés mystérieux, une catalepsie artificielle, se font enterrer vivants et passent jusqu’à huit jours dans leur fosse volontaire.

« Certains yogis, moins prétentieux, font vœu de tenir un bras horizontalement pendant six mois, un an, deux ans ; et il leur arrive souvent, ce qui est arrivé à Oudjayani, que le bras s’ankylose, que les muscles extenseurs se dessèchent et que l’usage en est à jamais perdu.

— Il n’est pas inutile d’ajouter, dit le président, que ces pratiques bizarres et superstitieuses, ces supplices, ces inhumations volontaires sont le gagne-pain des yogis. La chaîne qu’ils portent leur sert comme de cloche pour avertir de leur passage les populations des villages. Elles s’empressent d’apporter leurs offrandes à ces moines nomades, qui se dédommagent, dans leurs banquets clandestins, des privations et des souffrances qu’ils s’imposent. N’est-ce pas, Oudjayani ?

— Je ne veux pas contredire Votre Seigneurie, répondit l’Hindou.

— Faites maintenant part au tribunal de ce que vous savez, lui ordonna sir Monby.

— Nous étions treize yogis qui avions formé une association. Avec mon bras levé, j’étais pour ainsi dire le porte-enseigne ; notre chef était un certain Vlicâsâ qui excellait dans l’art de se faire enterrer vivant ; il était célèbre sous la dénomination de l’Inhumé.

« À peine entrait-il dans une ville, que la moitié de la population l’escortait en criant : « Seigneur fakir ! aurons-nous le bonheur de vous voir enterrer ? Daignerez-vous nous faire enterrer ici ? » Mais Vlicâsâ n’accordait pas cette faveur à tout le monde, quoique ce fût un exercice peu dangereux pour lui.

« Au mois de juillet dernier, notre caravane, errant dans la vallée de Coïmbatore, passa devant un édifice qui avait l’air d’un grand tombeau et dont la façade avait aux angles des têtes de morts.

« C’était un temple de Kâly.

« L’idée nous prit d’y entrer.

« Au fond du sanctuaire était la statue colossale de la déesse.

« Elle était représentée avec quatre bras ; une de ses mains tenait un cimeterre ; une autre, une couleuvre ; la troisième, un vase rempli de sang ; la quatrième, la tête du géant Dourga.

« Elle avait pour pendants d’oreille deux cadavres, un collier de crânes sur la poitrine et une ceinture faite de mains humaines. Elle foulait aux pieds Siva, son époux.

« — Voilà donc la divinité de ces infâmes Thugs ! s’écria Vlicâsâ. Anathème ; anathème sur eux !

« À peine avait-il parlé ainsi que deux yeux flamboyèrent dans l’ombre ; dans l’espace laissé libre entre le mur du temple et la statue se montra un homme qui, étendant le bras droit vers Vlicâsâ avec un geste menaçant, lui dit :

« — On n’insulte pas impunément les Thugs ! Tu te souviendras !

« Puis il disparut.

« Feringhea avait parlé ; car c’était lui.

— Feringhea ! interrompit le président, en êtes-vous certain ?

— Bien certain, répondit le témoin avec assurance.

— Tournez-vous à droite et regardez.

Le yogi obéit et son visage exprima la plus indicible épouvante.

Il venait de reconnaître le terrible chef.

— Continuez, lui ordonna sir Monby.

Mais le malheureux semblait frappé de mutisme.

Il se remit cependant et reprit, en s’efforçant de ne plus regarder du côté de Feringhea :

— Nous étions en force ; un homme seul ne pouvait rien contre nous ; son apostrophe nous fit donc l’effet d’une vaine bravade. Hélas ! nous ne connaissions pas les Thugs.

« Trois mois s’étaient écoulés et cet incident était oublié, lorsque, cédant aux vœux des habitants de Visugapatam, Vlicâsâ fit annoncer à son de trompe par la ville que, le lendemain lundi, à midi, il se ferait enterrer vivant, pour rester enseveli jusqu’au lundi suivant à la même heure. Ce fait accompli, il promettait qu’aussitôt que la pierre de son tombeau aurait été enlevée, il se lèverait pour aller rendre des actions de grâce à la mosquée.

« Le jour indiqué, on conduisit Vlicâsâ sur la lisière de la forêt de Djanasthâna et on le descendit dans un caveau préparé pour le recevoir.

« En présence d’une foule immense, notre chef s’étendit au fond de ce caveau, sur une natte, avec ses vêtements, et sans autre précaution que de se mettre un morceau de cuir sur le visage.

« — Laissez tomber la pierre au-dessus de moi, dès que vous me verrez immobile, dit-il, je vais m’endormir pour huit jours.

« Il se coucha, une main sur la poitrine et l’autre sur la tête ; ses yeux roulèrent dans leurs orbites ; sa figure, convulsive et contractée, prit une expression d’extase. Il retira sa langue en arrière comme s’il eut voulu l’avaler, puis le sommeil léthargique commença.

« Ceux qui procédèrent à cette étrange inhumation refermèrent soigneusement le caveau et s’éloignèrent.

« Une garde, qui devait être relevée d’heure en heure, avait mission de veiller jour et nuit sur le tombeau. Elle se composait de six notables de la caste des Kchatryas et de six soldats anglais.

« Des brahmines, des prêtres de Bouddah, s’y étaient adjoints volontairement dans l’espoir de confondre les yogis musulmans.

« Le huitième jour arriva ; toute la population était sur pied ; des milliers d’yeux étaient fixés sur la tombe d’où allait sortir Vlicâsâ triomphant. La pierre fut enlevée. Horreur ! il était là, mais couvert de sang et déchiré par d’affreuses morsures.

« Auprès de lui était une panthère !

« Éblouie par la brusque transition des ténèbres à la lumière et du silence au bruit, elle hésita un moment, puis bondit au milieu des assistants épouvantés et disparut dans la forêt de Djanasthâna. »


Après cet émouvant récit, le témoin, accablé par ses douloureux et terribles souvenirs, s’était affaissé sur lui-même et semblait anéanti. On le transporta dehors de la salle, et l’attorney général expliqua comment avait été commis cet attentat.

Une enquête minutieuse, ouverte sur ce dramatique événement, avait étable que, cachés dans les épais taillis des environs, les Thugs avaient creusé une galerie souterraine, qu’ils avaient étayée avec des branches d’arbres et qu’ils avaient ainsi pénétré jusqu’à Vlicâsâ endormi.

Leur première pensée avait dû être d’égorger le malheureux yogi, car il avait au cou une profonde blessure faite avec un poignard ; mais, par un raffinement de cruauté, ils avaient poussé dans le couloir souterrain une panthère privée, qu’on savait appartenir à Feringhea.

Près du cadavre on avait laissé un parchemin, sur lequel était tracé en lettres rouges :

« Ceci est écrit avec le sang de Vlicâsâ :

« On n’insulte par les Thugs impunément ! »

— C’est vous qui avez ordonné ce meurtre, Feringhea ? demanda sir Monby au jemadar.

— C’est moi, mylord, répondit-il fièrement ; cet homme avait insulté notre secte. Comme Hindou, il était deux fois coupable.

Cet aveu devait être le dernier mot de cette audience si épouvantable, mais le président ne suspendit les débats qu’après avoir annoncé qu’à cause de la chaleur, les audiences auraient lieu désormais de 6 à 11 heures du matin, pour être reprises ensuite de 7 heures à 10 heures du soir.