Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/16

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Lecomte (p. 141-143).


XVI

LE MATELOT ROUSTAN.



Dès sept heures, la salle fut envahie de nouveau, et lorsque la cour fit son entrée, le silence s’établit aussitôt.

L’auditoire était avide d’entendre la suite de ces étranges dépositions.

Quoiqu’il fît encore jour, un grand nombre de bougies allumées avaient été posées sur les bureaux. De riches candélabres, disposés autour de la salle, y répandaient une merveilleuse clarté, qui permettait de suivre les moindres mouvements des sinistres héros de ce gigantesque drame judiciaire.

Les formalités ordinaires accomplies, on introduisit un matelot marseillais, à la physionomie joyeuse, qui, après quelques explications ne tenant pas au procès, s’exprima en ces termes, dans son langage imagé :

— Quand nous partîmes de Marseille sur le trois-mâts la Cannebière, le capitaine me dit comme ça :

« — Roustan, tu es un bon matelot et je veux te donner un conseil. Nous allons dans l’Inde. Quand nous serons arrivés à Madras, ne va pas faire des bêtises. Il y a là-bas des particuliers qui vous ont un bon Dieu d’une drôle d’espèce. Pour se mettre bien avec lui, il étranglent tout ce qu’ils rencontrent. En veux-tu, en voilà. Défie-toi, Roustan !

« — Ayez pas peur ! que ze dis au capitaine, ceux qui voudront m’étrangler, je leurs y ferai avaler ma gaffe.

— Témoin, arrivez au fait, fit observer le président au loquace marseillais.

— De quoi, le fait ! s’exclama Roustan. C’est donc pas un fait ce que ze vous dis qu’il m’a dit le capitaine. Va bien ! Nous arrivons à Madras, nous déçarzons les marchandises, et, le lendemain, le capitaine y nous dit comme ça : La bordée de tribord descendra à terre zusqu’à demain matin. Z’étais de la bordée de tribord ; ze mets ma belle veste, ze me met du tabac à siquer (chiquer) dans la posse et ze descends à terre.

— Défie-toi, Roustan ! qu’il me crie encore le capitaine, défie-toi des marias (méchants) qui zétranglent les zens.

« — As pas peur, capitaine ! que ze réponds.

« Arrivé t-à-terre, ze bois quelques verres de tafia et ze vas me promener dans la campagne. Tout à coup, z’aperçois une Indienne qu’elle était zeune et zolie. Ze ne sais pas alors ce qui me monte dans la tête. Ze m’aprosse de cette fille et lui dis quelques petites bêtises. Elle répond dans son baragouin que ze n’y comprenais rien du tout. Alors, ze lui parle par zeste ; elle me répond dans le même langaze, et nous marchons bras dessus bras dessous.

« Nous marssons, nous marssons touzours. « Mais, troun de l’air ! que ze lui dis, ousque tu me mènes comme ça ? » Elle me fait des zestes pour me dire que nous allons dans un case un peu éloignée qu’elle me montre.

« Nous arrivons bientôt dans cette case, elle me fait asseoir sur des feuilles : ze la prends par la taille pour la faire asseoir à côté de moi. À ce moment, elle m’allonge une paire de giffles que j’en vis trente-six sandelles. Macapu ! que ze me dis ! Ze me redresse pour mettre à la raison cette farceuse qui avait la main si leste, mais z’entends un bruit à l’entrée de la case et z’aperçois deux particuliers qu’ils avaient pas l’air de rire et qui m’offrent une cravate. Ze veux la prendre, mais ils veulent me la mettre eux-mêmes. Ce sont ces deux-là. »

Et l’intrépide Roustan désignait deux des accusés.

— Un des deux saute sur moi, poursuit-il, et il essaie de me passer sa petite machine autour du cou.

« Alors ze me rappelle la recommandation du capitaine et ze me dis : Mon pauvre Roustan, tu es fl…ambé ! Mais ze me laisserai pas t-étrangler comme un poulet, tas de brigands, que ze leur dis. Alors ze commence à zouer des bras et des zambes ; les deux Étrangleurs et la coquine d’Indienne se mettent après moi. Ze frappe comme un sourd, ze donne un coup de tête dans la poitrine de l’un, un croc-en-zambe à l’autre et vagué li ! coup de poing par-ci, coup de pied par-là, et quand je les ai bien esquintés tous les deux, ze ne demande pas mon reste et ze prends la poudre d’escampette.

« Z’entends courir derrière moi, ze me retourne, qu’est-ce que c’était ? C’était ma scélérate d’Indienne qui me faisait des signes pour me dire de m’arrêter.

« Roustan a pas peur des hommes, à plus forte raison, il a pas peur d’une femme.

« Ze m’arrête et zuzez de ma surprise ; elle me parle en provençal. Vous le croirez ou vous ne le croirez pas, monsieur le président, cette Indienne était une Marseillaise, une compatriote qu’elle avait épousé un Indien à la suite d’un naufrage où elle avait failli se noyer. Elle me raconta son histoire. Il se trouve que nous étions un peu parents, puisque la cousine de sa grand’mère était la sœur de lait de mon oncle Rampal, le droguiste.

— Mais cette femme, qu’est-elle devenue ?

— Ze l’ai tuée.

— Comment ! vous l’avez tuée ! Et pourquoi ?

— Pourquoi ? Elle voulait m’étrangler. Quand ze vis que c’était une payse et même que nous étions un peu parents à cause que mon oncle Rampal, le droguiste, il avait été le frère de lait de la cousine de ma grand’mère, je lui dis : « Puisque tu as épousé un Indien, à la suite d’un naufraze, et que ton mari il fait le métier d’Étrangleur, il faut revenir à Marseille. »

« Alors elle se mit à pleurer, en me disant qu’elle avait prêté le serment au bon dieu des Thugs, qu’elle était bien malheureuse, et patati et patata. Alors, ze vais dans un bois qui était près de là avec ma payse, mais à peine nous y sommes entrés qu’elle me passe un mouchoir autour du cou pour m’étrangler. Alors, ze n’en fais ni une ni deux, ze lui allonge un coup de poing qu’elle en est morte.

« Son dernier cri il a été Feringhea ! Feringhea !

« — Qu’il y vienne, ton Feringhea, et Bonaventure Roustan lui fera son affaire ! lui répondis-je.

« Puis, ze suis rentré à bord tranquille comme Baptiste. Z’ai tout raconté au capitaine qui m’a dit : « Tu as de la sance (chance), mon brave Roustan. »

« Voilà, mon président, tout ce qui s’est passé, par un fifrelin de plus, pas un fifrelin de moins. »

Et très-fier du succès d’hilarité obtenu par son récit, car malgré tout ce qui s’y trouvait de tragique, sa façon de raconter avait déridé l’auditoire et les juges eux-mêmes, Roustan salua militairement.

Puis il réintégra sa chique à son endroit favori et rejoignit sa place en se dandinant.

La cour passa aussitôt à l’audition d’un autre témoin.