Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/18

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Lecomte (p. 148-156).


XVIII

LE SUPPLICE D’YVAN.



L’homme qui s’avançait, soutenu par deux cipayes, avait dû être grand et robuste ; mais il était courbé, d’une faiblesse extrême et d’une maigreur diaphane.

On eût dit un vieillard. Cependant il avait quarante ans à peine.

Mais son corps semblait brisé par mille tortures. Son visage était zébré de profondes cicatrices.

Sa tête elle-même ne se maintenait pas dans la direction ordinaire de celle de l’être humain qui regarde devant lui.

Des soldats le conduisirent au fauteuil qu’on avait préparé pour lui en face de la cour.

Là, il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit, et Feringhea, qui jusqu’alors était resté si complètement maître de lui, ne put retenir un mouvement de colère.

On eût dit qu’il voulait se précipiter sur cet être meurtri, qui semblait n’être arrivé jusqu’au milieu du prétoire que par un suprême et dernier effort.

Le témoin installe, le président lui adressa la parole.

— Votre nom ? lui demanda-t-il.

— Yvan Vasiliwiecz, répondit le défiguré.

— Vous êtes Russe ?

— Oui, sir, et j’étais au service d’une brave famille pour le salut de laquelle je regrette de n’être pas mort.

— Ce sentiment vous honore. Mais, vous semblez bien faible… Aurez-vous la force de raconter les faits dont vous avez été témoin ?

— Oh ! je l’espère, fit Yvan, en s’accrochant aux bras de son siège.

« Dieu m’accordera la grâce d’accomplir ma tâche ; Dieu me permettra de raconter des crimes horribles… dussé-je expirer lorsque le dernier mot sera sorti de mes lèvres !

— Calmez-vous, continua le magistrat d’un ton compatissant. Nous vous écouterons avec toute l’indulgence qu’exige votre position.

— Il va mentir !… s’écria Feringhea, qui paraissait redouter la déposition d’Yvan.

— Silence ! ordonna le président.

Yvan commença d’une voix saccadée.

— J’avais bien entendu parler des Thugs dans la propriété qu’habitaient mes maîtres, sur les rives du Kavery, mais mes maîtres, pas plus que moi, ne voulaient croire à leur existence. Nous nous trompions.

« Un soir, il me sembla que des gémissements venaient des bords d’un petit lac voisin d’un jungle où j’étais allé visiter les travaux entrepris par nos esclaves dans la journée précédente.

« Je m’approchai de ce lac, et dans les plus hautes herbes qui croissent sur ces rives, je découvris un jeune homme dont la tête était presque séparée du tronc par une épouvantable strangulation.

« Supposant que l’assassin était caché dans le taillis, je m’élançai de ce côté, car j’étais fort et courageux ; mais le jungle était désert, et quand je revins sur les bords du lac, la victime avait disparu.

« Rêveur et sombre, je regagnai l’habitation où je me gardai bien, en racontant ce que j’avais vu, de répandre la tristesse au milieu d’une fête. Ce soir-là, on célébrait l’anniversaire de la naissance de la fille du comte Stanas-Kew, mon maître.

« Cette fille, Olga, n’avait que seize ans.

« Après la fête, poursuivi par de sinistres pressentiments, je me promenai du côté des cases habitées par les esclaves.

« Tout à coup, je crus entendre un chuchotement de voix. Cela me parut étrange à pareille heure.

« J’avançai, j’écoutai, et je retins un cri prêt à s’échapper de ma poitrine oppressée.

« Le chef des Thugs, Feringhea, oh ! je le reconnais bien, allez ! oui, Feringhea était assis au milieu des esclaves !

« Il leur ordonnait la mort de mon maître, l’incendie de l’habitation et le sacrifice d’Olga !…

« Terrifié et contenant mon cœur à deux mains, je voulus cependant écouter jusqu’au bout.

« C’était dans la nuit même que l’horrible projet devait s’exécuter.

« M’enfuir aussitôt sans attirer l’attention des noirs, réveiller le comte et lui apprendre ce qui se passait, tout fut pour moi l’affaire d’un instant.

« Mon maître s’habilla à la hâte.

« — J’aurai le temps d’avertir les autorités, me dit-il. Toi, veille sur Olga !

« Il fit un pas pour sortir.

« Au même instant, des cris confus retentirent au loin.

« — Entendez-vous ? fis-je, la gorge serrée de terreur.

« Il se précipita vers une fenêtre qu’il ouvrit.

« — À moi ! à moi ! s’écria-t-il.

« Hélas ! pas un serviteur ne répondit.

« Tous avaient pris la fuite au premier signal de la révolte des noirs.

« — Il faut sauver mon enfant ! dit le comte avec un épouvantable accent de désespoir.

« — Me voilà, répondit une fraîche voix !

« C’était celle d’Olga que le bruit avait réveillée.

« Vêtue d’un long peignoir blanc, elle se précipita dans les bras de son père !

« Cependant, les cris se rapprochèrent rapidement.

« Ils n’avaient plus rien de l’accent humain.

« C’étaient des hurlements de bêtes fauves.

« — Non ! non ! ils ne nous auront pas vivants ! s’écria le malheureux comte.

« — La lute est inutile, maître, lui dis-je. Déjà la horde hideuse franchit le seuil de la maison. Regardez ! regardez !

« — Il est trop tard, murmura le comte.

« — Un dernier espoir vous reste, maître.

« — Lequel ?

« — Laissez-moi seul ici.

« — Ils te massacreront.

« — Qu’importe, si je vous sauve, vous et votre enfant ! Je vous en supplie ! Prenez le sentier du ravin, qui, du nord de l’habitation, aboutit à la forêt de lièges. De là vous gagnerez Seringham et vous m’enverrez du secours… s’il en est temps encore. »

Une rumeur approbative de l’assemblée interrompit en cet instant le récit du brave Yvan.

Les femmes pleuraient.

Les lèvres des Thugs se plissaient sous un sarcastique sourire.

Mais Yvan, la tête en feu, ne prit nulle attention à ces mouvements divers.

— Je parvins enfin, reprit-il, à décider mon maître. Il me serra dans ses bras. Oh ! que j’étais heureux alors de mon dévouement ! Olga, elle-même, me remercia de sa voix si douce, et…

Yvan s’arrêta suffoqué par des souvenirs douloureux.

— Du courage ! lui dit le président.

Le pauvre serviteur continua :

— Une minute encore, et ils étaient sauvés tous les deux ! Mais soudain les révoltés enfoncèrent la porte de la chambre.

« Un coup de feu retentit.

« Mon maître tomba mort.

« Il était encore parmi les esclaves, lui ! l’infâme ! Feringhea ! Il commandait ceux qu’il avait excités en leur faisant boire du rhum, en leur promettant les récompenses accordés aux meurtriers par sa divinité maudite.

« — Yvan, sauve-moi ! supplia Olga, affolée.

« Le pistolet au poing, je me plaçai devant elle.

« — Laissez-moi sortir, misérables, m’écriai-je avec désespoir ; le premier qui s’avance est mort !

« Vaine menace !

« Un lazzo siffla dans l’air.

« Lancé par le chef des Thugs, il vint s’enrouler autour du cou d’Olga, qui tomba à son tour.

« Aussitôt, prompt comme la foudre, Feringhea s’élança, saisit la malheureuse enfant et l’emporta en poussant un ricanement sinistre.

« Je fis feu sur lui, mais sans l’atteindre.

« C’est alors que se ruèrent comme un torrent, dans la chambre, des hommes qui je n’avais pas encore vus parmi les noirs.

« En un clin d’œil je fus bâillonné, garrotté, et ces hommes, les Thugs, m’emmenèrent dans la direction qu’avait prise leur chef !

« Pendant que l’habitation brûlait et dévorait le cadavre de mon malheureux maître, je fus porté sur les épaules d’un des misérables dans un épais fourré de la forêt. Les arbres y étaient si serrés, les lianes les reliaient si étroitement les unes aux autres que c’était là un refuge presque invisible.

« Mais les Thugs connaissaient bien le pays et les endroits où la justice ne pouvait les atteindre.

« Ils traversèrent le jungle, et après une heure de marche, ils arrivèrent dans une sorte de carrefour, à l’un des angles duquel se trouvait une espèce de cabane.

« Là on me jeta à terre.

« Alors, après des cérémonies auxquelles la stupeur m’empêcha de prêter attention, je vis soudain le carrefour se garnir d’une quantité d’Étrangleurs plus considérable encore.

« Leurs physionomies étaient atroces.

« Ils se mirent à danser avec d’inénarrables contorsions.

« Puis, leurs rangs s’ouvrirent, et de la cabane sortit un Thug, dont le front était zébré de raies jaunes.

« Il portait Olga.

« À la vue de la pauvre enfant, tous mes membres tressaillirent et mon cœur bondit dans ma poitrine.

« Je la croyais morte, la malheureuse jeune fille ! ou plutôt je la désirais morte, car je craignais pour elle quelque supplice épouvantable.

« Je n’avais plus la force de parler.

« On la plaça à mes côtés, et moi, les mains chargées d’entraves, je ne pouvais la secourir.

« L’enfant de mon maître tourna vers moi son regard désolé, et je sentis ses larmes couler sur ma joue livide.

« Tout à coup un nouveau personnage sortit encore de la cabane et tous les fronts se courbèrent devant lui. C’était Feringhea.

« Il s’avança jusqu’au milieu du cercle humain.

« Son front rayonnait d’un sinistre présage.

« Arrivé à moi, il me montra Olga, en me disant :

« — C’est l’hommage à la divinité Kâly ; toi tu seras le grand prêtre !

« Puis, s’adressant à deux de ses esclaves :

« — Déliez cet homme, ordonna-t-il.

« Aussitôt on me débarrassa de mes entraves.

« Je me relevai, me tenant à peine sur mes jambes affaiblies, et je jetai autour de moi un regard épouvanté.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Madras.

« — Étrangle ! s’écria Feringhea tout à coup en me désignant Olga d’un geste brutal.

« — Jamais ! jamais ! répondis-je en m’élançant entre lui et la pauvre victime.

« — Tu ne veux pas ? reprit-il avec menace.

« — Non, je ne veux pas !

« — Sectateurs de Kâly, commanda-t-il, faites votre devoir !

« Deux misérables se saisirent de moi et me portèrent vers un arbre du carrefour.

« À cet arbre était adapté un crampon de fer à la pointe acérée.

« Un Thug me souleva d’une main puissante.

« Je laissai échapper un affreux cri de douleur.

« Il venait de m’accrocher à la pointe de fer.

« J’étais suspendu par l’épaule.

« Je sentis une sueur chaude inonder mon corps.

« Mon sang coulait et arrosait la terre maudite.

« On me laissa pendant quelques minutes dans cette horrible position, puis on me décrocha.

« — Étrangle ! hurla de nouveau Feringhea, en me montrant Olga, qui gisait inanimée sur le sol.

« Cette fois, je ne daignai pas répondre.

« Un sourire cruel de Feringhea me dit que ma torture allait continuer.

« Je ne me trompai pas.

« Les Thugs s’emparèrent de nouveau de moi et me couchèrent sur une grossière table de bois.

« Puis, un de ces bourreaux, me prenant tour à tour les doigts des mains et des pieds, m’enfonça dans les ongles de longues épines.

« Tous mes doigts étant meurtris, les Thugs me replacèrent sur le sol.

« Il me fut impossible de me tenir debout.

« Je m’affaissai, haletant, près d’Olga, qui se mourait.

« — Étrangle ! ordonna pour la troisième fois Feringhea avec un ricanement féroce.

« — Es-tu donc à bout de tortures ? murmurai-je, en le regardant avec mépris.

« Feringhea allait me prouver que je le connaissais mal. Il fit apporter immédiatement un vase qui contenait des lingots d’argent en ébullition.

« Oh ! les Thugs n’eurent pas la peine de me maintenir, pour me faire endurer ce nouveau supplice !

« D’ailleurs, l’intensité même de la douleur m’avait rendu presque insensible.

« — Grâce ! grâce ! murmura alors une voix étouffée.

« C’était la pauvre Olga qui implorait pour moi ces monstres.

« Que pouvait sur ces cœurs de tigre la prière d’un enfant ?

« Un Thug versa le liquide bouillant dans la plaie que m’avait faite le crampon de fer.

« À cette nouvelle souffrance, un rugissement s’échappa du fond de mes entrailles.

« — Étrangle ! répéta Feringhea, croyant que je deviendrai le meurtrier d’Olga pour me sauver.

« Comme je ne pouvais articuler un son, je disais non de la tête et des yeux, pendant que l’argent liquide glissait sur mes plaies déchirées.

« À bout de cruauté, surexcité par la colère que lui causait ma résistance, Feringhea perdit enfin patience.

« Il s’élança sur la malheureuse enfant, et je vis les mains musculeuses du misérable se serrer autour de son cou par une pression infernale…

« — Reçois cet holocauste, Kâly ! s’écria le chef des Thugs, en rejetant sa victime à terre.

« Olga était étranglée.

« Alors, comme si mes forces n’eussent attendu pour disparaître que la fin de cet horrible drame, je m’évanouis.

« Quand je revins à moi, j’étais presque enseveli dans une fosse à moitié comblée.

« Les Thugs m’avaient enterré vivant.

« Mais, avant de jeter sur mon corps la terre destinée à cacher leur crime, ils m’avaient couturé la figure avec leurs poignards.

« Mes joues tombaient en lambeaux.

« Après la première sensation de fraîcheur qui vint me raviver, mon oreille perçut un son étrange, comme le hurlement d’un chien qui pleure.

« Pour me rendre compte de ce bruit, j’essayai de tourner la tête.

« Mais ce mouvement, ainsi que tous les autres m’était impossible ! En voulant m’étrangler, les Thugs n’étaient parvenus qu’à paralyser les muscles de mon cou !

« Tandis que je faisais mille efforts pour sortir de la fosse où j’étais enfoui comme un cadavre, je sentis sur mon visage un contact humide.

« C’était Mirame, mon chien fidèle ! Enchaîné lors de l’invasion de l’habitation de mon maître, il était parvenu à briser sa chaîne et son flair l’avait mis sur mes traces.

« C’était Mirame qui allait me sauver la vie, car la nuit même, moitié rampant, moitié traîné par mon valeureux terre-neuve, je pus atteindre un lieu habité.

« Quant au reste de mon existence, conclut Yvan avec un amer sourire, il vous suffit de me regarder pour comprendre qu’elle est un problème dont je cherche encore la solution. »

Pendant cette émouvante et terrible déposition, Feringhea n’avait rien perdu de son calme. C’est à peine si par moments un sourire cruel avait erré sur ses lèvres.

— Vous avez entendu, lui dit sir George Monby.

— Cette femme était l’une des mille victimes que j’avais juré d’immoler aux mânes de Goolab-Sohbee, répondit le jemadar.

— Misérable ! gémit Yvan à cet aveu cynique.

Et comme s’il n’eût conservé de force que pour jeter ce dernier cri de malédiction, il s’affaissa dans les bras des deux cipayes qui l’avaient amené à l’audience.

Pendant qu’on emportait ce malheureux, le président levait la séance, et la foule, dont l’indignation croissait à chacun de ces nouveaux drames, se retirait profondément émue.