Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/3

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Lecomte (p. 21-31).


III

INTERROGATOIRE DE FERINGHEA



Feringhea ne se décida à redescendre dans le monde de la terrible réalité que lorsque lord William Bentick lui adressa la parole en ces termes :

— Feringhea !

« Voulez-vous nous dire toute la vérité :

« Sur votre puissance ?

« Sur votre jeunesse ?

« Sur votre initiation ?

« Sur votre vie de Thug ?

« Sur vos crimes ?

« Sur la mystérieuse association dont, selon votre aveu, vous êtes un des chefs suprêmes ? »

L’Hindou, relevant la tête, rejeta en arrière ses longs cheveux flottants, avec le mouvement sauvage d’un lion qui secoue sa crinière ; ses yeux se chargèrent d’éclairs, et de sa voix calme, ferme, vibrante, il commença avec ce coloris de langage particulier à sa race et qui caractérise d’ailleurs les idiomes de l’extrême Orient :

— Oui, je vous dirai la vérité toute entière, car les temps sont venus. S’il en était autrement, je ne serais pas entre vos mains. L’Inde a encore de mystérieux asiles ignorés de ses envahisseurs.

— Nous vous écoutons.

— Je suis né entre les pattes d’un lion, à Mavalipouram, la ville du grand Bali, la cité morte. On m’a dit que ma mère était la femme aimée d’un rajah puissant.

« C’est tout ce que je sais de ma première enfance, car si ma mémoire me rappelle une époque plus rapprochée, je revois un palais de marbre, des éléphants, des femmes, des serviteurs nombreux, et enfin, plus près encore, un long chemin à travers les jungles et les forêts.

« Je me souviens plus distinctement d’un séjour de douze années dans le madrassah (collège) de Bénarès la Sainte, où les pundits[1] m’enseignèrent l’histoire de ma patrie et m’élevèrent dans la haine de ses oppresseurs.

« Je devenais un savant et mes maîtres m’aimaient, car personne mieux que moi n’interprétait l’histoire de la grande guerre du divin Viassa ni l’épopée de Rama[2]. De plus, j’aimais ! j’étais donc parfaitement heureux et l’avenir m’apparaissait rempli des plus douces promesses. Oui, j’aimais ! J’avais donné mon cœur à la fille de mon maître, le divin Sitla, et Goolab Sohbee[3] m’avait laissé prendre le sien en échange.

« Je me voyais déjà, dans un temps prochain, consacrant ma vie entière à ma femme bien-aimée et à l’étude de nos mystères religieux, lorsqu’un jour des hommes vinrent me chercher, par ordres de mon père, disaient-ils.

« Ils m’emportèrent sans que j’eusse conscience de ce qui se passait. Par quel sortilège ? Je l’ignore.

« Alors je traversai le Gange, la Nerbudda, pour ne revenir à moi que dans un des fourrés les plus sombres de la forêt du Malwa, au milieu d’un groupe d’individus qui m’étaient inconnus.

« Mais qu’est-ce que cela peut vous faire, et en quoi l’enfance de celui qui se nommait… je l’ai oublié, et qui a nom aujourd’hui Feringhea, peut-elle vous intéresser ? »

En prononçant ces derniers mots, l’Hindou avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et, les yeux fermés, il semblait revoir en rêve ses premières années.

Son récit avait été écouté dans le plus profond silence ; sa voix avait dû pénétrer jusqu’aux extrémités de l’immense salle d’audience.

— Au contraire, continuez, dit lord Bentick puissamment intéressé lui-même ; c’est la vérité seule qui pourra mériter notre pitié.

— Je ne sais pas mentir, reprit fièrement Feringhea, et je ne crains pas la mort !

« Si je parle, c’est que Sarrassouati, l’épouse de Vischnou, me l’ordonne. »

Et après s’être recueilli quelques instants, il reprit :

— À mon arrivée, les hommes qui m’avaient amené échangèrent quelques paroles à voix basse avec ceux qui les attendaient, et il n’y eu pas d’amitiés qui ne me furent faites par mes nouveaux compagnons. Les jours se passaient à prier et à interpréter les pouranas[4], surtout ceux des versets qui sont en l’honneur de Kâli, la grande déesse.

« Cependant, comme on craignait pour moi les fatigues d’une course longue et périlleuse, deux hommes qui semblaient veiller plus particulièrement sur ma jeunesse se détachaient quelquefois avec moi de la bande pour prendre du repos dans quelques-uns des rares villages que nous rencontrions dans la forêt.

« Un jour nous laissâmes la troupe au milieu des jungles pour aller chercher un abri dans un petit pays qu’on appelle Baali, sur les bords de l’une des mille rivières qui se jettent dans la Nerbudda.

« Là nous demandâmes l’hospitalité à un brahmine vénéré, du nom de Raschow.

« À peine étions-nous entrés dans la cabane du prêtre de Vischnou que ses fils, trois beaux jeunes hommes, vinrent s’asseoir à la table où nous avions été admis à partager le repas de famille.

« Avant de toucher aux mets, je présentai respectueusement au vieillard, suivant la loi religieuse, le gâteau de riz pour le couper avec lui.

« Mais il me refusa, en me disant qu’il avait fait vœu de ne pas manger ce jour-là, et que ses fils devaient également se priver de toute nourriture.

« Quoique surpris d’une telle abstinence, car nous n’étions pas au moment du oupoo-pouja (fête pendant laquelle on observe le jeûne), je mangeai ainsi que mes compagnons, sans paraître faire attention à ce fait, futile en apparence, mais qui me parut être un avertissement d’en haut.

« Après le repas, vaincus par la fatigue, nous allâmes nous coucher sur les nattes fraîches qu’on avait étendues sur le sol.

« Bientôt les fils du brahmine vinrent nous y rejoindre.

« Le saint homme devait, lui, passer la nuit en prières, à quelques pas de son habitation, sur les bords d’un petit étang où il se préparait, par les ablutions ordonnées, à la veille qu’il s’était imposée.

« Gagnés par le sommeil, mes conducteurs ne tardèrent pas à s’assoupir. Les fils de notre hôte en firent autant bientôt, après avoir, les uns et les autres, ramené sur leurs visages le voile de la nuit.

« Seul je veillais, écoutant au loin le bruit du vent dans les jungles, le murmure de l’eau sur les racines des palétuviers et la voix monotone du vieillard qui psalmodiait les versets sacrés de la grande guerre.

« Bientôt mon esprit s’élança à travers l’espace et, franchissant fleuves, montagnes et vallées, remonta bien haut vers le nord pour s’arrêter à ces lieux riants de ma jeunesse, dont je venais d’être si brusquement arraché.

« Je revoyais la grande pagode de Brahma baignant ses escaliers de marbre dans les flots du fleuve sacré, je me retrouvais au milieu des saints pèlerins, j’aspirais les parfums des fleurs et des encens préférés offerts au plus grand des dieux. Puis un souvenir d’amour vint encore animer mon rêve. Une forme indécise d’abord, plus nette bientôt, précipita les battements de mon cœur. Je revivais avec le passé !

« La compagne de mon enfance était là, devant mes yeux, à demi noyée dans les vapeurs roses et diaphanes qui ne me cachaient rien de sa beauté.

« C’était bien elle, Goolab-Sohbee, avec ses longs cheveux, qui, malgré sa taille élancée, tombaient jusqu’à ses pieds d’enfant, blancs et roses comme le lotus qui portait le dieu sur les eaux, si petits que je les enfermait tous les deux dans une de mes mains.

« Ses grands yeux de gazelle s’étaient arrêtés avec une douceur enivrante sur les miens ; sa bouche entr’ouverte semblait murmurer ces mots que, dans sa pudeur, elle n’avait jamais osé prononcer : Je t’aime !

« Qu’elle était belle, et comme mon amour se réveillait brûlant en mon cœur !

« Comment avais-je pu m’éloigner d’elle ? Mystère !

« Comment ne m’étais-je pas révolté à l’idée de cette séparation où ma volonté n’avait été pour rien ? Mystère !

« Pourquoi étais-je étendu si loin sur la terre de l’exil ? Pourquoi cette apparition suave venait-elle à moi ? Mystère ! Toujours mystère !

« De longues années se sont écoulées depuis ce temps-là. Bien des crimes ont été commis sous mes yeux, par mon ordre ; j’ai trempé bien souvent mes mains dans le sang, et cependant ce souvenir d’amour est là, si puissant en mon cœur qu’il se réveille devant vous, devant vous qui avez traversé les mers pour vous emparer de notre pays, l’asservir et vous faire nos juges…

— Feringhea, je vous rappelle au respect que vous devez aux représentants de la loi. Modérez vous paroles, dit lord Bentick.

L’Hindou parut n’avoir point entendu et continua :

— … Devant cette foule curieuse, étrangère à ma religion, à mon pays, à ma race, qui n’attend de moi que le récit des crimes dont le souvenir la fait trembler et qui peut-être se rit de mes souvenirs !

Ici les larmes sillonnèrent les jours de Feringhea.

Sa voix était émue, pleine de douceur, et l’auditoire tout entier semblait partager son émotion, lorsqu’il s’écria brusquement :

— Mais c’est assez de larmes et de regrets pour le passé ! La mémoire de Goolab-Sohbee ne doit exister en moi que pour me donner la force d’accomplir ma tâche et de punir !

Et il reprit son récit :

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Je vis un groupe d’hommes entraînant trois femmes.

— Soudain, alors que j’étais sous le charme de cette apparition et que je prêtais une oreille attentive à tous ces bruits indéfinissables de la nuit, je perçus distinctement une voix harmonieuse et douce comme celle de Sarrassouati, la blanche épouse de Vischnou, qui me disait :

— Enfant ! enfant ! méfie-toi de l’homme qui ne veut pas s’asseoir à la table où tu as pris place, qui repousse le pain que tu lui offres.

« Et tout à coup, mû par une puissance surhumaine, subissant une influence divine, je pris doucement mes compagnons l’un après l’autre et les portai, sans les éveiller, dans un autre coin de la chambre que nous occupions. Puis, retenant mon haleine, glissant sur les nattes comme un tigre dans le fourré des jungles, je mis à la place que j’occupais avec mes amis les trois fils du brahme Raschow.

« La lune à demi voilée éclairait à peine de quelques rayons blafards cette scène étrange ; Brahma seul pouvait avoir donné à un enfant de quinze ans la force de déplacer des cinq hommes.

« Je m’étais étendu auprès de mes guides, et nous étions depuis peu d’instants dans cette nouvelle situation, nos turbans de mousseline voilant nos visages, lorsque je vis le vieillard pénétrer dans la salle et s’approcher de nous pour s’assurer de notre sommeil.

« J’eus le pressentiment qu’une scène horrible allait se passer, et cependant j’étais calme, plein de confiance. Il me semblait que ma destinée me protégeait, que je pouvais braver impunément tous les dangers !

« Raschow tenait à la main un long poignard, trempé sans doute dans ces sucs empoisonnés du mancenillier ou de l’upas qui rendent mortelles les moindres blessures.

« Il se prosterna, leva vers le ciel ses mains amaigries en murmurant une prière, et continua sa marche de serpent vers le groupe de ses fils qui dormaient et qu’il prenait pour moi et les deux compagnons.

« La lune isolée des nuées s’était faite plus brillante ; elle semblait un flambeau funèbre qui venait de s’allumer dans les cieux.

« Le brahmine n’était plus qu’à une longueur de bras de ses fils ; ses yeux pleins d’éclairs paraissaient chercher sous les plis des pagnes l’endroit où il devait frapper.

« Lorsque ses yeux scrutateurs se furent rendu compte de la position des trois corps, il n’hésita pas ; il allait accomplir un acte agréable à son dieu !

« Plus prompt que la pensée, plus rapide que l’éclair, plus agile que la panthère, il s’élança, et sa main nerveuse plongea trois fois jusqu’à la garde, dans le cœur de ses enfants, le poignard qui nous était destiné.

« Les victimes n’avaient pas eu le temps de pousser un cri, de faire entendre une plainte. Le prêtre avait frappé juste. »


À ces mots, un frisson d’horreur parcourut l’auditoire, mais Feringhea resta calme, et se tournant à demi vers la foule, il l’enveloppa d’un long regard de mépris.

— Le sacrifice accompli, reprit-il, le vieillard gagna la source qui coulait en face de sa maison ; il y fit ses ablutions, et j’entendis sa voix s’élever en priant vers le dieu qui veut des victimes humaines et pour lequel l’odeur du sang est l’encens préféré, les râles des mourants le plus suave des hymnes.

« Je ne perdis pas un instant. J’éveillai mes compagnons ; en quelques mots, je leur appris ce qui venait d’avoir lieu, le danger qu’ils avaient couru, et nous sortîmes.

« Le brahmine était encore en prières lorsque nous passâmes près de lui. Le sang de ses enfants avait jailli jusqu’à nous ; nos pagnes avaient de grandes taches rouges.

« Il se retourna au bruit que faisaient nos pas sur les feuilles sèches, et, à notre vue, il se redressa brusquement en poussant un cri terrible.

« — Par Yama, le dieu de la mort ! s’écria-t-il en regardant avec des yeux hagards son long poignard teint de ce sang qu’il croyait le nôtre, ai-je frappé dans le vide et sont-ce là des fantômes ? Mais les victimes, alors, les victimes, où sont-elles ?

« Désespéré, fou, éperdu, il se précipita dans sa cabane, sur les nattes humides du sang de ses fils.

« Pendant qu’il cherchait et se croyait le jouet d’un épouvantable rêve, nous, nous traversions à la nage la petite rivière qui baigne le village.

« Les malédictions du brahmine, ses cris de désespoir nous poursuivaient. Pendant plusieurs heures d’une course vertigineuse dans la forêt je crus encore les entendre se mêler au sifflement du vent dans les palmiers, aux rugissements des bêtes fauves dans les fourrés.

« Au moment où nous allions atteindre le campement de la bande, je m’arrêtai brusquement : on venait de prononcer mon nom, non pas mon nom de Feringhea, mais celui de mon enfance, celui que ma mère me donnait en me berçant, celui que la compagne de ma jeunesse prononçait avec un si doux accent.

« Mes pas s’attachèrent au sol, mon cœur précipita ses battements, et je prêtai l’oreille.

« La même voix parlait de nouveau ; elle prononçait le même nom, le mien, et il me semblait que c’était au milieu de larmes et de sanglots. Cette voix que je reconnaissais maintenant, c’était celle de ma bien-aimée, celle de Goolab-Sohbee, qui m’appelait à son secours.

« Sans crainte des bambous dont les épines me déchiraient le visage, je me jetai du côté où cette voix chérie se faisait entendre.

« Au détour d’un des sentiers de la forêt, je vis un groupe d’hommes entraînant trois femmes.

« Je ne m’étais pas trompé : mon cœur me m’avait révélée ; sa voix était arrivée jusqu’à moi. Parmi ces femmes, je reconnus Goolab-Sohbee.

« À cette vue, je quittai mes guides et je m’élançait en courant, rapide comme l’ouragan.

« Je n’étais plus un homme. J’étais un lion aux pieds de gazelle.

« Mais les ravisseurs étaient partis au grand galop de leurs vigoureux chevaux. Bientôt je n’entendis plus rien. Tout avait disparu !

« J’étais haletant ; la douleur me rendait fou. Je sentis les forces et le courage m’abandonner ; je tombai.

« Mes compagnons, qui m’avaient suivi aussi rapidement qu’ils avaient pu le faire, me reçurent dans leurs bras.

« — Ami, me dit l’un, peux-tu déjà oublier ce que vient de faire pour toi la grande déesse ? Ne comprends-tu pas que ce qui est arrivé chez le brahmine est un avertissement des dieux ?

« — Ami, me murmurait l’autre, ne te sens-tu pas appelé à de grandes choses ? Kâli t’a marqué elle-même au front de son doigt sanglant. Pour une femme, veux-tu donc renoncer à la gloire qui t’attend ?

« — Mais je l’aime ! m’écriai-je, je l’aime ! C’est l’âme de mon âme ! Elle est si belle !

« — Nos femmes sont plus belles encore, reprit un de ceux qui me retenaient. Pas de faiblesse indigne de celui que la déesse vient de choisir entre mille !

« Que se passa-t-il alors en moi ? je ne le sais. Mon cœur saignait toujours et cependant je cessai de pleurer. Je ne me demandai même pas comment cette compagne adorée de mes jeux et de mon enfance pouvait se trouver au milieu de ses ravisseurs. Je n’avais plus de volonté, je marchais comme un fantôme entre les deux hommes qui m’entraînaient.

« J’étais voué désormais à Shiba !

— Passez sur ces détails et arrivez à votre initiation, dit le président qui craignait l’exaltation mystique que le récit de Feringhea pouvait répandre dans la foule indigène.

— J’ai promis de tout révéler, répondit le chef des étrangleurs, ce que je dis est la vérité ; si vous ne voulez pas m’entendre, je me tairai.

— Soit ! continuez, mais, autant que possible, passez rapidement sur cette première partie de votre existence.

— Ce que je dis est indispensable et expliquera bien des choses.

Et après ces mots lancés avec fierté et d’un ton menaçant, l’Hindou reprit son récit en ces termes :

— Lorsque nous arrivâmes au camp, peu d’instants après cette rencontre, mes deux gardiens se hâtèrent de raconter ce qui s’était passé chez le brahmine Raschow, et l’enthousiasme de la troupe entière ne connut pas de bornes.

« Budrinath le chef se jeta à mon cou, et le gooroo[5], en me prenant les mains et me présentant à tous, s’écria :

— Celui-là est l’élu, celui-là est vraiment le descendant des Jemadars. Qu’il soit respecté à l’égal des plus grands, jusqu’à ce que le jour de son initiation soit fixé par les augures.

« Dès ce moment, en effet, je fus entouré de soins. Pendant les repas, le prenais place à la droite du chef ; durant la nuit, je m’étendais sur les nattes les plus fines.

« Nous descendions vers le sud, et il y avait plusieurs semaines que durait notre voyage, quand un soir, au lever de la lune, Budrinath, dont l’affection pour moi grandissait de jour en jour, m’entraîna, avec un vénérable vieillard, dans un endroit isolé, et me dit :

« — Mon fils, il est temps ; le moment de votre initiation est arrivé, vous êtes digne de nous !

« Et il m’offrit un morceau de sucre que j’avalai.

« Je sentis un feu brûlant parcourir mes veines. Dès lors, rien ne m’étonna de ce qui me fut révélé par le vieillard, mon précepteur, car mon âme s’élançait pleine d’ardeur dans la voie nouvelle qui lui était ouverte.

« Il me dit :

« — Au commencement du monde, l’Être suprême créa deux puissances opposées : la puissance créatrice et la puissance destructive, destinées à être en guerre éternelle.

« La puissance créatrice, cependant, peupla la terre si rapidement, que la puissance destructive ne pouvait plus marcher d’égal à égal.

« Alors il lui fut permis, par Brahma, d’avoir recours à tous les moyens pour arriver à ce but.

« Davy, Bhowanie ou Kâli, car la déesse destructive s’est révélée sous ces trois noms, est cette puissance terrible.

« Elle rassembla un grand nombre de ses adorateurs, qu’elle appela Thugs. Elle les initia dans la pratique du thugisme, et les doua d’une intelligence supérieure, afin qu’il leur fut aisé de détruire l’espèce humaine. Puis elle les dispersa sur la terre, en leur accordant comme récompense de leurs sacrifices le butin qu’ils pourraient trouver sur ceux qu’ils auraient mis à mort.

« Les Thugs n’avaient pas à s’occuper des cadavres ; ils étaient enlevés de la terre par la déesse elle-même.

« Des siècles s’écoulèrent ainsi, et Kâli protégea ses sectateurs contre les lois humaines ; mais bientôt la corruption se glissa parmi eux à mesure que s’accroissait la dépravation du monde. Enfin une troupe plus curieuse que les autres, après avoir mis à mort un voyageur, résolut, au lieu de suivre l’ancienne coutume, qui consistait à abandonner le corps, de guetter pour savoir ce qu’il deviendrait.

« Ils se cachèrent, se croyant à l’abri de tous les regards. Mais quel mortel peut échapper aux yeux de la divinité ? Elle les découvrit, et, se manifestant à eux dans la plus terrible de ses incarnations, elle leur reprocha leur manque de foi et les menaça de sa vengeance.

« — Vous avez vu et contemplé, leur dit-elle, une puissance qu’aucun mortel n’a jamais aperçue sans être frappé de mort. Je veux bien vous épargner, mais à l’avenir je ne vous protégerai plus comme je l’ai fait jusqu’ici. Je n’enlèverai plus les corps de ceux que vous tuerez ; vous aurez à les faire disparaître vous-mêmes et à craindre alors les puissances de la terre. Désormais je vous guiderai et vous instruirai par des augures.

« Et elle disparut.

« C’est la punition infligée par Kâli à ses sectateurs qui nous force aujourd’hui à ensevelir soigneusement les cadavres de nos victimes, mais, grâce aux précautions que nous prenons et à la protection de la toute-puissante déesse, ils ne sont jamais découverts.

« Croyez-vous que si nos actes n’étaient pas agréables à la Divinité, nous règnerions ainsi sans partage sur cette immense contrée, dont vous êtes maîtres, mais dont nous bravons impunément les lois ! »

L’attention qu’on prêtait aux moindres paroles de l’Hindou était si grande que c’est à peine si ces derniers mots furent suivis d’un léger murmure de la foule.

Le président, qui s’était laissé gagner lui-même par l’émotion, se contenta de dire :

— Continuez, Feringhea ; ne faites pas attention au mouvement de l’auditoire. Et vous, messieurs, n’oubliez pas que nous représentons ici la justice dans ce qu’elle a de plus sacré.

Feringhea poursuivit :

— Le jour de la fête Dasera, qui arrivait le surlendemain, était fixé pour mon initiation préparatoire, car la grande initiation devait être faite plus tard, en d’autres circonstances, avec la pompe accoutumée.

« En l’attendant, je passai mon temps en prières et en jeûnes.

« Le grand jour arrivé, je fus baigné, habillé de vêtements n’ayant jamais été blanchis et conduit par mon maître, qui officiait en qualité de gooroo ou directeur spirituel de la bande. Je fus amené dans une case où se trouvaient rassemblés tous les chefs des bandes voisines.

« Ils étaient assis sur un drap blanc. Mon gooroo s’avança vers eux, leur demanda s’ils étaient satisfaits de me recevoir comme Thug et comme frère.

« Ils répondirent oui.

« Je fus alors conduit en plein air, accompagné par toute l’assemblée, et mon maître, levant les yeux vers le ciel, s’écria :

« — Ô Bhowanie, mère du monde, dont nous sommes les adorateurs, admet ton serviteur, accorde-lui ta protection, donne-nous un augure favorable, qui nous manifeste ta volonté !

« Nous attendions depuis quelque temps dans le plus respectueux silence, lorsque d’un arbre au-dessus de nos têtes on entendit le cri du hibou.

« — Honneur à Bhowanie ! gloire à Bhowanie ! s’écrièrent tous les chefs en se précipitant vers moi pour m’embrasser.

« — Soyez joyeux, me dit le gooroo ; l’augure est des meilleurs, votre admission est complète. Et, trempant son doigt dans un vase plein de sang encore chaud que lui présentait un des hommes de la bande, il me traça trois larges lignes horizontales sur le front, en récitant les versets sacrés.

« Je fus aussitôt ramené à la case, et une pioche, symbole sacré de notre profession, fut placée dans ma main droite, sur un mouchoir blanc. Je fus invité à l’élever jusqu’à ma poitrine, et un serment épouvantable me fut dicté.

« Je le répétai en levant la main gauche en l’air et en invoquant le nom de la déesse au service de laquelle je me dévouais.

« Après quoi, on me fit manger un petit morceau de goor, sucre brut consacré.

« Ma réception était terminée !

— Quel était ce serment ? demanda lord Bentick.

— C’est un serment de haine et de mort contre l’humanité tout entière, répondit Feringhea sans hésitation.

— Quels engagements vous faisait-il prendre ?

— Les voici :

« Au nom de Bhowanie, je jurai d’être toujours aux ordres de l’association et de ne pas détourner le mouchoir sacré même de mon père, de mes frères et de mes sœurs.

« Je jurai d’employer toute mon intelligence, toute ma force, toute ma vie à une lutte sans trêve contre tous les êtres créés, fussent-ils le sang de mon sang, la chair de ma chair ! »

À ces mots, dits avec une exaltation croissante, un cri d’horreur s’éleva dans la salle, et il fallut plusieurs minutes pour que le silence pût y être rétabli.

Mais le président leva la séance, qui s’était prolongée très-avant dans la nuit sans que l’auditoire s’en fût aperçu, tant l’attention et la curiosité de tous était surexcitées.

  1. Brahmines versés dans les sciences.
  2. Poëmes religieux.
  3. Rose du matin.
  4. Livres sacrés.
  5. Chef religieux présidant aux initiations.