Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/4

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Lecomte (p. 32-37).


IV

SUITE DE L’INTERROGATOIRE DE FERINGHEA



Le lendemain, bien avant la reprise de l’audience, la place du Gouvernement était envahie par la foule, et les nombreux soldats que l’autorité avait échelonnés sur la place du Palais ne parvenaient qu’avec peine à y maintenir un peu d’ordre.

Ceux qui avaient entendu la première partie de la déposition de Feringhea étaient avides d’en connaître la fin ; ceux qui, au contraire, n’avaient pu pénétrer la veille dans l’enceinte du tribunal, voulaient à leur tour y prendre place.

Ils désiraient entendre de leurs oreilles, voir de leurs yeux, ne pouvant croire à tout ce qui se disait de la déposition du chef des Thugs, dont cependant les particularités les plus horribles restaient à connaître.

Aussi, lorsque l’heure de l’ouverture des portes fut arrivée, ce fut un flot déchaîné qui se précipita dans les couloirs.

En un instant, la salle du tribunal fut remplie et présenta de nouveau ce coup d’œil curieux que nous nous sommes efforcé de décrire.

Il fallut plus d’un quart d’heure aux huissiers pour obtenir un peu de tranquillité ; ce ne fut que sur la menace de faire sortir la foule et lorsqu’on eut annoncé la cour que le silence se fit.

Feringhea fut introduit, entouré de gardes et de soldats.

Il avait toujours la même attitude altière et rêveuse.

Dès que le terrible chef fut en face de lui, lord Bentick prit la parole en disant :

— Je prie l’auditoire d’assister à ces débats avec plus de calme qu’il ne l’a fait hier, de dominer son émotion et surtout de s’abstenir de toutes marques d’approbation ou d’improbation. La majesté de la justice ordonne le plus profond silence. Je désire que cela ne soit pas oublié.

Puis, s’adressant à Feringhea :

— Reprenez votre récit, lui ordonna-t-il.

Feringhea se leva aussitôt, regarda de tous côtés dans l’immense salle d’audience, et commença en ces termes :

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Nous étions réunis et formions notre campement.

— J’avais prononcé le serment redoutable qui me rendait à jamais le sectateur de Schiba.

« — Mon fils, me dit le prêtre, tu as embrassé la profession la plus ancienne et la plus agréable à la divinité. Tu as juré d’être fidèle, brave, de mettre à mort toute créature humaine que le hasard ou la ruse amèneront en ton pouvoir, à l’exception de celles qui sont préservées par les lois de Kâly, et qui, dès à présent, sont sacrées pour toi. La liste t’en sera donnée, tu graveras dans ta mémoire le nom de ces bienheureux, mais, eux exceptés, tu peux détruire la race humaine tout entière, elle t’est livrée. J’ai fini, maintenant tu es Thug ; ce qui te reste à apprendre te sera enseigné par le gooroo de la troupe où tu vas entrer. Sois béni, et que Kâli te protège, tu deviendras un grand de notre race ! »

« Il avait dit vrai, car, deux ans plus tard, je commandais cette même troupe dont j’étais le plus jeune, et quatre réunions annuelles ne s’étaient pas tenues que j’étais élevé au rang suprême de Jemadar.

— Quel était le chiffre des Thugs réunis à cette première époque dans les forêts du Malwa ? demanda lord Bentick.

— Huit cents à peu près, composant une douzaine de bandes, répondit Feringhea.

— Et la dernière réunion ?

— Nous étions plus de dix mille.

— Êtes-vous entré immédiatement en fonctions ?

— Peu de jours après ma réception, la troupe dont je faisais partie fut dirigée vers le Sud, et mon courage fut mis à l’épreuve. C’est l’habileté que je montrai en cette occasion, malgré ma jeunesse, qui me valut les honneurs et le respect de mes frères.

— Dites-nous dans quelles circonstances fut accompli votre premier meurtre.

— Notre chef, Budrinath, résolut, en quittant la forêt, de se rendre à Nagpour, où il avait de nombreuses relations et où il devait lui être facile de vendre pour un bon prix le butin fait dans des expéditions précédentes. Afin de ne pas éveiller les soupçons, il divisa sa troupe en deux bandes, qui, en suivant deux chemins parallèles, devaient se rejoindre sur les bords d’un lac situé à un mille de la ville.

« Quelques jours plus tard, nous étions réunis et formions notre campement, pendant que Budrinath et Ali, nos deux chefs, accompagnés des sothaces, qui passaient pour leurs domestiques, allaient demeurer en ville afin de vendre le butin et de chercher de nouvelles victimes.

« Dans une des transactions avec un sahoukar (marchand), Budrinath lui laissa comprendre qu’il se rendait à Hyderabad avec des hommes qu’il amenait de son village, dans l’espoir de leur obtenir des emplois militaires sous les ordres de son frère, au service du prince régnant, Sikurdur-Jah.

Le sahoukar était une proie facile, car, venant au-devant du désir de notre chef, il lui demanda la permission de nous accompagner, en promettant de récompenser convenablement les maîtres et les gens, s’ils voulaient le protéger sur sa route.

« — Depuis longtemps, ajouta-t-il, j’avais l’intention de me rendre à Hyderabad, mais je savais les routes peu sûres, et je n’aurais jamais osé faire ce voyage sans me joindre à l’escorte d’un homme recommandable et accompagné d’une suite assez nombreuse.

« Budrinath ne manqua pas de lui répondre qu’avec lui il pourrait voyager en toute sûreté, cas son escorte était assez forte pour défier tous les malfaiteurs de l’Inde réunis, et il s’engagea avec le sahoukar à se mettre à ses ordres sous deux ou trois jours et à lui donner son appui jusqu’à Hyderabad.

« Kâly protégeait ses enfants, car le sahoukar alla plus loin encore : il confia secrètement à Budrinath et à Ali qu’il emportait avec lui de grandes valeurs, quantité de bijoux de prix, ainsi que des marchandises dont il espérait tirer un bon profit à Hyderabad.

« Budrinath nous raconta tout cela le soir en revenant au camp. Nous fîmes alors nos dispositions pour bien recevoir notre victime et lui inspirer une plus grande confiance encore, si cela était possible.

« Afin de donner à notre troupe un aspect vraiment militaire, on acheta, pour ceux qui en manquaient, des fusils, des sabres et des boucliers.

« Lorsque cette distribution fut faite, les chefs passèrent à l’inspection de notre troupe. Elle ressemblait à un bataillon de guerre ; c’était à s’y méprendre.

« L’expédition devant être longue et dangereuse, Budrinath n’avait formé sa petite armée que d’hommes jeunes et vigoureux, qui faisaient le meilleur effet sous les armes.

« Le soir, le camp, qui avait été informé des conventions arrêtées avec le marchand, était dans la joie. Nous fîmes venir des danseuses de la ville, et la nuit se passa en fêtes et libations en l’honneur de la grande déesse.

« Le houka (la pipe) que je n’avais jamais fumé ; les nach-korhee (les danses), qui n’avaient jamais frappé mon regard ; les récits merveilleux, que je n’avais jamais entendus ; tout enfin, dans cette veillée, acheva d’enflammer mon cœur et d’irriter mes sens.

« Il me semblait que c’était là la seule existence que je pusse mener désormais.

« Le lendemain matin, le sahoukar arriva au camp dans une petite voiture de voyage. Il était accompagné de deux serviteurs et de trois petits chevaux qui portaient sa tente et les bagages. De plus, il avait avec lui dix bœufs et leurs conducteurs. En tout, ils étaient quatorze.

« Le soir même, nous nous mîmes en marche vers le Sud.

« Nous vîmes peu le sahoukar pendant le voyage jusqu’à Oomrootee. Budrinath et Ali avaient l’habitude de rester avec lui sous la tente pendant la soirée.

« Un jour, cependant, je lui fus présenté.

« C’était un homme jeune, mais excessivement gros, et je ne tardai pas à me demander s’il n’allait pas me fournir une excellente occasion pour un premier coup d’essai.

« Je fis part de mes réflexions à Budrinath, qui me répondit que je devais considérer cette inspiration comme un ordre de Kâli.

« — J’avais du reste, ajouta-t-il, l’intention de vous désigner pour être l’étrangleur de cet homme. Il a beaucoup trop d’embonpoint pour opposer une vive résistance et la besogne sera plus facile pour vous, qui n’avez pas encore essayé ce que vous pouvez faire.

« À dater de ce moment, je considérai le sahoukar comme devant être ma première victime.

« Aussi j’allais tous les jours consulter Ouddein, le gooroo de la troupe, pour acquérir de nouvelles connaissances dans ma profession, bien que je fusse arrivé déjà à manœuvrer le mouchoir avec une extrême dextérité[1].

« Doutant de moi, le gooroo me proposa d’attirer un jour un voyageur isolé dans notre camp afin d’essayer mon poignet sur lui ; mais, sûr de mes propres forces, je ne voulus pas accepter.

« J’étais impatient d’en finir, seulement je devais attendre que Budrinath jugeât le moment favorable et que les augures permissent le sacrifice.

« Toutes ces lenteurs me fouettaient le sang et me mettaient dans un état d’exaltation étrange.

« Enfin, après avoir séjourné deux jours à Oomrootee, où le sahoukar prit encore livraison de marchandises de grande valeur, et à Mungloor, où nous fîmes nos dévotions à la pagode de Schiba, afin d’assurer le succès de notre entreprise, nous continuâmes notre route.

« Dans les prêtres du temple, Ali avait retrouvé des Thugs, et comme il avait été reconnu lui-même, il craignait en restant dans les environs de la ville d’être obligé de partager le butin avec eux.

« À partir de ce moment, nous marchâmes rapidement. Budrinath avait envoyé des hommes en avant pour découvrir un terrain favorable et préparer les fosses. Le soir même, nous les rejoignîmes.

« Ils avaient choisi un endroit peu éloigné, formé de collines élevées et de ravins, où la route était pierreuse, bordée d’épais buissons et traversée par plusieurs ruisseaux.

« C’était dans ceux de ces ruisseaux où il y avait le moins d’eau que les bhili ou tombes devaient être creusées.

« Ordre fut alors donné secrètement à chacun de nous de ne plus quitter ses victimes afin d’être prêts au premier signal.

— Quel était ce signal ? interrogea le président.

— Le cri du hibou, répondit Feringhea, que devait imiter Budrinath lorsqu’il jugerait le moment du sacrifice arrivé.

Nous pensons utile de décrire l’émotion sous laquelle l’Hindou tenait l’auditoire.

Tous ceux qui pouvaient le voir ne le quittaient pas des yeux ; les autres ne perdaient pas un mot de son épouvantable récit.

Sir Edward Buttler, qui assistait aux débats, dont il allait devenir un des principaux témoins, n’avait pu contenir une exclamation de vengeance à l’indication du signal habituel des meurtriers. C’était bien, en effet, le cri du hibou qui l’avait éveillé sur les rives du Panoor, dans la nuit de l’attentat dont les siens avaient été victimes.

Feringhea s’était contenté d’arrêter un instant sur le colonel son regard froid et incisif, mais son masque impassible n’avait pas eu un frémissement.

— Continuez, dit lord Bentick à l’Hindou.

  1. C’est à l’aide d’un mouchoir de soie que les Thugs commettent leurs attentats. Ce mouchoir, roulé en forme de corde, contient une pièce de monnaie à l’extrémité du bout flottant afin de le rendre lourd. Le meurtrier saisit solidement l’autre extrémité, et se glissant derrière sa victime, il fait fouetter ce lasso avec une telle habileté que le nœud pesant revient dans sa main. Neuf fois sur dix, la strangulation du malheureux sacrifié à Kali est instantanée.