Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/I/32

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Lecomte (p. 226-228).


XXXII

QUELQUES ANNÉES PLUS TARD.



Mais si la répression du Thugisme rendait le repos à la population européenne et si l’œuvre terrible de la justice consolidait la puissance britannique dans la presqu’île hindoustane, ce ne devait être que pour un laps de temps relativement court.

L’Angleterre allait bientôt comprendre qu’entre les asservis et les conquérants, la haine ne pouvait que sommeiller !

Et le réveil des Hindous devait être terrible !

En effet, au mois de mai 1857, sous le gouvernement de lord Canning, les bruits les plus sinistres commencèrent à circuler.

Une vieille prophétie, soigneusement entretenue dans l’esprit populaire, assignait à la centième année de leur séjour aux Indes le terme de la domination des étrangers. Or, c’était en mai 1757 que l’occupation anglaise avait commencé.

La révolte éclata et s’étendit avec la rapidité de la foudre, et comme il fallait surtout qu’elle parût avoir un caractère religieux, les cipayes de l’armée du Nord se soulevèrent sous le prétexte que les cartouches qui leur avaient été distribuées étaient enduites de graisse de porc, animal immonde selon les brahmines.

Dix jours plus tard, le centre de la presqu’île était à feu et à sang et Delhi, une des villes les plus importantes du Nord, tombait entre les mains des rebelles.

Ce n’était là que le prélude de l’épouvantable lutte qui allait se produire et que les prêtres appelaient la guerre sainte.

Bientôt les massacres succédèrent aux combats et il surgit tout à coup un homme qui, par ses cruautés, rappela à l’Inde les plus horribles attentats des Thugs.

C’était Nana-Sahib, héritier par adoption des souverains de l’empire des Mahrattes.

Les Anglais allaient le surnommer : la furie sous la forme humaine.

Nana-Sahib avait demandé au gouvernement des Indes de succéder au reste de pouvoir de Badgi-Raou, son père adoptif, et sa demande avait été repoussée.

Sa résidence était Bithour, ville forte et munie d’un parc d’artillerie important. Là, au lieu de s’isoler dans son mécontentement, il recevait les officiers anglais, les invitait à des fêtes et à des chasses splendides, leur témoignant enfin la plus vive affection.

Mais lorsque la révolte éclata, on vit trop tard que la conduite du prince hindou n’était qu’un piège.

Le massacre des étrangers qui fuyaient Futtipour, fut sa déclaration de guerre. Il réunit autour de lui plus de dix mille cipayes révoltés et se dirigea vers Cawnpore, dont la garnison anglaise dut céder devant cette véritable armée.

Nana-Sahib avait promis la vie sauve aux Européens ; ils avaient la liberté de se retirer à Allahabab.

Sous le prétexte de les y envoyer lui-même, le prince les fit embarquer sur quarante bateaux, et lorsque ces bateaux furent au milieu du fleuve, on démasqua, par son ordre, une batterie qui mitrailla ces malheureux.

Les flots les engloutirent ; pas un seul n’échappa à la mort.

Le monstre n’avait épargné que quelques femmes, créatures infortunées dont le sort fut plus terrible encore que celui de celles qui avaient péri, car il les fit vendre à ses soldats.

Le mois suivant, Nana-Sahib fut cependant vaincu à Futtipour par le général Hawelock, et il se rejeta de nouveau dans Cawnpore, son repaire de bêtes fauves, mais pour en sortir bientôt, après avoir fait mettre les femmes et les enfants au premier rang sur ses remparts que battaient les canons anglais, après avoir envoyé en guise de boulets aux assiégeants les têtes de ses prisonniers.

Pendant ce temps-là les villes tombées au pouvoir de l’insurrection devenaient le théâtre des plus horribles attentats.

Les gens sans défense, les individus les plus inoffensifs étaient coupés en morceaux ou brûlés vivants ; on leur crevait les yeux, on leur arrachait la peau, on leur coupait les doigts des pieds et des mains. Les femmes étaient déshonorées sur les places publiques ; on broyait les enfants sous les roues des chars.

Et cela dura près d’une année, malgré les efforts surhumains des généraux Anson, Colin Campbell, Wilson, Laurence, Hawelock, Neill et bien d’autres encore, qui s’illustrent dans cette épouvantable lutte, non-seulement contre des tigres à face humaine, mais contre le climat, les épidémies, les dangers de toute nature.

Au commencement de 1858 enfin, grâce aux cipayes restés fidèles, grâce surtout aux Sicks[1], dont les prêtres même avaient blâmé la révolte, l’insurrection commença à céder, et les bandes féroces de Nana-Sahib, après la prise de Lucknow, durent se retirer sur les frontières du Népaul.

Les Anglais les poursuivirent au milieu des marais de ces contrées et ce fut pendant plus d’une année encore une véritable chasse à l’homme. Les principaux chefs révoltés furent fait prisonniers et pendus, mais Nana-Sahib parvint à s’échapper dans le Népaul, d’où parfois il eut la hardiesse de se glisser jusque sur le territoire anglais sous divers déguisements.

Depuis lors, on a souvent annoncé son arrestation, mais toujours à tort. Nana-Sahib est resté insaisissable, et celui qui écrit ces lignes peut donner à son sujet un renseignement que les autorités anglaises semblent ignorer.

L’irréconciliable ennemi de la puissance britannique aux Indes est amputé du petit doigt de la main gauche, et cela par sa propre volonté.

Au moment de s’échapper de Cawnpore, Nana-Sahib réunit autour de lui les brahmines et leur dit :

— Nos rites religieux veulent que notre corps soit brûlé pour que Yama nous reçoive avec bonté ; Brahma seul sait ce que je vais devenir. Peut-être périrai-je dans quelque combat, loin des miens. Aucun de mes serviteurs alors ne sera près de moi pour étendre ma dépouille sur un bûcher et le juge des morts repoussera mon âme. Je ne veux pas qu’il en soit ainsi, et pour observer nos rites sacrés, je fais d’avance le sacrifice d’une partie de moi-même.

Et d’un coup de sabre, le fanatique s’enleva le petit doigt de la main gauche, qui, par son ordre, fut brûlé cérémonieusement sous les yeux et devant une foule enthousiaste.

Depuis cette époque nul n’a plus revu Nana-Sahib ; mais, ainsi que nous allons le prouver par la seconde partie de ce récit, la haine des Hindous n’était qu’assoupie ; elle devait se réveiller un jour, pour n’être, bien que sous une autre forme, ni moins impitoyable ni moins dangereuse.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

  1. Peuple guerrier du nord de l’Inde.