Le Puits de Deïr-el-Bahari

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LE

PUITS DE DEIR EL BAHARI



Depuis quelque temps les découvertes se multiplient en Égypte et inaugurent ainsi, d’une manière brillante, la nouvelle administration de M. Maspero, le digne successeur de Mariette. La trouvaille du puits de Deir el Bahari, en particulier, fera véritablement époque pour l’égyptologie.

M. Maspero, dont l’attention était éveillée par un certain nombre d’objets funéraires mis en vente, soupçonnait les Arabes d’avoir fait main basse sur un tombeau qu’on jugeait être celui du roi Pinedjem, d’après quelques indices. Lors de son premier voyage dans la haute Égypte, en mars et avril 1881, il fit saisir et emprisonner un des délinquants, afin d’obtenir quelques révélations, et se livra en outre à des recherches qui, pour le moment, restèrent infructueuses. C’est seulement à la fin du mois de juin suivant, qu’un autre, mécontent de ses complices, se décida à parler, et révéla l’existence, non d’un simple hypogée, mais de tout un puits de Pharaons, découverte inattendue et merveilleuse, qui rappelle celles du Sérapéum et du tombeau de Séti Ier.

I

La cachette de Deir el Bahari, sorte de souterrain creusé en pente douce dans la montagne, non loin de Biban el Molouk, à Thèbes, contenait, entassées pêle-mêle, vingt-cinq momies royales ou princières (sans compter cinq momies de grands personnages) et une partie du matériel funéraire (coffrets, offrandes, statuettes innombrables) ayant accompagné ceux des cercueils de la XXIe dynatie qui se trouvaient là.

Le tout avait appartenu, en effet, aux grands prêtres de la XXIe dynastie, qui furent obligés, à une certaine époque, de s’exiler en Éthiopie, et qui, peut-être au moment de leur départ, cachèrent à Deir el Bahari ce qu’ils ne pouvaient emporter, en scellant le puits de sceaux aux titres de leur dieu, dont les empreintes subsistent encore dans l’argile.

Il est difficile de savoir pourquoi et comment les grands prêtres d’Ammon, qui remplacèrent à Thèbes les Ramessides, s’étaient approprié les momies des plus grands Pharaons de l’Égypte : peut-être, à l’époque de troubles où ils vécurent, s’en faisaient-ils des titres à la légitimité.

Quoi qu’il en soit, la saisie et le transfert «les cercueils royaux n’allaient pas sans de certaines formalités légales, et plusieurs sarcophages portent des inscriptions hiératiques mentionnant les grands prêtres qui ordonnèrent leur enlèvement, ainsi que les fonctionnaires qui l’accomplirent. Les plus anciennes inscriptions révèlent même une sorte de crainte religieuse, par une attestation, faite à la face du ciel personnifié, qu’il n’y a aucune mauvaise intention contre la momie dans son transport.

Les momies déplacées ne séjournaient pas toujours dans le même endroit : la tombe de Séti Ier et la pyramide d’une reine dont on a le corps, avaient, entre autres, servi d’entrepôts, d’après les textes qui viennent d’être mentionnés.

La cachette contenait, en outre, sur une assez grande planche et sur un beau papyrus, un autre texte hiératique, reproduisant un décret du dieu Ammon qui permettait d’ensevelir, avec les honneurs divins, une princesse du temps de la vingt et unième dynastie, Nesi-Khonsu, dont la momie s’est trouvée dans le puits. Cette princesse est dite avoir vécu en bonne intelligence avec Pinedjem III, le dernier grand prêtre de la dynastie, et l’espèce de certificat qui lui est délivré ainsi montre quelle inquisition exerçait alors le parti sacerdotal.

II

En laissant de côté les menus objets parmi lesquels un remarque un coffret au nom de la célèbre reine Hatasu, de la dix-huitième dynastie, et un autre coffret au nom de Ramsès IX, de la vingtième, voici, dans l’ordre chronologique et en trois groupes, la liste des momies de famille royale trouvées dans le puits de Deir el Bahari, d’après un catalogue général dressé par les soins de M. Emile Brugsch, conservateur-adjoint au musée de Boulag, et de l’École française d’archéologie au Caire, pour être transmise à M. Maspero.

Au premier groupe, qui est du commencement de la XVIIIe dynastie, se rattachent :

1° Le roi Seken-en-Ra-Taaten, nouveau Pharaon, qui prend place après Taa II vers la fin de la XVIIe dynastie ;

2° Le roi Ahmès ou Amosis, qui chassa les Pasteurs et fonda la XVIIIe dynastie ;

3° La reine Ahmès-Nefertari, femme d’Ahmès, qu’on croit depuis longtemps, d’après certains indiens, avoir été de race noire ;

4° La reine Ah-hotep, fille des deux précédents, et femme de son frère Aménophis Ier ;

5° Aménophis Ier ;

6° Thotmès II ;

7° Thotmès III, le plus grand Pharaon de la XVIIIe dynastie ; Puis un prince et plusieurs princesses ou reines, encore mal classées ou inconnues, de la même époque ; ce sont :

8° Le prince Se-Amen, qui mourut très jeune, et qu’on peut dire fils d’Ahmès, tant son cercueil est semblable à celui du roi ;

9° La princesse Se-t-Amen ;

10° La princesse Meri-t-Amen ;

11° La reine Hen-t-Taméhu, peut-être fille d’Aménophis 1 er ;

12° La reine Se-t-Ka, qui est dite clairement avoir épousé son frère, car ses titres sont : « la fille royale, la sœur du roi et sa principale épouse ; »

13° Enfin, la reine inconnue dont la pyramide reçut pendant quelque temps les Pharaons arrachés à leurs tombes. Cette reine, dont le nom rappelle celui des Antef de la XIe dynastie, était d’une taille remarquable’, 1"’,85, si l’on peut s*en rapporter à un premier mesurage.


Le second groupe de la XIXe dynastie se compose des deux plus illustres Pharaons de l’Égypte.

1° Séti Ier ;

2° Ramsès II.


Le dernier groupe de la XXIe dynastie thébaine des grands prêtres d’Ammon, dont il permet de retrouver la série, comprend :

1° La reine Nedjem-t, femme du grand prêtre Her-hor, chef de la dynastie ;

2° Le grand prêtre Pinedjem Ier, petit-fils de Her-hor ;

3° et 4° Une reine contemporaine de Pinedjem Ier, Ra-ma-ka, qui mourut sans doute en couches, car elle a dans son cercueil la petite momie de sa tille Mau-t-em-ha-t ;

5° Le roi Pinedjem II, qui s’était approprié le cercueil de Thotmès Ier, de la XVIIIe dynastie ;

6° Une reine contemporaine de Pinedjem II, Tua-t-Hathor-hen-t-ta-ui ;

7° Le fils de Pinedjem II, le grand prêtre Masaharota, personnage au nom d’apparence sémitique, qu’un ne connaissait pas encore, et qui mourut vers Ton 24 ou 25 du règne de son père ;

8° La fille de Masaharota, qui fut la femme du grand prêtre Ra-men-Keper, frère de Masaharota, la reine, As-t-em-Kheb ;

9° Une princesse nouvelle, Nesi-Khonsu, filled’unroi ou d’un prétendant qui n’est pas nommé ;

10° Un prince de la famille des Ramessides, qui n’était pas éteinte sous la domination des grands prêtres, et qui conservait des prétentions a la royauté, Djet-Ptah-an-f-ankh.

En résumé, il y a là vingt-cinq momies de différentes époques, sur lesquelles, si on les déroule, on pourra faire des observations de toutes sortes qui ne manqueront point d’intérêt.

La reine Ahmès-Nefertari, à qui son cercueil donne le teint jaune des Égyptiennes et le profil aquilin des Sémites, était-elle ou non de race noire ? Séti Ier et Ramsès II étaient-ils d’origine syrienne ? Le maximum de la taille avait-il baissé après les grandes guerres dans les familles royales qui ne s’alliaient qu’entre elles ?

Il n’est permis, pour le moment, de fournir des indications que sur ce dernier point, et encore d’après des mesures prises à la hâte, en petit nombre, et sur des corps enveloppés de bandelettes, avec la supposition arbitraire que l’agrandissement causé par les bandelettes est compensé par le rétrécissement qu’a produit la momification.

L’ancienne reine dont il a déjà été parlé avait : 
1m 85
Ahmès 
1m 80
La reine Se-t-Ka 
1m 70
Thotmès III 
1m 55
Séti Ier 
1m 75
Ramsès II 
1m 80
La reine Nedjem-t 
1m 65
Pinedjem Ier 
1m 75
Pinedjem II 
1m 60

III

On sait depuis longtemps que les momies étaient maintes fois accompagnées de papyrus funéraires (ou livres des Morts) à leur nom, renfermés dans des statuettes d’Osiris, et destinés à fournir au défunt, dans l’autre monde, Les formules de prières ou d’imprécations dont la magie toute-puissante soumettait jusqu’aux dieux. On n’a cependant retrouvé ici, grâce aux vols antérieurs des Arabes, que trois papyrus de ce genre, qui ne sont pas encore déroulés : un au nom de la princesse Nesi-Khonsu, un autre au nom de la reine As-t-em-Kheb, et un dernier, dont le début frappe par la beauté des couleurs et la netteté des hiéroglyphes, au double nom de Ra-ma-ka et de Maut-em-ha-t, sa fille. Exceptionnellement, un livre des Morts appartenant à Thotmès III, était écrit sur des morceaux de toile qui ont été retrouvés parmi les bandelettes de la momie.

Si presque tous les papyrus sur lesquels on pouvait compter manquent, il a été découvert, par contre, tassé dans un coin, un objet remarquable, qu’on ne s’attendait guère à voir au milieu de l’attirail funèbre contenu dans le puits : c’est une belle tente, eu cuir de différentes nuances, au dais semé d’étoiles roses, jaunes ou blanches, sur un ciel lilas clair, et aux quatre pans décorés de scarabées, d’urœus ou de cartouches au nom de Pinedjem II, le tout bordé d’inscriptions finement découpées dans un fond vert cousu sur un fond jaune. Cette tente, d’après les hiéroglyphes qui l’ornent, appartenait à la princesse As-t-em-Kheb, fille du grand prêtre Masaharota, petite-fille du roi Pinedjem II, et plus tard femme de son oncle, le grand prêtre Ra-men-kheper.

Par une liaison d’idées assez naturelle en Égypte, le repos qu’As-t-em-Kheb pouvait goûter sous sa tente avait rappelé celui de la tombe, et, en conséquence, une des inscriptions souhaite à la jeune princesse la paix dans les bras des dieux, aux jours des cérémonies funèbres.

« Qu’elle repose doucement en son asile suprême, enveloppé de parfums et d’encens, rayonnant de fleurs de toute espèce et embaumé comme l’Arabie !

Qu’elle repose doucement dans les bras de Khons : c’est lui qui est le maître de la Thébaïde ! Il sauve ceux qu’il aime, fussent-ils en enfer, et il livre les autres à la géhenne. »

IV

Les cercueils trouvés à Deir el Bahari sont tous en bois, à figure humaine et en forme de momie : on les classera suffisamment, au moins d’une manière générale, en disant que les plus anciens sont recouverts d’un entoilage peint en blanc, et que les plus récents, ceux de la XXI" dynastie, sont enduits d’un vernis jaune.

Pourtant cette distinction ne doit pas être acceptée sans réserve, quant à l’âge de la momie renfermée dans un sarcophage, car ici apparaissent dos fraudes nombreuses. On s’emparait souvent des plus riches cercueils, et on exilait leurs possesseurs dans des caisses moins belles. Huit momies au moins, sur vingt-cinq, c’est-à-dire le tiers, reposent dans d’autres cercueils que les leurs, et on ne les reconnaît qu’à leur nom écrit en hiératique sur leur poitrine, ou peint en surcharge sur leur caisse.

L’ancienne reine, dont la taille était si élevée, a été mise dans le cercueil de Raa, nourrice d’Ahmès-Nefertari ; la princesse Méri-t-Amen, dans le cercueil d’un scribe nommé Sennu, el la reine Se-t-Ka, dans un mauvais cercueil de la XXIe dynastie : le roi Ramsès Ier, dont la momie manque, avait eu le même sort, car les débris d’un cercueil à enduit jaune portent son nom en surcharge : le roi Pinedjem II avait, pour sa part, usurpé le cercueil de Thotmès Ier, qu’il lit sans doute orner à nouveau et dont la cuve fut couverte de prières à son nom. Enfin la princesse Nesi-Khonsu et le prince Djet-Ptah-an-f-ankh avaient ainsi usurpé leurs cercueils.

Une princesse de la XVIIIe dynastie, Mes-hen-t-Tamehu, probablement fille de la reine Hen-t-Tamehu, car son nom a justement ce sens, fut dépossédée comme bien d’autres ; mais son sarcophage a révélé de plus une tromperie d’un autre genre et tout à fait inattendue : il contient une fausse momie, sorte de poupée faite de chiffons qui entourent un morceau de cercueil destiné à imiter le corps et datant de la XXIe dynastie, ou à peu près, car il est à enduit jaune. L’extérieur d’une momie est parfaitement imité, et même un manche de miroir s’est trouvé, comme d’habitude, sous les premières toiles. On songe involontairement à ces princesses des Mille et une Nuits qui se faisaient passer pour mortes et se sauvaient du harem, pendant qu’on enterrait un morceau de bois à leur place.

V

Ces réserves faites au sujet des erreurs que peut suggérer à première vue l’extérieur d’un sarcophage, il faut remarquer encore qu’il n’y a pas conformité absolue de couleur ou de facture dans chacune des séries de cercueils qui ont été distinguées tout à L’heure. Chaque série offre des variétés intéressantes, et, en dehors des grandes lignes au moins, l’uniformité apparente se résout en différences réelles.

Le sarcophage de Taaten est blanc, comme ceux de son groupe ; mais il garde, particulièrement sur le contour de la poitrine, des traces de dorure prouvant qu’il avait été doré partout, comme les cercueils des rois Antef, de la XIe dynastie. Les hiéroglyphes, qui s’étendent des pieds à la tête en une bande verticale, ont été peints en brun sur l’entoilage et repassés à la pointe sur la dorure.

Le cercueil est d’une grande taille ; et, à côté, les caisses d’Ahmès et de son fils paraissent exiguës. Celle d’Ahmès est pour ainsi dire collante, au point que le corps y semble à l’étroit. Toutes deux sont peintes en jaune, contraire ment à l’habitude, et sans ornements. Il est possible, du reste, que ces petits cercueils aient été mis dans de plus grands, comme c’est le cas pour la reine Ahmès-Nefertari, qui a deux sarcophages, l’un de taille ordinaire, peint en brun, et renfermant la momie, l’autre énorme, dont le buste s’ouvre comme un coffre, et qui contient le premier. La reine Ah-hotep a un grand sarcophage tout à fait semblable à celui de sa mère : dressés, les deux monuments feraient deux colosses, surtout avec la couronne ronde et les plumes droites,
qui surmontaient primitivement Leur tête, et dont il subsiste quelques parties. Leurs figures, peintes en jaune et un peu communes d’expression, ont une bonhommie de géantes qui ne leur messied pas.

Les autres cercueils de la même dynastie sont de dimensions moindres, quoique raisonnables. L’enduit blanc qui les couvre est coupé de bandes jaunes croisées, sur lesquelles les noms et de courtes prières sont peints en noir. Le dedans de la cuve est souvent noir, la figure est jaune et la coiffure noire ou bleue.

La coiffure de Thotmès III parait néanmoins avoir été dorée ; mais le coffre est tellement gratté et tailladé partout, qu’un ne peut guère se figurer ce qu’il a pu être. Celui de Thotmès Ier, qui présente des traces de dorure et d’émaux, peut avoir été orné ainsi par son usurpateur, Pinedjem II, à l’époque duquel ce genre de décoration était usité.

Le cercueil de Séti Ier est blanc, assez long, sans autres inscriptions que les noms du roi, écrits à l’encre au-dessus de deux textes hiératiques de la XXIe dynastie, et il ne présente rien d’original ou de frappant, tandis que celui de Ramsès II, fils de Séti IIer, n’a pas son pareil dans la trouvaille.

C’est un simple coffre en bois de grandeur ordinaire, en forme de momie, c’est-à-dire de corps enveloppé, et n’ayant guère quelques linéaments de peinture qu’à la tête et aux mains. La sévérité inattendue de ce bois nu ne fait que mieux ressortir l’apparence humaine et vivante de la sculpture. Le héros semble couché dans son manteau de guerre, prêt à se lever au premier coup de clairon. L’effet serait autre, mais plus grand peut-être, si, acceptant L’idée de résurrection que suggère le monument, on redressait cette simple ; statue de bois qui contient Sésostris sur un haut piédestal où il apparaîtrait comme le génie de l’Égypte guerrière.

Les doubles et triples coffres de la XXIe dynastie, aux masques dorés ou bronzés, sont tout L’opposé de ce chef-d’œuvre, et l’ornementation les surcharge. Là, au dedans et au dehors, sur un vernis jaune qui sert de fond, papillotent toutes les couleurs de la palette égyptienne, en hiéroglyphes et en divinités innombrables. Seuls, quelques cercueils à incrustations et à émaux, comme celui de La reine Nedjem-t, varient l’impression par l’espèce de miroitement glacé qui les revêt.

VI

Aucun peuple n’a embelli ou du moins paré la mort comme les Égyptiens, et par suite on se sent presque toujours tenté, en présence d’un sarcophage, de voir à nu la momie qui est dedans.

C’est un désir qu’il faut perdre. Les têtes de la reine Nedjem-t et du roi Pinedjem II, ainsi que le corps tout entier de Thotmès III, déroulés par M. E. Brugsch en présence de l’école française, sont maintenant visibles, et montrent que la mort est toujours la mort, quoi qu’on fasse. Le vieux conquérant surtout, cassé en trois morceaux noirâtres, apparaît dans ses langes, comme un cadavre défiguré par quelque horrible maladie.

Mariette a beau dire : il n’y a pas de belles momies, ou, en d’autres termes, plus une momie est belle dans son genre, plus elle est laide en réalité. Le mauvais embaumement ne donne qu’un bloc informe, tandis que l’embaumement parfait accentue des détails repoussants. Le nez ouvre deux trous sans fond, la bouche tire la langue de travers, les yeux sont crevés, les mains noires semblent des pattes, et l’ensemble a une apparence misérable, diminuée, desséchée, qui n’est ni d’un corps ni d’un squelette, mais qui représente quelque chose de hideusement intermédiaire, un corps ou un squelette contre nature, et, si l’on veut, une variété de l’un et de l’autre : le corps sans la chair et le squelette avec la peau ; ce qu’il y a de touchant dans la lutte inutile tentée contre la mort en Égypte ne saurait pallier l’horreur définitive du résultat.

La science, qui dissèque les cadavres, ouvrira les momies : c’est son droit de rechercher, dans le passé aussi bien que dans le présent, tout ce que l’hérédité, les passions et les circonstances font du corps humain ; mais pour qui ne déroule pas les Pharaons, il y a quelque chose de plus agréable à voir que leur dépouille, c’est leur toilette.

Rien de joli comme cette enveloppe faite d’une toile un peu jaunie (de la nuance nommée aujourd’hui couleur crème) sous un entrecroisement coquet de bandelettes ruses. L’ensemble rappelle, si l’on peut dire, ces boîtes de bonbons nouées de rubans qui s’offrent après un baptême, ou mieux, ces fiancées arabes que l’on promène encore dans les rues du Caire, et que l’on conduit à leurs fiancés entièrement voilées et masquées.

Presque toutes les momies ainsi parées sont couvertes de guirlandes sèches et de lotus fanés qui ont traversé intacts des milliers d’années, et nulle part la suspension du temps, l’arrêt de la destruction ne sauraient se comprendre mieux qu’à la vue de ces fleurs immortelles sur ces corps éternisés. C’est bien là l’image d’un sommeil sans fin. Une momie pourtant, celle d’Aménophis Ier, dont un masque jaune aux yeux d’émail moule la figure adolescente, semble, comme lasse du repos, s’éveiller en souriant dans son lit de fleurs.


Ce gracieux tableau résume l’impression que laisse, au fond ; la trouvaille de Deir el Bahari. À part quelques documents précieux pour l’histoire de la XXIe dynastie et quelques prières sur toile qu’on a chance de trouver avec les momies de la XVIIIe, il n’y a peut-être là matière ni à de longues recherches ni à de grands résultats. L’intérêt de la découverte est ailleurs, dans le coup de théâtre qui ramène subitement à la lumière une assemblée de rois et qui nous fait toucher de si près des choses que l’on croyait si loin. Il est aussi dans l’apparition de ce poétique entourage que l’Égypte savait donner à la mort, et dans lequel s’encadrent encore, sous nos yeux, quelques-unes des traces ou des reliques les plus fugitives de la vie, depuis le chasse-mouches de Thotmès, trouvé dans son cercueil, jusqu’au sourire d’Aménophis.

Le Caire, 6 août 1881.