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Le Puits de la vérité/Les Faucheurs de Légendes

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LES FAUCHEURS DE LÉGENDES



M. Girard est membre de l’Institut. C’est aussi un gaillard. Armé tantôt de la massue d’Hercule, tantôt de la lance et de la rondache de Don Quichotte, il part en guerre contre les légendes qui envahissent le champ de l’histoire. On peut se le représenter aussi comme un faucheur qui balance sa faux avant d’attaquer le pré fleuri de boutons d’or. Il est adroit et vigoureux, il connaît son métier. Herbes et légendes vont disparaître en un instant, joncher le sol et devenir du foin. Phryné fut sa première moisson. Il nous démontra l’an passé que la courtisane dont les siècles admirèrent la beauté à la suite de l’aréopage, ne se dévêtit nullement devant ses juges, mais s’agenouilla humblement pour leur demander grâce. Je connais les textes. Ils disent bien cela. Ils disent aussi le contraire. Les Grecs n’avaient pas d’histoire, ils n’avaient que des légendes. La vérité ne leur plaisait que lorsqu’elle était belle. Ils n’avaient pas les mêmes idées que M. Girard sur la critique des textes. Ils ouvraient les portes et les péplums, M. Girard les ferme. Il bouche les trous que l’imagination avait faits dans les murailles de notre prison, la vie. Après Phryné qui ne fut qu’une jolie petite chose, il va, paraît-il, s’en prendre à Hélène, cette grande, très grande image de la beauté et de l’amour, il va s’en prendre à Pénélope, il va s’en prendre à Homère ! « Cet homme, dit-il, ne connaissait rien à la chronologie. Quoique le fond de ses histoires soit vrai, elles ne tiennent pas debout. Je vais en Crète, je débrouillerai tout cela et je vous rapporterai une Iliade, voire une Odyssée conformes enfin à la saine raison et à la vérité archéologique. » Et tout en aiguisant sa faux, M. Girard, continuait : « Tenez, voulez-vous un exemple des fumisteries (sic) du vieil Homère. Eh bien, Pénélope avait soixante ans quand Ulysse la retrouva. Avouez que sa fidélité en est quelque peu diminuée ! » Il aurait continué longtemps, si je ne lui avais fait remarquer que sa faux était sans doute assez aiguisée et qu’à continuer ainsi il risquait d’user et la pierre et la lame, et que cela serait dommage. Je le quittai, me hâtant d’aller cueillir quelques fleurs, dans la prairie des légendes, pendant qu’il en est encore. Et je me dis bientôt que les fleurs refleurissent, que l’herbe repousse, et souvent plus drue, après que la faux a passé. Je me disais, et cela me consolait, qu’elle repousse parfois si haut qu’elle ensevelit sous ses vagues la faux et le faucheur de légendes.


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