Le Quart Livre

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Le Tiers Livre - Le Quart Livre
Alphonse Lemerre, 1868 (pp. 247-510).

A tresillustre Prince,

ET REVERENDISSIME MON SEIGNEVR ODET

de Chastillon.



Vous eſtez deuement aduerty, Prince treſilluſtre, de quants grands personaiges i’ay eſté, & ſuis iournellement ſtipulé, requis, & importuné pour la continuation des mythologies Pantagruelicques : alleguans que pluſieurs gens languoureux, malades, ou autrement faſchez & deſolez avoient à la lecture d’icelles trompé leurs ennuictz, temps ioyeuſement passé, & repceu alaigreſſe & consolation nouuelle. Es quelz ie ſuis couſtumier de reſpondre, que icelles par eſbat compoſant ne pretendois gloire ne louange aulcune : ſeulement avois eſguard & intention par eſcript donner ce peu de ſoulaigement que povois es affligez & malades abſens, lequel voluntiers, quand beſoing est, ie fays es preſens qui ſoy aident de mon art & ſervice. Quelques fois ie leurs expoſe par long discours, comment Hippocrates en plusieurs lieux, meſmement on ſixieſme liure des Epidemies, descrivant l’institution du medicin ſon diſciple : Soranus Epheſien, Oribaſius, Cl. Galen, Hali Abbas, autres autheurs conſequens pareillement, l’ont compoſé en geſtes, maintien, reguard, touchement, contenence, grace, honeſteté, netteté de face, veſtemens, barbe, cheveulx, mains, bouche, voire iuſques à particularizer les ongles, comme s’il deuſt iouer le rolle de quelque Amoureux ou Pourſuyvant en quelque inſigne comœdie, ou deſcendre en camp clos pour combatre quelque puiſſant ennemy. De faict la practique de Medicine bien proprement eſt par Hippocrates comparée à un combat, & farce iouée à trois perſonnageſ : le malade, le medicin, la maladie. Laquelle compoſition liſant quelques fois m’eſt ſoubvenu d’une parolle de Iulia à Octavian Auguſte ſon père. Un iour elle s’eſtoit devant luy preſentée en habiz pompeux, diſſoluz, & laſcifz : & luy avoit grandement deſpleu, quoy qu’il n’en ſonnaſt mot. Au lendemain elle changea de veſtemens, & modeſtement ſe habilla comme lors eſtoit la couſtume des chaſtes dames Romaines. Ainſi veſtue ſe preſenta devant luy. Il qui le iour precedent n’avoit par parolles declaré le deſplaiſir qu’il avoit eu la voiant en habitz impudicques, ne peut celer le plaiſir qu’il prenoit la voiant ainſi changée, & luy diſt. O combien ceſtuy veſtement plus eſt ſeant & louable en la fille des Auguſte. Elle eut ſon excuſe prompte, & luy reſpondit. Huy me ſuis ie veſtue pour les œilz de mon père. Hier ie l’eſtois pour le gré de mon mary. Semblablement le medicin ainſi deſguiſé en face & habitz, meſmement reveſtu de riche & plaiſante robbe à quatre manches, comme iadis eſtoit l’eſtat, & eſtoit appellée Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid. reſpondre à ceulx qui trouveroient la proſopopée eſtrange. Ainſi me ſuis ie acouſtré, non pour me guorgiaſer & pomper : mais pour le gré du malade, lequel ie viſite : auquel ſeul ie veulx entierement complaire : en rien ne l’offenſer ne faſcher.

Plus y a. Sus vn paſſaige du père Hippocrates on liure cy deſſus allegué nous ſuons diſputans & recherchans non ſi le minois du medicin chagrin, tetrique, reubarbatif, Catonian, mal plaiſant, mal content, ſevère, rechigné contriſte le malade : & du medicin la face ioyeuſe, ſeraine, gratieuſe, ouverte, plaiſante reſiouiſt le malade. Cela eſt tout eſprouvé & treſcertain. Mais ſi telles contriſtations & eſiouiſſemens proviennent par apprehenſion du malade contemplant ces qualitez en ſon medicin, & par icelles coniecturant l’iſſue & cataſtrophe de ſon mal enſuivir : ſçavoir eſt par les ioyeuſes ioyeuſe et deſirée, par les faſcheuſes faſcheuſe & abhorrente. Ou par tranſfuſion des eſperitz ſerains ou tenebreux : aerez ou terreſtres, ioyeulx ou melancholiques du medicin en la perſone du malade. Comme eſt l’opinion de Platon, & Averroïs.

Sus toutes choſes les autheurs ſuſdictz ont au medicin baillé advertiſſement particulier des parolles, propous, abouchement, & confabulations, qu’il doibt tenir avecques les malades, de la part des quelz ſeroit appellé. Leſquelles toutes doibvent à un but tirer, & tendre à une fin, c’eſt le reſiouir ſans offenſe de Dieu, & ne le contriſter en façon quelconques. Comme grandement eſt par Herophilus blaſmé Callianax medicin, qui à un patient l’interrogeant & demandant, mourray ie ? impudentement reſpondit.

Et Patroclus à mort ſuccumba bien :
Qui plus eſtoit que ne es homme de bien.

A un aultre voulent entendre l’eſtat de ſa maladie, & l’interrogeant à la mode du noble Patelin.

Et mon urine
Vous dict elle poinct que ie meure ?

Il follement reſpondit. Non. Si t’euſt Latona mère des beaulx enfans Phoebus, & Diane, engendré. Pareillement eſt de Cl. Galen lib. 4. comment. in 6. Epidemi. grandement vituperé Quintus ſon præcepteur en medicine, lequel à certain malade en Rome, homme honorable, luy diſant : vous avez deſieuné noſtre maiſtre, voſtre haleine me ſent le vin : arroguamment reſpondit. La tienne me ſent la fiebvre : duquel eſt le flair & l’odeur plus delicieux, de la fiebvre ou du vin ?

Mais la calumnie de certains Canibales, miſantropes, agelaſtes, avoit tant contre moy eſté atroce & deſraiſonnée, qu’elle avoit vaincu ma patience : & plus n’eſtois deliberé en eſcrire un Iota. Car l’vne des moindres contumelies dont ilz uſoient, eſtoit, que telz liures tous eſtoient farciz d’hereſies diverſes : n’en povoient toutes fois vne ſeulle exhiber en droict aulcun : de folaſtries ioyeuſes hors l’offence de Dieu, & du Roy, prou (c’eſt le ſubiect & thème unicque d’iceulx liures) d’hereſies poinct : ſinon perverſement & contre tout uſaige de raiſon & de languaige commun, interpretans ce que à poine de mille fois mourir, ſi autant poſſible eſtoit, ne vouldrois avoir penſé : comme qui pain, interpretoit pierre : poiſſon, ſerpent : œuf, ſcorpion. Dont quelque fois me complaignant en voſtre praeſence vous dis librement, que ſi meilleur Chriſtian ie ne m’eſtimois, qu’ilz me monſtrent eſtre en leur part : & que ſi en ma vie, eſcriptz, parolles, voire certes penſées, ie recongnoiſſois ſcintille aulcune d’hereſie, ilz ne tomberoient tant deteſtablement es lacs de l’eſprit Calumniateur, c’eſt διάϐολος, qui par leur miniſtère me ſuſcite tel crime. Par moymeſmes à l’exemple du Phoenix, ſeroit le bois ſec amaſſé, & le feu allumé, pour en icelluy me bruſler.

Allors me dictes que de telles calumnies avoit eſté le defunct roy François d’eterne memoire, aduerty : & curieuſement aiant par la voix & pronunciation du plus docte & fidèle Anagnoſte de ce royaulme ouy & entendu lecture diſtincte d’iceulx livres miens (ie le diz, par ce que meſchantement l’on m’en a aulcuns ſuppoſé faulx & infames) n’avoit trouué paſſaiges aulcun ſuſpect. Et avoit eu en horreur quelque mangeur de ſerpens, qui fondoit mortelle haereſie ſus vn N. mis pour vn M. par la faulte & negligence des imprimeurs. Auſſi auoit ſon filz noſtre tant bon, tant vertueux, & des cieulx beniſt roy Henry : lequel Dieu nous vueille longuement conſeruer, de manière que pour moy il vous avoit octroyé privilège & particulière protection contre les calumniateurs : Ceſtuy evangile depuys m’avez de voſtre benignité reiteré à Paris, & d’abondant lors que naguères viſitatez monſeigneur le cardinal du Bellay : qui pour recouvrement de ſanté après longue & faſcheuſe maladie, ſ’eſtoit retiré à ſainct Maur : lieu, ou (pour mieulx & plus proprement dire) paradis de ſalubrité, amenité, delices, & tous honeſtes plaiſirs de agriculture, & vie ruſticque.

C’eſt la cauſe, Monſeigneur, pourquoy praeſentement, hors toute intimidation, ie mectz la plume au vent : eſperant que par voſtre benigne faveur me ferez contre les calumniateurs comme un ſecond hercules Gaulloys, en ſçavoir, prudence, & eloquence : Alexicacos, en vertuz, puiſſance, & auctorité, duquel veritablement dire ie peuz ce que de Moſes le grand prophète & capitaine en Iſrael dict le ſaige roy Solomon Eccleſiaſtici 45. homme craignant & aymant Dieu : agreable à tous humains : de Dieu & des hommes bien aymé : duquel heureuſe eſt la memoire. Dieu en louange l’a comparé aux Preux : l’a faict grand en terreur des ennemis. En ſa faveur a faict choſes prodigieuſes & eſpouentables : En præſence des Roys l’a honoré, Au peuple par luy a ſon vouloir declaré, et par luy ſa lumière a monſtré, Il l’a en foy & debonnaireté conſacré, & eſleu entre tous humains. Par luy a voulu eſtre ſa voix ouye, et à ceulx qui eſtoient en tenèbres eſtre la loy de vivificque ſcience annoncée.

Au surplus vous promettant, que ceulx qui par moy seront rencontrez congratulans de ces ioieulx escriptz, tous ie adiureray, vous en sçavoir gré total : unicquement vous en remmercier, & prier nostre seigneur pour conservation & accroissement de ceste vostre grandeur. A moy rien ne attribuer, fors humble subiection & obeissance voluntaire à voz bons commandemens. Car par vostre exhortation tant honorable m’avez donné & couraige & invention : & sans vous m’estoit le cueur failly, & restoit tarie la fontaine de mes espritz animaulx. Nostre seigneur vous maintienne en sa saincte grace. De Paris ce 28 de Ianvier 1552.

Vostre treshumble & tresobeissant

serviteur Franç. Rabelais medicin.

M. FRANÇOIS RABELAIS

pour le quatrieme livre

des faicts & dicts Heroïcques

de Pantagruel.

Aux lecteurs benevoles.

Gens de bien, Dieu vo’ saulve & guard. Ou estez vous ? Ie ne vous peuz veoir. Attendez que ie chausse mes lunettes. Ha, ha. Bien & beau s’en va Quaresme, ie vous voy. Et doncques ? Vous avez eu bonne vinée ? à ce que l’on m’a dict. Ie n’en serois en pièce marry. Vous avez remède trouvé infallible contre toutes alterations ? C’est vertueusement operé. Vous, vos femmes, enfans, parens, & familles estes en santé desirée. Cela va bien, cela est bon : cela me plaist. Dieu, le bon Dieu, en soit eternellement loué : & (si telle est sa sacre volunté) y soiez longuement maintenuz. Quant est de moy, par sa saincte benignité i’en suys là, & me recommande. Ie suys, moienant un peu de Pantagruelisme (vous entendez que c’est certaine gayeté d’esprit conficte en mespris des choses fortuites) sain & degourt : prest à boire, si voulez. Me demandez vous pourquoy, Gens de bien ? Response irrefragable. Tel est le vouloir du tresbon tresgrand Dieu : on quel ie acquiesce : au quel ie obtempère : duquel ie revère la sacrosaincte parolle de bonnes nouvelles, c’est l’Evangile, on quel est dict Luc. 4 en horrible sarcasme & sanglante derision au medicin negligent de sa propre santé. Medicin O, gueriz toymesmes.

Cl. Gal. non pour telle reverence en santé soy maintenoit, quoy que quelque sentiment il eust des sacres bibles : & eust congneu & frequenté les saincts Christians de son temps, comme appert lib. II de usu partium, lib. 2 de differentiis pulsuum cap. 3 & ibidem lib. 3. cap. 2 & lib. de rerum affectibus (s’il est de Galen) mais par craincte de tomber en ceste vulgaire & Satyrique mocquerie :

Ἰητρὸς ἄλλων αὐτος ἕλκεσι βρύων.

Medicin est des aultres en effect :

Toutesfois est d’ulcères tout infect.

De mode qu’en grande braveté il se vente, & ne veult estre medicin estimé, si depuys l’an de son aage vingt & huictième iusques en sa haulte vieillesse il n’a vescu en santé entière, exceptez quelques fiebvres Ephemères de peu de durée : combien que de son naturel il ne feust des plus sains, & eust l’estomach evidentement dyscrasié. Car (dict il libr. 5. de sanit. tuenda ) difficilement sera creu le medicin avoir soing de la santé d’aultruy, qui de la sienne propre est negligent. Encores plus bravement se vantoit Asclepiades medicin avoir avecques Fortune convenu en ceste paction, que medicin reputé ne feust, si malade avoit esté depuys le temps qu’il commença practiquer en l’art, iusques à sa dernière vieillesse. A laquelle entier il parvint & viguoureux en tous ses membres & de Fortune triumphant. Finablement sans maladie aulcune praecedente feist de vie à mort eschange, tombant par male guarde du hault de certains degrez mal emmortaisez & pourriz.

Si par quelques desastre s’est santé de vos seigneuries emancipée : quelque part, dessus dessoubz, davant darrière, à dextre à senestre, dedans dehors, loing ou près vos territoires qu’elle soit, la puissiez vous incontinent avecques l’ayde du benoist Servateur rencontrer. En bonne heure de vous rencontrée, sus l’instant soit par vous asserée, soit par vous vendiquée, soit par vous saisie & mancipée. Les loigs vous le permettent : le Roy l’entend : ie vous le conseille. Ne plus ne moins que les Legislateurs antiques authorisoient le seigneur vendiquer son serf fugitif, la part qu’il seroit trouvé. Ly bon Dieu, & ly bons homs, n’est il escript & practiqué par les anciennes coustumes de ce tant noble, tant antique, tant beau, tant florissant, tant riche royaulme de France, que le mort saisit le vif ? Voiez ce qu’en a recentement exposé le bon, le docte, le saige, le tant humain, tant debonnaire, & equitable And. Tiraqueau, conseillier du grand, victorieux, & triumphant roy Henry second de ce nom, en sa tresredoubtée court de parlement à Paris. Santé est nostre vie, comme tresbien declare Ariphron Sicyonien. Sans santé n’est vie la vie, n’est la vie vivable, ἌΒΙΟΣ ΒΊΟΣ, ΒΊΟΣ ἈΒΊΩΤΟΣ. Sans santé n’est la vie que langueur : la vie n’est que simulachre de mort. Ainsi doncques vous estans de santé privez, c’est à dire mors, saisissez vous du vif : saisissez vous de vie, c’est santé.

I’ay cestuy espoir en Dieu qu’il oyra nos prières, veue la ferme foy en laquelle nous les faisons : & accomplira cestuy nostre soubhayt, attendu qu’il est mediocre. Mediocrité a esté par les saiges anciens dicte aurée, c’est à dire precieuse, de tous louée, en tous endroictz agreable. Discourez par les sacres bibles : vo’ trouverez que de ceulx les prières n’ont iamais esté esconduites, qui ont mediocrité requis. Exemple on petit Zachée, duquel les Musaphiz de S. Ayl près Orleans se ventent avoir le corps & relicques, & le nomment sainct Sylvain. Il soubhaitoit, rien plus, veoir nostre benoist Servateur au tour de Hierusalem. C’estoit chose mediocre & exposée à un chascun. Mais il estoit trop petit, & parmy le peuple ne pouvoit. Il trepigne, il trotigne, il s’efforce, il s’escarte, il monte sus un Sycomore. Le tresbon Dieu congneut sa syncère & mediocre affectation. Se praesenta à sa veue : & feut non seulement de luy veu, mais oultre ce feut ouy, visita sa maison, & benist sa famile.

A un filz de prophète en Israel fendant du bois près le fleuve Iordan, le fer de sa coingnée eschappa (comme est escript 4. Reg. 6.) & tomba dedans icelluy fleuve. Il pria Dieu le luy vouloir rendre. C’estoit chose mediocre. Et en ferme foy & confiance iecta non la coingnée après le manche, comme en scandaleux soloecisme chantent les diables Censorins : mais le manche après la coingnée, comme proprement vous dictes. Soubdain apparurent deux miracles. Le fer se leva du profond de l’eaue, & se adapta au manche. S’il eust soubhaité monter es cieulx dedans un charriot flamboiant, comme Helie : multiplier en lignée, comme Abraham, estre autant riche que Iob, autant fort que Sanson, aussi beau que Absalon : l’eust il impetré ? C’est une question.

A propos de soubhaictz mediocres en matière de coingnée (advisez quand sera temps de boire) ie vous raconteray ce qu’est escript parmy les apologues du saige Aesope le François. I’entends Phrygien & Troian, comme afferme Max. Planudes : duquel peuple selon les plus veridicques chronicqueurs, sont les nobles François descenduz. Aelian escript qu’il feut Thracian : Agathias après Herodote, qu’il estoit Samien. Ce m’est tout un.

De son temps estoit un paouvre homme villageois natif de Gravot nommé Couillatris, abateur & fendeur de boys, & en cestuy bas estat guaignant cahin caha sa paouvre vie. Advint qu’il perdit sa coingnée. Qui feut bien fasché & marry ce fut il. Car de sa coingnée dependoit son bien & sa vie : par sa coingnée vivoit en honneur & reputation entre tous riches buscheteurs : sans coingnée mouroit de faim. La mort six iours après le rencontrant sans coingnée, avecques son dail l’eust fausché & cerclé de ce monde. En cestuy estrif commença crier, prier, implorer, invocquer Iuppiter par oraisons moult disertes (comme vo’ sçavez que Necessité feut inventrice d’Eloquence) levant la face vers les cieulx, les genoilz en terre, la teste nue, les bras haulx en l’air, les doigts des mains esquarquillez, disant à chascun refrain de ses suffrages à haulte voix infatiguablement.

Ma coingnée Iuppiter, ma coingnée. Rien plus, ô Iuppiter, que ma coingnée, ou deniers pour en achapter une autre. Helas, ma paouvre coingnée.

Iuppiter tenoit conseil sus certains urgens affaires : & lors opinoit la vieille Cybelle, ou bien le ieune & clair Phoebus, si voulez. Mais tant grande feut l’exclamation de Couillatris, qu’elle feut en grand effroy ouye on plein conseil & consistoire des Dieux.

Quel diable (demanda Iuppiter) est là bas, qui hurle si horrificquement ? Vertuz de Styx, ne avons nous par cy devant esté, praesentement, ne sommes nous assez icy à la decision empeschez de tant d’affaires controvers & d’importance. Nous avons vuidé le debat de Presthan roy des Perses, & de Sultan Solyman empereur de Constantinople. Nous avons clos le passaige entre les Tartares & les Moscovites. Nous avons respondu à la requeste du Cheriph. Aussi avons no’ à la devotion de Guolgotz Rays. L’estat de Parme est expedié : aussi est celluy de Maydenbourg, de la Mirandole, & de Africque. Ainsi nomment les mortelz, ce que sus la mer mediterranée nous appellions Aphrodisium. Tripoli a changé de maistre, par male guarde. Son periode estoit venu. Icy sont les Guascons renians, & demandans restablissement de leurs cloches. En ce coing sont les Saxons, Estrelins, Ostrogotz, & Alemans, peuple iadis invincible, maintenant aberkeids, & subiuguez par un petit homme tout estropié. Ilz nous demandent vengeance, secours, restitution de leur premier bon sens, & liberté antique. Mais que ferons nous de ce Rameau & de ce Galland, qui capparassonez de leurs marmitons, suppous, & astipulateurs brouillent toute ceste Academie de Paris ? I’en suys en grande perplexité. Et n’ay encores resolu quelle part ie doibve encliner. To’ deux me semblent autrement bons compaignons, & bien couilluz. L’un a des escuz au Soleil, ie diz beaulx & tresbuchans : l’autre en vouldroit bien avoir. L’un a quelque sçavoir : l’aultre n’est ignorant. L’un aime les gens de bien : l’autre est des gens de bien aimé. L’un est un fin & cauld Renard : l’aultre mesdisant, mesescrivant & abayant contre les antiques Philosophes & Orateurs comme un chien. Que t’en semble diz grand Vietdaze Priapus ? I’ay maintes fois trouvé ton conseil & advis equitable & pertinent : & habet tua mentula mentem.

Roy Iuppiter (respondit Priapus defleublant son capussion, la teste levée, rouge, flamboyante, & asseurée) puis que l’un vous comparez à un chien abayant, l’aultre à un fin freté Renard, ie suis d’advis, que sans plus vous fascher ne alterer, d’eulx faciez ce que iadis feistez d’un chien, & d’un Renard.

Quoy ? demanda Iuppiter. Quand ? Qui estoient ilz ? Ou feut ce ?

O belle memoire, respondit Priapus. Ce venerable père Bacchus, lequel voyez cy à face cramoisie, avoit pour soy venger des Thebains un Renard fée, de mode que quelque mal & dommaige qu’il feist, de beste du monde ne seroit prins ne offensé. Ce noble Vulcan avoit d’Aerain Monesian faict un chien, & à force de souffler l’avoit rendu vivant & animé. Il le vous donna : vous le donnastes à Europe vostre mignonne. Elle le donna à Minos : Minos à Procris, Procris enfin le donna à Cephalus. Il estoit pareillement fée, de mode que à l’exemple des advocatz de maintenant il prendroit toute beste rencontrée, rien ne luy eschapperoit. Advint qu’ilz se rencontrèrent. Que feirent ilz ? Le chien par son destin fatal doibvoit prendre le Renard : le Renard par son destin ne doibvoit estre prins. Le cas fut rapporté à vostre conseil. Vous protestatez non contrevenir aux Destins. Les Destins estoient contradictoires. La verité, la fin, l’effect de deux contradictions ensemble feut declairée impossible en nature. Vous en suastez d’ahan. De vostre sueur tombant en terre nasquirent les chous cabutz. Tout ce noble consistoire par default de resolution Categorique encourut alteration mirifique : & feut en icelluy conseil beu plus de soixante & dix huict buffars de Nectar. Par mon advis vous les convertissez en pierres. Soubdain feustes hors toute perplexité : soubdain feurent tresves de soif criées par tout ce grand Olympe. Ce feut l’année des couilles molles, près Teumesse, entre Thèbes & Chalcide. A cestuy exemple ie suis d’opinion que petrifiez ces Chien & renard. La Metamorphose n’est incongneue. Tous deux portent nom de Pierre. Et par ce que scelon le proverbe des Limosins, à faire la gueule d’un four sont trois pierres necessaires, vo’ les associerez à maistre Pierre du coingnet, par vo’ iadis pour mesmes causes petrifié. Et seront en figure trigone equilaterale on grand temple de Paris, ou on mylieu du Pervis posées ces trois pierres mortes en office de extaindre avecques le nez, comme au ieu de Fouquet, les chandelles, torches, cierges, bougies, & flambeaux allumez : lesquelles viventes allumoient couilloniquement le feu de faction, simulte, sectes couillonniques & partialté entre les ocieux escholiers. A perpetuele memoire, que ces petites philauties couillonniformes plus tost davant vous contempnées feurent que condamnées, I’ay dict.

Vous leurs favorisez (dist Iuppiter) à ce que ie voy bel messer Priapus. Ainsi n’estes à tous favorable. Car veu que tant ilz couvoient perpetuer leur nom & memoire, ce seroit bien leur meilleur estre ainsi après leur vie en pierres dures & marbrines convertiz, que retourner en terre & pourriture. Icy darrière vers ceste mer Tyrrhene & lieux circumvoisins de l’Appennin voyez vo’ quelles tragedies sont excitées par certains Pastophores. Ceste furie durera son temps, comme les fours des Limosins : puis finira : mais non si tost. Nous y aurons du passetemps beaucoup. Ie y voy un inconvenient. C’est que nous avons petite munition de fouldres, depuis le temps que vous aultres Condieux par mon oultroy particulier en iectiez sans espargne, pour vos esbatz sus Antioche la neufve. Comme depuis à vostre exemple les gorgias, champions, qui entreprindrent guarder la forteresse de Dindenaroys contre tous venens, consommèrent leurs munitions à force de tirer aux moineaux. Puis n’eurent de quoy on temps de necessité soy deffendre : & vaillamment cedèrent la place, et se rendirent à l’ennemy, qui ià levoit son siège, comme tout forcené & desesperé : & n’avoit pensée plus urgente que de sa retraicte accompagnée de courte honte. Donnez y ordre filz Vulcan : esveiglez vos endormiz Cyclopes, Asteropes, Brontes, Arges, Polyphème, Steropes, Pyracmon : mettez les en besoigne : & les faictes boire d’autant. A gens de feu ne fault vin espargner. Or depeschons ce criart là bas. Voyez Mercure qui c’est ? & sachez qu’il demande.

Mercure reguarde par la trappe des Cieulx, par laquelle ce que l’on dict ça bas en terre ilz escoutent : & semble proprement à un escoutillon de navire. Icaromenippe disoit qu’elle semble à la gueule d’un puiz. Et veoid que c’est Couillatris, qui demande sa coingnée perdue : & en faict le rapport au conseil.

Vrayement (dist Iuppiter) nous en sommes bien. Nous à ceste heure n’avons aultre faciende, que rendre coingnées perdues ? Si fault il luy rendre. Cela est escripts es Destins, entendez vous ? aussi bien comme si elle valust la duché de Milan. A la verité sa coingnée luy est en tel pris & estimation, que seroit à un Roy son Royaulme. Cza, ça, que ceste coingnée soit rendue. Qu’il n’en soit plus parlé. Refoulons le different du clergé & de la Taulpeterie de Landerousse. Où en estions nous ?

Priapus restoit debout au coing de la cheminée. Il entendent le rapport de Mercure, dist en toute courtoysie & ioviale honnesteta. Roy Iuppiter, on temps que par vostre ordonnance & particulier benefice i’estoys guardian des iardins en terre, ie notay que ceste diction Coingnée est equivocque à plusieurs choses. Elle signifie un certain instrument, par le service duquel est fendu & couppé boys. Signifie aussi (au moins iadis signifioit) la femelle bien à poinct & souvent gimbretiletolletée. Et veidz que tout bon compaignon appelloit sa guarse fille de ioye, ma Coingnée. Car avecques cestuy ferrement (cela disoit exhibent son coingnouoir dodrental) ilz leurs coingnent si fierement & d’audace leurs emmanchouoirs, qu’elles restent exemptes d’une paour epidemiale entre le sexe feminin : c’est que du bas ventre ilz leurs tombassent sus les talons, par default de telles agraphes. Et me soubvient (car i’ay mentule, voyre diz ie memoire, bien belle, & grande assez pour emplir un pot beurrier) avoir un iour du Tubilustre, es feries de ce bon Vulcan en may, ouy iadis en un beau parterre Iosquin des Prez, Ollzegan, Hobrethz, Agricola, Brumel, Camelin, Vigoris, de la Fage, Bruyer, Prioris, Seguin, De la Rue, Midy, Moulu, Mouton, Guascoigne, Loyset Compère, Penet, Fevin, Rouzée, Richardfort, Rousseau, Consilion, Constantio festi, Iacquet Bercan, chantans melodieusement.

Grand Thibault se voulent coucher

Avecques sa femme nouvelle,

S’en vint tout bellement cacher

Un gros maillet en la ruelle.

O mon doulx amy (ce dict elle)

Quel maillet vous voy ie empoingner ?

C’est (dist il) pour mieulx vous coingner.

Maillet ? dist elle, il n’y fault nul.

Quand gros Ian me vient besoingner,

Il ne me coingne que du cul.

Neuf Olympiades, & un an intercalare après (ô belle mentule, voire diz ie, memoire. Ie soloecise souvent en la symbolization & colliguance de ces deux motz) ie ouy Adrian Villart, Gombert, Ianequin, Arcadelt, Claudin, Certon, Manchicourt, Auxerre, Villiers, Sandrin, Sohier, Hesdin, Morales, Passereau, Maille, Maillart, Iacotin, Heurteur, Verdelot, Carpentras, Lheritier, Cadéac, Doublet, Vermont, Bouteiller, Lupi, Pagnier, Millet, Du mollin, Alaire, Marault, Morpain, Gendre, & aultres ioyeulx musiciens en un iardin secret soubz belle feuillade au tour d’un rampart de flaccons, iambons, pastez, & diverses Cailles coyphées mignonnement chantans.

S’il est ainsi que coingnée sans manche

Ne sert de rien, ne houstil sans poingnée.

Affin que l’un dedans l’aultre s’emmanche

Prens que soys manche, & tu seras coingnée.

Ores seroit à sçavoir quelle espèce de coingnée demande ce criart Couillatris.

A ces motz tous les venerables Dieux & Deesses s’eclatèrent de rire comme un microcosme de mouches. Vulcan avecques sa iambe torte en feist pour l’amour de s’amye troys ou quatre beaulx petitz saulx en plate forme.

Cza, ça, (dist Iuppiter à Mercure) descendez presentement là bas, & iectez es pieds de Couillatris troys coingnées : la sienne, une aultre d’or, & une tierce d’argent massives toutes d’un qualibre. Luy ayant baillé l’option de choisir, s’il prend la sienne & s’en contente, donnez luy les deux autres. S’il en prend aultre que la sienne, couppez luy la teste avecques la sienne propre. et desormais ainsi faictes à ces perdeurs de coingnée.

Ces parolles achevées Iupiter contournant la teste comme un cinge qui avalle pillules, feist une morgue tant espouvantable, que tout le grand Olympe trembla.

Mercure avecques son chappeau poinctu, sa capeline, talonnières & caducée se iecte par la trappe des Cieulx, fend le vuyde de l’air, descend legierement en terre : & iecte es pieds de Couillatris les trois coingnées : Puys luy dict. Tu as assez crié pour boire. Tes prières sont exaulcées de Iuppiter. Reguarde laquelle de ces troys est ta coingnée, & l’emporte. Couillatris soubliève la coingnée d’or : il la reguarde : & la trouve bien poisante : puis dict à Mercure.

Marmes ceste cy n’est mie la mienne, Ie n’en veulx grain.

Autant faict de la coingnée d’argent : & dict : Non est ceste cy. Ie la vous quitte. Puys prend en main la coingnée de boys : il reguarde au bout du manche : en icelluy recongnoist sa marque : & tressaillant tout de ioye, comme un Renard qui rencontre poulles esguarées, & soubriant du bout du nez dict.

Merdigues ceste cy estoit mienne. Si me la voulez laisser, ie vous sacrifiray un bon & grand pot de laict tout fin couvert de belles frayres aux Ides (c’est le dizième iour) de May.

Bon homme, dist Mercure, ie te la laisse, prens la. Et pour ce que tu as opté & soubhayté mediocrité en matière de coingnée, par le vueil de Iuppiter ie te donne ces deux aultres. Tu as de quoy dorenavant te faire riche. Soys homme de bien.

Couillatris courtoisement remercie Mercure : revère le grand Iuppiter : sa coingnée antique attache à sa ceincture de cuyr : & s’en ceinct sus le cul, comme Martin de Cambray. Les deux aultres plus poisantes il charge à son coul. Ainsi s’en va prelassant par le pays, faisant bonne troigne parmy les paroeciens & voysins : & leurs disant le petit mot de Patelin : en ay ie ? Au lendemain vestu d’une sequenie blanche, charge sus son dours les deux precieuses coingnées, se transporte à Chinon ville insigne, ville noble, ville antique, voyre première du monde, scelon le iugement & assertion des plus doctes Massorethz. En Chinon il change sa coingnée d’argent en beaulx testons & aultre monnoye blanche : sa coingnée d’Or, en beaulx Salutz, beaulx moutons à la grande laine, belles Riddes, beaulx Royaulx, beaulx escutz au Soleil. Il en achapte force mestairies, force granges, force censes, force mas, force bordes & bordineux, force cassines : prez, vignes, boys, terres labourables, pastis, estangs, moulins, iardins, saulsayes : beufz, vaches, brebis, moutons, chèvres, truyes, pourceaulx, asnes, chevaulx, poulles, cocqs, chappons, poulletz, oyes, iars, canes, canars, & du menu. Et en peu de temps feut le plus riche homme du pays : voyre plus que Maulevrier le boyteux.

Les francs gontiers & Iacques bons homs du voysinage voyants ceste heureuse rencontre de Couillatris, feurent bien estonnez : & feut en leurs espritz la pitié & commiseration, que au paravant avoient du paouvre Couillatris, en envie changée de ses richesses tant grandes & inopinées. Si commencèrent courir, s’enquerir, guementer, informer par quel moyen, en quel lieu, en quel iour, à quelle heure, comment, & à quel propous luy estoit ce grand thesaur advenu. Entendens que c’estoit par avoir perdu sa coingnée, Hen, hen, dirent ilz, ne tenoit il qu’à la perte d’une coingnée, que riches ne feussions ? Le moyen est facile, & de coust bien petit. Et doncques telle est on temps praesent la revolution des Cieulx, la constellation des Astres, & aspect des Planettes, que quiconques coingnée perdera soubdain deviendra ainsi riche. Hen, hen. Han, par Dieu, coingnée vous serez perdue, & ne vous en desplaise. Adoncques tous perdirent leurs coingnées. Au diable l’un à qui demoura coingnée. Il n’estoit filz de bonne mère, qui ne perdist sa coingnée. Plus n’estoit abbatu, plus n’estoit fendu boys on pays en ce defaulct de coingnées. Encores dict l’Apologue Aesopicque, que certains petitz Ianspill’hommes de bas relief, qui à Couillatris avoient le petit pré, & le petit moulin vendu pour soy gourgiaser à la monstre, advertiz que ce thesaur luy estoit ainsi & par ce moyen seul advenu, vendirent leurs espées pour achapter coingnées, affin de les perdre : comme faisoient les paysans, & par icelle perte recouvrir montioye d’Or, & d’Argent. Vous eussiez proprement dict, que feussent petitz Romipètes vendens le leur, empruntans l’aultruy pour achapter Mandatz à tas d’un pape nouvellement créé. Et de crier, & de prier, & de lamenter & invocquer Iuppiter. Ma coingnée de cza, ma coingnée delà, ma coingnée ho. ho. ho. ho. Iuppiter ma coingnée. L’air tout au tour retentissoit au cris & hurlemens de ces perdeurs de coingnées. Mercure feut prompt à leurs apporter coingnées, à un chascun offrant la sienne perdue, une aultre d’Or, & une tierce d’Argent. Tous choisissoient celle qui estoit d’Or, & l’amassoient remercians le grand donateur Iuppiter. Mais sus l’instant qu’ilz la levoient de terre courbez & enclins, Mercure leurs tranchoit les testes, comme estoit l’edict de Iuppiter : Et feut des testes couppées le nombre equal & correspondent aux coingnées perdues. Voylà que c’est. Voylà qu’advient à ceulx qui en simplicité soubhaitent & optent choses mediocres. Prenez y exemple vous aultres gualliers de plat pays, qui dictez que pour dix mille francs d’intrade ne quitteriez vos soubhaitz. Et desormais ne parlez ainsi impudentement, comme quelque foys ie vous ay ouy soubhaitans. Pleust à Dieu que i’eusse presentement cent soixante & dix huict millions d’Or. Ho, comment ie triumpheroys. Vos males mules. Que soubhaiteroit un roy, un Empereur, un pape d’adventaige ? Aussi voyez vous par experience, que ayants faict telz oultrez soubhayts, ne vous en advient que le tac & la clavelée : en bourse pas maille : non plus que aux deux belistrandiers soubhaiteux à l’usaige de Paris. Desquelz l’un soubhaytoit avoir en beaulx escuz au Soleil autant que a esté en Paris despendu, vendu, & achapté, depuys que pour l’edifier on y iecta les premiers fondements iusques à l’heure praesente : le tout estimé au taux, vente, & valeur de la chère année, qui ayt passé en ce laps de temps. Cestuy en vostre advis estoit il desgouté ? Avoit il mangé prunes aigres sans peler ? Avoit il les dens esguassées ? L’aultre soubhaitoit le temple de nostre Dame tout plein d’aiguilles asserées, depuys le pavé iusques au plus hault des voultes : & avoir autant d’escuz au Soleil, qu’il en pourroit entrer en autant de sacs que l’on pourroit couldre de toutes & unes chascune aiguille, iusques à ce que toutes feussent crevées ou espoinctées. C’est soubhayté celà. Que vous en semble ? Qu’en advint il ? Au soir chascun d’eulx eut les mules au talon, le petit cancre au menton, la male toux au poulmon, le catarrhe au gavion, le gros froncle au cropion : & au diable le boussin de pain pour s’escurer les dens.

Soubhaitez doncques mediocrité, elle vous adviendra, & encores mieulx, deument ce pendent labourans & travaillans. Voire mais (dictes vous) Dieu m’en eust aussi toust donné soixante & dixhuict mille, comme la treziesme partie d’un demy. Car il est tout puissant. Un million d’Or luy est aussi peu qu’une obole. Hay, hay, hay. Et de qui estez vo’ apprins ainsi discourir & parler de la puissance & praedestination de Dieu, paouvres gens ? Paix. St, St, St. Humiliez vous davant sa sacrée face, & recongnoissez vos imperfections.

C’est Goutteux, sus quoy ie fonde mon esperance, & croy fermement, que (s’il plaist au bon Dieu) vous obtiendrez santé, veu que rien plus que santé pour le present ne demandez. Attendez encores un peu, avecques demie once de patience. Ainsi ne font les Genevoys, quand au matin avoir dedans leurs escriptoires & cabinetz discouru, propensé, & resolu, de qui & de quelz celluy iour ilz pourront tirer denares : & qui par leurs astuces sera beliné, corbiné, trompé & affiné, ilz sortent en place, & s’entresaluant disent, Sanita & guadain messer. Il ne se contentent de santé : d’abondant ilz soubhaytent guaing, voire les escuz de Guadaigne. Dont advient qu’ilz souvent n’obtienent l’un ne l’aultre. Or en bonne santé toussez un bon coup, beuvez en trois, secouez dehait vos aureilles, & vous oyrez dire merveilles du noble & bon Pantagruel. Comment Pantagruel monta sus mer, pour visiter l’Oracle de la dive Bacbuc.

Chapitre premier.

On moys de Iuin, au iour des festes Vestales : celluy propre on quel Brutus conquesta Hespaigne, & subiugua les Hespaignolz, on quel aussi Crassus l’avaricieux feut vaincu & deffaict par les Parthes, Pantagruel prenent congé du bon Gargantua son père, icelluy bien priant (comme en l’Église primitive estoit louable coustume entre les saincts Christians) pour le prospère naviguaige de son filz, & toute sa compaignie, monta sus mer au port de Thalasse, accompaigné de Panurge, frère Ian des entommeures, Epistemon, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim, & aultres siens serviteurs & domesticques anciens : ensemble de Xenomanes le grand voyageur & traverseur des voyes perilleuses, lequel certains iours par avant estoit arrivé au mandement de Panurge. Icelluy pour certaines & bonnes causes avoit à Gargantua laissé & signé en sa grande & universelle Hydrographie la routte qu’ilz tiendroient visitans l’oracle de la dive Bouteille Bacbuc.

Le nombre des navires feut tel que vous ay exposé on tiers livre, en conserve de Trirèmes, Ramberges, Gallions, & Liburnicques nombre pareil : bien equippées, bien calfatées, bien munies, avecques abondance de Pantagruelion. L’assemblée de tous officiers, truchemens, pilotz, capitaines, nauchiers, fadrins, hespailliers, & matelotz feut en la Thalamège. Ainsi estoit nommée la grande & maistresse nauf de Pantagruel : ayant en pouppe pour enseigne à moytié d’argent bien liz & polly : l’aultre moytié estoit d’or esmaillé de couleur incarnat. En quoy facile estoit iuger, que blanc & clairet estoient les couleurs des nobles voyagiers : & qu’ilz alloient pour avoir le mot de la Bouteille.

Sus la pouppe de la seconde estoit hault enlevée une lanterne antiquaire faicte industrieusement de pierre sphengitide & speculaire : denotant qu’ilz passeroient par Lanternoys. La tierce pour divise avoit un beau & profond hanat de Porcelaine. La quarte un potet d’or à deux anses, comme si feust une urne antique. La quinte un brocq insigne de sperme d’Emeraulde. La sizième un Bourrabaquin monachal faict des quatre metaulx ensemble. La septième un entonnoir de Ebène tout requamé d’or à ouvraige de Tauchie. La huictième un guoubelet de Lierre bien precieux battu d’or à la Damasquine. La neufième une brinde de fin or obrizé. La dizième une breusse de odorant Aalloche (vous l’appellez boys d’Aloès) porfilée d’or de Cypre à ouvraige d’Azemine. L’unzième une portouoire d’or faicte à la Mosaicque. La douzième un barrault d’or terny couvert d’une vignette de grosses perles Indicques en ouvraige Topiaire. De mode que personne n’estoit tant triste, fasché, rechigné, ou melancholicque feust, voyre y feust Heraclitus le pleurart, qui n’entrast en ioye nouvelle, & de bonne ratte ne soubrist, voyant ce noble convoy de navires en leurs devises : ne dist que les voyagiers estoient tous beuveurs gens de bien : & ne iugeast en prognostic asceuré, que le voyage tant de l’aller que du retour seroit en alaigresse & santé perfaict.

En la Thalamège doncques feut l’assemblée de tous. Là Pantagruel leurs feist une briefve & saincte exhortation toute auctorisée des propous extraictz de la saincte escripture, sus l’argument de naviguation. Laquelle finie feut hault & clair faicte prière à Dieu, oyans & entendens tous les bourgeoys & citadins de Thalasse, qui estoient sus le mole accourruz pour veoir l’embarquement.

Après l’oraison feut melodieusement chanté le psaulme du sainct roy David, lequel commence. Quand Israel hors d’Aegypte sortit. Le pseaulme parachevé feurent sus le tillac les tables dressées, & viandes promptement apportées. Les Thalassiens qui pareillement avoient le pseaulme susdict chanté, feirent de leurs maisons force vivres & vinage apporter. Tous beurent à eulx. Ils beurent à tous. Ce feut la cause pourquoy personne de l’assemblée oncques par la marine ne rendit sa guorge, & n’eut perturbation d’estomach ne de teste. Au quelz inconvenient ne eussent tant commodement obvié, beuvans par quelques iours paravant de l’eaue marine, ou pure, ou mistionnée avecques le vin, ou usans de chair de Coings, de escorce de Citron, de ius de Grenades aigresdoulces : ou tenens longue diète : ou se couvrans l’estomach de papier : ou autrement faisans ce que les folz medicins ordonnent à ceulx qui montent sus mer.

Leurs beuvettes souvent reiterées, chascun se retira en sa nauf : & en bonne heure feirent voile au vent Grec levant selon lequel le pilot principal nommé Iamet Brayer, avoit designé la routte, & dressé la Calamite de toutes les Boussoles. Car l’advis sien, & de Xenomanes aussi feut, veu que l’oracle de la dive Bacbuc estoit près le Catay en Indie superieure, ne prendre la routte ordinaire des Portugualoys : Les quelz passans la Ceincture ardente, & le cap de Bonasperanza sus la poincte Meridionale d’Africque, oultre l’Aequinoctial, & perdens la veue & guyde de l’aisseuil Septentrional, font navigation enorme. Ains suyvre au plus près le parallèle de ladicte Indie : & gyrer au tour d’icelluy pole par Occident : de manière que tournoyans soubs Septentrion l’eussent en pareille elevation comme il est au port de Olone, sans plus en approcher, de paour d’entrer & estre retenuz en la mer Glaciale. Et suyvans ce canonique destour par mesme parallèle, l’eussent à dextrer vers le Levant, qui au departement leurs estoit à senestre.

Ce que leurs vint à profict incroyable. Car sans naufrage, sans dangier, sans perte de leurs gens, en grande serenité (exceptez un iour près l’isle des Macraeons) feirent le voyage de Indie superieure en moins de quatre moys : lequel à poine feroient les Portugualoys en troys ans, avecques mille fascheries, & dangiers innumerables. Et suys en ceste opinion, sauf meilleur iugement, que telle routte de Fortune feut suyvie par les Indians, qui navigèrent en Germanie, & feurent honorablement traictez par le Roy des Suèdes, on temps que Q. Metellus Celer estoit proconsul en Gaulle : comme descrivent Cor. Nepos, Pomp. Mela, & Pline après eulx.

Comment Pantagruel

en l’isle de Medamothi achapta

plusieurs belles choses.

Chapitre II.

En cestuy iour, & les deux subsequens ne leurs apparut terre ne chose aultre nouvelle. Car aultres foys avoient aré ceste routte. Au quatrième descouvrirent une isle nommée Medamothi, belle à l’œil & plaisante à cause du grand nombre des phares & haultes tours marbrines, des quelles tout le circuit estoit orné, qui n’estoit moins grand que de Canada. Pantagruel s’enquerant qui en estoit dominateur entendit, que c’estoit le roy Philophanes, lors absent pour le mariage de son frère Philotheamon avecques l’Infante du royaulme de Engys. Adoncques descendit on havre, contemplant, ce pendent que les chormes des naufz faisoient aiguade, divers tableaulx, diverses tapisseries, divers animaulx, poissons, oizeaulx, & aultres marchandises exotiques & peregrines, qui estoient en l’allée du mole, & par les halles du port. Car c’estoit le tiers iour des grandes & solennes foires du lieu : es quelles annuellement convenoient tous les plus riches & fameux marchans d’Afrique & Asie. D’entre les quelles frère Ian achapta deux rares & precieux tableaulx : en l’un des quelz estoit au vif painct le visaige d’un appellant : en l’aultre estoit le portraict d’un varlet qui cherche maistre, en toutes qualitez requises, gestes, maintien, minois, alleures, physionomie, & affections : painct & inventé par maistre Charles Charmois painctre du roy Megiste : & les paya en monnoie de Cinge.

Panurge achapta un grand tableau painct & transsumpt de l’ouvrage iadis faict à l’aiguille par Philomela exposante & representante à sa sœur Progné, comment son beaufrère Tereux l’avoit depucellée : & sa langue couppée, affin que tel crime ne decelast. Ie vous iure par le manche de ce fallot, que c’estoit une paincture gualante & mirifique. Ne pensez, ie vous prie, que feust le protraict d’un homme couplé sur une fille. Cela est trop sot, & trop lourd. La paincture estoit bien aultre, & plus intelligible. Vous la pourrez veoir en Thelème à main guausche entrans en la haulte guallerie. Epistemon en achapta une aultre, on quel estoient au vif painctes les Idées de Platon, & les Atomes de Epicurus. Rhizotome en achapta une aultre, on quel estoit Echo selon le naturel representée.

Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie & gestes de Achille en soixante & dixhuict pièces de tapisserie à haultes lisses, longues de quatre, larges de trois toises, toutes de saye Phrygiene, requamée d’or & d’argent. Et commençoit la tapisserie au nopces de Peleus & Thetis, continuant la nativité d’Achilles, sa ieunesse descripte par Stace Papinie : ses gestes & faicts d’armes celebrez par Homère : sa mort & exeques descriptz par Ovide, & Quinte Calabrois : finissant en l’apparition de son umbre, & sacrifice de Polyxène descript par Euripides. Feist aussi achapter trois beaulx & ieunes Unicornes : un masle de poi alezan tostade, & deux femelles de poil gris pommelé. Ensemble un Tarande, que luy vendit un Scythien de la contrée des Gelones.

Tarande est un animal grand comme un ieune taureau, portant teste comme est d’un cerf, peu plus grande : avecques cornes insignes largement ramées : les piedz forchuz : le poil long comme d’un grand Ours : la peau peu moins dure, qu’un corps de cuirasse. Et disoit le Gelon peu en estre trouvé parmy la Scythie : par ce qu’il change de couleur selon la varieté des lieux es quelz il paist & demoure. Et represente la couleur des herbes, arbres, arbrisseaulx, fleurs, lieux, pastiz, rochiers, generalement de toutes choses qu’il approche. Cela luy est commun avecques le Poulpe marin, c’est le Polype : avecques les Thoes : avecques les Lycaons de Indie : avecques le Chameleon : qui est une espèce de Lizart tant admirable, que Democritus a faict un livre entier de sa figure, anatomie, vertus, & proprieté en Magie. Si est ce que ie l’ay veu couleur changer non à l’approche seulement des choses colorées, mais de soy mesmes, selon la paour & affections qu’il avoit. Comme sus un tapiz verd, ie l’ay veu certainement verdoyer : mais y restant quelque espace de temps devenir iaulne, bleu, tanné, violet par succès : en la façon que voiez la creste des coqs d’Inde couleur scelon leurs passions changer. Ce que sus tout trouvasmes en cestuy Tarande admirable est, que non seulement sa face & peau, mais aussi tout son poil telle couleur prenoit, quelle estoit es choses voisines. Près de Panurge vestu de sa toge bure, le poil luy devenoit gris : près de Pantagruel vestu de sa mante d’escarlate, le poil & peau luy rougissoit : près du pilot vestu à la mode des Isiaces de Anubis en Aegypte, son poil apparut tout blanc. Les quelles deux dernières couleurs sont au Chameleon deniées. Quand hors toute paour & affections il estoit en son naturel, la couleur de son poil estoit telle que voiez es asnes de Meung.

Comment Pantagruel repceut lettres

de son père Gargantua : & de

l’estrange manière de sçavoir

nouvelles bien soubdain des pays

estrangiers & loingtains.

Chapitre III.

Pantagruel occupé en l’achapt de ces animaulx peregrins feurent ouiz du mole dix coups de Verses & Faulconneaulx : ensemble grande & ioyeuse acclamation de toutes les naufz. Pantagruel se tourne vers le havre, & veoyd que c’estoit un des Celoces de son père Gargantua, nommé la Chelidoine : pource que sus la pouppe estoit en sculpture de erain Corinthien une Hirondelle de mer elevée. C’est un poisson grand comme un dar de Loyre, tout charnu, sans esquames, ayant aesles cartilagineuses (quelles sont es souriz chaulves) fort longues & larges : moyenans les quelles ie l’ay souvent veu voler une toyse au dessus l’eau plus d’un trait d’arc. A Marseille on le nomme Lendole. Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une Hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sus mer voler que voguer. En iceluy estoit Malicorne escuyer tranchant de Gargantua, envoyé expressement de par luy entendre l’estat & portement de son filz le bon Pantagruel, & luy porter letres de creance.

Pantagruel après la petite accollade & barretade gracieuse, avant ouvrir les letres ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda. Avez vous icy le Gozal celeste messaigier ? Ouy, respondit il. Il est en ce panier emmailloté. C’estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua, esclouant ses petitz sus l’instant que le susdict Celoce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eust des iectz noirs attaché es pieds : mais pource que tout luy estoit venu à bien & prosperité, l’ayant faict demailloter, luy attacha es pieds une bandelette de tafetas blanc : & sans plus differer sus l’heure le laissa en pleine liberté de l’air. Le pigeon soubdain s’en vole haschant en incroyable hastiveté : comme vous sçavez qu’il n’est vol que de Pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l’obstinée sollicitude en luy par nature posée de recourir & secourir ses pigeonneaulx. De mode qu’en moins de deux heures il franchit par l’air le long chemin, que avoit le Celoce en extreme diligence par troys iours & troys nuictz perfaicts, voguant à rames & à vèles, & luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ses petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua, qu’il portoit la bandelette blanche resta en ioye & sceureté du bon partement de son filz.

Telle estoit l’usance des nobles Gargantua & Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée & vehemente desirée : comme l’issue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre : la prinze ou defense de quelque place forte : l’appoinctement de quelques differens de importance : l’accouchement heureux ou infortuné de quelque royne, ou grande dame : la mort ou convalescence de leurs amis & alliez malades : & ainsi des aultres. Ilz prenoient le Gozal, & par les postes le faisoient de main en main iusques sus les lieux porter, dont ilz affectoient les nouvelles. Le Gozal portant bandelette noire ou blanche scelon les occurrences & accidens, les houstoit de pensement à son retour, faisant en une heure plus de chemin par l’air, que n’avoient faict par terre trente postes en un iour naturel. Cela estoit rachapter & guaigner temps. Et croyez comme chose vraysemblable, que par les colombiers de leurs cassines, on trouvoit sus œufz ou petitz, tous les moys & saisons de l’an, les pigeons à foizon. Ce qui est facile en mesnagerie, moyennant le Salpètre en roche, & la sacre herbe Vervaine.

Le Gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son père Gargantyua, des quelles la teneur ensuyt.

FILZ TRESCHER, l’affection que naturellement porte le père à son filz bien aymé, est en mon endroict tant acreue, par l’esguard & reverence des graces particulières en toy par election divine posées, que depuys ton partement me a non une foys tollu tout aultre pensement. Me delaissant on cueur ceste unicque & soingneuse paour, que vostre embarquement ayt esté de quelque meshaing ou fascherie acompaigné : Comme tu sçays que à la bonne & syncère amour est craincte perpetuellement annexée. Et pour ce que scelon le dict de Hesiode, d’une chascune chose le commencement est la moytié du tout : & scelon le proverbe commun, à l’enfourner on faict les pains cornuz, i’ay paour de telle anxieté vuider mon entendement, expressement depesché Malicorne : à ce que par luy ie soys acertainé de ton portement sus les premiers iours de ton voyage. Car s’il est prospère, & tel que ie le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer, & iuger du reste. I’ay recouvert quelques livres ioyeulx, les quelz te seront par le present porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras refraischir de tes meilleures estudes. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste court. La paix de l’Aeternel soyt avecques toy. Salue Panurge, frère Ian, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste & aultres tes domesticques mes bons amis. De ta maison paternelle, ce trezième de Iuin.

TON PERE ET

amy Gargantua.

Comment Pantagruel escript à son père

Gargantua, & luy envoye plusieurs

belles & rares choses.

Chapitre IIII.

Après la lecture des letres susdictes Pantagruel tint plusieurs propous avecques l’escuyer Malicorne, & feut avecques luy si long temps, que Panurge interrompant luy dict. Et quand boyrez vous ? Quand boyrons nous ? Quand boyra monsieur l’escuyer ? N’est ce assez sermonné pour boyre ? C’est bien dict, respondit Pantagruel. Faictez dresser la collation en ceste prochaine hostellerie, en laquelle pend pour enseigne l’imaige d’un Satyre à cheval. Ce pendent pour la depesche de l’escuyer, il escrivit à Gargantua comme s’ensuyt.

PERE tresdebonnaire, comme à tous accidens en ceste vie transitoire non doubtez ne soubsonnez, nos sens & facultez animales patissent plus enormes & impotentes perturbations (voyre iusques à en estre souvent l’ame desemparée du corps, quoy que telles subites nouvelles feussent à contentement & soubhayt) que si eussent auparavant esté propensez & preveuz : ainsi me a grandement esmeu & perturbé l’inopinée venue de vostre escuyer Malicorne. Car ie n’esperoys aulcun veoir de vos domesticques, ne de vous nouvelles ouyr avant la fin de cestuy nostre voyage. Et facilement acquiesçoys en la doulce recordation de vostre auguste maiesté, escripte, voyre certes insculpée & engravée on posterieur ventricule de mon cerveau : souvent au vif me la representant en sa propre & naifve figure.

Mais puys que m’avez prevenu par le benefice de vos gratieuses letres, & par la creance de vostre escuyer mes espritz recréé en nouvelles de vostre prosperité & santé, ensemble de toute vostre royale maison, force m’est que par le passé m’estoit voluntaire, premierement louer le benoist Servateur : lequel par sa divine bonté vous conserve en ce long teneur de santé perfaicte : secondement vous remercier sempiternellement de ceste fervente & inveterée affection que à moy portez vostre treshumble filz & serviteur inutile. Iadis un Romain nommé Furnius dist à Caesar Auguste recepvant à grace & pardon son père, lequel avoit suyvy la faction de Antonius. Auiourd’huy me faisant ce bien, tu me as reduict en telle ignominie, que force me sera vivant mourant estre ingrat reputé par impotence de gravité. Ainsi pourray ie dire que l’excès de vostre paternelle affection me range en ceste angustie & necessité, qu’il me conviendra vivre & mourir ingrat. Si non que de tel crime soys relevé par la sentence des Stoiciens : lesquelz disoient troys parties estre en benefice. L’une du donnant, l’aultre du recepvant, la tierce du recompensant : & le recepvant tresbien recompenser le donnant, quand il accepte voluntiers le bienfaict, & le retient en soubvenance perpetuelle. Comme au rebours le recepvant estre le plus ingrat du monde, qui mespriseroit & oubliroit le benefice. Estant doncques opprimé d’obligations infinies toutes procrées de vostre immense benignité, & impotent à la minime partie de recompense, ie me saulveray pour le moins de calumnie, en ce que de mes espritz n’en sera à iamais la memoire abolie : & ma langue ne cessera confesser & protester que vous rendre graces condignes est chose transcendente ma faculté & puissance.

Au reste i’ay ceste confiance en la commiseration & ayde de nostre Seigneur, que de ceste nostre peregrination la fin correspondera au commencement : & sera le totaige en alaigresse & santé perfaict. Ie ne fauldray à reduire en commentaires & ephemerides tout le discours de nostre naviguaige : affin que à nostre retour vo’ en ayez lecture veridicque. I’ay icy trouvé un Tarande de Scythie, animal estrange & merveilleux à cause des variations de couleur en sa peau & poil, scelon la distinction des choses prochaines. Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable & facile à nourir qu’un aigneau. Ie vous envoie pareillement troys ieunes Unicornes plus domesticques & apprivoisées, que ne seroient petitz chattons. I’ay conferé avecques l’escuyer, & dict la manière de les traicter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur longue corne on front. Force est que pasture elles prènent es arbres fruictiers, ou en rattelliers idoines, ou en main, leurs offrant herbes, gerbes, pommes, poyres, orge, touzelle : brief toutes espèces de fruictz & legumaiges. Ie m’esbahis comment nos escrivains antiques les disent tant farouches, feroces, & dangereuses, & oncques vives n’avoir esté veues. Si bon vous semble ferez espreuve du contraire : & trouverez qu’en elles consiste une mignotize la plus grande du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense. Pareillement vous envoye la vie & gestes de Achilles en tapisserie bien belle & industrieuse. Vous asceurant que les nouveaultez d’animaulx, & plantes, d’oyzeaulx, de pierreries que trouver pourray, & recouvrer en toute nostre peregrination, toutes ie vous porteray, ayant Dieu nostre Seigneur lequel ie prie en sa saincte grace vous conserver. De Medamothi ce quinzième de Iuin. Panurge, frère Ian, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim, après le devot baisemain vous resaluent en usure centuple.

Vostre humble filz & serviteur

Pantagruel.

Pendent que Pantagruel escrivoit les letres sudictes, Malicorne feut de tous festoyé, salué, & accollé à double rebraz. Dieu sçayt comment tout alloit & comment recommendations de toutes pars trotoient en place. Pantagruel avoir parachevé ses letres bancqueta avecques l’escuyer. Et luy donna une grosse chaine d’Or poisante huyct cens escuz, en laquelle par les chainons septenaires estoient gros Diamans, Rubiz, Esmerauldes, Turquoises, Unions, alternativement enchassez. A un chascun de ses nauchiers feist donner cinq cens escuz au Soleil : A Gargantua son père envoya le Tarande couvert d’une housse de satin broché d’Or : avecques la tapisserie contenente la vie & gestes de Achilles : & les troys Unicornes caparassonnées de drap d’Or frizé. Ainsi departirent de Medamothi Malicorne pour retourner vers Gargantua, Pantagruel pour continuer son naviguaige. Lequel en haulte mer feist lire par Epistemon les livres apportez par l’escuyer. Desquelz, pource qu’il les trouva ioyeulx & plaisans, le transsumpt voluntiers vous donneray, si devotement le requerez.

Comment Pantagruel rencontra une

nauf de voyagiers retournans

du pays Lanternois.

Chapitre V.

Au cinquième iour ià commençans tournoyer le pole peu à peu, nous esloignans de l’Aequinoctial descouvrismes une navire marchande faisant voile à horche vers nous. La ioye ne feut petite tant de nous, comme des marchans : de nous entendens nouvelles de la marine, de eulx entendens nouvelles de terre ferme. Nous rallians avecques eulx congneusmes qu’ilz estoient François Xantongeoys. Dont eut nouveau accroissement d’alaigresse, aussi eut toute l’assemblée, mesmement nous enquestans de l’estat du pays, & meurs du peuple Lanternier : & oyans advertissement que sus la fin de Iuillet subsequent estoit l’assignation du chapitre general des Lanternes : & que si lors y arrivions (comme facile nous estoit) voyrions belle, honorable, & ioyeuse compaignie des Lanternes : & que l’on y faisoit grands apprestz, comme si l’on y deust profondement lanterner. Nous feust aussi dict, que passans le grand royaulme de Gebarim nous serions honorificquement repceuz & traictez par le Roy Ohabé dominateur d’icelle terre. Lequel & tous ses subiectz pareillement parlent languaige François Tourangeau.

Ce pendent que nous entendions ces nouvelles, Panurge print debat avecques un marchant de Taillebourg, nommé Dindenault, L’occasion du debat feut telle. Ce Dindenault voyant Panurge sans braguette avecques ses lunettes attachées au bonnet, dist de luy à ses compaignons. Voyez là une belle medaille de Coqu. Panurge à cause de ses lunettes oyoit des aureilles beaucoup plus clair que de coustume. Doncques entendent ce propous demanda au marchant. Comment diable seroys ie coqu, qui ne suys encores marié, comme tu es, scelon que iuger ie peuz à ta troigne mal gracieuse ?

Ouy vrayement, respondit le marchant, ie le suys : & ne vouldrois ne l’estre pour toutes les lunettes d’Europe : non pour toutes les bezicles d’Afrique. Car i’ay une des plus belles, plus advenentes, plus honestes, plus prudes femmes en mariage, qui soit en tout le pays de Xantonge : & n’en desplaise aux aultres. Ie luy porte de mon voyage une belle & de unze poulsées longue branche de Coural rouge, pour ses estrènes. Qu’en as tu à faire ? Dequoy te meslez tu ? Qui es tu ? Dont es tu ? O lunettier de l’Antichrist, Responds si tu es de Dieu.

Ie te demande, dist Panurge, si par consentement & convenence de tous les elemens i’avoys sacsacbezvezinemassé tant belle, tant advenente, tant honeste, tant preude femme, de mode que le roydde Dieu des iardins Priapus, lequel icy habite en liberté, subiection forcluse de braguettes attachées, luy feust on corps demeuré, en tel desastre, que iamais n’en sortiroit, eternellement y resteroit, sinon que tu le tirasse avecques les dens, que feroys tu ? Le laisseroys tu là sempiternellement ? ou bien le tireroys tu à belles dents ? Responds ô belinier de Mahumet, puys que tu es de tous les diables.

Ie te donneroys (respondit le marchant) un coup d’espée sus ceste aureille lunetière, & te tueroys comme un belier.

Ce disant desguainoit son espée. Mais elle tenoit au fourreau. Comme vo’ sçavez que sus mer tous harnoys facilement chargent rouille, à cause de l’humidité excessive, & nitreuse. Panurge recourt vers Pantagruel à secours. Frère Ian mist la main à son bragmard fraischement esmoulu, & eust felonnement occis le marchant : ne feust que le patron de la nauf, & aultres passagiers supplièrent Pantagruel, n’estre faict scandale en son vaisseau. Dont feut appoincté tout leur different : & touchèrent les mains ensemble Panurge & le marchant : & beurent d’autant l’un à l’autre dehayt, en signe de perfaicte reconciliation.

Comment le debat appaisé Panurge

marchande avecques Dindenault

un de ses moutons.

Chapitre VI.

Ce debat du tout appaisé Panurge dist secretement à Epistemon & à frère Ian. Retirez vous icy un peu à l’escart, & ioyeusement passez temps ce que voirez. Il y aura bien beau ieu, si la chorde ne rompt. Puys se addressa au marchant, & de rechef beut à luy plein hanat de bon vin Lanternoys. Le marchant le pleigea guaillard, en toute courtoisie & honesteté. Cela faict Panurge devotement le prioyt luy vouloir de grace vendre un de ses moutons.

Le marchant luy respondit. Halas halas mon amy, nostre voisin comment vous sçavez bien trupher des paouvres gens. Vrayement vous estez un gentil chalant. O le vaillant achapteur de moutons. Vraybis vous portez le minoys non mie d’un achapteur de moutons, mais bien d’un couppeur de bourses. Deu Colas, faillon qu’il feroit bon porter bourse pleine auprès de vous en la tripperie sus le degel ? Han, han, qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres. Mais voyez hau bonnes gens, comment il taille de l’historiographe.

Patience (dist Panurge) Mais à propous de grace speciale vendez moy un de vos moutons. Combien ?

Comment (respondit le marchant) l’entendez vous, nostre amy, mon voisin. Ce sont moutons à la grande laine. Iason y print la toison d’Or. L’ordre la maison de Bourguoigne en feut extraict. Moutons de Levant, moutons de haulte futaye, moutons de haulte gresse.

Soit (dist Panurge) Mais de grace vendez m’en un, & pour cause & bien promptement vous payant en monnoye de Ponant, de taillis, & de basse gresse. Combien ?

Nostre voisin, mon amy (respondit le marchant) escoutez ça un peu de l’aultre aureille.

PAN. A vostre commandement.

Le MARCH. Vous allez en Lanternoys ?

PAN. Voire.

Le MARC. Veoir le monde ?

PAN. Voire.

Le MARC. Ioyeusement ?

PAN. Voire.

Le MARC. Vous avez ce croy ie nom Robin mouton.

PAN. Il vous plaist à dire.

Le MARC. Sans vous fascher.

PAN. Ie l’entends ainsi.

Le MARCH. Vous estez ce croy ie, le ioyeulx du Roy.

PAN. Voire.

Le MA. Fourchez là. Ha. ha. vo’ allez veoir le monde, vous estez le ioyeulx du Roy, vo’ avez nom Robin mouton. Voyez ce mouton là, il a nom Robin comme vo’. Robin, Robin, Robin, Bes, Bes, Bes, Bes. O la belle voix.

PA. Bien belle & harmonieuse.

Le MARCH. Voicy un pact, qui sera entre vous & moy, nostre voisin & amy. Vous qui estez Robin mouton serez en ceste couppe de balance, le mien mouton Robin sera en l’aultre : le guaige un cent de huytres de Busch, que en poix, en valleur, en estimation il vous emportera hault & court : en pareille forme que serez quelque iour suspendu & pendu.

Patience (dist Panurge) Mais vous feriez beaucoup pour moy & pour vostre posterité, si ne le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur. Ie vous en prie syre monsieur.

Nostre amy (respondit le Marchant) mon voisin, de la toison de ces moutons seront faictz les fins draps de Rouen, les louschetz des balles de Limestre, au pris d’elle ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins : lesquelz on vendra pour marroquins Turquins ou de Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons & harpes, lesquelles tant cherement on vendra, comme si feussent chordes de Munican ou Aquileie. Que pensez vous ?

S’il vous plaist (dist Panurge) m’en vendrez un, i’en seray bien fort tenu au courrail de vostre huys. Voyez cy argent content. Combien ? Ce disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulx Henricus.

Continuation du marché entre

Panurge & Dindenault.

Chapitre VII.

Mon amy (respondit le marchant) nostre voisin ce n’est viande, que pour Roys & Princes. La chair en est tant delicate, tant savoureuse, & tant friande que c’est basme. Ie les ameine d’un pays, on quel les pourceaulx (Dieu soit avecques nous) ne mangent que Myrobalans. Les truyes en leur gesine (saulve l’honneur de toute la compaignie) ne sont nourriez que de fleurs d’orangiers.

Mais (dist Panurge) vendez m’en un, & ie vo’ le payeray en Roy, foy de pieton. Combien ?

Nostre amy (respondit le marchant) mon voisin, ce sont moutons extraictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus & Hellé, par la mer dicte Hellesponte.

Cancre (dist Panurge) vo’ estez clericus vel adiscens.

Ita, sont choux (respondit le marchant) vere ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. Ho Robin rrrrrrrr. Vous n’entendez ce languaige. A propous. Par tous les champs es quelz ilz pissent, le bled y provient comme si Dieu y eust pissé. Il n’y fault aultre marne, ne fumier. Plus y a. De leur urine les Quintessentiaux tirent le meilleur Salpètre du monde. De leurs crottes (mais qu’il ne vous desplaise) les medicins de nos pays guerissent soixante & dixhuict espèces de maladie. La moindre des quelles est le mal sainct Eutrope de Xaintes, dont Dieu nous saulve & guard. Que pensez vous nostre voisin, mon amy ? Aussi me coustent ilz bon.

Couste & vaille (respondit Panurge) Seulement vendez m’en un le payant bien.

Nostre amy (dist le marchant) mon voisin considerez un peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voire en un membre que estimeriez inutile. Prenez moy ces cornes là, & les concassez un peu avecques un pilon de fer, ou avecques un landier, ce m’est tout un. Puis les enterrez en veue du Soleil la part que vouldrez & souvent les arrouzez. En peu de moys vo’ en voirez naistre les meilleurs Asperges du monde. Ie n’en daignerois excepter ceulx de Ravenne. Allez moy dire que les cornes de vous aultres messieurs les coquz ayent vertus telle, & proprieté tant mirifique.

Patience (respondit Panurge).

Ie ne sçay (dist le marchant) si vous estez clerc. I’ay veu prou de clercs, ie diz grands clercs, coquz. Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous sçauriez que es membres plus inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y a un os, c’est le talon, l’astragale, si vous voulez, duquel non d’aultre animal du monde, fors de l’asne Indian, & des Dorcades de Libye, l’on iouoyt antiquement au Royal ieu des tales, auquel l’Empereur Octavian Auguste un soir guaigna plus de 50 000 escuz. Vous aultres coquz n’avez guarde d’en guaigner aultant.

Patience, respondit Panurge. Mais expedions.

Et quand (dist le marchant) vous auray ie nostre amy mon voisin, dignement loué les membres internes ? L’espaule, les esclanges, les gigotz, le hault cousté, la poictrine, le faye, la ratelle, les trippes, la guogue, la vessye, dont on ioue à la balle. Les coustelettes dont on faict en Pygmion les beaulx petitz arcs pour tirer des noyaulx de cerise contre les Grues. La teste dont avecques un peu de soulphre on faict une mirificque decoction pour faire viander les chiens consitppez du ventre ?

Bren bren (dist le patron de la nauf au marchant) c’est trop icy barguigné. Vends luy si tu veulx. Si tu ne veulx : ne l’amuse plus.

Ie le veulx (respondit le marchant) pour l’amour de vo’. Mais il en payera trois livres tournois de la pièce en choisissant.

C’est beaucoup, dist Panurge. En nos pays i’en auroys bien cinq, voire six pour telle somme de deniers. Advisez que ce ne soit trop. Vous n’estez le premier de ma congnoissance, qui trop toust voulent riche devenir & parvenir, est à l’envers tombé en paouvreté : voire quelque foys s’est rompu le coul.

Tes fortes fiebvres quartaines (dist le marchant) lourdault sot que tu es. Par le digne veu de Charrous, le moindre de ces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que iadis les Coraxiens en Tuditanie contrée d’Hespaigne vendoient un talent d’Or la pièce. Et que pense tu O sot à la grande paye, que valoit un talent d’or ?

Benoist monsieur, dist Panurge, vous eschauffez en vostre harnois, à ce que ie voy & congnois. Bien tenez, voyez là vostre argent.

Panurge ayant payé le marchant choisit de tout le trouppeau un beau & grand mouton, & le emportoit cryant & bellant, oyant tous les aultres & ensemblement bellans, & reguardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendent le marchant disoit à ses moutonniers. O qu’il a bien sceu choisir le challant. Il se y entend le paillard. Vrayement, le bon vrayment, ie le reservoys pour le seigneur de Cancale, comme bien congnoissant son naturel. Car de sa nature il est tout ioyeulx & esbaudy, quand il tient une espaule de mouton en main bien séante & advenente, comme une raquette gauschière, & avecques un cousteau bien trenchant, Dieu sçait comment il s’en escrime.

Comment Panurge feist en mer noyer

le marchant & ses moutons.

Chapitre VIII.

Soubdain, ie ne sçay comment, le cas feut subit, ie ne eu loisir le consyderer. Panurge sans autre chose dire iette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy iecter & saulter en mer après à la file. La foulle estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon. Possible n’estoit les en guarder. Comme vous sçavez estre du mouton le naturel, tous iours suyvre le premier, quelque part qu’il aille. Aussi le dict Aristoteles lib. 9. de histo. animal. estre les plus sot & inepte animant du monde. Le marchant tout effrayé de ce que davant ses yeulx perir voyoit & noyer ses moutons, s’efforçoit les empecher & retenir tout de son povoir. Mais c’esttoit en vain. Tous à la file saultoient dedans la mer, & perissoient. Finablement il en print un grand & fort par la toison sus le tillac de la nauf, cuydant ainsi le retenir, & saulver le reste aussi consequemment. Le mouton feut si puissant qu’il emporta en mer avecques soy le marchant, & feut noyé, en pareille forme que les moutons de Plolyphemus le bogne Cyclope emportèrent hors la caverne Ulyxes & ses compaignons. Autant en feirent les aultres bergiers & moutonniers les prenens uns par les cornes, aultres par les iambes, aultres par la toison. Lesquelz tous feurent pareillement en mer portez & noyez miserablement.

Panurge à cousté du fougon tenent un aviron en main, non pour ayder aux moutonniers, mais pour les enguarder de grimper sus la nauf, & evader le naufraige, les preschoit eloquentement, comme si feust un petit frère Olivier Maillard, ou un second frère Ian bourgeoys, leurs remonstrant par lieux de Rhetoricque les misères de ce monde, le bien & l’heur de l’aultre vie, affermant les plus heureux estre les trespassez, que les vivans en ceste vallée de misère, & à un chascun d’eulx promettant eriger un beau cenotaphe, & sepulchre honoraire au plus hault du mont Cenis, à son retour de Lanternoys : leurs optant ce néant moins, en cas que vivre encores entre les humains ne leurs faschat, & noyer ainsi ne leur vint à propous, bonne adventure, & rencontre de quelque Baleine, laquelle au tiers iour subsequent les rendist sains & saulves en quelque pays de satin, à l’exemple de Ionas.

La nauf vuidée du marchant & des moutons, Reste il icy (dist Panurge) ulle ame moutonnière. Où sont ceulx de Thibault l’aignelet ? Et ceulx de Regnauld belin, qui dorment quand les aultres paissent ? Ie n’y sçay rien. C’est un tour de vieille guerre. Que t’en semble frère Ian ?

Tout bien de vous (respondit frère Ian Ie n’ay rien trouvé maulvais si non qu’il me semble que ainsi comme iadis on souloyt en guerre au iour de batauille, ou assault, promettre aux soubdars double paye pour celleuy iour : s’ilz guaignoient la bataille, l’on avoit prou de quoy payer : s’ilz la perdoient, c’eust esté honte la demander, comme feirent les fuyars Gruyers après la bataille de Serizolles : aussi qu’en fin vous doibviez le payement reserver. L’argent vous demourast en bourse.

C’est (dist Panurge) bien chié pour l’argent. Vertus Dieu i’ay eu du passetemps pour plus de cinquante mille francs. Retirons nous, le vent est propice. Frère Ian, escoutte icy. Iamais homme ne me feist plaisir sans recompense, ou recongnoissance pour le moins. Ie ne suys point ingrat, & ne le feux, ne seray. Iamais homme ne me feist desplaisir sans repentence, ou en ce monde ou en l’aultre. Ie ne suys poinct fat iusques là.

Tu (dist frère Ian) te damne comme un vieil diable. Il est escript, Mihi vindictam, & caetera. Matière de breviaire.

Comment Pantagruel arriva en l’isle

Ennasin & des estranges

alliances du pays.

Chapitre IX.

Zephyre nous continuoit en participation d’un peu du Garbin, & avions un iour passé sans terre descouvrir. Au tiers iour à l’aube des mousches nous apparust une isle triangulaire bien fort ressemblante quant à la forme & assiette à Sicile. On la nommoit l’isle des alliances. Les hommes & femmes ressemblent aux Poictevins rouges, exceptez que tous hommes, femmes, & petitz enfans ont le nez en figure d’un as de treuffles. Pour ceste cause le nom antique de l’isle estoit Ennasin. Et estoient tous parens & alliez ensemble, comme ilz se vantoient, & nous dist librement le Podestat du lieu.

Vous aultres gens de l’aulte monde tenez pour chose admirable, que d’une famille Romaine (c’estoient les Fabians) pour un iour (ce feut le trezième du moys de Febvrier) par une porte (ce feut la porte Carmentale, iadis située au pied du Capitole, entre le roc Tarpeian & le Tybre, depuys surnommée Scelerate) contre certains ennemis des Romains (c’estoient les Veientes Hetrusques) sortirent trois cens six hommes de guerre tous parens, avecques cinq mille aultres soubdars tous leurs vassaulx : qui tous feurent occis, ce feut près le fleuve Cremère, qui sort du lac de Baccane. De ceste terre pour un besoing sortiront plus de trois cens mille tous parens & d’une famille.

Leurs parentez & alliances estoient de façon bien estrange. Car estans ainsi tous parens & alliez l’un de l’aultre, nous trouvasmes que persone d’eulx n’estoit père ne mère, frère ne sœur, oncle ne tante, cousin ne nepveu, gendre ne bruz, parrain ne marraine de l’aultre. Sinon vrayment un grand vieillard enasé lequel, comme ie veidz, appella une petite fille aagée de trois ou quatre ans, mon père : la petite fillette le appelloit ma fille. La parenté & alliance entre eulx, estoit que l’un appelloit une femme, ma maigre : la femme le appelloit mon marsouin, Ceulx là (disoit frère Ian) doibvroient bien sentir leur marée, quand ensemble se sont frottez leur lard.

L’un appelloit une guorgiase bachelette en soubriant. Bon iour mon estrille. Elle le resalua disant. Bon estreine mon Fauveau.

Hay, hay, hay, s’escria Panurge, venez veoir une estrille, une fau, & un veau, N’est ce Estrille fauveau ? Ce fauveau à la raye noire doibt bien souvent estre estrillé.

Un autre salua une siene mignonne disant. A dieu mon bureau. Elle luy respondit. Et vous aussi mon procès.

Par sainct Treignan (dist Gymnaste) ce procès doibt estre souvent sus ce bureau.

L’un appelloit une autre mon verd. Elle l’appelloit, son coquin.

Il y a, bien là, dist Eusthenes, du Verdcoquin.

Un aultre salua une sienne alliée disant. Bon di, ma coingnée. Elle respondit. Et à vous mon manche.

Ventre beuf, s’escria Carpalim, comment ceste coingnée est emmanchée. Comment ce manche est encoingné. Mais seroit ce point la grande manche que demandent les courtisanes Romaines ? Ou un cordelier à la grande manche.

Passant oultre ie veids un averlant qui saluant son alliée, l’appella mon matraz, elle le appeloit mon lodier. De faict il avoit quelques traictz de lodier lourdault. L’un appelloit une aultre ma mie, elle l’appelloit ma crouste. L’une une aultre appelloit sa palle, elle l’appelloit son fourgon. L’un une aultre appelloit ma savatte, elle le nommoit pantophle. L’un un aultre nommoit ma botine, elle l’appelloit son estivallet. L’un une aultre nommoit sa mitaine, elle nommoit mon guand. L’un une aultre nommoit sa couane, elle l’appelloit son lard. Et estoit entre eulx, parenté de couane de lard. En pareille alliance, l’un appelloit une sienne mon homelaicte, elle le nommoit mon œuf. Et estoient alliez comme une homelaicte d’œufz. De mesmes un aultre appelloit une sienne ma trippe, elle l’appelloit son fagot. Et oncques ne peuz sçavoir quelle parenté, alliance, affinité, ou consanguinité feust entre eulx, la raportant à nostre usaige commun, si non qu’on nous dict, qu’elle estoit trippe de ce fagot. Un aultre saluant une sienne disoit. Salut mon escalle. Elle respondit. Et à vous mon huytre.

C’est (dist Carpalim) une huytre en escalle.

Un aultre de mesmes saluoit une sienne disant. Bonne vie ma gousse. Elle respondit. Longue à vous mon poys.

C’est (dist Gymnaste) un poys en gousse.

Un aultre grand villain clacquedens monté sus haultes mulles de boys rencontrant une grosse, grasse, courte, guarse luy dist. Dieu guard mon sabbot, ma trombe, ma touppie. Elle luy respondit fierement. Guard pour guard mon fouet.

Sang sainct gris, dist Xenomanes, est il fouet competent, pour mener ceste touppie ? Un docteur regent bien peigné & testoné avoir quelque temps divisé avecques une haulte damoizelle, prenant d’elle congié luy dist. Grand mercy Bonne mine. Mais, dist elle, tresgrand à vous Mauvais ieu.

De Bonne mine (dist Pantagruel) à Mauvais ieu n’est alliance impertinente.

Un bacchelier en busche passant dist à une ieune bachelette. Hay, hay, hay. Tant y a que ne vous veidz Muse. Ie vous voy (respondit elle) Corne voluntiers.

Accouplez les (dist Panurge) & leurs soufflez au cul. Ce sera une cornemuse.

Un aultre appella une sienne ma truie, elle l’appella son foin. Là me vint en pensement, que ceste truie voluntiers se tournoit à ce foin. Ie veidz un demy guallant bossu quelque peu près de nous saluer une sienne alliée disant. Adieu mon trou. Elle de mesmes le resalua disant. Dieu guard ma cheville.

Frère Ian dist. Elle ce croy ie est toute trou, & il de mesmes tout cheville. Ores est à sçavoir, si ce trou par ceste cheville peult entierement estre estouppé.

Un aultre salua une sienne disant. Adieu ma mue. Elle respondit. Bon iour mon oizon.

Ie croy (dist Ponocrates) que cestuy oizon est souvent en mue.

Un averlant causant avecques une ieune gualoise luy disoit. Vous en souvieigne vesse. Aussi sera ped, respondit elle.

Appellez vous (dist Pantagruel au Potestat) ces deux là parens ? Ie pense qu’ilz soient ennemis, non alliez ensemble : car il l’a appellée Vesse. En nos pays vous ne pourriez plus oultrager une femme que ainsi l’appellant.

Bonnes gens de l’aultre monde (respondit le Potestat) vous avez peu de parens telz & tant proches, comme sont ce Ped & ceste vesse. Ilz sortirent invisiblement tous deux ensemble d’un trou en un instant.

Le vent de Galerne (dist Panurge) avoit doncques lanterné leur mère.

Quelle mère (dist le Potestat) entendez vous ? C’est parenté de vostre monde. Ilz ne ont père ne mère. C’est à faire à gens de delà l’eau, à gens bottez de foin.

Le bon Pantagruel tout voyoit, & escoutoit : mais à ces propous il cuyda perdre contenence.

Avoir bien curieusement consyderé l’assiette de l’isle & meurs du peuple Ennasé, no’ entrasmez en un cabaret pour quelque peu nous refraischir. Là on faisoit nopces à la mode du pays. Au demourant chère & demye. Nous presens feut faict un ioyeulx mariage, d’une poyre femme bien gaillarde, comme nous sembloit toutesfoys ceulx qui en avoient tasté, la disoient estre mollasse, avecques un ieune fromaige à poil follet un peu rougeastre. I’en avoys aultres foys ouy la renommée, & ailleurs avoient esté faictz plusieurs telz mariages. Encores dict on en nostre pays de vache, qu’il ne feut oncques tel mariage, qu’est de la poyre & du fromaige. En une aultre salle ie veids qu’on marioit une vieille botte avecques un ieune & soupple brodequin. Et feut dict à Pantagruel, que le ieune brodequin prenoit la vieille botte à femme, pource qu’elle estoit bonne robbe, en bon poinct & grasse à profict de mesnaige, voyre feust ce pour un pescheur. En une aultre salle basse ie veids un ieune escafignon espouser une vieille pantophle. Et nous feut dict que ce n’estoit pour la beaulté ou bonne grace d’elle, mais par avarice & convoitise de avoir les escuz dont elle estoit toute contrepoinctée.

Comment Pantagruel descendit en

l’isle de Cheli en laquelle regnoit

le Roy sainct Panigon.

Chapitre X.

Le Garbin nous souffloit en pouppe, quand laissans ces mal plaisans Allianciers, avecques leurs nez en as de treuflle montasmes en haulte mer. Sus la declination du Soleil feismez scalle en l’isle de Cheli : isle grande, fertile, riche, & populeuse, en laquelle regnoit le roy sainct Panigon. Lequel accompaigné de ses enfans, & princes de la court s’estoit transporté iusques près le havre pour recepvoir Pantagruel. Et le mena iusques en son chasteau, sus l’entrée du dongeon se offrit la royne accompaignée de ses filles & dames de court. Panigon voullut qu’elle & toute sa suytte baisassent Pantagruel & ses gens. Telle estoit la courtoisie & coustume du pays. Ce que feut faict, excepté frère Ian, qui se absenta, & s’escarta parmy les officiers du Roy. Panigon vouloit en toute instance pour cestuy iour & au lendemain retenir Pantagruel. Pantagruel fonda son excuse sur la serenité du temps, & oportunité du vent, lequel plus souvent est desiré des voyagiers que rencontré, & le fault emploiter quand il advient, car il ne advuient toutes & quantes foys qu’on le soubhayte. A ceste remonstrance après boyre vingt & cinq ou trente foys par home, Panigon nous donna congié. Pantagruel retournant au port & ne voyant frère Ian, demandoit quelle part il estoit, & pourquoy n’estoit ensemble la compaignie. Panurge ne sçavoit comment l’excuser, & vouloit retourner au chasteau pour le appeller, quand frère Ian accourust tout ioyeulx, & s’escria en grande guayeté de cœur disant.

Vive le noble Panigon. Par la mort beuf de boys il rue en cuisine. I’en viens, tout y va par escuelles. I’esperoys bien y cotonner à profict & usaige monachal le moulle de mon gippon.

Ainsi mon amy (dist Pantagruel) tousiours à ses cuisines.

Corpe de galline (respondit frère Ian) i’en sçay mieulx l’usaige & cerimonies, que de tant chiabrener avecques ces femmes, magny, magna, chiabrena, reverence, double, reprinze, l’accollade, la fressurade, baise la main de vostre mercy, de vostre maiesta, vous soyez. Tarabin, tarabas. Bren, c’est merde à Rouan. Tant chiasser, & vreniller. Dea, ie ne diz pas que ie n’en tirasse quelque traict dessus la lie, à mon lourdois : qui me laissast insinuer ma nomination. Mais ceste brenasserie de reverences me fasche plus qu’un ieune diable. Ie voulois dire, un ieusne double. Sainct Benoist n’en mentit iamais. Vous parlez de baiser damoizelles, par le digne & sacré froc que ie porte, voluntiers ie m’en deporte, craignant que m’advieigne ce que advint au seigneur de Guyercharois.

Quoy ? demanda Pantagruel. Ie le congnois. Il est de mes meilleurs amis.

Il estoit, dist frère Ian, invité à un sumptueux & magnificque bancquet, que faisoit un sien parent & voysin : au quel estoient pareillement invitez tous les gentilz hommes, dame, & damoyselles du voysinage. Icelles attendentes sa venue, desguisèrent les paiges de l’assemblée, & les habillèrent en damoyselles bien pimpantes & atourées. Les paiges endamoysellez à luy entrant près le pont leviz se presentèrent, il les baisa tous en grande courtoysie, & reverences magnificques. Sus la fin, les dames qui l’attendoient en la guallerie, s’esclatèrent de rire, & feirent signe aux paiges, à ce qu’ilz houstassent leurs atours. Ce que voyant le bon seigneur, par honte & despit ne daigna baiser icelles dames & damoyselles naifves. Alleguant veu qu’on luy avoit ainsi desguysé les paiges, que par la mort beuf de boys ce doibvoient là estre les varletz encores plus finement desguysez.

Vertus Dieu, da iurandi, pourquoy plus toust ne transportons no’ nos humanitez en belle cuisine de DIeu ? Et là ne consyderons le branlement des cloches, l’harmonie des contrehastiers, la position des lardons, la temperature des potaiges, les preparatifz du dessert, l’ordre de service du vin ? Beati immaculati in via. C’est matière de breviaire.

Pourquoy les moines

sont voluntiers en cuisine.

Chapitre XI.

C’est dit Epistemon, naïfvement parlé en moine. Ie diz moine moinant, ie ne diz pas, moine moiné. Vrayement vous me reduisez en memoire, ce que ie veidz & ouy en Florence, il y a environ vingt ans. Nous estions bien bonne compaignie de gens studieux, amateurs de peregrinité, & convoyteux de visiter les gens doctes, antiquitez, & singularitez d’Italie. Et lors curieusement contemplions l’assiette & beaulté de Florence, la structure du dome, la sumptuosité des temples, & palais magnificques. Et entrions en contention, qui plus aptement les extolleroit par louanges condignes : quand un moine d’Amiens, nommé Bernard Lardon, comme tout fasché & monopolé nous dict.

I’ay aussi bien contemplé comme vous, & ne suys aveuigle plus que vous. Et puys ? Qu’est ce ? Ce sont belles maisons. C’est tout. Mais Dieu, & monsieur sainct Bernard nostre bon patron soit avecques nous, en toute ceste ville encores n’ay ie veu une seulle roustisserie, & y ay curieusement reguardé & consyderé. Voire ie vous diz comme espiant, & prest à compter & nombrer tant à dextre comme à senestre combien & de quel cousté plus nous rencontrerions de roustisseries roustissantes. Dedans Amiens en moins de chemin quatre foys voire troys qu’avons faict en nos contemplations, ie vous pourrois monstrer plus de quatorze roustisseries antiques & aromatizantes. Ie ne sçay quel plaisir avez prins voyans les Lions, & Afriquanes (ainsi nommiez vous, ce me semble, ce qu’ilz appellent Tygres) près le beffroy : pareillement voyans les Porczespicz & Austruches on palais du seigneur Philippes Strossy. Par foy nos fieulx i’aymerois mieulx veoir un bon & gras oyzon en broche. Ces Porphyres, ces marbres sont beaulx. Ie n’en diz poinct de mal. Mais les Darioles d’Amiens sont meilleures à mon guoust. Ces statues antiques sont bien faictes, Ie le veulx croire. Mais par sainct Ferreol d’Abbeville, les ieunes bachelettes de nos pays sont mille foys plus advenentes.

Que signifie (demanda frère Ian) & que veult dire, que tousiours vous trouviez moines en cuysines, iamais n’y trouvez Roys, Papes, ne Empereurs ?

Est ce, respondit Rhizotome, quelque vertus latente & proprieté specificque absconse dedans les marmites & contrehastiers, qui les moines y attire, n’y attire Empereurs, Papes, ne Roys ? Ou c’est une induction & inclination naturelle aux frocz & cagoulles adherente, laquelle de soy mène & poulse les bons religieux en cuisine, encores qu’ilz n’eussent election ne deliberation d’y aller ?

Il veult dire, respondit Epistemon, formes suyvantes la matière. Ainsi les nomme Averrois.

Voyre, voyre, dist frère Ian.

Ie vous diray, respondit Pantagruel, sans au problè me propousé respondre. Car il est un peu chatouilleux : & à peine y toucheriez vous, sans vous espiner. Me soubvient avoir leu, que Antigonus roy de Macedonie un iour entrant en la cuisine de ses tentes, & y rencontrant le poëte Antagoras, lequel fricassoit un Congre, & luy mesmes tenoit la paille, luy demanda en toute alaigresse. Homère fricassoit il Congres, lors qu’il descrivoit les prouesses de Agamemnon ? Mais, respondit Antagoras, ha Roy estime tu que Agamemnon, lors que telles prouesses faisoit, feust curieux de sçavoir si personne en son camp fricassoit Congres ? Au Roy sembloit indecent que en sa cuisine le poëte faisoit telle fricassée. Le Poëte luy remonstroit, que chose trop plus abhorrente estoit rencontrer le Roy en cuisine.

Ie dameray ceste cy, dist Panurge, vo’ racontant ce que Breton Villandry respondit un iour au seigneur duc de Guyse. Leur propous estoit de quelque bataille du Roy François contre l’Empereur Charles cinquième : en laquelle Breton estoit guorgiasement armé, mesmement de gresves, & solleretz asserez, monté aussi à l’adventaige, n’avoit toutes foys esté veu au combat. Par ma foy respondit Breton, ie y ay esté, facile me sera le prouver, voyre en lieu on quel vous n’eussiez ausé vous trouver. Le seigneur duc prenant en mal ceste parolle, comme trop brave & temerairement proferée, & se haulsant de propous, Breton facilement en grande risée l’appaisa, disant, I’estois avecques le baguaige. On quel lieu vostre honeur n’eust porté soy cacher, comme ie faisois.

En ces menuz devis arrivèrent en leurs navires. Et plus long seiour ne feirent en icelle isle de Cheli.

Comment Pantagruel

passa procuration, & de l’estrange

manière de vivre entre

les Chiquanous.

Chapitre XII.

Continuant nostre routte au iour subsequens passasmes Procuration, qui est un pays tout chaffouré & barbouillé. Ie n’y congneu rien. Là veismes des Procultous & Chiquanous gens à tout le poil. Ilz ne no’ invitèrent à boyre ne à manger. Seulement en longue multiplication de doctes reverences no’ dirent, qu’ilz estoient tous à nostre commendement en payant. Un de nos truchemens racontoit à Pantagruel comment ce peuple guaignoient leur vie en façon bien estrange : & en plein Diamètre contraire aux Romicoles. A Rome gens infiniz guaignent leur vie à empoisonner, à battre, & à tuer. Les Chiquanous la guaignent à estre battuz. De mode que si par long temps demouroient sans estre battuz, ilz mourroient de male faim, eulx, leurs femmes & enfans.

C’est, disoit Panurge, comme ceulx qui par le rapport de Cl. Gal. ne peuvent le nerf caverneux vers le cercle aequateur dresser, s’ilz ne sont tresbien fouettez. Par sainct Thibault qui ainsi me fouetteroit me feroit bien au rebours desarsonner de par tous les diables.

La manière, dist le truchement, est telle. Quand un moine, prebstre, usurier, ou advocat veult mal à quelque gentilhome de son pays, il envoye vers luy un de ces Chiquanous. Chiquanous le citera, l’adiournera, le oultragera, le iniurira impudentement, suyvant son record & instruction : tant que le gentilhome, s’il n’est paralytique de sens, & plus stupide qu’une Rane Gyrine, sera constrainct luy donner bastonnades, & coups d’espée sus la teste, ou la belle iarretade, ou mieulx le iecter par les creneaulx & fenestres de son chasteau. Cela faict, voylà Chiquanous riche pour quatre moys. Comme si coups de baston feussent ses naïfves moissons. Car il aura du moine, de l’usurier, ou advocat salaire bien bon : & reparation du gentilhome aulcune fois si grande & excessive, que le gentilhome y perdra tout son avoir : avecques dangier de miserablement pourrir en prison : comme s’il eust frappé le Roy.

Contre tel inconvenient, dist Panurge, ie sçay un remède tresbon, duquel usoit le seigneur de Basché.

Quel ? demanda Pantagruel.

Le seigneur de Basché dist Panurge, estoit homme couraigeux, vertueux, managnime, chevalereux. Il retournant de certaine longue guerre, en laquelle le duc de Ferrare par l’ayde des François vaillamment se defendit contre les furies du pape Iules second, par chascun iour estoit adiourné, cité, chiquané, à l’appetit & passetemps du gras prieur de sainct Louant. Un iour desieunant avecques ses gens (comme il estoit humain & debonnaire) manda querir son boulangier nommé Loyre, & sa femme, ensemble le curé de sa paroece nommé Oudart, qui le servoit de sommellier, comme lors estoit la coustume en France, & leurs dist en presence de ses gentilhommes & aultres domesticques. Enfans vous voyez en quelle fascherie me iectent iournellement ces maraulx Chiquanous. I’en suys là resolu, que si ne me aydez, ie delibère abandonner le pays, & prandre le party du Soubdan à tous les diables. Desormais quand céans ilz viendront, soyez prestz vous Loyre & vostre feme pour vous representer en ma grande salle avecques vos belles robbes nuptiales, comme si l’on vous fiansoit, & comme premierement feustez fiansez. Tenez. Voylà cent escuz d’or, lesquelz ie vous donne, pour entretenir vos beaulx acoustremens. Vous messire Oudart ne faillez y comparoistre en vostre beau supellis & estolle, avecques l’eaue beniste, comme pour les fianser. Vous pareillement Trudon (ainsi estoit nommé son tabourineur) soyez y avecques vostre flutte & tabour. La parolles dictes, & la mariée baisée, au son du tabour vo’ tous baillerez l’un à l’autre du souvenir des nopces, ce sont petitz coups de poing. Ce faisans vo’ n’en soupperez que mieulx. Mais quand ce viendra au Chiquanous, frappez dessus comme sus seigle verde ne l’espargnez. Tappez, daubez, frappez, ie vous en prie. Tenez presentement ie vous donne ces ieunes guanteletz de iouste, couvers de chevrotin. Donnez luy coups sans compter à tors & à travers. Celluy qui mieulx le daubera, ie recongnoistray pour mieulx affectionné. N’ayez paour d’en estre reprins en iustice, Ie seray guarant pour tous. Telz coups seront donnez en riant, scelon la coustume observée en toutes fiansailles.

Voyre mais, demanda Oudart, à quoy congnoistrons nous le Chiquanous ? Car en ceste vostre maison iournellement abourdent gens de toutes pars. Ie y ay donné ordre, respondit Basché. Quand à la porte de céans viendra quelque home ou à pied, ou assez mal monté, ayant un anneau d’argent gros & large on poulce, il sera Chiquano’. Le portier l’ayant introduit courtoisement sonnera la campanelle. Alors soyez prestz, & venez en sale iouer la Tragicque comedie, que vous ay exposé.

Ce propre iour, comme Dieu le voulut, arriva un viel, gros, & rouge Chiquanous. Sonnant à la porte, feut par le portier recongnu à ses gros & gras ouzeaulx, à sa meschante iument, à un sac de toille plein d’informations, attaché à sa ceincture : signamment au gros anneau d’argent qu’il avoit on poulce guausche. Le portier luy feut courtoys, le introduit honestement ioyeusement : sonne la campanelle. Au son d’icelle Loyre & sa femme se vestirent de leurs beaulx habillemens, comparurent en la salle faisans bonne morgue. Oudart se revestit de supellis & d’estolle : sortant de son office rencontre Chiquanous : le mène boyre en son office longuement, ce pendent qu’on chaussoit guanteletz de tous coustez : & luy dist. Vous ne poviez à heure venir plus oportune. Nostre maistre est en ses bonnes : nous ferons tantoust bonne chère : tout ira par escuelles : no’ sommes céans de nopces : tenez, beuvez, soyez ioyeulx. Pendent que Chiquanous beuvoit Basché voyant en la salle tous ses gens en equippage requis, mande querir Oudart. Oudart vient portant l’eaue beniste. Chiquanous le suyt. Il entrant en la salle n’oublia faire nombre de humbles reverences, cita Basché, Basché luy feist la plus grande charesse du monde, luy donna un Angelot, le priant assister au contract & fiansailles. Ce que feut faict. Sus la fin coups de poing commencèrent sortir en place. Mais quand ce vint au tour de Chiquanous, ilz le festoièrent à grands coups de guanteletz si bien, qu’il resta tout estourdy & meurtry : un œil poché au beurre noir, huict coustes freussées, le brechet enfondré, les omoplates en quatre quartiers, la maschouère inferieure en trois loppins : & le tout en riant. Dieu sçayt comment Oudart y operoit, couvrant de la manche de son suppelis le gros guantelet asseré fourré d’hermines car il estoit puissant ribault. Ainsi retourne à l’isle Bouchard Chiquano’ acoustré à la Tigresque : bien toutesfois satisfaict & content du seigneur de Basché : & moyennant le secours des bons chirurgiens du pays vesquit tant que vouldrez. Depuis n’en feut parlé. La memoire en expira avecques le son des cloches, lesquelles quarrilonnèrent à son enterrement.

Comment à l’exemple de maistre

François Villon le seigneur de Basché

loue ses gens.

Chapitre XIII.

Chiquanous issu du chasteau, & remonté sur son esgue orbe (ainsi nommoit il sa iument borgne) Basché soubs la treille de son iardin secret manda querir sa femme, ses damoiselles, tous ses gens : feist apporter vin de collation associé d’un nombre de pastez, de iambons, de fruictz, & fromaiges, beut avecques eulx en grande alaigresse : puys leurs dist.

Maistre François Villon sus ses vieulx iours se retira à S. Maixent en Poictou, soubs la faveur d’un home de bien, abbé du dict lieu. Là pour donner passetemps au peuple entreprint faire iouer la passion en gestes & languaige Poictevin. Les rolles distribuez, les ioueurs recollez, le theatre preparé, dist au Maire & eschevins, que le mystère pourroit estre prest à l’issue des foires de Niort : restoit seulement trouver habillemens aptes aux personaiges. Le Maire & eschevins y donnèrent ordre. Il pour un vieil paisant habiller qui iouoyt Dieu le père, requist frère Etienne Tappecoue secretain des Cordeliers du lieu, luy prester une chappe & estolle. Tappecoue le refusa, alleguant que par leurs statutz provinciaulx estoit rigoureusement defendu rien bailler ou prester pour les iouans. Villon replicquoit que le statut seulement concernoit farces, mommeries, & ieuz dissoluz : & qu’ainsi l’avoit veu practiquer à Bruxelles & ailleurs. Tappecoue ce non obstant luy dist peremptoirement, qu’ailleurs se pourveust, si bon luy sembloit, rien n’esperast de sa sacristie. Car rien n’en auroit sans faulte. Villon feist aux ioueurs le rapport en grande abhomination, adioustant que de Tappecoue Dieu feroit vengence & punition exemplaire bien toust.

Au Sabmedy subsequent Villon eut advertissement que Tappecoue sus la poultre du convent (ainsi nomment ilz une iument non encores saillie) estoit allé en queste à sainct Ligaire, & qu’il seroit de retour sus les deux heures après midy. Adoncques feist la monstre de la diablerie parmy la ville & le marché. Ses diables estoient tous capparassonnez de peaulx de loups, de veaulx, & de beliers, passementées de testes de mouton, de cornes de bœufz, & de grands havetz de cuisine : ceinctz de grosses courraies es quelles pendoient grosses cymbales de vaches, & sonnettes de muletz à bruyt horrificque. Tenoient en main aulcuns bastons noirs pleins de fuzées, aultres portoient longs tizons allumez, sus les quelz à chascun carrefou iectoient plènes poignées de parafine en pouldre, dont sortoit feu & fumée terrible. Les avoir ainsi conduictz avecques contentement du peuple & grande frayeur des petitz enfans, finablement les mena bancqueter en une cassine hors la porte en laquelle est le chemin de sainct Ligaire. arrivans à la cassine de loing il apperceut Tappecoue, qui retournoit de queste, & leurs dist en vers Macaronicques.

Hic est de patria, natus de gente belistra,

Qui solet antiquo bribas portare bisacco.

Par la mort diène (dirent adoncques les Diables) il n’a voulu prester à Dieu le père une paouvre chappe : faisons luy paour. C’est bien dict (respond Villon) Mais cachons nous iusques à ce qu’il passe & chargez vos fuzées & tizons. Tappecoue arrivé au lieu, tous sortirent on chemin au davant de luy en grand effroy iectans feu de tous coustez sus luy & sa poultre : sonnans de leurs cymbales, & hurlans en Diable. Hho, hho, hho, hho : brrrourrrourrrs, rrrourrrs, rrrourrrs. Hou, hou, hou, Hho, Hho, hho : frère Estienne faisons nous pas bien les Diables ?

La poultre toute effrayée se mist au trot, à petz, à bonds, & au gualot : à ruades, fressurades, doubles pedales, & petarrades : tant qu’elle rua bas Tappecoue, quoy qu’il se tint à l’aube du bast de toutes ses forces. Ses estrivières estoient de chordes : du cousté hors le montouoir son soulier senestre estoit si fort entortillé qu’il ne le peut oncques tirer. Ainsi estoit trainné à escorchecul par la poultre tousiours multipliante en ruades contre luy, & fourvoyante de paour par les hayes, buissons, & fossez. De mode qu’elle luy cobbit toute la teste, si que la cervelle en tomba près la croix Osanière, puys les bras en pièces, l’un ça, l’aultre là, les iambes de mesmes, puys des boyaulx feist un long carnaige, en sorte que la poultre au convent arrivante, de luy ne portoit que le pied droict, & soulier entortillé.

Villon voyant advenu ce qu’il avoit pourpensé, dist à ses Diables. Vous iourrez bien, messieurs les Diables, vous iourrez bien, ie vous assie. O que vous iourrez bien. Ie despite la diablerie de Saulmur, de Doué, de Mommorillon, de Langès, de sainct Espain, de Angiers : voire, par Dieu, de Poictiers avecques leur parlouoire, en cas qu’ilz puissent estre à vous parragonnez. O que vous iourrez bien.

Ainsi (dist Basché) prevoy ie mes bons amys, que vous dorenavant iouerez bien ceste tragicque farce : veu que à la première monstre & essay, par vous a esté Chiquanous tant disertement daubbé, tappé, & chatouillé. Praesentement ie double à vous tous vos guaiges. Vous mamie (disoit il à sa femme) faictez vos honneurs, comme vouldrez. Vous avez en vos mains & conserve tous mes thesaurs. Quant est de moy, premierement ie boy à vous tous mes bons amys. Or ça, il est bon & frays. Secondement vous maistre d’hostel, prenez ce bassin d’argent. Ie le vous donne. Vous escuiers prenez ces deux couppes d’argent doré. Vos pages de troys moys ne soient fouettez. M’amye donnez leurs mes beaulx plumailz blancs avecques les pampillettes d’or. Messire Oudart ie vous donne ce flaccon d’argent : cestuy aultre ie donne aux cuisiniers : aux varletz de chambre ie donne ceste corbeille d’argent : aux palefreniers ie donne ceste nasselle d’argent doré : aux portiers ie donne ces deux assiettes : aux muletiers, ces dix happesouppes. Trudon prenez toutes ces cuillères d’argent, & ce drageoir : Vous lacquais prenez ceste grande sallière. Servez moy bien amys, ie le recongnoistray : croyans fermement que i’aymerois mieulx, par la vertus Dieu, endurer en guerre cent coups de masse sus le heaulme au service de nostre tant bon Roy, qu’estre une foys cité par ces mastins Chiquanous, pour le passetemps d’un tel gras Prieur.

Continuation des Chiquanous daubbez

en la maison de Basché.

Chapitre XIIII.

Quatre iours après un aultre ieune, hault, & maigre Chiquanous alla citer Basché à la requeste du gras Prieur. A son arrivée feut soubdain par le portier recongneu, & la campanelle sonnée. Au son d’icelle tout le peuple du chasteau entendit le mystère. Loyre poitrissoit sa paste, sa femme belutoit la farine. Oudart tenoit son bureau, les gentilzhomes iouoient à la paulme. Le seigneur Basché iouoit aux troys cens troys avecques sa femme. Les damoiselles iouoient aux pingres, les officiers iouoient à l’imperiale, les paiges iouoient à la mourre à belles chinquenauldes. Soubdain feut de tous entendu, que Chiquanous estoient en pays. Lors Oudart se revestit. Loyre & sa femme prendre leurs beaulx acoustremens. Trudon sonner de sa flutte, batre son tabourin, chascun rire, tous se preparer, & guantelets en avant. Basché descend en la basse court. Là Chiquanous le rencontrant, se meist à genoux davant luy, le pria ne prendre en mal, si de la part du gras Prieur il le citoit : remonstra par harangue diserte comment il estoit persone publicque, serviteur de Moinerie, appariteur de la mitre Abbatiale : prest à en faire autant pour luy, voyre pour le moindre de sa maison, la part qu’il luy plairoyt l’exploicter & commender.

Vrayement, dist le seigneur, ià ne me citerez, que premier n’ayez beu de mon bon vin de Quinquenays, & n’ayez assisté aux nopces que ie foys praesentement. Messire Oudart faictez le boyre tresbien, & refraischir : puys l’amenez en ma salle. Vous soyez le bien venu.

Chiquanous bien repeu & abbreuvé entre avecques Oudart en salle, en laquelle estoient tous les personaiges de la farce en ordre, & bien deliberez. A son entrée chascun commença soubrire. Chiquanous rioit par compaignie, quand par Oudart feurent sus les fiansez dictz motz mysterieux, touchées les mains, la mariée baisée, tous aspersez d’eaue beniste. Pendent qu’on apportoit vin & espices, coups de poin commencèrent trotter. Chiquanous en donna nombre à Oudart. Oudart soubs son suppellis avoit son guantelet caché : il s’en chauffe comme d’une mitaine. Et de daubber Chiquanous, & de drapper Chiquano’ : & coups des ieunes guanteletz de tous coustez pleuvoir sus Chiquano’.

Des nopces, disoient ilz, des nopces, des nopces : vo’ en soubvieine.

Il feut si bien acoustré que le sang luy sortoit par la bouche, par le nez, par les aureilles, par les œilz. Au demourant courbatu, espaultré, & froissé teste, nucque, dours, poictrine, braz, & tout. Croyez qu’en Avignon on temps de Carneval les bacheliers oncques ne iouèrent à la Raphe plus melodieusement, que feut ioué sus Chiquanous. En fin il tombe par terre. On luy iecta force vin surs la face, on luy atacha à la manche de son pourpoinct belle livrée de iaulne & verd : & le mist on sus son cheval morveulx. Entrant en l’isle Bouchard, ne sçay s’il feut bien pensé & traicté tant de sa femme, comme des Myres du pays. Depuis n’en feut parlé.

Au lendemain cas pareil advint, pource qu’on sac & gibbessière du maigre Chiquanous n’avoit esté trouvé son exploict. De par le gras Prieur feut nouveau Chiquanous envoyé citer le Seigneur de Basché, avecques deux Records pour sa sceureté. Le Portier sonnant la campanelle, resiouyt toute la famile, entendens que Chiquanous estoit là. Basché estoit à table, dipnant avecques sa femme & gentilzhomes. Il mande querir Chiquanous : le feist asseoir près de soy : les records près les damoiselles, & dipnèrent tresbien & ioyeusement. Sus le dessert Chiquanous se lève de table : praesens & oyans les Records cite Bahscé : Basché gracieusement luy demande copie de sa commission. elle estoit ià preste. Il prend acte de son exploict : à Chiquanous & ses Records feurent quatre escuz Soleil donnez : chascun s’estoit retiré pour la farce. Trudon commence sonner du tabourin. Basché prie Chiquanous assister aux fiansailles d’un sien officier, & en recepvoir le contract, bien le payant & contentent. Chiquanous feut courtoys. Desguainna son escriptoire, eut papier promptement, ses Records près de luy. Loyre entre en salle par une porte : sa femme avecques les damoiselles par aultre, en acoustremens nuptiaulx. Oudart revestu sacerdotalement les prend par les mains : les interroge de leurs vouloirs : leurs donne sa benediction sans espargne d’eaue beniste. Le contract est passé & minuté. D’un cousté sont apportez vin & espices : de l’aultre, livrée à tas blanc & tannée, de l’aultre sont produictz guanteletz secretement.

Comment par Chiquanous sont

renouvelées les antiques

coustumes des fiansailles.

Chapitre XV.

Chiquanous avoir degouzillé une grande tasse de vin Breton, dist au seigneur. Monsieur comment l’entendez vous ? L’on ne baille poinct icy des nopces ? Sainsambreguoy toutes bonnes coustumes se perdent. Aussi ne trouve l’on plus de lièvres au giste. Il n’est plus d’amys. Voyez comment en plusieurs ecclises on a desemparé les antiques beuvettes des benoists saincts O O, de Noël. Le monde ne faict plus que resver. Il approche de sa fin. Or tenez. Des nopces, des nopces, des nopces.

Ce disant frappoit sur Basché & sa femme, après sus les damoiselles, & sus Oudart : Adoncques feirent guanteletz leur exploict, si que à Chiquanous feut rompue la teste en neuf endroictz : à un des Records feut le bras droict defaucillé, à l’aultre feut demanchée la mandibule superieure, de mode qu’elle luy couvroit le menton à demy, avecques denudation de la luette, & perte insigne des dents molares, masticatoires, & canines. Au son du tabourin changeant son intonation feurent les Guantelez mussez, sans estre aulcunement apperceuz, & confictures multipliées de nouveau, avecques liesse nouvelle. Beuvans les bons compaignons uns aux aultres, & tous à Chiquanous & ses Records, Oudart renioit & despitoit les nopces, alleguant qu’un des Records luy avoit desincornifistibulé toute l’aultre espaule. Ce non obstant beuvoit à luy ioyeusement. Le Records demantibulé ioingnoit les mains, & tacitement luy demandoit pardon. Car parler ne povoit il.

Loyre se plaignoit de ce que le Record debradé luy avoit donné si grand coup de poing sus l’aultze coubté, qu’il en estoit devenu tout esperruquancluzelubelouzerirelu du talon.

Mais (disoit Trudon cachant l’œil guausche avecque son mouchouoir, & monstrant son tabourin defoncé d’un cousté) quel mal leurs avoys ie faict ? Il ne leurs a suffi m’avoir ainsi lourdement morrambouzevezengouzequoquemorguatasacbacguevezinemaffressé mon paouvre œil : d’abondant ilz m’ont defoncé mon tabourin. Tabourins à nopces sont ordinairement battuz : tabourineurs bien festoyez, battuz iamais. Le Diable s’en puisse coyffer.

Frère (luy dist Chiquanous manchot) ie te donneray unes belles, grandes, vieilles letres Royaulx, que i’ay icy en mon baudrier, pour repetasser ton tabourin : & pour Dieu pardonne nous. Par nostre dame de Rivière, la belle dame, ie n’y pensois en mal.

Un des escuyers chopant & boytant contrefaisoit le bon & noble seigneur de la Roche Posay. Il s’adressa au records embavieré de machouères, & luy dist. Estez vous des Frapins, des frappeurs, ou des Frappars ? Ne vous suffisoit nous avoir ainsi morcrocassebezassevezassegrigueliguoscopapopondrillé tous les membres superieurs à grands coups de bobelins, sans nous donner telz morderegrippipiotabirofreluchamburelurecoquelurintimpanemens sus les gresves à belles poinctes de houzeaulx. Appellez vous cela ieu de ieunesse ? Par Dieu, ieu n’est ce. Le Records ioignant les mains sembloit luy en requerir pardon, marmonnant de la langue, mon, mon, mon, vrelon, von, von : comme un Marmot.

La nouvelle mariée pleurante rioyt, riante pleuroyt, de ce que Chiquanous ne s’estoit contenté la daubbant sans choys ne election des membres : mais l’avoir lourdement deschevelée d’abondant luy avoit trepignemanpenillorifrizonoufressuré les parties honteuses en trahison.

Le diable (dist Basché) y ayt part. Il estoit bien necessaire, que monsieur le Roy (ainsi se nomment Chiquanous) me daubbast ainsi ma bonne femme d’eschine. Ie ne luy en veulx mal toutesfoys. Ce sont petites charesses nuptiales. Mais ie apperçoy clerement qu’il m’a cité en Ange, & daubbé en Diable. Il tient ie ne sçay quoy du frère Frappart. Ie boy à luy de bien bon cœur, & à vous aussi messieurs les Records.

Mais disoit sa femme, à quel propous, & sus quelle querelle, m’a il tant & trestant festoyée à grands coups de poing ? Le Diantre l’emport, si ie le veulx. Ie ne le veulx pourtant pas, ma Dia. Mais ie diray cela de luy, qu’il a les plus dures oinces, qu’oncques ie senty sus mes espaulles.

Le maistre d’hostel tenoit son braz guausche en escharpe, comme tout morquaquoquassé : le Diable, dist il, me feist bien assister à ces nopces. I’en ay, par la vertus Dieu, tous les braz enguoulevezinemassez. Appellez vous cecy fiansailles. Ie les appelle fiantailles de merde. C’est, par Dieu, le naïf bancquet des Lapithes, descript par le philosophe Samosatoys. ne parloit plus. Les Records s’excusèrent, qu’en daubbant ainsi n’avoient eu maligne volunté : & que pour l’amour de Dieu on leurs pardonnast. Ainsi departent. A demye lieue de là Chiquanous se trouva un peu mal. Les Records arrivèrent à l’isle Bouchard, disans publicquement que iamais n’avoient veu plus home de bien que le seigneur de Basché, ne maison plus honorable que la sienne. Ensemble que iamais n’avoient esté à telles nopces. Mais toute la faulte venoit d’eulx, qui avoient commencé la frapperie. Et vesquirent encores ne sçay quants iours après. De là en hors feut tenu comme chose certaine, que l’argent de Basché plus estoit aux Chiquanous & Records pestilent, mortel, & pernicieux, que n’estoit iadis l’or de Tholose, & le cheval Seian, à ceulx qui le possedèrent. Depuys feut ledict Seigneur en repous, & les nopces de Basché en proverbe commun.

Comment par frère Ian est faict essay

du naturel des Chicquanous.

Chapitre XVI.

Ceste narration, dist Pantagruel, sembleroit ioyeuse, ne feust que davant nos œilz fault la craincte de Dieu continuellement avoir.

Meilleure, dist Epistemon, seroit, si la pluie de ces ieunes guanteletz feust sus le gras Prieur tombée. Il dependoit pour son passetemps argent, part à fascher Basché, part à veoir ses Chiquanous daubbez. Coups de poing eussent aptement atouré sa teste rase : attendue l’enorme concussion que voyons huy entre ces iuges pedanées soubs l’orme. En quoy offensoient ces paouvres Diables Chiquanous ?

Il me soubvient, dist Pantagruel, à ce propous d’un antique gentihome Romain, nommé L. Neratius. Il estoit de noble famille & riche en son temps. Mais en luy estoit ceste tyrannique complexion, que issant de son palais il faisoit emplir les gibbessières de ses varletz d’or & d’argent monnoyé : & rencontrant par les rues quelques mignons braguars & mieulx en poinct, sans d’iceulx estre aulcunement offensé, par guayeté de cœur leurs donnoit de grands coups de poing en face. Soubdain après pour leur appaiser & empescher de non soy complaindre en iustice, leurs departoit de son argent. Tant qu’il les rendoit contens & satisfaictz, scelon l’ordonnance d’une loig des douze tables. Ainsi despendoit son revenu battant les gens au pris de son argent. Par la sacre botte de sainct Benoist, dist frère Ian, presentement i’en sçauray la verité. Adoncques descend en terre, mist la main à son escarcelle, & en tira vingt escuz au Soleil. Puys dist à haulte voix en presence & audience d’une grande tourbe du peuple Chiquanourroys. Qui veult guaigner vingt escuz d’or, pour estre battu en Diable ?

Io, io, io, respondirent tous. Vous nous affollerez de coups, monsieur : cela est sceur. Mais il y a beau guaing. Et tous accouroient à la foulle, à qui seroit premier en date, pour estre tant precieusement battu. Frère Ian de toute la trouppe choysit un Chiquanous à rouge muzeau : lequel on poulse de la main dextre portoit un gros & large anneau d’argen : en la palle duquel estoit enchassée une bien grande Crapauldine.

L’ayant choysi ie veidz que tout ce peuple murmuroit, & entendiz un grand, ieune, & maisgre Chiquanous habile & bon clerc, & (comme estoit le bruyt commun) honeste home en court d’ecclise, soy complaignant & murmurant de ce que le rouge muzeau leurs oustoit toutes practicques : & que si en tout le territoire n’estoient que trente coups de baston à guaingner, il en emboursoit tousiours vingt huict & demy. Mais tous des complainctz & murmures ne procedoient que d’envie. Frère Ian daubba tant & trestant Rouge muzeau, dours & ventre, bras & iambes, teste & tout, à grands coups de baston, que ie le cuydois mort assommé. Puys luy bailla les vingt escuz. Et mon villain debout, ayse comme un Roy ou deux. Les aultres disoient à frère Ian. Monsieur frère Diable, s’il vous plaist encores quelques uns batre pour moins d’argent, nous sommes tous à vous, monsieur le Diable. Nous sommes trestous à vous, sacs, papiers, plumes, & tout.

Rouge muzeau s’escria contre eulx, disant à haulte voix. Feston diène Guallefretiers, venez vous sus mon marché ? Me voulez vous houster & seduyre mes challans ? Ie vous cite par davant l’Official à huyctaine Mirelaridaine. Ie vous chiquaneray en Diable de Vauverd. Puys se tournant vers frère Ian, à face riante & ioyeuse luy dist. Reverend père en Diable Monsieur, si m’avez trouvé bonne robbe, & vous plaist encores en me battant vous esbatre, ie me contenteray de la moitié de iuste pris. Ne m’espargnez ie vous prie. Ie suys tout & tretout à vous Monsieur le Diable : teste, poulmon, boyaulx, & tout. Ie le vous diz à bonne chère. Frère Ian interrompit son propous, & se destourna aultre part. Les aultres Chiquanous se retiroient vers Panurge, Epistemon, Gymnaste, & aultres : les supplians devotement estre par eulx à quelque petit pris battuz : aultrement estoient en dangier de bien longuement ieusner. Mais nul n’y voulut entendre.

Depuys cherchans eaue fraische pour la chorme des naufz, rencontrasmes deux vieilles Chiquanourres du lieu : les quelles ensemble miserablement pleuroient & lamentoient. Pantagruel estoit resté en sa nauf, & ià faisoit sonner la retraicte. Nous doubtans qu’elles feussent parentes du Chiquanous, qui avoit eu bastonnades, interrogions les causes de telle doleance. Elles respondirent, que de plourer avoient cause bien equitable, veu qu’à heure presente l’on avoit au gibbet baillé le moine par le coul aux deux plus gens de bien, qui feussent en tout Chiquanourroys.

Mes Paiges, dist Gymnaste, baillent le moine par les pieds à leurs compaignons dormars. Bailler le moine par le coul, seroit pendre & estrangler la persone.

Voire, voire, dist frère Ian. Vous en parlez comme sainct Ian de la Palisse.

Interrogées sus les causes de cestuy pendaige, respondirent qu’ilz avoient desrobé les ferremens de la messe : & les avoient mussez soubs le manche de la paroece.

Voylà, dist Epistemon, parlé en terrible Allegorie.

Comment Pantagruel passa les isles

de Thohu & Bohu : & de l’estrange

mort de Bringuenarilles avalleur

de moulins à vent.

Chapitre XVII.

Ce mesmes iour passa Pantagruel les deux isles de Thohu & Bohu : es quelles ne trouvasmes que frire. Bringuenarilles le grand géant avoit toutes les paelles, paellons, chauldrons, coquasses, lichefretes, & marmites du pays avallé, en faulte de moulins à vent, des quelz ordinairement il se paissoit. Dont estoit advenu, que peu davant le iour sus l’heure de sa digestion il estoit en griefve maladie tombé, par certaine crudité d’estomach, causée de ce (comme disoient les Medicins) que la vertus concoctrice de son estomach apte naturellement à moulins à vent tous brandifz digerer, n’avoit peu à perfection consommer les paelles & coquasses : les chauldrons & marmites avoit assez bien digeré. Comme disoient congnoistre aux hypostases & eneorèmes de quatre bussars de urine, qu’il avoit à ce matin deux foys rendue.

Pour le secourir usèrent de divers remèdes scelon l’art. Mais le mal feut le plus fort que les remèdes. Et estoit le noble Bringuenarilles à cestuy matin trespassé, en façon tant estrange, que plus esbahir ne vous fault de la mort de Aeschylus. Lequel comme luy eust fatalement esté par les vaticinateurs predict, qu’en certain iour il mourroit par ruine de quelque chose qui tomberoit sus luy : iceluy iour destiné, s’estoit de la ville, de toutes maisons, arbres, rochiers, & aultres choses esloingné, qui tomber peuvent, & nuyre par leur ruine. Et demoura on mylieu d’une grande praerie, soy commettant en la foy du ciel libre & patent, en sceureté bien asseurée, comme luy sembloit. Si non vrayement que le ciel tombast. Ce que croyoit estre impossible. Toutesfoys on dict que les Allouettes grandement redoubtent la ruine des cieulx. Car les cieulx tombans, toutes seroient prinses. Aussi la redoubtoient iadis les Celtes voisins du Rin : ce sont les nobles, vaillans, chevalereux, bellicqueux, & triumphans François : les quelz interrogez par Alexandre le grand, quelle chose plus en ce monde craignoient, esperant bien que de luy seul feroient exception, en contemplation de ses grandes prouesses, victoires, conquestes, & triumphes : respondirent rien ne craindre, si non que le ciel tombast. Non toutes foys faire refus d’entrer en ligue, confederation, & amitié avecques un si preux & magnanime Roy. Si vous croyez Strabo lib. 7. & Arrian lib. 1. Plutarche aussi on livre qu’il a faict De la face qui apparoist on corps de la Lune, allègue un nommé Phenace, lequel grandement craignoit que la Lune tombast en terre : & avoit commiseration & pitié de ceulx qui habitent soubs icelle, comme font les Aethiopiens & Taprobaniens : si une tant grande masse tomboit sus eulx. Du ciel & de la terre avoit paour semblable, s’ilz n’estoient deuement fulciz & appuyez sus les colones de Atlas, comme estoit l’opinion des anciens, scelon le tesmoingnage de Aristoteles lib. 5 Metaphys.

Aeschilus ce non ostant mourut par ruine & chute d’une caquerolle de Tortue : laquelle d’entre les gryphes d’une Aigle haulte en l’air tombant sus sa teste luy fendit la cervelle.

Plus de Anacreon poëte : lequel mourut estranglé d’un pepin de raisin. Plus de Fabius preteur Romain, lequel mourut suffoqué d’un poil de chièvre, mangeant une esculée de laict. Plus de celluy honteux lequel par retenir son vent, & default de peter un meschant coup, subitement mourut en la presence de Claudius empereur Romain. Plus de celluy qui à Rome est en la voye Flaminie enterré, lequel en son epitaphe se complainct estre mort par estre mords d’une chatte on petit doigt. Plus de Q. Lecanius Bassus, qui subitement mourut d’une tant petite poincture de aiguille on poulse de la main guausche, qu’à poine le povoit on veoir. Plus de Guignemauld Normand medecin, grand avaleur de poix gris & berlandier tresinsigne : lequel subitement à Monspellier trespassa par faulte d’avoir payé ses dettes & pour avecques un trancheplume de biens s’estre tiré un Ciron de la main. Plus de Philomènes, auquel son varlet pour l’entrée de dipner ayant apresté des figues nouvelles pendent le temps qu’il alla au vin, un asne couillart esguaré estoit entré on logis, & les figues apposées mangeoit religieusement. Philomènes, survenent, & curieusement contemplant la grace de l’asne Sycophage, dist au varlet qui estoit de retour. Raison veult puys qu’à ce devot asne as les figues abandonné, que pour boire tu luy produise de ce bon vin que as apporté. Ces parolles dictes entra en si excessive guayeté d’esprit, & s’esclata de rire tant enormement, continuellement, que l’exercice de la Ratelle luy tollut toute respiration, & subitement mourut.

Plus de Spurius Sauseius, lequel mourut humant un œuf mollet à l’issue du baing. Plus de celluy lequel dict Bocace estre soubdainement mort par s’escurer les dens d’un brin de Saulge. Plus de Philippot placut lequel estant sain & dru, subitement mourut en payant une vieille debte sans aultre precedente maladie. Plus de Zeusis le painctre, lequel subitement mourut à force de rire, considerant le minoys & portraict d’une vieille par luy representée en paincture.

Plus de mil aultre qu’on vous die, feust Verrius, feust Pline, feust Valère, feust Baptiste Fulgose, feust Bacabery l’aisné. Le bon Bringuenarilles (helas) mourut estranglé mangeant un coing de beurre frays à la gueule d’un four chauld, par l’ordonnance des medicins.

Là d’abondant nous feut dict que le Roy de Cullan en Bohu avoit deffaict les Satrapes du roy Mecloth, & mis à sac les forteresses de Belima. Depuys passasmes les isles de Nargues & Zargues. Aussi les isles de Teleniabin & Geneliabin, bien belles & fructueuses en matière de Clystères. Les isles aussi de Enig & Evig : des quelles par avant estoit advenue l’estafillade au Langrauss d’Esse.

Comment Pantagruel

evada une forte tempeste en mer.

Chapitre XVIII.

Au lendemain rencontrasmes à poge neuf Orques chargées de moines, Iacobins, Iesuites, Cappussins, Hermites, Augustins, Bernardins, Celestins, Theatins, Egnatins, Amadeans, Cordeliers, Carmes, Minimes, & aultres sainctz religieux les quelz alloient au concile de Chesil, pour grabeler les articles de la foy contre les nouveaulx haereticques. Les voyant Panurge entra en excès de ioye, comme asceuré d’avoir toute bonne fortune pour celluy iour & aultres subsequens en long ordre. Et ayant courtoisement salué les beatz pères & recommendé le salut de son ame à leurs devotes prières & menuz suffraiges, feist iecter en leurs naufz soixante & dixhuict douzaines de iambons, nombre de Caviatz, dizaines de Cervelatz, centaines de Boutargues, & deux mille beaulx Angelotz pour les ames des trespassez.

Pantagruel restoit tout pensif & melancholicque. Frère Ian l’apperceut, & demandoit dont luy venoit telle fascherie non accoustumée : quand le pilot consyderant les voltigemens du peneau sus la pouppe, & prevoiant un tyrannicque grain & fortunal nouveau commenda tous estre à l’herte tant nauchiers, fadrins, & mousses, que nous aultres voyagiers : feist mettre voiles bas, meiane, contremeiane, Triou, Maistralle, Epagon. Civadière : feist caller les Boulingues, Trinquet de prore, & trinquet de gabie, descendre le grand Artemon, & de toutes les antemnes ne rester que les grizelles & coustières.

Soubdain la mer commença s’enfler & tumultuer du bas abysme, les fortes vagues batre les flans de nos vaisseaulx, le Maistral accompaigné d’un cole effrené, de noires Gruppases de terribles Sions, de mortelles Bourrasques, siffler à travers nos antemnes. Le ciel tonner du hault, fouldroyer, esclairer, pluvoir, gresler, l’air perdre sa transparence, devenir opacque, tenebreux & obscurcy, si que aultre lumière ne nous apparoissoit que des fouldres, esclaires, & infractions des flambantes nuées : les categides, thielles, lelapes & pestères enflamber tout au tour de nous par les psoloentes, arges, elicies, & aultres eiaculations etherées, nos aspectz tous estre dissipez & perturbez, les horrificques Typhones suspendre les montueuses vagues du courrant. Croyez que ce nous sembloit estre l’antique Cahos on quel estoient feu, air, mer, terre, tous les elemens en refraictaire confusion.

Panurge ayant du contenu de son estomach bien repeu les poissons scatophages, restoit acropy sus le tillac tout affligé, tout meshaigné, à demy mort, invocqua tous les benoistz saincts & sainctes à son ayde, protesta de soy confesser en temps & lieu, puys s’escria en grand effroy disant.

Maigor dome hau, mon amy, mon père, mon oncle, produisez un peu de sallé. Nous ne boirons tantoust que trop, à ce que ie voy. A petit manger bien boire, sera desormais ma devise. Pleust à Dieu & à la benoiste, digne, & sacrée Vierge que maintenant, ie diz tout à ceste heure, ie feusse en terre ferme bien à mon aise. O que troys & quatre foys heureulx sont ceulx qui plantent chous. O Parces que ne me fillastez vous pour planteur de Chous ? O que petit est le nombre de ceulx à qui Iuppiter a telle faveur porté, qu’il les a destinez à planter chous. Car ilz ont tousiours en terre un pied : l’aultre n’en est pas loing. Dispute de felicité & bien souverain qui vouldra, mais quiconques plante Chous est praesentement par mon decret declairé bien heureux, a trop meilleure raison que Pyrrhon estant en pareil dangier que nous sommes, & voyant un pourceau près le rivaige qui mangeoit de l’orge espandu, le declaira bien heureux en deux qualitez, sçavoir est qu’il avoit orge a foison, & d’abondant estoit en terre. Ha pour manoir deificque & seigneurial il n’est que le plancher des vaches. Ceste vague nous emportera Dieu servateur. O mes amys un peu de vinaigre. Ie tressue de grand ahan. Zalas les vesles sont rompues, le Prodenou est en pièces, les Cosses esclattent, l’arbre du hault de la guatte plonge en mer : la carène est au Soleil, nos Gumènes sont presque tous rouptz. Zalas, Zalas, où sont nos boulingues ? Tout est frelore bigoth. Nostre trinquet est avau l’eau Zalas à qui appartiendra ce briz ? Amis prestez moy icy darrière une de ces rambades. Enfans, vostre Landrivel est tombé. Helas ne abandonnez lorgeau, ne aussi le Tirados. Ie oy Laigneuillot fremir. Est il cassé ? Pour dieu saulvons la brague, du fernel ne vous souciez. Bebebe bous bous, bous. Voyez à la calamité de vostre boussole de grace maistre Astrophile dont nous vient ce fortunal. Par ma foy i’ay belle paour. Bou bou, bou bous bous. C’est faict de moy. Ie me conchie de male raige de paour. Boubou, bou bou. Otto to to to to ti. Otto to to to to ti. Bou bou bou, ou ou ou bou bou bous bous. Ie naye. Ie naye. Ie meurs. Bonnes gens ie naye.

Quelles contenences eurent Panurge

& frère Ian durant la tempeste.

Chapitre XIX.

Pantagruel prealablement avoir imploré l’ayde du grand Dieu Servateur & faicte oraison publicq en fervente devotion par l’advis du pilot tenoit l’arbre fort & ferme, frère Ian s’estoit mis en pourpoinct pour secourir les nauchiers. Aussi estoient Epistemon, Ponocrates & les aultres. Panurge restoit de cul sus le tillac pleurant & lamentant. Frère Ian l’apperceut passant sus la Coursie & luy dist.

Par Dieu Panurge le veau, Panurge le pleurart, Panurge le criart, tu feroys beaucoup mieulx nous aydant icy, que là pleurant comme une vache, assis sus tes couillons, comme un magot.

Be be be bous, bous, bous (respondit Panurge) frère Ian mon amy, mon bon père, ie naye, ie naye mon amy, ie naye. C’est faict de moy, mon père spirituel, mon amy c’en est faict. Vostre bragmart ne m’en sçauroit saulver. Zalas, Zalas, no’ sommes au dessus de Ela. hors toute la gamme. Bebe be bous bous. Zalas à ceste heure sommes nous au dessoubs de Gama ut. Ie naye. Ha mon père, mon oncle, mon tout. L’eau est entrée en mes souliers par le collet. Bous, bous, bous, paisch. hu, hu. hu, ha ha. ha. ha. ha. Ie naye. Zalas, Zalas, hu, hu. hu, hu, hu, hu. Bebe bous, bous bobous, bobous, ho, ho, ho, ho, ho. Zalas, Zalas, A ceste heure soys bien apoinct l’arbre forchu, les pieds à mont, la teste en bas. Pleust à Dieu que praesentement ie feusse dedans la Orque des bons & beatz pères Concilipètes les quelz ce matin nous rencontrasmes, tant devotz, tant gras, tant ioyeulx, tant douilletz, & de bonne grace. Holos, holos, holos, Zalas, Zalas, ceste vague de tous les Diables (mea culpa Deus) ie diz ceste vague de Dieu enfondrera nostre nauf. Zalas frère Ian mon père, mon amy, confession. Me voyez cy à genoulx. Confiteor, vostre saincte benediction.

Vien pendu au Diable (dist frère Ian) icy nous ayder, de par trente Legions de Diables, vien. Viendra il ?

Ne iurons poinct (dist Panurge) mon père, mon amy, pour ceste heure. Demain tant que vouldrez. Holos, holos. Zalas, nostre nauf prent eau, ie naye, Zalas, Zalas. Be be be be be bous, bous, bous, bous. Or sommes nous au fond. Zalas, Zalas. Ie donne dixhuict cent mille escuz de intrade à qui me mettra en terre, tout foireux & tout breneux comme ie suys, si oncques home feut en ma patrie de bren. Confiteor. Zalas, un petit mot de testament, ou Codicille pour le moins.

Mille Diables (dist frère Ian) saultent on corps de ce coqu. Vertus Dieu parle tu de testament à ceste heure que sommes en dangier, & qu’il nous convient evertuer, ou iamais plus. Viendras tu ho Diable ? Comite mon mignon : O le gentil Algousan, deça Gymnaste, icy sus l’estanterol. Nous sommes par la vertus Dieu troussez à ce coup. Voylà nostre Phanal extainct. Cecy s’en va à tous les millions de Diables.

Zalas, Zalas (dist Panurge) Zalas, Bou, bou, bou, bous. Zalas, Zalas. Estoit ce icy que de perir nous estoit praedestiné ? Holos bonnes gens, ie naye, ie meurs. Consummatum est. C’est faict de moy.

Magna, gna, gna (dist frère Ian) Fy qu’il est laid le pleurart de merde. Mousse ho de par tous les Diables, guarde l’escantoula. T’es tu blessé ? Vertus Dieu. Atache à l’un des Bitous icy, delà, de par le Diable hay. Ainsi mon enfant.

Ha frère Ian (dist Panurge) mon père spirituel mon amy ne iurons poinct. Vous pechez. Zalas, Zalas. Bebebebous, bous, bous, ie naye, ie meurs mes amys. Ie pardonne à tout le monde. Adieu, In manus. Bous, bous, bouououous. Sainct Michel d’Aure. Sainct Nicolas à ceste foys & iamais plus. Ie vous foys icy bon veu & à nostre Seigneur, que si à ce coup m’estez aydant, i’entends que me mettez en terre hors ce dangier icy, ie vous edifieray une belle grande petite chappelle ou deux entre Quandé & Monssoreau, & n’y paistra vache ne veau. Zalas, Zalas, Il m’est entré en la bouche plus de dixhuict seillaux ou deux. Bous, bous, bous, bous. Qu’elle est amère & sallée.

Par la vertus (dist frère Ian) du sang, de la chair, du ventre, de la teste, si encores ie te oy pioller Coqu au diable, ie te gualleray en loup marin : vertus Dieu que ne le iectons nous au fond de la mer ? Hespaillier ho gentil compaignon, ainsi mon amy. Tenez bien lassus. Vrayement voicy bien esclairé, & bien tonné. Ie croy que tous les Diables sont deschainez au iourd’huy, ou que Proserpine est en travail d’enfant. Tous les Diables dansent aux sonnettes.

Comment les nauchiers abandonnent

les navires au fort de la tempeste.

Chapitre XX.

Ha (dist Panurge) vous pechez frère Ian mon amy ancien. Ancien dis ie, car de present ie suys nul, vo ’estes nul. Il me fasche le vous dire. Car ie croy que ainsi iurer vous face grand bien à la ratelle : comme à un fendeur de boys faict grand soulaigement celluy qui à chascun coup près de luy crie Han, à haulte voix : & comme un ioueur de quilles est mirificquement soulaigé quand il n’a iecté la boulle droict, si quelque home d’esprit près de luy panche & contourne la teste & le corps à demy du cousté auquel la boulle aultrement bien iectée eust faict rencontre de quilles. Toutes foys vous pechez mon amy doulx. Mais si praesentement nous mangeons quelque espèce de Cabirotades, serions nous en sceureté de cestuy oraige ? I’ay leu que sus mer en temps de tempeste iamais n’avoient paour, tousiours estoient en sceureté les ministres des Dieux Cabires tant celebrez par Orphée, Apollonius, Phrecydes, Strabo, Pausanias, Herodote.

Il radote, dist frère Ian, le paouvre Diable. A mille & millions, & centaines de millions de Diables soyt le Coqu cornard au Diable. Ayde nous icy hau Tigre. Viendra il ? Icy à orche. Teste Dieu plène de reliques, quelle patenostre de Cinge est ce que tu marmottez là entre les dens ? Ce Diable de fol marin est cause de la tempeste, & il seul ne ayde à la chorme. Par Dieu si ie voys là, ie vous chastieray en Diable tempestatif. Icy Fadrin mon mignon : tiens bien, que ie y face un nou Gregeoys, O le gentil mousse. Pleust à Dieu que tu feussez abbé de Talemouze, & celluy qui de praesent l’est feust guardian du Croullay. Ponocrates mon frère vous blesserez là. Epistemon guardez vous de la Ialousie, ie y ay veu tomber un coup de fouldre. Inse. C’est bien dict. Inse, inse, inse, inse. Vieigne esquif. Inse. Vertus Dieu qu’est ce là ? Le cap est en pièces. Tonnez Diables, petez, rottez, fiantez. Bren pour la vague. Elle a, par la vertus Dieu, failly à m’emporter soubs le courant. Ie croy que tous les millions de Diables tiennent icy leur chapitre provincial, ou briguent pour election de nouveau Recteur. Orche. C’est bien dict. Guare la cavèche hau mousse, de par le Diable hay. Orche. Orche.

Bebebebous, bo’ bo’, (dist Panurge) bous, bous, bebe be bou bous. ie naye. Ie ne voy ne Ciel, ne Terre. Zalas, Zalas. De quatre elemens ne nous reste icy que feu & eau. Bouboubous, bous, bous. Pleust à la digne vertus de Dieu que à heure praesente ie feusse dedans le clos de Seuillé, ou chés Innocent le pastissier davant la cave paincte à Chinon sus poine de me mettre en pourpoinct pour cuyre les petitz pastez. Nostre home sçauriez vous me iecter en terre ? Vous sçavez tant de bien, comme l’on m’a dict. Ie vous donne tout Salmiguondinoys, & ma grande cacquerollière, si par vostre industrie ie trouve une foys terre ferme. Zalas, Zalas, ie naye. Dea, beaulx amys puys que surgir ne povons à bon port, mettons nous à la rade, ie ne sçay où. Plongez toutes vos ancres. Soyons hors ce dangier, ie vous en prie. Nostre ame plongez le scandal, & les bolides de grace. Sçaichons la haulteur du profond. Sondez nostre ame mon amy de par nostre Seigneur. Sçaichons si l’on boyroit icy aisement debout, sans soy besser. I’en croy quelque chose.

Uretacque hau (cria le pilot) Uretacque. La main à l’insail. Ame ne Uretacque. Bressine. Uretacque. Guare la pane. Hau amure, amure bas, Hau Uretacq, Cap en houlle. Desmanche le heaulme. Acappaye.

En sommes nous là dist Pantagruel. Le bon Dieu servateur nous soyt en ayde.

Acappaye hau, s’escria Iamet Brayer maistre pilot, acappaye. Chascun pense de son ame, & se mette en devotion, n’esperans ayde que par miracle des Cieulx.

Faisons, dist Panurge, quelque bon & beau veu. Zalas, Zalas, Zalas. Bou bou bebebebous, bous, bous. Zalas, Zalas, faisons un pelerin. Cza, ça, chascun boursille à beaulx liards. Cza.

Deça hau (dist frère Ian) de par tous les Diables. A poge. Acappaye on nom de Dieu. Desmanche le heaulme hau. Acappaye. Acappaye. Beuvons hau. Ie diz du meilleur, & plus stomachal. Entendez vous hault maiour dome. Produisez, exhibez. Aussi bien s’en va cecy à tous les millions de Diables. Apporte cy hau page mon tirouoir (Ainsi nommoit il son breviaire). Attendez tyre mon amy ainsi vertus Dieu voicy bien greslé & fouldroié vrayement. Tenez bien là hault, ie vous en prie. Quand aurons no’ la feste de tous sainctz ? Ie croy que auiourd’huy est l’infeste feste de tous les millions de Diables.

Helas (dist Panurge) frère Ian se damne bien à crédit. O que ie y perds un bon amy. Zalas, Zalas, voicy pis que antan. Nous allons de Scylle en Caryde, holos ie naye. Confiteor. Un petit mot de testament frère Ian, mon père, monsieur l’abstracteur mon amy, mon Achates. Xenomanes mon tout. Helas ie naye, deux motz de testament. Tenez icy sus ce transpontin.

Continuation de la tempeste,

& brief discours sus testamens faictz

sus mer.

Chapitre XXI.

Faire testament (dist Epistemon) à ceste heure qu’il nous convient evertuer & secourir nostre chorme sus poine de faire naufraige, me semble acte autant importun & mal à propous comme celluy des Lances pesades & mignons de Caesar entrant en Gaule, les qeulz se amusoient à faire testamens & codicilles, lamentoient leurs fortune, plouroient l’absence de leurs femmes & amys Romains, lors que par necessité leurs convenoit courir aux armes, & soy evertuer contre Ariovistus leur ennemy. C’est sottize telle que du charretier lequel sa charrette versée par un retouble, à genoilz imploroit l’ayde de Hercules, & ne aiguillonnoit ses beufz & ne mettoit la main pour soublever les roues. De quoy vous servira icy faire testament ? Car ou nous evaderons ce dangier, ou nous serons nayez. Si evadons il ne vous servira de rien. Testamens ne sont valables ne auctorisez si non par mort des testateurs. Si sommes nayez, ne nayera il pas comme nous ? Qui le portera aux executeurs ?

Quelque bonne vague (respondit Panurge) le iectera à bourt, comme feit Ulyxes : & quelque fille de Roy allant à l’esbat sus le serain le rencontrera : puis le fera tresbien executer : & près le rivaige me fera eriger quelque magnificque cenotaphe : comme feit Dido à son mary Sichée, Aeneas à Deiphobus sus le rivaige de Troie près Rhoete : Andromache à Hector, en la cité de Butrot. Aristoteles à Hermias & Eubulus. Les Atheniens au poëte Euripides, les Romains à Drufus en Germanie, & à Alexandre Sevère leur empereur en Gaulle, Argentier à Callaischre. Xenocrite à Lysidices. Timares à son filz Teleutagiores. Eupolis & Aristodice à leur filz Theotime. Onestes à Timocles. Callimache à Sopolis filz de Dioclides. Catulle à son frère, Statius à son père, Germain de Brie à Hervé le nauchier Breton.

Resvez tu ? (dist frère Ian) Ayde icy de part cinq cens mille & millions de charretées de Diables, ayde que le cancre te puisse venir aux moustaches, & troys razes de anguonnages, pour te faire un hault de chausses, & nouvelle braguette. Nostre nauf est elle encarée ? vertus Dieu comment la remolquerons nous ? Que tous les diables de coup de mer voicy ? No’ n’eschapperons iamais, ou ie me donne à tous les Diables.

Allors feut ouye une piteuse exclamation de Pantagruel disant à haulte voix. Seigneur Dieu, saulve nous. No’ perissons. Non toutesfoys advieigne scelon nos affections. Mais ta saincte volunté soit faicte.

Dieu (dist Panurge) & la benoiste Vierge soient avecques nous. Holos, holas, ie naye. Bebebebous, bebe bous, bous, In manus. Vray Dieu envoye moy quelque daulphin pour me saulver en terre comme un beau petit Arion. Ie sonneray bien de la harpe, si elle n’est desmanchée.

Ie me donne à tous les Diables (dist frère Ian) (Dieu soit avecques no’ disoyt Panurge entre les dents) si ie descens là, ie te monstreray par evidence que tes couillons pendent au cul d’un veau coquart, cornart, escorné. Mgnan Mgnan, Mgnan. Vien icy nous ayder grand veau pleurart de par trente millions de Diables, qui te saultent au corps. Viendras tu ? ô veau marin. Fy qu’il est laid le pleurart. Vous ne dictes aultre chose ? Cza ioyeulx Tirouoir en avant, que ie vous espluche à contrepoil. Beatus vir qui non abiit. Ie sçay tout cecy par cœur. Voyons la legende de monsieur sainct Nicolas.

Horrida tempestas montem turbavit acutum.

Tempeste feut un grand fouetteur d’escholiers au collège de Montagu. Si par fouetter paouvres petitz enfans escholiers innocens les Pedagogues sont damnez, il est sus mon honneur, en la roue de Ixion, fouettant le chien courtault qui l’esbranle. S’ilz sont par enfans innocens fouetter saulvez, il doibt estre au dessus des…


Fin de la tempeste.

Chapitre XXII.

Terre, terre, s’escria Pantagruel, Ie voy terre. Enfans couraige de brebis. No’ ne sommes pas loing de port. Ie voy le Ciel du cousté de la Transmontane, qui commence s’esparer. Advisez Siroch.

Couraige enfans, dist le pilot, le courant est renfoncé. Au trinquet de gabie. Inse, inse. Aux boulingues de contremeiane. Le cable au capestan. Vire, vire, vire. La main à l’insail. Inse, inse, inse. Plante le heaulme. Tiens fort à guarant. Pare les couetz. Pare les escoutes. Pare les Bolines. Amure babord. Le heaulme soubs le vent. Casse escoute de tribord, filz de putain. (Tu es bien aise, home de bien, dist frère Ian au matelot, d’entendre nouvelles de ta mère). Vien du lo. Près & plain. Hault la barre. (Haulte est, respondoient les matelotz). Taille vie. Le cap au seuil. Malettes hau. Que l’on coue bonettes. Inse, inse.

C’est bien dict & advisé. L’oraige me semble critiquer & finir en bonne heure. Loué soit Dieu pourtant. Nos Diables commencent escamper dehinch. Mole. C’est bien & doctement parlé. Mole, mole. Icy de par Dieu. Gentil Ponocrates, puissant ribauld. Il ne fera qu’enfans masles le paillard. Eusthenes guallant home. Au trinquet de prore. Inse, inse. C’est bien dict. Inse de par Dieu, inse, inse. Ie n’en daignerois rien craindre, car le iour est feriau, Nau, nau, nau. (Cestuy Celeume, dist Epistemon, n’est hors de propous : & me plaist, car le iour est feriau). Inse, inse. Bon. O s’escria Epistemon, ie vous commande tous bien esperer. Ie voy ça Castor à dextre.

Be be bous bous bous, dist Panurge, I’ay grand paour que soit Helène la paillarde.

C’est vrayment respondit Epistemon, Mixarcheguas, si plus te plaist la denomination des Argives. Haye, haye. Ie voy terre : ie voy port : ie voy grand nombre de gens sus le havre. Ie voy du feu sus un Obeliscolychnie.

Haye, haye, (dist le pilot) double le cap, & les basses.

Doublé est, respondoient les matelotz.

Elle s’en va, dist le pilot : aussi vont celles de convoy. Ayde au bon temps.

Sainct Ian, dist Panurge, c’est parlé cela. O le beau mot.

Mgna, mgna, mgna, dist frère Ian, si tu en taste goutte, que le Diable me taste. Entends tu couillu au Diable. Tenez nostre ame, plein tanquart du fin meilleur. Apporte les frizons, hau Gymnaste, & ce grand matin de pasté Iambicque : ou Iambonique ce m’est tout un. Guardez de donner à travers.

Couraige (s’escria Pantagruel) couraige enfans. Soyons courtoys. Voyez cy près nostre nauf deux Lutz, troys Flouins, cinq chippes, huict volantaires, quatre guondolmes & six freguates, par les bonnes gens de ceste prochaine isle envoyées à nostre secours. Mais qui est cestuy Ucalegon là bas qui ainsi crie & se desconforte ? Ne tenoys ie plus l’arbre sceurement des mains, & plus droict que ne feroient deux cens gumènes ?

C’est (respondit frère Ian) le paouvre Diable de Panurge, qui a la fiebvre de veau. Il tremble de paour quand il est saoul.

Si (dist Pantagruel) paour il a eu durant ce Colle horrible & perilleux Fortunal, pourveu que au reste il se feust evertué, ie ne l’en estime un pelet moins. Car comme craindre en tout heurt est indice de gros & lasche cœur, ainsi comme faisoit Agamemnon : & pour celle cause le disoit Achilles en ses reproches ignominieusement avoir œilz de chien, & cœur de cerf : aussi ne craindre quand le cas est evidentemment redoubtable, est signe de peu ou faulte de apprehension. Ores si chose est en ceste vie à craindre, après l’offense de Dieu, ie ne veulx entrer en la dispute de Socrates & des Academicques : mort n’estre de soy maulvaise, mort n’estre de soy à craindre. Car comme est la sentence de Homère, chose griefve, abhorrente, & denaturée est perir en mer. De faict Aeneas en la tempeste de laquelle feut le convoy de ses navires près Sicile surprins, regrettoit n’estre mort de la main du fort Diomèdes, & disoit ceulx estre troys & quatre foys heureux qui estoient mortz en la conflagration de Troie. Il n’est ceéans mort persone. Dieu servateur en soit eternellement loué. Mais vrayement voicy un mesnage assez mal en ordre. Bien. Il nous fauldra reparer ce briz. Guardez que ne donnons par terre.

Comment la tempeste finie

Panurge faict le bon compaignon.

Chapitre XXIII.

Ha, ha (s’escria Panurge) tout va bien. L’oraige est passée. Ie vous prie de grace, que ie descende le premier. Ie vouldrois fort aller un peu à mes affaires. Vous ayderay ie encores là ? Baillez que ie vrilonne ceste chorde. I’ay du couraige prou, voyre. De paour bien peu. Baillez ça mon amy. Non, non pas maile de craincte. Vray est que ceste vague décumane, laquelle donna de prore en pouppe, m’a un peu l’artère alteré. Voile bas. c’est bien dict. Comment vous ne faictez rien, frère Ian ? Est il bien temps de boire à ceste heure. Que sçavons nous si l’estaffier de sainct Martin nous brasse encores quelque nouvelle oraige. Vous iray ie encores ayder delà ? Vertus guoy ie me repens bien, mais c’est à tard, que n’ay suivy la doctrine des bons Philosophes, qui disent soy pourmener près la mer & naviger près la terre, estre chose moult sceure & delectable : comme aller à pied, quand l’on tient son cheval par la bride. Ha, ha, ha, par Dieu tout va bien. Vous ayderay ie encores là ? Baillez ça, ie feray bien cela. Ou le Diable y sera.

Epistemon avoit une main toute au dedans escorchée & sanglante par avoir en violence grande retenu un des gumènes, & entendent le discours de Pantagruel dist. Croyez Seigneur que i’ay eu de paour & de frayeur non moins que Panurge. Mais quoy ? Ie ne me suys espargné au secours. Ie consydère, que si vrayement mourir est (comme est) de necessité fatale & inevitable, en telle ou telle heure, en telle ou telle façon mourir est en la saincte volonté de Dieu. Pourtant icelluy fault incessamment implorer, invocquer, prier, requerir, supplier. Mais là ne fault faire but & bourne : de nostre part convient pareillement nous evertuer, & comme dict le sainct Envoyé, estre cooperateurs avecques luy. Vous sçavez que dist C. Flaminius consul lors que par l’astuce de Annibal il feut reserré près le lac de Peruse dict Thrasymène. Enfans (dist il à ses soubdars) d’icy sortir ne vous fault esperer par veuz & imploration, des Dieux. Par force & vertus il nous convient evader, & à fil d’espée chemin faire par le mylieu des ennemis.

Pareillement en Saluste, l’ayde (dist M. Portius Cato) es Dieux n’est impetré par veuz ocieux, par lamentations mulièbres. En veiglant, soy evertuant, toutes choses succèdent à soubhayt & bon port. Si en necessité & dangier est l’home negligens, eviré, & paresseux, sans propous il implore les Dieux. Ilz sont irritez & indignez.

Ie me donne au Diable (dist frère Ian) ie en suys de moitié (dist Panurge) si le clous de Seuillé ne feust tout vendangé & detruict, si ie ne eusse que chanté contra hostium insidias (matière de breviaire) comme faisoient les aultres Diables de moines, sans secourir la vigne à coups de baston de la croix contre les pillars de Lerné.

Vogue la gualère (dist Panurge) tout va bien. Frère Ian ne faict rien là. Il se appelle frère Ian faictneant, & me reguarde icy suant & travaillant pour ayder à cestuy home de bien Matelot premier de ce nom. Nostre ame ho. Deux motz : mais que ie ne vos fasche. De quante espesseur sont les ais de ceste nauf ?

Elles sont (respondit le pilot) de deux bons doigtz espesses, n’ayez paour.

Vertus Dieu (dist Panurge) nous sommes doncques continuellement à deux doigtz près de la mort. Est ce cy une des neuf ioyes de mariage ? Ha nostre ame, vous faictez bien mesurant le peril à l’aulne de paour. Ie n’en ay poinct, quand est de moy. Ie m’appelle Guillaume sans paour. De couraige tant & plus. Ie ne entends couraige de brebis. Ie diz couraige de Loup, asceurance de meurtrier. Et ne crains rien que les dangiers.

Comment par frère Ian Panurge est

declairé avoir eu paour sans cause

durant l’oraige.

Chapitre XIIII.

Bon iour Messieurs, dist Panurge, bon iour trestous. Vous vous portez bien trestous, Dieu mercy & vous ? Vous soyez les bien & à propous venuz. Descendons. Hespalliers hau, iectez le pontal : approche cestuy esquif. Vous ayderay ie encores là ? Ie suys allouy & affamé de bien faire & travailler, comme quatre bœufz. Vrayement voycy un beau lieu, & bonnes gens. Enfans avez vous encores affaire de mon ayde ? N’espargnez la sueur de mon corps, pour l’amour de Dieu. Adam, c’est l’home, nasquit pour labourer & travailler, comme l’oyseau pour voler. Nostre Seigneur veult, entendez vous bien ? que nous mangeons nostre pain en la sueur de nos corps : non par rien ne faisans, comme ce penaillon de moine que voyez, frère Ian qui boyt, & meurt de paour. Voycy beau temps. A ceste heure congnois ie la response de Anacharsis le noble philosophe estre veritable, & bien en raison fondée, quand il interrogé, quelle navire sembloit la plus sceure, respondit : celle qui seroit on port.

Encores mieulx, dist Pantagruel, quand il interrogé des quelz plus grand estoit le nombre, des mors ou des vivens ? demanda. Entre les quelz comptez vo’ ceulx qui navigent sus mer ? Subtilement signifiant que ceulx qui sus mer navigent, tant près sont du continuel dangier de mort, qu’ilz vivent mourans, & mourent vivens. Ainsi Portius Cato disoit de troys choses seulement soy repentir. Sçavoir est, s’il avoit iamais son secret à femme revelé : si en oiziveté iamais avoit un iour passé : & si par mer il avoit peregriné en lieu aultrement accessible par terre.

Par le digne froc que ie porte, dist frère Ian à Panurge, couillon mon amy, durant la tempeste tu as eu paour sans cause & sans raison. Car tes destinées fatales ne sont à perir en eau. Tu seras hault en l’air certainement pendu : ou bruslé guaillard comme un père. Seigneur voulez vous un bon guaban contre la pluie ? Laissez moy ces manteaulx de Loup & de Bedouault. Faictez escorcher Panurge, & de sa peau couvrez vous. Ne approchez pas du feu, & ne passez par davant les forges des mareschaulx, de par Dieu. En un moment vous la voyriez en cendres. Mais à la pluie exposez vous tant que vouldrez, à la neige, & à la gresle. Voire par Dieu, iectez vous au plonge dedans le profond de l’eau, ià ne serez pourtant mouillé. Faictez en bottes d’hyver : iamais ne prendront eau. Faictez en des nasses pour apprendre les ieunes gens à naiger. Ilz apprendront sans dangier.

Sa peau doncques, dist Pantagruel, seroit comme l’herbe dicte Cheveu de Venus, laquelle iamais n’est mouillée ne remoytie : tousiours est seiche, encores qu’elle feust on profond de l’eau tant que vouldrez. Pourtant est dicte Adiantos.

Panurge mon amy, dist frère Ian, n’aye iamais paour de l’eau, ie t’en prie. Par element contraire sera ta vie terminée.

Voire (respondit Panurge) Mais les cuisiniers des Diables resuent quelque foys, & errent en leur office : & mettent souvent bouillir ce qu’on destinoit pour roustir, comme en la cuisine de céans les maistres Queux souvent lardent Perdris, Ramiers, & Bizets, en intention (comme est vraysemblable) de les mettre roustir. Advient touesfoys que les Perdris aux chous, les ramiers aux pourreaulx, & les bizets ilz mettent bouillir aux naveaulx. Escoutez beaulx amys. Ie proteste davant la noble compaignie, que de la chappelle vouée à monsieur S. Nicolas entre Quandé & Monssoreau, i’entends que sera une chappelle d’eau Rose : en laquelle ne paistra vache ne veau. Car ie la ietteray au fond de l’eau.

Voylà, dist Eusthenes, le guallant : Voylà le guallant : guallant & demy. C’est verifié le proverbe Lombardique. Passato el pericolo, gabato el santo.

Comment après la tempeste Pantagruel descendit es isles des Macraeons.


Chapitre XXV.


Svs l’instant nous descendismez au port d’une isle laquelle on nommoit l’isle des Macraeons. Les bonnes gens du lieu no’ repceurent honnorablement. Un vieil Macrobe (ainsi nommoient ilz leur maistre eschevin) vouloit mener Pantagruel en la maison commune de la ville pour soy refraischir à son aise, & prandre sa refection. Mais il ne voulut partir du mole que tous ses gens ne feussent en terre. Après les avoir recongneuz, commenda chascun estre mué de vestemens, & toutes les munitions des naufz estre en terre exposées, à ce que toutes les chormes feissent chère lie. Ce que feut incontinent faict. Et Dieu sçayt comment il y fut beu & guallé. Tout le peuple du lieu apportoit vivres en abondance. Les Pantagruelistes leurs en donnoient d’adventaige. Vray est que leurs provisions estoient aulcunement endommaigées par la tempeste praecedente. Le repas finy Pantagruel pria un chascun soy mettre en office & debvoir pour reparer le briz. Ce que feirent, & de bon hayt. La reparation leurs estoit facile, par ce que tout le peuple de l’isle estoient charpentiers & tous artizans telz que voyez en l’Arsenac de Venise : & l’isle grande seulement estoit habitée en troys portz, & dix Paroeces, le reste estoit boys de haulte fustaye, & desert comme si feust la forest de Ardeine.

A nostre instance le vieil Macrobe monstra ce que estoit spectable & insigne en l’isle. Et par la forest umbrageuse & deserte descouvrit plusieurs vieulx temples ruinez, plusieurs obelisces, Pyramides, monumens & sepulchres antiques, avecques inscriptions & epitaphes divers. Les uns en letres Hieroglyphicques, les aultres en languaige Ionicque, les aultres en langue Arabicque, Agarène, Sclavonique, & aultres. Des quelz Epistemon feist extraict curieusement.

Ce pendent Panurge dist à frère Ian. Icy est l’isle des Macraeons, Macraeon en Grec signifie vieillart, home qui a des ans beaucoup.

Que veulx tu (dist frère Ian) que i’en face ? Veulx tu que ie m’en defface ? Ie n’estoys mie on pays lors que ainsi feut baptisée.

A propous (respondit Panurge) Ie croy que le nom de maquerelle en est extraict. Car maquerellaige ne compète que aux vieilles, aux ieunes compète Culletaige, Pourtant seroit ce à penser que icy feust l’isle Maquerelle original & prototype de celle qui est à Paris. Allons pescher des huitres en escalle.

Le vieil Macrobe en languaige Ionicque demandoit à Pantagruel comment & par quelle industrie & labeur estoit abourdé à leur port celle iournée en laquelle avoit esté troublement de l’air, & tempeste de mer tant horrificque. Pantagruel luy respondit que le hault servateur avoit eu esguard à la simplicité & syncère affection de ses gens : les quelz ne voyageoient pour guain ne traficque de marchandise. Une & seule cause les avoit en mer mis, sçavoir est studieux desir de veoir, apprendre, congnoistre, visiter l’oracle de Bacbuc, & avoir le mot de la Bouteille, sus quelques difficultez proposées par quelqu’un de la compaignie. Toutesfoys ce ne avoit esté sans grande affliction & dangier evident de naufraige. Puys luy demanda quelle cause luy sembloit estre de cestuy espovantable fortunal, & si les mers adiacentes d’icelle isle estoient ainsi ordinairement subiectes à tempeste, comme en la mer Oceane sont les Ratz de Sanmaieu, Maumusson, & en la mer Mediterranée le gouffre de Satalie, Montargentan, Plombin, Capo Melio en Laconie, l’estroict de Gilbathar, le far de Messine, & aultres.

Comment le bon Macrobe raconte à Pantagruel le manoir & diſcession des Heroes.


Chapitre XXVI.


Adoncques respondit le bon Macrobe. Amys peregrins icy est une des isles Sporades, non de vos Sporades qui sont en la mer Carpathie : mais des Sporades de l’Ocean, iadis riche, frequente, opulente, marchande, populeuse & subiecte au dominateur de Bretaigne. Maintenant par laps de temps & sus la declinaison du monde, paouvre & deserte comme voyez. En ceste obscure forest que voyez longue & ample plus de soixante & dix huict mille Parasanges est l’habitation des Daemons & Heroes. Les quelz sont devenuz vieulx. & croyons plus ne luisant le comète presentement, lequel nous appareut par trois entiers iours precedens, que hier en soit mort quelqu’un. Au trespas duquel soyt excitée celle horrible tempeste que avez pati. Car eulx vivens tout bien abonde en ce lieu & aultres isles voisines : & en mer est bonache & serenité continuelle. Au trespas d’un chascun d’iceulx ordinairement oyons nous par la forest grandes & pitoyables lamentations, & voyons en terre pestes, vimères & afflictions, en l’air troublemens & tenèbres : en mer tempeste & fortunal.

Il y a (dist Pantagruel) de l’apparence en ce que dictez. Car comme la torche ou la chandelle tout le temps qu’elle est vivente & ardente luist es assistans, esclaire tout autour, delecte un chascun, & à chascun expose son service & sa clarté, ne faict mal ne desplaisir à persone. Sus l’instant qu’elle est extaincte, par sa fumée & evaporation elle infectionne l’air, elle nuist es assistans & à un chascun desplaist. Ainsi est il de ces ames nobles & insignes. Tout le temps qu’elles habitent leurs corps, est leur demeure pacificque, utile, delectable, honorable : sus l’heure de leur discession, communement adviennent par les isles & continent grands troublemens en l’air, tenèbres, fouldres, gresles : en terre concussions, tremblemens, estonnemens : en mer fortunal & tempeste, avecques lamentations des peuples, mutations des religions, transpors des Royaulmes, & eversions des Republicques.

Nous (dist Epistemon) en avons naguières veu l’experience on decès du preux & docte chevalier Guillaume du Bellay, lequel vivant, France estoit en telle felicité, que tout le monde avoit sus elle envie, tout le monde se y rallioit, tout le monde la redoubtoit. Soubdain après son trespas elle a esté en mespris de tout le monde bien longuement.

Ainsi (dist Pantagruel) mort Anchises à Drepani en Sicile la tempeste donna terrible vexation à Aeneas. C’est par adventure la cause pourquoy Herodes le tyrant & cruel roy de Iudée soy voyant près de mort horrible & espoventable en nature (car il mourut d’une Phthiriasis mangé des verms & des poulx, comme paravant estoient mors L. Sylla, Pherecydes Syrien praecepteur de Pythagoras, le poëte Gregeoys Alcman, & aultres) & prevoyant que à sa mort les Iuifz feroient feu de ioye, feist en son Serrail de toutes les villes, bourguades, & chasteaulx de Iudée tous les nobles & magistratz convenir, soubs couleur & occasion fraudulente de leurs vouloirs choses d’importance communicquer pour le regime & tuition de la province. Iceulx venuz & comparens en persones feist en l’hippodrome du Serrail reserrer. Puys dist à sa sœur Salomé, & à son mary Alexandre. Ie suys asceuré que de ma mort les Iuifz se esiouiront, mais si entendre voulez, & executer ce que vous diray, mes exèques seront honorables, & y sera lamentation publicque. Sus l’instant que seray trespassé, faictez par les archiers de ma guarde, es quelz i’en ay expresse commission donné, tuer tous ces nobles & magistratz, qui sont céans reserrez. Ainsi faisans toute Iudée maulgré soy en deuil & lamentation sera, & semblera es estrangiers, que ce soyt à cause de mon trespas : comme si quelque ame Heroique feust decedée. Autant en affectoit un desesperé tyrant, quand il dist. Moy mourant la terre soyt avecques le feu meslée, c’est à dire, perisse tout le monde. Lequel mot Neron le truant changea disant, moy vivent : comme atteste Suetone. Ceste detestable parole, de laquelle parlent Cicero lib. 3. de Finibus. & Senecque lib. 2. de Clemence, est par Dion Nicaeus, & Suidas attribuée à l’empereur Tibère.

Comment Pantagruel raisonne

sus la dicession des ames Heroicques :

des prodiges horrificques

qui praecedèrent le trespas du feu

seigneur de Langey.

Chapitre XXVII.

Ie ne vouldroys (dist Pantagruel continuant) n’avoir pati la tormente marine, laquelle tant nous a vexez & travaillez, pour non entendre ce que nous dict ce bon Macrobe. Encores suys ie facilement induict à croyre ce qu’il nous a dict du comète veu en l’air par certains iours praecedens telle dicession. Car aulcunes telles ames sont tant nobles, precieuses, & Heroicques, que de leur deslogement & trespas nous est certains iours davant donnée signification des cieulx. Et comme le prudent medicin voyant par les signes prognosticz son malade entrer en decours de mort, par quelques iours davant advertist les femme, enfans, parens, & amis du decès imminent du mary, père, ou prochain, affin qu’en ce reste de temps qu’il a de vivre, ilz l’admonnestent donner ordre à sa maison, exhorter & benistre ses enfans, recommander la viduité de sa femme, declairer ce qu’il sçaura estre necessaire à l’entretenement des pupilles, & ne soyt de mort surprins sans tester & ordonner de son ame & de sa maison : semblablement les cieulx benevoles comme ioyeulx de la nouvelle reception de ces beates ames, avant leur decès semblent faire feux de ioye par telz comètes, & apparitions meteores. Les quelles voulent les cieulx estre aux humains pour prognostic certain & veridicque prediction, que dedans peu de iours telles venerables ames laisseront leurs corps & la terre. Ne plus ne moins que iadis en Athenes les iuges Areopagites ballotans pour le iugement des criminelz prisonniers, usoient de certaines notes scelon la varieté es sentences : par q signifians condemnation à mort : par T absolution : par A ampliation : sçavoir est, quand le cas n’estoit encores liquidé. Icelles publiquement exposées houstoient d’esmoy & pensement les parens, amis, & aultres curieulx d’entendre quelle seroit l’issue & iugement des malfaicteurs detenuz en prison. Ainsi par telz comètes, comme par notes aetherées disent les cieulx tacitement. Homes mortelz si de cestes heureuses ames voulez chose aulcune sçavoir, apprandre, entendre, congnoistre, preveoir touchant le bien & utilité publicque ou privée, faictez diligence de vous representer à elles, & d’elles response avoir. Car la fin & catastrophe de la comoedie approche. Icelle passée, en vain vous les regretterez.

Font d’adventaige. C’est que pour declairer la terre & gens terriens n’estre dignes de la presence, compaignie & fruition de telles insignes ames, l’estonnent & espovantent par prodiges, portentes, monstres, & aultres precedens signes formez contre tout ordre de nature. Ce que veismes plusieurs iours avant le departement de celle tant illustre, genereuse, & heroicque ame du docte & preux chevalier de Langey duquel avez parlé.

Il m’en soubvient (dist Epistemon) & encores me frissonne & tremble le cœur dedans sa capsule, quand ie pense es prodiges tant divers & horrificques les quelz veismes apertement cinq & six iours avant son depart. De mode que les seigneurs de Assier, Chemant, Mailly le borgne, Sainct Ayl, Villeneusve Laguyart, maistre Gabriel medicin de Savillan, Rabelays, Cohuau, Massuau, Maiorici, Bullou, Cercu, dict Bourguemaistre, François Proust, Ferron, Charles Giraud, François Bourré, & tant d’aultres amis, domesticques, & serviteurs du deffunct tous effrayez se reguardoient les uns les aultres en silence sans mot dire de bouche, mais bien tous pensans & prevoyans en leurs entendemens que brief seroit France privée d’un tant perfaict & necessaire chevallier à sa gloire & protection, & que les cieulx le repetoient comme à eulx deu par proprieté naturelle.

Huppe de froc (dist frère Ian) ie veulx devenir clerc sus mes vieulx iours. I’ay assez belle entendouoire, voie. Ie vous demande en demandant, comme le Roy à son sergent, & la Royne à son enfant, ces Heroes icy & Semidieux des quelz avez parlé, peuvent ilz par mort finir ? Par nettre dène ie pensoys en pensaroys qu’ilz feussent immortelz, comme beaulx anges, Dieu me le veueille pardonner. Mais ce reverendissime Macrobe dict qu’ilz meurent finablement.

Non tous (respondit Pantagruel). Les Stoiciens les disoient tous estre mortelz, un excepté, qui seul est immortel, impassible, invisible. Pindarus apertement dict es deesses Hamadryades plus de fil, c’est à dire plus de vie, n’estre fille de la quenoille & filasse des destinées & Parce iniques, que es arbres par elles conservées. Ce sont chesnes, des quelz elles nasquirent scelon l’opinion de Callimachus, & de Pausanias in Phoci. Es quelz consent Martianus Capella. Quant aux Semidieux, Panes, Satyres, Sylvains, Folletz, Aegypanes, Nymphes, Heroes, & Daemons, plusieurs ont par la somme totale resultante des aages divers supputez par Hesiode compté leurs vies estre de 9720 ans : nombre composé de unité passante en quadrinité, & la quadrinité entière quatre foys en soy doublée, puys le tout cinq foys multiplié par solides triangles. Voyez Plutarche on livre de la Cessation des oracles.

Cela (dist frère Ian) n’est poinct matière de breviaire. Ie n’en croy si non ce que vous plaira.

Ie croy (dist Pantagruel) que toutes ames intellectives sont exemptes des cizeaulx de Atropos. Toutes sont immortelles : Anges, Daemons, & Humaines. Ie vous diray toutes foys une histoire bien estrange, mais escripte & asceurée par plusieurs doctes & sçavans Historiographes.

Comment Pantagruel raconte une

pitoyable histoire touchant

le trespas des Heroes.

Chapitre XXVIII.

Epitherses père de Aemilian rheteur naviguant de Grece chargée de diverses marchandises, & plusieurs voyagiers, sur le soir cessant le vent auprès des isles Echinades, les quelles sont entre la Morée & Tunis, feut leur nauf portée près de Paxes. Estant là abourdée, aulcuns des voyagiers dormans, aultres veiglans, aultres beuvans & souppans, feut de l’isle de Paxes ouie une voix de quelqu’un qui haultement appelloit Thamoun. Auquel cris tous feurent espovantez.

Cestuy Thamous estoit leur pilot natif de Aegypte, mais non congneu de nom, fors à quelques uns des voyagiers. Feut secondement ouie ceste voix : Laquelle appelloit Thamoun en cris horrificques. Persone ne respondent, mais tous restant en silence & trepidation, en tierce foys ceste voix feut ouie plus terrible que davant. Dont advint que Thamous respondit. Ie suys icy, que demande tu ? que veulx tu que ie face ? Lors feut icelle voix plus haultement ouie, luy disant & commandant, quand il seroit en Palodes publier & dire que Pan le grand Dieu estoit mort.

Ceste parolle entendue disoyt Epitherses tous les nauchiers & voyaigiers s’estre esbahiz & grandement effrayez : Et entre eulx deliberans quel seroit meilleur ou taire ou publier ce que avoit esté commandé, Dist Thamous son advis estre, advenent que lors ilz eussent vent en pouppe, passer oultre sans mot dire : advenent qu’il feust calme en mer, signifier ce qu’il avoit ouy. Quand doncques feurent près Palodes advint qu’ilz ne eurent ne vent ne courant. Adoncques Thamous montant en prore, & en terre proiectant sa veue dist ainsi que luy estoit commandé, que Pan le grand estoit mort. Il n’avoit encores achevé le dernier mot quand feurent entenduz grands souspirs, grandes lamentations, & effroiz en terre, non d’une persone seule, mais de plusieurs ensemble. Ceste nouvelle (par ce que plusieurs avoient esté praesens) feust bien toust divulguée en Rome. Et envoya Tibère Cesar lors empereur en Rome querir cestuy Thamous. Et l’avoir entendu parler adiousta foy à ses parolles. Et se guementant es gens doctes qui pour lors estoient en sa court & en Rome en bon nombre, qui estoit cestuy Pan, trouva par leur rapport qu’il avoit esté filz de Mercure & de Penelope. Ainsi au paravant l’avoient escript Herodote & Cicero on tiers livre de la nature des Dieux.

Toutesfoys ie le interpretoys de celluy grand Servateur des fidèles, qui feut en Iudée ignominieusement occis par l’envie & iniquité des Pontifes, docteurs, prebstres, & moines de la loy Mosaicque. Et ne me semble l’interpretation abhorrente. Car à bon droict peut il estre en languaige Gregoys dict Pan. Veu que il est le nostre Tout, tout ce que sommes, tout ce que vivons, tout ce que esperons est luy, en luy, de luy, par luy. C’est le bon Pan le grand pasteur qui comme atteste le bergier passionné Corydon, non seulement a en amour & affection ses brebis, mais aussi ses bergiers. A la mort duquel feurent plaincts, souspirs, effroy, & lamentations en toute la machine de l’Univers, cieulx, terre, mer, enfers. A ceste miene interpretation compète le temps. Car cestuy tresbon tresgrand Pan, nostre unique Servateur mourut lez Ierusalem, regnant en Rome Tibère Caesar.

Pantagruel ce propous finy resta en silence & profonde contemplation. Peu de temps après nous veismes les larmes decouller de ses œilz grosses comme œufz de Austruche. Ie me donne à Dieu, si i’en mens d’un seul mot.


Comment Pantagruel passa l’isle de

Tapinois en laquelle regnoit

Quaresmeprenant.

Chapitre XXIX.

Les naufz du ioyeulx convoy refaictes & reparées : les victuailles refraischiz : les Macraeons plus que contens & satisfaictz de la despense que y avoit faict Pantagruel : nos gens plus ioyeulx que de coustume, au iour subsequent feut voile faicte au serain & delicieux Aguyon, en grande alaigresse. Sus le hault du iour feut par Xenomanes monstré de loing l’isle de Tapinois en laquelle regnoit Quaresmeprenant : duquel Pantagruel avoit aultre foys ouy parler, & l’eust voluntiers veu en persone, ne feut que Xenomanes l’en descouraigea, tant pour le grand detour du chemin, que pour le maigre passetemps qu’il dist estre en toute l’isle & court du Seigneur.

Vous y voirez (dist il) pour tout potaige un grand avalleur de poys gris, un grand cacquerotier, un grand preneur de Taulpes, un grand boteleur de foin, un demy geant à poil follet & double tonsure extraict de Lanternoys, bien grand Lanternier : confalonnier des Ichtyophages : dictateur de Moustardois : fouetteur de petitz enfans : calcineur de cendres : père & nourrisson des medicins : foisonnant en pardons, indulgences, & stations : home de bien : bon catholic, & de grande devotion. Il pleure les troys pars du iour. Iamais ne se trouve aux nopces. Vray est que c’est le plus industrieux faiseur de lardouères & brochettes qui soit en quarante royaulmes. Il a environ six ans que passant par Tapinois i’en emportay une grosse, & la donnay aux bouchers de Quandé. Ilz les estimèrent beaucoup, & non sans cause. Ie vous en monstreray à nostre retour deux attachées sus le grand portail. Les alimens des quelz il se paist sont aubers sallez, casquets, morrions sallez, & salades sallées. Dont quelquefoys patit une loude pissechaulde. Ses habillemens sont ioyeulx, tant en façon comme en couleur. Car il porte gris & froid : rien davant, & rien darrière : & les manches de mesmes.

Vous me ferez plaisir, dist Pantagruel, si comme m’avez exposé ses vestemens, ses alimens, sa manière de faire, & ses passetemps, aussi me exposez sa forme & corpulence en toutes ses parties.

Ie t’en prie Couillette, dist frère Ian : Car ie l’ay trouvé dedans mon breviaire : & s’en fuyt après les festes mobiles.

Voluntiers, respondit Xenomanes. Nous en oyrons par adventure plus amplement parler passans l’isle Farouche, en laquelle dominent les Andouilles farfelues ses ennemies mortelles : contre lesquelles il a guerre sempiternelle. Et ne feust l’aide du noble Mardigras leur protecteur & bon voisin, ce grand Lanternier Quaresmeprenant les eust ià pieça exterminées de leur manoir.

Sont elles (demandoit frère Ian) masles ou femelles ? anges ou mortelles ? femes ou pucelles.

Elles sont, respondit Xenomanes, femelles en sexe, mortelles en condition : aulcunes pucelles, aultres non.

Ie me donne au Diable, dist frère Ian, si ie ne suys pour elles. Quel desordre est ce en nature faire guerre contre les femmes ? Retournons. Sacmentons ce grand villain.

Combatre Quaresmeprenant (dist Panurge) de par tous les Diables ? Ie ne suys pas si fol & hardy ensemble. Quid iuris, si nous trouvions enveloppez entre Andouilles & Quaresmeprenant ? Entre l’enclume & les marteaulx ? Cancre. Houstez vous de là. Tirons oultre. Adieu vous diz Quaresmeprenant. Ie vous recommande les Andouilles : & n’oubliez pas les Boudins.

Comment par Xenomanes est anatomisé

& descript Quaresmeprenant.

Chapitre XXX.

Quaresmeprenant, dist Xenomanes, quant aux parties internes a, au moins de mon temps avoit, la cervelle en grandeur, couleur, substance, & vigueur semblable au couillon guausche d’un Ciron masle.

Les ventricules d’icelle, comme un tirefond.

L’excrescence vermiforme, comme un pillemaille.

Les membranes, comme la coqueluche d’un moine.

L’entonnoir, comme un oiseau de masson.

La voulte, comme un guoimphe.

Le conare, comme un vèze.

Le retz admirable, comme un chanfrain.

Les additamens mammillaires, comme un bobelin.

Les tympanes, comme un moullinet.

Les os petreux, comme un plumail.

La nucque, comme un falot.

Les nerfs, comme un robinet.

La luette, comme une sarbataine.

Le palat, comme une moufle.

La salive, comme une navette.

Les amygdales, comme lunettes à un œil.

Le isthme, comme une portouoire.

Le gouzier, comme un panier vendangeret.

L’estomach, comme un baudrier.

Le pylore, comme une fourche fière.

L’aspre artère, comme un gouet.

Le guaviet, comme un peloton d’estouppes.

Le poulmon, comme une aumusse.

Le cœur, comme une chasuble.

Le mediastin, comme un guodet.

La plèvre, comme un bec de Corbin.

Les artères, comme une cape de Biart.

Le diaphragme, comme un bonnet à la Coquarde.

Le foye, comme une bezague.

Les vènes, comme un chassis.

La ratelle, comme un courquaillet.

Les boyaulx, comme un tramail.

Le fiel, comme une dolouoire.

La fressure, comme un guantelet.

Le mesantère, comme une mitre abbatiale.

L’intestin ieun, comme un daviet.

L’intestin borgne, comme un plastron.

Le colon, comme une brinde.

Le boyau cullier, comme un bourrabaquin monachal.

Les roignons, comme une truelle.

Les lumbes, comme un cathenat.

Les pores uretères, comme une cramaillière.

Les vènes emulgentes, comme deux glyphouoires.

Les vases spermaticques, comme un guasteau feueilleté.

Les parastates, comme un pot à plume.

La vessie, comme un arc à iallet.

Le coul d’icelle, comme un batail.

Le mirach, comme un chappeau Albanois.

Le siphach, comme un brassal.

Les muscles, comme un soufflet.

Les tendons, comme un guand d’oyseau.

Les liguamens, comme une escarcelle.

Les os, comme cassemuzeaulx.

La mouelle, comme un bissac.

Les cartilages, comme une tortue de guarigues.

Les adènes, comme une serpe.

Les espritz animaulx, comme grands coups de poing.

Les espritz vitaulx, comme longues chiquenauldes.

Le sang bouillant, comme nazardes multipliées.

L’urine, comme un papefigue.

La geniture, comme un cent de clous à latte. Et me contoit sa nourrisse, qu’il estant marié avecques Lamyquaresme engendra seulement nombre de Adverbes locaulx, & certains ieunes doubles.

La memoire avoit, comme une escharpe.

Le sens commun, comme un bourdon.

L’imagination, comme quarillonnement de cloches.

La conscience, comme un denigement de Heronneaulx.

Les deliberations, comme une pochée d’orgues.

La repentence, comme l’equippage d’un double canon.

Les entreprinses, comme la sabourre d’un guallion.

L’entendement, comme un breviaire dessiré.

Les intelligences, comme limaz sortans des fraires.

La volunté, comme troys noix en une escuelle.

Le desir, comme six boteaux de sainct foin.

Le iugement, comme un chaussepied.

La discretion, comme une mouffle.

La raison, comme un tabouret.


Anatomie de Quaresmeprenant quant

aux parties externes.

Chapitre XXXI.

Quaresmeprenant, disoit Xenomanes continuant, quant aux parties externes estoit un peu mieulx proportionné : exceptez les sept costes qu’il avoit oultre la forme commune des humains.

Les orteilz avoit, comme une espinette orguanisée.

Les ongles, comme une vrille.

Les pieds, comme une guinterne.

Les talons, comme une massue.

La plante, comme un creziou.

Les iambes, comme un leurre.

Les genoilz, comme un escabeau.

Les cuisses, comme un crenequin.

Les anches, comme un vibrequin.

Le ventre à poulaines boutonné scelon la mode antique, & ceinct à l’antibust.

Le nombril, comme une vielle.

La penillière, comme une dariolle.

Le membre, comme une pantophle.

Les couilles, comme une guedoufle.

Les genitoires, comme un rabbot.

Les cremastè res, comme une raquette.

Le perinaeum, comme un flageollet.

Le trou du cul comme un mirouoir crystallin.

Les fesses, comme une herse.

Les reins, comme un pot beurrier.

L’alkatin, comme un billart.

Le dours, comme une arbaleste de passe.

Les spondyles, comme une cornemuse.

Les coustes, comme un rouet.

Le brechet, comme un baldachin.

Les omoplates, comme un mortier.

La poictrine, comme un ieu de regualles.

Les mammelles, comme un cornet à bouquin.

Les aisselles, comme un eschiquier.

Les espaules, comme une civière à braz.

Les braz, comme une barbute.

Les doigts, comme landiers de frarie.

Les rasettes, comme deux eschasses.

Les fauciles, comme faucilles.

Les coubtes, comme ratouoires.

Les mains, comme une estrille.

Le coul, comme une salverne.

La guorge, comme une chausse d’Hippocras.

Le nou, comme un baril : auquel pendoient deux guoytrouz de bronze bien beaulx & harmonieux, en forme d’une horologe de sable.

La barbe, comme une lanterne.

Le menton, comme un potiron.

Les aureilles, comme deux mitaines.

Le nez, comme un brodequin anté en escusson.

Les narines, comme un beguin.

Les soucilles, comme un lichefrète.

Sus la soucille guausche avoit un seing en forme & grandeur d’un urinal.

La paulpières, comme un rebec.

Les œilz, comme un estuy de peignes.

Les nerfs opticques, comme un fuzil.

Le front, comme une retombe.

Les temples, comme une chantepleure.

Les ioues, comme deux sabbotz.

Les maschouères, comme un guoubelet.

Les dens, comme un vouge. De ses telles dents de laict vous trouverez une à Colonges les royaulx en Poictou : & deux à la Brosse en Xantonge, sus la porte de la cave.

La langue, comme une harpe.

La bouche, comme une housse.

Le visaige bistorié, comme un bast de mulet.

La teste, contournée comme un alambic.

Le crane, comme une gibbessière.

Les coustures, comme un anneau de pescheur.

La peau, comme une gualvardine.

L’Epidermis, comme un beluteau.

Les cheveulx, comme une decrotouoire.

Le poil, tel comme a esté dict.

Continuation des contenences

de Quaresmeprenant.

Chapitre XXXII.

Cas admirable en nature, dist Xenomanes continuant, est veoir & entendre l’estat de Quaresmeprenant. S’il crachoit, c’estoient panerées de Chardonnette.

S’il mouchoit, c’estoient Anguillettes sallées.

S’il pleuroit, c’estoient Canars à la dodine.

S’il trembloit, c’estoient grands patez de Lièvre.

S’il suoit, c’estoient Moulues au beurre frays.

S’il rottoit, c’estoient huytres en escalle.

S’il esternuoit, c’estoient pleins barilz de Moustarde.

S’il toussoit, c’estoient boytes de Coudignac.

S’il sanglouttoit, c’estoit denrées de Cresson.

S’il baisloit, c’estoient potées de poys pillez.

S’il souspiroit, c’estoient langues de bœuf fumées.

S’il subloit, c’estoient hottes de Cinges verds.

S’il ronfloit, c’estoient iadaulx de febves frèzes.

S’il rechinoit, c’estoient pieds de Porc ausou.

S’il parloit, c’estoit gros bureau d’Auvergne : tant s’en failloit que feust saye cramoisie, de laquelle vouloit Parisatis estre les parolles tissues de ceulx qui parloient à son filz Cyrus roy des Perses.

S’il souffloit, c’estoient troncs pour les Indulgences.

S’il guygnoit des œilz, c’estoient guauffres & Obelies.

S’il grondoit, c’estoient Chats de Mars.

S’il dodelinoit de la teste, c’estoient charrettes ferrées.

S’il faisoit la moue, c’estoient bastons rompuz.

S’il marmonnoit, c’estoient ieuz de la Bazoche.

S’il trepignoit, c’estoient respitz & quinquenelles.

S’il reculloit, c’estoient Coquecigrues de Mer.

S’il bavoit, c’estoient fours à ban.

S’il estoit enroué, c’estoient entrées de Moresques.

S’il petoit, c’estoient houzeaulx de vache brune.

S’il vesnoit, c’estoient botines de cordouan.

S’il se gratoit, c’estoient ordonnances nouvelles.

S’il chantoit, c’estoient poys en guousse.

S’il fiantoit, c’estoient potirons & Morilles.

S’il buffoit, c’estoient choux à l’huille. alias Caules amb’ olif.

S’il discouroit, c’estoient neiges d’Antan.

S’il se soucioit, c’estoit des rez & des tonduz.

Si rien donnoit, autant en avoit le brodeur.

S’il songeoit, c’estoient vitz volans & rampans contre une muraille.

S’il resvoit, c’estoient papiers rantiers.

Cas estrange. Travailloit rien ne faisant : rien ne faisoit travaillant. Corybantioit dormant : dormoit corybantiant les œilz ouvers comme font les Lièvres de Champaigne, craignant quelque camisade d’Andouilles ses antiques ennemies. Rioit en mordant, mordoit en riant. Rien ne mangeoit ieusnant : ieusnoit rien ne mengeant. Grignotoit par soubson : beuvoit par imagination. Se baignoit dessus les haulx clochez, se seichoit dedans les estangs & rivières. Peschoit en l’air, & y prenoit Escrevisses decumanes. Chassoit on profond de la mer, & y trouvoit Ibices, Stamboucqs, & Chamoys. De toutes Corneilles prinses en Tapinois ordinairement poschoit les œilz. Rien ne craignoit que son umbre, & le cris des gras chevreaulx. Battoit certains iours le pavé. Se iouoyt es cordes des ceincts. De son poing faisoit un maillet. Escrivoit sus parchemin velu avecques son gros guallimart Prognostications & Almanachz.

Voylà le guallant, dist frère Ian. C’est mon home. C’est celuy que ie cherche. Ie luy voys mander un cartel.

Voylà, dist Pantagruel, une estrange & monstrueuse membreure d’home. Vous me reduisez en contenence de Amodunt & Discordance.

Quelle forme demanda frère Ian, avoient ilz ? Ie n’en ouy iamais parler. Dieu me le pardoient.

Ie vous en diray, respondit Pantagruel, ce que i’en ay leu parmy les Apologues antiques. Physis (c’est nature) en sa première portée enfanta Beaulté & Harmonie sans copulation charnelle : comme de soy mesmes est grandement feconde & fertile. Antiphysie, laquelle de tout temps est partie adverse de Nature, incontinent eut envie sus cestuy tant beau & honorable enfantement : & au rebours enfanta Amodunt & Discordance par copulation de Tellumon. Ilz avoient la teste sphaerique & ronde entierement comme un ballon : non doulcement comprimée des deux coustez, comme est la norme humaine. Les aureilles avoient hault enlevées, grandes comme aureilles d’asne : les œilz hors la teste fichez sus des os semblables aux talons, sans soucilles, durs comme sont ceulx des Cancres : les pieds ronds comme pelottes : les braz & mains tournez en arrière vers les espaules. Et cheminoient sus leurs testes, continuellement faisant la roue, cul sus teste, les pieds contremont. Et (comme vous sçavez que es Cingesses semblent leurs petits Cinges plus beaulx que chose du monde) Antiphysie louoit, & s’efforçoit prouver que la forme de ses enfans plus belle estoit, & advenente, que des enfans de Physis : disant que ainsi avoir les pieds & teste sphaericques, & ainsi cheminer circulairement en rouant estoit la forme competente & perfaicte alleure retirante à quelque portion de divinité : par laquelle les cieulx & toutes choses eternelles sont ainsi contournées. Avoir les pieds en l’air, la teste en bas estoit imitation du createur de l’Univers : veu que les cheveulx sont en l’home comme racines : les iambes comme rameaux. Car les arbres plus commodement sont en terre fichées sus leurs racines, que ne seroient sus leurs rameaux. Par ceste demonstration alleguant que trop mieulx & plus aptement estoient ses enfans comme une arbre droicte, que ceulx de Physis : les quel estoient comme une arbre renversée. Quant est des braz & des mains, prouvoit que plus raisonnablement estoient tournez vers les espaules : par ce que ceste partie de corps ne doibvoit estre sans defenses : attendu que le davant estoit competentement muny par les dens. Des quelles la personne peut non seulement user en maschant sans l’ayde des mains : mais aussi soy defendre contre les choses nuisantes. Ainsi par le temoignage & astipulation des bestes brutes tiroit tous les folz & insensez en sa sentence, & estoit en admiration à toutes gens ecervelez & desguarniz de bon iugement, & sens commun. Depuys elle engendra les Matagotz, & Papelars : les Maniacles Pistoletz : les Demoniacles Calvins imposteurs de Genève : les enraigés Putherbes Brissaulx, Caphars, Chattemittes, Canibales : & aultres monstres difformes & contrefaicts en despit de Nature.

Comment par Pantagruel feut

un monstrueux Physetère apperceu

près l’isle Farouche.

Chapitre XXXIII.

Sus le hault du iour approchans l’isle Farouche, Pantagruel de loin apperceut un grand & monstrueux Physetère, venent droict vers nous bruyant, ronflant enflé enlevé plus hault que les hunes des naufz, & iectant eaulx de la gueule en l’air davant soy, comme si feust une grosse rivière tombante de quelque montaigne. Pantagruel le monstra au pilot, & à Xenomanes. Par le conseil du pilot feurent sonnées les trompettes de la Thalamège en intonation de Guare Serre. A cestuy son toutes les naufz, Guallions, Ramberges, Liburnicques (scelon qu’estoit leur discipline navale) se mirent en ordre & figure telle qu’est le v Gregeois letre de Pythagoras : telle que voyez observée par les Grues en leur vol : telle qu’est en un angle acut : on cone & base laquelle estoit la dicte Thalamège en equippage de vertueusement combatre.

Frère Ian on chasteau guaillard monta guallant & bien deliberé avecques les bombardiers.

Panurge commença crier & lamenter plus que iamais. Babillebabou (disoit il) voicy pis qu’antant. Fuyons. C’est, par la mort bœuf, Leviathan descript par le noble prophète Moses en la vie du sainct home Iob. Il nous avallera tous & gens & naufz, comme pillules. En sa grande gueule infernale nous ne luy tiendrons lieu plus que feroit un grain de dragée musquée en la gueule d’un asne. Voyez le cy. Fuyons, guaignons terre. Ie croy que c’est le propre monstre marin qui feut iadis destiné pour devorer Andromeda. Nous sommes tous perduz. O que pour l’occire praesentement feust icy quelque vaillant Perseus.

Persé ius par moy sera, respondit Pantagruel. N’ayez paour.

Vertus Dieu, dist Panurge, faictez que soyons hors les causes de paour. Quand voulez vous que i’aye paour, sinon quand le dangier est evident.

Si telle est (dist Pantagruel) vostre destinée fatale, comme naguières exposoit frère Ian, vous doibvez paour avoir de Pyroeis, HeoÅs, Aethon, Phlegon celèbres chevaulx du Soleil flammivomes, qui rendent feu par les narines : des Physetères, qui ne iettent qu’eau par les ouyes & par la gueule, ne doibvez paour aulcune avoir. Ià par leur eau ne serez en dangier de mort. Par cestuy element plus toust serez guaranty & conservez que fasché ne offensé.

A l’aultre, dist Panurge. C’est bien rentré de picques noires. Vertus d’un petit poisson ne vous ay ie assez exposé la transmutation des elemens, & le facile symbole qui est entre roust & bouilly, entre bouilly & rousty ? Halas. Voy le cy. Ie m’en voys cacher là bas. Nous sommes tous mors à ce coup Ie voy sus la hune Atropos la felonne avecques ses cizeaulx de frays esmouluz preste à nous tous coupper le filet de vie. Guare. Voy le cy. O que tu es horrible & abhominable. Tu en as bien noyé d’aultres, qui ne s’en sont poinct vantez. Dea s’il iectait vin bon, blanc, vermeil, friant, delicieux, en lieu de ceste eau amère, puante, sallée, cela seroit tollerable aulcunement : & y seroit aulcune occasion de patience, à l’exemple de cestuy milourt Anglois, auquel estant faict commendement pour les crimes des quelz estoit convaincu, de mourir à son arbitraige, esleut mourir nayé dedans un tonneau de Lavesie. Voy le cy. Ho ho Diable Sathanas, Leviathan. Ie ne te peuz veoir, tant tu es ideux & detestable. Vestz à l’audience : vestz aux Chiquanous.

Comment par Pantagruel feut deffaict

le monstrueux Physetère.

Chapitre XXXIIII.

Le Physetère entrant dedans les brayes & angles des naufz & Guallions, iectoit sur les premières à pleins tonneaulx, comme si feussent les Catadupes du Nil en Aethiopie. Dards, Dardelles, iavelotz, espieux, Corsecques, Partuisanes, voloient sus luy de tous coustez. Frère Ian ne se y espargnoit. Panurge mouroit de paour. L’artillerie tonnoit & fouldroyoit en Diable, & faisoit son debvoir de le pinser sans rire. Mais peu profitoit : car les gros boulletz de fer & de bronze entrans en sa peau sembloient fondre à les veoir de loing, comme font les tuilles au Soleil. Allors Pantagruel considerant l’occasion & necessité, desploye ses braz, & monstre ce qu’il sçavoit faire.

Vous dictez, & est escript, que le truant Commodus empereur de Rome, tant dextrement tiroit de l’arc, que de bien loing il passoit les flèches entre les doigts des ieunes enfans levans la main en l’air, sans aulcunement les ferir. Vous nous racontez aussi d’un archier Indian on temps que Alexandre le grand conquesta Indie, lequel tant estoit de traire perit, que de loing il passoit les flèches par dedans un anneau : quoy qu’elles feussent longues de troys coubtées : & feust le fer d’icelles tant grand & poisant, qu’il en persoit brancs d’assier, boucliers espoys, plastrons asserez : tout generalement qu’il touchoit, tant ferme, resistant dur, & valide feust, que sçauriez dire. Vous nous dictez aussi merveilles de l’industrie des anciens François, les quelz à tous estoient en l’art sagittaire preferez : & les quelz en chasse de bestes noires & rousses frotoient le fer de leurs flèches avecques Ellebore : pour ce que de la venaison ainsi serve la chair plus tendre, friande, salubre, & delicieuse estoit : cernant toutesfoys & houstant la partie ainsi attaincte tout au tour. Vo’ faictez pareillement narré des Parthes, qui par darrière tiroient plus ingenieusement, que ne faisoient les aultres nations en face. Aussi celebrez vous les Scythes en ceste dexterité. De la part des quelz iadis un Ambassadeur envoyé à Darius Roy des Perses, luy offrit un oyseau, une grenoille, une souriz, & cinq flèches, sans mot dire. Interrogé que pretendoient telz presens, & s’il avoit charge de rien dire, respondit que non. Dont restoit Darius estonné & hebeté en son entendement, ne fust que l’un des sept capitaines qui avoient occis les Mages, nommé Gobryes luy exposa & interpreta disant. Par ces dons & offrandes vous disent tacitement les Scythes. Si les Perses comme oyseaulx ne volent au ciel, ou comme souriz ne se cachent vers le centre de la terre : ou ne se mussent on profond des estangs & paluz, comme grenoilles, tous seront à perdition muis par la puissance & sagettes des Scythes.

Le noble Pantagruel en l’art de iecter & darder estoit sans comparaison plus admirable. Car avecques ses horribles piles, & dards (les quelz proprement ressembloient aux grosses poultres sus les quelles sont les pons de Nantes, Saulmur, Bergerac, & à Paris les pons au Change & aux Meusniers soustenuz, en longueur, grosseur, poisanteur & ferrure) de mil pas loing il ouvroit les huytres en escalle sans toucher les bords : il esmouchoit une bougie sans l’extaindre : frappoit les Pies par l’œil : dessemeloit les bottes sans les endommaiger : deffourroit les barbutes sans rien guaster : tournoit les feuilletz du breviaire de frère Ian l’un après l’aultre sans rien dessirer. Avecques telz dards, des quelz estoit grande munition dedans sa nauf, au premier coup il enferra le Physetère sus le front de mode qu’il luy transperça les deux maschouoires & la langue, si que plus ne ouvrit la gueule, plus ne puysa, plus ne iecta eau. Au second coup il luy creva l’œil droict : Au troizième l’œil guausche. Et feut veu le Physetère en grande iubilation de tous porter ces troys cornes au front quelque peu panchantes davant, en figure triangulaire aequilaterale : & tournoyer d’un cousté & d’aultre, chancellant & fourvoyant, comme estourdy, aveigle, & prochain de mort. De ce non content luy en darda un aultre sus la queue panchant pareillement en arrière. Puys troys aultres sus l’eschine en ligne perpendiculaire, par esquale distance de queue & bac troys foys iustement compartie. En fin luy en lança sus les flancs cinquante d’un cousté, & cinquante de l’aultre. De manière que le corps du Physetère sembloit à la quille d’un guallion à troys gabnies emmortaisées par competente dimension de ses poultres, comme si feussent cosses & porte hausbancs de la carine. Et estoit chose moult plaisante à veoir. Adoncques mourant le Physetère se renversa ventre sus dours, comme sont tous poissons mors : & ainsi renversé les poultres contre bas en mer ressembloit au Scolopendre serpent ayant cent pieds, comme le descript le saige ancien Nicander.

Comment Pantagruel descend en l’isle

Farouche, manoir antique

des Andouilles.

Chapitre XXXV.

Les Hespailliers de la nauf Lanternière amenèrent le Physetère lié en terre de l’isle prochaine dicte Farouche, pour en faire anatomie, & recueillir la gresse des roignons : laquelle disoient estre fort utile & necessaire à la guerison de certaine maladie, qu’ilz nommoient Faulte d’argent.

Pantagruel n’en tint compte, car aultres assez pareilz, voyre encores plus enormes, avoit veu en l’Ocean Gallicque. Condescendit toutesfoys descendre en l’isle Farouche, pour seicher, & refraischir aulcuns de ses gens mouillez & souillez par le vilain Physetère, à un petit port desert vers le midy situé lez une touche de boys haulte, belle, & plaisante : de laquelle sortoit un delicieux ruisseau d’eau doulce, claire, & argentine. Là dessoubs belles tentes feurent les cuisines dressées, sans espargne de boys. Chascun mué de vestemens à son plaisir, feut par frère Ian la campanelle sonnée. Au son d’icelle feurent les tables dressées & promptement servies.

Pantagruel dipnant avecques ses gens ioyeusement, sus l’apport de la seconde table apperceut certaines petites Andouilles affaictées gravir & monter sans mot sonner sus un hault arbre près le retraict du guoubelet, si demanda à Xenomanes, Quelles bestes sont ce là ? pensant que feussent Escurieux, Belettes, Martres, ou Hermines.

Ce sont Andouilles, respondit Xenomanes. Icy est l’isle Farouche, de laquelle ie vous parlois à ce matin : entre les quelles & Quaresmeprenant leur maling & antique ennemy est guerre mortelle de long temps. Et croy que par les canonnades tirées contre le Physetère ayent eu quelque frayeur & doubtance que leur dict ennemy icy feust avecques ses forces pour les surprendre, ou faire le guast parmy ceste leur isle, comme ià plusieurs foys s’estoit en vain efforcé & à peu de profict, obstant le soing & vigilance des Andouilles : les quelles (comme disoit Dido aux compaignons d’Aeneas voulens prendre port en Cartage sans son sceu & licence) la malignité de leur ennemy, & vicinité de ses terres contraignoient soy continuellement contreguarder & veigler.

Dea bel amy (dist Pantagruel) si voyez que par quelque honeste moyen puissions fin à ceste guerre mettre, & ensemble les reconcilier, donnez m’en advis. Ie me y emploiray de bien bon cœur : & n’y espargneray du mien pour contemperer & amodier les conditions controverses entre les deux parties.

Possible n’est pour le praesent, respondit Xenomanes. Il y a environ quatre ans que passant par cy & Tapinois ie me mis en debvoir de traicter paix entre eulx, ou longues trèves pour le moins : & ores feussent bons amis & voisins, si tant l’un comme les aultres soy feussent despouillez de leurs affections en un seul article. Quaresmeprenant ne vouloit on tracité de paix comprendre les Boudins saulvaiges, ne les Saulcissons montigènes leurs anciens bons compères & confoederez. Les Andouilles requeroient que la forteresse de Cacques feust par leur discretion, comme est le chasteau de Sallouoir, regie & gouvernée : & que d’icelle feussent hors chassez ie ne sçay quelz puans, villains assassineurs, & briguans qui la tenoient. Ce que ne peut estre accordé, & sembloient les conditions iniques à l’une & à l’aultre partie. Ainsi ne feut entre eux l’apoinctement conclud. Restèrent toutesfoys moins sevères & plus doulx ennemis, que n’estoient par le passé. Mais depuys la denonciation du concile national de Chesil, par laquelle elles feurent farfouillées, guodelurées, & intimées : par laquelle aussi feut Quaresmeprenant declairé breneux hallebrené & stocfisé en cas que avecques elles il feist alliance ou appoinctement aulcun, se sont horrificquement aigriz, envenimez, indignez, & obstinez en leurs couraiges : & n’est possible y remedier. Plus toust auriez vous les chatz & ratz : les chiens & les lièvres ensemble reconcilié.

Comment par les Andouilles farouches

est dressée embuscade

contre Pantagruel.

Chapitre XXXVI.

Ce disant Xenomanes, frère Ian aperceut vingt & cinq ou trente ieunes Andouilles de legière taille sus le havre soy retirantes le grand pas vers leur ville, citadelle, chasteau, & rocquette de Cheminées, & dist à Pantagruel.

Il y aura icy de l’asne, ie le prevoy. Ces Andouilles venerables vous pourroient par adventure prendre pour Quaresmeprenant, quoy qu’en rien ne luy sembliez. Laissons ces repaissailles icy, & nous mettons en debvoir de leurs resister.

Ce ne seroit, dist Xenomanes, pas trop mal faict. Andouilles sont Andouilles, touisours doubles & traitresses. Adoncques se liève Pantagruel de table pour descouvrir hors la touche de boys : puys soubdain retourne, & no’ asceure avoir à guausche descouvert une embuscade d’Andouilles farfelues, & du cousté droict à demie lieue loing de là un gros bataillon d’aultres puissantes & Gigantales Andouilles le long d’une petite colline furieusement en bataille marchantes vers nous au son de vèzes & piboles, des guogues & des vessies, des ioyeulx pifres & tabours, des trompettes & clairons. Par la coniecture de soixante & dixhuict enseignes qu’il y comptoit, estimions leur nombre n’estre moindre de quarante & deux mille. L’ordre qu’elles tenoient, leur fier marcher, & faces asceurées nous faisoient croire, que ce n’estoient Friquenelles : mais vieilles Andouilles de guerre. Par les premières fillières iusques près les enseignes estoient toutes armées à hault appareil, avecques picques petites, comme nous sembloit de loing, toutesfoys bien poinctues & asserées, sus les aesles estoient flancquegées d’un grand nombre de Boudins sylvaticques, de Guodiveaux massifz, & Saulcissons à cheval, tous de belle taille, gens insulaires, Bandouilliers, & Farouches.

Pantagruel feut en grand esmoy, & non sans cause : quoy que Epistemon luy remonstrast que l’usance & coustume du pays Andouillois povoit estre ainsi charesser & en armes recepvoir leurs amis estrangiers : comme font les nobles roys de France par les bonnes villes du royaulme repceuz & saluez à leurs premières entrées après leur sacre, & nouvel advenement à la couronne.

Par adventure, disoit il, est ce la guarde ordinaire de la Royne du lieu, laquelle advertie par les ieunes Andouilles du guet que veistes sus l’arbre, comment en ce port surgeoit le beau & pompeux convoy de vos vaisseaulx, a pensé que là doibvoit estre quelque riche & puissant Prince : & vient vous visiter en persone. De ce non satisfaict Pantagruel assembla son conseil, pour sommairement leurs advis entendre sus ce que faire debvoient en cestuy estrif d’espoir incertain, & craincte evidente.

Adoncques briefvement leurs remonstra comment telles manières de recueil en armes avoit souvent porté mortel preiudice soubzs couleur de charesse & amitié. Ainsi (disoit il) l’empereur Antonin Caracalle a l’une foys occist les Alexandrins : à l’autre desfit la compaignie de Artaban roy des Perses, soubs couleur & fiction de vouloir sa fille espouser. Ce que ne resta impuny : car peu après il y perdit la vie. Ainsi les enfans de Iacob pour vanger le rapt de leur sœur Dyna, sacmentèrent les Sichimiens. En ceste hypocritique façon par Galien empereur Romain feurent les gens de guerre desfaicts dedans Constantinople. Ainsi soubs espèce d’amitié Antonius attira Artavasdes roy de Armenie : puys le feist lier & enferrer de grosses chaisnes : finablement le feist occire. Mille aultres pareilles histoires trouvons nous par les antiques monumens. Et à bon droict est iusques à praesent de prudence grandement loué Charles roy de France sixième de ce nom, lequel retournant victorieux des Flamens & Gantois en sa bonne ville de Paris, & au Bourget en France entendent que les Parisiens avecques leurs mailletz (dont feurent surnommez Maillotins) estoient hors la ville issuz en bataille iusques au nombre de vingt mille combatans, ne y voulut entrer, quoy qu’ilz remonstrassent que ainsi s’estoient mis en armes pour plus honorablement le recueillir sans aultre fiction ne mauvaise affection, que premierement ne se feussent en leurs maisons retirez & desarmez.

Comment Pantagruel manda querir

les capitaines Riflandouille & Tailleboudin :

avecques un notable discours

sus les noms propres des lieux

& des persones.

Chapitre XXXVII.

La resolution du conseil feut, qu’en tout evenement ils se tiendroient sus leurs guardes. Lors par Carpalim & Gymnaste au mandement de Pantagruel feurent appellez les gens de guerre qui estoient dedans la nauf Brindière, (des quelz coronel estoit Riflandouille) & Portouerière (des quelz coronel estoit Tailleboudin le ieune).

Ie soulaigeray, dist Panurge, Gymnaste de ceste poine. Aussi bien vous est icy la praesence necessaire.

Par le froc que ie porte (dis frère Ian) tu te veulx absenter du combat, Couillu, & ià ne retourneras, sus mon honneur. Ce n’est mie grande perte. Aussi bien ne feroit il que pleurer, lamenter, crier, & descouraiger les bons soubdars.

Ie retourneray certes, dist Panurge, frère Ian mon père spirituel, bien toust. Seulement donnez ordre à ce que ces fascheuses Andouilles ne grimpent sus les naufz. Ce pendent que combaterez, ie priray Dieu pour vostre victoire, à l’exemple du chevalereux capitaine Moses conducteur du peuple Israelicque.

La denomination, dist Epistemon à Pantagruel, de ces deux vostres coronelz Riflandouille & Tailleboudin en cestuy conflict nous promect asceurance, heur, & victoire, si par fortune ces Andouilles nous vouloient oultrager.

Vous le prenez bien (dist Pantagruel) Et me plaist que par les noms de nos coronelz vous praevoiez & prognosticquez la nostre victoire. Telle manière de prognosticquer par noms n’est moderne. Elle feut iadis celèbre & religieusement observée par les Pythagoriens. Plusieurs grands seigneurs & empereurs en ont iadis bien faict leur profict. Octavian Auguste second empereur de Rome quelque iour rencontrant un paisant nommée Authyche, c’est à dire Bienfortuné, qui menoit un asne nommé Nicon, c’est en langue Grecque Victorien, meu de la signification des noms tant de l’asnier que de l’asne se asceura de toute prosperité, felicité, & victoire. Vespasian empereur pareillement de Rome estant un iour seulet en oraison on temple de Serapis, à la veue & venue inopinée d’un sien serviteur nommé Basilidès, c’est à dire Royal, lequel il avoit loing darrière laissé malade, print espoir & asceurance de obtenir l’empire Romain. Regilian non pour aultre cause ne occasion feut par ses gens de guerre esleu Empereur, que par signification de son propre nom. Voyez le Cratyle du divin Platon. (Par ma soif, dist Rhizotome, ie le veulx lire. Ie vous oy souvent le alleguant.) Voyez comment les Pythagoriens par raison des noms & nombres concluent que Patroclus doibvoit estre occis par Hector : Hector par Achilles : Achilles par Paris : Paris par Philoctetes.

Ie suys tout confus en mon entendement, quand ie pense en l’invention admirable de Pythagoras, lequel par le nombre par ou impar des syllabes d’un chascun nom propre exposoit de quel cousté estoient les humains boyteulx, bossus, borgnes, goutteux, paralytiques, pleuritiques, & autres telz malefices en nature : sçavoir est assignant le nombre par au cousté guausche du corps, le impar au dextre.

Vrayment, dist Epistemon, i’en veids l’experience à Xainctes en une procession generale, praesent le tant bon, tant vertueux, tant docte & equitable praesident Briend Valée seigneur du Douhet. Passant un boiteux ou boiteuse, un borgne ou borgnesse, un bossu ou bossue, on luy rapportoit son nom propre. Si les syllabes du nom estoient en nombre impar, soubdain sans veoir les persones, il les disoit estre maleficiez borgnes, boiteux, bossus du cousté dextre. Si elles estoient en nombre par, du cousté guausche. Et ainsi estoit à la verité, oncques n’y trouvasmes exception.

Par ceste invention, dist Pantagruel, les doctes ont affermé que Achilles estant à genoulx feut par la fleiche de Paris blessé on talon dextre. Car son nom est de syllabes impares. Icy est à noter que les anciens se agenouilloient du pied dextre. Venus par Diomèdes davant Troie blessée en la main guausche, car son nom en Grec est de quatre syllabes. Vulcan boiteux du pied guausche, par mesmes raison. Philippe roy de Macedonie, & Hannibal borgnes de l’œil dextre. Encores pourrions nous particularizer des Ischies, Hernies, Hermicraines, par ceste raison Pythagorique.

Mais pour retourner aux noms consyderez comment Alexandre le grand filz du roy Philippe duquel avons parlé, par l’interpretation d’un seul nom parvint à son entreprinse. Il assiegeoit la forte ville de Tyre & la battoit de toutes ses forces par plusieurs sepmaines, mais c’estoit en vain. Rien ne profitoient les engins & molitions. Tout estoit soubdain demoli & remparé par les Tyriens. Dont print phantasie de lever le siège, avecques grande melancholie voyant en cestuy departement perte insigne de sa reputation. En tel estrif & fascherie se endormit. Dormant songeoit qu’un Satyre estoit dedans sa tente dansant & saultelant avecques ses iambes bouquines. Alexandre le vouloit prendre, le Satyre tousiours luy eschapoit. En fin le Roy le poursuivant en un destroict le happa. Sus ce poinct se eveigla. Et racontant son songe aux philosophes & gens sçavans de sa court, entendit que les dieux luy promettoient victoire, & que Tyre tout bientôt seroit prinse : car ce mot Satyros divisé en deux est Sa Tyros, signifiant Tienne est Tyre. De faict au premier assault qu’il feist, il emporta la ville de force & en grande victoire subiugua ce peuple rebelle.

Au rebours consyderez comment par la signification d’un nom Pompée se desespera. Estant vaincu par Caesar en la bataille Pharsalique, ne eut moyen aultre de soy saulver que par fuyte. Fuyant par mer arriva en l’isle de Cypre. Près la ville de Paphos apperceut sus le rivage un palais beau & sumptueux. Demandant au pilot comment l’on nommoit cestuy palais, entendit qu’on le nommoit K a k o b a s i l e i a, c’est à dire, Malroy. Ce nom luy feut en tel effroy & abomination, qu’il entra en desespoir, comme asceuré de ne evader que bien toust ne perdist la vie. De mode que les assistans & nauchiers ouirent ses cris, souspirs, & gemissemens. De faict peu de temps après un nommé Achillas paisant incongneu luy trancha la teste. Encores pourrions nous à ce propous alleguer ce que advint à L. Paulus Aemylius, lors que par le senat Romain feut esleu Empereur, c’est à dire chef de l’armée, qu’ilz envoyoient contre Perses roy de Macedonie. Icelluy iour sus le soir retournant en sa maison pour soy aprester au deslogement, baisant une siene fille nommée Tratia, advisa qu’elle estoit aulcunement triste.

Qui a il (dist il) ma Tratia ? Pourquoy es tu ainsi triste & faschée ?

Mon père (respondit elle) Persa est morte.

Ainsi nommoit elle une petite chiene, qu’elle avoit en delices. A ce mot print Paulus asceurance de la victoire contre Perses. Si le temps permettoit que puissions discourir par les sacres bibles des Hebreux, nous trouverions evidemment cent passages insignes nous monstrans evidemment en quelle observance & religion leurs estoient les noms propres avecques leurs significations.

Sus la fin de ce discours arrivèrent les deux coronelz accompaignez de leurs soubdars tous bien armez, & bien deliberez. Pantagruel leurs feist une briefve remonstrance, à ce qu’ilz eussent à soy monstrer vertueux au combat, si par cas estoient contraincts (car encores ne povoit il croire que les Andouilles feussent si traistresses) avecques defense de commencer le hourt : & leur bailla Mardigras pour mot du guet.

Comment Andouilles ne sont à

mespriser entre les humains.

Chapitre XXXVIII.

Vous truphez icy Beuveurs & ne croyez que ainsi soit en verité comme ie vous raconte. Ie ne sçaurois que vo’ en faire. Croyez le si voulez : si ne voulez, allez y veoir. Mais ie sçay bien ce que ie veidz. Ce feut en l’isle Farouche. Ie la vous nomme. Et vous reduisez à memoire la force des Geants antiques, les quelz entreprindrent le hault mons Pelion imposer sur Ossé, & l’umbrageux Olympe avecques Ossé envelopper, pour combattre les dieux, & du ciel les deniger. Ce n’estoit force vulgaire ne mediocre. Iceulx toutesfoys n’estoient que Andouilles pour la moitié du corps, ou Serpens que ie ne mente. Le serpens qui tua Eve, estoit andouillicque, ce nonobstant est de luy escript, qu’il estoit fin & cauteleux sus tous aultres animans. Aussi sont Andouilles. Encores maintient on en certaines Academies que ce tentateur estoit l’andouille nommée Ithyphalle, en laquelle feut iadis transformé le bon messer Priapus grand tentateur des femmes par les paradis en Grec, ce sont Iardins en François. Les Souisses peuple maintenant hardy & belliqueux, que sçavons nous si iadis estoient Saulcisses : ie n’en vouldroys pas mettre le doigt on feu. Les Himantopodes peuple en Aethiopie bien insigne sont Andouilles scelon la description de Pline, non autre chose. Si ces discours ne satisfont à l’incredulité de vos seigneuries, presentement (i’entends après boyre) visitez Lusignan, Partenay, Vovant, Mervant, & Ponzauges en Poictou. Là trouverrez tesmoings vieulx de renom & de la bonne forge, les quelz vous iureront sus le braz sainct Rigomé, que Mellusine leur première fondatrice avoit corps foeminin iusques aux boursavitz, & que le reste en bas estoit andouille serpentine, ou bien serpent andouillicque. Elle toutesfoys avoit alleure braves & guallantes : les quelles encore auiourd’huy sont imitées par les Bretons balaldins dansans leurs trioriz fredonnizez. Quelle feut la cause pourquoy Erichthonius premier inventa les coches, Lectières, & charriotz ? C’estoit parce que Vulcan l’avoit engendré avecques iambes de Andouilles : pour lesquelles cacher mieulx aima aller en lectière que à cheval. Car encores de son temps ne estoient Andouilles en reputation. La nymphe Scythicque Ora avoit pareillement le corps my party en femme & en Andouille. Elle toutesfoys tant sembla belle à Iuppiter, qu’il coucha avecques elle & en eut un beau filz nommé Colaxes. Cessez pourtant icy plus vous trupher, & croyez qu’il n’est rien si vray que l’Evangile.

Comment frère Ian se rallie avecques

les cuisiniers pour combatre

les Andouilles.

Chapitre XXXIX.

Voyant frère Ian ces furieuses Andouilles ainsi marcher dehayt, dist à Pantagruel. Ce sera icy une belle bataille de foin, à ce que ie voy. Ho le grand honneur & louanges magnificques qui seront en nostre victoire. Ie vouldrois que dedans vostre nauf feussiez de ce conflict seulement spectateur, & au reste me laissiez faire avecques mes gens.

Quelz gens ? demanda Pantagruel.

Matière de breviaire, respondit frère Ian. Pourquoy Potiphar maistre queux des cuisines de Pharaon, celluy qui achapta Ioseph, & lequel Ioseph eust faict coqu, s’il eust voulu, feut maistre de la cavallerie de tout le royaulme d’Aegypte ? Pourquoy Nabuzardan maistre cuisinier du Roy Nabugodonosor feut entre tous aultres capitaines esleu pour assieger & ruiner Hierusalem ?

I’escoute, respondit Pantagruel.

Par le trou Madame, dist frère Ian, ie auserois iurer qu’ilz autres foys avoient Andouilles combatu, ou gens aussi peu estimez que Andouilles : pour les quelles abatre, combatre, dompter, & sacmenter trop plus sont sans comparaison cuisiniers idoines & suffisans, que tous gensdarmes, estradiotz, soubdars, & pietons du monde.

Vous me refraischissez la memoire, dist Pantagruel, de ce que est escript entre les facecieuses & ioyeuses responses de CIceron. On temps des guerres civiles à Rome entre Cesar & Pompée, il estoit naturellement plus enclin à la part Pompeiane, quoy que de Caesar feust requis & grandement favorisé. Un iour entendent que les Pompeians à certaine rencontre avoient faict insigne perte de leurs gens, voulut visiter leur camp. En leur camp apperceut peu de force, moins de couraige, & beaucoup de desordre. Lors praevoyant que tout iroit à mal & perdition comme depuis advint, commença trupher & mocquer maintenant les uns, maintenant les aultres, avecques brocards aigres & picquans, comme tresbien sçavoit le style. Quelques capitaines faisans des bons compaignons, comme gens bien asceurez & deliberez luy dirent. Voyez vous combien nous avons encores d’Aigles ? C’estoit lors la devise des Romains en temps de guerre. Cela, respondit Ciceron, seroit bon & à propous, si guerre aviez contre les Pies. Donques veu que combatre nous fault Andouilles, vo’ inferez que c’est bataille culinaire, & voulez aux cuisiniers vous rallier. Faictez comme l’entendez. Ie resteray icy attendant l’issue de ces fanfares.

Frère Ian de ce pas va es tentes des cuisines, & dict en toute guayeté & courtoisie aux cuisiniers. Enfans ie veulx huy vous tous veoir en honneur & triumphe. Par vous seront faictes apertises d’armes non encores veues de nostre memoire. Ventre sus ventre, ne tient on aultre compte des vaillans cuisiniers ? Allons combatre ces paillardes Andouilles. Ie seray vostre capitaine. Beuvons amis. Cza, couraige.

Capitaine (respondirent les cuisiniers) vous dictes bien. Nous sommes à votres ioly commandement. Soubs vostre conduicte nous voulons vivre & mourir.

Vivre (dist frère Ian) bien : mourir, poinct. C’est à faire aux Andouilles. Or donques mettons nous en ordre. Nabuzardan vous sera pour mot du guet.

Comment par frère Ian est dressée

la Truye & les preux cuisiniers

dedans enclous.

Chapitre XL.

Lors au mandement de frère Ian feut par les maistres ingenieux dressée la grande Truye, laquelle estoit dedans la nauf Bourrabaquinière. C’estoit un engin mirificque faict de telle ordonnance, que des gros couillarts qui par rancs estoient au tour, il iectoit bedaines & quarreaux empenez d’assier : & dedans la quadrature duquel povoient aisement combatre & à couvert demourer deux cens hommes & plus : & estoit faict au patron de la Truye de la Riole, moyennant laquelle feut Bergerac prins sus les Anglois regnant en France le ieune roy Charles sixième.

Ensuyt le nombre & les noms de preux & vaillans cuisiniers, les quelz, comme dedans le cheval de Troye, entrèrent dedans la Truye.

Saulpicquet.


Crespelet.

Ambrelin.


Maistre Hordoux.

Guavache.


Grasboyau.

Lascheron.


Pillemortier.

Porcausou.


L’eschevin.

Salezart.


Saulgrenée.

Maindeguourre.


Cabirotade.

Lasdaller.


Fressurade.

Pochecuillière.


Hoschepot.

Moustamoulüe.

Balafré.

Hasteret.


Gualimafré.

Tous ces nobles Cuisiniers portoient en leurs armoiries en champ de gueulle lardouoire de Sinople fessée d’un chevron argenté penchant à guausche.

Lardon.



Lardonnet.


Rond lardon.

Croquelardon.


Antilardon.

Tirelardon.


Frizelardon.

Graslardon.


Lacelardon.

Saulvealrdon.


Grattelardon.

Archilardon.


Marchelardon.

Guaillardon, par syncope natif près de Rambouiller. Le nom du docteur culinaire estoit Guaillartlardon. Ainsi dictez vous Idolatre pour Idololatre.

Roiddelardon.


Bellardon.

Astrolardon.


Neuflardon.

Doulxlardon.


Aigrelardon.

Maschelardon.


Billelardon.

Trappelardon.


Guignelardon.

Bastelardon.


Poyselardon.

Guyllevardon.


Vezelardon.

Noms incongneuz entre les Maranes & Iuifz.

Couillu.


Iusverd.

Salladier.


Marmitige.

Cressonnadière.


Accodepot.

Raclenaveau.


Hoschepot.

Cochonnier.


Brizepot.

Peaudeconnin.


Guallepot.

Apigratis.


Frillis.

Pastissandière.


Guorgesallée.

Raflard.


Escarguotandière.

Francbeviguet.


Bouillonsec.

Moustardiot.


Souppimars.

Vinetteux.


Eschinade.

Potageouart.

Prezurier.

Frelault.


Macaron.

Benest.


Escarsaufle.

Briguaille. Cestuy feut de cuisine tiré en chambre pour le service du noble cardinal le Veneur.

Guasteroult.


Hastiveau.

Escouvillon.


Alloyandière.

Beguinet.


Esclanchier.

Escharbotier.


Guastelet.

Vitet.


Rapimontes.

Vitault.


Soufflemboyau.

Vitvain.


Pelouze.

Iolivet.


Gabaonite.

Vitneuf.


Bubarin.

Vistempenard.


Crocodillet.

Victorien.


Prelinguant.

Vitvieulx.


Balafré.

Vitvelu.


Maschouré.

Mondam inventeur de la saulse Marame, & pour telle invention feut ainsi nommé en languaige Escosse François.

Clacquedens.


Guauffreux.

Baguioincier.


Saffranier.

Myrelanguoy.


Malparouart.

Becdassée.


Antitus.

Rincepot.


Navelier.

Urelelipipingues.


Rabiolas.

Maunet.


Boudinandière.

Guodepie.


Cochonnet.

Robert. cestuy feut inventeur de la saulse Robert tant salubre & necessaire aux Connilz roustiz, Canars, Porcfrays, Oeufz pochez, Merluz sallez, & mille aultres telles viandes.

Froiddanguille.


Saulpoudré.

Rougengraye.


Paellefrite.

Guourneau.


Landore.

Gribouillis.


Calabre.

Sacabribes.


Navelet.

Olymbrius.


Foyrart.

Foucquet.


Grosguallon.

Dalyqualquain.


Brenous.

Salmiguondin.


Mucydan.

Gringuallet.


Matatruys.

Aransor.


Cartevirade.

Talemouse.


Cocquecygrue.

Grosbec.


Visedecache.

Frippelippes.


Badelory.

Friantaures.


Vedel.

Guasselaze.


Braguibus.

Dedans le Truye entrèrent ces nobles cuisiniers guaillars, quallans, brusquetz, & prompts au combat. Frère Ian avecques son grand badelaire entre le dernier & ferme les portes à ressort par le dedans.

Comment Pantagruel

rompit les Andouilles aux genoulx.

Chapitre XLI.

Tant approchèrent ces Andouilles que Pantagruel apperceut comment elles desployoient leurs braz, & ià commençoient besser boys. Adoncques envoye Gymnaste entendre qu’elles vouloient dire, & sus quelle querelle elles vouloient sans defiance guerroyer contre leurs amis antiques, qui rien n’avoient mesfaict ne mesdict.

Gymnaste au davant des premières fillières feist une grande & profonde reverence, & s’escria tant qu’il peut disant. Vostres, vostres, vostres sommes nous trestous, & à commandement. Tous tenons de Mardigras, vostre antique confoederé. Aulcuns depuys me ont raconté, qu’il dist Gradimars non Mardigras. Quoy que soit, à ce mot un gros Cervelat saulvaige & farfelu anticipant davant le front de leur bataillon le voulut saisir à la guorge.

Par Dieu (dist Gymnaste) tu n’y entreras qu’à taillons : ainsi entier ne pourrois tu.

Si sacque son espée Baise mon cul (ainsi la nommoit il) à deux mains, & trancha le Cervelat en deux pièces. Vray Dieu qu’il estoit gras. Il me soubvint du gros Taureau de Berne qui feut à marignan tué à la desfaicte des Souisses. Croyez qu’il n’avoit guères moins de quatre doigts de lard sus le ventre.

Ce Cervelat ecervelé coururent Andouilles sus Gymnaste, & le terrassoient vilainement, quand Pantagruel acourut le grand pas au secours. Adoncques commença le combat Martial pelle melle. Riflandouille rifloit Andouilles : Tailleboudin tailloit Boudins. Pantagruel rompoit Andouilles au genoil, Frère Ian se tenoit quoy dedans sa Truye tout voyant & consyderant, quand les Guodiveaulx qui estoient en embuscade sortirent tous en grand effroy sus Pantagruel.

Adoncques voyant frère Ian le desarroy & tumulte ouvre les portes de sa truye, & sort avecques ses bons soubdars, les uns portans broches de fer, les aultres tenens landiers, contrehastiers, paelles, pales, cocquasses, grisles, fourguons, tenailles, lichefrètes, ramons, marmites, mortiers, pistons, tous en ordre comme brusleurs de maisons : hurlans & crians tous ensemble espovantablement. Nabuzardan, Nabuzardan, Nabuzardan. En tels cris & esmeute chocquèrent les Guodiveaulx, & à travers les Saulcissons. Les Andouilles soubdain apperceurent ce nouveau renfort, & se meirent en fuyte le grand guallot, comme s’elles eussent veu tous les Diables. Frère Ian à coups de bedaines les abbatoit menu comme mousches : ses soubdars ne se y espargnoient mie. C’estoit pitié. Le camp estoit tout couvert d’Andouilles mortes, ou navrées. Et dict le conte, que si Dieu n’y eust pourveu, la generation Andouillicque eut par ces soubdars culinaires toute esté exterminée. Mais il advint un cas merveilleux. Vous en croyrez ce que vouldrez.

Du cousté de la Transmontane advola un grand, gras, gros, gris pourceau ayant aesles longues & amples comme sont les aesles d’un moulin à vent. Et estoit le pennaige rouge cramoisy, comme est d’un Phoenicoptère : qui en Languegoth est appellé Flammant. Les œilz avoit rouges & flamboyans, comme un Pyrope. Les aureilles verdes comme une Esmeraulde prassine : les dens iaulnes comme un Topaze : la queue longue noire comme marbre Lucullian : les pieds blancs, diaphanes & transparens, comme un Dimant : & estoient largement pattez, comme sont des Oyes, & comme iadis à Tholose les portoit la royne Pedaucque. Et avoit un collier d’or au coul, au tour du quel estoient quelques letres Ionicques, des quelles ie ne peuz lire que deux motz : U S A Q H N A N, Pourceau Minerve enseignant. Le temps estoit beau & clair. Mais à la venue de ce monstre il tonna du cousté guausche si fort, que nous restames tous estonnez. Les Andouilles soubdain que l’apperceurent iectèrent leurs armes & bastons, & à terre toutes se agenouillèrent, levantes hault leurs mains ioinctes sans mot dire, comme si elles le adorassent. Frère Ian avecques ses gens frappoit tousiours & embrochoit Andouilles. Mais par le commendement de Pantagruel feut sonnée retraicte, & cessèrent toutes armes. Le monstre ayant plusieurs foys volé & revolé entre les deux armées iecta plus de vingt & sept pippes de moustarde en terre : puys disparut volant par l’air & criant sans cesse. Mardigras, Mardigras, Mardigras.

Comment Pantagruel

parlemente avecques Niphleseth

Royne des Andouilles.

Chapitre XLII.

Le monstre susdict plus ne apparoissant, & restantes les deux armées en silence, Pantagruel demanda parlementer avecques la dame Niphleseth, ainsi estoit nommée la Royne des Andouilles, laquelle estoit près les enseignes dedans son coche. Ce que feut facilement accordé. La Royne descendit en terre, & gratieusement salua Pantagruel, & le veid voluntiers.

Pantagruel soy complaignoit de ceste guerre. Elle luy feist ses excuses honestement, alleguant que par faulx rapport avoit esté commis l’erreur : & que ses espions luy avoient denoncé, que Quaresmeprenant leur antique ennemy estoit en terre descendu, & passoit temps à veoir l’urine des Physetères. Puys le pria vouloir de grace leur pardonner ceste offense alleguant qu’en Andouilles plus toust l’on trouvast merde que fiel : en ceste conditions, qu’elle & toutes ses successitres Niphleseth à iamais tiendroient de luy & ses successeurs toute l’isle & pays à foy & hommaige : obeiroient en tout & par tout à ses mandemens : seroient de ses amis amies, & de ses ennemis ennemies : par chascun an en recoingnoissance de ceste feaulté luy envoyroient soixante & dixhuict mille Andouilles Royalles pour à l’entrée de table le servir six moys l’an. Ce que feut par elle faict : & envoya au lendemain dedans six Briguantins le nombre susdict d’Andouilles Royalles au bon Gargantua soubs la conduicte de la ieune Niphleseth Infante de l’isle. Le noble Gargantua en feist praesent & les envoya au grand Roy de Paris. Mais au changement de l’air, aussi par faulte de moustarde Baulme naturel & restaurant d’Andouilles moururent presque toutes. Par l’oltroy & vouloir du grand Roy feurent par monceaulx en un endroict de Paris enterrées, qui iusques à praesent est appellé, la rue pavée d’Andouilles. A la requeste des Dames de la court Royalle feut Niphleseth la ieune saulvée & honorablement traictée. Depuys feut mariée en bon & riche lieu, & feist plusieurs beaulx enfans, dont loué soit Dieu.

Pantagruel remercia gratieusement la royne : pardonna toute l’offense : refusa l’offre qu’elle avoit faict : & luy donna un beau petit cousteau parguoys. Puys curieusement l’interrogea sus l’apparition du monstre susdict. Elle respondit que c’estoit l’Idée de Mardigras leur dieu tutellaire en temps de guerre, premier fondateur & original de toute la race Andouillicque. Pourtant sembloit il à un Pourceau, car Andouilles feurent de Pourceau extraictes. Pantagruel demandoit à quel propous & quelle indication curative il avoit tant de moustarde en terre proiecté. La royne respondit, que moustarde estoit leur Sangreal & Bausme celeste : duquel mettant quelque peu dedans les playes des Andouilles terrassées, en bien peu de temps les navrées guerissoient, les mortes resuscitoient.

Aultres propous ne tint Pantagruel à la Royne : & se retira en sa nauf. Aussi feirent tous les bon compaignons avecques leurs armes & leur Truye.

Comment Pantagruel descendit

en l’isle de Ruach.

Chapitre XLIII.

Deux iours après arrivasmes en l’isle de Ruach, & vous iure par l’estoille Poussinière, que ie trouvay l’estat & la vie du peuple estrange plus que ie ne diz. Ilz ne vivent que de vent. Rien ne beuvent, rien ne mangent, si non vent. Ilz n’ont maisons que de gyrouettes. En leurs iardins ne sèment que les troys espèces de Anemone. La Rue & aultres herbes carminatives ilz en escurent soingneusement. Le peuple commun pour soy alimenter use de esventoirs de plumes, de papier, de toille, scelon leur faculté, & puissance. Les riches vivent de moulins à vent. Quand ilz font quelque festin ou banquet, on dresse les tables soubs un ou deux moulins à vent. Là repaissent aises comme à nopces. Et durant leur repas disputent de la bonté, excellence, salubrité, rarité des vens, comme vous Beuveurs par les banquetz philosofez en matière de vins. L’un loue le Siroch, l’aultre le Besch, l’aultre le Guarbin, l’aultre la Bize, l’aultre Zephyre, l’aultre Gualerne. Ainsi des aultres. L’aultre le vent de la chemise pour les muguetz & amoureux. Pour les malades ilz usent de vent couliz comme de couliz on nourrist les malades de nostre pays.

O (me disoyt un petit enflé) qui pourroyt avoir une vessye de ce bon vent de Languegoth que l’on nomme Cyerce. Le noble Scurron medicin passant un iour par ce pays nous contoit qu’il est si fort qu’il renverse les charrettes chargées. O le grand bien qu’il feroit à ma iambe Oedipodicque. Les grosses ne sont les meilleures.

Mais (dist Panurge) une grosse botte de ce bon vin de Languegoth qui croist à Myrevaulx, Canteperdris, & Frontignan.

Ie y veiz un home de bonne apparence bien resemblant à la Ventrose, amerement courroussé contre un sien gros grand varlet, & un petit paige, & les battoit en Diable à grands coups de brodequin. Ignorant la cause du courroux pensois que feust par le conseil des medicins, comme chose salubre au maistre soy courrousser & battre : aux varletz, estre battuz. Mais ie ouyz qu’il reprochoit aux varletz luy avoir esté robbé à demy une oyre de vent Guarbin, laquelle il guardoit cherement comme viande rare pour l’arrière saison. Ilz ne fiantent, ilz ne pissent, ilz ne crachent en ceste isle. En recompense ilz vesnent, ilz pèdent, ilz rottent copieusement. Ilz patissent toutes sortes & toutes espèces de maladies. Aussi toute maladie naist & procède de ventosité, comme deduyt Hippocrates lib. de Flatibus. Mais la plus epidemiale est la cholicque venteuse. Pour y remedier usent de ventoses amples, & y rendent fortes ventositez. Ilz meurent tous Hydropicques tympanites. Et meurent les homes en pedent, les femmes en vesnent. Ainsi leur sort l’ame par le cul.

Depuys nous pourmenans par l’isle rencontrasmes troys gros esventez les quelz alloient à l’esbat veoir les pluviers, qui la sont en abondance & vivent de mesmes diète. Ie advisay que ainsi comme vo’ Beuveurs allans par pays portez flaccons, ferrières, & bouteilles, pareillement chascun à sa ceincture portoit un beau petit soufflet. Si par cas vent leurs failloit, aceques ces ioliz souffletz ilz en forgeoient de tout frays, par attraction & expulsion reciprocque, comme vous sçavez que vent en essentiale definition n’est aultre chose que air flottant & undoyant.

En ce moment de par leur Roy no’ feut faict commandement que de troys heures n’eussions à retirer en nos navires home ne femme du pays. Car on luy avoit robbé une vèze plène du vent propre que iadis à Ulysses donna le bon ronfleur Aeolus pour guider sa nauf en temps calme. Lequel il guardoit religieusement, comme un aultre Sangreal, & en guerissoyt plusiseurs enormes maladies : seulement en laschant & elargissant es malades autant qu’en fauldroit pour forger un pet virginal : c’est ce que les Cantimoniales appellent sonnet.

Comment petites pluyes abattent

les grans vents.

Chapitre XLIIII.

Pantagruel louoyt leur police & manière de vivre, & dist à leur potestat Hypenemien. Si recepvez l’opinion de Epicurus, disant le bien souverain consister en volupté, Volupté, diz ie, facile & non penible, ie vous repute bien heureux. Car vostre vivre qui est de vent, ne vous couste rien ou bien peu, il ne fault que souffler.

Voyre, respondit le Potestat. Mais en ceste vie mortelle rien n’est béat de toutes pars. Souvent quand sommes à table nous alimentans de quelque bon & grand vent de Dieu, comme de Manne celeste, aises comme pères, quelque petite pluye survient, la quelle nous le tollist & abat. Ainsi sont maints repas perduz par faulte de victuailles.

C’est, dist Panurge, comme Ienin de Quinquenays pissant sus le fessier de sa femme Quelot abatit le vent punays, qui en sortoit comme d’une magistrale Aeolopyle. I’en feys naguères un dizain iolliet.

Ienin tastant un soir ses vins nouveaulx

Troubles encor & bouillans en leur lie,

Pria Quelot aprester des naveaulx

A leur soupper, pour faire chère lie.

Cela feut faict. Puys sans melancholie

Se vont coucher, belutent, prenent some.

Mais ne povant Ienin dormir en somme

Tant fort vesnoit Quelot, & tant souvent,

La compissa. Puys voylà, dit il, comme

Petite pluie abat bien un grand vent.

Nous d’adventaige (disoit le Potestat) avons une annuelle calamité bien grande & dommaigeable. C’est qu’un geant nommé Bringuenarilles, qui habite en l’isle de Tohu, annuellement par le conseil de ses medicins icy se transporte à la prime Vère, pour prendre purgation : & nous devore grand nombre de moulins à vent, comme pillules, & de souffletz pareillement, des quelz il est fort friant. Ce que nous vient à grande misère : & en ieusnons troys ou quatre quaremes par chascun an : sans certaines particulières rouaisons & oraisons.

Et n’y sçavez vous, demandoit Pantagruel, obvier ?

Par le conseil, respondit le Potestat, de nos maistres Mezarims, nous avons mis en la saison qu’il a de coustume icy venir, dedans les moulins force cocqs & force poulles. A la première foys qu’il les avalla, peu s’en fallut, qu’il n’en mourust. Car ilz luy chantoient dedans le corps, & luy voloient à travers l’estomach, dont tomboit en lipothymie, cardiacque passion, & convulsion horrificque & dangereuse : comme si quelque serpens luy feust par la bouche entré dedans l’estomach.

Voylà, dist frère Ian, un comme mal à propous, & incongru. Car i’ay aultresfoys ouy dire, que le serpens entré dedans l’estomach ne faict desplaisir aulcun, & soubdain retourne dehors, si par les pieds on pend le patient, luy praesentant près la bouche un paeslon plein de laict chaud. Vous, dist Pantagruel, l’avez ouy dire : aussi avoient ceulx qui vous l’ont raconté. Mais tel remède ne feut oncques veu ne leu. Hippocrates lib. 5. Epid. escript le cas estre de son temps advenu : & le patient subit estre mort par spasme & convulsion.

Oultre plus, disoit le Potestat, tous les Renards du pays luy entroient en gueule poursuyvans les gelines, & trespassoit à tous momens, ne feust que par le conseil d’un Badin enchanteur, à l’heure du paroxysme il escorchoit un Renard pour antidote & contrepoison.

Depuys eut meilleur advis, & y remedie moyennant un clystère qu’on luy baille faict d’une decoction de grains de bled & de millet, es quelz accourent les poulles, ensemble de fayes d’oysons es quelz accourent les Renards. Aussi des pillules qu’il prent par la bouche, composées de levriers & de chiens terriers. Voyez là nostre malheur.

N’ayez paour gens de bien (dist Pantagruel) desormais. Ce grand Bringuenarilles avalleur de moulins à vent est mort. Ie le vous asceure. Et mourut suffocqué & estranglé mangeant un coin de beurre frays à la gueule d’un four chault par l’ordonnance des Medicins.

Comment Pantagruel descendit

en l’isle des Papefigues.

Chapitre XLV.

Au lendemain matin recontrasmes l’isle des Papefigues. Lesquelz iadis estoient riches & libres, & les nommoit on Guaillardetz, pour lors estoient paouvres, mal heureux, & subiectz aux Papimanes. L’occasion avoit esté telle. Un iour de feste annuelle à bastons, les Bourguemaistres, Syndicz & gros Rabiz Guaillardetz estoient allez passer temps & veoir la feste en Papimanie, isle prochaine. L’un d’eulx voyant le protraict Papal (comme estoit de louable coustume publicquement le monstrer es iours de feste à doubles bastons) luy feist la figue. Qui est en icelluy pays signe de contempnement & derision manifeste. Pour icelle vanger les Papimanes quelques iours après sans dire guare, se mirent tous en armes, surprindrent, saccaigèrent, & ruinèrent toute l’isle des Guaillardetz : taillèrent à fil d’espée tout home portant barbe. Es femmes & iouvencaulx pardonnèrent avecques condition semblable à celle dont l’empereur Frederic Barberousse iadis usa envers les Milanois.

Les Milanois s’estoient contre luy absent rebellez, & avoient l’Imperatrice sa femme chassé hors la ville ignominieusement montée sus une vieille mule nommée Thacor à chevauchons de rebours : sçavoir est le cul tourné vers la teste de la mule, & la face vers la croppière. Frederic à son retour les ayant subiuguez & resserrez feist telle diligence qu’il recouvra la celèbre mule Thacor. Adoncques on mylieu du grant Brouet par son ordonnance le bourreau mist es membres honteux de Thacor une Figue praesens & voyans les citadins captifz : puys crya de par l’Empereur à son de trompe, que quiconques d’iceulx vouldroit la mort evader, arrachast publicquement la Figue avecques les dens, puys la remist on propre lieu, sans ayde des mains. Quiconques en feroit refus, seroit sus l’instant pendu & estranglé. Aulcuns d’iceulx eurent honte & horreur de telle tant abhominable amende : la postpousèrent à la craincte de mort : & feurent penduz. Es aultres la craincte de mort domina sus telle honte. Iceulx avoir à belles dens tiré la Figue, la monstroient au Boye apertement disans. Ecco lo fico.

En pareille ignominie, le reste de ses paouvres & desolez Guaillardetz feurent de mort guarantiz & saulvez. Feurent faicts esclaves & tributaires & leurs feut imposé nom de Papefigues : par ce qu’au protraict Papal avoient faict la Figue. Depuys celluy temps les paouvres gens n’avoient prosperé. Tous les ans avoient gresle, tempeste, peste, famine, & tout malheur, comme eterne punition du peché de leurs ancestres & parens.

Voyans la misère & calamité du peuple, plus avant entrer ne voulusmes. Seulement pour prendre de l’eaue beniste & à Dieu nous recommander, entrasmes dedans une petite chapelle près le havre ruinée, desolée, & descouverte, comme est à Rome le temple de sainct Pierre. En la chapelle entrez & prenens de l’eaue beniste, apperceusmes dedans le benoistier un home vestu d’estolles, & tout dedans l’eaue caché, comme un Canart au plonge, excepté un peu du nez pour respirer. Au tour de luy estoient troys prebstres bien ras & tonsurez, lisants le Grimoyre, & coniurans les Diables.

Pantagruel trouva le cas estrange. Et demandant quelz ieux c’estoient qu’ilz iouoient là, feut adverty que depuys troys ans passez avoit en l’isle regné une pestilence tant horrible que pour la moitié & plus, le pays estoit resté desert, & les terres sans possesseurs. Passée la pestilence, cestuy home caché dedans le benoitier, aroyt un champ grand & restile, & le semoyt de touzelle en un iour & heure qu’un petit Diable (lequel encores ne sçavoit ne tonner ne gresler, fors seulement le Persil & les choux, encor aussi ne sçavoit ne lire, n’escrire) avoit de Lucifer impetré venir en ceste isle des Papefigues soy recreer & esbatre, en laquelle les Diables avoient familiarité grande avecques les hommes & femmes, & souvent y alloient passer temps. Ce Diable arrivé au lieu s’adressa au Laboureur, & luy demanda ce qu’il faisoit. Le paouvre home luy respondit qu’il semoit celluy champ de touzelle, pour soy ayder à vivre l’an suyvant.

Voire mais (dist le Diable) ce champ n’est pas tien, il est à moy, & m’appartient. Car depuys l’heure & le temps qu’au Pape vous feistez la figue, tout ce pays nous feut adiugé, proscript, & abandonné. Bled semer toutesfoys n’est mon estat. Pourtant ie te laisse le champ. Mais c’est en condition que nous partirons le profict.

Ie le veulx, respondit le Laboureur.

I’entens (dist le Diable) que du profict advenent nous ferons deux lotz. L’un sera ce que croistra sus terre, l’aultre ce que en terre. Le choix m’appartient, car ie suys Diable extraict de noble & antique race, tu n’es qu’un villain. Ie choizis ce que sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cuillette ? A my Iuilet, respondit le Laboureur.

Or (dist le Diable) ie ne fauldray me y trouver. Fays au reste comme est le doibvoir. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter du guaillard peché de luxure les nobles nonnains de Pettesec, les Cagotz & Brissaulx aussi. De leurs vouloirs ie suys plus que asceuré. Au ioindre sera le combat.

Comment le petit Diable feut trompé

par un laboureur de Papefiguière.

Chapitre XLVI.

La my Iuilet venue le Diable se representa au lieu acompaigné d’un escadron de petitz Diableteaulx de cœur. Là rencontrant le Laboureur, luy dist. Et puys villain comment t’es tu porté depuys ma departie ? Faire icy convient nos partaiges.

C’est (respondit le laboureur) raison.

Lors commença le Laboureur avecques ses gens seyer le bled. Les petitz Diables de mesmes tiroient le chaulme de terre. Le Laboureur battit son bled en l’aire, le ventit, le mist en poches, le porta au marché pour vendre. Les Diableteaulx feirent de mesmes, & au marché près du Laboureur pour leur chaulme vendre s’assirent. Le Laboureur vendit tresbien son bled, & de l’argent emplit un vieulx demy brodequin, lequel il portoit à sa ceincture. Les Diables ne vendirent rien : ains au contraire les paizans en plein marché se mocquoient d’eulx.

Le marché clous dist le Diable au Laboureur. Villain tu me as ceste foys trompé, à l’aultre ne me tromperas.

Monsieur le Diable, respondit le Laboureur, comment vous auroys ie trompé, qui premier avez choysi. Vray est qu’en cestuy choix me pensiez tromper, esperant rien hors terre ne yssir pour ma part, & dessoubs trouver entier le grain que i’avoys semé, pour d’icelluy tempter les gens souffreteux, Cagotz, ou avares, & par temptation les faire en vos lacz trebucher. Mais vous estez bien ieune au mestier. Le grain que voyez en terre, est mort & corrumpu, la corruption d’icelluy a esté generation de l’aultre que m’avez veu vendre. Ainsi choisissiez vous le pire. C’est pourquoy estez mauldict en l’Evangile.

Laissons (dist le Diable) ce propous, de quoy ceste année sequente pourras tu nostre champ semer ?

Pour profict, respondit le Laboureur, de bon mesnaigier le conviendroit semer de Raves.

Or (dist le Diable) tu es villain de bien, sème Raves à force ie les garderay de la tempeste, & ne gresleray dessus. Mais entends bien, ie retiens pour mon partaige, ce que sera dessus terre, tu auras le dessoubs. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter les Hereticques, ce sont ames friandes en carbonnade : monsieur Lucifer a sa cholicque, ce luy sera une guorge chaulde.

Venu le temps de la cuillette, le Diable se trouva au lieu avecques un esquadron de Diableteaux de chambre. Là rencontrant le Laboureur & ses gens commença seyer & recuillir les feuilles des Raves. Après luy le Laboureur bechoyt & tiroyt les grosses Raves, & les mettoit en poches. Ainsi s’en vont tous ensemble au marché. Le Laboureur vendoit tresbien ses Raves. Le Diable ne vendit rien. Que pis est, on se mocquoit de luy publicquement.

Ie voy bien villain, dist adoncques le Diable, que par toi ie suys trompé. Ie veulx faire fin du champ entre toy & moy. Ce se fera en tel pact, que nous entregratterons l’un l’aultre, & qui de nous deux premier se rendra, quittera sa part du champ. Il entier demourera au vaincueur. La iournée sera à huictaine. Va villain, ie te gratteray en Diable. Ie alloys tenter les pillars, Chiquanous, desguyseurs de procès, notaires faulsères, advocatz prevaricateurs : mais ilz m’ont fait dire par un truchement, qu’ilz estoient tous à moy. Aussi bien se fasche Lucifer de leurs ames. Et les renvoye ordinairement aux Diables souillars de cuisine, si nons quand elles sont saulpouldrées.

Vous dictez qu’il n’est desieuner que de escholliers : dipner, que d’advocatz : ressiner, que de vinerons : soupper, que de marchans : reguoubillonner, que de chambrières. Et tous repas que de Farfadetz. Il est vray de faict monsieur Lucifer se paist à tous ses repas de Farfadetz pour entrée de table. Et se souloit desieuner de escholliers. Mais (las) ne sçay par quel malheur depuys certaines années ilz ont avecques leurs estudes adioinct les sainctes Bibles. Pour ceste cause plus n’en pouvons au Diable l’un tirer. Et croy que si les Caphards ne nous y aident, leurs oustans par menaces, iniures, force, violence, & bruslemens leur sainct Paul d’entre les mains, plus à bas n’en grignoterons. De advocatz pervertisseurs de droict, & pilleurs des paouvres gens, il se dipne ordinairement, & ne luy manquent. Mais on se fasche de tousiours un pain manger. Il dist naguères en plein chapitre qu’il mangeroit voluntiers l’ame d’un Caphard, qui eust oublié soy en son sermon recommander. Et promist double paye & notable appoinctement à quiconques luy en apporteroit une de broc en bouc. Chascun de nous se mist en queste. Mais rien n’y avons proficté. Tous admonnestent les nobles dames donner à leur convent. De ressieuner il s’est abstenu depuys qu’il eut sa forte colicque, provenente à cause que es contrées Boreales l’on avoit ses nourissons vivandiers, charbonniers, & chaircuitiers oultragé villainement. Il souppe tresbien des marchans usuriers, apothecaires, faulsaires, billonneurs, adulterateurs de marchandises. Et quelques foys qu’il est en ses bonnes, reguobillonne de chambrières, les quelles avoir beu le bon vin de leurs maistres remplissent le tonneau d’eaue puante. Travaille villain, travaille. Ie voys tenter les escholiers de Trebizonde, laisser pères & mères, renoncer à la police commune, soy emanciper des edictz de leur Roy, vivre en liberté soubterraine, mespriser un chascun, de tous se mocquer, & prenans le beau & ioyeulx petit beguin d’innocence Poeticque, soy tous rendre Farfadetz gentilz.

Comment le Diable fut trompé par une

Vieille de Papefiguière.

Chapitre XLVII.

Le laboureur retournant en sa maison estoit triste & pensif. Sa femme tel le voyant, cuydoit qu’on l’eust au marché desrobbé. Mais entendent la cause de sa melacholie, voyant aussi la bourse pleine d’argent, doulcement le reconforta : & l’asceura que de ceste gratelle mal aulcun de luy adviendroit. Seulement que sus elle il eust à se poser & reposer. Elle avoit ià pourpensé bonne yssue.

Pour le pis, disoit le Laboureur, ie n’en auray qu’une estrassade ie me rendray au premier coup, & luy quitteray le champ.

Rien, rien, dist la vieille, posez vous sus moy, & reposez, laissez moy faire. Vous m’avez dict que c’est un petit Diable, ie le vous feray soubdain rendre, & le champ nous demourera. Si c’eust esté un grand Diable, il y auroit à penser.

Le iour de l’assignation estoit lors qu’en l’isle no’ arrivasmes. A bonne heure du matin le Laboureur s’estoit tresbien confessé, avoit communié, comme bon catholicque, & par le conseil du Curé s’estoit au plonge caché dedans le benoistier, en l’estat que l’avions trouvé.

Sus l’instant qu’on nous racontoit ceste histoire, eusmez advertissement que la vieille avoit trompé le Diable, & guaigné le champ. La manière feut telle. Le Diable vint à la porte du Laboureur, & sonnant s’escria.

O villain, villain. Cza, ça, à belles gryphes.

Puys entrant en la maison guallant & bien deliberé, & ne y trouvant le Laboureur advisa sa femme en terre pleurante & lamentante.

Qu’est cecy ? demandoit le Diable. Où est il ? Que faict il ?

Ha (dist la vieille) où est il le meschant, le bourreau, le briguant ? Il m’a affolée, ie suis perdue, ie meurs du mal qu’il m’a faict.

Comment ? dist le Diable : Qu’y a il ? Ie le vous gualleray bien tantoust.

Ha, dist la vieille, il m’a dict le bourreau, le tyrant, l’esgratineur de Diables, qu’il avoit huy assignation de se gratter avecques vous, pour essayer ses ongles il m’a seulement gratté du petit doigt icy entre les iambes, & m’a du tout affolée. Ie suys perdue, iamais ie ne gueriray, reguardez. Encores est il allé ches le mareschal soy faire esguizer & apoincter les gryphes. Vo’ estez perdu monsieur le Diable mon amy. Saulvez vous, il n’arrestera poinct. Retirez vous, ie vous en prie.

Lors se descouvrit iusques au menton en la forme que iadis les femmes Persides se praesentèrent à leurs enfans fuyans de la bataille, & luy monstra son comment à nom ?

Le Diable voyant l’enorme solution de continuité en toutes dimentions, s’escria : Mahon, Demiourgon, Megère, Alecto, Persephone, il ne me tient pas. Ie m’en voys bel erre. Cela ? Ie luy quitte le champ.

Entendens la catastrophe & fin de l’histoire nous retirasmes en nostre nauf. Et là ne feimes aultre seiour. Pantagruel donna au tronc de la fabricque de l’Ecclise dixhuyt mille Royaulx d’or, en contemplation de la paouvreté du peuple, & calamité du lieu.

Comment Pantagruel descendit

en l’isle des Papimanes.

Chapitre XLVIII.

Laissans l’isle desolée des Papefigues navigasmes par un iour en serenité & tout plaisir, quand à nostre veue se offrit la benoiste isle des Papimanes. Soubdain que nos ancres feurent au port iectées avant que eussions encoché nos gumènes, vindrent vers nous en un esquif quatre persones diversement vestuz. L’un en moine enfrocqué, crotté, botté. L’aultre en faulconnier avecques un leurre & un grand oizeau. L’aultre en solliciteur de procès ayant un grand sac plein d’informations, citations, chiquaneries, & adiournemens en main. L’aultre en vigneron d’Orleans, avecques belles guestres de toille, une panouère & une serpe à la ceincture. Incontinent qu’ilz feurent ioinctz à nostre nauf, s’escrièrent à haulte voix tous ensemble demandans.

Le avez vous veu gens passagiers ? l’avez vo’ veu ?

Qui ? demandoit Pantagruel.

Celluy là, dirent ilz.

Qui est il ? demanda frère Ian. Par la mort beuf ie l’assomeray de coups. Pensant qu’ilz se guementassent de quelque larron, meurtrier, ou sacrilège.

Comment (dirent ilz) gens peregrins ne congnoissez vous l’Unicque ?

Seigneurs (dist Epistemon) nous ne entendons telz termes. Mais exposez nous (s’il vous plaist) de qui entendez, & nous vous en dirons la verité sans dissimulation.

C’est (dirent ilz) celluy qui est. L’avez vous iamais veu ?

Celluy qui est, respondit Pantagruel, par nostre Theologique doctrine est Dieu. Et en tel mot se declaira à Moses. Oncques certes ne le veismes, Et n’est visible à œilz corporelz.

Nous ne parlons mie (dirent ilz) de celluy hault Dieu qui domine par les Cieulx. No’ parlons du Dieu en terre. L’avez vous oncques veu ?

Ilz entendent (dist Carpalim) du Pape sus mon honneur.

Ouy, ouy, respondit Panurge, Ouy Dea messieurs, i’en ay veu troys. A la veue des quelz ie n’ay guères profité.

Comment ? dirent ilz, nos sacres Decretales chantent qu’il n’y en a iamais qu’un vivent.

I’entends, respondit Panurge, les uns successivement après les aultres. Aultrement n’en ay ie veu qu’un à la foys.

O gens, dirent ilz, troys & quatre foys heureux, vous soyez les bien & plus que tresbien venuz.

Adoncques se agenoillèrent davant nous, & nous vouloient baiser les pieds. Ce que ne leurs voulusmes permettre, leurs remontrans que au Pape si là de fortune en propre persone venoit, ilz ne sçauroient faire d’adventaige.

Si ferions si, respondirent ilz. Cela est entre nous ià resolu. Nous luy baiserions le cul sans feuille & les couilles pareillement. Car il a couilles le père sainct, nous le trouvons par nos belles Decretales, aultrement ne seroit il Pape. De sorte qu’en subtile philosophie Decretaline ceste consequence est necessaire. Il est Pape, il a doncques couilles. Et quand couilles fauldroient on monde, le monde plus Pape n’auroit.

Pantagruel demandoit ce pendent à un mousse de leur esquif qui estoient ces personaiges. Il luy feist response, que c’estoient les quatre estatz de l’isle : adiousta d’adventaige que serions bien recuilliz & bien traictez, puys qu’avions veu le Pape. Ce que il remonstra à Panurge, lequel luy dist secretement.

Ie foys veu à Dieu c’est cela. Tout vient à poinct à qui peult attendre. A la veue du Pape iamais n’avions proficté : à ceste heure de par tous les Diables nous profitera comme ie voy.

Allors descendismez en terre & venoient au davant de nous comme en procession tout le peuple du pays, homes, femmes, petitz enfans. Nos quatre estatz leurs dirent à haulte voix.

Ilz le ont veu. Ilz le ont veu. Ilz le ont veu.

A ceste proclamation tout le peuple se agenoilloit davant nous, levans les mains ioinctes au ciel & cryans.

O, gens heureux. O bien heureux.

Et dura ce crys plus d’un quart d’heure. Puys y accourut le maistre d’escholle avecques tous ses pedagogues, grimaulx, & escholiers, & les fouettoit magistralement, comme on souloit fouetter les petitz enfans en nos pays quand on pendoit quelque malfaicteur. Affin qu’il leurs en soubvint.

Pantagruel en feut fasché, & leurs dist. Messieurs, si ne desister fouetter ces enfans, ie m’en retourne.

Le peuple s’estonna entendent la voix Stentorée & veiz un petit bossu à longs doigtz demandant au maistre d’eschole. Vertus de Extravaguantes, ceulx qui voyent le Pape deviennent ilz ainsi grands comme cestuy cy qui nous menasse ? O qu’il me tarde merveilleusement que ie ne le voy, affin de croistre & grand comme luy devenir. Tant grandes feurent leurs exclamations, que Homenaz y accourut (ainsi appellent ilz leur Evesque) sus une mule desbridée, carapassonnée de verd, accompaigné de ses appous (comme ilz disoient) de ses suppos aussi, portans croix, banières, cinfalons, baldachins, torches, benoistiers. Et nous vouloit pareillement les pieds baiser à toutes forces (comme feist au pape Clement le bon Christian Valsinier) disant qu’un de leurs hypophètes degresseur & glossateur de leurs sainctes Decretales avoit par escript laissé que ainsi comme le Messyas tant & si long temps des Iuifz attendu, en fin leurs estoit advenu, aussi en icelle isle quelque iour le pape viendroit. Attendens ceste heureuse iournée, si là arrivoit personne qui l’eust veu à Rome ou aultre part, qu’ilz eussent à bien festoyer, & reverentement traicter. Toutesfoys nous en excusasmez honestement.

Comment Homenaz evesque

des Papimanes nous monstra les

uranopètes Decretales.

Chapitre XLIX.

Puys nous dist Homenaz. Par nos sainctes Decretales nous est enioinct & commendé visiter premier les Ecclises que les cabaretz. Pourtant ne declinans de ceste belle institution allons à l’Ecclise, après irons bancqueter.

Home de bien (dist frère Ian) allez davant nous vous suivrons. Vous en avez parlé en bons termes & en bon Christian. Ià long temps a que n’en avions veu. Ie m’en trouve fort resiouy en mon esprit, & croy que ie n’en repaistray que mieulx. C’est belle chose rencontrer gens de bien. Approchans de la porte du temple, apperceusmez un gros livre doré, tout couvert de fines & precieuses pierres, Balais, Esmerauldes, Diamans, & Unions, plus ou autant pour le moins excellentes, que celles que Octavian consacra à Iuppiter Capitolin. Et pendoit en l’air ataché à deux grosses chaines d’or au Zoophore du portal. Nous le reguardions en admiration. Pantagruel le manyoit & tournoyt à plaisir, car il y povoit aizement toucher. Et nous affermoit que au touchement d’icelles il sentoit un doulx prurit des ongles & desgourdissement de bras : ensemble temptation vehemente en son esprit de battre un sergent ou deux, pourveu qu’ilz n’eussent tonsure.

Adoncques nous dist Homenaz. Iadis feut aux Iuifz la loy par Moses baillée escripte des doigts propres de Dieu. En Delphes davant la face du temple de Apollo feyt trouvée ceste sentence divinement escripte ΓΝΩΘΙ ΣΕΑΥΤΟΝ. Et par certain laps de temps après feut veue ΕΙ aussi divinement escripte & transmise des Cieulx. Le simulachre de Cybèle feut des Cieulx en Phrygie transmis on champ nommé Pesinunt. Aussi feut en Tauris le simulachre de Diane, si croyez Euripides. L’oriflambe feut des Cieulx transmise aux nobles & treschristians Roys de France pour combatre les Infidèles. Regnant Numa Pompilius Roy second des Romains en Rome feut du Ciel veu descendre le tranchant bouclier dict Ancile. En Acropolis de Athènes iadis tomba du Ciel empire la statue de Minerve. Icy semblablement voyez les sacres Decretales escriptes de la main d’un ange Cherubin. Vous aultres gens Transpontins ne le croirez pas (Assez mal, dist Panurge) & à nous icy miraculeusement du Ciel des Cieulx transmises, en façon pareille que par Homère père de toute Philosophie (exceptez tousiours les dives Decretales) le fleuve du Nile est appellé Diipetes. Et parce qu’avez veu le Pape evangeliste d’icelles & protecteur sempiternel, vous sera de par no’ permis les veoir & baiser au dedans si bon vo’ semble. Mais il vo’ convient par avant trois iours ieuner, & regulierement confesser, curieusement espluchans & inventorizans vos pechez tant dru, qu’en terre ne tombast une seule circonstance, comme divinement nous chantent les dives Decretales que voyez. A cela fault du temps.

Homme de bien (respondit Panurge) Decrotouères, voyre diz ie Decretales, avons prouveu en papier, en parchemin lanterné, en velin, escriptes à la main, & imprimées en moulle. Ià n’est besoing que vous penez à cestes cy nous monstrer. Nous contentons du bon vouloir, & vous remercions autant.

Vraybis (dist Homenaz) vous n’avez mie veu cestes cy angelicquement escriptes. Celles de vostre pays ne sont que transsumpts des nostres, comme trouvons escript par un de nos antiques Scholiastes Decretalins. Au reste vous pry n’y espargner ma peine. Seulement advisez si voulez confesser & ieuner les troys beaulx petitz iours de Dieu.

De cons fesser (respondit Panurge) tresbien nous consentons, Le ieune seulement ne nous vient à propous. Car nous avons tant & trestant par la marine ieuné, que les araignes ont faict leurs toilles sus nos dens. Voyez icy ce bon frère Ian des Entommeures (à ce mot Homenaz courtoisement luy bailla la petite accollade) la mousse luy est creue au gouzier par faulte de remuer & exercer les badiguoinces & mandibules.

Il dict vray (respondit frère Ian) I’ay tant & trestant ieuné, que i’en suys devenu tout bossu.

Entrons (dist Homenaz) doncques en l’Ecclise, & nous pardonnez si praesentement ne vous chantons la belle messe de Dieu. L’heure de myiour est passée, après laquelle nous defendent nos sacres Decretales messe chanter, messe diz ie haulte & legitime. Mais ie vous en diray une basse & seiche.

I’en aymerois mieulx (dist Panurge) une mouillée de quelque bon vin d’Aniou. Boutez, doncq, boutez, bas & roidde.

Verd & bleu (dist frère Ian) il me desplaist grandement qu’encores est mon estomach ieun. Car ayant tresbien desieuné, & repeu à usaige monachal, si d’adventure il nous chante de Requiem, ie y eusse porté pain & vin par les traictz passez. Patience Sacquez, chocquez, boutez, mais troussez la court, de paour que ne se crotte & pour aultre cause aussi, ie vous en prye.

Comment par Homenaz nous feut

monstré l’archetype d’un Pape.

Chapitre L.

La messe parachevée Homenaz tira d’un coffre près le grand autel un gros fatraz de clefz, desquelles il ouvrit à trente & deux claveures & quatorze cathenatz une fenestre de fer bien barrée au dessus dudict autel, puys par grand mystère se couvrit d’un sac mouillé, & tirant un rideau de satin cramoisy nous monstra une imaige paincte assez mal, scelon mon advis, y toucha un baston longuet, & nous feist à tous baiser la bouche.

Puys nous demanda. Que vous semble de ceste imaige.

C’est (respondit Pantagruel) la ressemblance d’un Pape. Ie le congnois à la thiare, à l’aumusse, au rochet, à la pantophle.

Vous dictez bien (dist Homenaz). C’est l’idée de celluy Dieu de bien en terre, la venue duquel nous attendons devotement, & lequel esperons une foys veoir en ce pays. O l’heureuse & desirée tant attendue iournée. Et vous heureux & bien heureux qui tant avez eu les astres favorables, que avez vivement en face veu & realement celluy bon Dieu en terre, duquel voyant seulement le portraict, pleine remission guaignons de tous nos pechez memorables : ensemble la tierce partie avecques dixhuict quarantaines des pechez oubliez. Aussi ne la voyons nous que aux grandes festes annueles.

Là disoit Pantagruel, que c’estoit ouvraige tel que les faisoit Daedalus. Encores qu’elle feust contrefaicte, & mal traicte, y estoit toutesfoys latente & occulte quelque divine energie en matière de pardons.

Comme, dist frère Ian, à Seuillé les coquins souppans un iour de bonne feste à l’hospital, & se vantans l’un avoir celluy iour guaingné six blancs, l’aultre deux soulz, l’aultre sept carolus, un gros gueux se ventoit avoir guaigné troys bons testons. Aussi (luy respondirent ses compaignons) tu as une iambe de Dieu. Comme si quelque divinité feust absconse en une iambe toute sphacelée & pourrye.

Quand (dist Pantagruel) telz contes vous nous ferez, soyez records d’apporter un bassin. Peu s’en fault que ie ne rende ma guorge. User ainsi du sacré nom de Dieu en choses tant hordes & abhominables ? fy, i’en diz fy. Si dedans vostre moynerie est tel abus de parolles en usaige, laissez le là : ne le transportez hors les cloistres.

Ainsi (respondit Epistemon) disent les medicins estre en quelques maladies certaine participation de divinité. Pareillement Neron louoit les champeignons, & en proverbe Grec les appelloit viande des Dieux : pource que en iceulx il avoit empoisonné son praedecesseur Claudius empereur Romain.

Il me semble (dist Panurge) que ce portraict fault en nos derniers Papes. Car ie les ay veu non aumusse, ains armet en teste porter, thymbré d’une thiare Persicque, Et tout l’empire Christian estant en paix & silence, eulx seulz guerre faire felonne & trescruelle.

C’estoit (dist Homenaz) doncques contre les rebelles, Haereticques, protestans desesperez, non obeissans à la saincteté de ce bon Dieu en terre. Cela luy est non seulement permis & licite, mais commendé par les sacres Decretales : & doibt à feu incontinent Empereurs, Roys, Ducz, Princes, Republicques & à sang mettre, qu’ilz transgresseront un iota de ses mandemens : les spolier de leurs biens, les deposseder de leurs Royaulmes, les proscrire, les anathematizer, & non seulement leurs corps, & de leurs enfans & parens aultres occire, mais aussi leurs ames damner au parfond de la plus ardente chauldière qui soit en Enfer.

Icy (dist Panurge) de par tous les Diables, ne sont ilz haereticques comme feut Raminagrobis. & come ilz sont parmy les Almaignes, & Angleterre. Vo’ estez Christians triez sus le volet.

Ouy vraybis, dist Homenaz, aussi serons nous tous saulvez. Allons prendre de l’eaue beniste, puys dipnerons.

Menuz devis durant le dipner,

à la louange des Decretales.

Chapitre LI.

Or notez Beuveurs, que durant la messe sèche de Homenaz, trois manilliers de l’Ecclise chascun tenant un grand bassin en main, se pourmenoient parmy le peuple disans à haulte voix.

N’oubliez les gens heureux, qui le ont veu en face.

Sortans du temple ilz apportèrent à Homenaz leurs bassins tous pleins de monnoye Papimanicque. Homenaz nous dist, que c’estoit pour faire bonne chère. Et que ceste contribution & taillon l’une partie seroit employée à bien boyre, l’aultre à bien manger, suyvant une mirificque glosse cachée en un certain coingnet de leurs sainctes Decretales. Ce que feut faict, & en beau cabaret assez retirant à celluy de Guillot en Amiens. Croyez que la repaisaille feut copieuse, & les beuvettes numereuses.

En cestuy dipner ie notay deux choses memorables : L’une que viande ne feut apportée, quelle que feust, feussent chevreaulx, feussent chappons, feussent cochons, (des quelz y a foizon en Papimanie) feussent pigeons, connilz, levraulx, cocqs de Inde, ou aultres, en laquelle n’y eust abondance de farce magistrale. L’aultre, que tout le sert & dessert feut porté par les filles pucelles mariables du lieu, belles, ie vous assie, saffrettes, blondelettes, doulcelettes, & de bonne grace. Les quelles vestues de longues, blanches, & deliées aubes à doubles ceinctures, le chef ouvert, les cheveulx instrophiez de petites bandelettes & rubans de saye violette, semez de roses, œilletz, mariolaine, aneth, aurande, & aultres fleurs odorantes, à chascune cadence nous invitoient à boire, avecques doctes & mignonnes reverences. Et estoient volontiers veues de toute l’assistence. Frère Ian les reguardoit de cousté, comme un chien qui emporte un plumail. Au dessert du premier metz feut par elles melodieusement chanté un Epode, à la louange des sacrosainctes Decretales.

Sus l’apport du second service, Homenaz tout ioyeulx & esbaudy adressa sa parole à un des maistres Sommeliers, disant. Clerice, esclaire icy. A ces motz une des filles promptement luy praesenta un grand hanat plein de vin Extravaguant. Il le tint en main, & souspirant promptement dist à Pantagruel. Mon Seigneur, & vous beaulx amis, ie boy à vous tous de bien bon cœur. Vous soyez les tresbien venuz. Beu qu’il eut & rendu le hanat à la bachelette gentile, feist une lourde exclamation, disant. O dives Decretales, tant par vous est le vin bon bon trouvé.

Ce n’est, dist Panurge, pas le pis du panier.

Mieulx seroit, dist Pantagruel, si par elles le mauvais vin devenoit bon.

O Seraphicque Sixiesme (dist Homenaz continuant) tant vous estez necessaire au saulvement des pauvres humains. O Cherubicques Clementines comment en vous est proprement contenue & descripte la perfaicte institution du vray Christian. O Extravaguantes Angelicques, comment sans vous periroient les paouvres ames, les quelles ça bas errent par les corps mortelz en ceste vallée de misère. Helas quand sera ce don de grace particulère faict es humains, qu’ilz desistent de toutes aultres estudes & neguoces pour vous lire, vous entendre, vous sçavoir, vous user, practiquer, incorporer, sanguifier, & incentricquer es profonds ventricules de leurs cerveaulx, es internes mouelles de leurs os, es perples labyrintes de leurs artères ? O lors, & non plus toust, ne aultrement, heureux le monde.

A ces motz se leva Epistemon, & dist tout bellement à Panurge. Faulte de selle persée me constrainct d’icy partir. Cette farce me a desbondé le boyau cullier. Ie ne arresteray guères.

O lors (dist Homenaz continuant) nullité de gresle, gelée, frimatz, vimères. O lors abondance de tous biens en terre. O lors paix obstinée infringible en l’Univers : cessation de guerres, pilleries, anguaries, briguanderies, assassinemens : exceptez contre les Hereticques, & rebelles mauldictz. O lors ioyeuseté, alaigresse, liesse, soulas, deduictz, plaisirs, delices en toute nature humaine. Mais O, grande doctrine, inestimable erudition, preceptions deificques emmortaisées par les divins chapitres de ces eternes Decretales. O comment lisant seulement un demy canon, un petit paragraphe, un seul notable de ces sacrosainctes Decretales, vous sentez en vos cœurs enflammée la fournaise d’amour divin : de charité envers vostre prochain, pourveu qu’il ne soit Hereticque : contemnement asceuré de toutes choses fortuites & terrestres : ecstatique elevation de vos espritz, voie iusques au troizième ciel : contentement certain en toutes vos affections.

Continuation des miracles advenuz

par les Decretales.

Chapitre LII.

Voicy (dist Panurge) qui dict d’orgues. Mais i’en croy le moins que ie peuz. Car il me advint un iour à Poictiers ches l’Ecossoys docteur Decretalipotens d’en lire un chapitre, le Diable m’emport, si à la lecture d’icelluy ie feuz tant constipé du ventre, que par plus de quatre, voyre cinq iours ie ne fiantay qu’une petite crotte. Sçavez vous quelle ? Telle, ie vous iure, que Catulle dict estre celles de Furius son voisin.

En tout un an tu ne chie dix crottes

Et si des mains tu les brises & frottes,

Ià n’en pourras ton doigt fouiller de erres.

Car dures sont plus que febves & pierres.

Ha, ha (dist Homenaz) Inian mon amy vous, par adventure, estiez en estat de peché mortel.

Cestuy là (dist Panurge) est d’un aultre tonneau.

Un iour (dist frère Ian) ie m’estoys à Seuillé torché le cul d’un feuiellet d’unes meschantes Clementines, les quelles Ian Gymard nostre recepveur avoit iecté au preau du cloistre, ie me donne à tous les Diables, si les rhagadies & haemorrutes ne m’en advindrent si très horribles, que le paouvre trou de mon clous bruneau en feut tout dehinguandé.

Inian, dist Homenaz, ce feut evidente punition de Dieu, vengeant le peché qu’aviez faict incaguant ces sacres livres, les quelz doibviez baiser & adorer, ie diz d’adoration de latrie, ou de hyperdulie, pour le moins. Le Panormitan n’en mentit iamais.

Ian Chouart (dist Ponocrates) à Monspellier avoit achapté des moines de sainct Olary unes belles Decretales escriptes en beau & grand parchemin de Lamballe, pour en faire des Velins pour batre l’or. Le malheur y feut si estrange, que oncques pièce n’y feut frappée, qui vint à profict. Toutes feurent dilacerées & estrippées.

Punition, dist Homenaz, & vengeance divine.

Au Mans (dist Eudemon) François Cornu apothecaire avoit en cornetz empoicté unes Extravaguantes frippées, ie desadvoue le Diable, si tout ce qui dedans feut empacqueté, ne feut sus l’instant empoisonné, pourry, & guasté : encent, poyvre, gyrofle, cinnamone, saphran, cire, espices, casse, reubarbe, tamarins : generalement tout, drogues, guogues, & senogues.

Vangeance (dist Homenaz) & divine punition. Abuser en choses prophanes de ces tant sacres escriptures.

A Paris (dist Carpalim) Groignet cousturier avoit emploicté unes vieilles Clementines en patrons & mesures. O cas estrange. Tous habillemens taillez sus telz patrons, & protraictz sus telles mesure, feurent guastez & perduz : robbes, cappes, manteaulx, sayons, iuppes, cazaquins, colletz, pourpoinctz, cottes, gonnelles, verdugualles. Groignet cuydant tailler une cappe, tailloit la forme d’une braguette. En lieu d’un sayon tailloit un chapeau à prunes succées. Sus la forme d’un cazaquin tailloit une aumusse. Sus le patron d’un pourpoinct tailloit la guise d’une paele. Ses varletz l’avoir cousue, la deschicquetoient par le fond. Et sembloit d’une paele à fricasser chastaignes. Pour un collet faisoit un brodequin. Sur le patron d’une verdugualle tailloit une barbutte. Pensant faire un manteau faisoit un tabourin de Souisse. Tellement que le paouvre home par iustice feut condemné à payer les estoffes de tous ses challans : & de praesent en est au saphran.

Punition (dist Homenaz) & vengeance divine.

A Cahuzac (dist Gymnaste) feut pour tirer à la butte partie faicte entre les seigneurs d’Estissac, & vicomte de Lausun. Perotou avoit depecé unes demies Decretales du bon canonge La carte, & des feueilletz avoit taillé le blanc pour la butte. Ie me donne, ie me vends, ie me donne à travers tous les Diables, si iamais harbalestier du pays (les quelz sont supellatifz en toute Guyenne) tira traict dedans. Tous feurent coustiers. Rien du blanc sacrosainct barbouillé ne feut, depucellé, ne entommé. Encores Sansornin l’aisné qui guardoit les guaiges, nous iuroit Figues dioures (son grand serment) qu’il avoit veu apertement, visiblement, manifestement le pasadouz de Carquelin droict entrant dedans la grolle au milieu du blanc, sus le poinct de toucher & s’enfoncer s’estre escarté loing d’une toise coustier vers le fournil.

Miracle (s’escria Homenaz) miracle, miracle. Clerice, esclaire icy. Ie boy à tous. Vous me semblez vrays Christians.

A ces motz les filles commencèrent ricasser entre elles. Frère Ian hannissoit du bout du nez comme prest à roussiner, ou baudouiner pour le moins, & monter dessus, comme Herbault sus paouvres gens.

Me semble dist Pantagruel) que en telz blancs l’on eust contre le dangier du traict plus sceurement esté, que ne feut iadis Diogènes.

Quoy ? demanda Homenaz. Comment ? Estoit il Decretaliste ?

C’est (dist Epistemon retournant de ses affaires) bien rentré de picques noires.

Diogènes, respondit Pantagruel, un iour s’esbatre voulent visita les archiers qui tiroient à la butte. Entre iceulx un estoit tant saultier, imperit, & mal à droict, que lors qu’il estoit en ranc de tirer, tout le peuple spectateur s’escartoit de paour d’estre par luy feruz. Diogènes l’avoir un coup veu si perversement tirer que sa flèche tomba plus d’un trabnut loing de la butte, au second coup le peuple loing d’un cousté & d’aultre s’escartant, accourut & se tint en pieds iouxte le blanc : affermant cestuy lieu estre le plus sceur. & que l’archier plus toust feriroit tout aultre lieu, que le blanc : le blanc seul estre en sceureté du traict.

Un paige (dist Gymnaste) du seigneur d’Estissac nommé Chamouillac, aperceut le charme. Par son advis Perotou changea de blanc, & y employa les papiers du procès de Pouillac. Adoncques tirèrent tresbien les uns & les aultres.

A Landerousse (dist Rhizotome) es nopces de Ian Delif feut le festin nuptial notable & sumptueux, comme lors estoit la coustume du pays. Après soupper feurent iouées plusieurs farces, comedies, sornettes plaisantes : feurent dansées plusieurs Moresques aux sonnettes & timbous : feurent introduictes diverses sortes de masques & momeries. Mes compaignons d’eschole & moy pour la feste honorer à nostre povoir (car au matin nous tous avions eu de belles livrées blanc & violet) sus la fin feismes un barboire ioyeulx avecques force coquilles de sainct Michel, & belles cacquerolles de limassons. En faulte de Colocasie, Bardane, Personate & de papier : des feueilletz d’un vieil Sixiesme, qui là estoit abandonné, nous feismes nos faulx visaiges, les descouppans un peu à l’endroict des œilz, du nez, & de la bouche. Cas merveilleux. Nos petites caroles & pueriles esbatemens achevez, houstans nos faulx visaiges appareumes plus hideux & villains que les Diableteaux de la passion de Doué : tant avions les faces guastées aux lieux touchez par les dictz feueilletz. L’un y avoit la picote, l’aultre le tac, l’aultre la verolle, l’aultre la rougeolle, l’aultre gros froncles. Somme celluy de nous tous estoit le moins blessé, à qui les dens estoient tombées.

Miracle (s’escria Homenaz) miracle.

Il n’est, dist Rhizotome, encores temps de rire. Mes deux sœurs, Catharine, & Renée avoient mis dedans ce beau Sixiesme, comme en presses (car il estoit couvert de grosses aisses, & ferré à glaz) leurs guimples, manchons, & collerettes savonnées de frays, bien blanches, & empesées. Par la vertus dieu.

Attendez, dist Homenaz, du quel Dieu entendez vous ?

Il n’en est qu’un, respondit Rhizotome.

Ouy bien, dist Homenaz, es cieulx. En terre n’en avons nous un aultre.

Arry avant, dist Rhizotome, ie n’y pensois par mon ame plus. Par la vertus doncques du Dieu Pape terre, leurs guimples, collerettes, baverettes, couvrechefz, & tout aultre linge y devint plus noir qu’un sac de charbonnier.

Miracle (s’escria Homenaz) Clerice, esclaire icy : & note ces belles histoires.

Comment (demanda frère Ian) dict on doncques.

Depuys que Decretz eurent ales,

Et gensdarmes portent males,

Moines allèrent à cheval,

En ce monde abonda tout mal.

Ie vous entens, dist Homenaz. Ce sont petitz Quolibetz des Hereticques nouveaulx.

Comment par la vertus des Decretales

est l’or subtilement tiré

de France en Rome.

Chapitre LIII.

Ie vouldroys, dist Epistemon, avoir payé chopine de trippes à embourser, & que eussions à l’original collationné les terribles chapitres Execrabilis. De multa. Si plures. De Annatis per totum. Nisi escent. Cum ad monasterium. Quod dilectio. Mandatum & certains aultres, les quelz tirent par chascun an de France en Rome quatre cent mille ducatz, & d’adventaige.

Est ce rien cela ? dist Homenaz. Me semble toutesfoys estre peu, veu que France la treschristiane est unicque nourrisse de la court Romaine. Mais trouvez moy livres on monde, soient de Philosophie, de Medicine, des Loigs, des Mathematicques, des letres humaines, voyre (par le mien Dieu) de la saincte escripture, qui en puissent autant tirer ? Poinct. Nargues, nargues. Vous n’en trouverez poinct de ceste auriflue energie : ie vo’ en asceure. Encores ces diables Haereticques ne les voulent aprendre & sçavoir. Bruslez, tenaillez, cizaillez, noyez, pendez, empallez, espaultrez, demembrez, exenterez, decouppez, fricassez, grislez, transonnez, crucifiez, bouillez, escarbouillez, escartelez, debezillez, dehinguandez, carbonnadez ces meschans Haereticques Decretalifuges, Decretalides, pires que homicides, pires que parricides, Decretalictones du Diable. Vous aultres gens de bien si voulez estre dictz & reputez vrays Christians, ie vous supplie à ioinctes mains ne croire aultre chose, aultre chose ne penser, ne dire, ne entreprendre, ne faire, fors seulement ce que contiennent nos sacres Decretales, & leurs corollaires : ce beau Sixiesme, ces belles Clementines, ces belles Extravaguantes. O livres deificques. Ainsi serez en gloire, honneur, exaltation, richesses, dignitez, prelations en ce monde : de tous reverez, d’un chascun redoubtez, à tous preferez, sus tous esleuz & choisiz. Car il n’est soubs la chappe du ciel estat, du quel trouviez gens plus idoines à tout faire & manier, que ceulx qui par divine prescience & eterne predestination, adonnez se sont à l’estude des sainctes Decretales. Voulez vo’ choisir un preux Empereur, un bon capitaine, un digne chef & conducteur d’une armée en temps de guerre, qui bien sçaiche tous inconveniens prevoir, tous dangiers eviter, bien mener ses gens à l’assault & au combat en alaigresse, rien ne hazarder, touisours vaincre sans perte de ses soubdars, & bien user de la victoire ? Prenez moy un Decretiste. Non, non. Ie diz un Decretaliste. (O le gros Rat dist Epistemon.) Voulez vous en temps de paix trouver home apte & suffisant à bien gouverner l’estat d’une Republicque, d’un royaulme, d’un empire, d’une monarchie : entretenir l’Ecclise, la noblesse, le senat & le peuple en richesses, amitié, concorde, obeissance, vertus, honesteté ? Prenez moy un Decretaliste. Voulez vous trouver home, qui par vie exemplaire, beau parler, sainctes admonitions, en peu de temps, sans effusion de sang humain, conqueste la terre saincte, & à la saincte foy convertisse les mescreans Turcs, Iuifz, Tartes, Moscovites, Mammeluz & Sarrabovites ? Prenez moy un Decretaliste. Qui faict en plusieurs pays le peuple rebelle & detravé, les paiges frians & mauvais, les escholiers badaulx & asniers ? Leurs gouverneurs, leurs escuiers, leurs precepteurs n’estoient Decretalistes.

Mais qui est ce (en conscience) qui a estably, confirmé, authorisé ces belles religions, des quelles en tous endroictz voyez la Christianté ornée, decorée, illustrée, comme est le firmament de ses claires estoilles ? Dives Decretales. Qui a fondé, pillotizé, talué, qui maintient, qui substante, qui nourist les devosts religieux par les convens, monastères, & abbayes : sans les prières diurnes, nocturnes, continuelles des quelz seroit le monde en dangier evident de retourner en son antique Cahos ? Sacres Decretales. Qui faict & iournellement augmente en abondance de tous biens temporelz, corporelz, & spirituelz le fameux & celèbre patrimoine de S. Pierre ? Sainctes Decretales. Qui faict le sainct siège apostolicque en Rome de tous temps & auiourd’huy tant redoubtable en l’Univers, qu’il fault ribon ribaine, que tous Roys, empereurs, potestatz, & seigneurs par luy soient couronnez, confirmez, authorisez, vieignent là boucquer & se prosterner à la mirificque pantophle, de laquelle avez veu le protraict ? Belles Decretales de Dieu. Ie vo’ veulx declairer un grand secret. Les Universitez de vostre monde, en leurs armoiries & divises ordinairement portent un livre, aulcunes ouvert, aultres fermé. Quel livre pensez vo’ que soit ?

Ie ne sçay certes, respondit Pantagruel. Ie ne leuz oncques dedans.

Ce sont, dist Homenaz, les Decretales, sans les quelles periroient les privilèges de toutes Universitez. Vous me doibvez ceste là. Ha, ha, ha, ha, ha.

Icy commença Homenaz rocter, peter, rire, baver, & suer : & bailla son gros, gras bonnet à quatre braguettes à une des filles : laquelle le posa sus son beau chef en grande alaigresse, après l’avoir amoureusement baisé, comme guaige, & asceurance qu’elle seroit première mariée.

Vivat (s’escria Epistemon) vivat, fifat, pipat, bibat. O secret Apocalypticque.

Clerice (dist Homenaz) clerice, esclaire icy, à doubles lanternes. Au fruict pucelles. Ie disois doncques que ainsi vous adonnans à l’etude unicque des sacres Decretales, vo’ serez riches & honorez en ce monde. Ie diz consequemment qu’en l’aultre vous serez infailliblement saulvez on benoist royaulme des Cieulx, du quel sont les clefz baillées à nostre bon Dieu Decretaliarche. O mon bon Dieu, lequel ie adore, & ne veids oncques, de grace speciale ouvre nous en l’article de la mort, pour le moins, ce tressacre thesaur de nostre mère saincte Ecclise, du quel tu es protecteur, conservateur, prome conde, administrateur, dispensateur. Et donne ordre que ces precieux œuvres de supererogation, ces beaulx pardons au besoing ne nous faillent. A ce que les Diables ne trouvent que mordre sus nos paouvres ames, que la gueule horrificque d’Enfer ne nous engloutisse. Si passer nous fault par Purgatoire, patience. En ton pouvoir est & arbitre nous en delivrer, quand vouldras.

Icy commença Homenaz iecter grosses & chauldes larmes, batre la poictrine, & baiser ses poulces en croix.

Comment Homenaz donna

à Pantagruel des poires de

bon Christian.

Chapitre LIIII.

Epistemon, frère Ian, & Panurge voyans ceste fascheuse catastrophe, commencèrent au couvert de leurs serviettes crier, Myault, myault, myault, faignans ce pendent de s’essuer les œilz, comme s’ilz eussent ploré. Les filles feurent bien aprises, & à tous praesentèrent pleins hanatz de vin Clementin, avecques abondance de confictures. Ainsi feut de nouveau le bancquet resiouy. En fin de table Homenaz nous donna grand nombre de grosses & belles poyres, disant.

Tenez amis. Poires sont singulières : les quelles ailleurs ne trouverez. Non toute terre porte tout. Indie seule porte le noir Ebène. En Sabée provient le bon encent. En l’isle de Lemnos la terre Sphragitide. En ceste isle seule naissent ces belles poires. Faictez en, si bon vous semble, pepinières en vos pays.

Comment, demanda Pantagruel, les nommez vous ? Elles me semblent tresbonnes, & de bonne eau. Si on les cuisoit en Casserons par quartiers avecques un peu de vin & de sucre, ie pense que seroit viande tressalubre tant es malades, comme es sains.

Non aultrement, respondit Homenaz. Nous sommes simples gens, puys qu’il plaist à Dieu. Et appellons les figues, figues : les prunes, prunes : & les poires, poires.

Vrayement, dist Pantagruel, quand ie seray en mon mesnaige (ce sera, si Dieu plaist, bien toust) i’en assieray & hanteray en mon iardin de Touraine sus la rive de Loyre, & seront dictes poires de bon Christian. Car oncques ne veiz Christians meilleurs que sont ces bons Papimanes.

Ie trouveroys (dist frère Ian) aussi bon qu’il nous donnast deux ou troys chartées de ses filles.

Pourquoy faire ? demandoit Homenaz.

Pour les saigner, respondit frère Ian, droict entre les deux gros horteilz avecques certains pistolandiers de bonne touche. En ce faisant sus elle nous hanterions des enfans de bon Christian, & la race en nos pays multiplieroit : es quelz ne sont mie trop bons.

Vraybis (respondit Homenaz) non ferons, car vous leurs feriez la follie aux guarsons : ie vous congnoys à vostre nez, & si ne vous avoys oncques veu. Halas, halas, que vous estes bon filz. Vouldriez vous bien damner vostre ame ? Nos Decretales le defendent. Ie vouldroys que les sceussiez bien.

Patience, dist frère Ian. Mais, si tu non vis dare, praesta quesumus. C’est matière de breviaire. Ie n’en crains home portant barbe, feut il docteur de Chrystallin (ie diz Decretalin) à triple bourlet.

Le dipner parachevé, nous prinsmes congié de Homenaz, & de tout le bon populaire, humblement les remercyans, & pour retribution de tant de biens, leurs promettans que venuz à Rome ferions avecques le Père sainct tant qu’en diligence il les iroyt veoir en persone. Puys retournasmes en nostre nauf. Pantagruel par liberalité & recongnoissance du sacre protraict Papal, donna à Homenaz neuf pièces de drap d’or frizé sus frize, pour estre appousées au davant de la fenestre ferrée : feist emplir le tronc de la reparation & fabricque tout de doubles escuz au sabot : & feist delivrer à chascune des filles, les quelles avoient servy à table durant le dipner, neuf cent quatorze salutz d’or, pour les marier en temps oportun.

Comment en haulte mer Pantagruel

ouyt diverses parolles degelées.

Chapitre LV.

En pleine mer nous banquetant, gringnotans, divisans, & faisans beaulx discours, Pantagruel se leva & tint en pieds pour discouvrir à l’environ. Puys nous dist.

Compaignons, oyez vous rien ? Me semble, que ie oy quelques gens parlans en l’air, ie n’y voy toutesfoys personne. Escoutez.

A son commandement nous feusmes attentifz, & à pleines aureilles humions l’air comme belles huytres en escalle, pour entendre si voix ou son aulcun y seroit espars : & pour rien n’en perdre à l’exemple de Antonin l’Empereur, aulcuns oppousions nos mains en paulme darrière les aureilles. Ce neanmoins protestions voix quelconques n’entendre. Pantagruel continuoit affermant ouyr voix diverses en l’air tant de homes comme de femmes, quand nous feut advis, ou que nous les oyons pareillement, ou que les aureilles nous cornoient. Plus perseverions escoutans, plus discernions les voix, iusques à entendre motz entiers.

Ce que nous effraya grandement, & non sans cause, personne ne voyans, & entendens voix & sons tant divers, d’homes, de femmes, d’enfans, de chevaulx : si bien que Panurge s’escria.

Ventre bieu est ce mocque ? nous sommes perdus. Fuyons. Il y a embusche au tour. Frère Ian es tu là mon amy ? Tien toy près de moy ie te supplyu ? As tu ton bragmart ? Advise qu’il ne tienne au fourreau. Tu ne le desrouille poinct à demy. Nous sommes perduz. Escoutez : ce sont par Dieu coups de canon. Fuyons. Ie ne diz de piedz & de mains, comme disoit Brutus en la bataille Pharsalicque, ie diz à voiles & à rames. Fuyons. Ie n’ay poinct de couraige sus mer. En cave & ailleurs i’en ay tant & plus. Fuyons. Saulvons nous. Ie ne le diz pour paour que ie aye. Car ie ne crains rien fors les dangiers. Ie le diz tousiours. Aussi disoit le Franc archier de Baignolet. Pourtant n’hazardons rien, à ce que ne soyons nazardez. Fuyons. Tourne visaige. Vire la peaultre filz de putain. Pleust à Dieu que praesentement ie feusse en Quinquennoys à peine de iamais ne me marier. Fuyons, nous ne sommes pas pour eulx. Ilz sont dix contre un, ie vous en asceure. D’adventaige ilz sont sus leurs fumiers, nous ne congnoissons le pays. Ilz nous tueront. Fuyons, ce ne nous sera deshonneur. Demosthenes dist que l’home fuyant combatra de rechief. Retirons nous pour le moins. Orche, poge, au trinquet, aux boulingues. Nous sommes mors. Fuyons, de par tous les Diables, fuyons.

Pantagruel entendent l’esclandre que faisoit Panurge, dist. Qui est ce fuyart là bas ? oyons premierement quelz gens sont. Par adventure sont ilz nostres. Encores ne voy ie persone. Et si voy cent mille à l’entour. Mais entendons. I’ay leu qu’un Philosophe nommé Petron estoyt en ceste opinion que feussent plusieurs mondes soy touchans les uns les aultres en figure triangulaire aequilaterale, en la pate & centre des quelz disoit estre le manoir de Verité, & le habiter les Parolles, les Idées, les Exemplaires & protraictz de toutes choses passées, & futures : autour d’icelles estre le Siècle. Et en certaines années par longs intervalles, part d’icelles tomber sus les humains comme catarrhes, & comme tomba la rousée sus la toizon de Gedeon : part là rester reservée pour l’advenir, iusques à la consommation du Siècle. Me souvient aussi que Aristoteles maintient les parolles de Homère estre voltigeantes, volantes, moventes, & par consequent animées. D’adventaige Antiphanes disoit la doctrine de Platon es parolles estre semblable lesquelles en quelque contrée on temps du fort hyver lors que sont proferées, gèlent & glassent à la froydeur de l’air, & ne sont ouyes. Semblablement ce que Platon enseignoyt es ieunes enfans, à peine estre d’iceulx entendu, lors que estoient vieulx devenuz. Ores seroit à philosopher & rechercher si forte fortune icy seroit l’endroict, on quel telles parolles degèlent. No’ serions bien esbahiz si c’estoient les teste & lyre de Orpheus. Car après que les femmes Threisses eurent Orpheux mis en pièces, elles iectèrent la teste & la lyre dedans le fleuve Hebrus. Icelles par ce fleuve descendirent en la mer Ponticq iusques en l’isle de Lesbos, tousiours ensemble sus mer naigeantes. Et de la teste continuellement sortoyt un chant lugubre, comme lamentant la mort de Orpheus : la lyre à l’impulsion des vents mouvens les chordes accordoit harmonieusement avecques le chant. Reguardons si les voirons cy autour.

Comment entre les parolles gelées

Pantagruel trouva des motz

de gueule.

Chapitre LVI.

Le pilot feist responce : Seigneur, de rien ne vous effrayez. Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l’hyver dernier passé grosse & felonne bataille, entre les Arismapiens, & le Nephelibates. Lors gelèrent en l’air les parolles & crys des homes & femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hannissements des chevaulx, & tout effroy de combat. A ceste heure la rigueur de l’hyver passée, advenente la serenité & temperie du bon temps, elles fondent & sont ouyes. Mais en pourrions nous voir quelqu’une. Me soubvient avoir leu que l’orée de la montaigne en laquelle Moses receut la loy des Iuifz le peuple voyoit les voix sensiblement.

Tenez tenez (dist Pantagruel) voyez en cy qui encores ne sont degelées.

Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c’estoit languaige Barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Ian eschauffé entre ses mains feist un son tel que font les chastaignes iectées en la braze sans estre entonmées lors que s’esclatent, & nous feist tous de paour tressaillir.

C’estoit (dist frère Ian) un coup de faulcon en son temps.

Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux.

Vendez m’en doncques, disoit Panurge.

C’est acte des advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Ie vous vendroys plutost silence & plus chèrement, ainsi que quelque foys la vendit Demosthenes moyennant son argentangine.

Ce nonobstant il en iecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, lesquelles li pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proferées, mais c’estoit la guorge couppée, des parolles horrificques, & aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon : goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares, & disoyt que c’estoient vocables du hourt & hannissement des chevaulx à l’heure qu’on chocque, puys en ouysmez d’aultres grosses & rendoient son en degelent, les unes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes. Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Ie vouloys quelques motz de gueule mettre en reserve dedans de l’huille comme l’on guarde la neige & la glace, & entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut : disant estre follie faire reserve de ce dont iamais l’on n’a faulte, & que tousiours on en a main, comme sont motz de gueule entre tous bons & ioyeulx Pantagruelistes. Là Panurge fascha quelque peu frère Ian, & le feist entrer en resverie, car il le vous print au mot, sus l’instant qu’il ne s’en doubtoit mie, & frère Ian menassa de l’en faire repentir en pareille mode que se repentit G. Iousseaulme vendent à son mot le drap au noble Patelin, & advenent qu’il feust marié le prendre aux cornes, comme un veau : puys qu’il l’avoit prins au mot come un hile. Panurge luy feist la babou en signe de derision. Puys s’escria disant. Pleust à Dieu que icy, sans plus avant proceder, i’eusse le mot de la dive Bouteille.

Comment Pantagruel descendit on manoir de messere Gaster premier maistre des ars du monde.


Chapitre LVII.


En icelluy iour Pantagruel descendit en une isle admirable, entre toutes aultres, tant à cause de l’assiette, que du gouvernement d’icelle. Elle de tous coustez pour le commencement estoit scabreuse, pierreuse, montueuse, infertile, mal plaisante à l’œil, tresdifficile aux pieds, & peu moins inaccessible que le mons du Daulphiné ainsi dict, pour ce qu’il est en forme d’un potiron, & de toute memoire persone surmonter ne l’a peu, fors Doyac conducteur de l’artillerie du Roy Charles huyctième : lequel avecques engins mirificques y monta, & au dessus trouva un vieil belier. C’estoit à diviner qui là transporté l’avoit. Aulcuns le dirent estant ieune Aignelet par quelque Aigle, ou duc Chaüant là ravy s’estre entre les buissons saulvé. Surmontans la difficulté de l’entrée à peine bien grande, & non sans suer, trouvasmes le dessus du mont tant plaisant, tant fertile, tant salubre, & delicieux, que ie pensoys estre le vray Iardin & Paradis terrestre : de la situation duquel tant disputent & labourent les bons Theologiens. Mais Pantagruel nous affermoit là estre le manoir de Arete (c’est Vertus) par Hesiode descript, sans toutesfoys preiudice de la plus saine opinion.

La gouverneur d’icelle estoit messere Gaster, premier maistre es ars de ce monde. Si croyez que le feu soit le grand maistre des ars, comme escript Ciceron, vous errez, & vous faictez tors. Car Ciceron ne le creut oncques. Si croyez que Mercure soit premier inventeur des Ars, comme iadis croyoient nos antiques Druides, vous fourvoyez grandement. La sentence du Satyricque est vraye, qui dict messere Gaster estre de tous ars le maistre. Avecques icelluy pacificquement redisoit la bonne dame Penie, aultrement dicte Souffreté, mère des neuf Muses : de laquelle iadis en compaignie de Porus seigneur de Abondance, nous nasquit Amour le noble enfant mediateur du Ciel & de la Terre, comme atteste Platon in Symposio. A ce chevalereuz Roy force nous feut faire reverence, iurer obeissance & honneur porter. Car il est imperieux, rigoureux, rond, dur, difficile, inflexible. A luy on ne peult rien faire croyre, rien remonstrer, rien persuader. Il ne oyt poinct. Et comme les Aegyptiens disoient Harpocras Dieu de silence, en Grec nommé Sigalion, estre astomé, c’est à dire, sans bouche. Ainsi Gaster sans aureilles feut créé : comme en Candie le simulachre de Iuppiter estoit sans aureilles. Il ne parle que par signes. Mais à ces signes tout le monde obeit plus soubdain que aux edictz des Praeteurs & mandemens des Roys. En ses sommations, delay aulcun & demeure aulcune il ne admect. Vous dictez que au rugissement du Lyon toutes bestes loin à l’entour fremissent, tant (sçavoir est) que estre peult sa voix ouye. Il est escript. Il est vray. Ie l’ay veu. Ie vous certifie que au mandement de messere Gaster tout le Ciel tremble, toute la Terre bransle. Son mandement est nommé faire le fault, sans delay, ou mourir.

Le pilot nous racontoit comment un iour à l’exemple des membres conspirans contre le Ventre, ainsi que descript Aesope, tout le Royaulme des Somates contre luy conspira & coniura soy soubstraire de son obeissance. Mais bien toust s’en sentit, s’en repentit, & retourna en son service en toute humilité. Aultrement tous de male famine perissoient. En quelques compaignies qu’il soit, discepter ne fault de superiorité & praeference, tousiours va davant : y feussent Roys, empereurs, voire certes le Pape. Et au concile de Basle, le premier alla, quoy qu’on vous die que ledict concile feut sedicieux, à cause des contentions & ambitions des lieux premiers. Pour le servir tout le monde est empesché, tout le monde labeure. Aussi pour recompense il faict ce bien au monde, qu’il luy invente toutes ars, toutes machines, tous mestiers, tous engins, & subtilitez. Mesmes es animans brutaulx il apprent ars desniées de Nature. Les Corbeaulx, les Gays, les Papeguays, les Estourneaux, il rend poëtes : Les Pies il faict poëtrides : & leur aprent languaige humain proferer, parler, chanter. Et tout pour la trippe.

Les Aigles, Gerfaulx, Faulcons, Sacres, Laniers, Austours, Esparviers, Emerillons, oizeaux aguars, peregrins, essors, rapineux, saulvaiges il domesticque & apprivoise, de telle façon que abandonnans en plène liberté du Ciel quand bon luy semble, tant hault qu’il vouldra, tant que luy plaist, les tient suspens, errans, volans, planans, le muguetans, luy faisans la court au dessus des nues : puys soubdain les faict du Ciel en Terre fondre. Et tout pour la trippe.

Les Elephans, les Lions, les Rhinocerotes, les Ours, les Chevaulx, les Chiens, il faict danser, baller, voltiger, combatre, nager, soy cacher, aporter ce qu’il veult, prendre ce qu’il veult. Et tout pour la trippe. Les poissons tant de mer comme d’eaue doulce, balaines & monstres marins, sortir il faict du bas abisme, les Loupes iecte hors des Boys, les Ours hors les rochiers, les Renards hors les tenières, les Serpens lance hors la Terre. Et tout pour la trippe. Brief est tant enorme, que en sa rage il mange tous, bestes & gens, comme feut veu entre les Vascons, lors que Q. Metellus les assiegeoit par les guerres Sertorianes : entre les Saguntins assiegez par Hannibal : entre les Iuifz assiegez par les Romains : six cens aultres. Et tout pour la trippe.

Quand Penie sa regente se mect en voye, la part qu’elle va, tous parlemens sont clous, tous edictz mutz, toutes ordonnances vaines. A loy aulcune n’est subiecte, de toutes n’est exempte. Chascun la resuyt en tous endroictz plus toust se exposans es naufrages de mer, plus toust eslisans par feu, par mons, par goulphres passer, que d’icelle estre apprehendez.

Comment en la court

du maistre ingenieux Pantagruel

detesta les Engastrimythes

& les Gastrolastres.

Chapitre LVIII.

En la court de ce grand maistre Ingenieux Pantagruel apperceut deux manières de gens appariteurs importuns & par trop officieux, les quelz il eut en grande abhomination. Les uns estoient nommez Engastrimythes soy disoient estre descenduz de l’antique race de Eurycles, & sur ce alleguoient le tesmoignage de Aristophanes en la comedie intitulée les Tahons, ou mousches guespes. Dont anciennement estoient dictz Eurycliens, comme escript Plato, & Plutarcles. Es sainctz Decretz 26. quest. 3. sont appellez Ventriloques : & ainsi les nomme en langue Ionicque Hippocrates lib. 5. Epid. comme parlans de ventre. Sophocles les appelle Stenomantes. C’estoient divinateurs, enchanteurs, & abuseurs du simple peuple, semblans non de la bouche, mais du ventre parler & respondre à ceulx qui les interrogeoient.

Telle estoit environ l’an de nostre benoist Servateur 1513. Iacobe Rodogine Italiane femme de basse maison. Du ventre de laquelle nous avons souvent ouy, aussi ont aultres infiniz en Ferrare & ailleurs la voix de l’esprit immonde, certainement basse, foible, & petite : toutesfoys bien articulée, distincte, & intelligible, lors que par la curiosité des riches seigneurs & princes de la Guaulle Cisalpine elle estoit appellée & mandée. Les quelz pour houster tout doubte de fiction & fraude occulte, la faisoient despouiller toute nue, & luy faisoient clourre la bouche & le nez. Cestuy maling esprit se faisoit nommer Crespelu, ou Cincinnatule : & sembloit prendre plaisir ainsi estant appelé. Quand ainsi on l’appelloit, soubdain aux propous respondoit. Si on l’interrogeoit des cas praesens ou passez, il en respondoit pertinement, iusques à tirer les auditeurs en admiration. Si des choses futures : tousiours mentoit, iamais n’en disoit la verité. Et souvent sembloit confesser son ignorance, en lieu de y respondre faisant un gros pet, ou marmonnant quelques motz non intelligibles, & de barbare termination.

Les Gastrolatres d’un aultre cousté se tenoient serrez par trouppes & par bandes, ioyeulx, mignars, douilletz aulcuns : aultres tristes, graves, sevères, rechignez : tous ocieux, rien ne faisans, poinct ne travaillans, poys & charge inutile de la Terre, comme dict Hesiode : craignans (scelon qu’on povoit iuger) le Ventre offenser, & emmaigrir. Au reste masquez, desguisez, & vestuz tant estrangement, que c’estoit belle chose. Vous dictez, & est escript par plusieurs saiges & antiques Philosophes, que l’industrie de Nature appert merveilleuse en l’esbatement qu’elle semble avoir prins formant les Coquilles de mer : tant y veoyd on de varieté, tant de figures, tant de couleurs, tant de traictz & formes non imitables par art. Ie vous asceure qu’en la vesture de cas Gastrolatres Coquillons ne veismes moins de diversité & desguisement. Ilz tous tenoient Gaster pour leur grand Dieu : le adoroient comme Dieu : luy sacrifioient comme à leur Dieu omnipotens : ne recongnoissoient aultre DIeu que luy : le servoient, aymoient sus toutes choses, honoroient comme leur Dieu. Vous eussiez dict que proprement d’eulx avoit le sainct Envoyé escript. Philippens. 3. Plusieurs sont des quelz souvent ie vous ay parlé (encores praesentement ie le vous diz les larmes à l’œil) ennnemis de la croix du Christ : des quelz Mort sera la consommation : des quelz Ventre est le Dieu. Pantagruel les comparoit au Cyclope Polyphemus : lequel Euripides faict parler comme s’ensuyt. Ie ne sacrifie que à moy (aux Dieux poinct) & à cestuy mon Ventre le plus grand de tous les Dieux.

De la ridicule statue appellée Manduce :

& comment, & quelles choses

sacrifient les Gastrolatres à leur

Dieu Ventripotent.

Chapitre LIX.

Nous consyderans le minoys & les gestes des poiltrons magnigoules Gastrolastres, comme tous estonnez, ouysmes un son de campane notable, auquel tous se rangèrent comme en bataille, chascun par son office, degré, & antiquité. Ainsi vindrent devers messere Gaster, suyvans un gras, ieune, puissant Ventru, lequel sus un long baston bien doré portoit une statue de boys mal taillée & lourdement paincte, telle que la descrivent Plaute, Iuvenal, & Pomp. Festus. A Lion au carneval on l’appelle Maschecroutte : ilz la nommoient Manduce. C’estoit une effigie monstrueuse, ridicule, hydeuse, & terrible aux petitz enfans : ayant les œilz plus grands que le ventre, & la teste plus grosse que tout le reste du corps, avecques amples, larges, & horrificques maschouères bien endentelées tant au dessus comme au dessoubs : les quelles avecques l’engin d’une petite chorde cachée dedans le baston doré l’on faisoit l’une contre l’aultre terrificquement clicquetter, comme à Metz l’on faict du Dragon de sainct Clemens.

Approchans les Gastrolatres ie veids qu’ilz estoient suyviz d’un grand nombre de gros varletz chargez de corbeilles, de paniers, de balles, de potz, poches & marmites. Adoncques soubs la conduicte de Manduce, chantans ne sçay quelz Dithyrambes, Craepalocomes, Epaenons, offrirent à leur Dieu ouvrans leurs corbeilles & marmites Hippocras blanc avecques la tendre roustie seiche.

Pain blanc.


Pain mollet.

Choine.


Pain bourgeoys.

Carbonades de six sortes.


Cabirotades.

Coscotons.


Longes de veau rousty froides sina-pizées de pouldre Zinziberine.

Fressures.

Fricassées, neuf espèces.


Pastez d’assiette.

Grasses souppes de prime.


Souppes de Levrier.

Souppes Lionnoises.


Chous cabutz à la mouelle de bœuf.

Hoschepotz.


Salmiguondins.

Brevaige eternel parmy, precedent le bon & friant vin blanc, fuyant vin clairet & vermeil frays, ie vous diz froyd comme la glace : servy & offert en grandes tasses d’argent. Puys offroient.

Andouilles capparrassonnées de moustarde fine.


Boudins.

Cervelatz.

Saulsisses.


Saulcissons.

Langues de bœuf fumées.


Hures de Sangliers.

Saumates.


Venaison sallée aux naveaulx.

Eschinées aux poys.


Hastereaux.

Fricandeaux.


Olives colymbades.

Le tout arrosé de brevaige sempiternel. Puys luy enfournoient en gueule.

Esclanchesa l’aillade.


Tadournes.

Pastez à la saulse chaulde.


Aigrettes.

Coustelettes de porc à


Cercelles.

l’oignonnade.


Plongeons.

Chappons roustiz avecques

leur degout.


Butors. Palles.

Courlis.

Hutaudeaux.


Gelinotes de boys.

Becars. Cabirotz.


Risses. Chevreaulx.

Bischars. Dains.


Espaulles de moutton aux cappres.

Perdris, Perdriaux.


Pièces de bœuf royalles.

Faisans, Faisadeaux.


Poictrine de veau.

Ciguoines, Ciguoineaux.


Poulles boullies & gras chappons au blanc manger.

Becasses, Becassins.

Hortolans.


Gelinottes.

Cocqs, poulles, & poulletz

d’Inde.


Poulletz.

Lappins, Lappereaux.

Cochons au moust.


Cailles, Cailleteaux.

Canars à la dodine.


Pigeons, Pigeonneaux.

Merles. Rasles.


Herons, Heronneaux.

Poulles d’eau.


Pochecuillères.

Otardes, Otardeaux.


Courtes. Grues.

Becquefigues.


Tyransons.

Guynettes.


Corbigeaux.

Pluviers.


Francourlis.

Oyes, Oyzons.


Tourterelles.

Bizetz.


Connilz.

Hallebrans.


Porcespicz.

Mauluyz.


Girardines.

Flamans.


Cignes.

Ranfort de vinaigre parmy. Puys grands

Pastez de venaison.


Guasteaux feueilletez.

D’Allouettes.


Cardes.

De Lirons.


Brides à veaux.

De Stamboucqs.


Beignetz.

De Chevreuilz.


Tourtes de seize façons.

De Pigeons.


Guauffres. Crespes.

De Chamoys.


Pastez de Coings.

De Chappons.


Caillebotes.

Pieds de porc au sou.


Neige de Crème.

Croustes de pastez fricassées.


Myrobalans confictz.

Corbeaux de Chappons.


Gelée.

Formaiges.


Hippocras rouge & vermeil.

Pesches de Corbeil.


Poupelins. Macarons.

Artichaulx.


Tartes vingt sortes.

Confictures seiches & liquides soixante & dix huyt espèces.


Dragée, cent couleurs.

Ionchées.

Vinaigre suyvoit à la queue de paour des Esquinanches.


Mestier au sucre fin.

Item rousties.

Comment es iours maigres

entrelardez à leur Dieu sacrifioient

les Gastrolatres.

Chapitre LX.

Voyant Pantagruel ceste villenaille de sacrificateurs, & multiplicité de leurs sacrifices, se fascha, & feust descendu si Epistemon ne l’eust prié veoir l’issue de ceste farce.

Et que sacrifient, dist il, ces Maraulx à leur Dieu Ventripotent es iours maigres entrelardez ?

Ie le vous diray, respondit le pilot. D’entrée de table ilz luy offrent.

Arans sors.



Caviar.


Sardaines.

Boutargues.


Anchoys.

Beurre frays.


Tonnine.

Purées de poys.


Caules emb’olif.

Espinars.


Saulgrenées de febves.

Arans blancs bouffiz.



Sallades cent diversitez, de cresson, de Obelon, de la couille à l’evesque de responses, d’aureilles de Iudas, (c’est une forme de sunges issans des vieulx Suzeaulx), de Aspergez, de Chevrefeuel : tant d’aultres.

Saulmons sallez.


Anguillettes sallées.

Huytres en escalles.

Là fault boyre, ou le Diable l’emporteroit. Ilz y donnent bon ordre, & n’y a faultes. Puys luy offrent.

Lamproyes à saulse


Guourneaulx.

d’Hippocras.


Truites.

Barbeaulx.


Lavaretz.

Barbillons.


Guodepies.

Meuilles.


Poulpres.

Meuilletz.


Limandes.

Rayes.


Carreletz.

Casserons.


Maigres.

Esturgeons.


Pageaux.

Balaines.


Gougeons.

Macquereaulx.


Barbues.

Pucelles.


Cradotz.

Plyes.


Carpes.

Huytres frittes.


Brochetz.

Pectoncles.


Palamides.

Languoustes.


Roussettes.

Espelans.


Oursins.

Vielles.


Rippes.

Ortigues.


Tons.

Crespions.


Guoyons.

Gracieux seigneurs.


Meusniers.

Empereurs.


Escrevisses.

Anges de mer.


Palourdes.

Lampreons.


Liguombeaulx.

Lancerons.


Chatouilles.

Brochetons.


Congres.

Carpions.


Oyes.

Carpeaux.


Lubines.

Saulmons.


Aloses.

Saulmonneaux.


Murènes.

Daulphines.


Umbrettes.

Porcilles.


Darceaux.

Turbotz.


Anguilles.

Pocheteau.


Anguillettes.

Soles.


Tortues.

Poles.


Serpens, id est, Anguilles

de boys.

Moules.

Homars.


Dorades.

Chevrettes.


Poullardes.

Dards.


Perches.

Ablettes.


Realz.

Tanches.


Loches.

Umbres.


Cancres.

Merluz frays.


Escargotz.

Seiches.

Grenoilles.

Ces viandes devorées s’il ne beuvoit, la Mort l’attendoit à deux pas près. L’on y pourvoyoit tresbien. Puys luy estoient sacrifiez.

Merluz sallez.


barbouillez, gouildronnez,& cet.

Stocfiz.


Moulues.

Oeufz fritz, perduz, suffocquez,

estuvez, trainnez par les

cendres, iectez par la cheminée,


Papillons.

Adotz.

Lancerons marinez.

Pour les quelz cuyre & digerer facillement, vinaigre estoit multiplié. Sus la fin offroient

Ris.


Escherviz.

Mil.


Millorque.

Gruau.


Fromentée.

Beurre d’Amendes.


Pruneaulx.

Neige de beurre.


Dactyles.

Pistaces.


Noix.

Fisticques.


Noizilles.

Figues.


Pasquenades.

Raisins.

Artichaulx.

Perennité d’abrevement parmy.

Croyez que par eulx ne tenoit que cestuy Gaster leur Dieu ne feust aptement, precieusement, & en abondance servy en ses sacrifices, plus certes que l’Idole de Heliogaballus, voyre plus que l’Idole Bel en Babilone soubs le roy Balthasar. Ce non obstant Gaster confessoit estre non Dieu, mais paouvre, vile, chetive creature. Et comme le roy Antigonus premier de ce nom respondit à un nommé Hermodotus (lequel en ses poesies l’appelloit Dieu, & filz du Soleil) disant. Mon Lasanophore le nie. Lasanon estoit une terrine & vaisseau approprié à recepvoir les excremens du ventre : ainsi Gaster renvoyoit ces Matagotz à sa selle persée veoir, considerer, philosopher, & contempler quelle divinité ilz trouvoient en sa matière fecale.

Comment Gaster inventa les moyens

d’avoir & conserver Grain.

Chapitre LXI.

Ces Diables Gastrolatres retirez, Pantagruel feut attentif à l’estude de Gaster le noble maistre des ars. Vous sçavez que par institution de Nature Pain avecques ses apennaiges, luy a esté pour provision adiugé & aliment, adioincte ceste benediction du ciel que pour Pain trouver & guarder rien ne luy defauldroit, Dès le commencement il inventa l’art fabrile, & agriculture pour cultiver la terre, tendent à fin qu’elle luy produisist Grain. Il inventa l’art militaire & armes pour grain defendre, Medicine & Astrologie avcques les Mathematiques necessaires pour Grain en saulveté par plusieurs siècles guarder : & mectre hors les calamités de l’air : deguast des bestes brutes : larrecins des briguans. Il inventa les moulins à eau, à vent, à bras, à aultres mille engins, pour Grain mouldre & reduire en farine. Le levain pour fermenter la paste, le sel pour luy donner saveur, (car il eut ceste congnoissance, que chose on monde plus les humains ne rendoit à maladies subiectz, que de Pain non fermenté, non salé user) le feu pour le cuyre, les horologes & quadrans pour entendre le temps de la cuycte de Pain creature de Grain.

Est advenu que grain en un pays defailloit, il inventa art & moyen de le tirer d’une contrée en aultre. Il par invention grande mesla deux espèces de animans. Asnes & Iumens pour production d’une tierce, laquelle nous appellons muletz bestes plus puissantes, moins delicates, plus durables au labeur que les aultres. Il inventa chariotz & charettes pour plus commodement le tirer. Si la mer ou rivière ont empesché la traicte, il inventa basteaulx, gualères, & navires (chose de laquelle se sont les Elemens esbahiz) pour oultre mer, oultre fleuves, & rivières naviger, & de nations barbares, incongneues, & loing separées Grain porter & transporter.

Est advenu depuys certaines années que la terre cultivant il n’a eu pluye à propous & en saison, par default de laquelle Grain restoit en terre mort & perdu. Certaines années la pluye a esté excessive, & nayoit le Grain. Certaines aultres années la gresle le guastoit, les gens l’esgrenoient, la tempeste le renversoit. Il ià davant nostre venue avoit inventé art & moyen de evocquer la pluye des Cieulx seulement une herbe decouppant commune par les praeries, mais à peu de gens congneue, laquelle il nous monstra. Et estimoys que feust celle de laquelle une seule branche iadis mectent le pontife Iovial dedans la fontaine Agrie sus le mons Lycien en Arcadie on temps de seicheresse, excitoit les vapeurs, des vapeurs estoient formées grosses nuées : les quelles dissolues en pluye toute la region estoit à plaisir arrousée. Inventoit art & moyen de suspendre & arrester la pluye en l’air, & sus mer la faire retomber. Inventoit art & moyen de aneantir la gresle, supprimer les vens, destourner la tempeste, en la manière usitée entre les Methanensiens de Trezenie.

Aultre infortune est advenu. Les pillars & briguans desroboient Grain & Pain par les champs. Il inventa l’art de bastir villes, forteresses, & chasteaulx pour le reserrer & en sceureté conserver. Est advenu que par les champs ne trouvant Pain entendit qu’il estoit dedans les villes, forteresses, & chasteaulx reserré, & plus curieusement par les habitans defendu & guardé, que ne feurent les pommes d’or des Hesperides par les dracons. Il inventa art & moyen de bastre & desmolir forteresses & chasteaulx par machines & tormens bellicques, beliers, balistes, catapultes, des quelles il nous monstra la figure, assez mal entendue des ingenieux Architectes disciples de Vitruve : comme nous a confessé Messere Philebert de l’Orme grand architecte du roy Megiste. Les quelles quand plus n’ont proficté obstant la maligne subtilité, & subtile malignité des fortificateurs, il avoit inventé recentement des Canons, Serpentines, Couleuvrines, Bombardes, Basilics, iectans boulletz de fer, de plomb, de bronze, pezans plus que grosses enclumes, moyenant une composition de pouldre horrificque, de laquelle Nature mesmes s’est esbahie, & s’est confessée vaincue par art : ayant en mespris l’usaige des Oxydraces, qui à force de fouldres, tonnoires, gresles, esclaires, tempestes vaincoient, & à mort soubdaine mettoient leurs ennemis en plain camp de bataille. Car plus est horrible, plus espoventable, plus diabolique, & plus de gens meurtrist, casse, rompt, & tue : plus estonne les sens des humains : plus de muraille demolist un coup de Basilic, que ne feroient cent coups de fouldre.

Comment Gaster inventoit art &

moyen de non estre blessé ne touché

par coups de Canon.

Chapitre LXII.

Est advenu que Gaster retirant Grain es forteresses s’est veu assailly des ennemis, ses forteresses demolies par ceste triscaciste & infernale machine : son Grain & Pain tollu & saccaigé par force Titanique, il inventoit lors art & moyen non de conserver ses rempars, bastions, murailles, & defenses de telles canonneries, & que les boulletz ou ne les touchassent, & restassent coy & court en l’air, ou touchans ne portassent nuisance ne es defenses ne aux citoyens defendens. A cestuy inconvenient ià avoit ordre tresbon donné & nous en monstra l’essay : duquel a depuys usé Fronton, & est de present en usaige commun entre les passetemps & exercitations honestes des Telemites. L’essay estoit tel. Et dorenavant soiez plus facile à croire ce que asceuré Plutarche avoit experimenté. Si un trouppeau de Chevres s’en fuyoit courant en toute force, mettez un brin de Erynge en la gueule d’une dernière cheminante, soubdain toutes s’arresteront.

Dedans un faulconneau de bronze il mettoit sus la pouldre de canon curieusement composée, degressée de son soulfre, & proportionnée avecques Camphre fin, en quantité competente, une ballote de fer bien qualibrée, & vingt & quatre grains de dragée de fer, uns ronds & sphericques, aultres en forme lachrymale. Puys ayant prins sa mire contre un sien ieune paige, comme s’il le voulut ferir parmy l’estomach, en distance de soixante pas, on mylieu du chemin entre le paige & le Faulconneau en ligne droite suspendoit sus une potence de bois à une chorde en l’air une bien grosse pierre Siderite, c’est à dire Ferrière, aultrement appellée Herculiane, iadis trouvée en Ide on pays de Phrygie par un nommé Nicander. Nous vulgairement l’appellons Aymant. Puys mettoit le feu on Faulconneau par la bouche du pulverin. La pouldre consommée advenoit que pour eviter vacuité (laquelle n’est tolerée en Nature, plus toust seroit la machine de l’Univers, Ciel, Air, Terre, Mer, reduicte en l’antique Chaos, qu’il advint vacuité en lieu du monde) la ballote & dragées estoient impetueusement hors iectez par la gueule du Faulconneau, afin que l’air penetrast en la chambre d’icelluy, laquelle aultrement restoit en vacuité estant la pouldre par le feu tant soubdain consommée. Les ballote & dragées ainsi violentement lancées sembloient bien debvoir ferir le paige : mais sus le poinct qu’elles approchoient de la susdicte pierre, se perdoit leur impetuosité, & toutes restoient en l’air flottantes & tournoyantes à tour de la pierre, & n’en passoit oultre une tant violente feust elle, iusques au paige. Mais il inventoit l’art & manière de faire les boulletz arrière retourner contre les ennemis, en pareille furie & dangier qu’ilz seroient tirez, & en propre parallèle.

Le cas ne trouvoit difficile, attendu que l’herbe nommée Aethiopis ouvre toute les serrures qu’on luy praesente : & que Echineis poisson tant imbecille arreste contre tous les vens & retient en plein fortunal les plus fortes navires qui soient sus mer : & que la chair de icelluy poisson conservée en sel attire l’or hors les puyz tant profonds soyent ilz, qu’on pourroit sonder.

Attendu que Democritus escript, Theophraste l’a creu & esprouvé estre une herbe, par le seul atouchement de laquelle un coin de fer prodondement & par grande violence enfoncé dedans quelque gros & dur boys, subitement sort dehors. De laquelle usent les Pictz Mars (vous les nommez Pivars) quand de quelque puissant coin de fer l’on estouppe le trou de leurs nidz : les quelz ils ont accoustumé industrieusement faire & caver dedans le tronc des fortes arbres.

Attendu que les Cerfz & Bisches navrez profondement par traictz de dards, fleches, ou guarrotz, s’ilz rencontrent l’herbe nommée Dictame frequente en Candie, & en mangent quelque peu, soubdain les flèches sortent hors, & ne leurs en reste mal aulcun. De laquelle Venus guarit son bien aymé filz Aeneas blessé en la cuisse dextre d’une flèche tirée par la sœur de Turnus Iuturna.

Attendu qu’au seul flair issant des Lauriers, Figuiers, & veaulx marins, est la fouldre detournée, & iamais ne les ferit. Attendu que au seul aspect d’un Belier les Elephans enraigez retournent à leur bon sens : les Taureaux furieux & forcenez approchans des figuiers saulvaiges dictz Caprifices se apprivoisent, & restent come grappes & immobiles : la furie des Vipères expire par l’attouchement d’un rameau de Fouteau. Attendu aussi qu’en l’isle de Samos avant que le temple de Iuno y feust basty : Euphorion escript avoir veu bestes nommées Neades, à la seule voix des quelles la terre fondoit en chasmates & en abysme. Attendu pareillement que le Suzeau croist plus canore & plus apte au ieu des flustes en pays on quel le chant des Coqs ne seront ouy : ainsi qu’ont escript les anciens sages, scelon le rapport de Theophraste, comme si le chant des Coqs hebetast, amolist & estonnast la matière & le boys du Suzeau : au quel chant pareillement ouy le Lion animant de si grande force & constance devient tout estonné, & consterné. Ie sçay que aultres ont ceste sentence entendu du Suzeau saulvaige, provenent en lieux tant esloignez de villes & villages, que le chant des Coqs n’y pourroit estre ouy. Icelluy sans doubte doibt pour flustes & aultres instrumens de Musicque estre esleu, & preferé au domesticque, lequel provient au tour des chevaulx & masures. Aultres l’ont entendu plus haultement non scelon la letre, mais allegoricquement scelon l’usaige des Pithagoriens. Comme quand il a esté dict que la statue de Mercure ne doibt estre faicte de tous boys indiferentement, ilz l’exposent que Dieu ne doibt estre adoré en façon vulgaire, mais en façon esleue & religieuse : pareillement en ceste sentence nous enseignent que les gens saiges & studieux ne se doibvent adonner à la Musique triviale & vulguaire, mais à la celeste, divine, angelique, plus absconse & de plus loing apportée : sçavoir est d’une region en laquelle n’est ouy des Coqs le chant. Car voulans denoter quelque lieu à l’escart & peu frequenté ainsi disons nous, en icelluy n’avoir esté ouy Coq chantant.

Comment pres l’isle de Chaneph

Pantagruel sommeilloit, &

les problèmes propouse

à son reveil.

Chapitre LXIII.

Au iour subsequent en menuz devis suyvans nostre routte, arrivasmes près l’isle de Chaneph. En laquelle abourder ne peut la nauf de Pantagruel : par ce que le vent nous faillit, & feut calme en mer. Nous ne voguions que par les Valentiennes changeans de tribort en babort, & de babort en tribort : quoy qu’on eust es voiles adioinct les bonnettes trainneresses. Et restions tous pensifz, matagrabolisez, sesolfiez, & faschez, sans mot dire les uns aux aultres. Pantagruel tenent un Heliodore grec en main sus un transpontin au bout des Escoutilles sommeilloit. Telle estoit la coustume, que trop mieulx par livre dormoit, que par cœur. Epistemon reguardoit par son Astrolabe en quelle elevation nous estoit le Pole. Frère Ian s’estoit en la cuisine transporté : & en l’ascendent des broches & horoscope des fricassées consyderoit quelle heure lors povoit estre.

Panurge avecques la langue parmy un tuyau de Pantagruelion faisoit des bulles & guargoulles. Gymnaste apoinctoit des curedens de Lentisce. Ponocrates resvant, resvoit, se chatouilloit pour se faire rire, & avecques un doigt la teste se grattoit. Carpalim d’une coquille de noix groslière faisoit un beau, petit, ioyeulx, & harmonieux moulinet à aesle de quatre belles petites aisses d’un tranchouoir de Vergne. Eusthenes sus une longue Coulevrine iouoit des doigtz, comme si feust un Monochordion. Rhizotome de la coque d’une Tortue de Guarrigues compousoit une escarcelle veloutée. Xenomanes avecques des iectz d’Esmerillon repetassoit une vieille lanterne. Notre pilot tiroit les vers du nez à ses matelotz. Quand frère Ian retournant de la cabane apperceut que Pantagruel estoit resveillé.

Adoncques rompant cestuy tant obstiné silence à haulte voix : en grande alaigresse d’esprit demanda. Manière de haulser le temps en calme ?

Panurge seconda soubdain demandant pareillement. Remède contre fascherie ?

Epistemon tierça en guayeté de ciœur demandant. Manière de uriner la personne n’en estant entalentée ?

Gymnaste soy levant en pieds demanda. Remède contre l’esblouyssement des yeulx ?

Ponocrates s’estant un peu frotté le front, & sescoué les aureilles demanda. Manière de ne dormir poinct en Chien ?

Attendez, dist Pantagruel. Par le decret des subtilz philosophes Peripateticques no’ est enseigné, que tous problèmes, toutes questions, tous doubtes proposez doibvent estre certains, clairs, & intelligibles. Comment entendez vous, dormir en Chien ?

C’est (respondit Ponocrates) dormir à ieun en hault Soleil, comme font les Chiens.

Rhizotome estoit acropy sus le Coursouoir. Adoncques levant la teste & profondement baislant, si bien qu’il par naturelle sympathie excita tous ses compaignons à pareillement baisler, demanda. Remède contre les oscitations & baislemens ?

Xenomanes comme tout lanterné à l’acoustrement de sa lanterne, demanda. Manière de aequilibrer & balancer la cornemuse de l’estomach, de mode qu’elle ne panche poinct plus d’un cousté que d’aultre ?

Carpalim iouant de son moulinet demanda. Quants mouvemens sont praecedens en Nature avant que la persone soit dicte avoir faim ?

Eusthenes oyant le bruyt acourut sus le tillac, & dès le capestan s’escria, demandant. Pourquoy en plus grand dangier de mort est l’home mords, à ieun d’un Serpent ieun, que après avoir repeu tant l’home que le Serpent ? Pourquoy est la sallive de l’home ieun veneneuse à tous Serpens & Animaulx veneneux ?

Amis, respondit Pantagruel, à tous les doubtes & quaestions par vous propousées compète une seule solution : & à tous telz symptomates & accidens une seule medicine. La response vous sera promptement expousée, non par longs ambages & discours de parolles, l’estomach affamé n’a poinct d’aureilles, il n’oyt goutte. Par signes, gestes, & effectz serez satisfaicts, & aurez resolution à vostre contentement. Comme iadis en Rome Tarquin l’orgueilleux Roy dernier des Romains (ce disant Pantagruel toucha la chorde de la campanelle frère Ian courut à la cuisine) par signes respondit à son filz Sex. Tarquin estant en la ville des Gabins. Lequel luy avoit envoyé home exprès pour entendre, comment il pourroit les Gabins du tout subiuguer, & à perfaicte obeissance reduyre. Le Roy susdict soy defiant de la fidelité du messaigier, ne luy respondit rien. Seulement le mena en son iardin secret : & en sa veue & praesence avecques son bracquemart couppa les haultes testes des Pavotz là estans. Le messaigier retournant sans response, & au filz racontant ce qu’il avoit veu faire à son père : feut facile par telz signes entendre, qu’il luy conseilloit trancher les testes aux principaux de la ville, pour mieulx en office & en obeissance totale contenir le demourant du menu populaire.

Comment par Pantagruel ne feut

respondu aux problèmes propousez.

Chapitre LXIIII.

Puys demanda Pantagruel. Quelz gens habitent en ceste belle isle de Chien ?

Tous sont, respondit Xenomanes, Hypocrites, Hydropicques, Patenostriers, Chattemittes, Santorons, Cagotz, Hermites. Tous paouvres gens, vivans (comme l’hermite de Lormont entre Blaye & Bourdeaux) des aulmosnes que les voyagiers leurs donnent.

Ie n’y voys pas, dist Panurge, ie vo’ assie. Si ie y voys, que le diable me souffle au cul. hermittes, Santorons, Chattemittes, Cagotz, Hypocrites, de par tous les Diables ? Oustez vous de là. Il me souvient encores de nos gras Concilipètes de Chesil : que Belzebuz & Astarotz les eussent concilié avecques Proserpine : tant patismes à leur veue de tempestes & Diableries. Escoute mon petit bedon, mon caporal Xenomanes, de grace. Ces Hypocrites Hermites, Marmiteux icy sont ilz vierges ou mariez ? Y a il du feminin genre ? En tireroyt on hypocricquement le petit traict Hypocriticque ?

Vrayement, dist Pantagruel, voy là une belle & ioyeuse demande.

Ouy dea, respondit Xenomanes. Là sont belles & ioyeuses hypocritesses, chattemitesses, hermitesses, femmes de grande religion. Et y a copie de petitz hypocritillons, chattemitillons, hermitillons. (Oustez cela, dist frère Ian interrompant. De ieune Hermite vieil Diable. Notez ce proverbe autenticque.) Aultrement sans multiplication de lignée, feust long temps y a l’isle de Chaneph deserte & desolée.

Pantagruel leurs envoya par Gymnaste dedans l’esquif son aulmosne, soixante & dixhuict mille, beaulx, petitz demys escuz à la lanterne : Puys demanda. Quantes heures sont ?

Neuf, & d’adventaige, respondit Epistemon.

C’est (dist Pantagruel) iuste heure de dipner. Car la sacre ligne tant celebrée par Aristophanes en sa comoedie intitulée les Predicantes, approché : laquelle lors eschoit quand l’umbre est decempedale. Iadis entre les Perses l’heure de prendre refection estoit es Roys seulement praescripte : à un chascun aultre estoit l’appetit & le ventre pour horologe. De faict en Plaute certain Parasite soy complainct & detesté furieusement les inventeurs d’horologes & quadrans, estant chose notoire qu’il n’est horologe plus iuste que le ventre. Diogenes interrogé à quelle heure doibt l’homme repaistre ? respondit. Le Riche, quand il aura faim : Le Paouvre, quand il aura de quoy. Plus proprement disent les medecins l’heure Canonicque estre.

Lever à cinq, dipner à neuf.

Soupper à cinq, coucher à neuf.

La Magie du celèbre Roy Petosiris estoit aultre. Ce mot n’estoit achevé, quand les officiers de gueule dressèrent les tables, & buffetz : les couvrirent de nappes odorantes, assietes, serviettes, salières : apportèrent tanquars, frizons, flaccons, tasses, hanatz, bassins, hydries. Frère Ian associé des maistres d’hostel, escarques, panetiers, eschansons, escuyers tranchans, couppiers, credentiers, apporta quatre horrificques pastez de iambons si grands, qu’il me soubvint des quatre bastions de Turin. Vray Dieu comment il y feut beu & guallé. Ilz n’avoient encores le dessert, quand le vent Ouest Norouest commença enfler les voiles, papefilz, morisques, & trinquetz. Dont tous chantèrent divers Cantiques à la louange du treshault Dieu des Cielz.

Sus le fruict Pantagruel demanda. Advisez amis, si vos doubtes sont à plein resoluz.

Ie ne baisle plus Dieu mercy, dist Rhizotome.

Ie ne dors plus en Chien, dist Ponocrates.

Ie n’ay plus les yeulx esblouiz, respondit Gymnaste.

Ie ne suys plus à ieun, dist Eusthenes. Pour tout ce iour d’huy seront en sceureté de ma sallive.

Aspicz.

Amphisbènes.

Anerudutes.

Abedissimons.

Alhartasz.

Ammobates.

Apimaos.

Alharrabans.

Aractes.

Asterions.

Alcharates.

Arges.

Araines.

Ascalabes.

Attelabes.

Ascalabotes.

Aemorrhoides.

Basilicz.

Belettes ictides.

Boies.

Buprestes.

Cantharides.

Chenilles.

Crocodiles.

Crapaulx.

Catoblepes.

Cerastes.

Cauquemarres.

Chiens enraigez.

Colotes.

Cychriodes.

Cafezares.

Cauhares.

Couleffres.

Cuharsces.

Chelhydres.

Cronioscolaptes.

Chersydres.

Cenchrynes.

Coquatris.

Dipsades.

Domeses.

Dryinades.

Dracons.

Elopes.

Enhydrides.

Fanuises.

Galeotes.

Harmenes.

Handons.

Icles.

Iarraries.

Ilicines.

Ichneumones.

Kesudures.

Lièvres marins.

Lizars Chalcidiques.

Myopes.

Manticores.

Molures.

Myagres.

Musarines.

Miliares.

Megalaunes.

Ptyades.

Porphyres.

Pareades.

Phalanges.

Penphredones.

Pityocampes.

Ruteles.

Rimoires.

Rhagions.

Rhaganes.

Salamandres.

Scytales.

Stellions.

Scorpenes.

Scorpions.

Selsirs.

Sclavotins.

Solofuidars.

Sourds.

Sangsues.

Salfuges.

Solifuges.

Sepes.

Stinces.

Stuphes.

Sabtins.

Sangles.

Sepedons.

Scolopendres.

Tarantoles.

Typholopes.

Tetragnaties.

Teristales.

Vipères.

Comment Pantagruel haulse le temps

avecques ses domesticques.

Chapitre LXV.

En quelle Hierarchie (demanda frère Ian) de telz animaulx veneneux mettez vous la femme future de Panurge ?

Diz tu du mal des femmes (respondit Panurge) Ho guodelureau moine culpelé ?

Par la gogue Cenomanique, dist Epistemon, Euripides escript, & le prononce Andromache, que contre toutes bestes veneneuses a esté par l’invention des Humains, & instruction des Dieux remède profitable trouvé. Remède iusques à present n’a esté trouvé contre la male femme.

Ce guorgias Euripides, dist Panurge, tous iours a mesdict des femmes. Aussi feut il par vengeance divine mangé des Chiens : comme luy reproche Aristophanes. Suivons. Qui ha si parle.

Ie urineray praesentement, dist Epistemon, tant qu’on vouldra.

I’ay maintenant, dist Xenomanes mon estomach sabourré à profict de mesnaige. Ià ne panchera d’un cousté plus que d’aultre.

Il ne me fault, dist Carpalim, ne vin ne pain. Tresves de soif, tresves de faim.

Ie ne suys plus fasché, dist Panurge, Diue mercy & vo’. Ie suys guay comme un Papeguay, ioyeulx comme un Esmerillon, alaigre comme un Papillon. Veritablement il est escript par vostre beau Euripides, & le dict Silenus beuveur memorable.

Furieux est, de bons sens ne iouist,

Quiconques boyt, & ne s’en resiouist.

Sans poinct de faulte nous doibvons bien louer le bon Dieu nostre createur, servateur, conservateur, qui par ce bon pain, par ce bon vin & frays, par ces bonnes viandes nous guerist de telles perturbations tant du corps comme de l’ame : oultre le plaisir & volupté que nous avons beuvans & mangeans. Mais vous ne respondez poinct à la question de ce benoist venerable frère Ian, quand il a demandé. Manière de haulser le temps ?

Puys (dist Pantagruel) que de ceste legière solution des doubtes propousez, vous contentez, ainsi soys ie. Ailleurs, & en aultre temps nous en dirons d’adventaige, si bon vous semble. Reste doncques à vuider ce que a frère Ian propousé. Manière de haulser le temps ? Ne l’avons nous à soubhayt haulsé ? Voyez le guabet de la hune. Voyez les siflemens des voiles. Voyez la roiddeur des estailz, des utacques, & des escoutes. Nous haulsans & vuidans les tasses s’est pareillement le temps haulsé par occute sympathie de Nature. Ainsi le haulsèrent Athlas & Hercules, si croyez les saiges Mythologiens. Mais ilz le haulsèrent trop d’un demy degré : Athlas, pour plus alaigrement festoyer Hercules son hoste. Hercules, pour les aterations precedentes par les desers de Lybie. (Vraybis, dist frère Ian interrompant le propous, i’ay ouy de plusieurs venerables docteurs, que Tirelupin sommelier de vostre bon père espargne par chasucn an plus de dixhuyct cens pippes de vin, par faire les sruvenens & domesticques boyre avant qu’ilz ayent soif.) Car, dist Pantagruel continuant, comme les Chameaulx & Dromodaires en la Caravane boyvent pour la soif passée, pour la soif praesente, & pour la soif future, ainsi feist Hercules. De mode que par cestuy excessif haulsement de temps advint au Ciel nouveau mouvement de titubation & trepidation tant controvers & debatu entre les folz Astrologues.

C’est, dist Panurge, ce que l’on dict en proverbe commun.

Le mal temps passe, & retourne le bon,

Pendent qu’on trinque au tour de gras iambon.

Et non seulement, dist Pantagruel, repaissans & beuvans avons le temps haulsé, mais aussi grandement deschargé la navire : non en la façon seulement, que feut deschargée la corbeille de Aesope, sçavoir est vuidans les victuailles, mais aussi nous emancipans de ieusne. Car comme le corps plus est poisant mort que vif, aussi est l’home ieun plus terrestre & poisant, que quand il a beu & repeu. Et ne parlent improprement ceulx qui par lon voyage au matin beuvent & desieunent, puys disent. Nos chevaulx n’en iront que mieulx. Ne sçavez vous que iadis les Amycléens sus tous Dieux reveroient & adoroient le noble père Bacchus, & le nommoient Psila en propre & convenente denomination ? Psila en langue Doricque signifie aesles. Car comme les oyseaulx par ayde de leurs aesles volent hault en l’air legierement : ainsi par l’ayde de Bacchus, c’est le bon vin friant & delicieux, sont hault elevez les espritz des humains : leurs corps evidentement alaigriz : & assouply ce que en eulx estoit terrestre.

Comment près l’isle de Ganabin au

commendement de Pantagruel

feurent les Muses saluées.

Chapitre LXVI.

Continuant le bon vent, & ces ioyeulx propous, Pantagruel descouvrit au loing, & apperceut quelque terre montueuse : laquelle il monstra à Xenomanes, & luy demanda. Voyez vous cy davant à Orche ce hault rochier à deux crouppes bien ressemblant au mons Parnasse en Phocide ?

Tresbien, respondit Xenomanes.

C’est l’isle de Ganabim, Y voulez vous descendre ?

Non, dist Pantagruel.

Vous faictez bien, dist Xenomanes. Là n’est chose aulcune digne d’estre veue. Le peuple sont tous voleurs, & larrons. Y est toutesfoys vers ceste crouppe dextre la plus belle fontaine du monde, & autour une bien grande forest. Vos chormes y pourront faire aiguade & lignade.

C’est, dist Panurge, bien & doctement parlé. Ha, da, da. Ne descendons iamais en terre des voleurs & larrons. Ie vous asceure que telle est ceste terre icy, quelles aultres foys i’ay veu les isles de Cerq & Herm entre Bretaigne & Angleterre : telle que la Ponerople de Philippe en Thrace, isles des forfans, des larrons, des briguans, des meurtriers, & assassineurs : tous extraictz du propre original des basses fosses de la Conciergie. Ne y descendons poinct ie vous en prie. Croyez, si non moy, au moins le conseil de ce bon & saige Xenomanes. Ilz sont par la mort bœuf de boys, pires que les Caniballes. Ilz nous mangeroient tous vifs. Ne y descendez pas de grace. Mieulx vous seroit en Averne descendre. Escoutez. Ie y oy par Dieu le tocqueceinct horrificque, tel que iadis le souloient les Guascons en Bourdeloys faire contre les guabelleurs & commissaires. Ou bien les aureilles me cornent. Tirons vie de long. Hau. Plus oultre.

Descendez y, dist frère Ian, descendez y. Allons, allons, allons, tousiours. Ainsi ne poyrons nous iamais de giste. Allons. Nous les sacmenterons trestous. Descendons.

Le Diable y ayt part, dist Panurge. Ce Diable de moine icy, ce moine de Diable enraigé ne crainct rien. Il est hazardeux comme tous les Diables, & poinct des aultres ne se soucie. Il luy est advis, que tout le monde est moine comme luy.

Va ladre verd, respondit frère Ian, à tous les millions de Diables, qui te peussent atomizer la cervelle, & en faire des entommeures. Ce Diable de fol est si lasche & meschant, qu’il se conchie à toutes heures de male raige de paour. Si tant tu es de vaine paour consterné, ne y descens pas, reste icy avecques le baguaige. Ou bien va te cacher soubs la cotte hardie de Proserpine à travers tous les millions de Diables. A ces motz Panurge esvanouyt de la compaignie : & se mussa au bas dedans la Soutte, entre les croustes, miettes, & chaplys du pain.

Ie sens, dist Pantagruel, en mon ame retraction urgente, comme si feust une voix de loing ouye : laquelle me dict, que ne y doibvons descendre. Toutes & quantes foys qu’en mon esprit i’ay tel mouvement senty, ie me suys trouvé en heur refusant & laissant la part dont il me retiroit : au contraire en heur pareil ne suys trouvé fuyant la part qu’il me poulsoit : & iamais ne m’en repenty.

C’est, dist Epistemon, comme le Daemon de Socrates tant celebré entre les Academicques.

Escouttez doncques, dist frère Ian, ce pendent que les chormes y font aiguade. Panurge là-bas contrefaict le Loup en paille. Voulez vous bien rire ? Faictez mettre le feu en ce Basilic que voyez près le chasteau guaillard. Ce sera pour saluer les Muses de cestuy mons Antiparnasse. Aussi bien se guaste la pouldre dedans.

C’est bien dict, respondit Pantagruel. Faictez moy icy le maistre bombardier venir.

Le bombardier promptement comparut. Pantagruel luy commenda mettre feu on Basilic, & de fraisches pouldres en tout evenement le recharger. Ce que feut sus l’instant faict. Les Bombardiers des aultres naufz, Ramberges, Guallions, & Gualleaces du convoy au premier deschargement du Basilic qui estoit en la nauf de Pantagruel, mirent pareillement feu chascun en une de leurs grosses pièces chargées. Croyez qu’il y eut beau tintammare.

Comment Panurge par male paour se

conchia, & du grand chat Rodilardus

pensoit que feust un Diableteau.

Chapitre LXVII.

Panurge comme un boucq estourdy sort de la Soutte en chemise, ayant seulement un demy bas de chasses en iambes : sa barbe toute mouschetée de miettes de pain tenent en main un grand chat Soubelin attaché à l’aultre demy bas de ces chausses. Et remuant les babines, comme un Cinge qui cherche poulz en teste, tremblant, & clacquetant des dens se tira vers frère Ian, lequel estoit assis sus le poretehaubant de tribort : & devotement le pria avoir de luy compassion : & le tenir en saulveguarde de son, bragmart. Affermant & iurant par sa part de Papimanie, qu’il avoit à heure praesente veu tous les Diables deschainez.

Agua men emy (disoit il) men frère, men père spirituel, tous les Diables sont auiourd’huy de nopces. Tu ne veids oncques tel apprest de bancquet infernal. Voy tu la fumée des cuisines d’Enfer ? (Ce disoit monstrant la fumée des pouldres à canon dessus toutes les naufz.) Tu ne veids oncques tant d’ames damnées. Et sçaiz tu quoy ? Agua men emy, elles sont tant douillerttes, tant blondelettes, tant delicates, que tu diroys proprement que ce feust Ambrosie Stygiale. I’ay cuydé (Dieu me le pardoient) que feussent ames Angloyses. Et pense que à ce matin ayt esté l’isle des chevaulx près Escosse par les seigneurs de Termes & Dessay saccagée & sacmentée avecques tous les Angloys qui l’avoient surprinse.

Frère Ian à l’approcher sentoit ie ne sçay quel odeur aultre que de la pouldre à canon. Dont il tira Panurge en place, & apperceut que sa chemise estoit toute foireuse & embrenée de frays. La vertus retentrice du nerf qui restrainct le muscle nommé Sphincter (c’est le trou du cul) estoit dissolue par la vehemence de paour qu’il avoit eu en ses phantasticques visions. Adioinct le tonnoirre de telles canonnades : lequel plus est horrificque par les chambres basses que n’est sus le tillac. Car un des symptomes & accidens de paour est, que par luy ordinairement se ouvre le guischet du serrail on quel est à temps la matière fecale retenue.

Exemple en messere Pantolfe de la cassine Senoys. Lequel en poste passant par Chambery, & chez le saige mesnagier Vinet descendent print une fourche de l’estable : puys luy dist. Da Roma in qua io non son andato d’el corpo. Di gratia piglia in mano questa forcha, & fa mi paura. Vinet avecques la fourche faisoit plusieurs trous d’escrime, comme faignant le vouloir à bon essyant frapper. Le Senoys luy dist. Se non fai altramenrte, tu non fai nulla. Pero sforzati du adoperar li piu guagliardamente. Adoncques Vinet de la fourche luy donna un si grand coup entre col & collet, qu’il le iecta par terre à iambes redindaines. Puys bavant & riant à pleine gueule luy dist. Feste Dieu Bayart, cela s’appelle, Datum Camberiaci. A bonne heure avoit le Senoys ses chausses destachées. Car soubdain il fianta plus copieusement, que n’eussent faict neuf Beufles & quatorze Archiprebstres de Hostie. En fin le Senoys gracieusement remercia Vinet, & luy dist. Io ti ringratio bel messere. Cosi facendo tu m’hai esparmiata la speza d’un servitiale.

Exemple aultre on roy d’Angleterre Edouart le quint. Maistre François Villon banny de France s’estoit vers luy retiré : il l’avoit en si grande privauté repceu, que rien ne luy celoit des menus negoces de sa maison. Un iour le Roy sudict estant à ses affaires monstra à Villon les armes de France en paincture, & luy dist. Voyds tu quelle reverence ie porte à tes roys François ? Ailleurs n’ay ie leurs armoyries que en en retraict icy près ma scelle persée. Sacre Dieu (respondit Villon) tant vous estez saige, prudent, entendu, & curieux de vostre santé. Et tant bien estez servy de vostre docte medicin Thomas Linacer. Il voyant que naturellement sus vos vieulx iours estiez constippé du ventre : & que iournellement vous failloit au cul fourrer un apothecaire, ie diz un clystère, aultrement ne povyez vous esmentir, vous a faict icy aptement, non ailleurs, paindre les armes de france, par singuliaire & vertueuse providence. Car seulement les voyant vous avez telle vezarde, & paour si horrificque, que soubdain vous fiantez comme dichuyct Bonase de Paeronie. Si painctes estoient en aultre lieu de vostre maison : en vostre chambre, en vostre salle, en vostre chapelle, en vos gualleries ou ailleurs, sacre Dieu vous chiriez par tout sus l’instant que les auriez veues. Et croy que si d’abondant vous aviez icy en paincture la grande Oriflambe de France, à la veue d’icelle vous rendriez les boyaulx du ventre par le fondement. Mais hen, hen, atque iterum hen.

Ne suys ie badault de Paris ?

De Paris diz ie, auprès Pontoise :

Et d’une chorde d’une toise,

Sçaura mon coul, que mon cul poise.

Badault diz ie, mal advisé, mal entendu, mal entendent, quand venant icy avecques vous m’esbahyssoys de ce qu’en vostre chambre vous estez faict vos chausses destacher. Veritablement ie pensoys qu’en icelle darrière la tapisserie, ou en la venelle du lict feust vostre scelle persée. Aultrement me sembloit le cas grandement incongru, soy ainsi destacher en chambre pour si loing aller au retraict lignagier. N’est ce un vray pensement de Badault ? le cas est faict par bien aultre mystère, de par Dieu. Ainsi faisant, vous faictez bien. Ie diz si bien, que mieulx ne sçauriez. Faictez vous à bonne heure, bien loing, bien à poinct destacher. Car à vous entrant icy, n’estant destaché, voyant cestes armoyries : notez bien tout : sacre Dieu le fond de vos chausses feroit office de Lazanon, pital, bassin fecal, & de scelle persée.

Frère Ian estouppant son nez avecques la main guausche, avecques le doigt indice de la dextre monstroit à Pantagruel la chemise de Panurge. Pantagruel le voyant ainsi esmeu, transif, tremblant, hors de propous, conchié, & esgratigné des gryphes du celèbre chat Rodilardus, ne se peut contenir de rire, & luy dist. Que voulez vous faire de ce chat ?

De ce chat, respondit Panurge. Ie me donne au Diable, si ie ne pensoys que feust un Diableteau à poil follet, lequel naguères i’avoys cappiettement happé en Tapinois à belles mouffles d’un bras de chausses, dedans la grande husche d’Enfer. Au Diable soyt le Diable. Il m’a icy deschicqueté la peau en barbe d’Escrevisse. Ce disant iecta bas son chat.

Allez, dist Pantagruel, allez de par Dieu, vous estuver, vous nettoyer, vous asceurer, prendre chemise blanche, & vous revestir. Dictez vous, respondit Panurge, que i’ay paour ? Pas maille. Ie suys par la vertus Dieu plus couraigeux, que si i’eusse autant de mousches avallé, qu’il en est mis en paste dedans Paris, depuys la feste sainct Ian iusques à la Toussains. Ha, ha, ha ? Houay ? Que Diable est cecy ? Appellez vous cecy foyre, bren, crottes, merde, fiant, deiection, matière fecale, excrement, repaire, laisse, esmeut, fumée, estront, seybale, ou spyrathe ? C’est (croy ie) saphran d’Hibernie. Ho, ho, hie. C’est saphran d’Hibernie. Sela, beuvons.


Fin du quatrieme liure des faicts & dicts Heroïcques du noble Pantagruel.