Le Roman d’un rallié (La Nouvelle Revue)/II

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La Nouvelle RevueTome 117 (p. 44-68).

LE ROMAN D’UN RALLIÉ[1]




PREMIÈRE PARTIE

(Suite.)



La Marquise avait la sérénité de l’inexpérience et des convictions trop fortes. Elle pensait qu’un cœur « bien né » est à l’abri des séductions mauvaises et ne s’alarma qu’en voyant son fils revêtir pour un an un dolman de chasseur à cheval. Elle n’avait pas craint le mal élégant ; elle craignit le mal grossier. Cette année de service militaire fut pourtant paisible et reposante pour Étienne ; bon cavalier, suffisamment philosophe et aimant le contact des êtres simples, il la vécut toute entière sans secousses et sans accrocs. Il quitta néanmoins ses galons neufs sans regret et reprit ses études au point où, douze mois plus tôt, il les avait laissées. Mais bientôt il constata avec une surprise douloureuse que quelque rouage semblait s’être faussé en lui. Il n’était plus le même… Cette polymorphie des choses qui l’avait de si bonne heure captivé ne lui suffisait plus. À quoi bon, pensait-il, à quoi bon compter les faces d’un prisme si l’on doit ensuite professer que ce prisme est une figure plane et n’a, par conséquent qu’une seule face ? Est-ce une joie pour le prisonnier de contempler les libres espaces qui lui sont interdits ? pour le miséreux de voir s’étaler sous ses yeux le bien-être dont il ne jouira jamais ?

Étienne avait le malheur d’être poussé à l’action et de ne pouvoir agir. L’action, il la voyait partout, revêtant les formes les plus variées et les plus attrayantes ! Ce qu’inconsciemment il avait cherché dans ses études personnelles, c’étaient des motifs d’agir, c’étaient les lois qui régentent l’action et la rendent féconde. Sans l’effort, la vie humaine lui eût semblé banale et la société criminelle ; mais l’effort donnait un sens à tous les problèmes et un aiguillon à tous les labeurs. Et précisément le temps présent ouvre des perspectives illimitées dans les directions les plus opposées ; il faut des semeurs et des charpentiers, des peintres et des maçons, des tapissiers et des forgerons ; tendances et méthodes, tout se renouvelle. D’autres générations ont connu cette incertitude du lendemain qui nous agite ; d’autres ont vu se dresser devant elles ces mêmes lourdes tâches qui nous effrayent ; mais le plus souvent dans le passé, l’homme s’est senti paralysé par les circonstances adverses ou bien le plan de son travail tracé d’avance par une autorité despotique l’a transformé, lui, en esclave qui exécute et ne crée point. Sentir que demain sera ce que nous le ferons, savoir que le moindre geste, la moindre parole se résolvent en forces qui accélèrent ou ralentissent l’énorme rotation, c’est véritablement de quoi griser l’individu. Et il se grise en effet. L’action est devenue sa déesse ; il ne lui dresse pas d’autel au seuil de sa maison mais il lui rend un culte au fond de son cœur, un culte passionné, presque voluptueux

Étienne subissait fortement l’impulsion générale, à mesure que sa virilité se parachevait, un irrésistible besoin le prenait de descendre dans l’arène. Mais comment ? Le destin, ce grand ironique, met à part, presque à chaque tournant de siècle, une poignée d’hommes qu’il condamne au nom des privilèges dont jouissaient leurs pères, à mener une existence d’exception et à en souffrir. Ils sont assis, spectateurs solitaires dans la tribune de marbre aux tapis de pourpre où leur dignité les retient, qu’ils ne peuvent quitter sans déchoir et vers laquelle la foule ne tourne même plus ses regards irrités ; elle a cessé de leur en vouloir, elle a cessé de les persécuter ; elle les laisse là, s’étonnant seulement qu’ils vivent… les aristocraties sont lentes à mourir… Elle devrait plutôt les plaindre car des regrets honorables et de délicats scrupules se font parfois les complices de l’orgueil et de la paresse. Rester là-haut à compter les années, à parler du passé, à gémir du présent, à se méfier de l’avenir, Étienne sentait qu’il ne le pourrait pas. En descendre, se séparer brusquement de tous les siens en les scandalisant, rester sourd aux plaintes de sa mère, s’exposer à d’âpres critiques — pour, en fin de compte, échouer peut-être lamentablement, il n’oserait jamais. Alors quoi ? Fuir, se résigner ou s’étourdir… L’heure de fuir était passée. La marquise avait jugé qu’Étienne n’avait nul besoin de carrière. Fils unique, héritier d’une fortune territoriale dont l’administration ne pouvait être sans danger abandonnée à un intendant, il se marierait jeune et continuerait les traditions charitables et hospitalières des châtelains de Kerarvro. C’était un idéal modeste, mais qui satisfaisait pleinement les ambitions de madame de Crussène et surtout la rassurait.

Étienne, très indépendant, n’avait pas éprouvé non plus le besoin d’avoir une carrière précise, limitée. Combien il le regrettait aujourd’hui. Les marins, les officiers étaient des actifs après tout, mais des actifs exempts de luttes intérieures et d’incertitudes. Pour lui, la lutte était poignante et sans issue ; ses vingt-quatre ans sonneraient bientôt. Depuis dix-huit mois qu’il était sorti du régiment, il avait l’impression d’avoir marché à reculons, défaisant le chemin jadis parcouru, retournant vers l’obscurité. Alors il avait songé aux Haras, à l’Institut agronomique, aux Chartes, à toutes les besognes pour lesquelles il n’était point fait, qu’il eût entreprises néanmoins pour échapper à ce cauchemar. Mais il avait passé l’âge où bien des connaissances spéciales nécessaires à l’examen d’entrée lui manquaient. À certains jours des résolutions viriles s’imposaient à son esprit. Non, il ne serait plus le jouet de préjugés vieillis ; il repousserait la solidarité injuste qui l’unissait au passé mort, il déciderait librement de la route à suivre…, mais s’il arrivait que quelque occasion se présentât, il n’osait ou ne pouvait en profiter : au dernier moment son élan se brisait tout net. Le cavalier qui a permis à sa monture de se dérober plusieurs fois perd confiance en abordant l’obstacle. Étienne connut bientôt le peu de portée de ses décisions et les limites prochaines de sa volonté. Il appela l’imprévu, le tragique même à son aide. Ce qu’il ne savait pas vaincre, c’était l’incident minime qui lasse par sa répétition : ce qu’il ne savait pas soutenir c’était la lutte quotidienne, détaillée : il s’imaginait que quelque secousse le prenant au dépourvu et l’obligeant à agir sans délai le trouverait plus capable de résister aux défaillances. Et il attendit…, le temps passa. Rien ne vint.

Il essaya de « faire la noce ». Combien à Paris la font par désœuvrement, pour s’empêcher de penser ou même, car le cas d’Étienne est plus fréquent qu’on ne le croit — pour se consoler de ne pas agir. Au bout de trois mois, il en eût assez : son cœur se soulevait de dégoût. Les miroirs des cabinets particuliers lui renvoyaient l’image non de ce qu’il était, mais de ce qu’il aurait pu être. Il lisait sur les tentures satinées des boudoirs le Mane, Thecel, Pharès de sa propre destinee : sa mémoire jetait au travers des sensations factices dans lesquelles il cherchait l’oubli, tous les grands souvenirs, toutes les idées généreuses, tous les nobles sentiments qui l’avaient exalté. En Bretagne, il avait ensuite tenté d’ensevelir ses remords naissants. Un de ses voisins l’y aidait, un grand garçon robuste dont l’enveloppe épaisse recouvrait une imagination vive à laquelle il s’était empressé, disait-il « de couper les ailes pour n’être pas embêté dans la vie » ; gai cornpagnon d’ailleurs, avalant les crêpes de blé noir à la douzaine, ne craignant pas le bon vin, restant douze heures en selle et capable, les soirs de chasse, d’organiser « un petit balluchon » une de ces sauteries bretonnes qui manquent tout de même d’entrain parce que les danseurs sont éreintés et que les vieilles boiseries sont trop sombres.

Pendant toute une saison, Étienne et Yves d’Halgoet firent les cent coups ; ils crevèrent quatre chevaux, sautèrent d’invraisemblables fossés, se livrèrent à des hécatombes cynégétiques, allumèrent des punchs sous des dolmens, campèrent au pied des menhirs et bravèrent tous les revenants des légendes armoricaines. Ce fut au cours d’une de leurs expéditions qu’Étienne avoua à son ami sa résolution de partir pour l’Amérique. D’où lui venait-elle ? Comment s’était-elle formée ? Il n’eut pu le dire : il s’étonnait lui-même de la sentir soudain si vivace, si profonde… L’Amérique peu à peu, sans qu’il s’en aperçut, était devenue pour lui la terre des contes de fée, celle croît la plante mystérieuse qui guérit tous les maux… « Celle où coule la fontaine de l’éternelle jeunesse », disait Yves en se moquant. « Mon cher, ajoutait-il, vous êtes un nouveau Ponce de Léon. Je m’en étais toujours douté !… Eh bien, allez ! Dans trois mois vous serez de retour défrisé et penaud. Et nous recommencerons notre bonne petite existence dont vous ne savez pas apprécier la valeur ; cheval, pipe et sanglier ! Voilà ma devise à moi ! » — À partir de ce jour-là, Étienne subitement assagi, avait erré seul dans les landes voisines de Kerarvro. Il s’ennuyait de rencontrer Yves qui, goguenard, l’appelait Ponce de Léon et lui recommandait de se munir de flacons pour rapporter à tous ses amis l’eau de la fameuse fontaine vainement cherchée par le navigateur espagnol, mais que lui, Étienne, ne pouvait manquer de découvrir. Ce sarcasme l’exaspérait parce qu’il en sentait la justesse. En quoi serait-il plus avancé pour avoir parcouru en chemin de fer une portion du continent américain ? La leçon de volonté qu’il se figurait pouvoir prendre là-bas, en quoi modifierait-elle l’état de choses dont il était la victime. — Qu’espérait-il donc ?… Mais Étienne ne raisonnait plus, un instinct plus fort que tous les raisonnements le poussait à traverser l’atlantique.

Il s’en ouvrit à sa mère. Les derniers événements avaient un peu troublé la sérénité de la marquise. Après avoir vécu dans une absolue sécurité, sans rien deviner des combats dont l’âme de son fils était le théâtre et que d’ailleurs il excellait à dissimuler, elle l’avait vu tout d’un coup, changer d’allures, courir les théâtres, « se déranger » pour employer le mot qui résume les craintes et les soucis de toutes les mères. Ses sorties nocturnes, ses traits tirés, ses longs silences disaient clairement la nature du péril. Aussi Yves d’Halgoët avait-il été considéré comme un sauveur et traité avec une bienveillance particulière. Hélas ! ce n’était donc pas fini de tout ce désordre ? Fallait-il vraiment aller chêrcher si loin, le remède ? Étienne avait visité déjà la Suisse, la Belgique et l’Angleterre à plusieurs reprises. La marquise admit l’opportunité d’un plus long voyage, mais elle batailla contre le Nouveau-Monde. Ses résistances furent vaines. Cette fois-ci, Étienne voulait.

Eh bien ! la volonté est une impuissante et le destin se moque d’elle ! Étienne a voulu ; il est parti, il a vu et il est vaincu. Qu’a-t-il trouvé ? Ce nouveau monde après tout est fait comme l’ancien. L’individu y jouit de plus de liberté, sans doute, mais il y subit aussi plus durement les rigoureuses conséquences de la lutte à outrance. Et puis quoi ? La manière de vivre des Américains est-elle applicable à l’Europe ? Les Américains qui apprécient les idées, les mœurs d’Europe n’hésitent pas à transporter leur tente au delà de l’Océan : ils sont logiques ; ils se rendent compte qu’on ne peut pas être Européen en Amérique, pas plus qu’on ne peut être Américain en Europe… Étienne entend la voix d’Yves qui l’appelle avec un rire moqueur : Ponce de Léon ! Ponce de Léon !… Mais la devise de son ami lui revient aussi à la mémoire, la devise banale et cynique : cheval, pipe et sanglier ! Une colère s’empare de lui. Il est le marquis de Crussène ! il est riche ! il est intelligent ! il voudrait agir et se dévouer ! et voilà ce que la civilisation a à lui offrir : une place de garde-chasse !… Il demeure correct et impassible sur la terrasse du Capitole, en face de ce panorama radieux ; mais des idées contradictoires se livrent dans sa tête un furieux combat. Il les voit passer d’un mouvement qui s’accélère, qui devient vertigineux… Ce ne sont plus des idées, ce sont les molécules liquides du Niagara attirées par la chute prochaine ; c’est le glissement fatal des eaux vertes… il se sent mêlé intimement à leur substance, devenu gouttelette lui-même, obéissant à l’attirance irrésistible et sur le point de s’abimer dans le gouffre… Washington, les bois, le fleuve, les collines, tout a disparu. C’est le farouche paysage canadien qui défile comme en un cauchemar. La grande voix du Niagara est toute proche, si proche que par une terreur instinctive, Étienne fait un brusque écart qui le réveille. Il a aussitôt la notion d’un regard fixé sur lui.

Et c’est le regard d’Ada Jerkins, plein de franchise et de malice qu’en se détournant il rencontre soudain. « Par exemple ! s’écrie-t-elle, je vous y prends ! Vous aviez le même air, hier soir, au début du dîner. Vous étiez dans la même lune. Deux fois en vingt-quatre heures, cela devient inquiétant. Il faut soigner cela. Vous devez être amoureux ! » Dans l’enjouement sympathique de la jeune fille, Étienne croit démêler un peu d’inquiétude. « Je suis amoureux de Miss Mabel et de Miss Clara, répond-il. » — « Ou plutôt de leur nièce, riposte Ada ; vous ne l’avez pas regardée une seule fois pendant le dîner, c’est la preuve irrécusable d’une passion naissante. » — « Est-ce que vous êtes seule » demande Étienne qui se fait difficilement à certaines libertés américaines. — « Non, Monsieur le Marquis, rassurez-vous ; les convenances sont sauves. J’ai là un de mes jeunes cousins qui est arrivé ce matin en route pour Richmond ; il passe la journée avec nous et comme il n’était jamais venu à Washington, j’ai éprouvé le besoin de lui faire admirer le Capitole. Seulement, je l’ai laissé visiter l’intérieur tout seul, parce que les salles des séances sont vilaines et que la bibliothèque sent mauvais. Ici, au contraire, il fait délicieux… pour les gens qui ont leur bon sens. » — « Merci, dit Étienne, mais il fait bien bon aussi pour ceux qui ne l’ont plus ou qui ne l’ont jamais eu : je ne puis m’arracher à ce magnifique spectacle. » — « La journée sera superbe, reprend Ada ; allez donc à Mount Vernon, puisque vous n’avez pas encore trouvé le moyen de vous y rendre. Le tombeau du « Père de la Patrie » vous inspirera de salutaires réflexions et vous ne regretterez pas votre promenade. Bonsoir. J’aperçois mon cousin qui me cherche là-bas et je ne veux pas vous le présenter parce qu’il vous dirait du mal de moi. » Ada s’éloigne, légère et rieuse, et Étienne si brusquement tiré de son cauchemar descend les escaliers de marbre un peu étourdi. Il se répète machinalement les paroles de Miss Jerkins : « Il faut soigner cela… vous devez être amoureux. » Et cette réflexion lui vient qui s’empare aussitôt de lui et le trouble de nouveau : « Si vraiment je suis amoureux c’est le salut. »

IV

Il fut un temps ou l’albâtre, l’onyx et les incrustations en pierres dures étaient à la mode en Europe. Sur les cheminées se prélassaient des garnitures complètes, pendule, flambeaux et vases à fleurs ; sur les étagères, des cadres de photographies, sur les tables à écrire, d’énormes encriers… et tout cela était en albâtre, ou en onyx, égayé par le relief de quelque traîne de verdure ou de quelque bouquet champêtre dont les fleurs et les feuilles taillées dans des cailloux de nuances variées ajoutaient à l’aspect glacial et compassé de l’ensemble. Vers la fin du second empire ce genre d’objets décorait les villas des environs de Paris et les chalets des stations balnéaires. Après la guerre, on n’en vit plus. On s’imagina que les officiers prussiens avaient de préférence introduit dans leurs bagages ces souvenirs de leur « excursion » en France. Cette idée servit même le talent d’Alphonse Daudet et lui inspira un délicieux petit conte connu de tous « la Pendule de Bougival. » Or les Français se trompaient, leurs bibelots d’albâtre et d’onyx avaient pris une route différente. Ils formaient sur la terre d’Amérique, un extraordinaire musée créé par les soins de Miss Mabel et de Miss Clara Simpson. Leur maison en était bondée depuis la première marche de l’escalier jusqu’au toit en terrasse où chaque printemps les aimables demoiselles conviaient leurs amis à une série de « soirées astronomiques » (astronomical evenings). Ces soirées se passaient à regarder les étoiles avec des lorgnettes de théâtre en entendant lire des vers coupés de renseignements mathématiques sur le monde sidéral. C’était la conclusion et le couronnement des « causeries du lundi » comme Miss Mabel nommait leurs matinées bi-mensuelles, non sans exprimer le regret que Sainte-Beuve qu’elle persistait à appeler « Sint-Biouve » ait eu la malechance de n’y point prendre part.

Du fait de tous les petits monuments blanchâtres qui l’emplissaient, le musée Simpson prenait un air vaguement sépulcral ; les pendules en forme de temples grecs, les vases à silhouette d’urnes funéraires semblaient des modèles de sépultures réunis là pour satisfaire les goûts du client le moins facile à contenter et ce n’était pas sans un sursaut d’étonnement qu’on percevait dès l’entrée le joyeux tintamarre des conversations mêlé à la plainte d’un piano martyrisé ou d’une guitare aux sons aigres. Il y avait toujours du bruit dans cette maison.

Cette fois-ci, un calme relatif y régnait à cause de la solennité de la circonstance. Les arrivants, — très nombreux — se séparaient en haut de l’escalier en deux files, d’après leur sexe, comme à la synagogue. La file des hommes aboutissait à Mrs Hetley qui pontifiait dans un coin du salon ayant auprès d’elle Miss Mabel pour faire les présentations. La file des femmes serpentait jusqu’à Mr Hetley qui s’inclinait béatement aux noms murmurés à son oreille par Miss Clara. Le ménage personnifiait vraiment le théâtre sous ses deux forrnes classiques : Mrs Hetley était ample comme la tragédie, Mr Hetley était ondoyant comme la comédie. La face glabre et le rictus du mari faisaient pendant au visage pompeux et au sourire amer de sa femme. L’impression restait de deux masques déjà vus quelque part, sans doute aux moulures en carton pâte des loges d’avant-scène.

Étienne de Crussène obtint la faveur de trois phrases, étant français et marquis et s’en alla rejoindre un jeune américain qui, n’étant rien du tout, n’avait été gratifié que de la traditionnelle poignée de main. « Que vous a-t-elle dit ? » demanda celui-ci avec une sorte d’émotion curieuse. — « Ma foi ! je n’en sais trop rien, répartit Étienne en riant. J’étais un peu distrait, je vous avoue. Si j’avais pensé que cela pût vous intéresser, j’aurais phonografié dans ma mémoire les paroles de Mrs Hetley. Je présume qu’elles ne différaient pas sensiblernent de celles qu’elle vous a adressées à vous-mêmes. » — « Oh ! fit le jeune homme avec modestie, elle ne m’a pas parlé. Elle ne parle pas à chacun. » Étienne le regarda avec une surprise dont l’autre voulut connaître la cause. « Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Ce que je dis-là est tout naturel. » — « Peut-être, répondit Étienne, mais cela me semble si peu américain. On professe ici qu’un homme en vaut un autre ; on traite un ouvrier en blouse comme un gentleman ; et voilà une actrice en tournée qui gradue ses sourires d’après les parchemins ou les millions de ceux qu’on lui présente ! et vous trouvez cela parfait ! »

L’américain eut un joyeux éclat de rire qui résonna, clair et rapide dans la pièce et obligea Mrs Hetley à froncer imperceptiblement les sourcils. « Et qu’en concluez-vous ? » interrogea-t-il. — « J’en conclus, riposta Étienne qui s’animait en discutant, à l’existence dans votre pays d’un genre de distraction très spéciale qui consiste à jouer à ce que l’on n’est pas comme des petits garçons joueraient au soldat ou des petites filles à la marchande. En ce moment, vous jouez à la Cour. Mrs Hetley avec sa traîne de velours prune et son tablier de damas broché qui a l’air d’un morceau de vieille chasuble, représente la reine : Miss Mabel est sa dame d’honneur et vous tous, êtes les courtisans. Seulement — et c’est là ce qui m’amuse — ce soir la Reine remontera sur les planches afin de gagner de l’argent en amusant sa Cour et s’il y a dans son rôle quelque tirade sur l’égalité et ses bienfaits, vous l’applaudirez à tout rompre, parce que cela répondra aux instincts véritables et profonds de votre race. » — Étienne craignait mentalement d’avoir mal traduit sa pensée, de n’avoir pas trouvé les mots qu’il eut fallu. Mais son interlocuteur, transporté d’enthousiame lui saisit le bras et le secoua de toutes ses forces. « C’est tout à fait cela ! s’écria-t-il ; vous nous comprenez admirablement ! »

Deux ou trois personnes s’étaient approchées d’eux ; des regards curieux s’étaient tournés de leur côté. Mrs Hetley, les sourcils tout à fait froncés, paraissait éprouver une surprise douloureuse ; Mr Hetley était ironique et méprisant. Un vieux fond de timidité monta aux joues d’Étienne et les colora rapidement. Son interlocuteur continuait de rire et de parler haut avec cette liberté d’expansion animale si caractéristique de la jeunesse américaine. Il s’éclipsa vers le salon du thé où ne régnait aucune étiquette. La nièce des Bahamas l’accueillit avec un sourire. Elle se tenait devant une table chargée de bibelots d’argent et de petites pâtisseries rangées dans des coupes de Chine montées sur des pieds métalliques qui représentaient des dragons tirant la langue. Le Samovar fumait : Miss Herbertson était là : elle tendit la main au jeune homme sans dissimuler le moins du monde le plaisir qu’elle avait à le voir, et tout de suite ils s’isolèrent pour causer, d’une façon qui n’étonna personne autour d’eux. Mary voulait savoir s’il n’avait pas reçu une lettre de sa mère le rappelant en France : il eût un geste étonné. « J’ai cru sentir cela, dit-elle, l’autre soir, quand vous êtes entré ; il y avait un peu d’agitation dans vos manières et vous avez tout regardé autour de vous avec cette sorte d’intensité qu’on met à fixer les objets qu’on aime lorsqu’on est près de les quitter. Cela m’a fait plaisir de penser que notre cher salon vous plaisait, et que vous vous étiez habitué si vite à vous y sentir at home et que vous en emporteriez l’image au fond de vos souvenirs. » — « Vous savez bien, répondit Étienne, que j’aime tout ce qui vous entoure. » — « Voilà, fit Mary, une déclaration en règle. » — Et elle souriait avec une jolie expression moitié malicieuse, moitié satisfaite. Lui se sentit comme étourdi par ce qu’il venait de dire. Il vit qu’elle le croyait, convaincue sans doute par le ton plus encore que par les paroles et sa loyauté s’alarma. L’aimait-il vraiment ? Avait-il le droit de lui faire un aveu d’amour ? En une seconde il eût inspecté son propre cœur et le trouva rempli d’elle. Il ne sut jamais comment l’invasion s’était produite mais plus tard en y songeant, une bizarre association d’idées lui vint. Il pensa aux villes antiques assiégées, aux guerriers endormis sur les remparts ; la surveillance s’est relâchée et par une voie détournée, dans le silence d’une nuit sans lune, des files d’hommes s’avancent… quand l’alarme est donnée la cité est prise ; ses issues sont occupées ; toute défense est impossible…

Toute défense est impossible. Étienne le constate avec une joie confuse et se rend. Oh ! la douce capitulation, le grand repos après tant de luttes et d’incertitudes, la radieuse solution, inaperçue la veille encore et toute proche cependant ! Ils ne se dirent plus rien ce jour-là ; ils convinrent d’une promenade à cheval pour le surlendemain. Le général emmena sa fille. Étienne rentra à l’hôtel et se fit servir à diner dans sa chambre. Il était distrait et commanda au nègre qui mettait le couvert de venir l’enlever très exactement au bout de trois quarts d’heure. Celui-ci le rappela aux convenances en répondant avec aménité : « Je ne puis pas. Nous avons un petit entertainement dans le sous-sol. Nous avons invité des dames et ce ne serait pas poli de les quitter. Mais quand vous aurez fini, mettez seulement la table du dîner devant votre porte. Je l’enlèverai plus tard. » Et tandis que les colored ladies[2] dansaient en bas au son du banjo, Étienne s’endormait heureux, ayant employé sa soirée tantôt à se représenter Mary vêtue d’une longue robe blanche vaporeuse et scintillante, tantôt à écrire sur de grandes feuilles de papier qu’il déchirait aussitôt la formule du billet de mariage : « Le Général et Mrs Herbertson ont l’honneur de vous faire part du mariage de Miss Mary Herbertson, leur fille, avec le Marquis de Crussène. » Ces enfantillages l’avaient charmé !… dans son rêve la traîne blanche frissonnait et les facteurs parisiens déposaient à toutes les portes, l’annonce de son bonheur.

En Bretagne, il était six heures ; une humidité grise glissait sur les mousses et les granits. La marquise revenait du village, enveloppée dans une mante doublée d’hermine. Perros, le vieux garde la précédait, une lanterne ronde à la main. Il y avait un bois sombre à traverser avant d’arriver au château et la marquise craignait d’y rencontrer des hommes de mauvaise mine. Perros, lui n’avait pas peur des rôdeurs, mais bien d’entendre le grincement de la brouette de la mort parce que la rencontre du sinistre véhicule est un présage de malheur pour les pauvres humains.

V

Le Potomac est tout vide. Cette solitude exagère encore sa largeur ; on dirait un bras de mer. Les petits flots pressés que le vent soulève à l’encontre du courant s’efforcent de reproduire les volutes et les franges d’écume des vraies vagues comme des bébés imitant les gestes et les attitudes des grandes personnes. Ils se heurtent, se poussent, se retournent, se rejettent de l’un à l’autre les milliers d’étincelles que le soleil leur prodigue pour les amuser ; ils s’éclaboussent, changent de couleur et puis, assagis tout d’un coup aux approches verdoyantes des berges, s’allongent sur le sable en révérences distinguées. Les arbres répondent en s’inclinant et en murmurant des choses aimables. Vraiment on n’a jamais vu une nature si discrètement exubérante, si bien élevée et en train tout à la fois ! Le ciel porte une toilette azurée que recouvre un tulle léger, tout pailleté de lumière ; la brise retient la vigueur de son souffle ; des oiseaux vont et viennent dans les hauteurs atmosphériques, traçant de joyeuses fusées… et dans le cœur d’Étienne le conte de fée continue. Il interprète les sentiments des bêtes et des plantes, de l’air et de l’eau ; leur langage lui est familier. Il a perdu de vue l’humanité. Les quelques voyageurs qui se sont embarqués avec lui ce matin au wharf de la Septième rue sur le petit vapeur d’Alexandria ne troublent point sa rêverie. Il les oublie comme il oublie les vilaines rues du quartier nègre, la promiscuité du tramway et le wharf lui-même, encombré de cordages et de ballots et imbibé de goudron.

À présent Washington a disparu. Le dôme blanc du Capitole apparaît seul, demi-cercle éblouissant, au-dessus des forêts qui bordent la rive. Ces forêts ont l’air dense et primitif ; la végétation y a une puissance et un coloris qui surprennent l’Européen, habitué à de chétifs automnes. Mais pour Étienne l’automne est devenu un printemps. Son âme vibre d’une façon nouvelle. Il se surprend à écouter ces vibrations avec un étonnement ravi. En vérité, la naissance de l’amour vrai est bien différente de ce qu’il croyait et s’accompagne d’une exquise sensation de fraîcheur et de renouveau.

Le voici dans un tramway électrique qui glisse très vite le long d’un fil aérien tendu à travers les rues d’Alexandria ; le véhicule est tout battant neuf, sans éraflures sur son vernis, ni taches sur ses coussins ; la petite ville, elle, est grisâtre et a l’air fatigué ; ils ne semblent pas faits l’un pour l’autre. Étienne songe à jadis, aux cavaliers à tricornes qui ont chevauché par ces rues ; il se représente l’arrivée de George Washington venant se reposer, à Mount Vernon des fatigues de sa vie officielle ; sa haute stature se silhouette, là-bas, sur la berge ; impassible et grave il a donné un regard aux bagages que l’on débarque et puis s’approchant d’un carrosse qui attend, attelé de deux beaux chevaux lourdement harnachés, il a aidé Mme Washington à s’y installer avec sa dame de compagnie et d’un sourire, a pris congé. Sorti des rues le tramway, tout à coup, débouche dans la campagne et file en pleins champs au milieu des herbes. Étienne suit des yeux le petit cortège historique qui s’avance dans la même direction. Le général vient en tête, à cheval, avec ses officiers derrière lui, le front un peu soucieux parce qu’il songe aux allures étranges, aux prétentions insoutenables de ce Genêt, le nouveau ministre que la Convention de Paris lui envoie et avec lequel il sera décidément bien difficile de s’entendre… Le carrosse est très secoué par les pierres roulantes et tombe sans cesse d’une ornière dans l’autre ; il est tendu d’une étoffe claire à fleurettes et sur les coussins s’entassent mille petits paquets soigneusement étiquetés. Alexandria n’offre guère de ressources et en maitresse de maison prudente, Mme Washington songe qu’elle aura sans doute du monde à recevoir pendant sa villégiature. Une inquiétude lui vient même à ce sujet et elle se penche vers sa dame de compagnie pour la lui communiquer… Mais alors Étienne s’aperçoit que celle-ci est très jeune, qu’elle est habillée à la mode de 1893 et qu’elle ressemble à s’y méprendre à Mary Herbertson ; et la vision du passé se décolore, s’estompe, s’évanouit tandis que le jeune homme demeure face à face avec la réalité rose de demain ; car en ce moment il ne doute pas de son bonheur et n’y entrevoit aucun obstacle. Il songe que « les convenances seront satisfaites » comme on dit à Paris. La religion même ne sera pas une objection. Mary qui descend par sa mère des premiers colons du Maryland, est catholique comme eux. Sans doute son catholicisme est bien différent de celui de la marquise ; leurs bonnes œuvres pourront néanmoins s’associer. Et puis quand les lèvres prononcent les mêmes paroles, qu’importe le sens différent qu’y attache l’esprit ? Mary d’ailleurs serait à la hauteur de toutes les difficultés. Dans la pieuse Bretagne, elle saura demeurer elle-même sans choquer personne ; à Paris, où sa grâce et sa beauté feront sensation, elle accueillera les hommages sans en être déconcertée ni troublée…

L’arrêt brusque du tramway met un point final aux réflexions d’Étienne et très joyeux, il descend devant la longue baraque de bois qui sert d’abri et de restaurant aux « Pèlerins » de Mount Vernon. Rien qu’à la voir cette baraque avec son apparence un peu austère, les tables et les bancs de bois brut rangés à l’intérieur et le comptoir où des biscuits sèchent entre deux piles de gros sandwichs hâtifs on se croit transporté dans quelque pélerinage européen et l’on cherche des yeux la marchande de cierges et de chapelets ; mais les alentours sont vides ; des près et des champs se succèdent coupés par une barrière rustique qui marque les limites du domaine.

Il appartient aujourd’hui à une association nationale composée exclusivement de femmes américaines. Les fondatrices de cette association s’étaient proposé d’acheter Mount Vernon, d’en assurer ainsi la conservation et de le transformer en une sorte de musée consacré à la gloire de Washington. Ces nobles desseins ont été réalisés en tous points. Non seulement les souscriptions furent assez nombreuses pour permettre d’acquérir le tout, de restaurer complètement la maison et d’entretenir le parc, mais on put reconstituer l’ancien mobilier qui avait été en partie dispersé. Beaucoup de ceux qui s’en étaient partagé les pièces lors de l’adjudication opérée après le décès de la veuve du général, avaient obéi en les acquérant à un sentiment de piété filiale et ces objets avaient été conservés par eux comme des reliques précieuses. Ceux-là s’empressèrent de les restituer à l’association. Ce qui manquait fut remplacé par d’habiles reproductions dans le goût du temps de façon que l’ensemble fut irréprochable et donnât l’impression d’une demeure abandonnée la veille par ses habitants et conservant intacts, le cachet de leur passage et la marque de leurs habitudes quotidiennes.

Étienne prend un vif intérêt à parcourir ces appartements qui grâce à des soins si délicats, ne sentent pas la mort, à peine l’absence… Au rez-de-chaussée la grande salle remplie des présents envoyés à Washington de tous les coins du monde est telle sans doute qu’il l’a quittée pour aller se coucher dans cette humble petite chambre, là haut, si nue, si pauvre, où sa vie terrestre a pris fin. Au premier étage les plafonds sont bas, les fenêtres étroites, le vieil escalier de bois crie sous les pas des visiteurs ; des gardes vigilants les suivent, attentifs au moindre mouvement, moins par crainte des voleurs vulgaires que des collectionneurs indélicats… Les pièces les plus petites qu’on peut, du seuil, embrasser d’un seul coup d’œil sont fermées par des câbles de velours tendus en travers de la porte ouverte ; dans les autres on va et vient librement.

Étienne après avoir longuement parcouru la maison s’arrête un instant sous la haute vérandah de bois à contempler le paysage large et tranquille qui s’étend au-delà des pelouses ; il songe combien ce paysage sur lequel tant de fois se sont reposés les regards de George Washington est semblable à l’âme du héros. Le grand fleuve qui en occupe le centre coule immuable comme la destinée et de chaque côté, les collines, les prés, la forêt se sont rangés de bonne grâce, sans symétrie voulue, dans une aimable confusion. Ainsi Washington sut composer sa vie de façon à l’harmoniser avec le glorieux destin qui si inopinément la traversa. Jamais fortune aussi haute n’apporta moins de désordre dans une existence. Jamais fondateur d’état ne demeura aussi maître de lui en face d’événements aussi troublants. On a vu passer de plus habiles capitaines, de plus puissants génies, on n’a jamais vu d’âme plus libre et plus fière. Aussi quel prolongement unique dans l’immortalité ! Le nom de l’homme transféré à la métropole, son souvenir associé à toutes les solennités nationales, ses derniers conseils lus et médités par trois générations successives, son exemple assez vivant encore pour entraver, soixante-dix ans après sa mort, les ambitieux calculs d’un de ses successeurs, le monde enfin uni dans un respect si unanime qu’on n’a écrit de lui que des éloges !

Poursuivant le cours de sa méditation, Étienne se demande alors quels ont été le mobile et le régulateur d’une telle vie, à quoi tient qu’elle fut si simple et si pure et comment il se fait que la mémoire de Washington n’ait pas un ennemi ?… et de nouveau le paysage fixe son attention. Les grandes eaux qui roulent sur le sol ne troublent pas la nature ; elle s’en arrange, elle en profite. Si les eaux se détournent, l’ordre est un instant bouleversé puis les forces anonymes reprennent leur mystérieux travail, lent, pondéré, incessant ; qu’importe ici ou là, puisque partout et toujours les lois naturelles seront strictement obéies ? L’humanité ne peut atteindre à cet équilibre absolu, irraisonné et involontaire, mais elle s’en rapproche dès que l’individu parvient à régler ses actions d’après une cause déterminante, précise et fixe. Si cette cause est mauvaise, il est vicieux ; si elle est bonne il est vertueux. Washington fut le représentant le plus parfait de cette catégorie d’hommes qui, à travers les vicissitudes, les accidents, les problèmes dont la vie est semée, cherchent avant tout le bien public et lorsqu’ils l’ont trouvé, s’y tiennent obstinément.

Le Bien public ! Un grand mot dont il se fait un étrange abus, mais qui corrrespond à une indéniable réalité. Il est évident que Washington n’a pas eu d’autre idéal et qu’il y a tout subordonné. En prenant le commandement de l’armée il déplorait en son for intérieur la guerre qu’il allait entreprendre mais il la sentait nécessaire et sacrifiait son repos et ses préférences personnelles aux intérêts de la collectivité à laquelle il appartenait. Plus tard, quand il fallut consacrer la rupture définitive avec l’Angleterre, son cœur en saigna tant le loyalisme des colonies avait acquis de puissance ; mais l’aveuglement de la mère-patrie ne comportait point d’entente possible ; le premier devoir des Américains n’était-il point de vivre ? Et lorsqu’enfin, en présence de l’anarchie montante, de la désorganisation terrible à laquelle avait abouti le premier essai de gouvernement fédéral, Washington fut appelé à exercer une magistrature suprême, nouvellement créée, dépourvue d’appuis et d’aides, déjà soupçonnée et jalousée, ce fut encore l’idée du bien public qui le détermina à surmonter ses répugnances. Très relative et essentiellement variable la conception du Bien public n’en constitue pas moins un criterium stable parce qu’elle subsiste toujours, qu’elle est toujours là. L’homme n’est pas certain de distinguer clairement, mais il est toujours libre de chercher honnêtement. Et d’ailleurs, combien souvent la conduite à tenir se ferait claire à ses yeux s’il faisait abstraction de ses passions, de ses préjugés, s’il s’interrogeait franchement.

Par une pente naturelle la pensée du jeune homme glisse vers la France lointaine. Combien la préoccupation du Bien public est étrangère à ses compatriotes. Les querelles, les haines passées ont à ce point brouillé et obscurci toutes choses que la plupart des citoyens, et les meilleurs, les plus éclairés ne savent même plus distinguer entre leur point de vue personnel ou le point de vue de leur petite coterie et celui de l’ensemble du pays. Et ils ont en même temps perdu la notion de la race si supérieure à celle du pays parce qu’elle embrasse le temps et la succession des générations. L’instabilité, devenue pour eux une seconde nature leur ferme l’horizon au-delà des limites de leur propre vie ; ils pensent à assurer à leurs enfants l’aisance et si possible la richesse : ils ne pensent pas à leur préparer une existence plus heureuse dans un milieu moins troublé, avec des données, des bases de vie morale mieux établies, moins chancelantes. La grandeur immédiate de la France les intéresse ; le succès de sa grandeur future, le désir de se rattacher à la fois au passé et à l’avenir, en un mot la notion de l’incessante et perpétuelle évolution leur manquent totalement.

Que ferait Washington, s’il était Français ?… Et cette subite interrogation, en traversant l’esprit d’Étienne, y fait soudain une telle clarté qu’il en demeure ébloui. Pendant un moment il a la perception très nette de ce que serait l’admirable testament politique du grand citoyen si, traitant des affaires de la France contemporaine au lieu de traiter de celles des États-Unis de 1810, il indiquait aux Français leur devoir présent. Il l’entend condamner par quelques mots nobles et fermes les entreprises injustifiées qui tendent à ramener le passé ou à précipiter l’avenir et indiquer avec une lumineuse simplicité où réside le progrès véritable : dans le labeur modeste, dans l’effort quotidien, identique, incessamment renouvelé, sans découragement et sans hâte. Il l’entend rappeler la loi fondamentale des démocraties modernes, cette corrélation intime entre l’individu et la collectivité qui assure à chacun une part d’action et de responsabilité dans l’œuvre d’ensemble. Il l’entend recommander la sage résistance aux entraînements trop généreux, la défiance prudente des illusions et surtout le sacrifice des préférences personnelles en présence des volontés manifestes de l’opinion, pour peu qu’elles soient raisonnables et honnêtes. Ainsi donc, le Bien public n’est jamais loin : s’il se dissimule un instant sous l’apparente complication des événements, s’il semble disparaître dans le remous des tempêtes inopinément soulevées, on retrouve très vite sa trace et les hommes qui veulent s’en faire un flambeau conducteur ne courent jamais le risque de rester longtemps dans l’incertitude et l’embarras ; la clarté revient et leur montre la route.

Étienne se dit que Mount-Vernon n’est pas seulement un souvenir, mais plus encore : un tombeau, car le « Père de la Patrie » dort son dernier sommeil à l’ombre de sa demeure d’ici-bas. Il éprouve un vif désir de se trouver près de ce tombeau comme si la pensée du grand mort devait là, s’épanouir plus réelle, plus directe : hâtant le pas, il s’engage dans une allée qui traverse la pelouse et descend vers le Potomac en s’enfonçant sous des ombrages épais. Le parc de Mount Vernon occupe les flancs de la colline sur laquelle s’élève la maison d’habitation et remplit un vallon étroit qui aboutit au fleuve. À mi-côte, toute entourée de verdure, est une grotte d’aspect naturel ; une grille très simple en défend l’entrée et le sol y est semé de fin gravier. Dans la grotte, deux sarcophages sont placés côte à côte, longs rectangles de pierre sans sculptures, sans ornements, recouverts seulement par des plaques de marbre gris où s’incrustent des lettres de bronze : sur l’un ce seul nom : George Washington ; sur l’autre, ces mots : Martha, épouse du général Washington. C’est tout.

On s’attend en arrivant là à trouver quelque monument grandiose, quelque inscription triomphale, des traces du culte si justifié rendu par la nation à son glorieux fondateur. Mais quoi de plus émouvant que ce silence et cette sobriété superbe ? L’effet en est irrésistible. Ce qui, plus que tout le reste, saisit Étienne, c’est la présence, sous le roc intact de ces deux tombes pareilles, toutes proches, comme si les doux colloques habituels devaient se continuer dans l’au-delà ; son nom à lui est seul sur les deux tombes, indiquant la fusion parfaite, l’entente introublée ; le couple uni d’amour par delà le trépas semble ne vouloir d’autre titre à la sympathie des vivants que la fidélité éternelle qu’il se garde à lui-même. N’est-ce pas là ce qui a doublé la puissance de l’homme public, cette droiture, cette pureté, cette noblesse d’âme de l’homme privé ? Qui donc a dit — et non sans raison peut-être — que les grands hommes sont des déformés et que le génie participe de la folie ? Ici pourtant l’humanité triomphe dans la plénitude de ses facultés et avec elle le christianisme dans la perfection de son institution fondamentale, le mariage chrétien.

Étienne continue sa route à travers le parc désert. Les feuillages richement teintés de rouge et de jaune et baignés de soleil ressemblent à des buissons ardents. De joyeux chants d’oiseaux s’en échappent. Les allées serpentent sous le couvert bien entretenues, mais sans les raffinements mièvres des jardins artificiels. Il descend jusqu’au fond du petit vallon et gagne le bord de l’eau. Il y a là une véritable plage en miniature faite d’un sable fin sur lequel il s’allonge. Les flots du Potomac viennent mourir à ses pieds : nulle trace d’habitations n’apparaît en ce lieu. À gauche et à droite la vue est fermée par des promontoires de rochers que couronne une épaisse végétation ; le vaste tournant du fleuve s’encadre magnifiquement entre le premier plan sauvage et la ligne verte de la rive opposée qui découpe sur le ciel la silhouette de ses feuillages. Étienne éprouve un parfait bien-être. La petite anse où il se trouve n’est-ce pas le port enchanté dans lequel sa barque vient d’aborder, ce port tant désiré à l’existence duquel il ne croyait plus voici trois jours ? Tout lui est venu à la fois, le bonheur intime qu’il n’avait pas cherché et cette certitude morale tant poursuivie et qui, si longtemps s’était dérobée ! Rien ne lui semblera désormais au-dessus de ses forces ; il oublie les récifs où vingt fois se sont brisés ses enthousiasmes ; sa sécurité est absolue.

Cependant le temps passe et voici que les réalités humaines s’imposent à son attention ; on ne se nourrit pas de soleil et d’air pur et son estomac se plaint d’avoir été négligé. Les deux œufs et la cotelette dont il s’est lesté avant de quitter l’hôtel ne suffisent pas à son appétit juvénile et tirant sa montre il constate que l’heure du lunch est passée depuis longtemps. Alors il remonte à grandes enjambées un petit chemin qui suit la lisière du bois et débouche sur la pelouse qu’il a traversée trois heures plutôt. Des ombres déjà s’y allongent, toutes bleutées et si doucement posées sur l’herbe qu’on dirait des caresses aériennes. Bientôt il est devant la baraque de l’entrée et s’attable devant un thé jaunâtre qu’escortent des gâteaux poussiéreux et deux sandwichs énormes. « How did you like it »[3] dit familièrement l’homme du tramway en passant devant lui. « Beautiful » répond Étienne la bouche pleine. « Eh ! reprend l’autre en clignant de l’œil et en crachant à douze pas, I guess there’s nothing equal in the world ![4].

Puis ce sont de nouveau la course rapide à travers champs, les rues grisâtres d’Alexandria et le petit vapeur noirot remontant le fleuve. Au wharf de la septième rue, Étienne encore bercé dans le bleu des songes, sort du bateau et reprend la route du matin. Le quartier nègre lui paraît moins sale et moins bruyant ; il trouve aux négresses des sourires gracieux et aux gamins vautrés dans le ruisseau toutes sortes de gentillesses. Son odorat se refuse à lui transmettre le vilain parfum d’humanité qui flotte sur ce décor. Bientôt il débouche dans Pensylvania avenue, plus animé à cette heure et tournant à gauche il se dirige vers la Maison-Blanche. Juste à ce moment il voit venir à lui deux hommes sur le passage desquels quelques chapeaux se soulèvent. L’un est petit et maigre, l’autre grand et très fort, la face ronde, le regard vif et clair, la lèvre ornée d’une petite moustache courte. Sa démarche alourdie est pourtant assurée et une grande simplicité caractérise ses manières. Une fois déjà, le jeune marquis a pu observer de près l’intéressante physionomie de Grover Cleveland, pour la deuxième fois président des États-Unis et chef de 70 millions d’hommes. Mais l’idée ne lui est pas encore venue de considérer en lui le successeur de George Washington et comme soudain la vision s’évoque du général, en grand costume, l’épée au côté, se rendant en voiture de gala, à l’ouverture du Congrès et plus semblable à un monarque constitutionnel qu’au chef élu d’une démocratie, il se demande si de Washington à Cleveland la présidence n’a pas singulièrement dévié ?… Mais non ! la forme a changé, voilà tout. Washington aujourd’hui ferait comme Cleveland. Sans regrets et sans embarras et rien ne le distinguerait dans la vie extérieure du plus humble de ses administrés. Étienne pense que les institutions républicaines ont en tous les cas cet avantage d’une extrême élasticité. Quelles difficultés en Europe, pour approprier la monarchie aux mœurs démocratiques du jour ! Quels singuliers et parfois ridicules compromis entre l’étiquette du Palais et la liberté de la rue, quelles distinctions subtiles entre le souverain debout sur son trône pour recevoir des compliments officiels et le souverain semi-incognito menant son phaëton ou applaudissant les audaces du moins respectueux des Chats-Noirs… Oui, vraiment la forme républicaine comporte beaucoup d’élasticité !… Étienne se prend à rire en pensant à la crise d’indignation en laquelle cette simple réflexion plongerait son respectable cousin le vieux duc d’Alluin.

VI

Le même soir, dans la salle à manger du Metropolitan-club, les diplomates célibataires s’assirent à leurs petites tables carrées ornées de bougies à abat-jours roses et dégustèrent dédaigneusement leur potage qu’ils ne trouvèrent ni bon ni mauvais. Et comme le poisson tardait à venir, détenu à la cuisine par quelque négligence nègre, l’un d’eux, un grand jeune homme très mince avec un regard d’ange déchu, des cheveux blonds en crête de vague et des doigts effilés cerclés d’or, se renversa un peu sur sa chaise, étendit les jambes, changea sa fourchette et son couteau de place poussa un long soupir et dit enfin en s’adressant à son voisin. « Rovesco, je crois que je ne pourrai jamais m’habituer à ce pays-ci ! »

— « Eh bien ! répondit l’autre pacifiquement il faut demander votre changement » — Rovesco était un homme petit et peu corpulent qui n’offrait rien d’intéressant que sa tête trop grosse pour son corps mais fort expressive. Noir de cheveux et jaunâtre de peau, il promenait sur les choses et sur les gens un regard qui s’appuyait sur eux et qui était tout chargé de logique imperturbable et de philosophie railleuse. Secrétaire de la Légation d’Italie il résidait à Washington depuis plusieurs années : il y était l’ami de tout le monde et le confident de beaucoup. On ne lui connaissait point de flirt et toutes ses tendresses semblaient se rencontrer sur sa bibliothèque où il avait amassé le trésor de la blague universelle. Monsieur Anatole France tenait évidemment la première place. Venaient ensuite tous ceux qui sous quelque forme et en quelque langage que ce fut, s’étaient amusés à percer à jour une croyance sincère, à troubler des consciences, à démolir des convictions, à ridiculiser de vieilles coutumes, à ébranler quelque règle de morale. Rovesco invitait tour à tour ses collègues et leurs femmes à venir prendre le thé dans son petit appartement et après le thé, de sa voix lente et bien timbrée, il ne manquait pas de lire à ses hôtes quelques passages piquants de ses auteurs favoris. C’était une distraction très recherchée dans le corps diplomatique.

Après quelques instants de silence, Rovesco renoua la conversation et dit : « Que trouvez-vous donc, cher ami, de si répréhensible dans ce pays ? Les gens y ont une façon particulière d’entendre la cuisine et de parler aux femmes, voilà tout. Ce sont d’ailleurs les deux seuls traits par lesquels les hommes se différencient d’un bout du monde à l’autre. Pour le reste ils sont exactement semblables ». Et Rovesco prenant son parti de cette déplorable similitude s’adonna à l’absorption d’un morceau de sole qu’on venait de lui servir avec trois champignons autour.

« Non, dit son interlocuteur, l’élégant John Magouis, secrétaire de la légation des Pays-Bas, non ! ils ne sont pas tous pareils ! Les anglais sont cousins des américains : ils parlent la même langue et pourtant quel abîme entre un club anglais et un club américain ! » Magouis avait été secrétaire à Londres avant Washington et il y était devenu anglomane. Il avait même poussé les choses jusqu’à changer son prénom de Jean en celui de John et lorsqu’il recevait une lettre adressée à John Magouis Esq•, il ne se tenait pas d’aise. Le grand drawback de son existence était de n’avoir pas été élevé à Eton et de n’avoir pu ensuite flâner sous les cloîtres gothiques d’Oxford ; et le principal mérite de la Haye consistait à ses yeux en ce que les environs de la ville présentaient quelques analogies avec la campagne anglaise. Quant à la politique, la seule question qui le passionnait était le mariage éventuel de la jeune reine Wilhelmine avec un petit-fils de la Reine Victoria.

« Voyons, Rovesco, reprit-il en s’animant, vous ne pouvez pas dire que ce soit un club cet endroit où nous venons prendre un repas faute de mieux : ce n’est pas même un restaurant ! on y est exposé à des manques d’égards continuels. Parlez-moi du Saint-James’s ! à la bonne heure ! » Rovesco aussi, avait habité Londres et fait partie du Saint-James’s, le club diplomatique de Piccadilly. « Mon Dieu, répondit-il ! il y avait dans le Hall du Saint-James’s un Headporter en livrée qui était bien la personne la plus insolente que j’aie jamais rencontrée tandis qu’ici le portier est un aimable noir qui, m’ayant vu très enrhumé une fois, m’apporta des boules de gomme confectionnées par sa grand’mère d’après une très vieille recette de la Louisiane. » Rovesco s’interrompit pour adresser un salut de la main à Étienne de Crussène qui entrait et le colloque en resta là. Magouis n’était pas absolument certain que Rovesco se moquât de lui, mais dans le doute, il préférait s’abstenir. Les autres avaient des journaux près d’eux, les lisaient en mangeant. Le repas s’acheva dans un silence qui contrastait avec le gai tumulte débordant de la salle voisine où douze jeunes américains célébraient un championnat gagné par l’un d’eux.

Son dîner expédié, Étienne descendit dans la « crypte ». C’était, au rez-de-chaussée, à droite du vestibule, une vaste salle dont les murailles étaient faites de briques roses très fines et soigneusement cimentées ; de grandes arches romanes à chapiteaux sculptés y donnaient accès et surmontaient les fenêtres à vitraux. Sous le pavé de mosaïque erraient d’épais tapis aux couleurs éclatantes : de nombreuses lampes électriques épanouies dans les lustres et les girandoles de fer forgé répandaient la lumière à profusion. Sur une des arches s’ouvrait une haute cheminée où brûlait un véritable brasier. Des tables, ça et là, et des guéridons pour poser les cocktails ou le café, puis des fauteuils d’osier rembourrés de coussins et des Rocking-Chairs de tous les modèles et de toutes les dimensions formaient l’ameublement de cet étrange salon que Phokianos, l’attaché Turc, avait surnommé la crypte en raison de son architecture semi-religieuse et dans lequel il passait des heures à rêvasser en suivant de l’œil les volutes bleuâtres dessinées par la fumée de ses cigarettes.

Ce Phokianos précisément (un Phanariote entré de bonne heure dans la diplomatie ottomane), s’occupait de religion plus volontiers que de politique ; il adorait les controverses théologiques et savait par le menu ce qui s’était passé au concile de Nicée ou à celui de Chalcédoine ; il s’offrait à vous démontrer que la messe du Pape n’était pas une vraie messe et que le Pape n’était pas un vrai prêtre, les erreurs et les irrégularités qui, depuis la suite des temps, s’étaient introduites dans les cérémonies de la consécration épiscopale ayant infirmé le caractère de cette consécration et lui ayant enlevé toute valeur. Ce n’était pas d’ailleurs le seul grief de Phokianos contre Léon xiii auquel il reprochait en termes amers, de vouloir « démocratiser » le culte. Étienne en entrant, le trouva installé dans son habituel Rocking-chair : il se balançait au milieu d’un nuage odorant, les yeux au plafond. « Ah ! vous voilà, mon cher, s’écria-t-il en apercevant le marquis. Je gage que vous avez encore passé l’après-midi à entendre remuer des chimères là-bas et son grand bras gesticulateur s’étendait dans la direction de l’Université catholique — au lieu de vous en tenir à ce qu’on vous a dit par ici ! » : et son bras se détournait vers Georgetown, le faubourg de Washington où s’élève le collège des Jésuites.

« Non, dit Étienne plaisamment, en imitant sa mimique, je n’ai pas été là-bas depuis plusieurs jours ; les chimères comme vous dites font une courte absence » — « C’est vrai, clama Phokianos, très indigné ; Mgr Keane est allé à Boston, prêcher dans un temple méthodiste ! Quel scandale, grand Dieu ! ». « Qu’est-ce que cela peut vous faire, demanda Étienne, puisque vous êtes orthodoxe ? » Phokianos, agité, se leva et pérora en marchant. « Sans doute, sans doute, je suis orthodoxe !… Mais les cultes chrétiens sont plus ou moins solidaires les uns des autres et quand votre pape aura chassé du catholicisme tout ce qui s’y trouve de poétique, de mystérieux, de terrible et d’étincelant, l’orthodoxie sera atteinte à son tour. On en fera un jardin pierreux comme celui de l’infâme Luther. On enlèvera à nos prêtres leurs beaux costumes et aux icones, leurs ornements d’or ; on ouvrira le sanctuaire aux indiscrétions de la foule, on composera des prières en langue vulgaire et on aura un orgue mécanique qui jouera Cavalleria Rusticana pour commencer l’office ». Phokianos une fois lancé ne s’arrêta plus. Il cita le prophète Jérémie, Saint-Jean Chrysostome et M. Auguste Nicolas. Entre temps il jeta l’anathème sur le cardinal Gibbons, sur l’archevêque de Saint-Paul, sur Mgr Ireland ce qui amena Rovesco à parler d’eux, dès que l’irritable phanariote perdant l’haleine eût été forcé de se taire un instant.

Deux autres attachés s’approchèrent et la conversation devint générale. Magouis seul resta à l’écart, absorbé dans l’apparente contemplation de ses souliers vernis, perdu en réalité dans les mille et un futiles souvenirs qui formaient le plus clair des connaissances acquises par lui pendant son séjour à Londres. « En somme, dit Rovesco, ces prélats sont de brillants météores, mais il ne restera d’eux qu’un souvenir et point de traces. Que peuvent des individualités isolées contre un parti anonyme qui défend les droits de la routine ? C’est toujours une grande force de représenter la routine et quand il s’agit de l’Église, c’est aussi une grande force de n’avoir pas de chef sur qui les regards se tournent. On ne suit pas les idées du Cardinal ou celles de Mgr Ireland — et du reste elles sont très vagues ; on suit leurs personnes. Eux disparus, leurs adeptes se trouveront dans la situation des cannes ayant perdu « celle qui va par devant. » Tandis que contre le parti adverse la mort ne peut rien. Au lieu d’être dirigé par un homme, il l’est par une compagnie. Les jésuites sont assurés d’avoir le dessus. »

Étienne objecta que Mgr Gibbons et Mgr Ireland formaient de nombreux disciples et qu’ils auraient sûrement des successeurs dignes de continuer leur œuvre. Cette œuvre ne lui paraissait pas du tout vague. Elle consistait à intellectualiser le catholicisme en donnant au sentiment intérieur, à la conscience, la prépondérance sur les formes et les cérémonies extérieures… « Cela, grogna Phokianos, c’est déjà la négation du catholicisme. » Elle consistait encore à le rapprocher de la démocratie en donnant à la charité le pas sur les deux autres vertus dites « théologales » l’espérance et la foi, à placer l’action par conséquent avant la contemplation, enfin à répandre les habitudes de tolérance en permettant à tous les chrétiens d’unir leurs efforts sur le terrain de la charité où les étroitesses du dogme se font moins sentir. Étienne ne connaissait pas Mgr Ireland ni le Cardinal Gibbons, mais il avait souvent causé de ces choses avec Mgr Keane, et il croyait que telles étaient les vues de l’éminent recteur de l’université catholique, dont le tempérament vigoureux, la généreuse ardeur et en même temps le jugement si équilibré et si ferme l’avaient infiniment séduit.

« Mgr Keane, prononça Rovesco, il n’y a pas de jour où l’on n’intrigue contre lui à Rome. Avant longtemps le pape le destituera et le fera venir en Italie. Vous verrez cela !… et on mettra à sa place un homme de tendances et de caractère tout opposés. » Étienne protesta : « Comment, dit-il, pouvez-vous croire que le pape commettra un pareil impair ? C’est Mgr Keane qui a tout fait à l’Université catholique ; le succès de l’institution, ses progrès rapides, tout vient de lui et en dépend et sa popularité va croissant chaque jour. »

— « C’est précisément pour cela. Il est dangereux et sera bientôt suspect. Le pape d’ailleurs a déjà commis un impair, comme vous dites, en envoyant ici un représentant permanent qui se trouve l’arbitre obligé de toutes les querelles, parce que n’étant pas reconnu par le gouvernement, sa liberté reste entière et qu’il ne peut, comme les nonces d’Europe, se retrancher derrière la raison d’État et invoquer la discrétion diplomatique, quand on lui demande de prendre parti. De plus, cet ambassadeur officieux rappelle aux Américains qui seraient tentés de l’oublier que l’église catholique a son siège à Rome, qu’elle est étrangère, par conséquent. Les Américains ne peuvent admettre l’ingérence étrangère. La seule présence de Mgr Satolli constitue un cran d’arrêt mis à l’essor du catholicisme dans le Nouveau-Monde et sa nomination fut une énorme maladresse. » — « Mgr Satolli, interposa Phokianos, devrait porter un costume spécial qui le désigne aux regards et se promener dans un carrosse doré avec un garde noble du Vatican chevauchant à ses côtés. On ne devrait l’apercevoir que la main levée, faisant le geste de bénir, et n’entendre tomber de sa bouche que des paroles latines. Alors le peuple de ce pays-ci comprendrait peut-être que la beauté d’une religion réside dans la pompe dont elle s’entoure et dans la largeur du fossé qui la sépare du commun. »

La salle fut envahie à ce moment par les convives du banquet juvénile dont le voisinage avait troublé le repas correct des futurs ambassadeurs. Depuis une heure on entendait d’en bas les efforts de leur éloquence. Douze petits speeches s’étaient succédés à la file, hachés d’applaudissements et d’éclats de rire. Quand ils entrèrent, Magouis se leva et monta dans la bibliothèqùe où il retrouvait à cette heure-là quelque chose de la gravité décente et silencieuse des clubs anglais. Phokianos reprit son dialogue muet avec la fumée de sa cigarette sans plus se soucier de ce qui se passait autour de lui. Rovesco alla lire les journaux et Étienne rentra chez lui.

***
(À suivre.)
  1. Voir la Nouvelle Revue du 15 février 1899.
  2. Mot à mot : les dames de couleur.
  3. Comment avez-vous trouvé cela ?
  4. Je me doute bien qu’il n’y a rien de pareil dans le monde.