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Le Roman de Léonard de Vinci/XIII

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Chapitre XIII - Le fauve pourpre
1503
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« Le Fauve sortant de l’Abîme. »
Apocalypse de saint Jean, XI, 7


I[modifier]

LEONARD possédait une vigne près de Florence, sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à Giovanni Beltraffio et, à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de lui, à Rome.

En route, Giovanni s’arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca Signorelli, à peine achevées. Une de ces fresques représentait la venue de l’Antéchrist.

Le visage surprit Giovanni. Tout d’abord il lui parut méchant, mais en le regardant longuement, il vit qu’il n’était qu’infiniment douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble se reflétait le dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance, frappante jusqu’à la terreur, avec un visage divin, qu’il voulait ni n’osait reconnaître.

À gauche, dans ce même tableau, était représentée la chute de l’Antéchrist. Élevé jusqu’aux cieux par des ailes invisibles, l’ennemi du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles pensées sur Léonard.

En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques : un grand et gras moine d’une cinquantaine d’années, et son camarade, homme d’un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc vagabond, un de ceux qu’on appelait des « errants » ou des « goliards ».

Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre la question des bénéfices et des privilèges.

Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d’écuyer. En chemin ils parlèrent des affaires de l’Église.

Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non-sens du dogme de l’infaillibilité papale, assurant que, dans vingt ans tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de l’Église romaine.

« Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni, en regardant le visage plein du moine, il n’ira pas dans le feu comme Savonarole ; mais qui sait ? il est peut-être plus dangereux pour l’Église. »

Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place de San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l’emmena dans l’impasse Sinibaldi, où se trouvaient quantité d’hôtelleries pour les étrangers, et particulièrement une taverne, le Hérisson d’argent, tenue par le Tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres-penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement de l’Église.

Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient que les élus. Là se trouvait réunie toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De temps à autre, il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du cristal.

Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre les concussions de la Curie :

— Qu’ils volent une fois, deux fois, soit ; mais ainsi continuellement ! Mieux vaut tomber entre les mains des brigands qu’entre celle des prélats romains. C’est le pillage en plein jour ! La main à la poche pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l’ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du cardinal !

Hans Plater se leva, prit un air solennel, et lorsque tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d’une voix traînante, comme s’il récitait un psaume :

— S’approchèrent du pape ses disciples, les cardinaux, et lui demandèrent : « Que devons-nous faire pour sauver notre âme ? » et Alexandre répondit : « Pourquoi me le demandez-vous ? C’est écrit dans la loi et je vous le dis : Aime l’or et l’argent, de tout ton cœur et de toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous vivrez. » Et s’assit le pape sur son trône et dit : « Heureux ceux qui possèdent, car ils verront mon visage ; heureux ceux qui donnent, car ils seront mes fils ; heureux ceux qui auront de l’or et de l’argent pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre au cou. » Les cardinaux répondirent : « Il en sera fait ainsi. » Et le pape ajouta : « Car je vous donne l’exemple afin que vous voliez les vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même. »

Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui n’avait pas prononcé une parole jusqu’alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue énumération, l’auteur racontait toutes les scélératesses et toutes les abominations qui s’accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie et achevant par le fratricide de César et l’inceste du pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois et gouvernants d’Europe, leur conseillant de s’unir pour anéantir « ces monstres, ces fauves à forme humaine ». « L’Antéchrist est venu, car, en vérité, jamais la Foi et l’Église de Dieu n’ont eu d’ennemis tels que le pape Alexandre VI et son fils César. »

Une discussion s’éleva pour déterminer si le pape était réellement l’Antéchrist. Les opinions étaient différentes. L’organiste Otto Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu’il supposait que le véritable Antéchrist n’était pas le pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s’emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s’appuyant sur un passage du livre L’Ascension d’Ezéchiel, que l’Antéchrist, ayant l’image humaine, en réalité ne serait pas un homme mais seulement une vision immatérielle, car, d’après saint Cyrille d’Alexandrie, « le fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antéchrist, n’est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l’ange Veliard, le prince de ce monde ».

Thomas Schweinitz secoua la tête :

— Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement : « Quel est celui-ci ? N’est-ce pas Satan ? Non. Mais un homme qui a pris toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l’une diabolique, l’autre humaine. » Cependant ni le pape ni César ne peuvent être l’Antéchrist : celui-ci doit être fils de vierge…

Et Schweinitz cita un passage du livre d’Hippolyte : De la fin du monde.

Et les paroles d’Ephraëm Syrus : « Le diable couvrira d’ombre la vierge et le serpent lubrique pénètrera en elle, et elle concevra et elle enfantera. »

— Mais qui donc le croira ? s’écria fra Martino. Je suppose, fra Thomas, qu’il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.

Schweinitz secoua de nouveau la tête :

— Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse : « Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez, et je vous consolerai. »

— S’il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le démasquera ?

Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit :

— Pour l’homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront, si bien qu’ils ne verront point où est la lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une tristesse et une perplexité comme il n’en aura existé depuis la création du monde. Et les hommes diront aux montagnes : « Tombez et cachez-nous », et ils frémiront d’effroi dans l’attente des catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira : « Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous ? Les agneaux n’ont donc pas reconnu la voix de leur pasteur ? Ô race infidèle et perfide ! Vous voulez un miracle – je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger les vivants et les morts. » Et il prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse démoniaque, et il s’élèvera au ciel parmi les éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en anges – et il volera…

Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de terreur : il revoyait les larges plis du vêtement de l’Antéchrist dans le tableau de Luca Signorelli, et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient aux ailes d’un monstrueux oiseau, derrière les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la cime déserte du mont Albano.

À ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s’était glissé le clerc qui n’aimait pas les longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres brisés : Hans Plater, un peu gris, s’amusait avec la gentille servante de l’auberge.

Puis un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson :


La belle fille de la taverne
Est une exquise rose.
Ave, Ave, je lui chante.
Virgo gloriosa !

La tavernier est un larron
À tête de renard rusé.
Mais pourtant j’aime mieux sa cave
Que l’Église de Dieu.
Verse-moi une coupe de vin !
Je suis un bon moine.
Je ne crains pas les saints Pères.
À Rome sous le poids de l’or
Les lois restent muettes :
Rome est un nid de brigands.
Le chemin de la géhenne :
Le pape, pilier de l’Église.
Est un pilori !
Eh bien ! belle fille, embrasse-moi.
Dum vinum potamus
Et chantons au dieu Bacchus :
Te deum laudamus !


Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s’épanouit en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l’or pâle du vin du Rhin et, d’une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l’Église romaine :


Et chantons au dieu Bacchus :
Te deum laudamus !…



II[modifier]

Léonard s’occupait d’anatomie à l’hôpital de San Spirito. Beltraffio l’aidait.

Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa de l’accompagner au palais du pape.

À ce moment, les Espagnols et les Portugais s’étaient adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe terrestre et qu’il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître l’avis.

Giovanni tout d’abord refusa, mais la curiosité l’emporta : il voulut voir celui dont il entendait tant parler.

Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican, et ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose d’or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés : la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l’hémicycle, les rinceaux entre les arcs, étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament et de la vie des saints.

À côté, sur la même voûte, l’artiste avait représenté les mystères païens. Le fils de Jupiter, Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes l’agriculture et l’horticulture. Les hommes le tuent ; il ressuscite et, sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau blanc Apis.

C’était une chose étrange de contempler, dans les appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de Jéhovah et le fils de Jupiter. À côté de sainte Élisabeth embrassant la Vierge Marie en lui disant : « Le fruit de tes entrailles est béni », un petit page dressait un chien à se tenir debout ; et, dans Les Fiançailles d’Osiris et d’Isis, un gamin chevauchait, nu, un jars sacré. La même joie émanait de tout ; dans tous les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre ; et il semblait que de lui, comme d’un soleil, découlait l’immense joie de vivre.

— Qu’est-ce ? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve ? N’est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d’Élisabeth et sur celui d’Isis, pleurant devant le corps lapidé d’Osiris ? N’est-ce pas le même pieux enthousiasme sur le visage d’Alexandre VI agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité sous les traits d’Apis ?

Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des louanges, brûlaient l’encens sur les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau d’or transformé, n’était autre que le premier prélat romain, déifié par les poètes :


Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus Regnat Alexander,
ille vir, iste deus.
Rome était grande sous César, aujourd’hui elle est la plus grande : Alexandre Six y règne,
le premier était un homme, celui-ci est un dieu.


Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.

Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs et des prélats qui attendaient le pape.

— D’où venez-vous, Beltrando ? demandait à l’ambassadeur de Ferrare le cardinal Arborea.

— De la cathédrale, monsignore.

— Eh bien ! comment va Sa Sainteté ? Ne s’est-elle pas fatiguée ?

— Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique ! Il me semblait que je n’étais plus sur cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n’ai pu retenir mes larmes, et je n’étais pas seul, lorsque le pape a élevé le saint ciboire…

— De quoi donc est mort le cardinal Michiele ? demanda le nouvel ambassadeur de France.

— D’avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des familiers d’Alexandre VI.

— On assure, murmura Beltrando, que vendredi, le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l’ambassadeur d’Espagne qu’il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la peine que lui avait causée la mort du cardinal.

Les assistants échangèrent un rapide coup d’œil.

Dans cette conversation se cachait un sens secret : ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu’il n’avait pu recevoir l’ambassadeur, étant trop occupé durant toute la journée à compter l’argent du défunt ; la nourriture contraire à l’estomac de Son Excellence n’était autre que le célèbre poison des Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé d’avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de l’argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d’urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu’il les engraissait comme des porcs destinés à l’abattoir. L’Allemand Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la mort subite de l’un ou de l’autre prélat avec un laconisme imperturbable :

« Il a bu la coupe. Biberat calicem. »

— Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit ?

— Vraiment ? s’écria Arborea terrifié. Qu’a-t-il ?

— On ne sait exactement. Des vomissements…

— Oh ! Seigneur, Seigneur ! soupira Arborea en comptant sur les doigts : Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale…

— L’atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés de Vos Excellences ? insinua malignement Beltrando.

— L’un après l’autre ! l’un après l’autre ! murmurait Arborea en pâlissant. Aujourd’hui vivant, et demain…

Un silence plana.

Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le commandement du neveu du pape, Rodrigues Borgia, des membres de la Curie, des chambellans, envahit la salle.

Un murmure respectueux s’éleva :

— Le Saint-Père ! Le Saint-Père !

La foule s’agita, s’écarta, les portes s’ouvrirent et le pape Alexandre VI Borgia entra.

III[modifier]

Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu’il lui suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les femmes, comme l’aimant attire le fer. Jusqu’à présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits yeux pleins d’extraordinaire vivacité, des lèvres charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même temps, presque naïve.

En vain, Giovanni cherchait dans l’aspect de cet homme quelque chose de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance mondaine et l’élégance de race. Tout ce qu’il disait ou faisait semblait précisément être ce qu’il fallait dire ou faire. « Le pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour ; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre heures ; il a une nature gaie ; tout ce qu’il entreprend sert ses intérêts ; il est vrai qu’il ne songe à rien qu’à la gloire et au bonheur de ses enfants. » Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et réellement, à en juger d’après le teint bronzé, les lèvres épaisses et le regard de feu d’Alexandre VI, du sang africain coulait dans ses veines.

« On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de l’antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil. »

Le vieux Borgia, en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la fécondité.

Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l’Israélite maître orfèvre Salomone da Sessa, celui-là même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la Vénus Callipyge : elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les messes solennelles de Saint-Pierre ; de cette façon il put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe déesse.

Il n’était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son cœur il était dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme sa défenderesse auprès de Dieu.

La lampe qu’il commandait en cet instant à Solomone était un don promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia.

Assis près d’une croisée, le pape examinait des pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres voluptueuses.

Une grande chrysolithe, plus sombre que l’émeraude, avec des étincelles d’or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna qu’on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles fines.

Chaque fois qu’il l’ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille Lucrezia, si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l’ambassadeur du duc de Ferrare, Alphonse d’Este, son gendre, le pape l’appela auprès de lui.

— Souviens-toi, Beltrando, n’oublie pas les friandises pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d’elle de chez son oncle les mains vides…

Il se nommait « oncle » parce que, dans les papiers d’État, madonna Lucrezia était notée comme sa nièce, le premier prélat de l’Église ne pouvant avoir d’enfants légitimes.

Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d’une noisette, rose et allongée, d’une valeur inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration : il l’imaginait ornant le grand décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne sachant à qui la donner : à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge Marie ? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d’enlever à la Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l’incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l’escarboucle, cadeau du sultan.

— Beltrando, s’adressa-t-il de nouveau à l’ambassadeur, quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir.

L’ambassadeur d’Espagne, s’approchant de la cassette, s’écria avec admiration :

— Jamais je n’ai vu tant de perles ! Il y en a là au moins sept boisseaux ?

— Huit et demi ! rectifia le pape fièrement. On peut s’en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne. J’ai une fille qui adore les perles…

Et, clignant l’œil gauche, il eut un rire sourd et étrange.

— Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il solennellement, qu’après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles perles de l’Italie !

Et, plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles, admirant les cascades crémeuses des grains précieux.

— Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée ! répétait-il presque balbutiant.

Et tout à coup, dans ses yeux s’alluma une lueur qui glaça d’effroi le cœur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre fille.


IV[modifier]

On annonça César à Sa Sainteté.

Le pape l’avait fait mander pour affaire importante : le roi de France exprimait, par l’entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la République florentine placée sous le protectorat de la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son fils.

Lorsqu’on lui eut annoncé l’arrivée de César, le pape jeta un regard furtif sur l’ambassadeur français, s’approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, l’amena ainsi auprès de la porte de la salle où l’attendait César ; puis il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte entrouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l’ambassadeur de France particulièrement, pussent entendre la conversation.

Bientôt retentirent de violents jurons du pape.

César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux :

— Va-t’en loin de mes yeux ! Que tu crèves, fils de chien, fils de courtisane…

— Ah ! mon Dieu ! Vous entendez ? murmura l’ambassadeur de France à son voisin, à l’oratore vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le tuera !

Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le duc de Candie, le pape tremblait devant César qu’il aimait encore davantage maintenant, d’une tendresse doublée d’orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune camérier Perotto qui, s’étant caché sous les vêtements du pape, pour échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même d’Alexandre VI.

Giustiniani se doutait également que la dispute présente n’était qu’une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à égarer l’ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n’y participait pas. Giustiniani disait qu’ils s’entraidaient toujours : le père ne faisant jamais ce qu’il disait, le fils ne disant jamais ce qu’il faisait.

Après avoir menacé le duc, qui sortait, de sa malédiction paternelle et de l’excommunication, le pape revint dans la salle d’audience, tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.

S’approchant de l’ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère.

— Votre Sainteté, commença à s’excuser le galant Français, je ne voudrais pas être la cause d’une colère…

— Vous avez donc entendu ? s’étonna naïvement le pape.

Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d’un geste amical il lui prit le menton entre deux doigts – signe de particulière faveur – et commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la pureté des intentions du duc.

L’ambassadeur écoutait ahuri, étourdi, et bien qu’il eût presque des preuves irréfutables d’une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y croire, s’il en jugeait d’après l’expression des yeux, du visage et de la voix du pape.

Le vieux Borgia mentait naturellement et d’inspiration. Jamais un mensonge n’était combiné à l’avance, il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et inconsciemment qu’un mensonge d’amour sur des lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette faculté, et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien que tout le monde sût qu’il mentait – que, d’après l’expression de Machiavel, « moins le pape a le désir d’exécuter quelque chose, plus il multiplie ses serments » –, tout le monde le croyait, car le secret de la puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination.

V[modifier]

Le cubiculaire secret s’approcha du pape et lui murmura quelques mots à l’oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis, par une porte cachée par d’épaisses tentures, dans un couloir étroit éclairé par une lanterne et où l’attendait le cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison n’était pas suffisante et que le malade revenait à la santé.

Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude qu’en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C’était encore plus avantageux puisque cela éloignait les soupçons.

« Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai, aimable et bon catholique. »

Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas : réellement il plaignait le cardinal, et s’il avait pu s’emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.

Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts libres, le couvert mis et sentit la faim.

La séance du méridien fut remise à l’après-midi. Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.

La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal, le pape ayant une préférence marquée pour la fleur de l’Annonciation, parce que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia.

Les plats n’étaient pas nombreux : Alexandre VI était sobre de nourriture et de boisson.

Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos.

Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté avec César et, comme s’il ne soupçonnait pas qu’elle était feinte, commença à défendre le duc avec ardeur.

Chacun le suivit, chantant les louanges de César.

— Ah ! non, non, ne dites pas cela ! murmura le pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu’est cet homme. Chaque jour j’attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou.

Ses yeux eurent un éclair d’orgueil.

— Et de qui tient-il ? Vous me connaissez, je suis un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, parfois je crie après lui, je m’emporte, je l’injurie et j’ai peur, oui, oui, j’ai peur de mon fils, parce qu’il est poli, trop poli, et quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le cœur…

Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.

— Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous l’aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.

L’atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson que de l’avenir glorieux qu’il rêvait pour son fils.

On sortit sur le balcon, la ringhiera donnant sur la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments par d’ardents poulains.

Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit : il songeait à madonna Lucrezia. L’image de sa fille se dressait vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alphonse d’Este. Pourquoi l’avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette union ?

Soupirant péniblement, la tête penchée comme s’il avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.

VI[modifier]

Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait affirmé que là se trouvait « le nombril de la Terre », une excroissance en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par la déclinaison de l’aiguille aimantée, lors de son premier voyage.

Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même croix dans laquelle était incrustée l’émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin pinceau dans de l’encre rouge, traça sur l’océan Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à l’est de cette ligne appartenaient à l’Espagne ; à l’ouest, au Portugal. Ainsi, d’un seul geste de sa main, il avait divisé le globe de la Terre comme une pomme.

À ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique, plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape prédit par lui, unificateur des deux mondes – terrestre et céleste.

Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux un festin auquel étaient conviées cinquante des plus belles « nobles courtisanes » romaines, meretrices honestæ nuncupatæ.

Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l’Église romaine, illustrée par deux grands événements : la division du globe terrestre et l’institution de la censure ecclésiastique.

Léonard assista à ce souper et rien n’échappa à son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal :

« Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi un dieu et un animal liés ensemble. »

Et plus loin, à côté d’un dessin anatomique :

« Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne sont pas dignes d’une aussi belle structure du corps que les gens de grande raison et de profonde observation : il suffirait aux premiers d’un sac avec deux ouvertures, l’une pour recevoir, l’autre pour rejeter la nourriture, car en vérité ils ne sont pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix – pour le reste, ils sont au-dessous des brutes. »

Le matin, Giovanni trouva son maître à l’atelier, travaillant à son tableau de saint Jérôme.

Dans la caverne, l’anachorète à genoux, les yeux fixés sur le crucifix, se frappait, à l’aide d’une pierre, la poitrine avec une telle force que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte, comme s’il plaignait l’homme en un long rugissement. Beltraffio se souvint d’un autre tableau de Léonard, la Léda au cygne, si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de Savonarole. Et de nouveau, pour la millième fois, Giovanni se demanda lequel de ces deux infinis était le plus proche du cœur du maître, ou bien tous les deux également ?


VII[modifier]

L’été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des marais Pontins, la malaria. Pas un jour ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.

Au début d’août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n’était pas la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait, l’ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait peur lui-même : il lui semblait que s’il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l’étoufferaient.

Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fûtce que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit que son mari s’y opposait. Le vieux Borgia n’aurait reculé devant aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l’avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc de Ferrare ; il possédait la meilleure artillerie d’Italie.

Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile, et longuement se promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.

Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que, s’étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux enterrements : celui d’un de ses camériers et celui de messer Guglielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.

— Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le pape.

Et au même instant une tourterelle entra dans la fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté.

— Mauvais augure ! Mauvais augure ! murmura Alexandre pâlissant.

Et tout de suite s’éloignant, il se coucha.

La nuit il fut pris de vomissements.

Les médecins étaient d’avis différents : les uns parlaient de fièvre tertiaire, les autres d’épanchement de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.

D’heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en dernier ressort d’essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le malade s’en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon d’or contenant des parcelles du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu’il ne mourrait pas tant qu’il porterait ce médaillon. L’avait-il perdu lui-même ou quelqu’un de ses familiers, désirant sa mort, le lui avait-il volé ? On ne le sut jamais.

Apprenant qu’on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma les yeux avec résignation et dit :

— C’est fini. Cela veut dire que je mourrai.

Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu’on le laissât seul avec son médecin favori, l’évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé par un Israélite, médecin d’Innocent VIII – la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape moribond.

— Votre Sainteté, répondit l’évêque, sait quel a été le résultat de l’expérience ?

— Oui… oui… Mais elle n’a pas réussi peut-être parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu’il faut des enfants à la mamelle…

L’évêque ne répondit pas. Le regard du malade s’éteignait. Il délirait déjà :

— Oui, oui… les plus petits… très blancs… Leur sang est pur et rouge… J’aime les enfants. Ne les tourmentez pas. Sinite parvulos ad me venire. Ne défendez pas aux petits de venir à moi…

L’imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire s’échapper des lèvres du représentant du Christ. D’un mouvement uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu’on lui demanda s’il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà n’existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d’un amour exclusif.

Le vendredi 18 août, il se confessa à l’évêque de Carinola, Piero Gamboa, et communia.

À la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. À plusieurs reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal Ilerda se pencha au-dessus de lui et devina plus qu’il n’entendit :

— Plus vite… Plus vite… Une prière à ma Défenderesse !

Bien que ce ne fût pas selon les rites de l’Église de dire cette prière près d’un agonisant, Ilerda exécuta la dernière volonté de son ami et récita le Stabat Mater dolorosa.

Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d’Alexandre VI. On eût dit qu’il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se redressa en murmurant :

— Ne m’abandonne pas, ô Très Sainte Vierge !

Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.


VIII[modifier]

Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l’évêque Gaspare Torella, l’avait soumis à un traitement extraordinaire : ayant fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre dans le sang et les entrailles encore chaudes, puis dans de l’eau glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout son calme et sa présence d’esprit, suivant le cours des événements, écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter par un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.

Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort d’Alexandre VI. L’ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la chambre, et que lorsqu’un des cardinaux avait voulu se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé : « Laisse-le, laisse-le, c’est le diable ! Lasolo, lasolo, chè il diavolo. » D’autres rapportaient qu’il aurait répété à plusieurs reprises : « Je viens, je viens, mais attends encore un peu », et ils expliquaient ces paroles en disant qu’au conclave chargé de nommer le successeur d’Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On assurait également qu’au moment de la mort du pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et dès qu’il fut mort, son corps commença à se décomposer, à bouillir, rejetant de l’écume par la bouche comme une marmite sur le feu, et que perdant l’aspect humain, le visage était devenu noir comme du charbon.

D’après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester exposé dans la cathédrale Saint-Pierre. Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille d’Alexandre VI qu’on ne put même décider un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver d’ensevelisseurs, et l’on dut s’adresser à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert d’un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l’honneur d’une bière, on l’avait traîné par les jambes à l’aide d’une corde jusqu’à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les pestiférés.

Mais même après qu’il eut été enterré, une peur superstitieuse s’emparait du peuple. Il semblait que dans l’atmosphère même de Rome, déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction. Dans la cathédrale Saint-Pierre, régulièrement apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n’osaient plus sortir de leur maison dès la tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu’Alexandre VI n’était pas mort de vraie mort, qu’il allait ressusciter, remonter sur le trône, et qu’alors commencerait le règne de l’Antéchrist.

Tout cela, Giovanni l’apprenait en détail dans la taverne de Ian le Boiteux, le Tchèque hussite de l’impasse Sinibaldi.


IX[modifier]

Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous, travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu’il exécutait avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait Sainte Anne et la Vierge Marie. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux baissés, de lèvres fines et sinueuses, insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de Léonard. À côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la colombe. Marie était l’amour parfait, Anne la parfaite science. Marie sait parce qu’elle aime. Anne aime parce qu’elle sait. Et il semblait à Giovanni qu’en regardant ce tableau il comprenait pour la première fois les paroles du maître : « Le parfait amour est fils de la science parfaite. »

En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries.

Et Giovanni s’étonnait de voir le maître unir des travaux si différents. Ce n’était point là une rencontre fortuite.

« J’affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée par l’âme, et invisible ; inspirée par l’âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps dans lequel naît la force ne change ni de poids ni d’aspect. »

La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César.

En dépit de son calme et de sa bravoure qu’il conservait énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.

Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s’unirent pour s’emparer des terres de la Campagne de Rome.

Prospero Colonna était aux portes de la ville ; Vitelli s’avançait sur Città di Castello : Jean Paolo Ballioni sur Perugia ; Urbino se révoltait ; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance ; le conclave, réuni pour l’élection du nouveau pape, exigeait le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.

Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des coups de pied d’âne au lion agonisant. Les poètes composaient des épigrammes :

Ou César ou rien ! Peut-être l’un et l’autre ?

César, tu l’as déjà été ; rien, tu le seras bientôt.


Une fois, au Vatican, tout en causant avec l’ambassadeur vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu’il « brûlerait tel un feu de paille », Léonard amena la conversation sur messer Nicolo Machiavelli.

— Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner ?

— Certes, plus d’une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce qu’on écrit sur de pareils sujets ? Donner des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du pouvoir, prouver que tout gouvernement n’est qu’un abus de force caché sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup ; que Dieu nous préserve d’une pareille politique !

— Vous supposez, dit l’artiste, que messer Nicolo s’égare et changera d’opinion ?

— Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu’il dit, mais ne pas le dire. Cependant, s’il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants qu’ils l’ont été jusqu’à présent dans les lois des gouvernants, renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable… au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans le meilleur des mondes.


X[modifier]

L’automne de 1503, l’inamovible gonfalonier de la République florentine, Piero Soderini, demanda à Léonard d’entrer à son service, ayant l’intention de l’envoyer en qualité d’ingénieur militaire au camp de Pise pour y construire le matériel de défense.

L’artiste passait à Rome ses derniers jours.

Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s’élevaient les palais d’Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines, et dans les champs d’oliviers on entendait seulement les bêlements des agneaux et le chant des grillons. Les arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l’or qui jadis ornaient les demeures impériales, s’étalaient la pourpre et l’or des feuilles d’automne.

Non loin des jardins de Capranica, Léonard, agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d’une fine sculpture. Des buissons bordant l’étroit sentier, un homme sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s’écria :

— Est-ce bien vous, messer Nicolo ?

Et sans attendre sa réponse il l’embrassa comme un parent.

Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus râpés encore qu’en Romagne ; il était évident que les seigneurs de la République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri ; ses joues rasées s’étaient ravalées ; le cou s’était allongé, le nez avançait plus pointu encore, et les yeux brillaient de plus en plus fiévreux.

Léonard lui demanda s’il resterait encore longtemps à Rome et quelle mission l’y avait conduit. Lorsque l’artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit froidement avec une indifférence feinte :

— De par la volonté de la destinée, j’ai été dans ma vie témoin de tant d’événements que depuis longtemps je ne m’étonne plus de rien…

Et, visiblement, désirant changer de conversation, il questionna Léonard sur ses travaux.

Apprenant que l’artiste avait accepté d’entrer au service de la République florentine, Machiavel secoua la tête :

— Vous ne vous en réjouirez pas ! Dieu sait ce qui est meilleur, les crimes d’un héros tel que César Borgia ou les vertus d’une fourmilière comme notre république. Cependant l’un vaut l’autre. Demandez-le-moi ; je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire ! railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.

Léonard lui répéta les paroles d’Antonio Giustiniani au sujet des ruses du renard que Machiavel s’apprêtait à apprendre aux poules et des dents de loup qu’il voulait placer aux agneaux.

— Ce qui est vrai, est vrai, dit débonnairement Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le premier j’aurai parlé de ce que font tous les autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple ; le peuple, soudoyé des tyrans ; les bigots, impie ; les bons, mauvais ; et les mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais qu’eux-mêmes.

Et il ajouta avec une calme tristesse :

— Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo. J’y pense souvent, et il me semble parfois que nous avons une destinée commune. La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité et il n’y a de place au monde que pour elle. Oui, mon ami, il est même triste de vivre, et peut-être le pire dans une existence n’est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la douleur, mais l’ennui.

Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du temple de Saturne où jadis s’élevait le Forum.

Des deux côtés de l’antique Voie sacrée, depuis l’arc de Septime Sévère jusqu’à l’amphithéâtre des Flavius, s’alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait que beaucoup d’entre elles étaient bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux olympiens. Timidement, des églises chrétiennes s’abritaient dans ces temples païens. Les amas d’ordures, de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d’architraves menaçant de s’abattre. Nicolas désigna à son ami l’emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le « Champ des Vaches ». Là se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue noirâtre. Près de l’arc de Titus Vespasien s’adossait une vieille tour qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes s’échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé.

À l’intérieur de l’arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs : l’un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige ; l’autre, les prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept branches du temple de Salomon ; en haut, dans la voûte, un grand aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut l’inscription restée intacte : Senatus populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto.

Le soleil pénétrant sous l’arc du côté du Capitole illumina le triomphe de l’empereur de ses derniers rayons pourpres.

Et le cœur de Nicolas se serra douloureusement lorsque, jetant un dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l’église Marie Libératrice. Le ton morne chevrotant des cloches sonnant l’Ave Maria semblait le glas plaintif du Forum romain.

Ils entrèrent dans le Colisée.

— Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de l’amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui existe entre les Antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec eux ! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c’étaient…

— Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d’à présent possèdent une force égale, mais différente…

— L’humilité chrétienne, peut-être ?

— Peut-être…

— C’est possible, dit froidement Machiavel.

Ils s’assirent sur la dernière marche de l’amphithéâtre.

— Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les gens devraient ou accepter ou repousser l’enseignement du Christ. Nous ne l’avons fait ni l’un ni l’autre. Nous ne sommes ni des chrétiens ni des païens. Nous avons abandonné l’un, nous n’avons pas adopté l’autre. Nous n’avons pas la force d’être bons et nous avons peur d’être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le Christ et le diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les Anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu’à la fin, ils n’étaient pas hypocrites et ne tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n’est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde et l’a livré aux misérables ?

Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son visage était contracté comme par une insupportable douleur.

Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si simples, si enfantines, qu’il n’aurait su les exprimer par des mots. Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée, et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux monuments à demi démantelés.

Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux glaives ; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument, les Barbares qui l’avaient détruit, n’avaient pas soupçonné un instant qu’ils travaillaient pour ceux desquels il est dit : « Ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit. »

Il ne répliquait pas à Machiavel, sentant que celui-ci ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine ; le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas, la profonde haine, chez lui, était fille de la science parfaite.

— Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m’aperçois seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je vous dis : le jour du Jugement dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints !

— Et avec vous, messer Nicolo ! ajouta l’artiste en riant. Si j’entre au paradis, vous m’y accompagnerez.

— Ah ! non !… Serviteur ! Je cède à l’avance ma place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.

Et tout à coup son visage s’éclaira de gaieté.

— Écoutez, mon ami, voici un rêve que j’eus un jour. On m’avait amené dans une réunion d’affamés et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d’esclaves, d’infirmes et de faibles d’esprit, et on me déclara que là étaient ceux de qui il est dit : « Heureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur est ouvert. » Puis on m’emmena dans un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en Sénat : des chefs d’armée, des empereurs, des papes, des législateurs, des philosophes – Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc Aurèle. Ils causaient de sciences, d’arts, d’affaires d’État. Et l’on me dit que c’était l’enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu’elles avaient aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller : au paradis ou en enfer ? « En enfer, me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros ! »

— Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard, j’avoue que moi aussi…

— Non, il est trop tard ! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis chrétien.

Lorsqu’ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L’énorme disque jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre.

Dans l’obscurité vague, embrumée, qui s’étendait de l’Arc de Titus Vespasien jusqu’au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et chevrotant l’angélus nocturne, résonnait plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain.