Le Roman de Renart/Aventure 19

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 113-117).

DIX-NEUVIÈME AVENTURE.

Comment Roussel et Tybert, Blanche et Fremont jouoient aux marelles, et comment Renart mangea l’andouille.



Un jour, Renart atteignit, au bout de grands terrains en friche, un champ nouvellement moissonné qui lui parut fort convenable pour y sommeiller, doucement couché dans une meule de foin. Le jour commençoit à poindre quand il se réveilla : à peu de distance il apperçut, sur le bord du sentier, une croix ombragée d’un sapin ; on l’avoit dressée pour conserver la mémoire d’un ancien meurtre. Les parens de la victime avoient creusé pieusement la fosse de celui qu’ils vouloient honorer, et sur la terre qui recouvroit le corps ils avoient étendu une grande pierre taillée, avec la croix posée en chef et le sapin en pied. Les bergers du pays s’arrêtoient souvent et se rassembloient en ce lieu, et même, avec la pointe de leurs couteaux, ils avoient tracé sur la pierre un marellier.

De l’endroit où il étoit, Renart put distinguer aisément autour du jeu quatre personnages : c’étoit Fremont le fourmi, Blanche l’hermine, Tybert le chat et Roussel l’écureuil. Tous quatre voyageant de compagnie avoient fait rencontre d’une andouille parfaitement ficelée. Qui l’avoit perdue et d’où venoit-elle ? ils ne s’en inquiétèrent pas mais bien de savoir comment ils la partageroient. Elle étoit gonflée par le milieu, mince et fluette par les extrémités ; de là, grande difficulté de donner autant à l’un qu’à chacun des autres. Après de longs pourparlers, ils avoient jeté les yeux sur la pierre tumulaire, et ils étoient convenus de jouer leur andouille aux marelles.

Ils s’étoient placés Blanche et Fremont d’un coté, Roussel et Tybert de l’autre ; ces deux derniers rapprochés pour se surveiller mutuellement et prevenir la tricherie d’une ou d’autre part. Comme ils étoient tout au jeu et qu’on ne pouvoit dire encore lequel gagneroit, voila que Baudouin l’âne, en traversant avec sa charge le sentier, détourna la tête vers eux et bruyament leur cria : « Voici Renart, bonnes gens ; sauvez-vous ! » Aussitôt on eût vu les joueurs tirer au large ; Tybert, plus adroit, prend son temps, met la patte sur l’andouille, et grimpe sur la croix avec elle. Ce fut l’affaire d’un instant ; vienne maintenant qui voudra, Tybert ne craint roi, ni comte ni goupil.

Renart arrivoit en effet. Son premier coup d’œil fut pour Tybert qui d’un air insouciant se détourne et, la queue dressée, lui présente nonchalamment le dos. « Eh ! je ne me trompe pas ; c’est toi, mon cher Tybert ! » L’autre revenant sur lui-même : « Oui. Et d’où viens-tu, mon petit Renart ? — Du bois voisin, mon cousin. Mais pourroit-on savoir pourquoi tu as grimpé si haut ? — Pour plus grande sûreté. — Tu as donc peur de quelqu’un ? — Mais oui. — De qui ? — De toi, par exemple. — La raison ? — La raison, c’est le friand morceau que j’ai sous la main, et que je ne me consolerois pas de perdre. — Quel est donc ce morceau friand ? Une bonne capture ? — Oui. — Laquelle ? m’est-il interdit de l’apprendre ? — Non, mais bien de la prendre : c’est une andouille. — Ah ! tu es heureux d’avoir pu trouver pareille viande. — Que t’importe, puisque tu n’en dois pas goûter ? Sans toi, nous sommes quatre au partage. — Je voudrois pourtant bien venir en cinquième. — Mon petit Renart, pour cela vous arrivez un peu bien tard. »

Renart se tait, plus irrité, plus inquiet qu’on ne sauroit dire. Il lèche ses grenons, gratte des pieds, se lève, se baisse, se dresse sur le bas de la croix, pousse de petits cris de dépit et de convoitise. L’andouille est là devant ses yeux, déjà entamée par les fines et bonnes dents du chat ; chaque coup d’œil ajoute à ses désirs, à ses impatiences. Enfin, il imagine un expédient inattendu : il s’élance à l’autre bout de la tombe, avance le museau dans l’herbe, cherche, semble fureter de côté et d’autre, l’œil ardent, le corps vivement agité. « As-tu vu, Tybert ? » crie-t-il. — « Quoi ? » fait l’autre, le dos tourné ; « voyons, qu’as-tu découvert ? — Par Dieu, une souris. — Une souris ! » À ce nom de la chose qu’il aime le mieux au monde, Tybert met tout en oubli, même l’andouille ; il se tourne vivement du côté de Renart, et dans ce mouvement il avance un peu la patte, l’andouille tombe. Renart fait un saut, la saisit et pendant qu’il l’étend sur la pierre avec complaisance, Tybert du haut de la croix mène un deuil amer. « Renart, vous m’avez trahi ; malheur à qui entre en conversation avec vous. — Pourquoi donc me parles-tu ? — Oui, malheur à qui se fie en vous ! — Et à qui voudra rien partager avec toi. M’as-tu seulement regardé, quand je te demandois une petite part de cette andouille vraiment excellente ? Je l’ai maintenant ; je t’en offre la ficelle. Adieu beau cousin, mon cher Tybert : en vérité, je n’ai pas de rancune. Au revoir ! »


(Le translateur. — L’histoire parle d’une autre rencontre entre Tybert et Renart, qui ne s’accorde pas très-exactement avec les trois affaires du Piège, de l’Andouille, et des Deux Prouvères. Ce n’est apparemment qu’une contrefaçon des évènemens dont la ferme de Constant Desnoix fut le théâtre. Nous laissons au lecteur la liberté de lui assigner sa véritable place dans l’ensemble des faits et gestes de damp Renart.)