Le Roman de Renart/Aventure 27

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 143-149).

VINGT-SEPTIÈME AVENTURE.

Comment le Roi Noble, Ysengrin et Renart se mirent en chasse, et de la rencontre d’un vilain que Renart fit noyer.



Voilà les trois personnages remis au chemin ; Noble le premier, puis Ysengrin, puis Renart. « Comment nous y prendre ? » dit le Roi regardant Renart. « Vous qui connoissez les bons endroits, soyez notre guide ; on s’en rapporte à vous. Savez-vous près d’ici un pré, bocage ou pâture où nous puissions rencontrer bonne proie ? — Par saint Remi, sire, » répondit Renart, « je ne puis rien promettre. Pourtant je me souviens qu’entre ces deux montagnes, là-bas, on trouve une verte vallée où le bétail du village voisin vient souvent paître. Voulez-vous prendre ce côté ? — Je m’y accorde, » dit le Roi.

Ils marchent, et vous allez juger comme la paix nouvellement jurée étoit solide. Arrivés dans la prairie, Ysengrin aperçoit le premier, vers l’autre extrémité, une proie superbe. Alors tout joyeux : « Nous sommes en bonne voie, sire, » dit-il, « je distingue là-bas un taureau, une vache et son veau ; il ne faut pas qu’ils nous échappent. Mais il seroit bon d’envoyer Renart en avant, pour éprouver s’il n’y auroit pas de mâtin ou de vilain à craindre : on ne sauroit prendre trop de précautions. — Vous parlez bien, » dit le Roi, « Renart est fin et rusé, il reconnoîtra mieux que personne les lieux. Allez donc en avant, Renart, et quand vous aurez vu, vous reviendrez nous avertir. — Volontiers, sire. »

Aussitôt de courir à travers champs : il arrive à portée de la proie. Le vilain, gardien du bétail, dormoit tranquillement sous un orme. Renart se coule tout auprès de lui, cherchant dans sa tête un moyen de s’en défaire. Sans le réveiller, il saisit une branche de l’arbre et saute rapidement plus haut : il va de branche en branche et s’arrête enfin précisément au-dessus de la tête du berger. Me sera-t-il permis de continuer ? Renart, comme un vrai salaud, se tourne, pousse et laisse tomber sur le vilain une large écuelle de fiente infecte. Le berger, sentant couler sur lui un pareil brouet, s’éveille en sursaut, porte la main à son visage humide, et ne devine pas comment pareille chose a pu tomber de l’arbre. Il lève les yeux et ne voit que des rameaux du plus beau vert du monde, car Renart s’étoit dérobé sous le plus épais du feuillage. La surprise du vilain est extrême ; il se croit le jouet d’un fantôme, il touche de sa main, il sent une grasse humidité dont la puanteur est insupportable ; puis il se lève et court droit au fossé qui fermoit la prairie et qui portoit une profondeur de vingt pieds d’eau. « Lavons-nous d’abord, » se dit-il, « puis je tâcherai de découvrir à qui je dois cette male aventure. »

Comme il arrivoit au fossé et qu’il commençoit à se pencher accroupi pour se laver, Renart, qui ne l’avoit pas perdu de vue, s’étoit laissé glisser à terre et l’avoit rejoint. Quand il l’avoit vu dos courbé, tête penchée sur l’eau, il avoit sauté vivement sur son échine, et de son poids avoit décidé la chûte du vilain au fond du fossé. Pour Renart il n’avoit pas même touché la surface de l’eau. Le pauvre homme, transi d’effroi, étendoit les bras et jouoit des pieds pour échapper au danger ; mais Renart est là, qui avise à quelque distance une large pierre plate et carrée ; il la pousse, la soulève, la fait tomber enfin de telle force sur le dos du vilain que celui-ci descend avec elle dans la bourbe du fossé.

Cependant le Roi et le Connétable, las d’une assez longue attente, s’étoient avancés quelque peu. Ysengrin, dont les yeux étoient excellens, aperçut Renart près du fossé, et le montrant à Monseigneur Noble : « Voyez, sire, comme Renart se soucie de vous servir ; il prend ses ébats pendant que vous perdez patience. Il a trouvé pour lui, il ne demande rien de plus. On peut l’envoyer chercher la mort ; sûr moyen de l’attendre longtemps ! Si vous le trouvez bon, sire, nous pousserons de ce côté, au moins saurons-nous de lui ce qui l’y retient. — Soit, » dit le Roi ; « mais par saint Julien ! si Renart nous a joués, il le paiera cher et n’aura pas de longtemps envie de recommencer. »

Pendant qu’ils arrivoient de fort mauvaise humeur, le vilain avoit longtemps battu l’eau, avoit plongé deux fois et deux fois remonté, et perdoit tout ce qui lui restoit de forces. Renart, de son côté, souhaitoit d’en finir pour retourner plus vite auprès du Roi ; il fait rapidement un amas de grosses mottes de terre et les jette dru comme grêle sur le dos du patient qui plonge pour la troisième et dernière fois. Le vilain demeura sous les eaux, arrêté dans les herbages. Dieu veuille le recevoir dans son paradis ! Du moins peut-il être sûr qu’à compter de ce jour on ne fera plus sur lui de mauvaises chansons. Quant à la proie, elle étoit à nos chasseurs, rien ne les empêchoit plus de s’en emparer.

Après ce grand exploit, damp Renart se mit au retour, et, comme on a vu, Monseigneur Noble et sire Ysengrin lui évitèrent la moitié du chemin. « Bien venus, » leur dit-il, « vous Monseigneur, et votre compagnie ! — Moi, » répond le Roi, « je ne vous salue pas, damp Renart, et je devrois peut-être vous faire pendre aux fourches, pour nous avoir abandonnés si longtemps. — La faute n’est pas mienne, Monseigneur, » fait Renart. « Par la foi que je dois à ma femme, j’ai eu pour entremets le vilain qui gardoit le bétail, et vous comprenez que s’il vous eût aperçus, il eût mis ses bêtes à l’abri de toute attaque ; mais, grâce à Dieu, vous voyez que je reviens frais, dispos et séjourné, pendant qu’il s’en est allé rejoindre les grenouilles au fond du fossé. J’imagine que vous désiriez mon retour ; bien s’ennuie qui fait longue attente : mais quand vous saurez comment j’ai travaillé, vous m’en aimerez davantage. Écoutez-moi de point en point. »

Alors il leur raconta comment il étoit monté sur l’orme, comment il avoit sali le visage du vilain, comment le vilain effrayé avoit couru se laver au fossé, comment arrivant à petits pas il s’étoit posé sur son échine, puis l’avoit culbuté dans la mare, et mis ordre à ce qu’il n’en sortît jamais.

Le Roi l’écoutoit, et peu à peu sa colère faisoit place à l’envie de rire ; il battoit des mains, juroit que jamais vilain n’avoit été mieux traité selon ses mérites. « Oh ! » dit Ysengrin à son tour, « cela paroît en effet très-plaisant ; mais pour le croire, je ne serois pas fâché de l’avoir vu de mes yeux. — Eh bien, » dit Renart, « vous pouvez vous en donner le plaisir ; allez au fond de l’eau, le vilain vous dira si j’ai menti d’un mot. — Il n’est pas nécessaire, » reprit le Roi, qui vouloit sauver la confusion au Connétable. « Je ne tiens pas assez aux vilains pour en aller voir un de plus, et j’aimerois autant fourrer ma tête dans une tonne de vipères. Il est au fond de l’eau, qu’il y reste ! et pour nous, hâtons-nous de procéder au partage de la proie. »