Le Roman de Renart/Aventure 26

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 140-143).

VINGT-SIXIÈME AVENTURE.

Comment Renart fit rencontre de Noble le Roi et d’Ysengrin, et comment les deux barons se donnèrent le baiser de paix.



Ysengrin, pour avoir laissé vivre Renart quand il auroit pu se venger de lui, n’en étoit pas moins persuadé que dame Hersent, sa noble épouse, avoit eu de grands sujets de plainte contre son compère ; et Renart, de son côté, obéissoit à son naturel, en ne laissant échapper aucune occasion de honnir et tromper Ysengrin. Un jour il étoit aux aguets dans le bois, avec l’espoir de rapporter quelque chose à la maison pour sa chère Hermeline. Il n’y fut pas longtemps sans voir arriver de son côté Monseigneur Noble le Roi, accompagné d’Ysengrin, le connétable. Ils marchoient du même pas, devisant agréablement. Renart ne se détourne pas ; et même afin de tirer parti de la rencontre aux dépens de son compère, il s’avance et salue le Roi d’une inclination profonde : « Bien venue la noble compagnie ! » dit-il. — « C’est vous, damp Renart ! » répond le Roi qui, sachant les mésaventures d’Ysengrin, avoit peine à ne pas rire. « Je vous souhaite bonne journée et chance heureuse, pour le malin tour que vous vous disposez sans doute à jouer.

— En effet, Monseigneur, j’ai besoin de vos souhaits : depuis le point du jour je suis en chasse ; j’espérois rapporter quelque chose à l’épouse qui vient de me donner un nouvel enfant, et jusqu’à présent je n’ai rien trouvé.

— Vous êtes en chasse ? » répond le Roi d’un ton sévère, et c’est ainsi que vous faites sans nous vos affaires ?

— Sire, » repartit Renart, « par la foi que je vous dois, je sais trop bien qu’à moi ne convient de marcher de pair avec vos compagnons ordinaires, et d’espérer un regard du Roi au milieu de tant de grands personnages ! Vous devez naturellement à nous autres petits préférer les hauts barons, tels que sire Brun l’ours, Baucent le sanglier, Rooniaus le veautre, le seigneur Ysengrin et leurs pareils.

— Et voilà, » reprit le Roi, « de vos railleries ordinaires ; mais enfin, demeurez, s’il vous plaît, avec nous ; au moins aujourd’hui je vous admets à ma chasse, et nous allons chercher ensemble de quoi nous déjeuner convenablement.

— Ah ! sire, » fait Renart, « je n’oserois, à cause de messire Ysengrin, qui me voit toujours à contre-cœur. Il m’a voué, pourquoi je l’ignore, une haine mortelle, et cependant, j’en jure par mon chef, jamais je ne lui ai fait la moindre offense. Il m’accuse d’avoir honni sa femme, tandis que je n’ai, par la vertu Dieu, rien demandé de ma commère Hersent que je n’eusse pu réclamer de ma propre mère. — Je pense comme vous, Renart, » reprit le Roi ; « il n’y a rien de sérieux dans tout cela : quand même vous auriez entretenu le commerce criminel dont vous êtes soupçonné, il faudroit, pour vous condamner, quelques preuves sensibles, et l’on n’en présente pas. Terminons donc ces malentendus, je veux remettre la paix entre vous. — Puisse Dieu, sire, vous en récompenser ! car, en vérité, et par la foi que je dois à Hermeline, le droit est de mon côté.

— Voyons, Ysengrin, » reprit le Roi, « cette haine contre Renart est-elle raisonnable ? Vous êtes vraiment fou de lui imputer une vilenie et, pour moi, je suis persuadé qu’il n’a rien à se reprocher à l’égard de dame Hersent. Montrez-vous conciliant ; laissez les vieux levains de rancune. Doit-on haïr les gens pour de méchans propos recueillis çà et là ? Je connois Renart mieux que vous, et je suis assuré que, pour le donjon de l’empereur Octavien, il ne feroit rien de ce qu’on lui reproche.

— Sire, » dit Ysengrin, « dès que vous en portez témoignage, je le crois. — Eh bien, qui vous arrête donc ? Allons, rapprochez-vous : pardonnez-lui de bon cœur et sans réserve. — Je le veux bien. En votre présence, sire, je lui pardonne ; je dépose tout ressentiment du passé, je prétends que nous demeurions toute notre vie bons amis et compagnons. »

Alors se donnèrent le baiser d’amitié ceux qui ne s’aimoient guère et ne s’aimeront jamais. Qu’ils disent ce qu’ils veulent, qu’ils jurent toutes les reconciliations du monde, même en présence du Roi, ils se détesteront toujours, et je ne donnerois pas une prune de leurs baisers. C’est la paix la plus mensongère et la plus trompeuse ; pour tout dire en un mot, c’est la paix Renart.