Le Roman de Renart/Aventure 29

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 154-167).

VINGT-NEUVIÈME AVENTURE.

Comment Renart entra et sortit heureusement du Puits ; comment Ysengrin y entra, mais en sortit à son grand dommage.



J’engage à faire silence ceux qui n’étant pas d’humeur à écouter sermon ou la vie de quelque saint homme, voudroient bien entendre raconter des choses plaisantes et faciles à retenir. Je n’ai pas la renommée d’avoir un grand fond de raison ; mais à l’École, on a vu bien souvent que les fous pouvoient vendre la sagesse. Laissez-moi vous apprendre un nouveau tour de damp Renart, ce grand maitre en fourberies, Renart l’ennemi naturel des chemins droits, qui joueroit aisément le monde entier, et qui lutteroit de malice avec le démon lui-même.

Il étoit allé chasser assez loin de sa maison : mais le gibier ayant fait défaut, il lui fallut revenir du bois sans souper. Il sortit une seconde fois, et perdit une seconde fois ses peines : dans les joncs, au milieu desquels il restoit inutilement au guet, il n’entendit que son ventre murmurer de la paresse de ses dents et du repos de son gosier.

Ces plaintes répétées le decidèrent à faire une nouvelle tentative. Un étroit sentier couvert le conduisit dans une plaine à l’extrêmité de laquelle étoit un plessis, formant l’enceinte de grands bâtimens. C’étoit une abbaïe de Blancs moines, gens qu’on ne prend guères au dépourvu de bonnes provisions. La grange étoit à la gauche du cloître, et Renart desiroit y faire une pieuse visite ; mais les murs étoient hauts et solides. Quel dommage cependant ! Là sans doute étoit reuni tout ce qu’avoit à désirer un goupil : poules, coqs, chapons et canards. Renart, en regardant sous la porte, appercevoit le gelinier où devoit reposer ce qu’il aimoit le mieux au monde, et ses yeux ne pouvoient s’arracher à cette vue irritante. N’y avoit-il donc là ni fenêtre extérieure, ni trou, ni la moindre lucarne ? Comme il commençoit à désesperer et que, pour mieux suivre le cours de ses tristes pensées, il alloit s’accroupir au bas de la porte, ô bonheur ! une legère pression fait ceder le guichet mal joint et lui offre un passage inattendu. Aussitôt le voilà dans la cour. Mais ce n’est pas tout d’être entré, s’il est apperçu, sa pelisse pourra bien demeurer en gage. Avançant donc avec précaution, il arrive à portée des gelines : un pas de plus, elles sont à lui. Mais si les poules jettent un cri ? Cette reflexion l’arrête et le décide même à rebrousser chemin. Il alloit donc repasser le guichet, quand un sentiment de honte le retient dans la cour et lui fait donner quelque chose à l’aventure. Le besoin qui fait vielles trotter lui représente vivement qu’autant vaut être roué de coups que mourir de faim. Il revient alors aux objets de sa convoitise par un autre détour qui devoit mieux assurer sa marche et sa retraite. Bientôt il avise trois gelines qui s’étoient endormies, juchées au delà d’un tas de foin, sur une longue pièce de bois. Au premier mouvement qu’elles remarquent dans le foin, elles avoient tressailli et étoient allées se tapir un peu plus loin ; Renart fond sur elles, les étrangle l’une après l’autre, mange la tête et les ailes des deux premières et emporte la troisième.

La campagne avoit été heureuse ; Renart quitta sans encombre celle bienheureuse grange de moines. Mais la soif venoit succéder à la faim, et comment l’appaiser ? Devant la maison se trouvoit un puits auquel il ne manqua pas de courir. L’eau par malheur n’étoit pas à sa portée. Il frémit d’impatience, lèche ses barbes desséchées et n’imaginoit pas d’expédient quand, au-dessus de sa tête, il voit un treuil ou cylindre auquel tenoit une double corde. L’une descendoit dans le puits, l’autre soutenoit un seau vuide à fleur de terre. Renart devine l’usage qu’on peut en faire, et déposant la geline qu’il avoit rapportée de la grange, il se rapproche de l’ouverture du puits, s’attache à la corde et la tire de toutes ses forces dans l’espoir de ramener le seau qui reposoit au fond. Mais soit que le vaisseau ne fût pas rempli, soit que la corde tournée sur le treuil eût échappé à la cheville qui la retenoit, Renart fut quand il s’y attendoit le moins entrainé lui-même dans le gouffre.

Il a maintenant toute liberté de boire ; il auroit même le temps de pêcher à son aise. Mais je doute qu’il s’en soit avisé ; la soif ne le tourmentoit plus, elle avoit fait place à la crainte, à la terreur. Le voilà donc attrapé, le grand attrapeur des autres ! Que va-t-il devenir, ô mon Dieu ! il faudroit des ailes pour sortir d’ici. À quoi lui sert une sagesse prétendue ? Il restera dans ce lieu jusqu’au jour du Jugement, à moins qu’un autre ne vienne l’en tirer. Et dans ce cas-là même que n’aura-t-il pas à craindre de ces moines, ennemis de sa race et si convoiteux du collier blanc de sa fourrure.

Tout en faisant ces douloureuses réflexions, il se tenoit d’une patte à la corde du puits, de l’autre à l’anse du seau qui flottoit au-dessus de l’eau. Or, le hasard voulut qu’Ysengrin fût sorti du bois à peu près en même temps que lui et que dans une intention pareille, il arrivât dans ces parages, souffrant de la faim et de la soif. Trop maladroit pour découvrir le défaut du guichet : « Voilà, » disoit-il en revenant sur ses pas, « une terre du démon, non du Dieu vivant. On n’y trouve rien à manger, rien à boire ; je vois bien là ce qu’ils appellent un puits, mais le moyen d’en tirer une seule goutte d’eau ? »

Ysengrin s’en étoit pourtant approché ; il avoit mis ses pieds sur la pierre circulaire et mesuré des yeux la profondeur. Damp Renart, tranquille comme une ombre, conservoit à l’eau dans laquelle il étoit à demi plongé toute sa transparence. « Que vois-je là ! » dit tout à coup Ysengrin, « au fond de ce puits damp Renart ! Est-il possible ? » Il regarde encore, et cette fois son image reproduite à coté du corps de Renart lui donne les idées les plus étranges. Il croit voir de ses propres yeux Renart en compagnie de dame Hersent, il suppose entr’eux un rendez-vous convenu. « C’est bien lui ! c’est bien elle ! Ah ! traitresse, diras-tu maintenant que tu n’as pas été surprise avec le méchant Renart ? » Le puits sonore répond Renart ! Il repète ses injures et l’écho lui apporte la confirmation de sa honte et de son malheur.

Renart avoit aisément reconnu son compère, il le laissoit maugréer et crier. Cependant au bout de quelques minutes : « Qui va là-haut ? » dit-il, « et qui se permet de parler ? — Va ! » dit Ysengrin, « je te reconnois. — Je vous reconnois aussi ; oui, je fus autrefois votre bon voisin, votre compère, et je vous aimois comme votre neveu ; mais aujourd’hui je suis feu Renart ; j’étois assez sage durant ma vie, aujourd’hui je suis, Dieu merci, trépassé, et je me trouve dans un lieu de délices. — S’il est vrai que tu sois mort, » répond Ysengrin, « je n’en suis pas autrement fâché ; mais depuis quand ? — Depuis deux jours. Ne vous en étonnez pas, sire Ysengrin : tous ceux-là mourront qui sont encore en vie ; tous passeront le guichet de la mort. Notre Seigneur, dans sa bonté, m’a tiré de la vallée de misère, du siècle puant dans lequel j’étois embourbé, puisse-t-il aussi vous visiter, Ysengrin, à l’heure de la mort ! Mais d’abord, je vous engage, et dans votre intérêt seul, à changer de dispositions envers moi. — Je le veux bien, » répond Ysengrin ; « puisque te voilà mort, je prends Dieu à témoin que je n’ai plus de haine : je commence même à regretter que tu ne sois plus du monde. — Et moi j’en ai grande joie. — Comment ? Tu parles sérieusement ? — En pure vérité. — Mais explique-toi. — Volontiers. D’un côté mon corps repose dans la maison de ma chère Hermeline, de l’autre mon ame est en Paradis, placée devant les pieds de Notre Seigneur. Comprenez-vous maintenant que j’aie sujet d’être joyeux et satisfait ? J’ai tout ce que je puis désirer. Ah ! sire Ysengrin, je ne veux pas faire mon éloge, mais vous auriez dû me tenir plus cher que vous ne faisiez, car je ne vous ai jamais voulu de mal et je vous ai souvent procuré du bien. Non pas que je m’en repente, mes vertus sont aujourd’hui trop bien récompensées ; et si vous êtes un des grands de la terre, je suis encore mieux placé dans l’autre monde. Je ne vois ici que riches campagnes, belles prairies, plaines riantes, forets toujours vertes ; ici, les grasses brebis, des chèvres, des agneaux comme on n’en voit pas chez vous ; ici, vingt fois plus de lapins, de lièvres et d’oisons que vous n’en pourriez compter. En un mot, j’ai tout ce que je desire, comme tous ceux qui vivent à peu de distance de moi. Autant de gelines que nous voulons. En voulez-vous la preuve ? Sur le bord de cette ouverture doit s’en trouver une que j’ai jetée comme superflue, en sortant de notre dernier festin. Regardez, vous la trouverez. »

Ysengrin détourne un peu la tête et trouve en effet la geline dont Renart lui parloit. « Il dit ma foi vrai, » pensa-t-il ; « mais quel bon Paradis que celui où l’on a telle viande à foison ! Je n’en voudrois jamais d’autre. » En même temps il jetoit les dents sur la geline et la dévoroit sans y rien laisser que les plumes. Puis revenant au puits : « Feu Renart, » dit-il, « aie compassion de ton compère ; apprends-moi, par la grace de Dieu, comment à ton exemple je pourrai gagner Paradis.

Ah ! » répond Renart, « vous demandez là quelque chose de bien difficile. Voyez-vous, le Paradis, c’est la maison du ciel, on n’y entre pas quand et comme on veut. Vous conviendrez que vous avez toujours été violent, larron et déloyal. Vous m’avez toujours poursuivi d’injustes soupçons, quand vous aviez une femme remplie de vertus, un vrai modèle de pudicité. — Oui, oui, j’en conviens, » dit Ysengrin, « mais à cette heure je suis repentant. — Eh bien ! si vous êtes dans les bonnes dispositions que vous dites, regardez les deux vaisseaux qui sont l’un près de vous, l’autre près de moi. Ils servent à peser le bien et le mal des âmes. Quand on se croit en état d’espérer les joies de Paradis, on entre dans la corbeille supérieure, et si l’on est en effet repentant, on descend facilement ; mais on reste en haut si la confession n’a pas été bonne et complète. — Confession ? » dit Ysengrin, « est-ce que tu as confessé tes péchés ? — Assurément : avant de mourir j’ai vu passer un vieux lièvre et une chèvre barbue, je les ai priés de m’écouter et j’en ai reçu l’absolution. Il faut donc, si vous voulez descendre près de moi, commencer par vous confesser et vous repentir de vos méfaits. — Oh ! s’il ne faut que cela, » dit Ysengrin fort joyeux, « je suis en bon point : hier justement j’ai rencontré sur mon chemin damp Hubert l’épervier, je l’ai appelé, l’ai prié d’entendre ma confession générale et de m’absoudre ; ce qu’il a fait sans hésiter.

— S’il en est ainsi, » dit Renart, « je veux bien prier le roi des cieux de vous ménager une place auprès de moi. — Je t’en prie, compère, et je prends à témoin sainte Appetite que j’ai dit la vérité. — Mettez-vous donc à genoux et demandez à Dieu qu’il vous accorde l’entrée de son paradis. »

Ysengrin tourna vers l’Orient son postérieur, et sa tête vers le soleil couchant. Il marmotta, il hurla à rompre les oreilles. « Renart, » dit-il ensuite, « j’ai fini ma prière. — Et moi j’ai obtenu votre grace. Entrez dans la corbeille, je pense que vous descendrez facilement. »

On étoit alors en pleine nuit : le ciel étoit inondé d’étoiles dont le puits renvoyoit la lumière. « Voyez le miracle, Ysengrin, » dit alors Renart ; « mille chandelles sont allumées autour de moi, signe assuré que Jesus vous a fait pardon. »

Ysengrin rempli de confiance et d’espoir essaie longtems sans succès ; mais enfin, aidé des conseils de son compère, il parvient à se tenir à la corde avec les pieds de devant, en posant les deux autres dans le seau. La corde alors se dévide et cède au nouveau contrepoids de son corps. Il descend, Renart beaucoup plus léger s’élève dans la même mesure. Voilà pour Ysengrin un nouveau sujet de surprise : au milieu de la route il se sent heurté par Renart. « Où vas-tu, cher compain, dis-moi ? Suis-je dans la bonne voie ? — Oui, vous y êtes et je vous la quitte entière. La coutume est telle ici : quand vient l’un s’en va l’autre. À ton tour, beau compain, à demeurer dans la compagnie des moines aux Blancs manteaux. Belle occasion pour toi d’apprendre à mieux chanter. » En prononçant ces derniers mots il touchoit au bord du puits ; il saute à pieds joints, sans demander son reste et ne cesse de courir jusqu’à ce qu’il ait perdu de vue l’abbaye des Blancs-moines.

La surprise, la honte et la rage ne permirent pas au pauvre Ysengrin d’essayer une réponse. Il eût été de ceux qui furent pris devant la cité d’Alep[1] qu’il n’eût pas été plus confus et plus désespéré. Vainement essaie-t-il de remonter, la corde glisse entre ses bras, et tout ce qu’il peut faire c’est, grace au seau qui l’a descendu, de conserver la tête au-dessus de l’eau glacée dans laquelle le reste de son corps est plongé.

Ainsi passa toute la nuit, pour lui si longue et si cruelle. Voyons maintenant ce qu’on faisoit dans le couvent. Apparemment les Blancs moines avoient trop salé les fèves crevées dont ils avoient souppé la veille, car ils se reveillèrent fort tard. Après avoir ronflé comme des tuyaux d’orgue, ces généreux sergens de Jesus-Christ sortirent enfin de leur lit et demandèrent à boire. Le cuisinier, gardien des provisions, envoya sur-le-champ à la cave et voulut bien aller lui-même au puits accompagné de trois frères et d’un gros âne d’Espagne qu’ils attachèrent à la corde. Le loup eut soin alors de se maintenir sur l’eau. L’âne commence à tirer ; mais il n’a pas assez de toutes ses forces pour soulever le poids que le puits lui oppose. Les Frères le frappent, les coups sont inutiles. Alors un des frères s’avise de regarder au fond du puits ; ô surprise ! il apperçoit les pieds, il reconnoit la tête d’Ysengrin. Il appelle les autres : « Oui ! c’est le loup. » Ils retournent à la maison, jettent l’allarme au dortoir, au Refectoire. L’Abbé saisit une massue, le Prieur un candelabre ; il n’y pas un moine qui n’ait pieu, broche ou bâton. En cet attirail ils reviennent au puits, se mettent tous à la corde, si bien qu’enfin, grace aux efforts de l’âne et des moines, le seau monte et touche à l’extrémité supérieure du puits. Ysengrin n’avoit pas attendu si longtems ; d’un bond il avoit sauté par-dessus la tête des premiers frères ; mais les autres lui ferment le passage : il reçoit une grèle de coups, la massue de l’Abbé tombe d’aplomb sur son pauvre dos, si bien que faisant le sacrifice de sa vie, Ysengrin ne se défend plus et demeure à terre sans mouvement. Déjà le Prieur mettoit la main au couteau : il alloit commencer à découdre sa pelisse noire, quand l’Abbé, vénérable personne, le retient : « Que pourrions-nous faire de cette peau ? » dit-il, « elle est toute déchiquetée, toute couverte de trous. Allons-nous-en et laissons cette charogne. »

Ysengrin ne se plaignit pas du mépris qu’on faisoit de sa fourrure, et quand les frères, dociles à la voix du digne abbé, se furent éloignés, il fit un effort, se souleva et parvint lentement à se traîner jusqu’aux premiers buissons qui annonçoient la forêt. C’est là que son fils le retrouve : « Ah ! cher père, qui vous a mis en pareil état ? — Fils, c’est Renart le traitre, le felon, le pendart. — Comment ! ce nain roux qui, devant nous, fit honte à ma mère et nous a sali de ses ordures ? — Lui-même, et que le juste ciel me donne le temps de le bien payer ! » Ce disant, Ysengrin prenoit son fils par le cou, et soutenu par lui, parvenoit au seuil de sa demeure. Dame Hersent en le revoyant dans cet état cria plus haut que les autres et parut désolée de la mésaventure de son cher époux ; on se mit en quête de bons mires, on les amena, ils s’empressèrent de visiter les plaies, de les laver, d’y appliquer de bons topiques, et de préparer au malade une potion faite des simples les plus rares. Grace à leur science, le malade recouvra ses forces, il retrouva l’appétit, il put se lever, il put marcher. Mais s’il désiroit vivre c’étoit dans l’espoir que l’occasion se présenteroit bientôt de tirer du traitre Renart une vengeance complète.

  1. Allusion aux combats livrés en 1146 dans la campagne d’Alep, et à la reprise d’Édesse par Noureddin, sur Jocelin de Courtenay. Voyez les historiens des Croisades.